LA MAISON DE BËAUFIIOY
sur un siège, accablé par sa douleur et par sa faiblesse ; mourir ! parce que tu m'as aimé ! »
Louise fil un dernier effort pour montrer un courage qu'elle n'avait plus ; elle voulut parler, les larmes et les sanglots lui éteignirent la voix.
« Quoi ! dit l'artiste , ne tenterai-je donc rien pour la sauver ? »
Soudain une dernière espérance brilla à ses yeux.
« Ecoute, dit-il ; la croisée de ce cabinet, qui tient à notre chambre, donne sur le petit enclos de la maison. J'attacherai solidement le rideau au balcon, tu te laisseras glisser jusqu'à terre, et en quelques secondes tu gagneras le couvent des Bénédictines, où Ton ne te refusera pas un asile. »
11 n'y avait point un moment à perdre. Déjà Ton frappait à coups redoublés à la porte extérieure.
Lesueur court au cabinet ; mais au même instant des voix confuses montent à lui, et l'extrémité d'une longue échelle tourne sur l'appui de la fenêtre qu'il vient d'ouvrir. Atterré, anéanti, il ne doute point que les archers qui cernent le logis ne tentent l'escalade de ce côté. A peine en est-il sorti, à peine a-t-il fait glisser le verrou dans sa gâche, qu'un bruit sourd fait gémir et crier le plancher du cabinet : on y a pénétré !
« Ils sont là ! » sécrie-t-il avec désespoir.
Louise, épouvantée, mue par le seul instinct de la terreur, se précipite vers l'escalier, sans idée, sans autre volonté que celle de fuir les hommes qui sont là. Elle-même ouvre la porte du palier, et Jacques Sirois et ses archers, suivis d'un conseiller aux enquêtes, se présentent devant elle.
L'homme en robe s'avance vers Louise, tandis que Lesueur, épuisé par ces secousses horribles, s'appuyant à la muraille, ouvre des yeux hagards, cherchant autour de lui une arme que son bras affaibli ne pourrait même plus soutenir.
« Pardonnez à la pénible mission dont je suis chargé,
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madame la comtesse, dit le conseiller, son chaperon fourré à la main, en honorant d'un salut profond l'ex-favorite ; "* vous êtes sous puissance de mari, et depuis deux jours r cette maison vous sert d'asile, et vous n'y logez pas seule ! M. de Marillac n'a point paru ici ; donc, c'est au nom du roi et de la loi, madame, que je vous somme de me suivre pour vous justifier devant qui il appartient du crime d'adultère dont vous êtes accusée.
— Au nom du roi !... du roi Louis XII l ! répèle la com* ! tesse, dans une soi te de délire, en passant rapidement sa main sur son front et dans ses cheveux, comme pour rappeler sa raison qui lui échappe. Du roi ! Oh ! qu'il n'a pas tenu à lui que je ne fusse coupable plus tôt !
— Ainsi, vous avouez le crime à vous impute? dit l'homme de justice, habile à transformer en aveu une parole imprudente.
— Oui, répond la jeune femme avec égarement, oui.... j'avoue.... Emmenez-moi.... Je veux mourir!... Je suis prête à rendre compte de ma conduite au roi. ... et à Mieu ! »
Elle essaye de faire un pas ; ses jambes plient, son corps s'affaisse ; elle tombe les genoux en terre.
Lesueur s'élance vers elle, et l'étreint dans ses bras avec transport, avec rage : « Marillac ! Marillac ! » s'écrie-t-il ; et dans son cœur, c'est une malédiction jetée sur celui qu'il • croit l'auteur de leur perte, lorsque tout à coup la porte du cabinet, ébranlée sous une secousse violente, cède, et le verrou vole au milieu de la chambre.
Un homme, le visage livide, son pourpoint coupé et en- ; sanglanté à l'épaule gauche, s'avance, et, promenant fièrement son regard sur les assistants, il étend sa main sur la tête de Louise en signe de protection.
