‹ Une maîtresse de NapoléonChapitre 10 sur 44 · DUCHESNOIS · texte numérisé non relu

DUCHESNOIS

{Gravure de M ornai).

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Ponty, j'étudierai, j'aime mieux cela. — Allons donc, il ne faut pas être pusillanime. Si tu es' si craintive, comment feras-tu pour débuter devant une salle comble ?

Tout ceci est vrai, mais bien enfantin ; mais vous m'avez dit de mettre toutes mes bêtises et je n'en chômerai pas 1 hélas !(l).

Je la suis donc, cette implacable Diane. A chaque coup de feu je tombais par terre, avec les pauvres petits lapins.

Ne me disait-elle pas cette belle chasseresse, quand elle croyait avoir bien ajusté, de courir après, et de lui rapporter cette pauvre petite bêle ? « Ah ! pour ceci, Madame, non! Je me révolte, je ne puis vous obéir, je ne reviendrais pas d'abord ; vous attendriez longtemps votre lapin, on me trouverait morte ! » Elle riait aux éclats, elle était vraiment bonne, Mlle Raucourt. Tous ces souvenirs ne peuvent intéresser personne, je le sais bien, mais j'ai de la joie au cœur en les retraçant. Qu'on est heureuse, mon Dieu, à quatorze ans !

L'anecdote est menue, certes, mais elle ne vaut précisément que par le charme de la franchise, par le comique involontaire de la situation. Et n'est-ce pas, en outre, un croquis alerte et neuf de la vie intime de Raucourt ? Cette familiarité, cette simplicité, cette bonté, George prend à tache d'y insister, et il n'est pas jusqu'à une partie « aux quatre coins » qui ne lui en fournisse l'occasion.

(1) Note pour Mme Desbordes- Valmore, qui peut faire croire que c'est sur son instigation que Mlle George écrivit ses Mémoires.

6& UNE MAITRESSE DE NAPOLEOxN

(( Mlle Raucourt, dit-elle en parlant de ces jeux dans là cour du château, Mlle Raucourt se mettait à ces folies, elle était là sans façon, et tout aussi rieuse et enfant que moi, elle se prêtait à cela avec une bonhomie et un entrain charmants. Elle avait tant d'esprit, cette femme, elle était si amusante, quand elle contrefaisait son monde ! » On est bien prêt de partager le plaisir de George.

Ainsi s'écoulait la vie heureuse des habitantes de La Chapelle, quand, au milieu de ces poules en paix, survint un coq. Sans doute, ses dommages ne devaient point être considérables, étant donné le goût amoureux de Raucourt.

Ce fut l'acteur Lafon (1). Beau garçon, alors

(l) Pierre Rapenouille, dit Lafon, débuta à la Comédie- Française le 8 mai 1800. La même année, en septembre, il fut nommé sociétaire, et le demeura trente ans, car il ne prit sa retraite que le 1" avril 1830. Il mourut à Bordeaux le 10 mai 1846. Au début de ses Mémoires, Mlle George trace de lui ce portrait qu'on veut croire ressemblant : « Je vis enfin le beau Lafon, l'acteur en grande vogue, dont les débuts avaient été si brillants que Talma en conçut quelques in([uiétudes. Orosmane {c'est le rôle qu'il jouait quand Mlle George le vit pour la première /b/s), c'était plutôt un jo'i homme, de traits très délicats, le nez un peu en l'air, de petits yeux noirs mais très brillants et lins, de l'élégance dans toute sa personne; bel organe, parlant bien amour, des larmes, de l'enthousiasme, une chaleur très entraînante, jeu très éclatant, mais point de profondeur, peu de composition, c'était un feu d'artifice qui éblouissait, qui produisait des applaudissements très chaleureux. Lafon plaisait beau-

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dans la force de l'âge — il avait vingt-neuf ans — il était depuis deux saisons la coqueluche des admirations féminines au Théâtre-Français. De concert avec Raucourt, il avait décidé de donner quelques représentations à Orléans, et il était venu s'installer à demeure à La Chapelle. Payé, sans doute, pour ne point ignorer [l'inutilité d'une cour masculine auprès de Raucourt, il fit ce que tout autre galantin eût commencé par faire : il se rabattit sur George. Le manuscrit de l'élève raconte plaisamment — et complaisamment — l'aventure. Voici le morceau :

Le beau Lafon me fit la cour, il faisait le sentimental. 11 y avait un bois charmant, il s'arrangeait de manière à méloigner un peu de la société ; je me laissais conduire, je l'avoue franchement : nous nous arrêtâmes un jour devant une belle grosse pierre formant une espèce de roclier

Là le beau Lafon me fit une déclaration honnête, me jurant qu'il ferait tout pour m'obtenlr en mariage.

