Paul Glienay, Victor Hugo h Guernesey... ; pp
2. Lettre du 18 janvier 1851. — M. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo... ; p. 130
une ravissante figure, une vraie princesse italienne, au sourire gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivrement perfide; visage rose et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de verre de l'empoisonneuse, si charmante d'ailleurs, qu'on oublie de plaindre les infortunés convives et qu'on les trouve heureux de mourir après lui avoir baisé les mains.
Pour elle, comme pour la pièce, c'était donc le succès. Brillamment le poète triomphait. La parodie s'emparait de son drame ^, et l'or affluait à la caisse du théâtre. Quelques années plus tard Harcel en attestait par cette lettre :
Monsieur,
Le plus grand succès d'argent obtenu sous mon administration est celui de Lucrèce Borgia. Les recettes des trente premièresreprésentationsreprésententuntotal de84.769fr. Aucun autre ouvrage n'a, dans le cours d'une exploitation de huit années, égalé ou même approché ce chiffre. J'ai l'honneur d'être avec une haute considération. Monsieur,
Votre très humble serviteur,
Harel^.
Paris, 3 novembre 184L
Ce fut alors, qu'à toutes ces ivresses de la gloire et du succès vint s'ajouter pour le poète l'ivresse
1. Dupin et Jules, Tigresse mort-aux-rats, ou poison et •contre-poison, médecine en quatre dates et en vers; Paris, 1833, in-8.
2. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie... ; tome II, pp. 405, 406.
d'une première nuit d'amour. Dix-sept jours après la première de sa pièce, il eut celle de la première d'un nouveau roman d'amour qui devait durer cinquante ans. Au moment où la Porte-Saint-Martin jouait son drame, il avait reçu cette invitation :
Monsieur,
Vous êtes invité à assister au bal d'artistes qui aura lieu dans le foyer du Gymnase, le mardi gras 19 février. Le bal commencera à onze heures et demie. Le souper sera servi à deux heures et demie.
Les commissaires :
Léon Mowal, Allan, régisseur, Jexny Vertpré, Garmoulier, Léontine Volxys
Nota. — Gette lettre, qui est pei'sonnelle, servira de billet d'entrée. On est prié, autant que possible, de se présenter en costume ^
C'est à un bal de ce genre que, quelques mois auparavant, à la fin de 1832, Hugo avait vu pour la première fois Juliette-. La sachant en possession d'amant, il n'avait pas hasardé et housardé l'aventure. «Il n'osa ce joar-là s'approcher d'elle ^ » Le fit-il davantage le 19 février?
Ils n'allèrent pas au bal, mais passèrent la nuit
1. Léon Séché, Juliette Dvouet...; Revue de Paris, 15 février 1903, pp. 728, 729.
2. Louis Guimbaud, Victor Hugo et Juliette Drouet ; La Contemporaine, 10 mars 1902, p. 264.
3. Léon Séché, Juliette Drouet...; Revue de Paris, 15 février 1903, p. 728.
ensemble. Le chaleureux et voluptueux souvenir de cette nuit-là hantait encore la mémoire de Hugo huit ans plus tard. C'est dans celle du 17 au 18 février 1841, qu'il l'évoquait pour sa maîtresse :
T'en souviens-tu, ma bien-aimée? Notre première nuit^ c'était une nuit de carnaval, la nuit du mardi g-ras de 1833. On donnait, dans je ne sais quel théâtre, je ne sais quel bal où nous devions aller tous les deux (j'interromps ce que j'écris pour prendre un baiser sur ta belle bouche, et puis je continue). Rien, pas même la mort, j'ensuis sûr, n'effacera en moi ce souvenir. Toutes les heures de cette nuit-là traversent ma pensée en ce moment l'une après l'autre, comme des étoiles qui passent devant roèil de mon âme. Oui, tu devais aller au iDal et tu n'y allas pas, et tu m'attendis*
Six ans auparavant, ce même souvenir lui avait arraché le cri : « Le 26 février 1802, je suis né à la vie; le 17 février 1833^, je suis né au bonheur dans tes bras^ » L'étreinte unie ainsi n'allait plus se désunir. A l'éternité jurée de cet amour, — sauf un ou deux petits accrocs de sa part à lui, — ils
1. Cf. ce curieux et remarquable document inédit dans Léon Séché, Juliette D rouet... \ Revue de Paris, 15 février 1903, pp. 728, 729.
2. « Victor Hugo qui, décidément, n'avait pas la mémoire des dates, même de celles qui lui rappelaient les plus doux souvenirs, s'est trompé une fois de plus. Le mardi gras de 1833 n'était pas le 17 février, mais le 19. » Léon Séché, Juliette Drouet...; Revue de Paris, 15 février 1903, p. 728.
3. Léon Séché, Juliette Drouet...; Revue de Paris, 15 février 1903, p. 736.
allaient demeurer fidèles. A en croire Alexandre Dumas, ce bel hâbleur, c'était tout ce que demandait Mme Hugo.
