‹ Une mariage scandaleuxChapitre 1 sur 3 · BOULEVARD SAINT MARTIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT MARTIN

UN

*Sous un ciel gris s'étend une plaine immense. A l'horizon, les objets confus nagent dans un cercle de brume de trois cent trente 'degrés, brisé seulement vers le sud par un mamelon verdoyant surmonté d'un clocher. Quoique parsemée de massifs et de bois, cette plaine couverte d'une haute che\^lure de brandes et de bruyères, de loin semble inhabitée<mais en la traversant on découvre çà et là, au détour d un bouquet d'ormeaux, le toit d'une petite métairie avec son champ rougeâtre et son pré, dont le vert joyeux tranche sur le fond sombre de la lande; le long du chemin, au bruit de vos pas, des juments, presque enfouies dans l'épaisseur de cette végétation sauvage, relèvent la tête et font cliqueter leurs entraves en sautant lourdement, tandis qu'au-dessus des bruyères, en même temps, surgit une cornette blanche, accompagnée d'une quenouille et de deux yeux noirs effarouchés et curieux. C'est dans une des parties les plus fertiles de la France, en Poitou, que s'étendent ainsi de vastes terrains incultes, pleins d'une beauté poétique toute particulière, mais

ARIN

attristants au point de vue du bien-être des populations. Une américaine grise et bleue, attelée d'un fin cheval bai, roulait malaisément à travers la plaine. Le chemin était large et gazonné, mais sillonné d'ornières profondes où les roues s'enfonçaient à faire crier l'essieu. En vain le conducteur s'efforçait d'éviter ces ornières, il n'y échappait que pour subir des cahots épouvantables, causés par des touffes de brandes ou par des racines qui bosselaient le chemin.

Ce conducteur était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, de belle figure et de mise élégante, à la physionomie empreinte de cette sérénité superbe que possèdent les gens satisfaits d'eux-mêmes et du sort.

Il arrêta un instant pour faire souffler son cheval, qui ruisselait d'impatience plus que de fatigue. Allons, pauvre Gemma ! nous y serons bientôt, dit-il en regardanPle mamelon, où de ce point déjà l'on apercevait entre les arbres des maisons et des terrains cultivés.

L'air était doux, quoique vif ; l'herbe, grise de rosée. Une pure lumière sans rayons éclairait le paysage ; on était aux derniers jours de mars. •

Assis à celé du maître de Gemma, un homme de cinquante ans, de figure vulgaire etde mine obséquieuse, s'inclinait en souriant, chaque fois que le jeune homme parlait. Il répétait complaisamment : — Oui, pauvre Gemma, nous y serons bientôt ! et il ajouta : — Quel horrible chemin î

— Ce pays a besoin de tout votre zèle, monsieur Berthoud, observa le jeune homme.

— Aussi le lui consacrerai-je, monsieur l'ingénieur, vous pouvez m'en croire. Avec d'autant plus d'ardeur, ajouta-t-il, que ce sera peut-être travailler... non-seulement dans l'intérêt du pays, mais encore dans l'intérêt de M. Fernand Gavel.

— Dans mon intérêt à moi ? Comment cela ?

UN MflfclAtïE SCANDALEUX. 3

— Mais c'est que... M. l'ingénieur paraît se plaire assez à visiter Chavagny... Eh ! eh ! eh ! dame, je ne sais pas, moi, mais d'après ce qu'on dit...

— Que dit-on ? demanda Fernand Gavel en fronçant le sourcil.

— On dit que M. l'ingénieur rend hommage à Tune des beautés de ce pays, et...

— Que signifie cette sottise? Que voulez-vous dire? s'écria le jeune homme en se tournant vers son compagnon, lesyeux étincelants de colère.

— Monsieur ! monsieur ! s'écria Berthoud éperdu, ce n'est pas moi î... On m'avait assuré... Je vous fais, monsieur, un million d'excuses.

— Et moi, monsieur, je vous prie de vous expliquer.

— Volontiers, tout de suite. Quant à moi, je n'y suis pour rien, mais le monde, vous savei, n'a pas le sens commun ; on prétend donc que vous épousez Mlle Bourdon. Certes, c'est un bruit ridicule, et pour ma part...

— Ah! vraiment! interrompit M. Gavel, qui, soudainement rasséréné, se prit à sourire. Eh ! mais vous n'y pensez pas, monsieur Berthoud, M11* Bourdon est une personne trop distinguée pour que tout homme ne doive pas être flatté quand on lui fait l'honneur d'une pareille alliance.

— Mais, oui ! s'écria Berthoud abasourdi ; c'est précisément ce que je pensais, et je suis heureux, monsieur. .. oui, très-heureux de...

La voiture s'était remise en marche au petit pas. De distance en distance, près du chemin, on voyait de ces jalons à papier blanc qui désignent le tracé d'une route projetée. L'ingénieur les considérait avec attention.

— Vous avez changé le tracé, demanda-t-il ?

-=- Oui, certainement, monsieur l'ingénieur, depuis

que vous avez témoigné le désir que le chemin passât devant la ferme des Èves. Regardez là-bas, derrière nous, du bois des Berjottes à la ferme, n'est-ce pas un bel alignement? Grâce à la brande, et, plus haut, grâce aux facilités que nous accorde M. Bourdon, nous avons pu tailler en plein drap.

— C'est très-bien, tiit M. Gavel, et regardant à sa montre, il poursuivit : Midi et demi ! Nous trouverons le conseil municipal au rendez-vous. Seront-ils d'accord?

— Je sais, monsieur l'ingénieur, que M. Bourdon a fait l'impossible pour qu'ils entendent raison. Mais il y a toujours le vieux Pernet, dit Boit-sans-soif, qui demande le tracé par la Baguenaudière. Il n'est pas difficile, parbleu, ça longerait toute sa propriété. Mais, quoique ce soit le plus court, s'il n'y a que lui...

Nos voyageurs avaient atteint les limites de la brande, sous le mamelon, et le chemin commençait à s'élever. Il était bordé de chaque côté de fossés pleins d'une eau jaunâtre, avec de hauts talus plantés d'ajoncs, où quelques fleurs d'or, échappées à l'hiver, brillaient encore. Ici, partout, prés, champs et pâturages attestaient la présence et les soins de l'homme. Des ormeaux et des chênes qui puisent une forte sève dans cette terre noirâtre s'élèvent superbes du milieu des haies, divisant la campagne en grands carrés inégaux. A peine les gelées printanières avaient cessé d'étreindre le sol, que déjà la verdure avait tout envahi. Déjà les pâquerettes épanouies blanchissaient les prés, et l'épine blanche, ou prunier sauvage, étalait sa neige sur ses rameaux bruns. Déjà les blés d'hiver couvraient à demi les sillons, tandis que dans les guérets, nus encore, le laboureur, courbé sur la charrue, excitait ses bœufs à voix haute, en les appelant par leurs noms.

A mesure que les deux voyageurs gravissaient la colline, des sons épars pleins d'harmonie arrivaient jusqu'à

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eux. Bientôt le chant complet s'accusa. Il avait quelque chose de sauvage, mais non d'étrange ; les notes fraîches et perlées ruisselaient dans l'air comme une rosée d'avril, et tout dans le rhythme, dans l'accent, dans la mélodie, avait des analogies si profondes avec le caractère doux," large et simple de la nature champêtre, qu*en l'écoutant un poète eût démandé sans doute si le génie de ces campagnes avait pris une âme et une voix.

Un vague sourire aux lèvres, l'ingénieur écoutait.

— C'est la petite Lisa Mourillon, dit Berlhoud.

— Elle, ou sa sœur, objecla M. Gavel d'un air indifférent.

— Oh ! Marie ne chante pas aussi bien, et n'est pas non plus aussi jolie. Quel admirable brin de fille, hein î que celte Lisa ! L'automne dernier, vous rappelez-vous, monsieur l'ingénieur, comme on était bien là-bas sous les grands chênes, quand elle apportait la collation ? Ma foi, vous mangiez avec autant d'appétit que nous le pain noir, les fruits et le fromage frais. Et cette belle haie creuse que vous appeliez votre cabinet, où la petite Lisa vous avait fait un fauteuil de mousse I Vous n'en sortiez guère que pour venir de temps en temps diriger nos travaux. Avez-vous gardé ce joli portrait que vous fîtes de la bergère et de ses moutons ?

— Je ne crois pas, monsieur, répondit un peu sèchement l'ingénieur.

On entendait maintenant les paroles de la chanson.

N'est rien de si charmant Que la bergère aux champs :

Quand elle y voit la pluie, Désire le beau temps.

La loilà, la bergère, Comme elle passe son temps.

Gai, mon valet *, Oh! oh! oh! oh!

Mes p'tits gorets, lo lo !

Dérélo lonlaire, ^ Lonlaire laire dérélo,

Dérélo lonlaire, Lonlaire laire dérélo .

Son berger va la voir *

Le matin et le soir.

Oh ! levez-vous, bergère, Bergère, levez- vous.

Les moutons sont dans la plaine, Le soleil est partout,

Gai, mon valet, etc.

La bergère entendit

La voix de son ami.

Vite elle saute en place;

EU' prend son beau jupon,

S'en va- 1 ouvrir la porte

A son berger mignon. ^

Gai, mon valet, etc.

Berger, mon beau berger»

Où irons-nous déjeuner? •

Là- haut, sur la colline, Là-haut il fait si beau ; Nous entendrons l'alouette, Le rossignol nouveau.

Gai, mon valet, etc.

Au bruit des roues sur les pierres du chemin, une chienne grise, pelée, aux mamelles pendantes, accourut du pâturage et s'arrêta sur le talus du fossé, les jambes tendues, la gueule en avant et poussant des aboiements furieux. Deux mâtins de quelques mois, l'un roux et l'autre gris, ronds comme des boules qui eussent eu des

1 Mon chien.

paltes, arrivèrent après et se mirent à aboyer de môme sur un ton plus aigu. La chanson avait cessé. — Tant-Belle ! ici ! Oh ! ici ! Montagnard ! Grisou î et bientôt, à son tour, apparut sur le talus, toute rougissante et souriante, une fille d'une beauté si remarquable qu'un artiste l'eût admirée ; d'un éclat si pur et d'une grâce si naïve, que le regard, charmé d'aborçl, en devenait attendri. A son aspect une flamme brilla dans les yeux de Gavel, tandis qu'un sourire de faune animait les traits de Berthoud.

Cette fille n'était qu'une paysanne. Elle pouvait avoir seize ans. Sa taille mignonne gardait encore quelque-chose des attitudes de l'enfance, tout en accusant les formes de la puberté. Vêtue comme les femmes de cette partie du Poitou, sa jupe de bure bleue, très-courte, découvrait une jambe chaussée de laine bleue, dont le pied se cachait dans un petit sabot. Un fichu à bouquets bleus et roses se croisait sur 3a poitrine en plis symétriques jusqu'au-dessous de la gorge, où le coupait subitement un grand tablier de coton, aussi long que la jupe et presque aussi large. La coiffure est bizarre : c'est un moule évasé de huit à dix pouces de haut qui se termine en'deux pointes mousses, couvert de mousseline et garni tout autour du visage d'un double rang de dentelle à gros plis. Rien cependant n'adoucit mieux que cette nuageuse auréole un visage hâlé par le soleil. Mais le visage de Lisa n'avait besoin d'aucune parure : pur ovale aux chairs pleines et fermes couronné d'abondants cheveux, front large, yeux bleus aux noires prunelles admirablement fendus, bouche aux lèvres vives et bien découpées, s'ouvrant sur de belles petites dents que l'eau des fontaines et le pain bis n'avaient point altérées. Sa peau, que la jeunesse et le soleil ensemble faisaient toute rose aux bras et au visage, offrait des teintes de neige sous l'ombre de son fichu. Quant à la pose et à la physionomie de

cette jolie créature, elles étaient d'une naïveté intraduisible. Elle semblait aussi peu recueillie dans son individualité qu'une fleur ébahie sous un ciel de printemps, et toutes ses facultés nouvellement écloses s'absorbaient dans la contemplation. Peut-être en était-il ainsi à ce moment surtout. Immobile avec sa cape grise sur les épaules, sa quenouille au côté, ses chiens à ses pieds, elle tenait les yeux fixement attachés sur le bel ingénieur, tandis que Grisou jouait par terre avec le fuseau déroulé. Un léger mouvement des rênes avait arrêté le docile Gemma.

— Bonjour, Lisa, dit Gavel.

— Bonjour, Lisa, répéta Berthoud.

— Bonjour, monsieur Fernand, dit-elle d'une voix douce et vibrante.

Et, bien que la voiture s'éloignât, elle demeura fixée à cette place, regardant toujours.

— Ces paysans sont d'une familiarité... observa Berthoud.

— Pourquoi ? demanda Gavel. Ah ! parce qu'elle m'a nommé par mon nom de baptême. C'est l'usage à la campagne. Et puis cette petite me connaît depuis longtemps. Ne sa*ez-vous pas que l'automne dernier, en horreur de lV.uberge de Chavagny, j'avais accoutumé de faire halte à la ferme des Èves? Puis je l'ai retrouvée cet hiver chez M. Bourdon, où elle remplaçait une femme de chambre malade.

— Oh î dit Berthoud, maintenant M. l'ingénieur n'a plus à s'inquiéter d'une auberge, et je pense bien que ce n'est pas pour le chemin de grande communication que M. l'ingénieur a fait de longues et fréquentes visites à Chavagny cet hiver.

M. Gavel sourit sans répondre, tandis que Berthoud riait à gorge déployée de sa plaisanterie. Un moment

après il reprit : — Mais cette Lisa devait faire une petite femme de chambre délicieuse, en vérité? Pas trop gauche, hein ?

— Non, pas trop, il me semble, répondit Gavel. Au reste, j'y ai prêté peu d'attention. Je vous parlais de cette circonstance, monsieur Berthoud, pour vous faire comprendre qu'ayant pris l'habitude de me voir, elle m'appelle M. Fernand, de même qu'elle dit des enfants de M. Bourdon, M. Emile ou M,le Aurélie.

— Sans doute, monsîeur ! mais sans doute ! dit Berthoud. (Il sourit niaisement.)— Oh ! je me serais bien gardé d'y entendre malice, au moins !

— Allons donc ! fit l'ingénieur en haussant les épaules. Il toucha du bout de sa cravache Gemma qui bondit, et

la voiture gravit rapidement le chemin. Quelques minutes après, Berthoud s'écriait :

— Ah ! nous arriverons les derniers. Je crois apercevoir tDufrces messieurs là- bas sous les arbres.

La ferme des Èves, qu'on appelait aussi la ferme à M. Bourdon, était située sur un plateau secondaire audessous du village. Nos voyageurs apercevaient ses toits en tuiles rouges à travers les grands châtaigners de sa chaume au fin gazon. — Les chaumes sont de gçands espaces ombragés qui se trouvent au-devant des fermes et qui servent de pâturages aux brebis les jours de pluie. — A gauche de cette chaume, le terrain, se creusant en une coupe immense, contient une mare bordée de roseaux, nommée la Grande Eve. A droite, sont des prairies entourées d'ormeaux.

Il y avait en effet sur la chaume un groupe d'hommes qui parlaient avec animation, et qui, se retournant au bruit de la voiture, s'écrièrent : — Les voici ! Voici M. l'ingénieur et M. l'agent-voyer.

L'un de ces hommes alors accourut vers la voiture,

monta sur le marche-pied, et secoua la main de l'ingénieur, en disant familièrement : — Bonjour, mon cher Gavel.

— Bonjour, monsieur, comment se portent Mme et Ml,e Bourdon ?

— Fort bien !... on vous attend, répondit M. Bourdon avec un sourire d'intelligence.

— EtM. Grimaud a bien voulu nous-apporter ses conseils ? dit Gavel en saluant un petit vieillard grimaçant et ridé, vêtu d'un habit vert, d'un gilet jaune et d'une perruque rousse, et que M. Bourdon appelait mon oncle.

Les autres s'approchaient d'un pas lent et grave. C'étaient des paysans. Arrivés près de l'ingénieur, ils soulevèrent tous en môme temps leurs chapeaux de feutre noir à larges bords et à calotte ronde.

' — Eh bien ! messieurs, dit Gavel en distribuant à chacun une poignée de main dont chacun parut flatté, nous allons donc étudier à fond et définitivement ce fameux tracé ! Vous plaît-il que nous allions tout de suite sur les lieux?

— Non pas, mon cher Gavel, non pas ! nous dînerons auparavant, s'écria M. Bourdon, qui tenait peut-être à mettre les opinions municipales sous l'influence d'un bon repas. La mère Mourillon est dans tout le feu de la cuisine et il faut manger le rôti cuit à point.

On se dirigea donc vers la ferme.

C'était une maison sans étage, sombre et petite, à côté d'une vaste grange et de belles écuries. Dans la cour, à l'angle le plus apparent, un énorme tas de fumier, où grattaient des poules, s'égouttait jusque dans le chemin en flaques d'un noir bleuâtre, nauséabondes. Au moment où M. Bourdon #et ses hôtes pénétraient dans cette cour, un troupeau de dindons salua leur entrée de cris rauques et répétés, qui interrompirent forcément toute conver-

UN MARIAGE SCANDALEUX. il

sation, en môme temps que de blanches oies, toujours malveillantes pour l'étranger, venaient, les ailes déployées et le cou tendu, siffler à leurs talons. Un petit garçon, qui sortait d'une étable, rentra bien vite en les apercevant; au seuil de la maison, deux petites filles les regardaient venir d'un air hébété.

— Le dîner est-il prêt, Suzon? demanda M. Bourdon à l'aînée, âgée de sept à huit ans.

Elle ne répondit point, et tout à coup se mit à rire en se cachant le visage dans son tablier.

L'autre, plus petite, avait envie de pleurer. On l'eût dite fascinée par l'aspect des étrangers, car ses yeux effarés, obstinément attachés sur eux, s'emplissaient de larmes.

La mère accourut, un marmot dans ses bras.

— Entrez donc, messieurs, v'ià le dîner prêt. Faut excuser les petites : elles vous connaissent ben, monsieur Bourdon, mais elles n'ont jamais vu tant de monde d'un coup.

Passant devant eux, elle les introduisit dans la chambre, où, débarrassant l'une après l'autre chacune des quatre chaises qu'elle possédait, elle les jeta d'un bras vigoureux aux jambes des messieurs. Quant aux paysans, ils se placèrent sur les bancs qui, de chaque côté, flanquaient la table. Le marmot, cramponné des deux mains au fichu de sa mère, grondait sourdement.

Cette chambre, éclairée par une fenêtre de trois pieds carrés, divisée en petits carreaux, recevait aussi du jour par la porte constamment ouverte. Lé plancher de terre battue, creux par endroits, à d'autres était percé de pierres. Côte à côte on voyait deux lits à colonnes, garnis de serge verte bordée de jaune; un vieux bahut, la longue table de chêne bruni avec ses bancs parallèles, un beau buffet luisant de cerisier ciré, surmonté d'une étagère où des assiettes inclinées étalaient orgueilleusement leurs feuil-

lages bleus, jaunes et rouges autour d'un coq superbe peint dans le milieu : tout cela composait un ameublement qui pouvait rivaliser.de luxe avec les bonnes maisons du pays, excepté celle de M. le maire. 11 ne faudrait pas oublier une demi-douzaine d'images enluminées, collées aux murailles, et qui représentaient des batailles de l'empire et l'histoire de Geneviève de Brabant. C'est tout ce qu'il y avait de tradition humaine dans cette obscure demeure.

Devant un feu splendide rôtissait un énorme dindon, et des tourtières et des réchauds encombraient le foyer.

— Où sont Marie et Madelon? cria la ménagère d'une voix retentissante comme un instrument de cuivre fêlé... Ah! Madelon est au four; mais qu'est-ce qu'elle peut faire, Marie, pour n'être pas là?

— Elle est à faire sa toilette, dit Suzon qui avait retrouvé sa langue.

— Va lui dire qu'elle se dépêche. On a ben besoin de sa toilette, vraiment!

Et la Mourillon, posant son marmot dans un coin, déployait la nappe quand Marie, l'aînée de ses filles, entra. Beaucoup moins belle que Lisa, elle était cependant agréable et gentille. Dépouillant aussitôt l'étagère de ses assiettes fleuries, elle mit le couvert en un tour de main, tout en répondant aux agaceries de M. Bourdon, qui semblait s'occuper volontiers des belles filles.

— Où donc est Mourillon? demanda-l-il.

— •• A panser les bœufs, sauf vot' respect, not' Mossieur. Nos hommes ont labouré depuis l'éclaircie (le point du jour). Faut pas s'émouvoir d'eux. Et v'ià le dindon.

En même temps, la Mourillon posait sur la table le rôti fumant, flanqué d'un canard en sauce et de deux poulets. Les paysans, qui s'étaient assis le dos tourné à la table, passèrent leurs jambes de l'autre côté du banc, et chacun

tira lentement un couteau de sa poche, en regardant de côté les volailles odorantes. M. Bourdon se mit à découper; la Mourillon poussa les enfants dehors et sortit ellemême. On entendit alors dans la cour sa voix glapissante gourmander les enfants, les poules et la servante Madelon.

— Père Pernet, goûtez-moi ça ! dit l'amphitryon en versant à Boit-sans-soif un verre de vieux vin de Bordeaux.

Boit-sans-soif regarda, d'un air de connaisseur, à travers son verre, fit une grimace d'approbation, et toucha légèrement le bord de son chapeau, en disant :

— - A vot' santé, monsieur et la compagnie I puis il goûta lentement; et, posant le coude sur la tablé, après avoir d'un air grave regardé tous les convives, il demanda d'un air finaud :

— Ça vient comme ça dans vot* métairie des Èves, monsieur Bourdon?

— Précisément, mon vieux ; et toutes les fois que vous viendrez me voir, nous en boirons.

— Si c'est comme ça donc, reprit Pernet du môme air, vous n'y pensez pas, mossieur Bourdon, de vouloir faire passer un chemin tout au travers de vot' vigne?

— Eh ! eh ! eh ! firent les paysans en riant.

— Taisez-vous, farceur ! Et si je veux faire ce sacrifice à l'avantage de la commune 1

— C'est beau de vot' part, mossieur Bourdon. Tant seulement faut-il savoir si de vrai la commune en tirera profit.

— C'est incontestable ; mais on persiste à croire que je suis intéressé dans la question! Voyons, monsieur le maire, expliquez donc les choses à cet entêté.

— Du temps de mon grand-père, dit avec importance celui des paysans dont la dignité venait d'être ainsi révélée, on disait comme ça que le plus court chemin était le

meilleur. A moins que ça n'ait changé au jour d'aujourd'hui.;.

— Sacrédié ! ça n'est pas le plus court !

— Non, pas pour chez vous, père Pernet ; mais de Chavagny à Poitiers, passant par le chef-lieu du canton, c'est le chemin des oiseaux, quoi !

— C'est le chemin de vos brandes î cria Pernet.

— Dame ! tous les chemins ne sauraient passer par chez vous.

— Tous les chemins ! reprit Pernet. Quel chemin donc m'a-t-on fait, à moi ? Et pourtant, da ! suis-je pas conseiller municipal comme M. Bourdon?

— Pernet, mon cher Pernet! s'écria M. Bourdon d'un ton pénétré, vous sied-il à vous, homme honorable, de répéter les sottises des braillards de Chavagny? Mais je ne tiens à ce tracé, moi, que parce qu'il est tout à l'avantage de la commune, car il me cause au contraire un tort réel. Ne voyez-vous donc pas qu'il rogne et morcelle mes plus beaux champs, le pâturai aux Biches, le pré des Alizés, les Èbles, les meilleures terres du pays?

— Pour ça, f ! c'est dommage, tout sûr, s'écria un

des payans en frappant du poing sur la table. Tous vos chemins, ça n'est bon qu'à ruiner la terre, et si je vote pour celui-ci, moi, d'abord, c'est qu'il se paraît bien qu'on le ferait tout de môme. Nous n'avons pas le préfet dans not' manche, nous autres, avec te conseil général. Après encore, si je vote pour ce chemin-là, c'est qu'il ne passe pas sur ma terre. Car , voyez-vous , si Ton voulait m'en rogner tant seulement un lopin, quand même ça ne serait que mes brandes , allez ! allez ! ferait beau voir... J'actionnerais plutôt le préfet, quoi! Oui, messieurs, ça n'est ma foi guère avisé pour des savants de faire- pousser comme ça la pierre en place de blé.

— Vous préférez éreinter vos bœufs et vos charrettes dans de mauvais chemins, dit 4 'ingénieur.

— Faut-il pas les éreinter pour vos prestations! On avait aboli la corvée, et v'ia qu'on la remet à présent 1

— Mais vous êtes fou, s'écria Berlhoud, la prestation n'est pas la corvée. La preuve, c'est que ça ne s'appelle pas du même nom.

— Vous n'avez pas le sens commun, père Voison, dit en grimaçant M. Grimaud.

— Possible, monsieur, possible ! répondit le paysan en portant la main au bord de son chapeau. Mais, quoique ça, faudra voir... -

Deux ou trois conseillers municipaux qui ne disaient rien échangeaient des regards d'intelligence en branlant la tête de haut en bas, et l'un d'eux, se penchant à l'oreille des autres, murmura : Voison n'a pas si grand tort, allez!...

Sur le feu flambant de la cheminée pendait maintenant, accrochée à la crémaillère, une chaudière énorme, où bouillait un affreux mélange d'herbes, de pommes de terre et de fruits gâtés. C'était le dîner des pourceaux de la ferme qu'avait retardé le dîner du conseil municipal. La Mourillon venait de rentrer. Assise auprès du feu, son enfant sur les genoux, elle surveillait cette préparation nouvelle, quand une douce voix lui lit tourner la tête.

— Bonjour, messieurs, disait-on.

C'était Lisa.

— Que viens-tu faire ici, toi? demanda la Mourillon, qui se dressa comme un ressort en couvrant sa fille d'un regard étincelant.

— C'est que, balbutia l'enfant interdite, j'ai cru comme ça qu'on aurait besoin de moi pour servir à table, et comme ça devenait tout noir par là-bas, j'ai ramené mes ouailles sur la chaume.