« Cette femme est la mienne , messieurs , dit-il ; quel autre que moi aurait le droit de l'accuser? Dieu m'en garde! car elle est innocente du crime qu'on lui impute. Si elle est ici, c'est par mon ordre ! par mon ordre qu'elle
U MAISON DE BEAUKKOV. V>1
y est venue! par mou ordre quelle y a demeuré depuis deux jours ! »
Tous .étaient restés immobiles de surprise à cetle soudarne apparition ; et Louise, relevant la téte vers Marillac, attachait sur lui un regard encore indécis.
« Cependant, dit l'homme noir en ^'adressant au comte, madame, de son propre aveu, a reconnu sa faute !
— Oui, reprit l'héroïque offensé, le cœur navré de ne pouvoir même plus mettre en doute la culpabilité de Louise ; elle vous l'a avouée, mais pour vous forcer de remmener, pour vous éloigner de cette maison, où j'étais caché.... là ! « Et d'un geste il indique le cabinet. « Car s'il est ici un coupable que la loi puisse atteindre, ce coupable, c'est moi ! poursuivit-il, moi qui viens de me battre pour venger son ' honneur insulté ! moi qui viens de punir son calomniateur î Par ma mère î eussé-je risqué de mourir pour elle sous la main d'un adversaire ou sous celle du bourreau si je ne l'avais sue innocente ? »
L'homme de robe hésitait encore ; cependant les discours de Marillac, sa présence dans la maison habitée par la comtesse, semblaient devoir annuler l'accusation.
Le comte aida Louise à se relever : « Remettez- vous , madame, lui dit-il, et cessez de trembler pour moi. » Et la pressant légèrement contre sa poitrine, s'adressant au conseiller: « Où donc prétendez-vous trouver la femme adultère ? Est-ce entre les bras de son mari? »
Lesueur ne sait, s'il rêve ou s'il veille ; eu admiration devant tant de générosité, dans l'attitude d'un coupable, il se tient les yeux baissés devant cet homme qui a su racheter si noblement tous ses torts !
Quant à Louise, l'âme paralysée par trop d'émotions, elle demeure muette, insensible ; penchée sur le sein de Marillac, comme la statue de marbre contre la colonne qui lui sert d'appui, elle ne comprend pas encore qu'il vient de dévouer sa vie pour sauver la sienne, et que ce sang qui le
couvre a coulé pour elle. Trop longtemps elle l'avait maudit dans son cœur, pour le concevoir tout à coup tel qu'il se montrait en ce moment !
Si le conseiller aui enquêtes ne pouvait faire usage de la loi sur l'adultère, du moins l'édit contre les duels lui livrait une capture assurée. Jacques Sirois reçut Tordre de se saisir du comte de Marillac. 11 obéit presque à regret.
« Monsieur le comte, lui dit-il, gardez bon courage ! Cordieu ! la loi est-elle donc plus forle que le canon, et celui qu'ont respecté les boulets des Espagnols se verra-t-il abattu par un chiffon de papier? Nous sommes d'anciennes connaissances, reprit Sirois; et, foi de soldat, j'aimerais autant vous suivre comme mon capitaine que vous précéder comme mon prisonnier.
— Marchons î • dit Marillac, qui se sentait au bout de ses forces. Il fit un dernier geste vers la comtesse.
Alors seulement, et quand déjà le comte, entouré de soldats, franchissait le seuil de la chambre, Louise entrevit la grandeur du sacrifice ; elle se précipita sur la main qu'il lui tendait, la porta à ses lèvres, et, malgré l'avenir sombre qui s'ouvrait devant lui, malgré ses souffrances qui se réveillaient plus aiguës, le signe du triomphe brilla sur les traits de l'époux : il venait de sentir une larme tomber sur sa main !
La comtesse, anéantie, se soutenant à peine, essayait de le suivre, quand elle entendit une voix émue et défaillante murmurer tout bas près d'elle :
« Adieu, Louise !
