‹ Une maîtresse de Victor HugoChapitre 45 sur 145 · Paul Gruycr, Victor Hugo photographe... ; p · texte numérisé non relu

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LE ROMAN DE SAINTE-BEUVE ET DE M'"'' VlCTOIl HUGO 63

aucun « truquage^ » qui n'étaient point destinés à tromper le public et qui n'attendaient rien de la publicité, sont ceux-là qui viennent de Victor Hugo. La Correspondance offre, en effet, un certain nombre de lettres adressées à Sainte-Beuve, relatives à sa passion pour Mme Hugo. « C'est presque un thème de tragédie, écrivait Georges Rodenbach dans une pénétrante et subtile étude de cette crise, moins une tragédie antique qu'une tragédie cornélienne, où les personnages vont s'etïorcer à être plus grands que nature. Tel, du moins, nous apparaît Hugo, dans cette circonstance. Il n'est peut-être pas très humain. Mais c'est un poète, un homme de génie, et nous le voyons vraiment dans ses lettres s'exprimer en héros. Il tient à l'amour de sa femme, dont il est sur d'ailleurs; il tient aussi à l'amitié de Sainte-Beuve pour lequel il a une affection chaude, exaltée, et qu'il nomme sans cesse son meilleur ami, son frère. Il s'afflige; il a de belles paroles; il souffre avec lui. Sainte-Beuve va partir, occuper une chaire ailleurs. Tout cela se guérira, s'arrangera. Ils sont poètes tous deux. Ils aiment l'art ensemble. Ils sont des combattants de la même cause. Le romantisme part en guerre. Il ne faut pas se désunir ni perdre une

1. Georges Rodenljacli, Le maria.cje de Victor Hugo; Le Figaro, 28 décembre 18913,

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amitié précieuse pour tous deux. Voilà la pensée de Victor Huf]^o\ » C'est là, aussi, en ce moment, la résultante de toute sa vie d'amour avec Adèle, de sa tendresse pour elle, car nous sommes en 1830, et la princesse Negroni de Lucrèce Borgia n'est pas encore entrée dans la vie de ce mari fidèle. H est toujours celui qui a promis, aux anxieux jours des fiançailles : « Va, tu es née pour être heureuse, où je n'aurai été bon à rien sur la terre 2. » Cette part de bonheur ne l'a-t-il point faite large, énorme, glorieuse, à l'Adèle d'autrefois, à cette Adèle à laquelle il écrivait, voici près de dix ans : « Conçois-tu tout ce qu'il y a d'injurieux pour nous deux à mêler des idées à' adultère^' à notre mariage? Non, tu ne Tas pas pensé. Que ne connais-tu mon caractère ! Que n'as-tu entendu même les railleries dont j'étais, il y a bien peu de temps, Tobjet, parce qu'à des gens qui m'avaient demandé si je ne tuerais pas ma femme surprise en adultère, j'avais répondu simplement que ce serait moi que je tuerais''. y> Sans doute, maintenant que ces dix ans