— Vilaine menteuse ! s'écria la mère, n'y a pas un nuage au ciel. Retourne aux champs tout d' suite, et dare dare! On n'a pas besoin de toi par ici.

M. Gavel se pencha vers la fenêtre :

— Mais, dit-il, ne semble-t-il pas en effet xjue le temps menace? Nous poumons avoir de la pluie.

— Pas le moins du monde, répondit & demi voix et en souriant M. Bourdon. Cependant il se tourna vers la Mourillon : Ne grondez donc pas comme ça cette petite, voyez-vous, c'est notre chambrière de .l'hiver passé. Elle a voulu nous témoigner son zèle^t son adresse une fois de plus. Allons, petite femme de chambre des moutons, viens me donner une assiette.

— Je vas vous en donner une, moi, monsieur, fît la Mourillon en arrachant l'assiette des mains de sa fille. Revenir des champs comme ça, en plein jour ! Faut que cefte petite ait le diable au corps !

— Madame Mourillon, voulez-vous aussi me donner une assiette, dit l'ingénieur? Et comme elle se penchait vers lui : Vous avez tort de tant gronder Lisa. On a besoin d'elle, en effet, cartoutàPheure, Marie étant absente, M. Bourdon a dû se lever...

La Mourillon jeta sur M. Gavel un regard dur et perçant et ne lui répondit pas. Cette femme, qui avait quarante ans à peine, était déjà vieille. Une peau jaunie se collait sur ses os, au point qu'endormie elle devait ressembler à un cadavre. Mais au fond de l'orbite desséché, son œil noir brillait d'une ardeur fébrile, et toute sa vie semblait concentrée dans ses yeux. Pendant vingt années d'un travail opiniâtre, sept enfants robustes avaient tari sa sève, et le dernier pendait encore à sa mamelle épuisée. Elle reporta ses regards courroucés sur Lisa, que M. Bourdon avait attirée près de lui, et, bien que par déférence pour le maître elle hésitât un peu, de nouveau elle élevait la

voix pour la renvoyer, quand Mourillon entra, suivi de trois grands garçons, dont l'un était son fils aîné, les deux autres ses domestiques. La Mourillon se tut aussitôt et alla s'asseoir en silence près de la cheminée, et Lisa, regardant craintivement son père, s'empressa de paraître occupée, quoiqu'en réalité son occupation se bornât à regarder et à servir le jeune ingénieur.

— Bonjour not' maît' et la compagnie.

Ainsi salua Mourillon en ôtant son bonnet de coton blanc, qu'il rçmit aussitôt sur sa tête, de même que tous les autres paysans avaient conservé leurs chapeaux, tant ces têtes carrées se- ferment soigneusement aux impressions extérieures. Puis Mourillon avec ses trois acolytes s'assit au bout de la table, et, après qu'il eût coupé au pain noir une large tranche, tandis que M. Bourdon leur passait les restes du festin :

— Vous allez donc nous faire un beau chemin, Messieurs? dit-il.

C'était rentrer en matière à la satisfaction de Pernet, qui s'écria :

— Ben sûr qu'on vous le fera, puisque c'est pour vous qu'il se fait! Serez- vous content, bein! père Mourillon, d'en faire là des corvées?...

— Oui, ben, répondit le fermier, pour après mener rondement au marché nos blés et nos foins.

— Ça fait vol' compte, à vous, d'éreinter vos bœufs d'abord pourles ménager après, dit Voison. Joli calcul, mafoiî

— Parions que le père Voison a trouvé moyen de récoller sans faire la semaille, interrompit à demi-voix un des domestiques, beau garçon à la mine intelligente. I! adressait cette phrase à cadet Mourillon en se penchant vers lui ; mais il fut entendu de M. Bourdon.

— Très-bien ! mon garçon, s'écria celui-ci. Voison, ce jeune gars entend les choses mille fois mieux que vous.

Ne rougis pas pour cela, mon brave. Il me semble que je connais ta figure ; comment t'appelles-tu?

— C'est Pierre Michel, monsieur, le fils de la mère Françoise, dit Mourillon. Je Fai engagé pour les semailles du printemps, parce qu'à nous trois, Cadet, Jean et moi, qui pourtant ne chômons point, nous avions encore trop d'ouvrage.

— Ah ! je le reconnais fort bien à présent, reprit M. Bourdon. Mais tu as quitté le pays quelque temps, Michel, si je ne me trompe?

— Oui, monsieur, j'ai resté près de trois ans en place à Château-Bernier.

— Chez le sorcier, dit Voison en riant.

— Tu en es donc sorti avant la Saint-Jean, demanda M. Bourdon.

*— Je m'ennuyais du pays, répondit Michel d'un ton bref.

— C'est pas pour ça, reprit encore Voison, et tout le monde se mit à rire; c'est parce que la fille au sorcier...

— Dites donc, père Voison, interrompit Michel d'une voix calme quoique haute — mais on voyait son front rougir de colère — m'est avis que vous causez trop et que vous allez encore donner c'te peine à M. Bourdon de vous remontrer que vous dites des bêtises.

— Eh bien! eh bienl de quoi s'agit-il? demanda M. Bourdon.

— Faut pas l'asticoter, voyez-vous, Messieurs, dit Mourillon, il prend tout d' suite la. mouche-. Mais tout d' môme, quoique vif, c'est un bon gars, not' maîL Voyons, Michel, un peu de patience.

— Voici deux heures et demie,, vous plaît-il que nous allions examiner le tracé? dit en se levant l'ingénieur, peu curieux des secrets de Michel, et qui depuis le commencement du dîner restait silencieux et indifférent,

comme un homme ennuyé de la compagnie dans laquelle il se trouve.

— Encore un verre, dit Pamphitryon en débouchant une bouteille de Sillery.

Le vin pétillant, versé à la ronde, réunit toutes les opinions en une approbation unanime ; et comme toute pente, soit bonne, soit mauvaise, entraîne facilement les hommes, cette satisfaction commune produisit des sourires bienveillants et de joyeux propos ; on rit de l'esprit que chacun s'ingéniait d'avoir ; on se fit des compliments; des poignées de main s'échangèrent, et quand après une seconde rasade on sortit de la ferme, les cœurs ouverts aux émotions les plus douces ne demandaient qu'à s'épancher par de mutuelles concessions.

Le soir môme vers quatre heures, sous un beau rayon de soleil, la voiture de l'ingénieur où il se trouvait avec M. Bourdon montait le chemin raboteux qui va de la ferme des Èves àChavagny. Les deux hommes causaient en riant. Sans doute M. Bourdon avait triomphé des. répugnances municipales, et peut-être s'égayaient-iïs en ce moment au souvenir de quelque épisode de la discussion.

Le long du chemin, tantôt à gauche et tantôt à droite, se voyaient de petites fnaisons entre pré, jardin et champ, riants enclos ceints de haies vives, où bourgeonnaient en hâte cerisiers, poiriers et noisetiers, tandis qu'auprès d'eux, malgré les caresses de l'air et du soleil, les grand* noyers et les grands ormes restaient immobiles et sombres. Dans les jardins, le paysan, courbé, creusait de sa bêche le soi fumant.

— Je ne metrompe pas, dit Gavel en étendant le bras à droite ; voyez là-bas au milieu des prés : ne sont-ce pas M*6 et Mlle Bourdon, avec une troisième personne?

— Oui, vraiment, répondit M. Bourdon après examen, ce sont elles. La beauté de la soirée les aura engagées à

sortir, et j'en suis bien aise, car elles vivent à la campagne un peu trop comme à la ville, craignant toujours le froid ou le chaud, le grand air ou le soleil. Il faudra vous joindre à moi, Gavel, pour activer ces paresseuses. Eh ! mais nous pouvons les rejoindre, elles viennent de ce côté.

— Quelle est donc cette jeune personne qui vient de les quitter et qui semble, elle, si peu frileuse, car elle est sarts châle et sans chapeau t »

— Oh ! celle-là, c'est une vraie campagnarde, une bonne et jolie fille, Lucie Bertin, ma nièce à la mode de Bretagne. On vous a parlé de cette famille.

— Oui, et j'ai fait connaissance avec M. Gustave Bertin chez M. Emile, à Poitiers. Mais, comme elle court, votre nièce! ne semble- t-elle pas une biche à travers prés? Bon ! la voilà qui passe au travers d'une haie, et qui saute un fossé, ma foi !

— Elle retourne chez elle, à cette maison que vous voyez la-bas en dehors du village. Sans doute elle vient de reconduire ma femme et ma fille qui sortent de chez elle, et qui n'auront pas voulu revenir par Chavagny. Avançons un peu jusqu'à la barrière du pré ; c'est là que madame Bourdon et Aurélie viendront certainement aboutir, car, plutôt que de sauter unfossé commeLucie, elles feraient bien une demi-lieue.

Ils avancèrent au petit pas, et quelques minutes après, effectivement, débouchèrent en face d'eux, par la barr rière d'un enclos, deux femmes enveloppées jusqu'aux yeux, malgré la douceur de l'air, de châles et de chapeaux, et les pieds protégés par d'élégants sabots contre l'humidité du sol. Grâce à la fraîcheur de son teint, à l'éclat de ses yeux noirs, à la souplesse de ses mouvements, Mme Bourdon semblait jeune encore, malgré l'énorme embonpoint qui la faisait aussi large que haute,

car elle était de petite taille. Sa fille, raince et de taille moyenne, avait, au contraire, malgré sa jeunesse, une roideur naturelle et une réserve étudiée. Elle rougit en apercevant M. Gavel, qu'elle salua cérémonieusement. Celui-ci mit pied à terre et salua ces dames avec une respectueuse familiarité. Il y eut quelque chose de maternel dans l'accueil de Mme Bourdon. Aurélie laissa tomber quelques paroles du bout des lèvres, en baissant les yeux. »

— Vous allez monter avec nous, dit M. Bourdon.

— Y penèes-tu, répondit sa femme, traverser ainsi Chavagny ! nous allons prendre à gauche par les prés.

— Non ! non ! vous en auriez pour une demi-heure, tandis que nous serons tous ensemble à la maison dans dix minutes. Faut-il se préoccuper d'étiquette à Chavagny?

— Si tu veux !... dit M™6 Bourdon.

— Oh î maman ! fit Aurélie.

— Il n'y a pas en vérité de quoi vous compromettre, dit M. Gavèl en riant ; mais si cela était, ne me feriezvous pas la grâce de vous compromettre un peu pour moi ?

— Non, certainement ! répondit-elle en se drapant chastement dans son châle.

— Allons, dit M. Bourdon, qui tendit la main à sa femme.

Celle-ci monta, et sa fille la suivit; mais en s'enveloppant, pour ainsi dire, du voile de toutes ses réserves, et ce fut d'un air sérieux, môme un peu gourmé, qu'elle s'appuya sur la main de M. Gayel, tendre et souriant.

Chavagny est un bourg de cent feux environ, situé sur une colline autour de laquelle se plie et se replie la rivière du Clain, verte et profonde. Cette colline qu'enveloppe un air vif, pur et transparent, est couverte d'une

végétation vigoureuse, et, quoique le village soit bâti tout au sommet, de loin, pendant l'été, le coq seul du clocher apparaît au-dessus des arbres.

•Du haut de ce clocher on découvre un horizon immense. A Test et au midi, c'est un vaste paysage plein de couleur et de vie : fermes, villages, bois, terrains cultivés, de plus en plus confus et vaporeux, jusqu'à des sortes de nuages immobiles et bleuâtres qui sont les montagnes du Limousin. Du côté ^p nord, c'est la lande immense et morne, entrecoupée çà et là d'une maison blanche et d'un bouquet d'ormeaux, et qui se fond au loin en teintes grises. Dans cette brume, aux confins de l'horizon, la vue perçante des habitants de Chavagny distingue nettement, assure-t-on, les contours vagues et les flèches des édifices de Poitiers.

Un rez-de-chaussée composé dedeuxou trois chambres au plancher de terre battue, éclairées chacune d'une lucarne vitrée dont la hauteur varie d'un à deux pieds ; derrière, un jardinet planté de choux, un fumier à l'entrée, tel est le plan général sur lequel sont établies presque toutes les maisons de Chavagny.

Mais on en compte bien une dizaine appartenant aux riches du pays, qui possèdent un étage avec des fenêtres de cinq pieds, tandis que le sol est garni de dalles ou de larges planches de chêne. On voit des rideaux de coton rouge aux fenêtres de M. le maire, sur la grand'place, et la maison à côté, qui est celle de MUe Boc, a des contrevents verts et des rideaux blancs. L'auberge est en face, avec son bouchon de houx, et l'on aperçoit derrière Fauberge le clocher de l'église, au-dessous de laquelle est le presbytère. Mais, quant à la mairie , on n'en saurait parler, car plus d'un étranger, en passant à côté, l'a prise pour une étable.

C'est au bout d'une avenue de marronniers, à peu de

distance du village, que se trouve la maison des Bourdon, appelée le Logis, belle et spacieuse demeure, bâtie en 1770 par l'aïeul des Bourdon, celui dont on parle, qui fut membre de la Constituante et qui périt sur l'échafaud en 93. Il avaitcinq enfants : de ses trois fils, un seul échappa aux guerres de l'Empire et devint juge à Poitiers ; quant à ses deux filles, Mmeg Grimaud et Berlin, la première était morte sans enfants, Pautre s'était mariée avec un notaire des environs, qui, après avoir dissipé sa fortune en spéculations maladroites, avaitvendu son étude et était venu se fixeràChavagny, dans une petite propriété attenante au village, dot de Mme Berlin, et qui maintenant composait leur seul avoir. Fortuné Bertin, leur fils unique, s'y éleva joyeusement au milieu des petits paysans deChavagny. Il n'eut d'autres leçons que celles du maître d'école ; mais ses parents y joignirent l'histoire détaillée des faits et gestes de son grand-père et s'attachèrent à lui imprimer l'idée de la dignité de son rang. Son éducation littéraire ne fut pas complètement négligée ; il lut Ducray-Duminil, Delille et Pigaull-Lebrun. A vingt ans, par la mort de ses parents, Fortuné Bertin se trouva possesseur d'une vieille maison, d'un petit jardin et de six arpents de terre. Il n'avait jamais manié la bêche ni la charrue ; un Bertin ne le pouvait. Il se fût donc royalement ennuyé si au goût de la poche, son amusement favori, ne s'était joint un goût plus vif pour la fille du médecin du village. Ce médecin était un chirurgien retraité, pourvu d'une petite pension viagère, et qui se consolait des malheurs de l'Empire en buvant sec et en jouant à l'écarté. Sa fille, toujours seule, se désennuyait en lisant des romans, car elle avait perdu sa mère de bonne heure, et elle savait à peine raccommoder ses bas. Us se marièrent et eurent trois enfants: Clarisse, Gustave et Lucie. A l'époque où nous nous trouvons, en 1845, Gustave,

âgé de vingt-quatre ans, est employé dans les bureaux de la préfecture à Poitiers, par le crédit de son oncle, M. Bourdon.

Celui-ci était le fils du juge. Il avait fait d'heureux débuts comme avocat en 1825, et le zélé éclatant qu'iltémoigna tout d'abord pour le gouvernement de la restauration Saurait fait sans doute parvenir à de hautes dignités si 1830 n'eût changé la dynastie. Déconcerté par cet échec, Antonin Bourdon s'étailretiré dans son domaine de Chavagny où, faute de mieux, il se livrait à l'a^ricullure. Actif, habile, intelligent, il propagea les nouvelles méthodes, acheta des machines, construisit des fours et des moulins, doubla l'étendue de ses terres et en quintupla le produit, si bien qu'il devint l'oracle du département en matière agricole. Au couran tde toutes les améliorations et de toutes les découvertes, il était en relation avec les principaux agriculteurs de France, de Belgique et d'Angleterre. Il reçut une médaille du gouvernement, et bientôt recommença de tripoter dans les affaires politiques et départementales, en laissant discrètement de côté ce qu'il avait adoré autrefois. Au milieu de tant de soins il suffisait à tout, et réussissait dans tout. A vingt lieues à la ronde et plus, ses fruits étaient les plus savoureux, ses roses les plus belles, ses champs les plus riches.

M. Bourdon était un homme de petite taille, aux traits vulgaires, au teint rougeaud, et qui au premier abord ne pouvait plaire. Mais ses yeux pétillaient de tant d'esprit, et cet esprit était si vif, si aimable, si caressant pour ses amis, si mordant et si redoutable pour ses ennemis, qu'il fallait bien lui reconnaître une supériorité véritable. Extrêmement vaniteux, profondément absolu, cependant il n'était pas méchant, car il aimait beaucoup à rendre service. On le disait peu fidèle à ses devoirs conjugaux ; il est certain qu'il recherchait la société des femmes, et qu'il '

était auprès d'elles d'autant plus galant et plus empressé qu'elles étaient plus jolies. Fille d'un président de chambre de Poitiers, Mme Bourdon avait apporté à son mari, outre une belle dot, l'assurance d'un riche héritage. Ainsi que les Berlin, ils avaient trois enfants, Emile, Aurélie et Jules. Peu boudeur de sa nature, surtout contre ses intérêts, M. Bourdon, en cette année 1845, briguait ouvertement pour son fils aîné les faveurs de la maison d'Orléans.

Il était déjà question dans le public, mais vaguement, du mariage de M116 Aurélie avec l'ingénieur, quand celuici passa triomphalement sur la grand'place de Ghavagny, conduisant dans sa voiture Mme et M"e Bourdon. . Ce fut un événement. Beaucoup de gens se précipitèrent aux portes et beaucoup aux fenêtres. Mais où ce fait causa le plus d'émoi, ce fut dans la petite maison aux rideaux blancs et aux contrevents verts, chez MUe Boc, fille sexagénaire, qui tenait le bureau de tabac. Au roulement de la voiture, son jaune visage et son bonnet blanc se collèrent inconlinent aux vilres de sa fenêtre, mais par malheur elle n'avait pas ses lunettes.

— Francille, viens vite voir qui passe dans cette voiture, cria-t-elle en s'adressant à une petite chambrière de douze ans, occupée à tricoter dans un coin de la chambre.

— M'est avis, dit l'enfant — caria voiture disparaissait déjà — que c'est l'ingénieur avec raam'zelle Aurélie et M. et Mme Bourdon.

— Imbécile que tu es ! Ça n'est pas possible.

— Pardi si, puisque je l'ai vu.

— Prends vite tes sabots et cours au logis. Tu demanderas des œufs et tu parleras à la Mariton. Et fais attention de savoir qui était dans la voiture, sans quoi tu mangeras ton pain sec.

La petite Francille enfonça d'un coup de poing sur ses

yeux sa coiffe mal attachée, fixa par une épingle un lambeau flottant de son tablier, prit ses sabots dans sa main, et se mit à courir si vite que sa tête était d'une seconde en avance sur ses talons.

Pendant ce temps, Mlle Boc ayant repris sop tricot murmurait entre ses dents : — A moins que le mariage ne soit arrêté? Moi, j'ai toujours dit qu'il se ferait; je le soutenais hier encore à M. le curé. Vraiment, je suis bien curieuse de savoir... Est-ce quelle ne va pas revenir bientôt, cette petite? Oh! non. Elle restera là-bas à regarder et à causer jusqu'à demain, pendant que je suis là, moi, sur des charbons ardents,.. Cette enfant n'est qu'une ingrate et un mauvais cœur. Oh ! la triste espèce!... Rien ne peut corriger cette créature-là, non, rien ! Aussi faudr'a-t-il que je la chasse une dernière fois, et qu'elle aille mourir de faim chez ses parents. Oui, oui, soyez trop bon, le loup vous mange; l'ivraie n'a jamais produit de bon grain; il vaut mieux arracher la mauvaise herbe avant qu'elle soit grande : car je me connais, moi, je suis trop sotte, je m'y attacherais, et cependant elle ne me payerait que d'ingratitude...

Elle s'entretint de la sorte jusqu'au retour de Francille, qui revint légère comme le vent, portant toujours ses sabots à la main. La vieille fille l'accueillit avec de grands cris en lui reprochant d'user ses bas.

— Il y a huit jours qu'ils n'ont plus de semelles, allégua la petite en montrant le dessous de ses pieds.

— Vous êtes un monstre ! vociféra Mlle Boc; mais, se ravisant aussitôt : — Voyons, dis vite, qui est-ce qui était dans la voiture?

— Pardine! ceux que j'avais dit : mam'zelle Aurélie, M. l'ingénieur, M. Bourdon et Mme Bourdon. La Mariton me l'a dit, et puis je les ai encore vus tous ensemble dans la cour.

— Allons ! c'est bien cela. Et que t'a dit la Mariton?

— Elle vous apportera les œufs ce soir.

La figure 'de Mlle Boc exprima une grande satisfaction. 11 s'agissait d'un rendez-vous entre bavardes, presque aussi doux que rendez-vous d'une autre sorte eussent pu l'être jadis.

— Puisqu'elle a dit ce soir, ça signifie entre sept et huit heures, il n'en est pas cinq, ajouta Mlle Boc en consultant sa pendule, une pendule à longs poids de cuivre sur le cadran de laquelle s'épanouissaient des fleurs et des amours; j'ai .le temps d'aller chez Mme Bertin, car il y a huit jours que je n'ai vu cette pauvre Clarisse. — Tu vas me faire vingt tours à ton bas, toi, pendant ce temps-là. Et si tu as le malheur de sortir d'ici...

Après avoir changé son bonnet blanc à grosse ruche contre un bonnet pareil, mais plus frais, et mis sur ses épaules un petit châle noir qui descendait à peine au bas de sa taille, Mlle Boc partit en tricotant.

Dans les cas ordinaires, Mlle Boc ne traversait pas le village sans s'arrêter devant chaque commère assise à sa fenêtre ou sur le seuil de sa porte; car, entre gens de voisinage et de bon accord, un simple bonjour est bien sec, et l'on ne doit pas marchander ses paroles. Or, la plus simple question, comment vous portez-vous? entraîne quelquefois des éclaircissements assez longs : chacun, on ie sait, a ses misères et ses soucis, et, comme tout se tient en ce monde, on peut facilement passer des siens propres à ceux de son voisin. Puis il y a des gens qui aiment à dire la même chose de cinq ou six manières différentes; d'autres qui tout bontfement la répètent de temps en temps, comme le refrain après la chanson. Et cela allonge toujours l'entretien. D'autres encore, à propos de rien, vous racontent tout de suite une histoire. Or, depuis cinquante ans que MUe Bôc passait pour une fille d'esprit, il

n'y avait pas eu d'exemple qu'elle fût restée court sur quelque sujet, outre qu'elle savait par cœur beaucoup de maximes et de proverbes, et qu'elle avait vu et entendu bien des choses! Il n'était pas non plus dans ses manières de quitter les honnêtes gens brusquement, sans leur rendre au moins autant de paroles qu'ils lui en avaient donné. Cependant elle ne mit pas cinq minutes à traverser la place avec la rue qui est au bout, et ceux qui ce jour-là virent sa longue échine aussitôt après son nez pointu, pensèrent qu'assurément il y avait quelque chose d'extraordinaire. Arrivée au chemin qui longe le cimetière et à l'autre bout duquel est la demeure des Berlin, elle s'arrêta pourtant une minute devant la mère Françoise qui filait au rouet sur le seuil de sa porte.

— Ça va bien, mère Françoise?

— Merci, mam'zelle, et vous?

— Quel be&u temps ce soir ! Votre Michel est donc revenu au pays? On dit comme ça que c'est un garçon bien dégoûté.

— Eh ! eh ! fit la Françoise en riant, faut-il pas laisser parler le monde?

— Vous me conterez ça.

— Ma foi, mam'zelle, vous me croirez si vous voulez, mais n'en sais pas plus long que les autres.

— Bah! vous voulez rire.

— Ma foi, ma loi !

— Allons, mère Françoise, nous causerons de ça. Mais le soleil se couche, et il faut que j'aille voir celte pauvre demoiselle Clarisse.

— Est-ce qu'elle serait plus malade?

— Mon Dieu, non; pas que je sache.

— Vous ne passez pas par le sentier, mam'zelle?

— Merci ! il y a trop à'égaille (rosée), et j'irai aussi vite par le chemin.

Le pré de la Françoise, vis-à-vis du cimetière, s'étend jusqu'au jardin de M. Bertin, et Ton va par un sentier d'une maison à l'autre. C'est la mode à la campagne de pratiquer partout des sentiers, môme au bord des chemins, car, si ce n'est pas plus court, c'est toujours jAus plaisant, ce qui veut dire au village plus agréable. Les clôtures ne servent guère qu'à délimiter les propriétés, et le droit de parcours est imprescriptible. Ce n'est pas qu'il n'y ait des gens difficiles qui prétendent changer la coutume, disant qu'elle favorise la maraude ; mais ça ne leur sert à rien de boucheries passages, car le premier venu a bientôt fait de les déboucher, et s'il se prend çà et là quelque poire ou quelque noisette, on sait bien après tout qu'il faut que le pauvre monde vive, et que les enfants sont les enfants.

Toujours tricotant, Mlle Boc était arrivée au bout du chemin; elle avait dépassé la maison de Luret le journalier, et souhailait le bonsoir à la femme dji tailleur qui était à sa fenêtre, quand, par-dessus le mur à demi écroulé du jardin de M. Bertin, elle aperçut une jeune fille qui sarclait. — Bon courage! ma mignonne, cria- 1- elle de sa voix fêlée. M!le Bertin leva la tête, quitta son travail et vint près de la muraille.

C'était une jeune fille d'environ vingt ans, qui n'avait rien de très-remarquable au premier coup d'œil. Les paysans disaient que sa figure était trop blanche, parce qu'elle n'avait pas de vives couleurs; mais cela ne l'empêchait point d'avoir la peau fine et rosée. Ses traits, assezréguliers, avaient de la délicatesse; son visage était calme et sérieux. De soyeux cheveux bruns couronnaient bien son front large, et les lignes de sa taille paraissaient élégantes, même sous le corsage froncé d'une petite robe d'indienne brune que bordait au cou un fichu de mousseline blanche. C'était là toute sa toilette, avec un tablier de coton semblable à ceux des paysannes.

Elle répondit à M,,e Boc : — La pauvre Clarisse est toujours souffrante. Votre visite lui fera plaisir.

— Ne venez-vous pas, ma mignonne? demanda M116 Boc.