— Adieu, Lesueur! dit-elle avec un sanglot; adieu à toujours ! (Test maintenant que notre amour serait impur devant Dieu ! »
CONKFSSION DE MAMIXAC
Huit grosses tours réunies par un nombre égal de massifs de 'pierre, solidement assises dans les profondeurs d'un large fossé, fortifiées d'une courtine flanquée de bastions, protégées par les yeux vigilants des sentinelles et par la bouche menaçante des canons, telle était à l'extérieur la bastille Saint-Antoine Lugubre perspective, elle se dressait à l'extrémité de la ligne des boulevards, comme un vieux sépulcre de famille au bout de la riante allée d'un parc.
C'est là, dans une chambre verrouillée et barrouillêe, mais où pouvaient pénétrer du moins l'air frais et quelques rayons de soleil, que depuis deux jours, étendu sur un lit de douleur, logeait le comte de Marillac.
Les efforts qu'il a faits pour franchir les murs de l'enclos de Beaufroy, pour soulever, aidé de son page, la longue échelle, pour pénétrer enfin auprès de Louise, et la sauver en se dévouant lui-même, tant d'émotions qui l'ont torturé dans cette cruelle matinée, avaient irrité, envenimé sa blessure. Une fièvre ardente s'était déclarée ; elle seule lui donnait encore des forces factices, mais en épuisant en lui les principes de la vie.
Les pensées qui l'agitaient n'étaient pas de nature à lui rendre le calme. Louise était coupable ; il n'en pouvait plus douter !
« Allons ! se disait-il, je n'aurai accompli ma tâche qu'à moitié, en la dérobant au châtiment, mais non à la faute !
304 l KL MAITHBSSK DE LOUIS XIII.
l'anvro jeune lille ! qu'il nous a fallu de persévérance à tous pour la perdre ! Monsieur le cardinal, et vous, roi très-chrétien , nous répondrons pour elle , tous trois là-haut , je l'espère !.. Mais quesl-elle devenue?... que deviendra-t-elle? »
Il demeurait absorbé dans ces réflexions désolantes, quand son page, qui l'avait suivi jusque sous les verrous de la Bastille, placé alors près de la fenêtre, examinant avec une curiosité d'enfant et les sentinelles eu vedette le long des parapets, et plus loin les gens du peuple, libres et joyeux, qui descendaient le faubourg ou traversaient le boulevard, poussa tout à coup un cri de surprise et de joie.
« Qu'est-ce? garçon, lui dit son maître ; viens-tu d'entendre sonner l'heure de ton déjeuner?
— Monsieur le comte ! monsieur le comte ! balbutia le page, en frappant dans ses mains et tenant toujours ses regards fixés entre les barreaux de la croisée, c'est elle ! c V*t bien elle! .. madame la comtesse qui passe en ce moment devant le jardin des arquebusiers et se dirige vers te château!
— Louise!... Mais tu t'abuses, mon enfant : pour ceux de ton âge, toutes les femmes se ressemblent.
— Non, je la reconnais bien, ainsi que votre beau-frère, le comte de Maure, qui l'accompagne.... Mais le voilà qui se sépare d'elle.... 11 lui fait signe, comme en lui disant : « Bon courage! » Elle avance toujours.... Mais.... je ne l'aperçois plus.... Ce maudit bastion! il me la cache ! »
Et Monseigneur frappa du pied avec colère, et, le poing fermé, sembla menacer le bastion.
« Elle a voulu me voir, et ils Tout permis! » s'écria Marillac.
II crut sentir ses douleurs diminuer sensiblement.
Alors la porte de la chambre s'ouvrit : Marillac fit un mouvement; mais ce n'était que le gouverneur de la Bastille, M. de Bezemeaux, assisté du chirurgien. Celui-ci leva l'appareil, examina, sonda de nouveau la blessure : puis sou front se rembrunit : il jeta sur le gouverneur un
CONFESSION DE MARILLAC. r»0r»
coup d'œil significatif, et poursuivit silencieusement son office.
