LE ROMAN D'AMOUR ET DE MENSONGE
DE
întimité de Sainte-Beuve et du ménage Hugo. — Sainte-Beuve louant le « buflîe des buffles. » — Rupture de l'amitié. — Obscurités de la crise. — Attitude de Hugo dans le drame sentimental. — « Ni vanité, ni volupté, » dans la liaison avec Adèle. — Sainte-Beuve « empêché? » — Sainte-Beuve déguisé en vieille tante Aurore. — Anecdote grotesque certifiée par le secrétaire du critique. — Le scandale du Livre d'amour. — Sainte-Beuve et la poésie « indigne » de son recueil. — Pourquoi Sainte-Beuve l'a publié. — Sa colère de n'être point pris au sérieux dans ses confidences. — L'article d'Alphonse Karr, dans les Guêpes. — Mme Hugo avoue sa chute au pamphlétaire. — Plagiat du conte. — Cinglante réponse de Victor Hugo au Livre d'amour. — Equivoque de l'attitude de Mme Hugo. — Elle a des moustaches, dit Pons. — Lâcheté indigne de Sainte-Beuve en accablant de son livre Victor Hugo au moment de la mort de Léopoldine. — En le réimprimant on lui décerne ua éternel brevet d'infamie.
Ce fut en janvier 1827 que Sainte-Beuve, inconnu, obscur, entra en relations avec les Hugo.
Le 2 janvier il avait publié, dans le Globe, un article louangeur sur les Odes el ballades, et le poète le remercia aussitôt. Ils s'aperçurent alors qu'ils étaient voisins : Sainte-Beuve habitait, depuis quatre ans, avec sa mèrc^, au numéro 94 de la rue de Vaugirard, « c'est-à-dire dans la partie la plus monacale d'une voie morose entre toutes^. » Hugo gîtait au numéro 90. Le critique, timide et réservé, s'enthousiasma du poète. Le poète, de son côté, déjà en puissance de ce charme qui éblouissait et captivait ses visiteurs, se plut à cette neuve admiration. Et, puisqu'ils étaient voisins, ils continuèrent à se voir fort régulièrement. Sainte-Beuve
1. Mme Sainte-Beuve avait quitté Boulogne-sur-Mer dès 1823, pour venir habiter chez son fils. Ce fut chez lui qu'elle mourut, le 17 novembre 1850. «^ Mon cher ami, écrivait le critique, le lundi 18 novembre 1850, à Ravenel, conservateur à la Bibliothèque Nationale, j'ai la douleur de vous annoncer que hier soir, dimanche, à 5 h. 1/2, j'ai perdu ma pauvre mère ; elle a été enlevée subitement. Avant-hier, samedi, à pareille heure, elle avait été prise de douleurs au cœur ou à l'estomac ; elle semblait remise et je l'avais quittée dimanche à 4 h, 1/2, gaie et causant comme à l'ordinaire. Une heure après, le ressort de la vie s'est brusquement arrêté; je vous verrai, mon cher ami, dès que je me serai acquitté des tristes et derniers
devoirs » Léon Dorez, Sainte-Beuve et la Bibliothèque Natio-
nale; lettres à Jules Ravenel {184-5-1 865) ; le Livre d'or de Sainte-Beuve...; pp. 150, 151.
2. Fernand Bournon, Les logis parisiens de Sainte-Beuve; le Livre d'or de Sainte-Beuve...; p. 325, — La maison de Sainte- Beuve, rue de Vaugirard, fut démolie sous le second Empire, <le même que celle de Victor Hugo, remplacée aujourd'hui par le n" 88.
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fui désormais de la maison, des dîners et des soirées, des lectures et des promenades.
Couple heureux el hrillant, je ne vis plus quen toi!
disait-il dans une de ses poésies aux Hugo. Lyriquement il payait son écot. Cette intimité, d'ailleurs, ce foyer gai et souriant à côté de son âtre éteint et morose, lui convenait à merveille. « J'ai toujours vécu chez les autres, écrira-t-il plus tard à son ami Just OUivier ; j'ai toujours cherché mon nid dans leurs àmes^ » Aveu qui le révèle une manière de coucou sentimental, qui ajoute un trait à sa physionomie. Il tâchait, en échange, à se rendre utile, et s'il demandait des recommandations à Hugo-, il mettait, par contre, sa plume à sa disposition. Et c'était, à chaque parution d'un
1. Lettre de Sainte-Beuve à Just Ollivier; Paris, 20 août 1839. — Firmiii Roz. Sainte-Beuve à Lausanne; Le livre d'or de Sainte-Beuve...; p. 18G.