— Il faut que j'achève de sarcler ces pois, mademoiselle mais j'aurai fini tout à l'heure.

— Ah ! si vourtie venez pas tout de suite, mademoiselle, Lucie, tant pis pour vous ! J'ai une nouvelle à vous apprendre.

La jeune fille sourit et sembla hésiter. Mais,à la campagne, une nouvelle n'étant chose à dédaigner pour qui que ce soit, Lucie posa le sarcloir et se dirigea par les allées du jardin vers sa demeure, tandis que de son côté MUe Boc s'y rendait par l'entrée'principale donnant sur le chemin.

Une barrière vermoulue, scellée à des piliers croulants, s'ouvrait sur une cour pleine d'herbe, au fond de laquelle s'élevait la maison. A gauche, une grange et des étables, puis une porte à claire-voie par laquelleon apercevait dans une prairie les silhouttes tourmentées d'arbres fruitiers en plein vent. A droite, au milieu d'un mur dégradé, se trouvait la porte du jardin. Entre les deux fenêtres du rez-de-chaussée, sous un énorme rosier, il y avait un banc rustique; au-dessus de l'entrée, des sculptures mutilées représentant deux colombes entourées de guirlandes, avec des carquois et des cœurs enflammés. Sur le toit de beaux pigeons roucoulaient, et dans l'herbe de la cour se pavanaient une douzaine de poules.

Aussitôt que la barrière eût grincé sur ses gonds, une épaisse figure encadrée de favoris se colla aux vitres d'une des fenêtres. Lucie, en même temps, venait à la rencontre de M,le Boc et l'introduisit dans la maison.

On était déjà levé pour la recevoir, et à peine avait-elle franchi la porte, queMme Berlin, s'emparant de sa main, la conduisait à une chaise préparée pour elle au coin du feu, tandis que M. Bertin la saluait d'un formidable :

3i UN MARIAGE SCANDALEUX.

Bonjour, ma voisine ! et que la malade, se soulevant sur son fauteuil, tournait vers la visiteuse sa figure enfiévrée, animée d'un pâle sourire.

— Voulez-vous bien vous asseoir tout de suite, mademoiselle Clarisse. Pauvre petite ! Et comment êtes-vous? Attendez que j'arrange cet oreiller. Votis êtes toujours bien portant, vous, monsieur Berlin, car on vous achèterait de la santé. Et vous, madame, toujours tourmentée, toujours ennuyée à cause de cetle chère malade ! Que voulez-vous? Ne faut-il pas se résigner à la volonté de Dieu? C'est une épreuve, elle passera !...

— Mais asseyez-vous donc, mademoiselle Boc ; et qu'êtes- vous devenue? on ne vous voyait plus.

— Vous m'aviez oubliée, dit la malade en prenant un air câlin.

A voir tant d'empressement pour une vieille femme sotte et vulgaire, on pouvait comprendre combien cette famille était dénuée de toute distraction. Quant à sa pauvreté, le plancher disjoint, le papier en lambeaux, la boiserie vermoulue et trouée, en disaient assez. Mais l'ordre et la propreté luttaient contre ces ruines. A défaut de papier semblable à éelui de la tenture, qui d'ailleurs n'avait plus ni couleur ni dessin, on avait collé au-dessus de la boiserie des bandes de papier bleu en guise d'une large bordure. Sur la vaste cheminée de pierre, enguirlandée de sculptures, des4asses de porcelaine peinte se miraient dans une glace fêlée au cadre doré. Un buffet à deux corps en noyer ciré, des chaises de paille, une table à pieds tournés, une pendule à poids enfermée dans sa gaîne vernie, tel était l'ameublement, outre qu'au fond de la chambre une alcôve garnie de rideaux à franges, relevés par des patères, laissait voir deux lits à la duchesse en daipas fané, lesquels, disait souvent Mne Bertin, avaient coûté bien cher dans le temps.

UN MÀ&IAGE SCANDALEUX. g 3

— Je serais venue plus tôt, mes voisins, dit Mlle Boc en mettant ses pieds sur les Usons, autour desquels bouillaient deux pots et une cafetière, sans cette petite créature qui me ravage le tempérament , C'est les sept péchés capitaux! Elle me fait dénaître! Imaginez-vous... . ,

— Mademoiselle Boc, interrompit Lucie qui s'était mise à broder auprès de la fenêtre, vous m'aviez promis une grande nouvelle.

— On vous la dira, petite curieuse ! mais vous êtes bien pressée.

— Vous le seriez encore plus que moi, mademoiselle Boc, si vous n'étiez pas sur le chapitre de Francilie ; mais laissez-la un peu ; voyez, tout le monde attend.

En effet, au mot de nouvelle, une expression d'agréable surprise avait éclairé les visages, et l'attente devenait plus vive à chaque seconde.

— Allons, voisine, allons; dites-nous ça, demanda M. Berlin.

— Qu'est-ce que ça peut-être, ma chère demoiselle, articula Mme Bertin, qui, malgré sa figure élégiaque et son air ab«orbévu'était pas étrangère aux plaisirs du commérage.

— Oh ! vraiment, dit la malade, vous nous apportez une nouvelle? et qu'est-ce que ça peut-être, mademoiselle Boc?

— Elle va nous faire languir sans pitié, reprit gaiement Lucie qui, toujours penchée sur les vitres où s'éteignaient les dernières lueurs du jour, tirait l'aiguille sans relâche.

— Vous vous arrachez les yeux, ma mignonne, lui dit M,to Boc.

— Ne vous occupez pas demoi,lui réponditla jeune fille.

— Eh bien 1 non, puisque ce n'est pas de vous qu'il s'agit, mais de votre cousine.

— Ah!ah!d'Aurélie!Ah!

Une ombre de vague inquiétude assombrit les visages.

— Eh bien? demanda M. Berlin.

— Ëh bien? répéta Clarisse avec un peu d'effort.

— ;Eh bien! elle se marie décidément avec l'ingénieur. Il se lit un moment de silence.

— Ah! est-ce bien sûr demanda M. Bertin d'une voix quelque peu enrouée.

— Parfaitement, mon voisin. Tout à l'heure, Mme Bourdon et M,le Aurélie ont passé sur la place, devant ma fenêtre, dans la voiture de M. Gavel.

— Avec lui?

— Sans doute ! il conduisait.

— Eh ! eh !

— En effet, dit Mme Bertin, de la voix aigre et sèche qu'elle avait quelquefois, lorsqu'il s'agit d'une femme si sévère sur les convenances qu'est Mm9 Bourdon, cela peut s'appeler une preuve. Oui..., certainement..., répétaitelle machinalement en regardant Clarisse, dont les pommettes devenues écarlales contrastaient avec son teint livide.

Lucie, quittant doucement sa place, alla faire un verre d'eau sucrée, mêlée de fleurs d'oranger, qu'elle remit à sa sœur.

— Aurélie se marie bien jeune ! dit M. Bertin en allant et venant dans la chambre.

— Bien jeune! vous n'y pensez pas, mon voisin. N'at-elle pas dix-huit ans? Je voudrais savoir combien de partis elle a déjà refusés! Oh! des filles riches comme cela, on n'attend pas longtemps à les marier.

— M. Gavel est riche aussi?

— Je crois bien ! Sa place d'abord est de six mille francs, et puis son père, le sous-préfet de l'arrondissement, a une très-belle fortune, d'autant que sa femme,

une demoiselle Marsis, de Vandœuvre, vous savez, lui a bien apporté près de cpnt -mille francs; et M. Ferdinand Gavel n'a qu'une sœur. Oh ! c'est un brillant mariage ! Ils feront flores à Poitiers.

— Grand bien leur fasse, dit M. Bertin, d'une voix rauqae. Je suis content que Bourdon établisse bien sa fille.

— Aurons-nous une belle noce ! reprit MUe Boc. Oh ! pour moi, je n'ai pas droit d'y être invitée, mais probablement que vous y serez.

— 11 ferait beau voir qu'Aurélie n'eût pas ses cousines à sa noce, fit Mme Bertin.

— Ça ne serait pas la faute de M. Bourdon, ma chère dame; mais sa femme est si... vous savez... Assurément, c'est une aimable femme, et je l'estime beaucoup, mais elle est comme ça, un peu trop... grande. Par exemple, j'ai trouvé ça bien extraordinaire, l'autre jour, quand elle a dit à M. Gavel que vous étiez des parents éloignés.

— Des parents éloignés ! s'écria M. Bertin en faisant un bond dans la chambre.

— Oh! mais voilà qui est de toute indignité ! exclama sa femme. Je croyais que Mme Bourdon avait de plus nobles sentiments et plus de respect pour le sang de nos ancêtres.

— Elle a dit cela, cette s... pimbêche ! Ah ! bien, je lui arrangerai joliment son orgueil, moi. Des parents éloignés ! Comme si notre grand'-père n'était pas le sien. Maj>arole d'honneur! ça ne se passera pas comme ça; et puisqu'elle met les choses sur ce pied entre nous...

— Grand Dieu ! monsieur Bertin, dit la vieille fille inquiète, si j'avais su que vous le prendriez comme ça...

— El comment pourrait-on le prendre, ma chère demoiselle? interrompit aigrement Mme Bertin.

— Sans doute î sans doute ! Mais promettez-moi de n'en point parler, mon cher monsieur, ni vous, ma chère

dame. Vous ne voudriez pas rtie faire cette peine-là, n'est-ce pas? Moi qui vous dis tout, moi qui ait tant de confiance en vous !

— C'est impossible, voyez-vous, reprit M. Berlin; quand j'ai quelque chose sur le cœur...

— Allons donc, mon cher voisin, vous ne voudriez pourtant pas vous brouiller avec la maison Bourdon?

— Et pourquoi? réplique M. Berlin d'une voix tonnante. Est-ce que vous croyez que je n'oserais pas?

— Si c'est, reprend sa femme, parce qu'elle fait cadeau tous les ans à mes filles de deux méchantes robes d'indienne, tandis qu Aurélie n'a que des robes de soie... on n'y perdrait pas tant !

— Mes chers voisins, s'écria MIIe Boc éperdue, je vous

en conjure! écoutez un peu la raison C'est une femme

d'un grand ton, vous savez, que Mme Bourdon, et à qui l'on est bien obligé de passer quelque chose. Moi, je sais bien ce que j'en pense, allez ! et voyez, je suis comme vous, ce mot-là m'a fait de la peine; mais on est obligé de se contraindre; il faut en prendre et en laisser. Entre nous soit dit, si l'on n'avait pas sa maison à Chavagny pour s'amuser un peu et ses dîners du dimanche...

— Ses dîners me pèsent sur l'estomac, tout comme son grand ton, s'écria de nouveau M. Berlin. Je me moque de tout ça, et je ne remets plus les pieds chez elle, ou ce sera pour lui dire son fait.

— Mesdemoiselles, ne trouvez-vous pas?... dit la Boc en se tournant vers les jeunes filles.

— Il y a longtemps que je connais ma tante, répond Lucie froidement.

— Si le mot est vrai, ma tante serait inexcusable, dit Ciarisse avec chagrin. *

— Comment! si c'est vrai, mademoiselleClarisse!... quand je vous dis...

UN MAIUAGE SCANDALEUX. 3 7

Elle s'arrête mécontente, mais n'osant renouveler son accusation, de peur de renouveler la colère de M. Berlin.

— Papa, reprend Lucie, tout ce bruit fait mal à Clarisse, laissons M"* Bourdon. Tu sais que mon oncle nous aime.

— C'est vrai ! c'est vrai ! Lui, c'est un bon diable, aussi je veux m'en plaindre à lui.

— Ce serait lui faire de la peine, cher père, et vouloir brouiller leur ménage. Il me semble qu'il serait plusdigne à nous de mépriser celte injure.

— Vous parlez comme un oracle, mademoiselle Lucie ; vrai, vous êtes la sagesse môme, ma chère enfant. Eh ! mon Dieu! oui, voyez-vous, le pardon des injures, c'est notre devoir; c'est par là que nous pouvons nous rendre agréables à Dieu. Vous avez réellement une grande sagesse, ma mignonne.

— Je sais, dit malignement Lucie, qu'il ne faut point en vouloir à son prochain, ni médire de lui.

— Ta, ta, ta, ta!... fit M. Bertin en s'asseyant près du feu, où il se mit à tisonner brusquement. Mais il ne dil plus rien, et sa femme se taisait aussi.

Le sentiment de leur dépendance et de leur pauvreté, un moment écarté par l'indignation, avait repris sans doute possession de leur âme. M1Ie Boc se hâla de détourner la conversation.

— Quelles superbes choses vous faites! s'écria-t-elle en saisissant la broderie que Lucie tenait encore dans sa main. Où avez-vous pris ce joli dessin-là?

— Dans le journal d'Aurélie, mademoiselle.

— Vous êtes adroite comme une fée !

— Elle Test réellement, dit Mme Bertin. Vous ne sauriez croire tout ce qu'elle sait faire. Mme Bourdon ne vous en dira rien, mais Lucie lui a détaché une robe de soie l'autre jour, ainsi qu'une écharpe h Aurélie. Ces dames

ne craignent pas d'employer son temps. Et ma robe jaune, vous la connaissez bien, ma robe jaune d'alépine, Lucie l'a défaite, lavée et repassée, ainsi que la robe de mérinos vert de Clarisse et la sienne, et à présent les voilà neuves toutes les trois, prêtes à mettre et aussi bien faites quesi elles sortaient de chez la couturière. Oui, cette petite fait tout ce qu'elle veut de ses mains. Elle ne tient pas de moi. Hélas! j'avais été élevée pour une autre fortune I Les décrets de la Providence

— Lucie ! interrompit M. Bertin qui n'écoutait jamais les tirades de sa femme, savez-vous combien elle a âlétats? Il se mit à compter sur ses doigts avec un plaisir d'enfant : cuisinière, modiste, repasseuse, couturière, tailleur, ménagère, jardinière, sept, sans compter ceux que j'oublie.

— C'est un ange! ditMUe Boc. Mais où est-elle donc?

— Ah ! c'est son heure de sortie, répondit M. Bertin. Quand on n'y voit plus à travailler, comme ça, entre chien et loup, elle va faire quelque visite dans le bourg, ou bien une promenade dans les environs.

Lucie avait quitté la maison, parce qu'elle se sentait mal à l'aise, et parce.qu'il s'agitait en elle des pensées qui avaient besoin de solitude.

Elle avait le cœur serré, la tête en feu. Qu'ai-je donc? se demanda-t-elle. Elle ne le sentait qu'assez confusément, et, toute songeuse^ le front penché, elle descendit à petits pas jusqu'au fond de la prairie, oh l'herbe humide mouillait, sans qu'elle y prît garde, ses petits pieds mal chaussés.

Jusqu'à ce jour, bien qu'elle eût vingt ans, Lucie n'avait pas sondé sa destinée. Simple de cœur, et élevée dans celte simplicité de la campagne que ceux-mémes qui l'ont connue ne peuvent plus comprendre de souvenir, elle avait pris, sans compter, les jours et les ans, at-

UN Vi-MAGE SCANDALEUX. 39

tendant un avenir lointain d'amour et de mariage, comme un héritier présomptif sa couronne, et ne s'avisant pas que ee lointain, se rapprochant de jour en jour, aurait dû se montrer enfin présent et réel.

Elles étaient trois jeunes demoiselles à Chavagny, et, bien que Clarisse eût plus de vingt-six ans, Lucie vingt et dix-huit seulement Aurélie, tant que Tune d'elles ne se mariait point, la question dut mariage n'était pas posée, pour ainsi dire, et ce qui menaçait confusément ne s'affirmait pas d'une manière si arrogante et si cruelle. Mais le mariage d' Aurélie n'était-il pas pour Clarisse et pour Lucie la révélation des arrêts du sort? Clarisse avait -atteint vingt-sis ans sans qu'un mot d'amour eut été murmuré à son oreille, et sans que l'ombre d'un prétendant eût été entrevue sur l'humide seuil des Berlin. Le sort de l'aînée indiquait donc assez clairement la destinée de la cadette, et cette parole de M,le Boc revint au souvenir de Lucie : Les filles riches n'attendent pas longtemps à se marier.

— Je ne me marierai donc point, moi! se dit-elle. Que ferai-je alors ! MUe Boc lui apparut comme le type futur de sa propre existence; elle frémit d'horreur. Alors, comme on sonde de l'œil un précipice, elle creusa par la pensée tous les détails de cette vie sans amour, sans gaieté, sans intérêt, sans considération, sans appui, sans bonheur. — Quoi ! se dit-elle, l'avenir, qui distribue la vie aux hommes, n'apportera jamais rien pour moi! Rien que des jours, rien que des heures toujours semblables! Et quand seulement je me sens prête à vivre, déjà la vie serait finie pour moi ! Vivre sans but !... Elle se sentit pénétrée d'épouvante, son cœur se brisa, et elle se mit à pleurer abondamment.

Elle pleura longtemps. La nuit s'était faite. De grands nuages gris passaient sur le croissant de la lune qui jetait

à peine une lueur crépusculaire, et le fond de la prairie, où Lucie se trouvait, s'emplissait de plus en plus d'ombre et de silence. On entendait dans le village des portes s'ouvrir et se fermer, les gens rentraient de l'ouvrage, et le pas régulier de leurs sabots retentissait en haut dans le chemin. Les petits bergers qui revenaient, montés sur leur jument poulinière, chantaient le Dérélo sur un ton aigu, tandis que les chiens des fermes éloignées répondaient par de longs hurlements aux aboiements des chiens du village.

En écoutant ces rumeurs, une autre amertume s'éveilla chez la jeune fille. Elle pensa qu'aux noces, elle et Clarisse paraîtraient dans l'humiliation de leur défaite pour orner le triomphe d'Aurélie. Certainement alors, telle ou telle commère ne manquerait pas de dire : Et MUM Berlin? Il serait grandement temps qu'elles se mariassent, elles aussi ! A quoi quelque loustic du village répondrait par des quolibets. En vain la pauvre enfant se disait-elle que cela était misérable, les souffrances de l'amourpropre lui rendirent plus amères les tristesses de l'avenir.

Il était bien temps de rentrer; sans doute on l'attendait chez elle. Au village tous les bruits avaient cessé, et la nuit était sombre, car de grands nuages noirs avaient couvert le pâle croissant. On apercevait seulement de chez la mère Françoise, en haut de la prairie, une lumière qui scintillait au ras du sol comme un feu follet.

Mais elle ne pouvait rentrer ainsi tout éplorée, et ses larmes coulaient toujours. Il y a dans la jeunesse des heures solennelles, époques de l'intelligence, où certaines illusions, derniers langes de l'enfance, derniers voiles du berceau, se déchirent tout à coup. Lucie se trouvait en ce moment sous l'empire d'une crise qu'elle eût dû, à ce

qu'il semble, subir plus tôt; mais la logique des impressions est science encore inconnue, et Ton ne sait pourquoi nous frappe aujourd'hui profondément et nous éclaire la vie, telle chose que jusqu'ici nous n'avions pas comprise el qui nous avait laissé iroid.

Lucie restait donc là frissonnante sous la fraîcheur pénétrante du soir. De temps en temps elle essuyait ses yeux et livrait à l'air son visage, aûn d'effacer les traces brûlantes de ses larmes. Mais toujours quelque amère pensée recommençait à les faire couler. Elle voulut se distraire par les souvenirs dont ces lieux étaient remplis pour elle. Celte ombre élancée là-bas, c'est le peuplier de la fontaine au bord de laquelle souvent, les dimanches d'été, elle va s'asseoir, un livre à la main, sur une pierre moussue, dans l'épaisseur de la double haie d'églantiers. Là, immobile, tournant doucement les pages, elle a vu de petits oiseaux venir boire et se baigner en secouant leurs ailes dans l'eau. Quelquefois elle entendait au-dessus de sa tête leurs petits pas sur les branches el leurs gazouillements. Un jour, un moineau curieux, traversant la voûte de feuillage, était venu près d'elle; mais quand ses yeux eurent rencontré ceux de Lucie, vite il s'envola en poussant un cri. Que d'heures elle avait passées là, occupée des amours de Grandisson, de Paméla ou de Zaïre ! Oh ! mais qu'ils sont menteurs ces romans qui prétendent qu'une fille pauvre peut être aimée ! Cette pensée provoqua ses larmes de nouveau.

A l'aspect d'un vieux pommier dont la silhouette décharnée se dessinait dans le crépuscule, elle s'efforça de rappeler de joyeux souvenirs d'enfance. Elle avait jouésouvent sous cet arbre avec ses jeunes amies et les deux fils de la mère Françoise. Il formait une salle magnifique, à voûte et à plancher de verdure, où le soleil semait des losanges d'or. On grimpait dans l'arbre pour

de sabots, mam'zelle, à ce qu'il me semble. Pour sûr, vous avez les pieds mouillés?

— C'est vrai, j'ai oublié mes sabots.

— Je cours vous les chercher, 0iam'zelle Lucie.

— Merci, mais c'est inutile à présent. •

— Non point, mam'zelle, la prée est large, et vous auriez le temps de vous enrhumer tout à fait. Tenez, votre voix est déjà tout enrouée. Et la rigole au coin du jardin, qui pour sûr est débordée, comment la passeriezvous ?

Sans attendre un consentement, le jeune paysan, qui craignait l'humidité pour Lucie, quitta ses sabots afin d'aller plus vite et partit comme un trait.

— Il est toujours bon ! se dit la jeune fille. Jamais Gustave ni aucun autre n'a eu tant d'attention pour moi que ce pauvre Michel. Maintenant nous ne pouvons plus éire amis. Lui, heureusement, il a de nouveaux plaisirs; moi, je n'ai grandi que pour atteindre la douleur et la solitude.

Au bout d'un instant elle rencontra Michel qui revenait avec les sabots.

— Je n'ai vu personne, dit-il. La porte était ouverte, et il y avait plusieurs paires de sabots dans le corridor. Mais en tâtant j'ai pris les plus petits. C'est bien ça, coniinuat-il en s'agenouillant dans l'herbe pour mettre lui-même la rustique chaussure aux pieds de Lucie. A présent, bonsoir, mam'zelle, et au revoir.

Lucie trouva la maison toute dérangée pendant son absence. Mme Bertin essayait, en gémissant, de préparer le souper ; mais elle brouillait tout, ne trouvait pas ce qui était nécessaire, et^ répétait à chaque instant: — Vraiment, je ne sais pas où peut être Lucie ! M, Berlin était allé sur le chemin du village, espérant la rencontrer. Au coin du feu retentissait plus sèche et plus fréquente la toux de

IW MARIAGE SCANDALEUX. A 5

Clarisse. Lucie, à peine entrée, se mit à l'œuvre, trouva tout de suite ce qu'on cherchait, acheva ce qui restait h faire, et bientôt la famille, assise autour de la table, attaquait une soupe à l'oignon accompagnée d'un plat de pommes de terre. Près de Clarisse, il y avait un petit flacon de vin rouge. Les autres buvaient de la piquette.

Était-ce la maigreur de ce repas qui rendait silencieux les convives ? Non, sans doute ; car ils mangeaient sans ' dédain, et môme avec appétit, en gens habitués à pareille chère. M. Bertin fit seulement celte observation sur le menu du repas :

— Je croyais que c'était aujourd'hui les haricots.

— Non, papa, c'est pour demain.

— Rouges ou blancs ?

— C'étaient des blancs, la dernière fois, ditMme Berlin.

— Alors, papa, ce sera des rouges.

— Oh ! reprit Mm* Bertin avec un accent d'amertume, nous pouvons varier beaucoup notre ordinaire, car nous en avons aussi des jaunes.

— Hé ! hé ! hé ! fit M. Bertin en riant très-fort.

Les trois femmes firent semblant de sourire. Elles s'efforçaient aussi de parler un peu, mais la conversation était si languissante que M. Bertin dit, en se levant de table : — Vous êtes gaies comme un enterrement, ce soir. Ma foi ! moi, je vais un moment chezTourGn. C'était leur voisin, le tailleur, bien connu dans tout Chavagny pour une fine mouche, et aussi pour avoir la langue si pointue qu'elle piquait tout le monde. Sa femme ne lui en cédait guère, bien qu'elle fit la dévote et la sucrée avec Mlle Boc et avec M. le curé. Quant à M. Bertin, il ne pouvait avoir de l'ennui tout au plus qu'un quart d'heure, car c'était un homme d'un bon caractère et content de peu, mais qui n'en pensait guère plus long qu'un enfant Les paysans de Chavagny l'aimaient assez, mais en

faisaient peu de cas, d'abord parce qu'il causait trop avec eux, puis parce qu'il était pauvre, et enfin parce qu'on trouvait pourtant extraordinaire qu'il ne fît rien d'un bout de Tan à l'autre ni de son esprit ni de ses wmins.

A la veillée, quand M"e Berlin et ses filles se furent assises, pour coudre et broder, autour d'une chawdelle posée sur une petite table, après un long silence :

— Lucie, dit la mère, ne pénses-tu pas que vos robes de percale blanche, bien repassées, pourraient être de mise aux noces de ta cousine ?

— Je ne crois pas, maman; on n'y verra sans «doute que des robes de soie.

— Oui; mais pour des jeunes filles, la simplicité n'estelle pas ce qui sied le mieux? Étant demoiselles d'honneur, vous mettriez des fleurs dans vos cheveux, ce qui vous permettrait de vous passer de chapeau.

— Je crois que cela ne se fait plus, maman*

— Oh ! la mode ne s'occupe que d'occasionner de la dépense. Mais pourtant, à la campagne... qu'en pensestu, Clarisse ?

— Il vaudrait mieux ne pas y aller, maman.

— ^ï I par exemple, vous qui n'avez jamais de distractions, ce serait un peu fort, si vous manquiez celle-là 1 Il faut pourtant se montrer un peu. Gomme tu as Pair sombre, ce soir, Clarisse 1

— Maman, c'est que j'ai mal à la tête. Je ne veillerai pas davantage.

Elle alla se coucher. Deux heures après, quand Lucie à son tour entra dans la chambre où elles partageaient le même lit, elle trouva Clarisse éveillée de façon à montrer qu'elle n'avait pas dormi, et brûlée d'une fièvre ardente. Lucie lui donna quelques soins et se coucha près d'elle ; puis elles restèrent silencieuses l'une et l'autre. Mais Lucie crut entendre plus d'une fois soupirer sa sœur.

