Jules Troubat, Sainte-Beuve intime et familier...; p
principe \ » De fait, quelle amitié, quelle confiance ne s'acharna-t-il pas à détruire et à trahir? De sa conduite envers Hugo, nous parlerons par ailleurs, mais que dire de sa duplicité indigne et si lâchement basse, envers son ami Alfred de Vigny 2? (( Méchante langue et jaloux, on lui portait facilement ombrage, » a-t-on constatée Mais quel ombrage lui avait porté Vigny pour excuser la canaillerie dont il fit preuve à son égard? Il a même porté au poète mort le coup hypocrite de l'ironie. Parlant de son amour pour Factrice du drame romantique, Mme DorvaP, il a raillé
1. Pliilarète Chasles, Mémoires; Paris, 1877, in-18, tome II, p. 250.
2. Sur la conduite de Sainte-Beuve à l'égard d'Alfred de Vigny, cf. Sainte-Beuve et Alfred de Vigny; Le Figaro, 9 avril 1910. Cf. encore Ernest Dupuy, Alfred de Vigny ; ses amitiés, son rôle littéraire; Paris, 1909, in-18, tome I. [Ses amitiés.]
3. Léon Séché, Muses romantiques; Hortense Allart de Meriiens...; p. 17.
4. Le nom d'Alfred de Vigny apparaît d'une manière curieuse dans une lettre de Marie Dorval, vendue le 27 février 1889, adressée à Alexandre Dumas qui poursuivait l'actrice de ses protestations amoureuses. « Ah mon Dieu! lui écrivait-elle, si tout ce que vous me dites est vrai, que je suis affligée de causer le désordre de votre esprit Mais, vous me l'avez dit,
votre talent est là; il vous faut du trouble au cœur et à la tête. Vos impressions sont trop vives et trop promptes pour qu'elles puissent durer longtemps; c'est ce qui me rassure pour vous. Pour moi, Monsieur, je veux de toute mon âme ce que vous croirez le plus propre à vous calmer. Partez sans me voir et je reçois votre adieu, ou venez me voir, je vous recevrai
Vigny d'avoir porté dévotement son cœur et son culte à une personne d'un grand talent mais des moins préparées, à coup sur, pour une telle offrande^ Lui, au moins, faisait donner des leçons à sa manchotte et la préparait à ses offrandes. On peut donc facilement reconnaître, avec M. Brunetière, qu'il « a manqué quelquefois de tact-. » Quelquefois seulement? C'est y mettre de la complaisance. Son caractère apparaît, dans ces diverses constatations de ses traîtrises, comme foncièrement méchant et rancunier. 11 hait parce qu'il n'est pas aimé ; et la lettre du 17 septembre 1830, à son ami Victor Pavie, contient Taveu franc, brutal, âpre, de la haine qu'il mâche et remâche avec une sorte de secrète et jalouse fureur :
Allez, mon ami, écrit-il, priez pour moi et aimez moi un peu, car je souffre d'hoiTibles douleurs à l'âme; toute ma poésie refoulée, tout mon amour sans issue s'y aigrissent et me dévorent. Je suis redevenu méchant. Oh! quand on est haï, que vite on devient méchant. Je ne suis pas haï
<2omme un ami malade d'un mal qui fait souffrir, mais qui dure peu. Je vous promettrai de vous revoir à votre retour si vous promettez de m'aimer comme m'aime M. Devigny (sic). Que Mme Mars est bonne d'avoir bien voulu prononcer mon nom! Marie. » — L'Amateur cF autographes, n° 397, janvier 1889, p. 1.
1. Léon Séché, Les amitiés littéraires cV Alfred de Vigny ; ■Sainte-Beuve; Revue Bleue, 24 mars 1900, p. 357.
2. Discours de M, F. Brunetière à la cérémonie du centenaire de Sainte-Beuve ; le Livre d'or de Sainte-Beuve...; p. vu.
OU du moins je m'inquiète peu de ceux qui me haïssent. Mais mon mal et mon crime c'est de n'être pas aimé, de n'être pas aimé comme je voudrais l'être, comme j'aimerais l'être, aimant. C'est là le secret de toute ma folle existence, sans suite, sans tenue, sans but, sans travail d'avenir*.
Fâcheux amoureux qui, tel un voleur qui au coin d'un bois vous demande la bourse ou la vie, exige l'amour ou la haine! Au moins devons-nous à Sainte-Beuve la théorie de l'amour obligatoire, sinon gratuit. Au surplus, sur cette question de la fidélité à Famitié, on peut se résumer, — une fois n'est pas habitude, — avec son biographe habituel : (( Que, dans ses différentes mues, il ait jugé à propos de brûler le lendemain ce qu'il adorait la veille, qu'il ait été infidèle à ceux qui lui avaient ouvert leur cœur et leur maison, qu'il ait trahi se& meilleurs amis et jusqu'à la prêtresse du temple où il avait servi la messe; que, pour guérir sa mélancolie, comme il disait un jour à Auguste Barbier, // ait éventré les morts et déshabillé les vivants, voilà ce que ne saurait pardonner l'esprit le plus brisé, le plus sceptique^. » C'est là un coin de sa psychologie. Ce qui suit ne le dément pas.
1. Cité par G. Michaut, Sainte-Beuve amoureux et poète... 'y. p. 120.
2. Léon Séché, Les amitiés littéraires cV Alfred de Vigny : Sainte-Beuve; Revue Bleue, 24 mars 1900, p. 353. — Cf. Auguste Barbier, Souvenirs personnels et silhouettes contemporaines ; Paris, 1883, in-12.
Passons à une autre de ses questions : que pensait-il en religion?
On connaît les théories confessionnelles qu'il débuta par professer. C'est en badinant que Mirecourt dit, qu'aux années de sa jeunesse, « il passait la moitié du jour en prières, servait la messe avec la plus édifiante ferveur, se relevait la nuit pour vaquer à de pieux exercices et semblait prendre tout droit le chemin du ciel ^ . » Cependant, badinage ou non, de son enfance austère et pieuse, mûrie dans cette vieille maison de Boulogne-sur-Mer, flanquant, dans la rue du Pot-d'Etain, le sordide et humide Mont-de-Piété, de cette demeure grise et monacale de sa jeunesse, il avait conservé assez l'empreinte pour faire dire à Théodore Pavie qu'il (( était né pour porter la soutane ^ » Il en donna la preuve dans son roman Volupté, « mélange, disait Cuvillier-Fleury, de mysticisme et de lubricité, page vécue dans la ru^î et écrite dans la sacristie, trilogie profane avec un dénouement catholique ^ » Il donnait alors ouvertement dans la
1. Eugène de Mirecourt, Les Contemporains : Sainte-Beuve...; pp. 6, 7. -
2. Léon Séché, Etudes d'histoire romantique : Sainte-Beuve ; Paris, MCMIV, in-18, tome 1 [Son esprit, ses idées]; p. 23. — Sur la jeunesse de Sainte-Beuve, cf. les curieux documents recueillis par Ernest Deseille. L'année boulonnaise ; éphémérides historiques intéressant le pays boulonnais ; Boulogne- sur- Mer, 1885-1886, in-8, passim.