Au milieu des crises douloureuses du pansement, Marillac tenait toujours les yeux dirigés vers la porte ; puis il se retourna vers le page :
«r Tu t'es trompé, garçon ; ce n'était pas elle! »
Quand il eut achevé d'entourer l'épaule du prisonnier de ligatures et de bandages, le chirurgien adressa au blessé ces mots sacramentels :
« Je ne vois point encore un danger certain; cependant, si monsieur le comte le désire, on pourra faire appeler l'aumônier de la maison. .
— Je comprends, dit Marillac après lavoir fixement regardé. Béni soit Dieu ! mieux vaut le prêtre sans le bourreau que tous deux ensemble, quoique le résultat soit le même, » H reprit ensuite d'une yoîx ferme : « Je suis chrétien et soldat, un prêtre ne saurait m'épouvanter : s'il m annonce la mort, il apporte aussi le pardon, et j'en ai grand besoin. Qu'il vienne! »
Après quelques insignifiantes paroles pour le tranquilliser, le gouverneur et le chirurgien s'éloignèrent.
Yw quart d'heure ne s'était pas écoulé, quand la porte s'ouvrit de nouveau Louise parut ; mais à peine avait-elle franohi le seuil de la chambre, qu'elle se sentit défaillir, et elle serait tombée si le page ne l avait soutenue. Abaissant son regard devant Marillac et courbant la tète :
« Monsieur le comte, dit-elle enfin, entremêlant ses paroles de soupirs et de larmes, vous m'avez sauvé la vie et plus encore ! Dieu me garde de croire que c'est à l'épouse coupable que vous songiez alors ! Vous avez voulu garantir votre nom de la honte ; il le sera, monsieur, je le jure! vos nobles efforts n'auront pas été vains, et un jour peut-être je pourrai me faire comprendre de vous.
— Pour retarder ainsi l'explication, dit Marillac, avec
un douloureux sourire, ignorez- vous donc, madame, que la mort n'est pas loin de moi?
— Oh ! s'écria la jeune comtesse en joignant les mains, non, je n'aurai pas votre mort à me reprocher! non, vous ne mourrez pas ! vous avez des amis puissants qui prendront en main votre cause ! Je les ai vus, ils ont paru louches de mon désespoir, et ils vous aiment!
— Louise !... interrompit le comte avec un transport de jdie. Vous les avez suppliés pour moi? vous! Ah! c'est bien ! répéta-t-il, car vous vous êtes du moins montrée devant eux la comtesse de Marillac! Mais vos prières, c'est au ciel qu'il les faut adresser maintenant ! c'est là-haut surtout que mon arrôt est écrit! Quant à votre faute, elle est mon ouvrage. A moi le remords ! à moi le châtiment ! Il faut cepondant que vous sachiez ce que j'ai souffert.... Asseyezvous, madame, là, près de mon chevet. Je ne veux point mourir sans avoir tenté de me justifier ; et, je le sens, le temps presse. »
Dans ce moment, un vieillard, au front chauve, à la démarche grave, vêtu d'une soulanelle noire et portant dévotieusement sous les plis de son léger manteau un vase d'argent soigneusement recouvert, arriva, car il avait été appelé. C'était l'aumônicr-confesseur. Sa présence suffit pour révéler tout à fait à la comtesse la triste vérité. Les puissances de la terre qu'elle avail implorées ne pouvaient plus rien en faveur du prisonnier. Poussant un gémissement, elle tomba sur un siège, près du lit, et se couvrit le visage de ses deux mains. A l'entrée du prêtre, le page avait disparu.
« Calmez -vous, ma fille, dit l'aumônier, en tournant les yeux vers Louise : nous ne venons pas toujours accompagnés d'un mauvais présage. En allégeant la conscience du poids qui l'opprosse, parfois on soulage le corps avec l'âme, car le remords est une souffrance aussi. »
Il s'apprêtait à donner quelques consolations au blessé, quand celui-ci l'interrompant :
CONFESSION DE MATULLAC
« Soyez le bienvenu, mon Père ; mais les moments sont précieux ; j'en ai long à vous dire. »
Louise fit un mouvement pour s'éloigner ; le comte étendit le bras vers elle.