Alors une pensée cruelle lui vint à l'esprit : Clarisse, autrefois si forte et si fraîche, n'était-ce pas l'ennui d'une vie sans espoir qui la tuait lentement? Lucie faillit se jeter dans ses bras et la serrer en pleurant sur son cœur; mais quelque doute la retint, et puis Clarisse était fière et peu expansive.

Après une assez longue insomnie, Lucie ne s'endormit que pour tomber dans des rêves pénibles. Elle se voyait avec sa sœur, couchée dans un cercueil paré de roses blanches. Du milieu de la foule nombreuse sortait Aurélie en robe de mariée, qui d'un geste plein d'élégance leur jetait de l'eau bénite, en relevant sa robe et en prenant garde de mouiller ses gants. Michel vint ensuite ; il apportait les sabots de Lucie, et, après les lui avoir chaussés, H dit, en la prenant par la main : — Levez-vous et marchez I Mais Lucie ne le pouvait, parce que Mu* Boc, debout, au pied du cercueil, le bras étendu comme une pylhonisse, Ty maintenait d'un geste formidable, en môme temps qu'elle disait à l'assistance d'un ton larmoyant : — Pauvre petite! quel dommage! elle m'eût succédé au bureau de tabac !

Le lendemain était un dimanche. Mme Bertin ayant mis sa robe jaune, et ses filles les robes de mérinos vert, neuves une seconde fois, toutes trois, coiffées de chapeaux rajeunis aussi par Lucie, partirent après déjeuner pour l'église, où se rendaient detous côtés, appelés par le chant des cloches, les habitants de Chavagny et des villages environnants. Partout sur les chemins gens endimanchés : filles en cornettes blanches et en capes bleues, avec des tabliers rouges, bleus ou verts ; vieux paysans guêtres, en veste de bure, la tête ombragée du feutre noir, à côté de jeunes hommes pimpantset farauds, en blouses de coton bleue brodées sur les coutures, et coiffés d'un chapeau de paille entouré d'un ruban. Ces vives couleurs, cet air de fête, s'arrangeaient à merveille avec la nouvelle verdure, les premières Heurs et le gai soleil.

L'église de Chavagny date du quatorzième siècle, comme le témoigne son porche aux monstres grimaçants, qu'habitent sans peur les hirondelles. Elle est vaste et partagée en deux nefs, mais le chœur seulement et une partie du transept sont voûtés : de sorte que l'hiver, la pluie, pénétrant à travers la toiture, forme de petites mares sur les

pavés creux des nefs, ou que la neige, finement tamisée, blanchit les fidèles agenouillés. Mais heureusement tous les notables de la commune ont pu ranger leurs bancs sous la voûte.

Mme* Berlin venaient de se placer dans le leur, quand un mouvement de la foule attira leurs regards vers la porte de l'église. La famille Bourdon entrait, accompagnée d'un jeune homme dont la présence inattendue exbitait cette curiosilé. Clarisse et Lucie n'avaient pas encore rencontré M. Gavel, mais elles ne doutèrent pas que ce ne fût lui, et leurs yeux avides se fixèrent devant elles à la place où il allait passer. Bientôt l'harmonieux froissement de deux robes de soie se fit entendre, et derrière MmM Bourdon, près de leur oncle, Lucie et Clarisse aperçurent le prétendu de leur cousine.

D'un mouvement pareil, après qu'il eut passé, les deux jeunes filles baissèrent la tôle, comme pour s'absorber dans la prière. A l'aspect de ce jeune homme beau comme un héros de roman, fier, élégant, et qui réalisa tout à coup devant elles un idéal supérieur h celui qu'elles avaient rêvé, plus le bonheur d'Aurélie leur parut grand, plus leur misère leur sembla profonde. Ainsi recueillies en apparence, durant tout l'office elles ne s'occupèrent que d'apaiser leur agitation intérieure, en cherchant, selon l'idée chrétienne, à se détacher de la terre.

Elles s'y efforçaient naïvement, sans songer que les ascètes au désert avaient encore à combattre, et qu'elles, pauvres filles, plongées dans un village au milieu des plus petites misères de la civilisation, elles devaient lutter non-seulement contre leurs aspirations les plus légitimes, mais aussi contre la pression constante de l'exemple cl de l'opinion.

Par un accord tacite, Mme* Bertin restèrent dans l'église jusqu'après le départ de la famille Bourdon, et ne répon-

dirent que par un salut à la muette invitation de leurs parentes, qu'elles accompagnaient d'habitude. Le bel ingénieur les intimidait.

Il y a toujours foule sur la petite place de l'église après l'office. Les gens du bourg et ceux des villages s'y mêlent ; on s'y embrasse joue sur joue avec de grands compliments, et c'est là qu'entre amis on s'invite à venir boire chopine au cabaret, ou qu'on engage sa cousine à faire collation entre messe et vêpres.

■ — Te Toilà ? dit Lucie, en embrassant une jeune paysanne des plus élégantes, et dont la figure gentille avait un petit air modeste et composé, te voilà, ma bonne Gène (Geneviève), peux-tu nous donner quelques heures ? Ta mère, va-t-elle mieux ?

— Toujours la même chose, mam'zeile Lucie. Elle mange et dort, mais ne sent point ses jambes et ne peut supporter le jour. Elle parle de m'envoyer à Sainte-Radégonde de Poitiers pour faire un vœu. Mon pauvre père est toujours bien triste. Que voulez-vous? Tenez, parlons d'autre chose. Vous allez donc avoir un nouveau parent, mesdames, à ce qu'on dit. Comment le trouvez-vous ?

— Très-bien ! répondit Clarisse avec effort.

— Il paraît très-bien, dit Lucie.

— ïl me représente le chevalier de Valmont , dit Mme Berlin.

— Ou Lovelace, reprit Lucie en riant.

La petite paysanne paraissait au courant de cette littérature.

— Vous n'êtes pas bonne, dit-elle à Lucie.

— C'est vrai, chère Gène, mais je ne dis cela qu'en plaisantant ; car je suis persuadée que mon oncle et ma tante ont choisi mieux qu'un Lovelace.

— Et vous avez raison de ne point parler de votre cousine, dit Gène, car pour sûr ça n'est pas elle qui a choisi.

UN MAHIAGE SCANDALEUX. 51

— Au moins n'a-t-elle pas à se plaindre, répondit Mme Bertin, que les avantages extérieurs captivaient tout aussitôt.

— Après tout, ce n'est qu'un bruit, objecta Clarisse.

— Oh ! c'est bien sûr, mam'zelle , du moment que MŒC Bourdon le reçoit dans son banc devant tout le monde.

— Clarisse est fatigua de rester debout, dit la mère, allons tout de suite chez MM0 Bourdon.

— Pour moi, dit Lucie, j'emmène Gène à la maison..

— Non, mam'zelle Lucie, une autre fois ; ma mère est trop malade aujourd'hui. Je vous accompagnerai seulement jusqu'au logis.

Gène et Lucie, se donnant le bras, se mirent à marcher, en causant intimement à demi-voix. Mmo Bertin les suivait avec Clarisse, qui tremblait de fièvre sous son manteau, mais qui pour rien au monde n'eût manqué chez sa tante au dîner du dimanche. Cette pauvre fille avait le goût du monde et la passion du luxe. Tout ce qu'elle voyait chez sa tante l'émerveillait;' tout ce qui faisait partie de ce sanctuaire était respectable, beau et bon à ses yeux, et elle copiait de son mieux les manières de Mm* Bourdon.. Peut-ôtre avait-elle provoqué la maladie de poitrine dont elle se mourait en se serrant dans son corset outre mesure, parce qu'elle avait la taille épaisse.

Gène et Lucie atteignaient l'avenue de marronniers qui mène au logis, quand deux jeunes hommes passèrent près d'elles en les saluant. L'un d'eux, grand et bien fait, qui portait la blouse bleue et le chapeau de paille, costume ordinaire des paysans, avait une ligure remarquable, non tant par la beauté de ses traits, un peu forts, que par une expression frappante d'intelligence^ de noblesse et de vivacité. L'autre, assez vulgaire, avait un costume rare dans ces campagnes. C'était une livrée bleue bordée de

jaune, avec gants blancs et casquette galonnée. Mne Bertin jetait un regard moqueur à son amie, quand elle s'aperçut que le visage de Gène était couvert de rougeur.

— Eh bien! qu'y a-t-il? demanda-t-eîle, quand les deux jeunes gens eurent passé.

— Moi? dit Gène en rougissant un peu plus, je ris comme vous de ce pauvre Isidore qui est d'un si sot orgueil. Depuis qu'il est chez M. de Parmaillan, il n'a pas eu de repos qu'il n'ait échangé Ja place de jardinier contre celle de laquais, et le voilà qui se promène à présent dans tout Chavagny, fier comme un dindon sous sa livrée.

— Mais, s'écria Lucie, c'est donc son frère, c'est Michel qui est avec lui?

— Quoi ! vous ne le reconnaissiez pas, mam'zelle Lucie?

— Je me demandais quel était ce beau garçon, et je le reconnaissais sans pouvoir le nommer. Comme il a changé! comme il a grandi!

— C'est-il possible que vous ne l'ayez pas vu depuis si longtemps, mam'zelle Lucie? A la vérité, il vient dépasser trois ans à Château-Bernier.

— Non; je ne le voyais pas. Je crois qu'il venait rarement chez sa mère, peut-être à Pâques ou à Noël seulement. Puis, lu sais, du moment où nous n'avons plus été camarades, quand maman a prétendu que j'étais trop grande pour continuer de jouer avec eux, et depuis que tu es allée, toi, demeurer aux Tubleries, je n'ai plus reçu Michel que de temps en temps. Pourtant nous nous sommes rencontrés hier, mais je ne l'ai pas vu, parce qu'il faisait nuit, et il m'a témoigné beaucoup de souvenir et d'amitié; moi, le croirais-tu? je l'ai reconnu tout de suite à la voix.

— C'est vrai que sa voix n'a pas changé, ni son cœur non plus, mam'zelle Lucie, car il est toujours brave et

bon, et vous ne le verrez pas comme les aut' gars du village, qui sont bien les plus risiblesdu monde, faire le faraud et le fendant. C'est pas lui qui porterait la livrée comme Isidore. Voyez- vous, ce qui lui fait envie, à lui, c'est les vraies belles et bonnes choses, et ce n'est rien que pour ça qu'il voudrait n'être pas paysan.

— Sais-tu que tu es enthousiaste de Michel, dit en souriant Lucie.

Gène rougit encore.

— Allons! ne vous moquez pas de moi, dit-elle d'un ton suppliant. Michel est venu nous voir deux fois depuis qu'il est de retour, mais il ne m'a rien dit que d'honnête et d'amical. Savez-vous, mam'zelle Lucie, pourquoi il a quitté Châleau-Bernier. C'est toute une histoire.

— Je ne la sais pas, répondit Lucie, mais tu me la diras une autre fois, car voici maman et Clarisse tout au bout de l'avenue, et j'aurai peine à les rejoindre pour ne pas faire mon entrée toute seule. Adieu, chère bonne.

. Elle sauta au cou de Gène, l'embrassa tendrement, cl, relevant autour d'elle sa robe et son manteau, elle se mit à courir sous les. grands marronniers avec une rapidité pleine de grâce et de force, due à sa souplesse naturelle autant qu'à ses habitudes champêtres.

On entrait par une largegrille dans la cour de M. Bourdon, cour vaste et entièrement sablée, à l'exception dès quatre angles et d'un rond-point. Les angles étaient remplis par des massifs d'arbres verts que bordait une ceinture des fleurs de la saison. Quant au rond-point, c'était une de ces merveilles qui renommaient la propriété de M. Bourdon. Au milieu, des orangers, des lauriers -roses et des myrtes s'élançaient chargés de fleurs. Puis venait un cercle épais de rhododendrons, de camélias, de fougères, au-dessous desquels s'étageaient bruyères, azalées, calcéolaires et jasmins, entourés d'un cordon rampant de

résédas et de verveines; toutes ces plantes avaient été sorties des serres depuis quelques jours, et le soir, dans la crainte des gelées tardives, on jetait sur elles une vaste tente. A gauche, à travers les vitres d'une grande orangerie, éclataient des fruits d'or. A droite s'étendaient les serres, constamment et fortement chauffées, où croissaient en pleine terre, à côté des plantes exotiques les plus rares, une treille, des pêchers et des poiriers qui nouaient déjà leurs fruits. C'était un autre sujet d'émerveillement à Chavagny que ces belles serres, et plus d'un vieillard, l'hiver, de ces vieillards qui vont fagoter misérablement dans les bois, disait en remuant le soir des cendres éteintes dans sa demeure où soufflait le vent: — Si je pouvais tant seulement me blotlir cette nuit dans la serre à M. Bourdon!

Ce n'était jamais sans émotion que Mmes Berlin pénétraient dans les comfortables appartements du logis, si spacieux, si éclairés, d'un luxe, pour elles, si splendide, et tout imprégnés pour leurs sens non blasés des parfums d'une vie supérieure. Lucie était la seule dont la simplicité combattît ces impressions. Ce jour-là, ces dames étaient doublement émues par la pensée qu'elles allaient se trouver en présence de M. Gavel, et Mme Bertin eut besoin de rappeler tout son courage quand la femme de chambre, ouvrant la porte du petit salon, s'eifaça pour la laisser entrer.

Ce petit salon tendu de perse verte avait des rideaux de mousseline blanche; une glace et des bronzes ornaient la cheminée, des tableaux richement encadrés représentaient des sujets religieux. Le meuble était de palissandre.

Le premier regard defe visiteuses rencontra M. Gavel assis entre Aurélie et sa mère près de la cheminée.

Il se leva aussitôt, et elles s'avancèrent éperdues, les

filles saluant de tous côtés pendant que Mm« Bertin faisait en arrière des révérences de cour. Le froid baiser d'Aurélie, qui vint à leur rencontre avec un empressement glacial, masqua un peu le trouble de leur contenance, et cependant l'ingénieur se pinça les lèvres pour ne pas rire.

On recevait souvent chez Mm* Bourdon haute et noble compagnie; mais la famille Bertin n'était jamais invitée que le dimanche.

— Arrivez donc, mes chères? dit Mme Bourdon en se levant à demi du fauteuil où elle était assise, et où bientôt, avec une grâce moelleuse, elle se replongea. Vous étiez bien dévotes aujourd'hui ! Quant à moi, l'éloquence de notre curé m'avait tellement assoupie que je me suis hâtée d'aller me réveiller au grand air.

— Hum ! certainement! oui ! répondit Mme Bertin en grimaçant des sourires; et, s'étant emparée du fauteuil que lui offrait Aurélie, elle s'y établit, roide, les pieds tendus, les mains croisées sur ses genoux, un sourire collé sur le visage, et répondant par monosyllabes, comme une pensionnaire de quinze ans.

Pendant ce temps, Clarisse demandait tout bas à Aurélie des nouvelles de sa santé.

Le ridicule de cette situation fit monter la rougeur de l'impatience au visage de Lucie. Elle surmonta tout à coup sa timidité, leva résolument les yeux sur M. Gavel, et se mêla à la conversation avec un mélange de vivacité et de réserve. Plusieurs fois, elle rencontra le regard de M. Gavel attaché sur elle. Ce regard à la fois perçant et doux la toucha.

— Bientôt il sera notre parent, se dit-elle, notre ami peut-être.

Le peu de toilette qu'avait Lucie lui seyait bien et la rendait élégante. Elle était fort gracieusement coiffée de

ses cheveux bruns nattés; sa robe à corsage plat,. bien faite, dessinait une jolie taille,; des manchettes brodées adoucissaient un peu le ton rouge de ses petites mains, et, sous un coi de mousseline, un beau nœud de ruban rose faisait valoir par un doux contraste la blancheur de son teint mat, légèrement rosé.

La pauvre Clarisse, elle, flétrie par la fièvre et guindée, n'avait rien de cette franche simplicité qui rendait sa jeune sœur profondément attrayante. Elle voulut causer aussi, mais sa phrase s'embarrassa par le soin qu'elle mit à la polir.

Il faut dire queçà et là des locations poitevines échappaient à Lucie, mais elle ne s'en inquiétait pas.

La conversation était du genre le plus facile et le plus commun, c'est-à-dire critique; au moment où elle devint décidément animée, Mme Bourdon conclut par ces mots, car elle était de ces personnes qui ne vont jamais trop loin : — Mais en parlant de l'éloquence de M. le curé, nous ne devons pas oublier les égards dus à son caractère de prêtre.

Mme Bourdon allait assez loin cependant pour entamer profondément les sujets qu'elle effleurait ; mais, comme alors elle ne procédait que par insinuations, demi-mots et réticences, il était aussi difficile de la citer qu'il était facile de la'comprendre. Et puis sa parole, quoique pénétrante, était ouatée de tant d'euphémismes! ses joues fraîches et rebondies, son triple menton si blanc, annonçaient une si bonne femme ! sa bouche en cœur avait tant de finesse 1 tant de grâces félines emmitouffiaient sa personne dodue, qu'on ne s'apercevait point tout d'abord que la chatte avait des griffes, et que cette femme si distinguée débitait parfois d'énormes cancans.

Elle avait une certaine majesté dans son ampleur, bien qu'elle remblât rouler en marchant, et ses yeux

assez grands, mais secs et vitreux, prenaient dans le commandement ou dans la colère une expression formidable.

— Vous vous imaginez peut-être, dit-elle à Gavel, que nous allons passer ainsi la journée. Pas du tout : c'est mon jour de réception, et les personnes les plus notables viennent dîner ce soir avec nous. Nous aurons avec le curé MUe Boc, son amie intime, que vous avez déjà vue.

— Marche donc sur le pied de maman, souffla tout bas Lucie à sa sœur, assise pFès de Mme Berlin ; et Clarisse, allongeant doucement le pied, s'empressa d'arracher sa mère au somnambulisme qui mettait cruellement à l'épreuve la gravité de M. Gavel.

Enchantée d'entendre parler ses filles, Mme Berlin, d'abord, les avait écoutées avec complaisance, en hochant la tôle et en souriant; puis, comparant de nouveau Gavel au chevalier de Valmont, elle se plut à imaginer pour Clarisse et Lucie deux maris semblables. Vous l'eussiez vue mimer la demande, sourire au bonheur des fiancés, pleurer au mariage et presque danser à la noce. Au moment où Clarisse lui marcha sur le pied, déjà, d'une physionomie ravie et avec un mouvement auquel on ne pouvait se méprendre, elle berçait dans des berceaux de soie ses petits-enfajjts. Pauvre femme ! elle avait lu, commenté et relu tant de romans, que, sans doute par compensation aux tristesses de sa vie, elle aimait à se plonger mentalement dans le monde des faits romanesques. Cela était devenu chez elle une habitude involontaire dont on riait à la maison, et que Clarisse était chargée de surveiller en public.

— M"e Boc, dit M. Gavel; un long nez pointu, n'estce pas, madame?

— Eh! que parlez-vous de son nez, cher M. Gavel? n'avez- vous donc point entrevu sa langue? Une vieille fille ! c'est tout dire ; mais celle-ci en vaut deux.

— N'en croyez p^s de mal, Gavel, car elle * vous trouve charmant, dit M. Bourdon, qui entrait. Bonjour, mesdames.

Il serra la main de Mmc Bertin, embrassa Clarisse du bout des lèvres, et déposa sur les joues de Lucie deux baisers fort tendres.

— Eh bien! poursuivit-il, oii donc est Berlin? Je ne l'ai point rencontré sur la place où il cause tous les-dïmanches pendant la messe avec de vieux incrédules comme lui. Pourquoi n'as-tu pas converti ce père-là, ma petite Lucie ?

— Je ne l'essayerai point, répondit-elle en souriant ; je trouve mon père bien comme il est.

— Voilà une fille parfaite ! Mon cher Gavel, vous venez de faire connaissance avec ces dames; je vous présenterai ce soir à M. Berlin... Ah ! le facteur a passé. Voilà des lettres et des journaux qui m'attendent. Vous m'excuserez, mesdames, n'est-ce pas?

Et il se mit à décacheter et à lire, tout en jetant çà et là quelques paroles dans la conversation.

— Notre chemin passera, Gavel, voici une lettre qui me l'annonce. Elle est de notre respectable député au conseil général. 4

— Bien respectable ! dit ironiquement Gavel.

* — Bah ! laissez-le donc. Après tout, ce n'est pas à nous d'en médire.

— C'est qu'il occupe votre place.

— Pas du tout, mon cher, c'est moi qui occupe la sienne, répliqua M. Bourdon à demi-voix. Ne savez-vous pas que régner et gouverner sont deux en ce temps-ci? Mais c'est bien le diable, si l'on s'en tire longtemps au train dont on va. Gutzot tranche du Polignac. Avez-vous lu la dernière séance? Us iront comme cela jusqu'à la fin.

— jusqu'à la fin des siècles, répondit en souriant l'ingénieur : que voulez-vous qui puisse remplacer l'ordre de choses actuel? •

— Oh ! je neveux rien, moi, que Tordre et la stabilité, je vous jure ; et tant que la dynastie d'Orléans en sera la sauvegarde, je voterais pour elle, si j'étais député. Mais il faut être bien habile, quand on ne s'appuie pas sur un principe; oui, mon cher, bien habile! et les doctrinaires ne le sont pas. Qu'en dis-tu, ma helie? demanda -Ul à Lucie.:

— Hélas ! mon oncle, je n'en sais rien..

— le le crois, tu es trop gentille pour cela. Mais voici pourtant un journal qui vous intéressera, mesdemoiselles; ton journal, ma fille, que je te demande pardon de ne pas avoir découvert plus tôt parmi ces brochures. C'est un bulletin des lois qnii n'excitera pas d'opposition, et qui ne vous donnera que des heures agréables. Vraiment, il n'y a que les femmes d'heureuses en ce monde !

— Fais-nous le croire, dit M*00 Bourdon,

— Certainement, puisque votre ambition est d'être aimées, et que vous êtes les plus aimables. N'est-ce pas, ma fille?

— Ce û'est pas à moi qu'il appartient d'en décider, répondit Aurélie en minaudant. Voulez-vous qufir nous examinions mon journal ensemble, mes chères? dit-elle ensuite en s'adressant à ses cousines*

Elles s'assirent toutes les trois autour d'une table ronde chargée de livres et d'albums, oà elles s'extasièrent à demi- voix sur les nouveaux costumes et les beaux patrons de broderies.

— Connaissez>-vous la famille du maire? reprit Mme Bourdon en s'adressant à Gavel. Nous aurons ces dames ce soir.

Son visage souriant éclatait d'ironie.

— Oui, je connais MUe Chérie, répondit Gavel ; une beauté brune aux fortes jambes.

— Comrflent ! Gavel, comment ! vous connaissez les jambes deMUe Perronneau! s'écria M. Bourdon en interrompant la lecture de son journal.

— Attendez un peu, dit Gavel en riant. Voici comment l'ampleur, de ses jambes et la finesse de son langage se révélèrent à moi du môme coup. Au sortir du village, étant dans ma voiture, je la rencontrai dans ce chemin étroit qui précède la ferme des Eues. Elle était à califourchon sur une grosse jument blanche qu'elle fit trotter promptement à grands coups de poings et de talons, en l'appelant... mais il ne m'est pas permis de reproduire celte éloquence dans toute sa verdeur. A l'issue du chemin, elle rangea sa bête, et, me lançant à mon passage une œillade ingénue, elle murmura d'une voix iîûtée ces douces paroles : Bonjour, monsieur l'ingénieur !

Les trois mentons de M"" Bourdon s'agitèrent sous un long rire, et M. Bourdon s'écria :

— Fort bien, mon cher! Alors faites-lui la cour dans l'intérêt de nos chemins, car cette lêle-Ià est pour quelque chose dans l'administration de la commune.

— Serait-elle du conseil municipal? demanda Gavel.

— Pas tout à fait; mais, si elle n'assiste pas aux séances, il ne s'en faut que de l'épaisseur d'une cloison. C'est une fine oreille, et le père Perronneau a coutume de dire qu'elle a l'esprit de deux garçons.

— Oh 1 c'est une fille de tête... capable de. mener plusieurs intrigues d'un coup, dit Mme Bourdon, en adoucissant le ton de sa voix, de manière à n'être entendue que de Gavel. — Du moins, à ce qu'on dit, ajouta-t-elle, avec une suave nonchalance. Ce qu'il y a de charmant, reprit-elle plus haut, c'est le nom dont on les nomme, elle et sa. mère, dans le village. Les paysans, vous le ça-

vez, ont l'habitude de féminiser pour les femmes le nom de famille : Mme-et Mu° Perronneau ont donc beau se vêtir de soie et se couvrir de chaînes d'or, elles ont donc beau redoubler d'orgueil et d'insolence, elles ne seront jamais que les Perronnelles dans la bouche de tout le pays.

Au bout d'une heure de dissertation sur le Journal des demoiselles, Aurélie emmena ses compagnes visiter les serres. Là, toujours parfaite, et répondant à leurs questions avec cet air iïangélique bonté qu'elle empruntait aux héroïnes de son journal, Mlle Bourdon s'occupa symétriquement à confectionner des bouquets bien ronds pour Mmes Berlin et pour sa mère. Tout, dans l'air de cette jeune personne et dans son attitude, disait perpétuellement : Je fais ce qui doit se faire. Certes, elle était irréprochable de la tôle aux pieds, depuis son peigne jusqu'à la semelle de ses bottines, et il n'y avait rien dans son ton qui ne fût noté par les convenances, comme il n'y avait rien dans son langage qui ne fût très-pur, comme il n'y avait rien dans ses paroles ,qtii ne fût un modèle de politesse et de discrétion. Mme Bourdon, une des femmes le plus comme il faut du département, avait formé là une élève accomplie. Aussi triomphait-elle dans son œuvre après dix-huit ans d'efforts incessants. Jamais Aurélie n'avait couru seule dans la campagne. Jamais elle n'avait joué comme Lucie avec des fils de paysans. Jamais elle n'était sortie sans être enveloppée d'un châle et bien gantée. Sa mère lui avait mis un corset dès l'âge de dix ans ; et longtemps avant cet âge pour adoucir ses mains et assouplir ses cheveux, savons fins et huiles parfumées avaient été mis en usage. Aussi maintenant passait-elle pour un type de distinction, et il fallait y regarder de près pour voir qu'elle avait la peau rude, le teint rougeaud comme son père, les cheveux gros, quoique d'un beau noir, les mains rondes et les ongles courts. Malgré

62 UN XABIAGE SCANDALEUX.

tout, le corset n'avait pu lui donner une taille de sylphide; mais elle se faisait babiller à Parts. Pour voir ces défauts, d'ailleurs, il eût fallu écarter le prestige de sa richesse, de sa toilette, de son air et de son éducation. Elle était donc renommée comme incomparable ; et les jeunes gens du canton qui avaient vu Paris disaient d'Aurélie Bourdon : C'est une femme de race, mot qui émerveillait les autres, et leur donnait une énorme envie de connaître la race des femmes de Paris.

