‹ Une maîtresse de Victor HugoChapitre 66 sur 145 · D'APRÈS NATURE · texte numérisé non relu

D'APRÈS NATURE

Nuit du 3 au 4 février [1849]

Elle avait un collier de perles fines et un châle qui était en cachemire rouge d'une beauté étrange. Les palmes, au lieu d'être en couleur, étaient brodées en or et en argent, et traînaient sur ses talons, de sorte qu'elle avait le charmant à son cou et l'éblouissant à ses pieds. Symbole complet de cette femme qui, volontiers, introduisait un poète dans son alcôve et laissait un prince dans son antichambre.

Elle entra, jeta son châle sur un canapé, et vint s'asseoir

1. Edmond Biré, Choses vues et choses vraies; Le Correspondant, 10 août 1887, p. 553.

2. Lettre aut. sig. ; 16 mars; 4 p. in-8.^ — Catalogue de la précieuse collection de lettres autographes ayant appartenu à M. Victorien Sardou, membre de V Académie française; Paris, 1909, in-8, pièce n» 66.

à la table qui était toute servie auprès du feu; un poulet, une salade, et quelques bouteillesde vin de Champagne et de vin du Rhin. Elle fit asseoir son peintre à sa gauche,

et me montrant une chaise à sa droite :

— Mettez-vous là, me dit-elle, près de moi, et ne me faites pas le pied ; il ne faut pas trahir le bêta. Si vous saviez, c'est moi qui suis bête, je l'aime. Vousle voyez. Il est très laid,

En parlant ainsi, elle regardait Serio avec des yeux enivrés.

— C'est vrai, reprit-elle, qu'il a du talent, un grand talent même, mais imaginez-vous qu'il m'a prise d'une drôle de façon. Depuis quelque temps, je le voyais dans les coulisses rôder, et je disais : qu'est-ce que c'est donc que ce monsieur qui est si laid? Je dis cela au prince Caprasti qui l'amena un soir souper. Quand je le vis de près, je dis : c'est un singe. Lui me regardait je ne sais pas comment. A la fin du souper, je lui pressai la main en lui présentant une assiette. En prenant congé il me demanda tout bas :

— Quel jour voulez-vous que je revienne? Je lui répondis :

— Quel jour? Ne venez pas le jour, vous êtes trop laid, venez la nuit.

Il vint un soir. Je fis éteindre toutes les bougies. Il revint le lendemain et encore le lendemain, comme cela pendant trois nuits. Je ne savais ce que j'avais. Le quatrième jour je dis à ma maîtresse de piano : je ne sais pas ce que j'ai. Il y a un homme que je ne connais pas — je ne savais seulement pas son nom — qui vient tous les soirs. lime prend la tête sur sa poitrine et puis il me parle doucement, si doucement. Il est très pauvre, il n'a pas le sou, il a deux sœurs qui n'ont rien, il est malade, il a des palpitations, j'ai une peur de chien d'être amoureuse folle de lui. — Ma maîtresse me dit : bah ! — Le cinquième jour il me sembla que cela s'en allait. Je dis à la maîtresse de piano : mais c'est qu'il commence à m'ennuyer beaucoup,

ce monsieur! je ne savais plus du tout où j'en étais. Monsieur, cela dure depuis trente-deux jours. Et figurez-vous que lui, il ne dort pas.- Le matin je le chasse à grands coups de pied.

— C'est vrai, interrompit Serio mélancoliquement^ elle rue.

Elle se pencha vers lui et lui dit avec idolâtrie :

— Tu es vraiment trop laid, vois-tu, pour avoir une jolie femme comme moi. Au fait. Monsieur, poursuivitelle en se tournant de mon côté, vous ne pouvez pas me juger; ma figure est une figure bien chiffonnée, voilà tout; mais j'ai vraiment de bien jolies choses. Dis donc, Serio, veux-tu que je lui montre ma gorge?

— Faites, dit le peintre.

Je regardai Serio. Il était pâle. Elle, de son côté, écartait lentement, d'un mouvement plein de coquetterie et d'hésitation, sa robe entr'ouverte, et en même temps interrogeait Serio, avec des yeux qui l'adoraient et un sourire qui se moquait de lui.

— Qu'est-ce que cela te fait que je lui montre ma gorge ? Dis, Serio? Il faut qu'il la voie. Aussi bien, je serai à lui quelqu'un de ces jours, je vais lui montrer, veux-tu?

— Faites, répondit Serio.

Sa voix était gutturale. Il était vert. Il souffrait horriblement. Elle éclata de rire.

— Tiens! dit-elle, quand il verrait ma gorge, Serio? Tout le monde la vue.