« Restez, madame la comtesse. - Mon Père, ce n'est pas à vous seulement que je dois ma confession; permettez qu'elle l'entende aussi. Tous les deux vous saurez les secrets de ma vie. Puisse l'un me pardonner et l'autre m'absoudre ! »
Le prêtre parut d'abord étonné de cette singulière proposition ; mais dans son indulgence il voulut bien la regarder comme une preuve d'humilité chrétienne ; et pour toute réponse il s'assit auprès de son pénitent, après avoir déposé sur un meuble le vase d'argent renfermant le Saint-Viatique, devant lequel il s'inclina trois fois.
Marillac commença.
11 passa rapidement sur les premières erreurs de sa jeunesse, trop nombreuses, disait-il, pour qu'il lui ait été possible d'en tenir compte ; il raconta les circonstances fatales qui l'avaient jeté sous la dépendance de Richelieu ; puis, n'ayant plus rien à ménager, il dit la part que le cardinal avait eue dans son mariage.
Un geste de Louise trahit l'attention qu'elle prêtait déjà à ce récit.
« J'arrive au jour où s'ouvrit pour moi une existence nouvelle, continua-t-il en se retournant vers la comtesse. Je vous épousai, Louise, vous connaissant à peine ; je vous arrachai à une passion vraie, qui eût pu suffire à votre bonheur. Celui auquel je vous ravis ainsi était mon ami ; mais je croyais à des consolations faciles pour lui comme pour vous ; je n'avais point aimé encore ! Vous le savez maintenant, madame, la main de fer du cardinal pesait sur ma 1 tête ! Pensez-vous, mon Père, que cela suffise à mon excuse devant Dieu ?
— La position était périlleuse, dit le confesseur : chacun ne sort pas triomphant de la lutte.
— Mais je n'ai pas même lutté ! s'écria le comte ; c'est par un lâche calcul d'intérêt que j'ai brisé le cœur de mon ami ! »
Alors il raconta les détails de son mariage, les conditions secrètes imposées par le roi, et acceptées par lui.
L'aumônier se signa à cette révélation sur les tendresses du pieux monarque. Les mains de Louise ne suffisaient plus pour cacher la rougeur qui s'étendait sur tout son visage.
« Eh bien, dit Marillac, pourrez-vous nf absoudre, mon Père? pourrez-vous me pardonner, Louise?
— Oui, mon fils, répondit le prêtre, si la voix du repenlir s'est fait entendre dans votre cœur.
— La voix qui se fit entendre, répéta Marillac en s'adressant de nouveau à la comtesse, ce ne fut point d'abord celle du repentir, Louise; ce fut celle de l'amour ! de l'amour que je ressentais pour vous, madame!... Vous ouvrez les yeux à ce mot; la surprise vous en prend comme par un coup inattendu. Vous ne le saviez donc pas?... Par les astres! vous n'avez donc pas de vanité de femme dans l'Ame? Oui, j'en jure par Dieu qui m'entend, et devant qui je vais bienloi paraître, jamais passion ne fut plus forte et mieux senlie que celle-là dont mon cœur était plein, .le m'étais joué de l'amour; c'était à force d'amour que je devais expier mon crime! Quand votre mépris me repoussait, quand voire haine m'ordonnait de vous fuir, moi amant, moi mari, perdu dans la foule qui pouvait vous approcher familièrement, je me tenais à distance, épiant un de vos regards, et je me croyais heureux lorsque les sons détournés de votre voix arrivaient jusqu'à mon oreille. Ne vous rappelez-vous pas les soins dont je vous entourai dans la cabane du bûcheron, durant cette chasse? notre rencontre dans la forêt? ces mille hasards prétendus que j'avais tant de mal à faire naître ? Car pour arrêter mes yeux sur les vôtres, pour effleurer votre main de la mienne, il fallait me cacher, oui. . . .
nie cacher.... comme un coupable.... comme un homme sans foi qui cherche à reprendre ce qui n'est plus à lui! le droit que je tenais de Dieu, je l'avais vendu ! »
Le comte suspendit un moment son récit : sa respiration devenait brusque et heurtée ; la sueur lui coulait du front. Louise sentait s'imprimer dans son âme une profonde émotion de pitié, qui se mêlait à la reconnaissance qu'elle devait déjà à cet homme tant méconnu par elle.