— Je vais, si tu le veux bien, t'aider à faire ces bouquets, dit Lucie, quand, au bout d'une demi-heure, elle vit que sa cousine, tout en causant, n'en avait encore achevé que deux. Il est vrai que selon la mode c'étaient des chefs-d'œuvre.

— Je te remercie, répondit Aurélie, avec une répugnance visible, mais ne te donne pas cette peine, moi seule connais bien ce qu*on peut cueillir et ce qu'il faut laisser.

Réduite à l'inaction, la jeune fille s'accouda sur un beau vase d'amaryllis, et, tout en jetant çà et là quelques phrases dans la conversation de sa sœur et de s& cousine, de temps en temps elle comprimait de longs bâillements nerveux. Active par goût et par habitude, au bout de quelques heures de cette oisiveté solennelle dont se composait chez M*9 Bourdon la journée du dimanche, elle se sentait un besoin irrésistible de marcher, de courir, de crier, de rire un peu. Au salon, le jour trop sombre et l'atmosphère trop lourde l'avaient fatiguée; maintenant elle étouffait dans cette serre encombrée, au milieu d'une causerie traînante et sans intérêt. Elle ouvrit la bouche pour dire à Aurélie : N'allons-nous pas au jardin? Mais son regard tomba sur Clarisse, et elle se tut.

Clarisse, assise sur un banc, sous une glycine qui pendait en festons, caressait des yeux tout ce luxe riant qui

l'entourait. Sa poitrine dilatée aspirait les émanations chaudes et odorantes de l'atmosphère; elle se sentait bien; elle était heureuse. Un an de ce bien-être, au mir lieu de ces belles choses, l'eût guérie.

— Il est plus de quatre heures, dit enfin Aurélie en regardante sa montre. Voulez- vous faire un tourde jardin avant le dîner?

— Comme tu voudras, répondit Clarisse avec une intention marquée. Mais je crains bien que nous ne te retenions trop longtemps hors du salon.

— Pourquoi cela? demanda Froidement Aurélie.

— Parce que ton absence doit paraître longue à quelqu'un.

— Je ne comprends pas, dit Mu* Bourdon en pinçant les lèvres. Ma mère sait où je surs.

— Que tu es dissimulée ! répliqua Lucie, Le secret dont nous te parlons est déjà celui de tout le monde.

— C'est possible, mais moi je l'ignore.

— Allons donc ! reprit Clarisse, tu ne te maries pas avec M. Gavel ?

La physionomie d'Aurélie sembla congeler l'air ambiant autour d'elle, quand elle répondit :

— Mes parents vous ont-ils confié leurs intentions sur ma destinée?

— Assurément non, répliqua Lucie, et nous attendrons patiemment les publications officielles sans noms inquiéter davantage de ton sort

— Peut-être serais-tu moins formalisée, ma chère Lucie, répondit sa cousine, si tu voulais considérer qu'il ne m'appartient pas de faire connaître les décisions de mes parents avant qu'eux-mêmes l'aient jugé convenable.

Après cette digne réponse, l'entretien devenant de plus en plus froid, Aurélie ramena ses cousines au salon, où se trouvaient rassemblés MUe Boc, M. le curé, MM. Bertin

et Griraaud. On n'attendait plus que la famille Perronneau.

Mais à cinq heures et quart, Mme Bourdon, se levant avec un doux sourire, déclarait que, M. le maire et Mm" Perronnelles se faisant trop attendre, on allait passer dans la salle à manger. Presqu'au même instant la porte s'ouvrit.

C'était M. le maire, suivi de sa femme et de sa fille, dont les hautes coiffes et les chaînes d'or apparurent resplendissantes derrière lui. Le chapeau à la main, l'air épanoui, ne songeant qu'à la noble compagnie au milieu de laquelle il pénétrait, à peine eut-il franchi la porte qu'il se mit à faire nombre de révérences, tant en arrière qu'à droite et à gauche, le tout sur les pieds de sa femme et de sa fille, qui, molestées de tous côtés et n'y pouvant tenir, furent obligées de lui donner des bourrades pour le repousser.

Mme Bourdon les accueillit avec les plus gracieux compliments et les plus doux reproches, puis, coupant court à leurs excuses, elle prit le bras de M. Grimaud pour passer dans la salle à manger. Chaque homme alors offrit le bras à une femme. L'ingénieur marchait le dernier, donnant le bras à Mlle Bourdon; puis venaient Mlles Berlin et Perronneau qui n'avaient pas de partner. Pendant le trajet, le beau Fernand se pencha un instant vers sa compagne, et lui parla d'un tel air et avec un tel regard, que Chérie Perronneau poussa vivement le coude de Lucie en disant: — Àvez-vous vu ? Lucie ne répondit pas. Elle avait très-bien vu, et cela lui avait saisi le cœur. Ce mot amoureux, ce regard tendre furent pour elle une révélation. Elle vit rougir sa cousine, et sentit elle-même une rougeur brûlante monter à ses joues, tandis que son amertume de la veille lui revenait au cœur.

Le dîner, excellent et copieux, était servi comme d'ha-

bitude avec toutes les recherches du luxe et de la mode. Il y avait des ustensiles dont les convives ne savaient pas se servir, et des mets dont ils mangeaient pour la première fois, sans oser en demander le nom, mais en en savourant sans préjugé le mérite inconnu. M. Bourdon seul trouva beaucoup à reprendre : le saumon n'était pas frais, le rosbif était trop cuir.

— Quant à ce dernier point, c'est un peu la faute de M. et de M™6 Perronneau, dit MBe Bourdon.

— Eh ! mille excuses ! répliqua la mairesse. Au moins pourtant c'est pas faute à not' volonté; mais c'est qu'au moment de partir il nous est arrivé un petit accident.

— Vraiment! Et lequel? demanda M. Bourdon.

— Oh ! fit Perronneau, c'est un accident dont on ne parle pas.

— Comment I s'écria M. Bourdon, il est arrivé à ces dames un accident dont on ne parle pas !

Tout le monde éclata de rire.

— Allons ! dit Mme Perronneau, vaut mieux dire ce que c'est. Imaginez vous que, comme nous étions déjà partis, v'ià la Catherine qui huche après nous, parce que not' truie, sauf votre respect, était à même à faire une couvée de petits cochons. Quoique ça ne soit pas des choses... des choses...

— Poétiques, souffla M. Gavel.

— C'est ça, monsieur l'ingénieur. Oui, quoique ça ne soit pas des choses... enfin vous m'entendez, faut tout de môme soigner son bien ; car si on s'en fiait aux domestiques, tout s'en irait en brouée (brouillard).

— Vous avez raison, madame Perronneau, dit gravement M. Bourdon. Il faudra me garder un cochon de votre couvée, car je sais que vous avez la main heureuse. C'est comme voire mari pour les bœufs.

— Eh ! eh ! fit le maire, je ne suis pas savant, monsieur

Bourdon, mais je peux me flatter que ces insectes-là, je sais les comprendre,

Assis entre Aiïrélie et VP* Perrfciineau, M. Gavel faisait à celle-ci des compliments exagérés, non sans mesuré, toutefois, car elle était trop avisée pour se laisser berner facilement. Sans être précisément laide (elle était âgée de dix-neuf ans), cette fille avait les traits rades et les yeux hardis, ce qui ne l'empêchait point de minauder et de faire volontiers l'ingénue. Elle- était habillée en demoiselle, sauf la coiffure du pays que son père lui détendait de quitter, et sur sa robe de soie -ses doigts charges de bagues jouaient avec une chaîne d'or.

— Vous vous moquez de moi, disait-elle à M. Gavel, i — quoiqu'elle n'en crût rien, — vous vous moquez de moi, parce que je ne suis pas une demoiselle ; mais je suis du bois dont on fait les dames, et j'en serai une quelque jour.

— Voilà d'excellentes intentions, dit M. Gavel; me permettez-vous de les communiquer à quelqu'un?

— Pourquoi pas? répondit-elle,

— A propos, m'sieur Bourdon, dit Perronweau, je peux vous donner des nouvelles de vos enfents. J'en ai reçu par leur conisciple, comme dit Sylvestre. Eh bien ! totftça se porté bieta, et ils se réjouissent tous trois de venir dans quinze jours, à Pâques. M. Emile va bien, et M. Jules aussi. Sylvestre m'a-t-écrit une lettre fameusement jolie, au moins. C*est pas parce que c'est mon fils, mais vrai, c'est gentil. Dam I il fait bien d'apprendre, car il me coûte assez cher pour ça, depuis quatre ans qu'il est au collège. Et c'est qu'il me faut tout payer, moi, m'sieur Bourdon. C'est pas comme votre fils Jules qui a-i-une bourse. Moi, qui n'ai pas le bras long, comna' vous, da! je l'ai tant seulement pas demandée.

— Mais ni moi non plus, dit M. Bourdon évidemment contrarié, je ne l'ai pas demandée plus que vous, mon

tfN MARIAGE SCANDALEUX. 67

cher Perronneau. C'est parce qu'elle m'a été offerte comme marque d'estime et d'amitié que je l'ai acceptée, voilà tout.

— Certainement, dit le curé, cela va sans dire ; une marque d'estime, c'est agréable, cela fait plaisir.

— Et ça ne peut se refuser, ajouta l'cncle Grimaud.

— Servez le dessert, ordonna M. Bourdon, qui venait de sonner avec impatience.

Il prit une pomme, et la faisant rouler du côté de Lucie :

— A quoi pense donc cette petite mélancolique ? Elle tressaillit.

— A rien qui vaille la peine d'être dit, mon oncle, répondit-elle.

— A rien ! voici bien une réponse déjeune fille. Ditestt*oi vite, mademoiselle, à quoi vous pensiez, sinon je vais porter un toast à la plus jolie, et nous verrons bien s'il vous fera rougir.

— De jalousie? repli qua-t-elle gracieusement; non, mon oncle, je ne suis pas jalouse. Et prenant son verre, elle dit : A la santé d'Àurélie.

Aurélie protesta. Chacun leva son verre en riant. Mme Bourdon vint en aide à sa fille par quelques mots. Pour apaiser le débat, M. Grimaud proposa timidement un toast aux Grâces.

— Écoutez, cria M. Bertin, buvons à Aurélie et à son futur... bonheur.

Ce fut une explosion de cris et de rires.

— Joli nom pour un futur, s'écria Perronneau, mais le futur en a tfn autre.

Mme Bourdon échangea un regard d'intelligence avec l'oncle Grimaud.

— Allons ! dit M. Bourdon, je vois qu'il faut s'exécuter. Je prie donc mes parents et mes amis de boire avec moi au bonheur de ma fille et de M. Gavel.

fi g VN MARIAGE SCANDALEUX.

On acclama. Gavcl salua tout le monde. Aurélie, rouge de pudeur etde contrariété, moitié sérieuse, moitié maussade, baissa les yeux sur son assiette, MUe Boc regarda les Berlin d'un air triomphant, Mme Bourdon continua tranquillement à bourrer l'oncle Grimaud de friandises.

Bientôt après Aurélie s'éclipsa, en faisant signe à ses cousines et à Chérie, qui la suivirent. Quand elles furent toutes les quatre réunies dans le petit salon, Chérie accabla Aurélie de compliments sur son mariage, et Clarisse y joignit les siens.

— J'aurais désiré, dit Aurélie, qu'on m'épargnât davantage à table tout à l'heure; mais je suis bien aise de pouvoir m'entretenir avec vous de ce grand changement dans ma vie.

Elle dit alors à ce propos, comme incidemment, tout ce qui pouvait relever les avantages de son mariage et le mérite de son fiancé»

— Vous l'aimez passionnément, n'est-ce pas? demanda Chérie.

— Je dois maintenant l'aimer, répondit Mlle Bourdon.

— Tu habiteras Poitiers ? dit Lucie.

— Hélas ! oui 1 fît-elle avec un long soupir, il faudra me séparer de ma mère.

Lucie eût été plus touchée de ce sentiment, si elle n'eût reconnu le soupir et la phrase d'une jeune mariée dont le Journal des Demoiselles avait raconté l'histoire.

Aurélie parla ensuite du magnifique trousseau que lui donnait son père et qu'on avait commandé à Paris ; mais elle ne dit rien qui associât ses cousines à son bonheur, et ne parla ni de les voir assister à ses noces, ni de les recevoirchez elle quand elle serait mariée. Ces choses-là n'avaient pas encore été traitées en Camille, et Aurélie n'aventurait pas plus un sentiment qu'une expression.

La famille Bertin se retira vers neuf heures ; M. Berlin

ronflait déjà. Il ne faisait pas froid dehors. La lune, glissant entre les nuages, éclairait les objets d'une faible lueur, et un vague murmure qui s'élevait des champs semblait la respiration calme et douce de la nature endormie. Chaussées de leurs sabots et précédées de M. Berlin, qui portait le fallot, cessâmes traversèrent les rues boueuses du village. Déjà presque toutes les maisons étaient fermées et silencieuses, excepté les cabarets, d'où, par les fentes des volets, s'échappait la lumière avec les chansons entrecoupées des buveurs.

— Ces chants-là, dit M. Berlin, feront pleurer femmes et enfants pendant la semaine.

— Hélas ! répondit sa femme, les égarements du vice plongent dans l'abîme de toutes sortes de maux !

Lucie pensa aux enfants de Luret, leur voisin, auxquels elle portait quelquefois dans ses poches le pain de son goûter et qu'elle soupirait de voir en haillons et nupieds sans pouvoir leur venir en aide. Leur père était là sans doute, comme il avait habitude le dimanche, et trop souvent le lundi.

Arrivés devant chez la mère Françoise, ils virent sa petite maison éclairée, et comme on n'avait fermé que le " clion *, laissant la porte ouverte au bon air du soir, ils entendirent une voix pleine et douce qui lisait. M. Berlin ayant regardé sans façon par-dessus la claie, vit que c'était Michel qui faisait la lecture à sa mère.

— Bien ! bien ! dit-il, en voilà un qui passe honnêtement sa soirée du dimanche ! Savez-vous ce qu'il lit ? Ça n'est pourtant pas bien gai. C'est les Conseils aux agriculteurs, dans l'almanach. Peut-être n'ont-ils pas d'autre livre ? Il faudra leur en prêter.

i Le clion est une claie d'environ quatre pieds de haut, qui protège la demeure du paysan contre l'invasion des animaux domestiques , sans intercepter comme la porte, i'air et la lumière.

— Mais, répliqua sa femme, tu ne prétends pas, j'imagine, prêter à ces gens-là mes romans anglais, ni M** de Genlis, ni...

— Oh ! je trouverai poureux d'excellents livres dans la bibliothèque de l'oncle Grimaud, dit Lucie.

— Ils les gâteront.

— Bah îtu as toujours quelque chose à dire, ma femme , repartit M. Berlin. Quand môme ils les gâteraient, Grimaud n'en saurait rien, puisque jamais il n'y louche. Au reste* ça m'est bien égal.

— Moi, dit Lucie, je veux faire ce plaisir à Michel, c'est un brave garçon.

— Pardieu ! oui, k coqueluche des filles.

— Comment cela, papa ?

— Ma foi, je ne sais pas si c'est vrai, mais on dit...

— Ne vas-tu pas conter des histoires inconvenantes à ces demoiselles, s'écria M"86 Bertin ; ouvre-notis plutôt la porte.

Car ils étaient au seuil de la maison.

Pendant quelques jours, il ne fut question à Chavagny que du mariage de Mlle Bourdon et des belles noces qui auraient lieu. Comme ailleurs, la richesse des fiancés disposait tout te monde h prendre à leur sort un grand intérêt mêlé de respect. On exagérait môme un peu celte richesse, car, dès qu'il s'agissait de centaines de mille, quelques-unes de plus ou de moins ne faisaient rien à l'affaire, et c'était bien tout un pour ceux qui en parlaient. On assurait que le préfet assisterait aux noces, et il y en eut des villages qui, ne sachant point ce que c'était qu'un préfet, répétèrent tout bonnement que le roi en serait : d'où le bruit se répandit bientôt que M. Bourdon et le roi Louis-Philippe s'étant remis en bon accord, il se pourrait bien faire que le roi vînt aux noces, ou tout au moins quelqu'un des siens. Certains savants du village objectaient la distance de Chavagny à Paris ; mais d'autres répondaient à cela que le chemin de fer à présent venait de Paris à Tours et que le roi d'ailleurs avait de bons chevaux.

Où Ton pensait le plus à ce mariage, bien qu'on en parlât peu, c'était chez M. Berlin. Dans cette famille qui jusque-là s'était le plus possible retranchée dans les illu-

sions du passé, vivant au jour le jour, c'avait été une lumière sinistre éclairant l'abîme. Aurélie, jeune femme, reléguait déjà Clarisse et Lucie au rang des filles mûres ; et forcés de constater ce fait, contraints par là de supputer les chances d'avenir que possédaient leurs filles, à quoi pouvaient prétendre, que pouvaient espérer M. etM"1® Bertin? Malgré l'insouciance naturelle de l'un et les rêveries enfantines de l'autre, ils étaient donc préoccupés, et Clarisse et Lucie parfois surprenaient une inquiétude amère dans les regards de leurs parents attachés sur elles.

Pour elles aussi la vie s'était faite plus silencieuse, plus sombre, et la demeure où elles étaient nées, qu'elles aimaient, leur paraissait par moment obscure et froide comme un tombeau.

Chez Clarisse, d'ailleurs, cette impression existait depuis longtemps. Quand, au sortir des appartements de sa lante, elle rentrait dans le réduit délabré qu'ils appelaient le sa/on, toujours une horrible tristesse, lui serrait le cœur. Depuis l'annonce du mariage de sa cousine, elle était visiblement plus souffrante, et ne quittait guère le coin du feu, en dépit du gai soleil d'avril qui chauffait la terre, et du renouveau qui se faisait partout, dans la prée où s'épanouissaient les violettes, dans le jardin où boutonnaient les lilas, dans la cour môme où les poules faisaient entendre de maternels gloussements, parmi l'herbe reverse où les pigeons roucoulaient éperdus d'amour. Couverte d'un châle et 'les pieds sur sa chaufferette, elle brodait languissamment, recueillie dans ses pensées, ou bien, ouvrant de romanesques bouquins déjà lus et relus, elle se plongeait da'ns une lecture que sa toux sèche et fêlée interrompait fréquemment.

Moins gaie qu'autrefois, Lucie était devenue plus active encore. Après s'être acquittée des soins domestiques, elle jetait quelquefois sa broderie et courait au jardin. Là,

elle éclaircissait et sarclait les fraisiers, greffait quelques belles roses dans la haie sur de vigoureux églantiers, et de sa petite main armée d'un sécateur elle achevait de tailler les arbres fruitiers, d'après les leçons qu'elle avait reçues de son oncle.

Cependant, sous l'éclat des premiers soleils, le jardin offrait un aspect fort triste. Des six carrés qui le composaient, un seul avait été bôcbé, et les cinq autres gardaient encore sur un sol compact les débris des végétaux de Tannée précédente, mêlés à des touffes d'herbes folles. Ce n'était pourtant pas Lucie qui pouvait remuer et ensemencer tout cela.

Un matin, vers dix heures, Lucie était au jardin. Elle venait de donner à ses fraisiers un dernier coup de sarcloir, et, tandis qu'elle s'appuyait au tronc d'un vieux pécher, haletante et la figure empourprée, elle regardait avec désespoir tout ce terrain infertile où s'étalaient joyeusement, comme des vagabonds dans un palais, sauges, lauriers pourprés, tithymales, séneçons et marguerites. A ce moment, M. Berlin parut. Il tenait ses mains croisées derrière le dos, et marchait les yeux fixés à terre. Sa figure enluminée, aux joues épaisses, était empreinte contre l'ordinaire d'une grande tristesse. Lucie, préoccupée de son côté, n'y fit pas attention d'abord, et, passant le bras sous celui de son père :

— Cher papa, dit-elle, décidons quelque chose, voyons ! Le jardin ne peut rester ainsi. Puisque Luret ne vient pas, nous ne pouvons faire autrement que de prendre un autre jardinier.

M. Bertin haussa les épaules.

— Eh l je te Tai déjà dit, Lucie, Luret nous doit de l'argent, et c'est pour cela qu'il faut l'employer; autrement il ne nous payerait jamais.

— Ne vois-tu pas, cher père, qu'il y met de, la mauvaise

rolonlé? qu'il ne veut pas venir? qu'il ne viendra pas ? Cependant, si notre jardin reste en friche, que metlronsnous sur la table cette année ?

— Je ne sais que faire, vois-tu. Quand j'essayerais encore de bêcher moi-même... tu sais bien qu'au bout d'un quart d'heure je suis tout en nage. Quant à prendre un autre journalier, nous n'avons pas de quoi le payer, ma pauvre fille. Tiens, ce qui m'occupe encore davantage, c'est notre champ, qui ne se laboure ni ne s'ensemence, tandis que tous les autres blés de printemps sont déjà faits. Il faudra, Lucie, que tu ailles toi-même chez Mourillon le presser de venir. Moi, je suis las de lui en parler. Ah ! rien ne va, ma pauvre enfant, rien ne va et j'ai bien du chagrin !

— Du chagrin ! répéta la jeune fille étonnée, car ce mot là n'élait pas dans les habitudes de langage de M. Bertin. Quoi donc? y a-t-il quelque autre chose encore, monbon père?

— Oui, la santé de la sœur commence à m 'inquiéter beaucoup. Le docteur est venu tout à l'heure. Il a encore ausculté la poitrine, et alors il a fait deux ou trois grimaces que j'ai sur le cœur. Tiens, Lucie, je crains que ça ne finisse mal.

— Oh ! cher papa, dit Lucie, les craintes sont exagérées. Clarisse est si. forte !

— Oui, certes, elle l'était. Mais songe donc qu'il y a .déjà près de deux ans que cette maladie a commencé. Mon Dieu ! où peut-elle avoir pris ça? Nous sommes tous robustes dans la famille. Mais, Lucie, ne dis rien de toutes ces choses à ta mère. Tout à l'heure, me sentant devenir tout bêle, je m'en suis allé pour qu'elle n'en vît rien. Ah ! mon Dieu ! la voici ! Donne-moi ton sécateur, Lucie, vite, que je me sauve, et qu'elle ne se doute pas...

La voix de M. Bertin s'éteignit au milieu de sa phrase,

mais deux larmes qui roulaient sur ses joues en achevèrent le sens. Il s'éloigna vivement, le sécateur à la main, tandis que sa femme lui criait : — Fortuné, où vastu donc?

— Là-bas, couper des branches dont j'ai besoin, répondit le pauvre homme d'une voix rauque. Et, passant par une trouée de la haie, il disparut dans le pré.

— Ton père est toujours le môme, il ne s'occupe de rien, dit Mme Berlin à sa fille. Je ne sais pourlantoù donner de la tête, moi. M. Jaccarty sort de la maison. II trouve que Clarisse a besoin de soins, de grands soins, m'a-t-il dit. Hélas ! la sœur est sans doute plus malade que nous ne croyons. Il faut encore du sirop de Lamouroux et de l'onguent stibié. Que faire, Lucie? nous n'avons pas d'argent ! Quatre francs suffiraient pour le moment, quoique bientôt après il faudra quelque autre chose. Enfin, nous n'avons pas même ces quatre francs. Je n'ai rien trouvé dans le tiroir, et je sais bien que ton père ne cache pas l'argent.

— Heureusement, j'ai cinq francs, moi, dit Lucie.

— Ah ! ma pauvre enfant, le prix des broderies que tu fais vendre h Poitiers. Je ne voudrais pas toucher à cela ; tu as besoin de tant de choses. Il le faut des souliers ; si nous trouvions un autre moyen.

— Je te les prêterai seulement, si tu veux.

— Oui, mais comment ferai-je pour te les rendre? Ah ! ma chère Lucie, la vie est une rude épreuve, et si dans

cette vallée de larmes la vertu ne nous soutenait pas

Vois-tu, il y a des moments où je cherche avec tant d'ardeur le moyen d'avoir un peu d'argent, que je vendrais pour cela démon sang ou de mes années, si cela se pouvait !

— Maman, il y aurait des moyens trèâ-siraples, mais dont tu ne veux pas. En faisant comme les gens d'ici qui vivent très à Taise avec aussi peu de terre que nous...

— Mais nous ne sommes pas des paysans, nous, ma pauvre petite. Nous n'en sommes, il est vrai, que plus malheureux ; mais enfin, puisque nous avons un rang, il faut bien le tenir.

— A quoi bon, maman, si, au lieu d'avantages, ce rang ne nous procure que des peines? Pourquoi rester dans une situation mauvaise quand il se trouve des moyens honnêtes et faciles d'en sortir? Je te l'ai dit souvent, si nous avions un porc à l'étable, cela nous fournirait de la graisse pour toute l'année, et de la viande souvent. Avec une chèvre, nous aurions du lait et des fromages. Nous pourrions encore... Sais-tu combien la Françoise a vendu son troupeau de dindons cet hiver? Cent vingt francs, maman !