1. Georges Rodenbach, Le ménage de Victor Hugo; Le Figaro, 28 décembre 1896.

2. Lettre de Victor Ilugo à Adèle Foucher; Paris, 12 novembre 1821. — Victor Hugo, Lettres à la Fiancée... ; p. 97.

3. Ces mots sont en italiques dans l'édition des Lettres à la Fiancée.

4. Lettre de Victor Hugo à Adèle Foucher ; Paris, 14 décembre 1821. — Victor Hugo, Lettres à la Fiancée...', p. 117.

La mai.n df. M'"* Victor Hugo, (1 après une photographie faite à Giiernesey

ont passé, la tendresse est devenue plus calme, l'amour s'est assagi, et l'idée du suicide ne flotte plus autour du poète, même à ses plus mauvaises heures d'intime désespérance. Comment acceptet-il la crise? Et que s'est-il passé pour qu'il en soit informé? On en est réduit aux suppositions. Sainte-Beuve, sans doute, a avoué son amour à Adèle et Adèle s'est confessée à son mari. Ou, trop noble pour garder un aussi délicat et pénible secret, Sainte-Beuve a fait part au mari de sa passion. Entre les deux versions on peut choisir, mais la seconde parait bien belle pour être crue vraisemblable avec Sainte-Beuve. Quoi qu'il en soit, à la date du 4 novembre 1830, Hugo connaît le désir de son ami pour Adèle. Il ne croit ni l'un ni l'autre coupables. « L'ébranlement douloureux passera, » écrit-il à Sainte-Beuve, le 8 décembre. Et il ajoute, €e qu'il n'eût point fait certes, s'il se fût douté de quelque chose : « Venez me voir souvent.... Vous n'avez pas de meilleur ami que moi^ » Mais sept mois plus tard, tout est consommé. Maintenant Hugo lui écrit : « L'obhgation même qui m'est imposée par une personne que je ne dois pas nommer ici, d'être toujours là quand vous y êtes, me dit sans cesse et bien cruellement, que nous ne sommes plus les amis d'autrefois.... Cessons donc

1, Victor Hugo, Correspondance...; p. 274.

de nous voir ^... » Donc Mme Hugo a exigé de ne plus être seule à recevoir Sainte-Beuve, à moins que le mari ait masqué par cette ruse honorable le devoir de sa présence désormais nécessaire, ou, à moins que, encore, Mme Hugo ait employé la môme ruse pour détourner les soupçons de l'époux. C'est, involontairement, Sainte-Beuve qui suggère cette supposition. Ne dit-il pas dans une pièce du Livre d'amour:

Adèle! tendre agneau ! que de luttes dans V ombre, Quand ton lion jaloux, hors de lui, la voix sombre, Revenait usurpant sa place à ton côté, Redemandait son droit, sa part dans ta beauté, Et, qu'en ses bras de fer, brisée, évanouie. Tu retrouvais toujours quelque ruse inouïe Pour te garder fidèle au timide vainqueur Qui ne veut et n'aura rien de toi que ton cœur-.

Enfin, ne rompant point tout à fait avec lui, Hugo lui conseillait de partir, de voyager, de changer d'atmosphère, de paysages et d'idées. Et Sainte- Beuve sollicitait une chaire de littérature française à Liège, l'obtenait, acceptait la place le 8 juin, et, brusquement, donnait sadémission le 4 septembre, se refusant à quitter Paris. Pourquoi? « Paris est encore le lieu du monde où Ton supporte le

1. Victor Hug-o, Correspoiidance...; p. 281. — A la date du 6 juillet 1831.

2. C,-A. Sainte-Beuve, Liure f/'amour...; pièce IV; L'Enfance d'Adèle; p. 33.

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malheur, » a-t-il écrit ^ Etait-ce pour supporter le sien qu'il était demeuré? Non, à en croire les dates données dans le Livre d'amour. Alors? Une lettre de Victor Hugo explique tout : « J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m aimer, » écrit-il le 7 juillet 1831 -. S'était-il aperçu que sa femme, enfin, lui avait échappé tout à fait? Ici plus rien ne guide dans l'enquête. On en est réduit aux dires du Livre d'amour et à quelques anecdotes suspectes. Cependant « il parait que les preuves abondent. L'excellent Troubat les collectionne. Il en détient chaque jour de nouvelles, et elles sont toujours plus probantes, plus convaincantes que la veille. Défionsnous de ces preuves ^ » Soit, mais quelles preuves? Quelles qu'elles soient, elles sont et seront toujours contredites, en certaines de leurs parties, par Sainte-Beuve lui-même. Il a dit à Adèle :

Tu n'as jamais connu, dans nos oublis extrêmes, Caresse ni discours qui n'ait tout respecté; Je n'ai jamais tiré de Vamour dont tu m'aimes, Ni vanité, ni volupté^.

1. Lettre à Mme ***; 3 pp. — Collection Denlu ; autographes ; première partie; personnages célèbres; tome II, fasc. IV; 6e série ; Paris, 1888, iii-8, pièce n^ 3001, p. 287.

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