De son côté, l'aumônier ne laissait pas que de trouver bizarres les formes de cette confession, et, alarmé de toutes ces paroles passionnées, il essaya de remettre à un autre moment la suite de l'entretien. Mais comme il se levait :
« Non, restez, mon Père, lui dit le comte ; il faut que j'achève tandis que la fièvre me tient encore , et donne à mon sang la chaleur qu'il n'aurait pas sans elle. Si l'expression Irop vive de mon amour blesse la chasteté de votre esprit, songez qu'elle est ma femme. Dieu, sans doute , aura des trésors d'indulgence pour moi à cause de ce même amour; car c'est par lui que je vaux quelque choie. »
Le confesseur reprit sa place d'un air de condescendance, et dit :
« Achevez, mon fils. »
Marillac passa bientôt à cette phase de sa vie où le remords s'était éveillé dans son cœur, en voyant la honte, méritée par lui seul, rejaillir sur la comtesse , et menacer de la couvrir aux yeux du monde d'un injuste mépris.
« Alors , poursuivit-il, s'éleva en moi un sentiment semblable à la vertu, peut-être ! Il épura mon amour sans l'affaiblir. Réparer mes torts, protéger votre honneur, Louise, vous sauver des pièges dont vous viviez environnée, et que moi-même j'avais creusés devant vous, tel fut désormais mon but. Et mes efforts n'ont pas toujours été vains. 11 vous souvient de ce château des nobles Montmorency, de ce palais d'Écouen, où le roi dé France vous avait marqué un asile ? »
UNE MAÎTRESSE HE I.OHS Mil.
À ce souvenir, la comtesse tressaillit :
« Quoi I dit- elle, dans cette nuit horrible?...
— J'étais là, madame, entre le roi et son complice ! J'avais pénétré leurs desseins, et, sentinelle active, je veillais sur votre demeure comme une mère sur le berceau de son enfant. Roulé dans mon manteau, étendu au pied d'un arbre, malgré les heures de la nuit qui passaient, je défendais à mes yeux de se fermer. Deux cavaliers arrivèrent, je les reconnus, et, tandis qu'ils s'introduisaient par l'entrée secrète, moi j'escaladais la muraille, résolu de briser les portes s'il le fallait pour vous arracher des bras du roi ! »
L'aumônier se signa de nouveau.
« Mais l'huis du couloir, resté entrouvert, tandis que l'infâme la Chenaye rôdait autour du château, m'eut bientôt mis sur la piste de son maître. Une cloison seulement me séparait de vous, Louise. Oh ! quel ne fut pas mon supplice en entendant vos prières méprisées ! Dans un transport de rage, de délire, j'allai jusqu'à porter la main sur la garde de mon épée ! ^
— Quoi ! s'écria le prêtre épouvanté, était-ce donc pour en frapper le roi î vous, un gentilhomme !
— Je F eusse fait peut-être, Louise, répondit Marillac en s'adressant à la comtesse; oui, je l'eusse osé! avais-je ma raison alors? Convulsif, haletant, un cri furieux s'échappa de ma poitrine. A ce cri, la Chenaye accourut, et, dans l'obscurité, ce fut sur lui que se déchargea ma colère! Mon Père, n'ai-je pas assez souffert dans ce moment pour expier bien des erreurs? Louise, crdyez-vous que je vous aimais? »
La comtesse était tombée à genoux devant le prisonnier.
La voix de Marillac s'affaiblissait; un frisson glacial courait sur ses membres. Cette fois, ce fut au prêtre qu'il s'adressa.
« 11 me reste maintenant, mon Père, à m'accuser du meurtre qui m'a conduit ici. J'ai tué un homme, mais d'après la loi sacrée de l'honneur ; je l'ai tué parce qu'il avait calomnié celle que Dieu lui-même m'a chargé de pro-