— Eh I qu'est-ce que cela nous fait, ma pauvre Lucie ? Ne sais-tu pas, toi, combien de peine il faut prendre pour ces bêtes-là. En les nourrissant au grain, ils coûteraient plus chers qu'on ne pourrait les vendre. Tu ne voudrais pas, apparemment, comme la Françoise, les conduire dans les champs après la moisson, ni dans les prés manger des sauterelles, ni ramasser,rhiver,le gland des chênes dans les bois? Ah ! si nous vivions dans un désert, à la bonne heure ! oui, dans le désert, loin des hommes, nous serions moins infortunés ! La paix, la vertu, les fruits de la terre suffiraient à notre innocente vie, et les soucis de l'orgueil, les tourments de la vanité n'approcheraient point de notre cœur l

Elle soupira profondément, puis elle reprit :

— Un porc, une chèvre, c'est bien ! mais qui nettoierait les étables, puisque nous ne pouvons point avoir de serviteurs ? Tu sais bien que ton père ne toucherait pas à cela. Quant à toi, ma pauvre enfant, tu ne fais déjà que trop de choses indignes de ton rang. Croirait-on, à voir tes mains, que tu es d'illustre naissance? Nous ne sommes plus au temps où les princesses pouvaient, sans déroger, garder les troupeaux.

— C'est bien étrange, dit Lucie, qu'une chose reconnue bonne et honnête ne puisse pas se faire à cause de l'opinion.

Sans répondre à cette observation, Mme Berlin continua:

— II y a bien encore un millier de foin dans la grange; mais quand le vendrons-nous? Et ce ne sera jamais qu'une trentaine de francs, avec lesquels il faudra patienter jusqu'à la récolte. Puis nous devons vingt francs au cordonnier. Heureusement nous avons assez de blé pour attendre la moisson prochaine ; c'est le principal. Ah ! si ce n'était la maladie de ta sœur, nous pourrions, comme autrefois, quoique malaisément, joindre les deux bouts, le champ fournissant le pain, le jardin les légumes, les poules et les pigeons variant un peu l'ordinaire, et le produit du pré payant le vêtement. Tout notre mal vient de cette maladie. La main de Dieu s'est appesantie sur nous ! Et pourtant je vendrais mes chemises plutôt que de laisser Clarisse manquer de rien ! Il ne faut pas compter sur les Bourdon.

— Oh ! je ne voudrais pas, maman, recourir à eux. Pourtant, je suis sûre que dans un cas pressant mon oncle viendrait à notre aide.

— Tu ne sais donc pas ce qu'il a répondu à ton père qui lui demandait un prêt de cent francs ! C'était pour le trousseau de Gustave, quand il est allé à Poitiers. Eh bien ! M. Bourdon n'a pas rougi de mettre dix francs dans la main de son cousin, disant qu'il était à court d'argent, qu'il empruntait lui-même, etque, pour maintenir l'ordre dans ses affaires, il s'était fait une loi de donner ce qu'il pourrait, mais de ne prêter jamais. Ton père a dignement agi : il n'a pas voulu recevoir les dfex francs, et désormais il songerait à emprunter au Grand-Turc plutôt qu'à M. Bourdon.

— Oh ! je le crois, maman. La conduite de mon oncle a été bien égoïste, et je n'aurais pas supposé...

— Ton oncle aime à rendre service, mais à condition qu'il ne lui en coûte pas d'argent. Vois-tu, ma pauvre fille, les cœurs désintéressés et magnanimes sont rares. Cependant ton oncle à fait bien des démarches pour placer Gustave, et nous ne devons pas oublier ce bienfait. Et Gustave ! reprit-elle après un instant de réflexion, pourquoi ne nous aiderait-il pas, lui ? Une place de quinze cents francs pour lui seul, tandis qu'à nous quatre, nous ne dépensons guère que la moitié de cela. Oh ! mais Gustave a bien autre chose à faire qu'à s'occuper de notre misère. Les jeunes gens ne songent qu'à leurs fantaisies. Quant aux femmes, elles sont nées sous une étoile funeste, ma pauvre Lucie. \h ! quand tu as vu le jour, combien j'ai regretté que tu ne fusses pas un garçon î

— Maman, il ne faut pas accuser Gustave. Nous ne connaissons pas sa situation, nous qui vivons ici au fond d'une campagne. A la ville, où tout se vend, seul, au milieu des oisifs et des marchands, peut-être lui aussi se trouve-t-il bien pauvre ! Maman, soyons malheureux, puisqu'il le faut, mais ne soyons pas méchants, n'envions personne ! — Elle fondit en larmes.

— Ah ! ma chère Lucie ! ma chère fille ! s'écria Mme Bertin en pleurant aussi. Pardonne-moi.

— Quoi donc, maman?

Elle se leva en essuyant ses larmes.

— Il faut que je sois bien faible et bien folié aujourd'hui pour pleurer ainsi. Pourtant je suis courageuse et gaie, tu le sais, et je ne m'ennuie jamais en travaillant, Je t'assure, maman, que je ne suis pas malheureuse. Si Clarisse n'était pas malade, et si vous n'aviez pas de soucis, mon père et toi, je chanterais toute la journée. Écoule, je vais chercher mes cinq francs, et quand le fac-

UN MAIUAGE SCANDALEUX. 7*

leur de Gonesse passera, je le prierai d'acheter le sirop el l'onguent pour Clarisse. Nous les aurons demain. Puis, je vais aller tout de suite à la ferme des Èoes presser Mourillon de venir faire notre labour; et, en revenant, je prends ma broderie et me mets à tirer l'aiguille si vite que je pourrai bientôt envoyer à Poitiers un autre- paquet de broderies. Prends courage, ma pauvre maman. La belle saison qui revient guérira Clarisse. Eh! vois cette rose du Bengale déjà fleurie. Clarisse va être enchantée. Porlons-la lui.

Elle entraîna sa mère en lui parlant de ses projets de travail, d'un dessin à^grand effet, quoique d'exécution facile, qu'elle avait calqué la veille chez sa cousine, et qui certainement lui serait payé cher; puis elle alla caresser la pauvre malade, et lui persuada de se promener un peu au soleil; enfin elle prit son chapeau de paille, el, couvrant ses mains de gros gants de coton, elle descendit le sentier de la Prée, qui, se reliant à d'autres sentiers, joignait à travers champs la ferme des Èves.

Son pas, vif au départ, se ralentit peu à peu quand elfe fut au milieu de la campagne. Le merle sifflait, les moineaux et les fauvettes sautillaient par terre, ou volaient à l'étourdie de branche en branche, ivres de joie sous un beau soleil. De toutes parts éclataient les primevères jaunes, et Lucie ne put s'empêcher d'en cueillir un bouquet. Même, à force d'entendre gazouiller les petits oiseaux, une roulade vive et joyeuse s'échappa de-ses lèvres; mais elle se tut, et au même instant ses yeux se remplirent de larmes.

Comme elle entrait dans les prés qui entourent la ferme des Èves, elle aperçut Lisa qui gardait ses moulons, assise sous une haie. MUe Bertin se détourna un peu du sentier, afin de passer près d'elle et de lui dire bonjour. Mais, en approchant, elle vif que la petite bergère, immo-

8 0 UN MABUGE SCANDALEUX.

bile et les yeux fixes, pleurait de grosses larmes qui roulaient de ses joues sur son tablier.

— Lisa! s'écria Lucie, qu'as-tu, ma pauvre enfant? Dis-moi, que t'est-il arrivé?

S'arrachantavec peine à son triste rêve, Lisa regarda Lucie, et dit plusieurs fois en secouant la tête :

— Ça n'est rien, mam'zelle, ça n'est rien.

— Mais non, ce n'est pas possible, reprit. Lucie; puisque tu pleures, c'est que tu as du chagrin; dis-moi ce que c'est, pour que je puisse te consoler. .

— Ça ne se peut pas, répondit la petite. Laissez-moi, s'il vous plaît.

N'en pouvant tirer autre chose, Lucie poursuivit son chemin.

Elle trouva son oncle à la ferme.

— Te voilà, ma belle, dit-ii en l'embrassant. Tu viens acheter quelque poule ou quelque fromage?

— Non, mon oncle, je viens pour parler à Mourillon.

— Hé! Mourillon, viens vile. Voilà une belle visite pour toi.

Mourillon s'avança, la main à son bonnet de coton. Mais quand Lucie eut formulé sa demande, il devint un peu rogue, allégua son propre ouvrage, et dit que M. Berlin ferait bien de chercher un autre laboureur.

— En ce cas, vous auriez dû nous le dire plus tôt, répliqua la jeune fille, car nos semailles devraient être faites déjà.

— Ne l'inquiète pas, dit M. Bourdon, Mourillon est un ûnaud qui aime à se faire prier; mais il compte bien faire votre labour, et je parie qu'il ira dès demain.

— Pourtant, not' maît', objecta Mourillon.

— Eh bien ! je vous remercie, mon oncle, dit Lucie. Et tout aussitôt, entendant crier le jeune enfant de la

métayère, que le petit chien Grisou avait renversé du tas de paille où sa mère l'avait assis, elle courut à lui.

— Je vois ce que c'est, dit M. Bourdon à son métayer. Bertin te doit encore la façon de Tannée dernière !

— Tout juste, not' maît', et c'est pas gai de travailler pour rien.

— Tu me dois bien dix-huit cents francs, toi, depuis (rois ans.

Le métayer baissa la tête.

— Et je te tourmente si peu pour cela, que je vais t 'avancer encore de l'argent pour la foire de Paire. Ne fais donc 'pas le méchant avec les autres. Après tout, ce n'est pas le diable que d'envoyer là-bas demain et après-demain deux de tes gars avec quatre bœufs.

— Ça se fera donc, not' malt'.

— Eh bien ! où est donc M. Gavel à présent?

— Il a pris par là, dit Mourillon en montrant la chaume.

— C'est bon, c'est boni Qu'il se promène; je n'ai pas besoin de lui.

Et M. Bourdon, suivi de son métayer, entra dans les établcs.

Lucie aimait beaucoup les enfants. Elle prit le bambino dans ses bras, lui essuya le visage, et sut, à force de caresses, triompher de sa sauvagerie. Suzon et la petite Madeleine accoururent, et bientôt la Mourillon, apercevant MUe Lucie, vint la saluer et s'asseoir auprès d'elle sur le tas de paille. On causa des petits. La mère disait leurs gentillesses que Lucie admirait sincèrement.

— Vous êtes heureuse, Mourillonne, d'avoir une si belle famille, des enfants si forts et si bien venus, depuis votre fils Cadet, un des plus beaux hommes du pays, jusqu'à ce petit Jean, si frais et si mignon.

— Héla! mam'zelle, que de mal tout ça donne ! Si

encore la peine qu'on prend arrivait à bien? mais quelquefois c'est pas les petits qui donnent le plus d'ouvrage.

— Eh ! mais qu'à donc Lisa, démanda Lucie, qui se souvint- Je l'ai trouvée aux champs qui pleurait.

Le visage de la mère devint sombre tout à coup.

— A savoir, répondit-elle d'un air contrarié. Que voulez-vous? Les filles ont comme ça des lubies. Le père l'aura grondée ce malin. Elle ferait mieux de filer sa quenouille et de s'occuper de ses ouailles.

Soupçonnant quelque secret de famille, MUe Bertin n'interrogea plus et parla d'autre chose. Un moment après, elle quittait la ferme et reprenait le môme chemin.

Elle allait franchir la petite barrière qui fermait le pâturage où Lisa gardait ses moutons, quand elle tit à travers les branches de la haie M. Gavel debout auprès de la bergère. Habituée à ne renconlrer que des paysans, la jeune fille s'arrêta indécise. Sans doute elle ne pourrait passer près de M. Gavel sans qu'il la reconnût et sans échanger quelques mots avec. lui. Or précisément elle avait ce jour-là sa robe la plus fanée. L'amour-propre, joint à la timidité, décida Lucie à se détourner, en suivant au dehors l'enceinte du pâturage au lieu de le traverser. Elle ne risquai t pas d 'être vue, marchant à l 'abri d 'énormes haies déjà feuillées, dont les branches croissaienten pleine liberté. Arrivée prèsdél'endroitoù se trouvaientde l'autre côté M. Gavel et Lisa, elle ralentit même son pas léger pour ne faire aucun bruit; car elle ne voulait pas être surprise en délit de sauvagerie. Alors elle entendit les sanglots de la petite Lisa, et M. Gavel qui lui parlait ainsi :

— Je te le dis, M. Bourdon lui-môme a remarqué ton chagrin, et ta mère nous soupçonne. Si tu n'étais pas une véritable enfant, je croirais que tu veux me nuire, et je te haïrais. Mais non, prends cet argent et promets-moi d'oublier ce qui s'est passé entre nous. Tu auras bien

d'autres amants, va, petite folle, et cela ne t'empêchera pas plus tard de te marier.

Lucie n'en écouta pas davantage. Saisie de stupeur au premier moment, bientôt elle rassembla ses forces et s'éloigna, quoique ses jambes tremblantes eussent peine à la porter. Quand elle fut loin, elle se laissa-toraber sur l'herbe, étonnée et frémissante dans toute la profondeur de son ignorance et de sa purelé. Voilà donc le bonheur de ma cousine ! Oh! pauvre Aurélie!

Elle n'éprouva pas dans un seul repli de sa conscience la moindre satisfaction secrète d'avoir à plaindre celle dont la destinée avait toujours insulté a la sienne. Non; elle était trop épouvantée du mal qui se révélait à elle ; elle en souffrait trop vivement.

C'est une dure épreuve pour une âme pure quand la connaissance du mal y pénètre. C'est une sorte de viol moral, et la virginité de l'âme en est à jamais détruite. Car à mesure que les révélations se multiplent, l'énergie de la révolte s'use jusqu'à s'éteindre, et la vertu ne s'élève jamais à la hauteur de l'innocence. Excepté ceux qui naissent avec des instincts pervers, le mythe de la Genèse est l'histoire de toute adolescence, et tous nous sommes tour à tour chassés de l'Éden par la connaissance du mal. — C'est un enfant qui, dans les mythologies antiques, représentait l'âge d'or.

Mon devoir esl-il de me taire ou de parler? se demanda Lucie. Outre Lisa, M. Gavel trompe indignement la famille Bourdon, et me taire serait consentir au malheur de ma cousine.

Mais à qui faire celte confidence? M. Bourdon et M. Berlin étaient si peu chastes dans leurs plaisanteries, et leur manière d'apprécier.les faits était quelquefois si peu morale, que la jeune fille se sentit déconcertée d'avance en face de l'un ou de l'autre de ces deux confidents. Quant

ferme, et Lucie, devenue une demoiselle, n'avait plus de loisirs, de jeux, ni d 'insouci.

A midi, c'est la déliée. Les bœufs délivrés du joug furent amenés dans l'écurie près de quelques boites de foin, et les laboureurs prirent la collation (nom qu'ils donnent à leur repas du milieu du jour). Tandis qu'ils mangeaient, Lucie, qui cette fois n'avait pas faim, s'assit avec sa broderie près de la fenêtre. M. Bertin vint aussi pour causer. Il n'eût point admis les laboureurs à sa table, mais il se délectait dans leur conversation, sans réfléchir à cette anomalie. Assis à cheval sur une chaise, en face d'eux, la figure épanouie d'un gros rire, il se mit à gouailler Michel.

On m'en a dit de belles sur ton compte, mon gars ! Tu plantes là bien durement les filles, à ce qu'il paraît?

— Eh quoi I lui aussi ! pensa Mlle Bertin, avec un senti*timent de surprise pénible, en levant les yeux sur la figure si franche et si douce de Michel.

Michel avait rougi et paraissait vivement contrarié. Un regard furtif qu'il jeta du côté dé Lucie rencontra les yeux de la jeune fille; elle détourna la tête et se mit à broder avec plus d'attention.

— Vous savez m'sieur Bertin, répondit-il, que le monde aime à causer, et quand on cause trop, faut dire des bêtises.

— Gn dit aussi des vérités, reprit M. Bertin. Pourquoi diable es- tu sorti de chez les Martin avant la Saint-Jean?

— Dame ! je l'ai déjà dit à tout le monde, et je veux bien encore vous le dire à vous, m'sieur Bertin ; c'est que je m'ennuyais du pays.

— Bah! le mal du pays t'y a bien laissé pendant près de trois années! Ce n'est pas pour trois mois de plus ou de moins qu'un garçon raisonnable comme toi rompt ses engagements.

— Vous ne l'en ferez point tomber d'accord, m'sieur Berlin, interrompit Cadet. Il est ostinê là-dessus, et personne cbeznous ne lui en dit plus mot, parce que ça le fâche.

— £a ne peut cependant que lui faire honneur, dit M. Berlin.

Bien étonnée, Lucie regarda son père, se demandant s'il plaisantait.

— La fille à Martin d'ailleurs n'est pas si secrète, reprit Cadet. Elle ne fait que pleurer depuis qu'il est parti, et tous ceux de Chavagny qu'elle rencontre, elle s'enquierl d'eux ce que fait Michel. -Savez-vous m'sieur Bertin? On dit qu'elle doit venir à l'assemblée de Pâques avec son père, pour le demander en mariage.

— C'est une brave fille, dit Michel, en se levant, une fille qui n'a jamais fait de nuisance à personne, et qui est' donnante aux pauvres gens.. Elle ne mérite donc pas qu'on jase tant sur elle, et pour moi je n'y saurais* donner mon consentement.

Il se dirigea vers la porte, et M. Bertin s'écria :

— Mais tu n'as pas fini de manger, Michel, mon garçon i Reviens, va, on ne t'en parlera plus.

— Merci, m'sieur Bertin, j'ai fini, dit le jeune homme, et il sortit.

— Elle est donc bien laide? demanda M. Bertin à Cadet, après le départ de Michel.

— Pour ça, oui, assez joliment, dit Cadet. Pourtant elle n'est pas 'horrible tout à fait, et, quoiqu'elle soit encore bête comme une oie, c'est tout d' môme drôle que Michel n'a pas voulu d'elle avec ses millions.

— Quoi, s'éfcria Lucie, vous parlez de la fille de Martin le guérisseur, une fille si riche, dit-on, et qui a déjà refusé plusieurs bourgeois?

— Pargué, oui, mam'zelle, et des messieurs de Poitiers.

Elle n'a pas voulu ni des plus huppés, ni des plus riches, etx'est Michel qu'elle veut.

*-On assure, continua M. Bertin, qu'elle a pris le parti de le lui dire, voyant qu'il ne voulait pas la comprendre, et que tout de suite après Michel est allé demander au père son congé.

— Et que le père le voulait garder 1 et qu'il a dit à Michel qu'il aimerait mieux pour son gendre un quelqu'un honnête homme et bon garçon qu'un mauvais sujet bien riche ! Et quoique ça, Michel a parti.

— C'est un drôle de corps, dit M. Bertin.

Cadet se leva de table. Il s'en allait, suivi du petit François, faire la mérienne (méridienne) dans la grange, sur la paille avec ses bœufs.

— Est-il possible, demanda Lucie, que ce paysan pauvre soit plus désintéressé que tant de riches bourgeois, et qu'il ait refusé d'être millionnaire? Crois-tu celte histoire vraie, papa?

— Ma foi ! oui, puisque tout le monde le dit, et que la fille, il paraît, ne s'en cache pas. Château-Bernier d'ailleurs n'est pas si loin.

Une étrange émotion saisit le cœur de Lucie. Elle ne connaissait que par ouï-dire la plus grande part des choses, et le monde pour elle n'était qu'une vague abstraction. Mais pourtant, sur le petit théâtre où elle était placée, l'avidité des richesses, la haine et le mépris de la pauvreté gouvernaient aussi les actions humaines. Elle n'imagina donc point, d'après le désintéressement de Michel, qu'on avait calomnié les hommes ; elle se dit : Il y* des hommes supérieurs aux autres, et Michel est de ceux-là. Alors elle se sentit heureuse de trouver enfin près d'elle de ces choses qu'elle avait rêvées, comme appartenant à des temps antiques ou à des lieux inconnus. La vie lui en parut plus belle, plus attachante, plus vaste. La joie du bien et du

beau rafraîchit son âme, et, se trouvant tout à coup à l'étroit dans la maison obscure, elle s'en alla sous le soleil qui rayonnait dehors.

Au jardin elle rencontra Michel qui bôchailavec ardeur.

— Quoi ! dit-elle au jeune paysan, vous n'êtes pas allé vous reposer dans la grange avec les autres?

— J'étais pas fatigué, mam'zelle Lucie ; et comme j'ai vu que vot' jardin avait besoin d'un coup de bêche..,..

— Oh ! certainement, dit-elle, il devrait êlre ensemencé déjà; mais c'est la faute de Luret qui s'était engagé à le faire pour s'acquitter d'une petite somme qu'il doit : or il ne vient pas.

— Luret! oh bien! s'il vous doit de l'argent, il ne viendra pas, et vot' jardin, mam'zelle Lucie, restera cette année en friche. Ça serait dommage pourtant. Voulezvous que je vienne y donner un bon coup la matinée du dimanche?

— Oui... dit-elle en hésitant, car elle eût voulu parler d'une rémunération, mais elle n'osait pas. Depuis qu'elle savait l'histoire de la fille de Martin, elle éprouvait de la timidité vis-à-vis de Michel.

Obligeant comme il était, elle ne voulut point le laisser là tout seul pendant qu'il travaillait pour elle. Elle s'assit donc sur le tronc presque horizontal d'un pommier tortu et couvert de mousse, et offrit à Michel de lui prêter des livres.

— Oh ! mam'zelle Lucie, s'écria-t-il, vous ne sauriez me faire plus grand plaisir!

— Vous aimez beaucoup la lecture?

— Oui, ça me fait du dimanche un jour de fête, et j'en ai pour toute la semaine à y repenser.

— Vous n'allez donc pas au cabaret, vous, Michel?

— Oh! je ne peux pas dire, mam'zelle Lucie, que j'y mette jamais les pieds, comme ça, pour contenter un ca-

9 0 UN MABTAGE SCANDALEUX.

marade, ou faire une partie de boule avec les amis, mais ça n'est pas souvent ; et pour «quant à causer à table une heure de temps, vis-à-vis d'une bouteille, ma foi ! je ne saurais. Les jambe? m'y brûlent tout de suite.

— Mais vous allez faire aussi quelques promenades?

— Oh! oui. N'y a rien de gentil, par exemple, comme d'aller au bois, cinq, six, filles et garçons, pour cueillir des noisettes. On jase, on rit, on s'amuse, on se jette les noisettes à la tête. Car pour en manger, c'est pas la question. Vous souvenez:vous, mam'zelle Lucie, quand nous allions ensemble aux champignons, autrefois, y a bien neuf ans de ça, au moins, avec Gène et Chérie? Après qu'on en avait ramassé, on s'asseyait pour les trier, tous quatre sous un chêne. Une fois la Chérie disait : C'est moi qui en ai le plus ! Non, que je disais, c'est mam'zelle Lucie; et, toules les fois qu'elle tournait la tête, j'en jetais un de son panier dans le vôtre. Nous riions, Gène et moi. Alors vous avez mis vot1 doigt sur vot' bouche, comme ça, et d'un petit air sage vous me faisiez signe de pas continuer. Et puis vous ramassiez des berjottes> que vous appeliez des bruyères, et depuis je n'ai jamais vu ces petites fleurs qu'elles ne m'aient dit quelque chose de vous.

— C'était, dit en soupirant Lucie, un beau temps que celui-là!... Qu'avez-vous lu jusqu'ici, Michel?

— Pas beaucoup de choses, mam'zelle : des almanachs, des Évangiles, une fameuse histoire, celle des Quatre fils Aymon; des petits livres que j'ai trouvés par ci par-là, tous plus bêles les uns que les autres, et puis un... que tant seulement j'ose pas vous dire. #

— Ah !... fit Lucie, qui d'abord n'en demanda pas davantage; mais, la curiosité l'emportant, elle ajouta : c'est donc un livre bien désagréable?

— Oh ! non, mam'zelle Lucie ; mais ça me fait une honte d'en parler, quoiqu'il soit bien beau ! Je voudrais pour-

UN MàTUAGE SCANDALEUX. 91

tant vous en parler, à vous. Peut-ôlre l'avez vous lu? Si vous ne l'avez pas lu, je vous le prêterai; ma mère me le rendra bien, quoiqu'elle me Tait caché.

— Elle vous l'a caché! mais pourquoi donc? s'écria Lucie.

— Parce qu'elle était tout assottée de me voir tant pleurer. De fait, ça me rendait comme fou ; mais c'est égal...

— Enfin, dites-moi le nom de ce livre, Michel.

— Paul et Virginie, dit-il rapidement, tout en bêchant de toutes ses forces.

Et un instant après, relevant son visage couvert de rougeur, il reprenait avec un regard timide : — L'avezvouslu?

— Oui, répondit-elle en rougissant aussi. En effet, c'est bien beau !

Un moment ils restèrent absorbés dans les mômes émotions et dans les mômes souvenirs.

Une pierre croulant du mur en pierres sèches qui bordait le chemin, leur fit tourner la tôte, et ils aperçurent la Touronne qui passait par une brèche pratiquée là depuis longtemps et qu'on ne songeait point à relever, bien qu'elle s'agrandît chaque jour.

— Bonjour, mam'zclle; bonjour, Michel. Savez -vous la nouvelle? Le sous-préfet est au logis, à demander pour son fils MUe Aurélie. Ainsi voilà qu'est ben sûr; nous verrons la noce.

— On dirait que ça vous fait grand plaisir, mère Touron?

— Oui, mam'zclle, moi j'aime comme ça le beau. Non pas comme chez nous aut' paysans, que ça va tout à la flanquetle, sans façon. N'y a pas de plaisir. Nous sommes trop botes. Mais, pour les messieurs, ils font tout comme il faut.

— Allons! allons! vous n'avez pas trop grande opinion de vous-même, Touronne, dit Michel d'un ton railleur.

— Mais, reprit Lucie, la simplicité est pourtant bien aimable, mère Touron; et quant à moi, je suis persuadée que je m'amuserais davantage à une noce de paysans qu'à celle de ma cousine.

— Pas possible, mam'zelle, s'écria la femme du tailleur, qui ne put cacher son étonnement et son mépris pour une assertion si extraordinaire.

— Ah ! c'est que vous êtes bien, vous, mam'zelle Lucie, la meilleure demoiselle et la plus avisée qu'il n'y ait pas dans tout le monde! s'écria Michel.

— Alors, mam'zelle, dit niaisement la Touron, quand vous vous marierez, faudra inviter des paysans à vot'noce, et j'en serai, si vous voulez.

— Volontiers, répondit la jeune fille; mais vous attendrez longtemps, mère Touron.

