‹ Une maîtresse de Victor HugoChapitre 17 sur 145 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

joies et de ses espérances. Quelques erreurs complaisantes de la légende hugolienne pourront être ainsi rectifiées, et on comprendra, peut-être, à quel point se trompait feu M. Alexandre Dumas fils, en répondant, en 1885, au discours de réception de Leconte de Liste, à l'Académie française : « Ce Jupiter a fait quelquefois aux amours terrestres la concession de se changer en cygne ou en tau,reau, pour se rendre visible et compréhensible aux créatures mortelles, pour prouver sa grâce et sa force, pour se reposer un moment de ses travaux et de sa grandeur, mais il n'a vraiment aimé qu'une femme, la seule qui pût satisfaire ce mâle prodigieux : la gloire. » Hé! non, une autre femme s'est trouvée pour le satisfaire à l'égale de cette gloire, et c'est de cette femme que nous écrivons. C'est cette satisfaction que nous tentons de peindre, en menus tableaux, exacts et précis, à travers un long roman d'amour accidenté et mouvementé% Et c'est en peu de mots que l'aventure de Hugo et de Juliette peut se résumer : il fut heureux et. ne lui fit point d'enfants.

Wimereux, août '1910.

Le onze avril, mil huit cent six, à trois heures du soir, par-devant nous, Louis Binel, maire et officier de F état civil de la commune de Fougères, est comparu Julien Gauvain, tailleur, âgé de vingt-neuf ans, demeurant à Fougères, rue de la Révolution, lequel nous a prescrite un enfant du sexe féminin, né le jour d'hier à sept heures du matin, de lui déclarant, et de Marie Marchandet, son épouse, auquel enfant il a déclaré vouloir donner les prénoms de

Julienne- Joséphine

Lesdites déclaration et présentation faites en présence de François Dorange, huissier, âgé de vingt-cinq ans, demeurant à Fougères, et de François Baunier, jardinier, âgé de soixantehuit ans, demeurant en Lecousse, et ont, le père et les témoins, signé avec nous le présent acte, après que lecture leur en a été faite :

Julien Gauvain Dorange

François Baunier Louis Binel

maire.

■Ili.ii I ri DiujuKT a l iîpoque di: Lucii'ce liorgia. ( Lllliographie de Léon Noël).

HUGO MARIÉ

L'adultère du général Hugo. — Curieuse lettre où le roi Joseph le rappelle à ses devoirs conjugaux. — Second mariage du général. — Manière cavalière d'en faire part. — Victor Hugo et la seconde Mme Hugo. — Fin de la générale.

— Victor Hugo et le Manuel de recrutement de son beaupère. — Lettre à Lamennais sur son mariage avec Adèle.

— La chasteté et les exploits de la nuit de noces de Victor Hugo. — « Un époux vigoureux. » — Eugène Hugo devenu fou d'amour pour Mme Victor Hugo. — Le jeune ménage; les enfants; la gloire; la crise. — Mme Hugo est-elle belle? Examen des témoignages graphiques et des attestations des contemporains. — Mme Hugo est-elle intelligente? — Contradiction dans les dires. — Déposition d'Adèle. — C'est une pauvre intelligence. — Elle « n'est pas faite pour être la femme de Victor Hus^o ».

C'est une tendre et touchante idylle bien connue que celle de Victor Hugo et d'Adèle Foucher. Elle a fait les délices de tous les zélateurs de sa légende, et on a scrupule, après tous leurs récits, à s'attarder encore aujourd'hui à quelques épisodes de ce roman qui, commencé