— Je vous fais le serment, me dit-il, comme si! parlait à Zaïre, devant le rocher que nous appellerons le rocher d'Ariane.

— Vous me faites peur, Monsieur Lafon, puisque c'est sur le rocher qu'Ariane mourut de chagrin d'avoir été abandonnée par Thésée.

coup aux femmes, son genre de talent séduisait avec juste raison, il était vraiment ravissant... Son succès dans le t^enre chevaleresque était bien légitime et ))ien mérité. »

— Ma chère petite amie, ceci est bien différent. Thésée était un libertin et Lafon est un honnête homme.

C'était boiinon, j'en ai bien ri avec lui. Nous restâmes un peu trop de temps à ce qu'il paraît ; la société avait regagné la maison, on sonnait le diner, et nous nous mîmes à courir. On était à table, jugez. J'étais très sotte, très rouge. Ma mère me lit une mine afïreuse, Mlle Raucourt fit froide figure à Lafon, et lui reprocha de m'avoir attardée.

— Mon cher camarade, cela n'arrivera plus, je l'espère. Triste dîner, il y avait des mets excellents, mais je ne

mangeais point, tant j'avais frayeur de me retrouver

seule avec maman, qui était très sévère. Cette bonne petite Mme (de) Ponty riait, faisait tout pour ramener un peu de chaleur dans la conversa- Signature de vorosmane du Midi. tion. On joua le soir aux

petits jeux, il vint des visites ; on oublia cette mésaventure pour se livrer aux rires les plus joyeux du monde. On pria ma petite mère de me pardonner mon étourderie. Le bon accord fut rétabli. Lafon poursuivait son idée de mariage, mais mon charmant Gascon (1) ne voulait point brusquer, il attendrait mes débuts. Garçon prudent, mon gendre ! Il voulait me donner le temps, disait-il, de la réflexion 11 fit bien, mon Orosmane du Midi ; je réfléchis, et me convainquis que le mariage n'était point de mon goût. Je me sentais déjà d'un caractèreindépendant. Pauvre Lafon! avec ses habitudes bourgeoises, qu'aurait-il fait de moi"

(1) Il était, en réalité, Périgourdin, étant né, le l*^"" septembre 1773, à Lalinde.

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Hon Dieu ! et qu'aurais-je fait de lui ? Le chevalier de la triste ligure, je crois !

Cette page ne laisse pas d'être déconcertante. Il est certain que du retard de Lafon et de George au diner, Raucourt conçut quelque jalousie. Son bref et sec : « Mon cher camarade^ cela n arrivera plus, je V espère \ » est significatif à cet égard. iXon pas qu'elle eût quelques vues sur Lafon, son passé amoureux est là pour le démentir, mais n'était-ce point plutôt dans son affection — quelle qu'elle fût — pour George, qu'elle se sentait atteinte ? Sans doute avait-elle deviné la cause du retard de ses deux hôtes à sa table, mais ce serait mal la connaître et méconnaître à la fois son caractère, que de penser que Tunique souci de son bon renom d'hôtesse fut la cause de son mécontentement.

Mais ce récit a une autre importance encore. 11 nous lixe, à peu près avec certitude, sur le premier amour de George. Qu'elle fut attirée vers Lafon, bel homme, elle-même le confesse, et surtout homme à bonnes fortunes, ce qui n'est jamais pour déplaire aux femmes, cela est hors de doute. Au tondu récit on peut cependant s'y tromper. La raillerie et l'ironie de George déroutent quelque peu la certitude en cette alfaire, et on pourrait douter de ses sentiments pour Lafon.

