‹ Une maîtresse de Victor HugoChapitre 67 sur 145 · On a vu plus haut qu'il s'appelait Caprasti · texte numérisé non relu

On a vu plus haut qu'il s'appelait Caprasti

Victor Hugo républicain.

I Caricature politique de IS'tSi.

les laissons dormir ces pauvres filles. Nous sommes bonnes, n'ayant rien autre chose. Ah ! voilà qu'il se remet tout à fait. 0 mon vieux pauvre ! si tu savais comme je t'aime ! Monsieur, il me réveille toutes les nuits à quatre heures du matin, et il me parle de sa famille, de sa pauvreté, et de son g-rand tableau qu'il a fait pour le Conseil d'Etat. Je ne sais pas ce que j'ai, cela me fait frissonner. Cela me fait pleurer. Après cela, il se fiche peut-être de moi avec ses jérémiades ; c'est peut-être une balançoire qu'il avait aussi avec ses vieilles femmes. Tous ces hommes sont si gredins I Je suis bien bête de me laisser prendre à tout cela, n'estce pas? C'est ég-al cela me prend. Je pense à lui dans le jour, c'est bizarre î II y a des moments où je suis toute triste. Savez-vous? J'ai envie de mourir. Au fait, je vais avoir vingt-quatre ans, je vais être vieille aussi, moi. A quoi bon se faner, se vider et se défaire peu à peu? 11 vaut bien mieux s'en aller tout d'un coup. Cela fait dire au moins à quelques flâneurs qui fument leur cigare devant Tortoni : — Tiens, vous savez, cette jolie fille? elle est morte. — Tandis que plus tard, on dit : — Quand donc mourra-t-elle cette affreuse sorcière ! Qu'est-ce qu'elle a donc à vivre comme cela? C'est ennuyeux. — Voilà les élégies que je me fais. Oh! mais, c'est que je suis amoureuse pour de bon. Amoureuse de ce sapajou de Serio. Oui, Monsieur, de ce sapajou de Serio! Enfin, figurez-vous que je l'appelle ma mère!

Ici elle leva les yeux vers Serio. Lui levait les yeux au ciel. Elle lui demanda doucement :

— Qu'est-ce que tu fais?

11 répondit :

— Je t'écoute.

— Eh bien qu'est-ce que tu entends?

— J'entends un hymne, dit Serio ^

1. Victor Hugo, Choses vues; Paris MDCCCLXXXVII, in-8, p. 269 et suiv.

Voilà donc le Victor Hugo immoral et obscène, de M. Biré. Confessons quïl Test, avec une splendeur littéraire incomparable, et que ce croquis d'orgie à la manière vénitienne eût fait la gloire de l'auteur de Victor Hugo après iS5!2, s'il l'eût écrit. Mais ce n'est point là la seule occasion qui lui a fourni matière à de vertueuses déclamations. Avec sa manie maladive d'identifier le poète en tout et partout avec son œuvre, de n'y point faire la part de l'homme privé et de l'auteur, il est arrivé à formuler pour chaque livre un réquisitoire à la manière prudliommesque. Ainsi, prouvant l'immoralité de Fœuvre, il a prouvé, — ou pensé prouver, — l'immoralité de Thomme. En cela, il a suivi l'exemple d'Armand de Pontmartin qui, en 1856, écrivait déjà à propos des odes passionnées des Contemplaiions : « L'amour, chez Victor Hugo, ne nous a jamais séduit, parce qu'il ne nous a jamais persuadé. Et puis, le dirons-nous, sans vouloir faire, à propos de poésie, une morale trop rigoriste : nous comprenons qu'on écrive des vers d'amour de dix-huit à trente ans; mais nous ne comprenons pas qu'on les publie à cinquante-cinq. Sont-ils récents? C'est un ridicule. Sont-ils anciens? La personne qui les a inspirés est nécessairement arrivée à cet âge qui commande le respect et où la couronne de roses poétiques ne trouve plus à se poser que sur un

front de grand'mère^ » C'était décocher un coup cruel à Juliette. Mais ce fut bien pis quand parurent les Chansons des rues et des bois, qu'un journal annonce en ces termes sans urbanité : (( M. Victor Hugo, cassé par la débauche, n'ayant plus un cheveu sur la tête ni une dent dans la bouche, vient de publier un livre obscène-. » Ce jugement sommaire, M. Biré Ta repris à son compte, et, péremptoirement, il a résumé la critique du livre en une ligne : « Vous ny trouverez que des amours de guinguettes et des pohssonneries de banlieue ^ )> Il est juste cependant de dire qu'un admirateur du poète n'a pu s'empêcher de faire remarquer, à propos du même volume : « J'ai vu surtout avec peine ces empiétements sur le domaine médiocrement enviable de Mùrger. Il y a quelque chose qui fait souffrir ma fierté d'admirateur, et ce que j'appellerai ma pitié filiale pour ce père des intelligences, c'est de voir notre Pindare solenniser une bonne fortune avec une lavandière, assimiler aux nuages de Flda les canapés des guinguettes et livrer à une giletière la bande-

1. Armand de Pontmaitin, Les Contemplations ; Le Correspondant, ISm, p. 298.

2. Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo...] p. 283.

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