le 26 avril 1819, par le premier aveu, s'acheva trois ans et demi plus tard, le 12 octobre 1822, par un mariage ardemment espéré, impatiemment attendu. Cependant, ce dont on a volontiers peu tenu compte, c'est du fâcheux exemple paternel donné au jeune marié. Il prenait femme au moment où — Mme Hugo mère étant morte le 27 juin 1821 — le général Hugo faisait entrer au foyer lïntruse, la manière d'aventurière ramenée de la campagne ibérique. En Espagne, on le sait, tandis que Mme Hugo était installée à Madrid, au palais Masserano, le général vivait déjà séparé d'elle, menant une vie qui avait failli le faire renvoyer en France par le roi Joseph. C'est le 30 janvier 1812 que le frère de l'Empereur l'en menaçait sans déguisement : « Mon désir le plus constant est que vous vous arrangiez de manière à être heureux, lui écrivait-il. Je n'ai rien négligé pour cela : l'attachement que je vous porte m'en fait un devoir. Mais si mes vœux ne se réalisent pas, je ne dois pas vous cacher que ma volonté est que vous ne donniez pas ici un exemple scandaleux en ne vivant point avec Mme Hugo, comme le public a le droit de l'attendre d'un homme qui, par sa place, est tenu à donner le bon exemple. Quelque soit le regret que j'aurais de vous voir éloigné de moi, je ne dois pas vous cacher que

HUGO MARIE

je préfère ce parti au spectacle qu'offre votre famille depuis trois mois^ » Le général vint-il à récipiscence? On en peut douter, car, à son retour en France, il continuait à vivre loin de sa femme. Il y avait entre eux, dit négligemment M. de Loménie, des <( dissentiments de vieille date aigris par une opposition de croyances politiques- ». Mis à la demi-solde, le général s'était retiré à Blois, non point seul, toutefois. Il cohabitait alors avec une dame Anaclet d'Almet se disant veuve et comtesse de Salcano. Ces titres laissent pensif. Deux mois après la mort de Mme Hugo, elle les échangeait contre celui de générale Hugo. On sait la manière singulière et cavalière, dont le vieux soldat en informa ses connaissances :

Monsieur le général Léopold Hugo a Vhonneur de vous faire part qiiil vient de faire légaliser par-devant M. r officier public de Chabris [Indre) les liens purement religieux qui

1. Baron du Casse, Les rois frères de Napoléon l^i'; Paris, 1883, in-8, p. 51.

2. Un homme de rien [L. de Loménie], Galerie des contemporains illustres : M. Victor Hugo ; Paris, 1844, in-18, 12® livraison, p. 11.

r unissaient à Mme veuve crAlmé\ comtesse de Salcano.

Saint-Lazare^ près Blois^.

Dans ce temps, les enfants, Abel, Eugène et Victor, étaient demeurés seuls à Paris, subsistant d'une petite pension de leur père. Victor n'avait pas paru goûter beaucoup cette nouvelle union, A son père, qui lui reprochait sa tiédeur envers sa belle-mère, il répondait : « Je n'ai aucune prévention contre ton épouse actuelle, n'ayant pas rhonneur de la connaître. J'ai pour elle le respect que je dois à la femme qui porte ton noble nom^ » Cinq mois plus tard le ton avait changé. La seconde Mme Hugo s'était entremise pour le mariage de Victor et d'Adèle, elle avait fait réussir cette union à laquelle la première Mme Hugo s'était opposée. Aussi, maintenant, c'était « ton excellente

1. On trouve ce nom écrit de trois ou quatre manières différentes. L'intéressée elle-même signait /)a/may à son acte de mariage. Cf. Pierre Dufay, Victor Hugo à vingt ans; glanes romantiques ; Paris, MCMIX, in-18, p. 26.

2. Edmond Biré, Victor Hugo avant 1830...; p. 233. — En l'an II, le père de Victor Hugo était loin de songer à ce genre d'aristocratiques alliances. Son sans-culottisme était pur alors, et il signait : Brutus Hugo. — Cf. J. Guillaume, Brutus Hugo et le « Recueil des actions héroïques, » dans La Révolution Française, 14 juin 1911, p. 536 et suiv.