L'aima-t-elle ? Non, dit le passage que nous venons de citer ; oui, riposte celui que voici :

Qu'on est heureuse, mon Dieu, à quatorze ans ! Tout vous parait vrai, vous voyez tout en beau, vous croyez àl'amitié, au dévouement, à l'amour! Je croyais à l'amour de mon beau Lafon,'qui me paraissait le beau idéal.

Voilà Faveu formel, indiscutable. Mais poursuivons :

Quand il me parlait, quand, dans nos jeux du soir, ma main rencontrait la sienne, mon sang se refoulait vers mon cœur, je ne respirais plus ! Plus tard, on voit qu'après tout est faux, tout est calcul: l'amitié, c'est bien rare, le dévouement plus rare encore, oh ! oui, bien plus rare. L'amour, oui, il vous fait illusion, il vous fait vivie, il vous torture, vous brise le cœur bien souvent, mais il vous anime ! C'est quelque chose ! on ne vit pas dans le calme plat, mais je pense que ce qu'il y a de vraiment vrai c'est l'amour maternel. Cher Lafon, plus de promenades ; plus de causeries ; des regards, de gros soupirs, puis l'espoir qui fait vivre.

Gela, ces dernières lignes, ce sont les déclamations sentimentales, et peu littéraires, de la littérature romantique, de la femme vieillie, déchue, de la tragédienne qui remue au fond de son cœur et de sa mémoire, les cendres éteintes déjà de son souvenir. Mais ce qu'il importe d'en retenir, c'est Faveu même de l'amour, les circonstances qui l'accompagnèrent.

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(( Je croijais à idinoiu' de mon beau Lnj'on. » Gela est net et ne supporte pas le doute. On peut donc assurer que celui que George appelle « rOrosmane du Midi » fut son premier amour. Bientôt, en des bras plus glorieux, elle allait l'oublier, lui et ses serments devant le rocher d'Ariane, tandis que Lafon, par un contraste piquant, devenait Pâmant de la belle Pauline

Bonaparte.

Le séjour à La Ghapelle eut une conséquence plus sérieuse pour George. Là, Raucourt se décida à parachever son éducation dramatique, à la préparer définitivement à la carrière élue. Elle avait imaginé de faire jouer la comédie par son élève, devant « toutes les notabilités d'Orléans, les gens d'esprit du canton, les poètes des environs ». Ce fut pour ces braves gens une révélation où peutêtre se mêlait quelque enthousiasme de commande pour la châtelaine.

— Comment, disaient-ils en admirant l'élève, elle n'a pas quatorze ans ?

— Et elle va jouer Clytemnestre ?

— Mais c'est prodigieux (1) !

Vêtue de vieux oripeaux de Raucourt, coiffée d'un ancien diadème a en paillon », George débuta à La

(1) Manuscrit de. Mlle George.

Chapelle par le rôle d'Hermionedans/l/ic/roma^we.

Et chacun de louerleprofesseurdutalentnaissant de l'élève, de lui promettre le plus grand succès.

(( Cette prédiction réveillait enfin Mlle Raucourt. Elle sentit qu'il fallait sérieusement s'occuper de moi ; son amour-propre était en jeu. » Ces éloges furent donc le stimulant nécessaire pour la tragédienne. « Aussi les auditions ne manquaient pas, » dit George.

Une fièvre de travail s'empara d'elle. Tour à tour les grandes héroïnes tragiques se lamentèrent dans le boudoir de La Chapelle. Jocaste secoua les haillons sanglants du lamentable Œdipe ; Médée brandit le glaive ruisselant ; Cléopâtre l'Egyptiaque ouvrit ses bras avec l'envergure du condor sacré ; Athalie, comme une louve traquée, hurla vers la vision des palais saccagés, et, les mains pourpres encore du meurtre du Roi des Rois, échevelée, dominatrice, droite dans sa robe de massacre et de splendeur, Clytemnestre attesta les Dieux dé la juste rigueur de son énorme vengeance.

Ainsi Tété passa. Vendémiaire ruissela aux pressoirs de la Touraine riche en vignobles, et les premières pluies de brumaire ramenèrent à Paris les hôtes de Raucourt.

George était prête à affronter les chandelles de la Comédie-Française.

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