2. Lettre aut. sig. de Victor Hugo à Charles Nodier; jeudi, 28 juin, 2 p. in-8. « Curieuse lettre de sa jeunesse, par laquelle Victor Hugo présente Sainte-Beuve à Nodier; Sainte- Beuve voudrait demander à Nodier ses bons offices pour lui faciliter un travail important qu'il a entrepris sur la langue française au xvi^ siècle. C'est une tâche qui exige un talent élevé et une profonde science. H a le talent : vous pouvez lui ouvrir de nouvelles sources de science. » Catalogue d'une précieuse collection de lettres autographes comprenant des lettres adressées à Bachel par Béranger, Dejazet, Marie Dorval, Dumas père et fils, Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Musset, George Sand, etc. ; Paris, décembre 1909, in-8, pièce n" 77.
livre du poète, des feux d'artifices d'hyperboles et de métaphores, actes d'admiration lyrique qui l'annonçaient comme devant être « l'Ali du nouveau prophète^ » Sans mesure dans la reconnaissance, il outrait quelquefois l'éloge démesurémont, pareil, disait Henri Heine, à ces crieurs du roi africain Darfour, qui, devant le cortège de leur potentat, hurlaient : « Voici venir le buffle, véritable descendant du buffle, le taureau des taureaux; tous les autres sont des bœufs : celui-ci est le seul véritable buffle! » Ainsi, ajoutait Henri Heine, « Sainte-Beuve, chaque fois que Victor Hugo se présentait au public avec un nouvel ouvrage, courait jadis devant lui, embouchait la trompette et célébrait le buffle de la poésie 2. » Aussi, était-il devenu le factotum, l'indispensable, le premier des amis de la maison. Quand naquit le dernier enfant de Victor Hugo, la petite Adèle ^ ce fut lui qu'on choisit comme parrain. C'est cette filleule dont il a si ignoblement mêlé le nom aux boues du
1. Emmanuel des Essarts, La jeunesse cVun poète; Les voyages de l'esprit; Paris, 1869, in-18^ p. 188.
2. Cité par Adolphe Jullien, Le romantisme et VéJiteur Renduel... ; p. 125.
3. Adèle Hugo s'enfuit, on le sait, avec un officier de marine commandant le stationnaire de Guernesey, qui l'emmena en Amérique. En proie aux brutalités de son amant ivrogne, Adèle Hugo s'enfuit et revint folle en France. « Un seul des enfants de Mme Hugo survit, écrit M. E. Lemaître. C'est sa fille Adèle. Un jugement du tribunal civil de la Seine du
Livide d amour. Enfin, son amitié, son atlacliement, sa reconnaissance, lui paraissaient devoir durer jusqu'à la mort. Il s'indignait qu'on en put douter. Dans une poésie adressée, en juillet 1829, à Mme Hugo, il disait avec une amertume nuançant le douloureux reproche :
Yous^ prudente et si sage, Vous avez cru prévoir comme dans un présage, Qu avant mon lit de mort, mon amitié pour vous, Oui, Madame, pour vous et votre illustre époux, Amitié que je porte et si fîère et si haute. Pourrait un jour sécher et périr par ma faute!
Mme Victor Hugo avait fort bien prévu, et c'était par la faute de Sainte-Beuve que toute cette paix confiante, cette heureuse intimité allaient crouler peu après. Mais, pour le présent, il était le confident de toutes les joies et de toutes les peines. Hugo l'appelait « son frèreV: » Sainte-Beuve, à l'en croire, le convertissait à la démocratie, il le déroyalisait. « Heureux Victor Hugo, a publié M. Biré, si Sainte-Beuve, vers ce même temps, se
22 février 1882 a interdit Mme Adèle Hugo, qui se trouve actuellement dans la maison de santé de Mme Rivet, grande rue de Saint-Mandé, n° 106. » E. Lemaître, le Livre d'amour; Sainte-Beuve et Victor Hugo... ; p. 25. — Ce fut Auguste Vacquerie qui fut nommé son tuteur légal. Cf. Le cri du peuple, samedi 23 mai 1885.
1. Cf. Victor Hugo, Correspondance (1 8 1 5- f S3d); Paris,. 1896, in-8, passim.
fût borné à le déroyaliserM » Car c'est alors qu'éclate, brusquement, la crise dans le ménage Hugo ei que Mme iïugo apparaît dans cette posture équivoque par laquelle « on veut absolument qu'elle ait mis sur le front d'Olympio quelque chose de plus que des lauriers 2. » Que, pour ce faire, elle ait été choisir Sainte-Beuve, voilà ce dont on peut s'étonner. D'ailleurs, Sainte-Beuve, n'en est-il pas demeuré confondu lui-même? ne s'est-il pas écrié :
Qui siiis-je, et qu'ai-je fait pour être aimé de toi^
Pour être tant aimé^ pour avoir de ta foi
Des gages si secrets, de si grands témoignages^ !
De fait, après lui, on peut répéter la question. S'il faut admettre la véracité de la liaison de l'adultère de Mme Hugo avec Sainte-Beuve, aucune explication raisonnable ou vraisemblable ne peut être admise, et il vaut mieux conclure que « ce sont là des mystères que le cerveau féminin peut seul concevoir et expliquer'^. » Il y a, cependant^, à examiner quelle exphcation donnent, en les confrontant, les divers documents de la cause, et ceux-là particulièrement, qui sont émanés des intéressés. Les plus probants, ceux qui n'ont subi