PROLOGUE
L'histoire de la liaison du Premier Consul et de Mlle George, contée souvent, mais brièvement, ne le fut jamais dans tous ses détails. Dans cet amour on n'a pas été sans voir le goût de Napoléon pour la tragédie. Ce goût, cette passion, il Teut incontestablement. Le théâtre Feydau qu'il fréquentait assidûment en 1795, ne lui avait pas désappris le chemin du Théâtre de la République.
Cette vertu qu'il vantait à son camarade Des Mazis, il lui était loisible de l'exalter là, de sa place de parterre, au rythme des grands vers
majestueux de la tragédie française. 11 y mettait une sorte de passion, la seule qu'il se soit jamais sentie pour la littérature. Lui qui, en maître, réglementait tout, reconnaissait là la supériorité du poète, s'inclinait devant son rôle. Lors de son entrevue avec Gœthe, il dit : « Il faudrait que la tragédie fut Fécole des rois et des peuples : c'est le point le plus élevé auquel un poète puisse atteindre. » Rare et admirable aveu ! A lui « la tragédie apparaît grave, noble et forte. Nulle vulgarité en elle. Il y écoute parler ses pareils : les rois, les héros et les dieux. Il s'y écoute parler luimême, car c'est ainsi, et en cette langue, qu'il devra s'exprimer devant la postérité quand le recul des temps permettra que Ton mette sa vie sur la scène (1). » De là sa ferveur pour Corneille. Corneille ! Il lui apparaît comme une sorte de héros digne de la pourpre royale, comme le premier après le souverain dans la hiérarchie de l'Etat. Que ne peut le poète pour le prince ! Grâce à Corneille, à Racine, le nom de Louis XIV s'auréole dans l'Histoire d'une immortelle splendeur. Désarmé devant la pierre tombale du père de Cinna (2), Napoléon, du moins, prétend l'ho-
(1) Frédéric Masson, Napoléon et les Femmes : i Amour, p. 127.
(2) « Le Consul aimait beaucoup la tragédie de Cinna »,
norer dans sa postérité. Il apprend la situation misérable où se trouvent les descendants du grand homme, et il ordonne la rédaction d'un décret en leur faveur, à lui soumettre. Il reçoit cette proposition :
Nous accordons à la demoiselle Catherine Corneille, fille de Louis-Ambroise, et à la demoiselle Marie- Alexandrine, fille de Jean-Baptiste-Antoine, toutes deux descendant en ligne directe de Pierre Corneille : 1° à la première, une pension annuelle et viagère de 300 francs; ^'^ à la seconde, également une pension annuelle et viagère de 300 francs.
Il trouve Taumône mesquine et misérable au point de répliquer péremptoirement :