Et en même temps, elle saisissait résolument sa robe des deux mains et comme elle n'avait pas de corset, sa chemise fendue par devant laissa voir une de ces admirables gorges que les poètes chantent. Danaé devait avoir cette posture et cette chemise ouverte le jour où Jupiter se métamorphosa en Rothschild pour entrer chez elle.

Eh bien, en ce moment-là, je ne regardai pas Zubiri. Je regardai Serio.

11 tremblait de rage et de douleur, tout à coup il se mit

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à ricaner comme un misérable qui a une agonie dans le cœur.

— Mais regardez donc, me dit-il, la g-orge d'une vierge et le sourii'e d'une iîlle.

J'ai oublié de dire que pendant que tout cela se passait, je ne sais lequel de nous avait découpé le poulet, et nous soupâmes.

Zubiri laissa sa robe se refermer et s'écria :

— Ahl tu sais bien que je t'aime. Ne te fâche pas. Parce que tu n'as eu jusqu'ici que de vieilles femmes tu n'es pas accoutumé à nous autres, pardi! c'est tout simple. Tes vieilles elles n'avaient rien à montrer. C'est vrai, mon pauvre garçon, tu nas encore eu que des vieilles femmes. Tu es si laid I Eh bien, qu'est-ce que tu veux qu'elles montrent, la princesse de Belle-Joyeuse, ce spectre! et ton grand diable de bas-bleu de quarante-cinq ans qui a des cheveux blondasses! Voulez-vous bien vous cacher! Apropos, Monsieur, vous n'avez pas vu ma jambe?

Et avant que Serio eût pu faire un geste, elle avait posé son talon sur la table, et sa robe relevée laissait voir jusqu'à la jarretière, la plus jolie jambe du monde chaussée d'un bas de soie transparent.

Je me tournai vers Serio. Il ne parlait plus, il ne bougeait plus, sa tête s'était renversée sur sa chaise et il s'était évanoui.

Zubiri se leva ou plutôt se dressa debout. Son regard qui, la minute d'auparavant, exprimait toutes les coquetteries, exprimait maintenant toutes les angoisses.

— Qu'a-t-il? cria-t-elle. Eh bien, es-tu bête? Elle se jeta sur lui, l'appela, lui frappa dans les mains, lui jeta de l'eau au visage; en un clin d'œil, fioles, flacons, cassolettes, élixirs, vinaigres, couvrirent la table, mêlés aux verres à moitié vides et au poulet à demi mangé. Serio rouvrit lentement les yeux. Zubiri s'affaissa sur elle-même et s'assit sur les pieds de Serio. En même temps elle pressait les mains du peintre dans ses petites mains

blanches et qu'on eût dit moulées par Coustou. Tout en fixant sur les paupières de Serio, qui se rouvraient, des yeux éperdus, elle murmurait :

— Cette canaille! Se trouver mal parce que je montre ma jambe! Ah! bien, s'il me connaissait seulement depuis «ix mois, il en aurait eu des évanouissements! Mais enfin tu n'es pas un crétin, cependant, Serio, tu sais bien que Zubara a fait mon portrait toute nue.

— Oui, interrompit lang^uissamment Serio. Et il a fait une grosse femme lourde, une flamande, c'est bien mauvais.

— C'est un animal, reprit Zubiri, et comme je n'avais pas d'argent pour payer le portrait, il l'offre en ce moment à je ne sais plus qui, pour une pendule! Eh bien, tu vois bien, il ne faut pas te fâcher. Qu'est-ce que c'est qu'une jambe? D'ailleurs, il est certain que ton ami sera mon amant après toi, vois-tu. Oh! en ce moment-ci, Monsieur, je ne pourrais pas. On me donnerait cinquante mille francs que je ne pourrais pas tromper Serio. Tenez, j'ai le prince Cafrarti* qui reviendra un de ces jours. Et puis, un autre encore. Vous savez on a toujours un fonds de commerce. Et puis il y a des gens qui ont envie de moi. Il y a toujours des curieux qui ont de l'argent et qui disent : tiens, je voudrais passer une nuit avec cette créature, avec cette fille, avec ses yeux, avec ses épaules, avec cette effronterie, avec ce cynisme. Ça doit être drôle à voir de près, cette Zubirilà. — Eh bien, personne ! je ne veux de personne ! Je suis accoutumée à Cafrarti. Monsieur, quand Cafrarti reviendra, je ne pourrai pas le supporter plus de dix minutes. S'il reste un quart d'heure, je le tue. Voilà où j'en suis. J'adore celui-ci. Est-il canaille de s'être trouvé mal et de m'avoir fait peur comme cela ! J'aurais dû réveiller Cœlina. — Ma femme de chambre s'appelle Cœlina. — Une femme du monde l'aurait réveillée, mais nous autres filles, nous

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