La Pairte, 6 juillet
FLAGRANT DÉLIT d'aDULTÈRE 195
phiquement. « Ces choses-là s'oublient vite, disaitil; la France est élastique; on se relève même d'un canapés » C'était sagement en juger. Cependant, deux jours plus tard, le 9 juillet, dans une lettre à M. Dargaud, Lamartine s'en attristait : « L'aventure amoureuse de mon pauvre ami Victor Hugo me désole. On dit qu'il s'éloigne de France pour qu'on ne demande pas l'autorisation de le poursuivre à la Chambre des Pairs ; mais ce qui doit être navrant pour lui, c'est de sentir cette pauvre femme en prison pendant qu'il est libre-. » Et Béranger lui-même se faisait Fécho du scandale. Le même jour que Lamartine, il écrivait à un de ses amis : « On craint ici que V. H. ne fasse un sot début à la Chambre des Pairs. Il est question de la colère d'un mari, peintre de renom, qui intente à sa moitié et à Olympio un procès en adultère, appuyé d un procès-verbal de flagrant déht et d'une correspondance fort détaillée. » Mais bon juge de la situation, il prévoyait que le mari allait être circonvenu et que le procès n'aurait pas
1. Correspondance de Lamartine, publiée par Mme Valentine de Lamartine; Paris, 1865, in-8; tome VI, p. 168. — Sur le comte de Circourt, cf. Colonel Huber-Saladin, Le Comte de Circourt, son temps, ses écrits; Mme de Circourt, son salon, ses correspondances ; notice biographique offerte à leurs amis; Paris, 1881, in-8.
2. Correspondance de Lamartine...; tome VI, p. 170. — Edmond Biré, Victor Hugo après IS30...; tome II, p. 86.
lieu\ Quant à Sainte-Beuve, il faisait le bon apôtre éploré. « On ne parle que de cela, disait-il en annonçant le scandale à Mme Juste Ollivier, Vous n'en dites rien. Jugez, chère Madame, do mon chagrin et mon trouble en tout ceci, avec tout ce que vous savez 2. » Le « tout ce que vous savez, » c'était la volée de bois vert des Guêpes qui lui grillait encore la peau. Enfin, arriva l'inévitable en ces sortes d'affaires.
Les ennemis politiques de Victor Hugo s'emparèrent deTaventure et en daubèrent. Le National en faisait presque une affaire d'Etat :
La scandaleuse aventure dont plusieurs journaux ont entretenu le public ces jours derniers soulève une grave question de droit constitutionnel. Un illustre personnag-e, qui cumule les lauriers du Parnasse et le manteau d'hermine de la pairie, a été surpris en conversation criminelle avec la femme d'un peintre. Le mari, qui était à la piste de rintrig-ue, se présente tout à coup dans l'asile qu'ils avaient choisi aux environs de Saint-Roch, accompagné d'un commissaire de police. Ce fonctionnaire se mit en mesure d'arrêter les coupables pris en flagrant délit. La justice ne se pique point de galanterie : elle s'empara de la femme sans façon et sans explication. Mais le pair se mit à parlementer et invoqua l'inviolabilité dont il est couvert par la Constitution. Le commissaire hésita et finit par lais-
\. Lettre aut. sig. de Béranger à M. Gilhard; Paris, 9 juillet 1845; 4 p. in-4. — Catalogue cV autographes Noël Charavay, n« 342, février 1905, pièce n» 534:U), offerte à 35 fr.
2. Cité par Léon Séché, Etudes crhistoire romantique : Sainte- Beuve... ; tome II, p. 51.
ser sortir le galant vicomte ^ Les mêmes journaux qui ont révélé cette aventure et annoncé un procès en adultère devant la Cour des Pairs nous apprennent aujourd'hui que les choses se sont arrangées 2.
Les polémiques menaçant de s'envenimer, il fallut trouver un moyen pour les enrayer et laisser au temps la tâche de rouler le scandale aux plis de Foubii. Ostensiblement Victor Hugo se résignait à partir quelque temps en voyage. Au lendemain de Farticle Avl National, la Quotidienne ^vîbWdÀicOiiXQ note :
D'après la promesse qu'il en avait faite à Louis-Philippe, à la sollicitation personnelle duquel M*** a retiré sa plainte, ]\L Hugo a pris hier ses passeports et est parti pour effectuer un voyage de trois mois en Espagne^.
La nouvelle trompa tout le monde. Personne qui ne crut le poète en diligence sur la route de Se ville. « Hugo, écrivait Chopin le 20 juillet à sa sœur, a
1. En appelant Victor Hugo vicomte, le Nalional continuait une plaisanterie inaugurée au lendemain de la publication de l'ordonnance royale élevant le Poète à la pairie, et où il était appelé vicomte. Le 17 avril, commentant cette ordonnance, le National écrivait : « Nous ne le savions pas : il était vicomte ! Nous avions eu un frisson de poésie, nous avons été saisis de l'enthousiasme du Blason. Ce large front où l'orient et Toccident s'étaient rencontrés, nous avions pensé qu'il n'aspirait qu'à la couronne du poète, c'est une couronne de vicomte qui le surcharge. Victor Hugo est mort, saluez M. le vicomte Victor Hugo, pair lyrique de France ! »