C'est lui, en effet, qui a raconté qu'Adèle Tavait prié de décider Juliette à devenir la maîtresse de son mari. Singulière prière, expliquée, disait Dumas, que, « se sachant atteinte d'une infirmité lui interdisant, à l'avenir, tout rapport conjugal avec son époux, » elle voulait éviter que celui-ci « ne fît plus tard un choix moins heureux. » Flegmatiquement l'auteur des Trois inousquetaires contait cela à une de ses amies. Enregistrant le conte, M. Pierre Dauze a fort justement jugé : « Alexandre Dumas, à notre avis, si le récit est exact, nous paraît s'être tout simplement gaussé de la naïveté de son amie\ » Qui, d'ailleurs, eût pu se laisser piper à cette fable? Aigri dans les joies de son foyer, pris par le charme de JuHette, point d'autres raisons à chercher à la liaison de Victor Hugo. Elle entrait maintenant dans cette période dont le Livre d'amour devait dire, en de méchants vers :
Lui^ le dur jaloux^ r orgueilleux offensé^
S'est pris au piège aussi d'un amour insensé.
Il court après l'objet qui. nuit et jour, Venlève^....
1. P. D. [Pierre Dauze], Victor Hugo et Sainte-Beuve; Revue hiblio-iconographique, 1897, 3® série, n^ 1, p. 29.
2. C.-A. Sainte-Beuve, Liure d'amour...', pièce VIII; Récit à Adèle; p. 69.
Le citoten Victor Hugo jouant au congrès de la paix « (Caricature politique de 18^9j.
Publiquement le poète allait décerner audit (( objet » la louange de son admiration. Quand parut Lucrèce Borgia^ on put lire, en tête de l'œuvre, ce bulletin des victoires des artistes, où nul ne songea à s'étonner à trouver la part de Juliette, aussi large et aussi brillante :
Il y a, disait l'auteur dans son style de proclamation, il y a dans Lucrèce Borgia, certains personnages du second ordre représentés à la Porte Saint-Martin par des acteurs qui sont de premier ordre et qui se tiennent avec une g^râce et une loyauté et un goût parfaits, dans le demi-jour de leurs rôles. L'auteur les en remercie ici. Parmi ceux-ci, le public a vivement distingué Mme Juliette. On ne peut guère dire que la princesse Negroni soit un rôle. C'est, en quelque sorte, une apparition; c'est une figure belle, jeune et fatale, qui passe, soulevant aussi un coin du voile sombre qui couvre l'Italie au xvi« siècle. Mlle Juliette a jeté sur cette figure un éclat extraordinaire. Elle n'avait que quelques mots à dire, elle y a mis beaucoup de pensée. Il ne faut à cette jeune actrice qu'une occasion pour révéler puissamment au public un talent plein d'âme, de passion et de vérité.
Ayant ainsi amorcé « l'occasion, » Victor Hugo se chargea de lui donner le coup de pouce. Pendant les répétitions de Lucrèce Borgia, il avait promis à Harel un nouveau drame, qui s'appelait Marie d'Angleterre comme Marion Delorme s'était appelée Un duel sous Richelieu, et Lucrèce Borgia^ Le souper de Ferrare, C'était le drame qui allait devenir Marie Tudor, Juliette faillit
bien ne pas le créer à la Porte-Saint-Martin. Ponr des raisons obscures, mal expliquées dans Victor Hugo raconté^ Harel prétendit interrompre, en plein succès, Lucrèce Borgia. Brusquement, et du jour au lendemain, il annonça une reprise.
— Pourquoi? demanda l'auteur.
— Parce que je le veux, dit, sans plus, le directeur.
Ils se dirent des mots vifs. Harel rappela à Hugo la promesse de lui livrer Marie Tudor, Hugo contesta la promesse, et, de fil en aiguille, reçut le lendemain matin ce poulet de l'amant de Mlle George :
Votre persévérance à contester la parole que vous m'avez donnée fréquemment et devant témoins, accompagnée de ces mots : je suis à vos ordres, fait de moi l'olTensé.
J'attends donc une réparation.
Faites-moi savoir quand et où vous voulez me la donner.
Harel.
30 avril, au soir.
Au moment où Hugo sortait pour aller chercher ses témoins, il tomba, au coin du boulevard, sur Harel, costumé en garde national.
— Monsieur Hugo, lui dit Harel, je vous ai écrit une lettre très bête. Ce serait un mauvais moyen d'avoir votre pièce que de vous tuer. De votre côté, ce ne serait pas une bien grande gloire pour vous
que d'avoir tué M. Harel. Le mieux est de nous réconcilier. Je suis FofTensé, et c'est moi qui reviens. Voulez- vous me pardonner et me donner votre pièce? Il va sans dire qu'on joue Lucrèce, ce soir*,
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, ravis tous deux, sans doute, et en août suivant, Victor Hugo lut Marie Tudor aux artistes de la Porte- Saint-Martin. Cette fois « l'occasion » s'était trouvée pour Juliette. A côté de Mlle George, elle allait avoir un rôle à sa taille.
La première eut lieu le 6 novembre 1833. Ce ffut une belle soirée de clameurs et de sifflets. La salle était manifestement hostile, composée de beaucoup d'amis d'Alexandre Dumas qu'un maladroit article de Granier de Cassagnac, dans le Journal des Débats, venaitde brouiller avec Victor Hugo. L'insuffisance notoire de Juliette, écrasée sous le rôle de Jane, acheva d'ailleurs la chute. Mme Hugo elle-même n'a pas pu dissimuler retendue du désastre. « Mlle George, dit-elle, ne fut plus ménagée ; son imprécation contre Londres fut bourrasquée; la grande scène finale entre les deux femmes fut sifflée d'un bout à l'autre \ » C'est
1. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie...; tome II, pp. 407, 408, 409.