3. Victor Hugo au général Hugo; Paris, 29 juillet 1822. — Pierre Duîsij, Victor Hugo à vingt ans...; p. 39.

HUGO MARIE

femme ^ » Elle n'avait plus que peu d'années à le demeurer : dans la nuit du 29 au 30 janvier 1828 elle était veuve. Le général Hugo venait d'être abattu debout, en soldat, par Tapoplexie^. Trente ans elle lui survécut. Qui se douta jamais que, sous le second Empire, vivait encore, quelque part, dans un coin obscur de province, une générale Hugo? De fait, ayant rompu toute relation avec le poète, la veuve Anaclet, ci-devant comtesse de Salcano, mourut le 21 avril 1858, à Blois.

Il y a peu de choses à dire ici des fiançailles de Victor Hugo avec Adèle Foucher. On a fait du père

1. Victor Hug-o au général Hug-o; Paris, 9 janvier 1823. — Pierre Dafay, Victor Hugo à vingt ans...; p. 7(5.

2. Le Moniteur du 31 janvier 1828 annonçait la mort du général en ces termes : « M. le lieutenant général comte Hugo est mort la nuit dernière frappé d'une apoplexie foudroyante. Les obsèques auront lieu demain jeudi 31 janvier, en l'église des Missions étrangères, sa paroisse. — Dans l'impossibilité dïnviter, en temps utile, tous les nombreux amis du général à cette triste cérémonie, la famille les prie de considérer le présent avis comme une invitation. — On se réunira dans la maison mortuaire, rue de Monsieur, n° 9, à une heure et demie. » — Le lendemain, 1*^^ février, le Mont' teur rendait compte en quelques lignes des funérailles : « Les obsèques de M. le lieutenant général Hugo ont eu lieu aujourd'hui, à deux heures, après le service funéraire qui a été célébré dans l'église des Missions. Les dépouilles mortelles ont été portées au cimetière du Père La Chaise. Ses deux fils, les parents et un grand nombre 'd'amis du défunt accompagnaient le convoi, qui était précédé et suivi de détachement de tous les corps de la garnison. » Cf. aussi Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.., tome I, p. 170.

Foucher un gi^and personnage de l'administration militaire^ ; de fait c'était un chef de bureau. Il aimait les belles-lettres, paraît-il. Elles ne le lui rendaient guère, à en juger parses productions. Il paraît bien que les ambitions littéraires de M. Pierre Foucher ne s'élevèrent guère jamais plus haut que la rédaction d'un Manuel de recrutement. Pour gagner ses bonnes grâces, son futar gendre, le poète de la Légende des siècles, le romancier épique des Misérables^ fit un compte rendu élogieux du Manuel de recrutement - . « M. Victor Hugo, a écrit un de ses biographes, donna le premier exemple, fort naturel sans doute, mais moins dans nos mœurs, d'un poète chantant sa femme ^ »

1. « Il avait occupé de hauls emplois dans l'administration de la guerre; chef de bm^eau de la conscription sous l'Empire, il devint chef de la justice militaire sous la Restauration. Il éprouva, étant encore jeune et valide, la lassitude et presque e dégoût du travail des bureaux, il prit sa retraite de bonne heure — ce fut M. de Musset-Pathay, le père d'Alfred de Musset, qui lui succéda dans sa place, — et de 1828 à 1845, année de sa mort, il donna tous ses loisirs aux lettres qui lui rendirent en délicates jouissances l'amour qu'il leur portait. » Alfred Asseline, Victor Hugo intime...', p. 6. — Pierre Foucher mourut le 26 mai 1845.

2. c( On doit à M. Foucher un Manuel de recrutement, qui est un ouvrage sérieux et soigné, et l'on doit à Victor Hugo, qui rédigea longtemps à lui seul le Conservateur littéraire, un article non moins sérieux et non moins soigné sur la haute valeur technique de cette œuvre spéciale. » — Tristan Legay, Les a77iours de Victor Hugo...; p. 48.

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