TALMA ET SA TROUPE
Comme un dieu tonnant, enveloppé du tourbillon des grands cris tragiques, des haines, des majestés, des violences, Talma domine le théâtre du Consulat. C'est lui qui, au lendemain de la scission des Comédiens Français de la rue de Richelieu, en 1791, a reconstitué le théâtre avec ses camarades Dugazon, Grandmesnil, Vestris, Desgarcins, Candeille et Lange. Grâce à lui une scène a été conservée à la tragédie civique pour l'enseignement du peuple. La gloire contemporaine de M. de Max ou de M. Mounet-SuUy, est assez comparable à celle qui sacra Talma dès les premiers jours de la Révolution. Certes, au début, il avait déconcerté les amateurs et la critique, dédaignant toute tradition, négligeant toute convention, faisant à sa guise, évoquant les héros à sa
manière. « Il faisait comme il l'entendait, et il entendait tout avec génie, » dit George. C'était bien l'acteur représentatif de son époque, celui dont Chateaubriand pouvait écrire : « Qu'était-il donc Talma? Lui, son siècle et le temps antique (1). » Jamais Oreste, Achille, les rois, les héros et les dieux, n'avaient été évoqués avec un plus saisissant réalisme, avec une puissance plus surprenante. Hamlet et Othello annonçaient par lui le Romantisme. Le voyant dans Iphigénie en Tauride, George s'écrie :
Voilà de la belle tragédie ! que d'émotions ! quelle fiji'ure, mon Dieu ! quelle fatalité sur cette tète, quel talent qui vient vous remuer dans les entrailles, que de terreurs, que de véritables larmes mélancoliques et déchirantes ! Toute cette figure se décompose, toutes les libres tremblent. Il pâlit, et c'est une pâleur livide et suante. Où va-t-il chercher ses effets terribles? C'est du génie, et c'est vrai ! On voit Oreste, on s'identifie avec lui, on éprouve tout ce qu'il éprouve. Ah ! ce n'est pas de la diction... est-ce que la passion peut avoir de la diction? est-ce que les hallucinations d'Oreste peuvent avoir de la diction y Non. Talma, c'est le sublime. C'est toutes les passions poétiques et humaines incarnées dans cet homme (2).
(l) Chateaubriand, Mémoires (Toatre-lombe.
{2) Lors de la vente de George, en 1903, on mit aux enchères un sachet contenant des cheveux de Talma, accompagné d'une note autographe de la tragédienne : « Talma ne fut point un acteur, il fut un poète, » Autographe et cheveux
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Ali ! l'aima, si tu pouvais sortir de ton lincoul, on viendrait des quatre coins du monde pour t'euteudre, même de l'Amérique où l'on naime pas, dit-on, la tragédie. Pauvre tragédie, où es-tu ? Qu'es-tu devenue ? 11 parlait la tragédie, lui : il ne causait pas, ce qui est bien dilTérent. Ce n'était pas du Marivaux, c'était bien Corneille, Racine. Je sortis malade après cette inefïable soirée.
Ce témoignage nous est donné par une femme qui, sortant du théâtre après la comédie, dit : « J'étais en sortant de cette soirée folle de la comédie. La tragédie ! ah ! j'en voulais peu, je vous proteste ! »
George, on Ta vu, comme la plupart des contemporains, fut frappée par cette puissance tragique. « Quelle fatalité sur cette tête ! » s'écriet-elle. Un vieillard qui connut Talma a dit à M. Mounet-Sully : « Tous les nuages de la fatalité étaient sur son front (1) ! » Mme de Staël donne ce témoignage : « La terreur saisissait à deux pas de lui (2). »
On peut dire de Talma que ce fut l'acteur hé-
furent vendus 23 francs. Ils étaient portés sous le n" 92 au Catalogue, p. 11.
(1) MouNET-SuLLY, Talmci et le Théâtre au temps de l'Empire; Conférence prononcée à la Société des Conférences, le \'endre(li 21 février 1908 ; Revue IIel)doniadaire, n" 10, 7 mars 1908, p. 100.
(2) Mme de Staël, De r Allemagne,
roïque par excellence. La vérité qu'il mit dans ses costumes, ses attitudes qui rappelaient les belles statues de l'antiquité (1), le réalisme enfin de ses évocntions, tout cela collabora à la puissance des spectacles. Désormais, avec lui, la tragédie devenait un enseignement civique auquel Napoléon allait convier sa cour et ses guerriers. En Talma, il reconnaissait le plus puissant professeur d'héroïsme, et de là, sans doute, vint cette amitié entre les deux hommes. Sur ces lauriers, si noblement cueillis, le tragédien se reposait quand Lafon débuta. Le succès de « l'Orosmane du Midi » fut à ce point éclatant que Talma s'en inquiéta.
— Je ne suis pas fâché, mon cher, lui dit le Premier Consul, des petits ennuis que vous cause le beau Lafon. C'est un stimulant dont vous aviez besoin. Vous dormiez, il va vous réveiller (2) .
11 s'était réveillé, et magnifiquement. Colonne et soutien du Théâtre-Français de laRépublique(3), il était le véritable chef de cette troupe illustre où
(x) Mme de Staël, oiiur. cit.
(2) « C'est Talma qui m'a raconté cette anecdote. » Manuscrit de Mlle George.
(B) C'est le titre que conserva la Comédie, de 1799 à 1804, après avoir pris successivement ceux de Théâtre-Français de la rue de Richelieu, Théâtre de la Liberté et de l'Égalité, et Théâtre de la République, de 1792 à 1798.