— Pourquoi ça, mam'zelle? demanda hypocritement la paysanne, qui savait bien pourquoi.

— Parce que, dit Michel, mam'zelle Lucie attendra de trouver un homme qui la vaille; et, ma foi ! elle pourrait bien ne pas trouver.

— Merci, Michel, dit Lucie en souriant. Vous tournez un compliment aussi bien que M. Gavel.

— Vrai, mam'zelle? Alors, bon pour les compliments; mais quant au reste, je tâcherai de mieux faire.

— Ah t dit Lucie étonnée, vous n'avez pas bonne opinion de lui?

— Dam! il ne me va pas, répondit Michel embarrassé.

— Ce pauvre gars-là est fou, dit la Touronne. On sait bien qu'il ne considère ni l'argent ni ceux qui en ont. Pourtant, c'est -il pas l'argent qui fait tout le bien et la misère tout le mal ?

— Ça n'est point vrai, répliqua le jeune homme. Si

j'étais riche, ma foi! je ne jetterais point mon argent dans la rivière; mais de savoir m'en passer, ne vaux-je pas mieux?

Un son argentin avait déjà frappé l'air, et bientôt les cloches de Chavagny sonnèrent à toute volée.

— Ah! dit la Touron, le mariage est fait; un mariage qui ne ressemble guère à celui de mam'zelle Aurélie : des gens qui n'ont que leurs bras, Jeannette Vanneau, des Tubleries, avec Louis Barbet. Hé ! mam'zelle, à propos des Tubleries, savez-vous pas? la mère à Gène Bernuchon, vot' amie, elle est comme morte depuis ce matin.

— Morte ! s'écrièrent ensemble Michel et Lucie.

— Non, pas tout à fait. M, Jaccarly a dit qu'elle était en étargie. Elle ne bouge ni n'entend. Bernuchon a-t-envoyé chercher à Poitiers le grand médecin, car c'est un homme, Seigneur! qui n'épargne rien pour sa femme:

— Pauvre homme ! dit Lucie, dont la figure était devenue toute pâle de tristesse; pauvre Gène! Il faut que j'aille les voir.

Et aussitôt elle s'éloigna d'un pas empressé.

•-- Est-elle bonne, dit Michel qui la suivait des yeux.

— Oui, repartit la Touronne, c'est une brave demoiselle ; dommage qu'elle ne soit pas riche comme sa cousine.

— Elle peut bien se passer d'être aussi riche, puisqu'elle est cent fois mieux.

— Mieux que MUe Aurélie! mieux! avec sa ligure blanche et sa robe de deux sous ! Par ma foi ! mon gars, faut que tu sois rudement tcqué ! Faut môme que tu sois toqué d'elle, et tu devrais la demander en mariage. Puisque tu ne veux pas des filles riches, c'est peut-être une demoiselle qu'il te faut.

— Vous dites des bêtises, Touronne, répliqua tranquillement Michel, et il se remit à l'ouvrage sans plus causer.

Ayant obtenu l'assentiment de sa mère, Lucie mit une

robe de toile grise, blanchie par plusieurs lavages, coiffa

•son grand chapeau de paille, et partit pour le hameau des

Tubleries, où demeurait Gène. C'était à demi-lieue, sur

le coteau du Glain.

Il faisait vent frais, soleil chaud, lumière abondante et vive. A l'horizon, sur un fond bleu, s'entassaient des montagnes de nuages blancs dorés.

Lucie traversa le bourg, suivit un long chemin bordé de haies d'aubépine, et parvint à l'entrée d'une vaste plaine qui descend en pente douce jusqu'à la rivière. Le terrain est sablonneux ; il y a çà et là de gros châtaigniers tortus, à l'ombre desquels croît un fin gazon mêlé Ce mousse.

Le vent balançait les rameaux et courbait les blés verts, entre lesquels n'apparaissait plus qu'à peine la rouge terre des guérets.

Des papillons jaunes croisaient le chemin; à quelques pas de la jeune fille s'abattit une fauvette qui chercha quelque chose à terre, et s'envola un brin de paille au bec.

Lucie marchait lout oppressée. A mi-chemin, elle s'étonna d'être déjà lasse, elle que la promenade ne fatiguait jamais. Elle sentait dans sa poitrine un poids énorme, comme si son cœur gonflé fût devenu lourd à porter. Elle s'avouait bien qu'elle n'était plus la môme, qu'il s'était produit en elle un grand changement, et que c'en était fait de celte enfance heureuse poussée jusqu'à vingt ans. Tout ce qu'elle avait appris et pensé depuis quelques jours l'agitait profondément; elle songeait aussi au chagrin de son amie Gène, et, de temps en temps, comme suffoquée, elle s'arrôtaitafîn de reprendre haleine.

Puis elle regardait autour d'elle en disant : Que c'est beau ! Le ciel éclatait de splendeurs ; de petites vapeurs s'élevaient des champs ; on entendait toujours la musique des cloches, dont les notes joyeuses se croisaient dans l'air avec des bourdonnements d'abeilles et des chants d'oiseaux. Les buissons étaient blancs de fleurs ; tout était ceint d'auréoles, et il y avait comme un grand sourire épanoui sur la face de la nature.

Puis les cloches se lurent, et Ton entendit bientôt une harmonie plus ténue qui venait se rapprochant. Lucie reconnut les sons du violon jouant un air de danse villageoise. Un instanl après se déroulait au haut de la plaine une longue file de chapeaux noirs et de cornettes blanches, d'habits bleus et de tabliers éelatants. C'était la noce de Jeannette Vanneau qui "revenait de l'église et retournaît au hameau des Tubleries. Après le violon venait la mayenne, bouquet énorme qu'on porte devant les mariés; et de cette moyenne, du manche du violon, du haut de chaque cornette, rubans rouges et bleus flottaient au vent. Ils marchaient tous en cadence, d'un pas joyeux et rapide, les deux époux en tôle, se donnant la main. La mariée, vêtue de bleu et de blanc, avail un bouquet sur le sein,

attaché par une ceinture rouge. Son regard était doux, son air modeste et heureux ; le marié la regardait souvent, et sa figure aux traits rudes était embellie par un sourire.

Ils n'ont que leurs bras ! répéta Lucie, en se rappelant ce qu'avait dit la Touron, et pourtant, commeils ont confiance et comme ils sont heureux ! Quoiqu'ils n'aient que leurs bras, ils n'en élèveront pas moins de beaux enfants joufflus, dotés du môme héritage. Ainsi, toute songeuse et tout émue, elle regarda celte fête du mariage humain passer au milieu des champs féconds, des bourgeons ouverts et des nids commencés, dans l'atmosphère enivrante des premiers jours d'avril.

Et quand le cortège eut défilé devant elle, et qu'il s'éloigna, son cœur se remplit dépensées tumultueuses. Entre la destinée de Jeannette Vanneau et celle d'Aurélie, si différentes pourtant, la sienne à elle était un abîme. Gréée comme les autres pour nouer avec ses semblables le tissu de joies et de douleurs qui fait la vie humaine, elle resterait seule pourtant, inoccupée au milieu de la foule active des épouses et des mères. Au banquet de la vie elle se tiendrait debout, en arrière, comme un fantôme qui ne peut toucher aux mets des vivants. Et ses années, ses jours, la foule innombrable de ses heures s'écouleraient tous pareils, sans autre tâche que celle d'exister. Ah I s'écria-t-elle du fond de son âme, je serais plus heureuse de mourir, car le mal de la mort est tout entier dans l'agonie, et qu'est-ce qu'une pareille vie, sinon une agonie de quarante ou cinquante ans !

Elle marchait lentement, les yeux voilés, regardant sans les voir les buissons d'aubépine dont les feuilles vernies reluisaient au soleil.. Les sons lointains du violon lui faisaient mal aux nerfs.

Elle se dit ensuite : Mais je n'ai que vingt ans encore, et l'avenir seul a le secret de mon sort. Oui ; mais l'ave-

nir ne fait guère que broder la trame fournie'par le passé. La loi des mariages bourgeois, c'est l'égalité des fortunes ; elle s'en rappelait mille exemples, mille révélations. L'estime seule, prudente et froide, ne fait pas de mariages pauvres. L'amour... Elle haussâtes épaules au souvenir des romans de sa ' mère. Pouvait-elle compter sur un amant romanesque, tombé des nues à Chavagny ? Non ; son jugement et sa modestie la préservaient de tels rêves. Elle comprenait que le roman est moins une peinture qu'une protestation. Paméla n'avait été mariée que parce que Lucie ne le serait point. Et Clarisse, d'ailleurs, n'était-elle pas là comme exemple ? Et Mlle Boc ? et tant d'autres ? Puis elle se rappela quel air hypocrite avait eu la Touron en supposant son mariage, et elle se dit : Mon arrêt est déjà prononcé dans l'esprit public.

Cependant quelque chose protestait en elle contre son chagrin même. Elle se disait ; Si les hommes font du mariage une affaire d'argent et d'ambition, ce que je regrette si vivement a bien peu de prix, car le mariage sans affection sincère, n'est-ce pas encore la solitude ? Mais elle sentait confusément, en dehors de cette logique sévère, que dans le cercle des convenances extérieures pouvaient naître et se développer, même provoqués par elles, des attachements sérieux. On voit d'heureux ménages parmi les riches. L'amour, d'ailleurs, n'est qu'une moitié du mariage; l'autre moitié c'est la maternité.

Une femme qui portait un petit enfant dans ses bras venait dans le chemin. C'était la Mourillon. Amie de la Bernuchon, elle revenait de la voir, et donna des nouvelles à Lucie.

— Héla ! mam'zelle> elle est comme une image dans son lit, froide comme la glace, les yeux fermés. Pour moi, m'est avis qu'elle est morte. Héla ! mon Dieu ! ce que c'est que de nous !

Tandis que la mère essuyait une larme, l'enfant souriait à Lucie,

— Vous devez être bien fatiguée, dit MUe Berlin, de porter si loin ce gros enfant ?

— Et comment le laisser?. Il né veut jà ! Si vous le voyiez s'agripper à moi en criant au perdu, quand je veux le donner à sa petite sœur I Ma foi ! je travaille d'un bras et le tiens de l'autre. Nous ne sommes guère à Taise tous deux, mais nous sommes contents. Pas vrai, Jean ?

Le petit riait d'un air d'intelligence en regardant sa mère. C'était un enfant d'environ dix mois. Lucie le prit et, l'embrassant :

— Viens un peu avec moi, petit ami.

— Bien ! bien ! c'est bon 1 je m'en vas, dit la Mourillon"; et, feignant délaisser l'enfant à Lucie, elle s'éloigna de quelques pas.

Le petit Jean, alors, poussa des cris horribles en tendant les bras vers sa mère, et, quand elle l'eut repris, il eût fallu le voir se blottir dans le sein maternel avec un cri sauvage de joie et d'amour ! Lucie dît brusquement adieu à la Mourillon, et s'éloigna vite. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Si calme à l'ordinaire et de si douce humeur, la pauvre enfant était ce jour-là dans une disposition fatale, où tout ce qui se présentait à elle servait d'nlimentau chagrin. Oh 1 jamais ainsi de petits bras n'entoureront son cou I Jamais elle ne sera l'amour et la joie d'aucune de ces petites créatures humaines ! Le doux et frais visage de l'enfant était toujours devant ses yeux;, elle entendait toujours ce cri qu'il avait jeté en se retrouvant dans les bras de sa mère, et, quoi qu'elle fit, elle ne pouvait retenir des sanglots.

Elle se hâta d'arriver au chemin creux qui descend le ravin de la Fontaine-aux-Fées. Ce chemin étroit, couvert de vieux chônes, est tapissé d'herbe et jonché de grosses

pierres moussues. Les charrettes n'y passent point, et les gens non plus n'y entrent guère, à cause qu'il est hanté, dit-on, par le loug-garou. Pourtant, si Ton raisonnait un peu la chose, on n'y craindrait rien en plein jour. Mais on n'aime point ce chemin-là.

Mlle Bertin s'assit sur une pierre, et, courbant sa tête • dans ses mains, elle s'abandonna au besoin de pleurer. Le silence régnait autour d'elle ; à peine entendait-on d'en bas le bruit de l'eau sur les cailloux.

Au bout d'un quart d'heure environ, elle se leva pour continuer sa route. Mais, n'étant point encore assez calme pour se risquer à être vue, elle resta quelque temps debout à la môme place, fixant à terre ses yeux rougis, et cherchant des pensées moins tristes. — Que l'herbe épaisse est belle au fond des chemins creux ! se dit-elle. .Ces pierres ne gembient-elles pas vêtues d'un beau velours vert aux nuances dorées ? Du velours ! Eh ! pourquoi dire ainsi? Le velours est-il plus riche que la mousse? Non, car il se fane aisément et se détruit, tandis que cette mousse, un instant foulée, va se relever et continuer de croître. Ah ! le vrai luxe, la vraie richesse, la vraie beauté sont dans la nature ! Que Jeannette Barbet vienne s'asseoir ici, elle aura un salon plus beau que celui de Mme Gavel. Et cependant, n'est-ce pas pour couvrir sa chambre et soi-même d'étoffes de soie et de velours que quinze mille francs de rentes sont nécessaires ?

Cet amour effréné d'une richesse inutile et, malgré tout, mesquine lui parut alors une maladie de l'espèce humaine. De môme que la pluie développe les germes de la terre, de môme les larmes semblent féconder l'esprit. En ce moment la pensée de cette jeune fille déchira l'enveloppe du monde étroit où ses parents l'avaient nourrie des miettes moisies d'un autre siècle, et, les yeux attachés sur la nature éternellement vivante et inépuisable, elle

comprit soudainement que la terre est plus vaste et la vie plus haute que l'homme ne les a faites.

Elle descendit la pente du ravin, toute sérieuse, ne sentant plus le besoin de pleurer. En passant près delà fontaine, elle s'agenouilla, puisa de l'eau dans sa main et s'en rafraîchit le visage, tout en admirant les ficaires à fleurs d'or qui luisaient au bord dans les herbes, et se réfléchissaient dans l'eau. Les paysans donnent à ces fleurs le nom de clairs-bassins, parce qu'elles se plaisent dans les eaux pures.

C'est à côté d'un bois, au sommet du coteau, que se trouve le hameau des Tubleries. En entrant dans la chambre de la Bernuchon, Lucie la trouva remplie de femmes qui s'entretenaient à demi-voix, la quenouille au côté ou le tricot en main. Près du lit, dont les rideaux étaient fermés, Gène se tenait debout, immobile. A la vue de Lucie, elle se retourna, fit un grand cri et se jeta en sanglotant dans les bras de son amie.

MUe Berlin s'approcha du lit, et toutes les femmes se groupèrent autour d'elle, comme si elles eussent espéré que la demoiselle pût trouver quelque remède. Une des qualités du paysan est le sentiment de son ignorance, d'où vient la naïveté dé ses espoirs. Ayant entendu parler de ce qui se faisait en pareil cas, Lucie plaça un miroir devant la face livide de la moribonde, et fit remarquer un léger nuage qui ternissait la surface polie. Alors elle s'efforça de consoler Gène en lui uépétant que cet état n'était pas mortel, et qui sait, peut-être était-ce une crise favorable qui terminerait la longue maladie de sa mère ?

Gène accueillait avidement les paroles de Lucie. — Puis, dit-elle, nous allons voir le grand médecin.

Ce grand médecin était le praticien le plus nouvellement établi dans la ville de Poitiers, où il faisait des mi-

racles en attendant qu'un nouveau venu en fit de plus beaux à son tour.

— Le médecin ne peut pas guérir ça, dit une vieille à cheveux blancs en secouant la tête.

— Pourquoi, mère Peluche ? demanda Lucie.

La vieille humecta le chanvre dans sa bouche, façonna le fil entre ses doigts, tourna le fuseau, et répondit enfin d'un ton péremptoire :

— Je vous le dis !

— Mais pourquoi ? insista Lucie.

— Heuh!... puisque vous n'y croyez point, vous aut' messieurs.

— Ah ! dit la jeune fille qui ne put retenir un sourire, vous croyez que c'est un sort ?

— Pardine ! Et qu'est-ce que ça est donc?

— Une léthargie.

— Bon ! mais d'ousque ça vient ?

— Je ne sais. Un médecin peut seul...

— Lès médecins n'y connaissent rien, mam'zelle, c'est le devin qu'il y faut.

— Mais sainte Radégonde 1 dit Gène.

— Faut aller au devin ! répéta d'un ton absolu Peluche, qui ne voulut pas exprimer plus clairement la supériorité du devin sur sainte Radégonde.

— Bernuchon n'osera pas, à cause du curé, dit une autre.

— Eh ben ! le curé lui enterrera sa femme, répliqua l'obstinée Peluche.

— Pour quant au devin, dit une commère, n'y en a pas un comme Martin, de Château-Bernier.

— 11 touche donc toujours, quand môme il est si riche?

— Pensez-vous? Et s'il ne touchait pas, qu'est-ce que ferait le monde?

— Quand môme son fils viendrait plus riche encore,

il toucherait tout de même, puisqu'ils ont ça de père en fils.

— Et c'est de là que leur vient leur grande richesse, observa Lucie.

— On donne ce qu'on veut, mam'zelle, pas davantage. N'y a donc rien à dire. ,

— Adonc, pour les cassures, a-t-il son pareil? Ça c'est une chose bien connue. Môme pas plus tard qu'à la Saint- Jean dernière, il a raccommodé mon homme que les médecins avaient estropié.

— Et s'il n'était pas devin, reprit Peluche, comment donc saurait-il ça, puisqu'il ne l'a point appris ?

— Moi, dit une des femmes, ça m'est arrivé, dans ma petite jeunesse, une chose comme à la Bernuchon.

— Ah!

— 'Vraiment?

— Voyez-vous !

— Pas possible !

— C'est comme je vous le dis. Ça me dura quinze jours.

— N'en crois rien, dit tout bas Lucie à Gène épouvantée *

— Et tout ce temps-là ne pris rien, ni eau, ni vin, ni miette de pain, tant y a qu'autant valait dire que j'étais morte, quoi ! puisque ne, bougeais rien, et tous mes mondes (parents et amis) croyaient bien que j'étais passée. Moi de ce temps-là étais tout aise. Il me semblait d'être dans un bel endroit où y avait tout plein de petits enfants jolis ! jolis comme des anges, quoi ! puisque c'en était.

— Seigneur !

— Qu'est-ce que vous disez là ?

— C'est-il Dieu possible ?

— - C'est comme je vous le dis. Quand je me remémore

comme c'était joli, je voudrais y être encore. Ils chantaient menu,, menu comme des cheveux, et moi j'étais ben aise, allez. Enfin, quoi? pour vous le dire, personne m'ôtera de ridée que c'était le paradis.

— Bah ! allons ! allons !

— Ouah !

— Croyez-vous ?

Celle dernière assertion rencontrait évidemment beaucoup d'incrédulité, non tant pour la chose elle-même qu'en raison de celle qui parlait.

— Fallait au moins que vous fussiez ben jeune dans ce temps-là, observa une des assistantes I

— Eh ben ! voyez-voUs, pour ce qui est de la maladie, c'était un sort. Nous avions une voisine qui était sorcière. Un jour elle me dit, qu'elle dissit, viens, qu'elle dit, viens aux champs avec moi. Moi, j'y allai donc. Elle avait comme ça des lopins dans sa poche, des croûtes qu'elle donnait à sa chèvre. En veux- tu? qu'elle dit. Veux ben, que je dissis. En mangeai donc, et tout d'abord me v'ià malade.

— Voyez-vous !

— C'était ça !

— Pardine !

— Vot' mère fuit (alla) chez le devin ?

— Non point; v'ià comme ça se passa. La sorcière voyait ben que tout le monde lui voulait mal à cause qu'elle m'avait jeté le sort ; quelques-uns même songeaient de lui jeter des pierres ; elle eut peur, et v'ià qu'un jour, — je m'en souviens comme si c'était hier, — elle entre et dit à ma mère : Comment va votre fille ? comment va-t-elle ? faut, qu'elle dit,, lui faire une soupe à l'oignon. La v'ià donc qui prend la poêle et qui me fait une soupe à l'oignon. Qu'a-t-elle mis dedans? ma mère le vit point, et jamais personne le saura. Elle m'en ap-

porte, et comme ça, donc, j'en mange une goulée (bouchée) ; puis, elle donne le reste à sa chèvre. Moi, tout de suite, me sens mieux; mais v'ià-t-il pas que la chèvre se met à bailler des bramées, des bramées, qu'on l'entendait de partout. Pour quant à la sorcière, elle s'en était allée, emportant la clef de rétable, si ben que personne put entrer. Au soir, on trouva la chèvre morte, et moi fus guérie tout d'un temps.

— C'est-il clair, ça?

— En v'ià-t-une histoire !

— Allez ! allez !

Chacune se signa ; la nuit tombait, et, comme venait l'heure du souper, les femmes s'en allèrent l'une après l'autre, après avoir prodigué, chacune à leur manière, espérances et recommandations. Bernuchon aorsrentra et s'assit morne près du foyer, après avoir jeté sur sa femme un coup d'œil rapide. Mlle Bertin ne put se résoudre à laisser le père et la fille abandonnés seuls à leur chagrin.

Ils n'ont rien mangé peut-être depuis ce matin ? pensat-elle.

Alors, feignant d'avoir faim elle-même, elle activa le feu, prit la poêle, demanda du beurre et des œufs, et avec cette habileté gentille qui la caractérisait, elle fît si bien, que Gène et son père, voulant faire honneur à leur convive, prirent suffisamment part au souper.

— Mais à présent, dit la jeune paysanne, il fait nuit, mam'zelle Lucie, et vous êtes bien loin de chez vous. Mon père va vous reconduire.

— Non, répondit Ludie, je reste ici. On devinera bien chez nous que je n'ai pas voulu vous quitter.

Assise au foyer, près d'eux, et, de tout son cœur,

..essayant de leur venir en aide, elle parvint à les faire

causer de leur chagrin, qui de la sorte s'épanchait. De

temps en temps, elle se levait et allait frotter les tempes de la malade.

On frappa. C'était Michel.

~ Bonsoir ! dit-il en entrant ; vous avez ben de la peine par ici ! Ma journée finie, je suis venu vous voir. Il serra la main de Bemuchon. Gène voulut lui répondre et fondit en larmes. Pauvre Gène ! dit Michel en l'embrassant. Alors, avec cette liberté d'allures et de sentiment que les paysans seuls ont conservée, Gène entoura de ses deux bras le cou de Michel et se mit à sangloter en poussant des cris, comme si la vue de cet ami eût renouvelé sa douleur. De grosses larmes coulaient sur les joues de Michel.

Après qu'on eut repris, du moins à l'extérieur, un peu de calme, et qu'on eut échangé sur la situation toutes les tristesses et toutes les espérances que chacun trouvait eo soi, le jeune paysan dit à Lucie :

— Nous partirons quand vous voudrez, mam'zelle; vot' mère est en peine de vous, et, quand elle a su que je venais, elle m'a chargé de vous ramener. Puis il ajouta plus bas : M"6 Berlin m'a dit comme ça qu'elle ne voulait pas que vous passiez la nuit près d'une morte, qu'elle viendrait plutôt vous chercher. Lucie connaissait les faiblesses et les bizarreries de sa mère ; elle n'hésita plus, embrassa Gène et partit avec Michel.

Le ciel était couvert, la nuit sombre ; à peine apparaissaient quelques étoiles entre les nuages; mais le chemin était facile, et, marchant côte h côte, ils causaient.

— Vous avez conservé pour Gène toute votre amitié d'autrefois, dit Lucie.

— Oui, mam'zelle, car c'est une bonne fille que Gène, et aimable et gentille. C'est un plaisir que de causer avec elle. Peut-être est-ce parce qu'elle cause d'habitude avec vous. Oui, j'ai son chagrin sur le cœur.

— Je suis très-fâchée, dit Lucie, de ne pouvoir rester auprès d'elle pour l'aider et l'encourager ; car ses voisines lui portent plus de trouble que de secours. Ne veulentelles pas envoyer chercher le devin, celui de Château - Bernier, votre ancien maître? Qu'en dites-vous?

— Oh ! c'est un homme habile pour les cassures de bras ou de jambes, mais non pas, à ce que je crois, pour les maladies.

— Et qu'en savez-\ous ?

— Pas grand'chose, mam'zelle; mais je sais qu'il n'a pas étudié, qu'il ne connaît point le dedans du corps, et y a-t-il moyen qu'un homme, tant fin soit-il, sache à lui seul, sans l'avoir appris, tout ce que les autres ont trouvé depuis que le monde est monde ?

, — Alors, vous ne le croyez pas sorcier ?

— Non, mam'zelle Lucie, non, j'en jurerais : il ne l'est point. Voyez-vous, je l'ai ben regardé quand j'étais chez lui. Pour ce qui est de la pluie ou du beau temps, de la grêle ou de la gelée, j'en sais d'aussi fins qui ne sont pas sorciers. Non plus, il ne sait pas mieux qu'un autre ce qui se passe chez lui quand il n'y est pas ; mais c'est seulement un finaud qui connaît son monde, et qui, à cause de ça, devine souvent ce qu'on n'a pas dit.

— Puisque vous êtes si pénétrant, Michel, à coup sûr vous ne croyez pas qu'il existe des devins?

— Pour quant à ceux que je ne connais pas, mam'zelle Lucie, je n'en saurais parler.

— Quoi ! vous pourriez supposer que certains hommes aient un pouvoir surnaturel ?

— Àh ! mam'zelle Lucie, il y a tant de choses que je ne sais pas ! Et si donc je voulais dire ça est ou ça n'est point, serais-je pas un grand sot ? J'enrage ben assez déjà, allez, d'être un ignorant.

Lucie avait reçu quelque peu sa part du scepticisme

bourgeois dont la ya ni té est le seul principe. Pourtant elle se fût moquée de Michel s'il eût fait l'esprit fort; mais comme elle élait naturellement simple et franche, eJle aima la franchise et la simplicité de ce jeune homme. Elle aussi, elle savait réellement bien peu de chose; mais chez M. Bourdon, où le mon^e venait se reproduire dans le microcosme des journaux, elle avait entendu traiter ou plutôt effleurer bien des sujets. Elle se rappela donc que, entre le réalisme et l'iliuminisme, après tout, la question était encore pendante. Vis-à-vis de l'inconnu, ces gens êomme il faut, qui tranchent tout par la négative, qu'avaient-ils de plus que Michel? rien que l'outrecuidance de la sottise. Donc, elle répondit au jeune paysan :

— Peut-être la science vous apprendrait-elle peu de chose à cet égard? a

— Quoi! mam'zelle Lucie? s'écria-t-il avec surprise, la science, n'est-ce pas de savoir?

— Oui ; mais, à ce que j'ai entendu dire, les savants ignorent encore la plus grande partie des choses, et précisément ce qu'on voudrait le plus connaître.

— Si c'est comme ça, tant pis ! dit-il un peu déconcerté. Puis il reprit au bout d'un instant: Oui, c'est juste ; faut ben qu'il reste quelque chose à apprendre, sans quoi les savants n'auraient plus rien à faire, et ils s'ennuieraient; car ça doit être un plaisir de chercher le comment et le pourquoi des choses, quand on a devers scï tout ce qu'il faut pour bien chercher. Mais c'est une grande pitié, allez, mam'zelle Lucie, quand, sur tant de questions qu'on se fait, on n'a rien à répondre, sinon qu'on ne sait pas I

— Quoi ! cela vous tourmente réellement? demandât-elle.

— Oui, mam'zelle Lucie; est-ce pas naturel? faut-il pas savoir ce qu'on est venu faire au monde? et comment

on s'y doit conduire? et pourquoi telle chose est ainsi, telle autre comme ça? N'y a-t-il pas des choses qui vous tournent la tôle à ne plus savoir de quel côté aller? Oh l oui, des fois ça me dévore, et si alors on m'offrait, — une supposition, — de faire un marché comme quoi je m'engagerais pour étudier, comme un soldat pour la guerre, eh ben! ma foi, je donnerais toute ma vie pour rien..

— Ah! vraiment? Et vous ne pensez pas toujours ainsi?

— Non, parce que voyez-vous... Mais à quoi ça sert-il de tant parler de moi?

— Cela m'intéresse, dit naïvement la jeune fille.

— Est-ce possible, mam'zelle Lucie? vous qui parlez d'habitude avec les gens bien appris.

— Je gpus assure, Michel, qu'entre les bourgeois et les paysans la différence n'est pas tant dans les idées que dans le langage. Et pour les idées, j'aimerais presque mieux celles des paysans, parce qu'ils connaissent leur ignorance et qu'ils ont à cause de cela plus de bonne foi et de simplicité.

— Vrai? dit Michel avec émotion; puis en riant il ajouta : J'en saisjquelques-uns de ben têtus.

— Gomme il y a beaucoup de bourgeois sincères et simples, répliqua Lucie. Voyez-vous, Michel, je le disais bien, il est difficile de marquer la différence. Mais avec ceux que vous croyez si intelligents, on a rarement des conversations bien intéressantes ; et, par exemple, chez mon oncle Bourdon, presque jamais on ne parle de choses sérieuses, ou bien c'est d'un ton léger comme en se moquant.

— C'est drôle, dit Michel.

— Eh bien, reprit-elle, dites-moi pourquoi ce désir xi 'étudier n'est pas toujours le môme en vous?

— Puisque vous voulez le savoir, mam'zelle Lucie, ré-

pondit-il avec embarras, je puis ben vous le dire. C'est que... ai-je pas vingt-deux ans? Et c'est pas le tout que d'étudier, il faut vivre... faire comme les autres... se marier... Et quand j'y pense aussi, à cela, ça m'affole d'une autre manière!.. Ah! c'est un grand tourmentement que la vie ! Autrefois, dans le temps de sa petite jeunesse, on était ben plus tranquille. Et pourtant ça n'est point une vraie peine que d'être remué comme ça si grandement, est-ce pas?

— Quelquefois, répondit-elle en hésitant.

— Ah! s'écria-t-il avec beaucoup de vivacité et de sympathie, vous avez du chagrin, mam'zelle Lucie, je le sais ! Quand je vous ai rencontrée l'autre soir dans la Prée, vol' voix m'a dit que vous aviez pleuré.

— Non, non, balbutia- telle avec confusion; puis revenant à plus de franchise : Eh bien ! oui, Michel, j'ai mes chagrins. "Vous savez, on prétend que chacun a les siens... Mais je ne comprends guère les vôtres.

— Je n'en ai point, mam'zelle Lucie; des invaginations comme ça tout au plus, des folies... Je puis ben vous le dire, puisqu'il n'y a pas de mal ; et ça m'est un charme de causer avec vous, car je ne cause jamais comme ça avec personne. Eh ben! c'est que je songe grandement à me marier, mais seulement avec une fille que je pourrais aimer tant, oh! mais tant!... que peut-être ne la trouverai-je... Si je disais ça à d'autres, ils se moqueraient de moi, au moins.

— Je ne me moquerai pas de vous, njoi, répondit Lucie, je trouve que vous avez raison. Mais je connais celle qui vous conviendrait, il me semble, c'est Gène.

— Peut-être bien, répondit Michel d'un ton rêveur, ils arrivaient à Chavagny. Quoiqu'il ne fût pas dix

heures, tout le monde était couché déjà, les maisons étaient obscures et même aussi les cabarets, vu que ce n'é-

tait pas le dimanche. Dans ces rues étroites, sombres et raboteuses, il faisait plus sombre que dans la campagne, si hien que Lucie tout à coup heurta contre une grosse pierre et faillit tomber. Elle eut peur et fit un léger cri.

— Ah! pardon, s'écria Michel, qui s'éveilla comme d'un rêve, pardon, mam'zelle Lucie, j'aurais dû vous aider. On n'y voit plus goutte, donnez-moi la main.

Lucie lui donna la main et ils continuèrent de marcher. Peu a peu la jeune fille trouva que la main de Michel était bien brûlante, si brûlante enfin qu'elle voulut retirer la sienne, sans trop savoir pourquoi. Mais elle ne put se dégager, parce qu'à mesure qu'elle essayait de la retirer, la main de Michel se serrait davantage. Elle dit alors :

— Je vous remercie, Michel, à présentée puis marcher seule.

Il ne répondit que par une étreinte si forte que M11* Berlin s'écria :

— Mais à quoi pensez-vous donc, Michel? vous me faites mal. *

Il poussa une vive exclamation et ouvrit la main avec effort. Mais il ne dit rien, et Lucie trouva que Michel était bien un peu extraordinaire.

Un instant après, comme ils arrivaient à la maison de la mère Françoise :

— Bonsoir, mam'zelle, dit Michel brusquement, et, se précipitant vers sa demeure, il laissa MUo Berlin dans les ténèbres, av milieu du chemin qui longe le cimetière.

Pour le coup, Lucie fut surprise et vivement désappointée. Elle venait de se livrer naïvement au plaisir d'admirer l'intelligence et la noblesse de ce jeune homme ; elle s'était môme étonnée de trouver en lui une politesse naturelle, due évidemment à des instincts délicats, et le voilà qui tout à coup devenait indifférent, grossier

UN MARIAGE SCANDALEUX. ni

même. Comment se faisait-il?... Est-ce là ce qu'il appelait ses tourmentements, ses folies? Peut-être. Mais alors, c'est qu'il est fou en effet.

Elle entendit derrière elle un pas rapide, et à la faible clarté que jetaient de rares étoiles dans ce chemin découvert, elle reconnut à ses côtés Michel, qui dit aussitôt d'un ton triste et humble :

— Vous me trouvez bien malhonnête ! n'est-ce pas, mam'zelle Lucie? Gomment ai-je pu vous laisser toute seule comme ça? Pourtant, croyez-le bien, ce qui me ferait le plus de peine au monde, ça serait si vous étiez malcontente de moi.

— Vous prenez du souci pour peu de chose, réponditelle,- car le chemin n'est pas long, et je n'ai pas peur.

— Oh ! n'ayez pas peur, dit-il d'une voix émue, car je vous le jure, mam'zelle Lucie, je me battrais plutôt avec le diable, s'il osait seulement passer à côté de vous.

:- — Il n'osera pas, répliqua-t-elle en riant, soyez tranquille.

Us cessèrent de parler. A cause de l'inégalité du chemin et de l'obscurité, ils marchaient lentement, le jeune paysan réglant son pas sur celui de Lucie, quand à gauche, au bord du cimetière, ils aperçurent une forme blanche, qui semblait d'abord une boule énorme, puis qui s'éleva, s'amincit et sembla toucher jusqu'aux arbres.

— Qu'est-ce que cela? demanda Lucie à voix basse.

— Je ne sais pas, répondit Michel d'une voix altérée. Venez, mam'zelle Lucie, nous passerons par le pré.

— Non, non, dit-elle, il vaut mieux savoir ce que c'est. Elle s'avança vers le fantôme qui sembla courir devant

elle, une sorte de voile blanc flottant derrière lui.

— Oh ! je le joindrai, dit la jeune fille: gaiement.

Et voyant que Michel ne la quittait pas, elle se mit à courir, et elle était près d'atteindre le fantôme, quand

112 UN XAKIA6* SCANDALEUX.

celui-ci lout à coup roula dans le chemin à ses pieds. Surprise, elle né^ufiktenir un cri.

A ce cri, Mfchel sauta sur le fantôme et le prit à la gorge. On entendit alors d'étranges râlements, et ces mots entrecoupés :

— Pardon pour mes péchés ! mon bon monsieur le diable? Héla ! héla! ayef pitié de moi !

•*— C'est-il vrai que^tt es un homme? s'écria Michel; voyons, qui es-tu?

— Vous le savez ben, je suis le tailleur. Lâch$e*moi vite 1 Si vous aimez les cierges, ou quoi que ce soit, on vous en donnera.

— C'est, ma foi, le tailleur, dit Michel en se relevant. Pardieu |p vous êtes drôle, vous, de courir comme ça en chemise passé dix heures.

— Et toi qui serres comme un diable, es-tu pas Michel? A quelques pas retentissait le fou rire de Lucie.

— Au nom de Dieu, Michel, dis-moi ce que c'est qui rit là-bas, et qui me semblait un revenant?

— Innocent ! c'est mam'zelle Lucie.

— Mam'zelle Lucie ! à «cette heure-là, ici ! Comment que j'aurais pu deviner? Je" voyais ben que ça n'était ni un homme ni une femme, et je songeais pas que ça pouvait être une demoiselle.

Puis, tout en se rajustant du mieux possible, s'adressant à Lucie, dont là robe gris clair paraissait blanche au milieu des ténèbres :

— Ah ! c'est vous, mam'zelle ! Tiens ! vous avez donc pas peur de vous enrhumer, que vous vous promenez comme ça à la fraîcheur.

La voix du tailleur s'était raffermie au point d'être goguenarde. Lucie le remarqua bien, mais dédaignant d'expliquer à cet homme commenlelle se trouvait dehors si tard en compagnie de Michel, elle répondit :

— Je crains plutôt pour vous, mon pauvre Touron, car vous vous romprez les os quelqueroit à*rouler ainsi -dans les chemins.

Cette réponse mit le tailleur fort en colère, car il savait qu'on l'accusait dans le village d'être loup-garou, et il crut, bien à tort, que Mlle Berlin parlait de cela. Mais il n'en témoigna rien, ce qui n'était pas bon signe, et fusant mine de rentrer, cependant resta sur lé seuil de là porte, caché derrière le clion, et, de la sorte, il entendit MUe*Bertin dire à Michel en le quittant : A demain ! car Michel devait revenir, avec les Mourillon, pour achever le labourage. ~ •

Le lendemain Lucie remarqua chez Michel un grand changement. Il n'était plus gai ni communicalif ; il mangeait à peine. Son regard si clair et si pur était abaissé. Il semblait honteux et ne regardait Lucie que furtivement.

— Qu'a-t-il donc? se dcmanda-t-elle, Est-ce le souvenir de son impolitesse d'hier? Mais il Ta réparée. Peutêtre est-ce à cause de la superstition qu'il a montrée dans notre rencontre avec le tailleur? mais son courage n'en a été que plus grand. Tant d'autres à sa place se seraient sauvés à toutes jambes, ou se seraient trouvés mal de peur. Moi-même j'éprouvais un saisissement involon^ taire, et je n'aurais pas été si brave sans la présence de Michel.

Elle profila de la réserve du jeune homme pour l'examiner à loisir, en le comparant à Cadet Mourillon, qui, disait-on, faisait la courk Gène. Le résultat de l'examen fut celle exclamation intime : Quelle différence! Cadet est ce qu'pn appelle un beau garçon, pour signifier un homme grand et fort qui n'est pas laid, tandis qu'outre les avantages de la taille, Michel a une figure si intelli-

gente et si dcuce! un front si élevé! des yeux si vifs et si noirs! Cadet a l'air honnête, Michel a l'air noble. Les mouvements de celui-là, malgré sa jeunesse, ont de la gaucherie et de la lourdeur; celui-ci a vraiment de l'élégance, et puis, comme Gène, le goût des choses élevées, du tact, de la sensibilité. Us sont faits l'un pour l'autre, comme disent les romans. Pourvu que Michel pense à Gène! Car elle, il serait bien impossible qu'elle hésitât entre Michel et Cadet.

Lucie se complut dans l'idée du bonheur de son amie. Elle se représenta Michel et Gène mariés vivant à l'aise aux Tubleries du produit de la vigne, du jardin et du champ. Elle vit Gène vaquer aux soins de la basse-cour, et du ménage, un petit enfant dans ses bras, puis, toujours, avec le doux fardeau, elle allait s'asseoir au bord du champ que labourait Michel, et celui-ci, en conduisant ses bœufs, jetait sur l'enfant un doux sourire, et regardait sa femme... comme il pouvait regarder celle qu'il aimerait tant !

Mais à cet endroit du rêve, Lucie dut étouffer un soupir. Comme elle avait résolu de ne plus se livrer au chagrin, elle se mit à penser à aulre chose.

Elle était en veine de comparaisons, car elle en fit une autre assez étrange entre Michel et son cousin Emile Bourdon. Certes, Emile était un bon garçon; mais excepté son admiration sentimentale pour MUe de Parmaillan, Lucie n'avait jamais surpris en lui l'émotion d'une pensée, ardente. Ceux de ses jeunes amis qu'il amenait quelquefois à Chavagny, avaient aussi* bien que luimême le ton léger, tranchant, railleur à tout propos. Us ne témoignaient guère de considération que pour euxmêmes, et, que ce fût naturel ou volontaire, jamais un mot d'enthousiasme ne leur échappait. Michel, au contraire, était plein d'exaltation; il joignait un bon sens

remarquable à des aspirations généreuses, à une délicatesse de sentiments que jusqu'ici Lucie n'avait guère trouvée qu'en elle-même. Quant à ce genre particulier qu'on prend à la viHe, et qui certainement eût dû faire pencher la balance en faveur d'Emile Bourdon, ce n'était, aux yeux de la jeune campagnarde, qu'une anomalie, bien plus frappante pour elle que le ton et le langage de Michel.

A la collation, sur une question fort simple qu'elle fît à Michel, il se troubla et rougit. Mais qu'a-t-il donc? se demanda-t-elle encore. Et elle chercha de nouveau. Depuis les confidences du jeune paysan, MHe Bertin se sentait vivement intéressée par ce caractère mêlé de raison, de passion et de sensibilité qui fait les natures complètes, en rapport avec toutes choses, et vibrantes à tout contact. Elle se penchait donc sur cette âme, curieuse de la con- , templer jusqu'au fond. Et quelle mystérieuse profondeur, ni celle des gouffres écumanls, ni celle des grottes insondables, ni celle des claires fontaines où nagent les salamandres, ni celle de l'Océan, quelle autre aussi fortement que l'âme humaine peut nous retenir attachés sur ses bords !

Après la collation de midi, au lieu de suivre Cadet et François dans la grange, Michel, comme la veille, prit une bêche et se rendit au jardin.

Lucie n'y alla pas. Elle avait beaucoup à faire dans la maison et Clarisse avait la fièvre. Mais, quand ce fut près de deux heures, et qu'on dut bientôt se remettre au labour, elle remplit un verre de vin pour le porter à Michel.

11 avait achevé le carré commencé la veille, et en attaquait un second. C'était de bel ouvrage, promptement fait; aussi l'ardent travailleur avait-il les joues éclatantes et le front humide. En voyant arriver Lucie, il devint

plus rouge encore, et tout en la remerciant il prit le verre d'une main que la fatigue sans doute faisait trembler un peu.

— Vous travaillez trop, lui dit la jeune fille. Nous vous en sommes bien obligés, Michel; mais pourquoi ne pas vous reposer?

— Oh! ça ne me fait qu'un grand plaisir, raam'zelle Lucie. J'aurais mêmement voulu travailler ce soir, après l'ensemencement du champ qui se finira de bonne heure ; mais il me faut aller voir chez Gène comment ça va.

— -Eh bien, Michel, vous me rapporterez des nouvelles. Dites à Gène que je n'ai pu aller près d'elle aujourd'hui, ma sœur étant malade. Combien je regrette de ne pouvoir les soulager l'une et l'autre en même temps!

— Oui, mam'zelle Lucie, je lui dirai ça et je vous rapporterai des nouvelles. Mais je ne saurais être de retour avant dix heures, comme hier.

Une seconde fois il devint pourpre.

— Je vous attendrai, dit Lucie.

Le soir, en effet, vers dix heures, la jeune fille veillait encore dans le salon, près d'une petite table, en cousant un tablier de coton pour sa mère. Les rideaux fermés de l'alcôve protégeaient le sommeil de M. et M"* Berlin. De temps en temps Lucie levait machinalement les yeux sur la fenêtre, car elle attendait avec anxiété des nouvelles de son amie. Bien que ce fût au rez-de-chaussée, les contrevents restaient ouverts, selon l'usage patriarcal de Chavagny. La clarté de la chandelle se reflélaitsur les vitres; il faisait noir dehors. Une fois, croyant entendre le grincement de la barrière d'entrée, Lucie regarda de nouveau la fenêtre et attendit. Mais aucun autre bruit ne succédant à celui-là, elle crut s'être trompée, et baissa la tête sur son ouvrage. La lumière dorait ses cheveux et son

front, laissant dans l'ombre le bas de son visage. Ainsi penchée sur le travail, d'un visage sérieux et doux, elle était plus belle et plus sainte que ces amoureuses figures qu'on représente couronnées d'auréoles et regardant le ciel.

Quelques instants après, un petit craquement se produisant aux vitres, Lucie leva les yeux encore et tressaillit, car elle crut entrevoir quelqu'un derrière la fenêtre. Presque aussitôt un pas retentit dans le corridor, et Michel entra.

— Ah! s'écria M116 Bertin en apercevant sa figure émue, vous m'apportez de mauvaises nouvelles; mais quand il leva sur elle son regard brillant, elle se dit : non, ce n'est pas de la tristesse.'

— Non, mam'zelle Lucie, au contraire, tout va mieux, La Bernuchon est revenue, elle parle, elle a pris un peu de nourriture. Et c'est de joie que pleure Gène à présent.

— Asseyez-vousv, dit la jeune fille, qui, heureuse de cette nouvelle, en voulut savoir les détails.

Michel avança une chaise de l'autre côté de la petite table, en face de Lucie. Et tandis qu'il répondait à vingt questions, son air intriguait MUe Bertin, car il semblait à la fois contraint et expansif, heureux et timoré; souvent il cachait sous sa paupière abaissée un regard brillant. Elle pensa tout à coup : Ah! c'est qu'il vient de voir Gène... et peut-être... hier il n'a pas dit non... sans doute il l'aime... où prendrait-il cet air-là? Dans cette idée elle regarda Michel d'un air affectueux, mais avec un sourire malin qui fit monter le rouge au visage du jeune homme.

— Et le médecin? demanda-t-elle.

— On l'attend toujours, mam'zelle Lucie, et, ma foi, ils ont aussi envoyé chercher le devin.

— Votre ancien maître?

— Oui, mam'zelle.

Alors, poussée par une vive curiosité, Lucie reprit étourdiment :

— Voyons, Michel, dites-moi cela à moi : est-ce vrai que vous avez refusé d'épouser la fille à Martin?

— Vous n'auriez pas dû me demander ça, répondit Michel d'une voix empreinte de douceur et de sévérité en lançant à Lucie un regard de reproche.

Sous ce regard elle baissa le sien et se sentit émue :

— Vous avez raison, dit-elle; et elle ajouta en tendant la main à Michel : J'ai eu tort, et vous êtes un bien honnête garçon, Michel.

Il prit la main de Mlle Bertin, la serra vivement, et se leva.

— Attendez un moment, dit-elle, je vais vous donner des livres.

Il s'assit, elle passa dans la chambre voisine, et revint avec deux volumes, la Maison Rustique et Lucie de Lammermoor. Elle les avait pris pour elle-même le mois dernier dans la bibliothèque de l'oncle Grimaud, et elle les prêtait à Michel avant de les rendre. Comme elle posait ces livres sur la table, Michel se penchant vers elle di! avec chaleur :

— Mam'zelle Lucie, excepté les secrets des autres,.tous les miens sont à vous, au moins ; le croyez- vous?

— Tous ? répéta-t-elle en souriant.

— Vous ne le croyez point? s'écria-t-il. Ah! demandez-moi...

— Diable de Michel, val grommela M. Bertin au fond de l'alcôve; ne pourrais-tu pas parler moins haut?

Et se retournant bruyamment dans son lit, tout de suite il se reprit à ronfler.

Lucie en souriant avait mis son doigt sur ses lèvres.

Michel alors s'accouda sur la petite table et se pencha vers Lucie pour achever la phrase à voix basse.

— Demandez-moi, reprit il, oh! je vous en prie, quelque chose que je pourrais faire pour vous !

Elle s'était penchée aussi pour mieux l'entendre. La lumière qui était entre eux éclairait leurs yeux jusqu'au fond ; mais de ceux de Michel jaillissait une flamme qui n'était pas empruntée à sa clarté. Lucie se rejeta en arrière, un peu confuse et très-surprise d'éprouver vis-à-vis de ce jeune paysan de la timidité comme vis-à-vis d'un jeune homme.

— Ah! dit Michel, en remarquant le titre duromanr Lucie! votre nom ! Que ça doit être un beau livre !

Mlle Berlin ne sut que répondre; elle était embarrassée et ne savait plus guère comment elle devait traiter Michel.

Trois jours après, c'était le dimanche des Rameaux, la fête de la verdure nouvelle. Tous les enfants de Chavagny, dès la veille, s'éparpillent sur les coteaux pour cueillir le buis en fleur, et reviennent par les chemins, chargés de ces rameaux verts qui doivent le lendemain, à la procession, changer la foule en forêt mouvante. Heureux parmr les enfants ceux qui pourront décorer leur rameau d'une fouace cornue, gâteau villageois orné de cornes ce dimanche-là seulement, reste, dit-on, d'un mythe païen. Rien de plusp oétique et de plus beau que ces fêtes prirrtanières, car elles reçoivent l'expansion du bonheur intime qui remplit les êtres au renouvellement de la nature. Dès l'aube, quand le carillon des cloches retentit, la voix intérieure de chacun répèle : Fête ! Fête ! c'est un jour de fête ! Et le cœur palpite à l'unisson. Pour les paysans, ce jour des rameaux est si bien la fêle du renouveau, de la verdure, que le buis auquel les rameaux sont empruntés n'est connu d'eux que sous le nom d*ho-

sanne. Hosannah ! C'est de l'hosanne, c'est la fête de l'hosanne, disent-ils.

Lucie se rendit au jardin vers neuf heures. Elle y trouva Michel qui, fidèle à sa promesse, avait déjà bêché près de deux carrés.

— Comme vous avancez ! dit-elle. Quoi ! déjà deux carrés depuis ce matin ?

— Ça n'en est pas moins de bon ouvrage, mam'zelle Lucie, dit-il en plongeant ses mains dans la terre endettée. Vos haricots et vos salades viendront tout à Taise là dedans. Mais je me suis levé avant jour, et, ma foi, quand j'ai donné le premier coup de bêche, je ne. savais trop où.

— Vraiment, dit Lucie, vous êtes bien courageux et bien obligeant, Michel.

Elle voulait ajouter : quel prix fixerons-nous pour votre ouvrage? Mais, comme elle pressentait que Michel, travaillant le dimanche, faisait cela uniquement par bon office, et que môme la proposition d?un paiement lui serait pénible, elle hésila de nouveau. Pourtant, la dose de fierté bourgeoise qu'elle n'avait pu s'empêcher d'acquérir, lui défendait d'accepter un service gratuit, surtout long et pénible, non pas de ce jeune homme, mais de cet inférieur Elle était ainsi, par seconde nature, toutes les fois qu'elle n'y pensait pas, et que rien ne l'engageait à se conduire autrement. Tout caractère, d'ailleurs, même exceptionnel, n'est-il pas forcé de se plier aux habitudes générales pour les neuf dixièmes de son action?

Elle se lira d'embarras en se disant : Il sera temps de traiter celte question quand l'ouvrage sera terminé.

— A présent, mam'zelle Lucie, faut me donner des graines; je vais tout de suite ensemencer. Le temps presse, et ça serait dommage si la terre n'avait rien à faire pousser pendant huit jours de beau soleil.

Lucie courut chercher des pommes de terre et se mit à les couper, assise sur l'herbe, non loin de Michel, pendant qu'il achevait de préparer le terrain. Il eut terminé avant elle, et se reposa sur sa bêche en attendant. Elle se hâtait et ne levait guère les yeux; mais quand cela lui arrivait, elle surprenait toujours les grands yeux noirs de Michel attachés sur elle, et cela finit môme par lui causer un peu de gène. Pourtant Michel détournait son regard aussitôt qu'il rencontrait celui de Lucie, mais il y avait quelque chose dans ces yeux-là qui n'était pas ordinaire : elle ne savait quoi.

— Plantons vite maintenant I dit-elle en se levant sitôt qu'elle eut fini ; et tandis que Michel traçait le sillon, elle y jetait les semences une à une.

Ils se baissèrent une fois en môme temps pour mettre à sa place une pomme de terre tombée hors du sillon, si bien que leurs fronts se heurtèrent. Lucie, se mit à rire. Eile avait un rire de rossignol composé de notes rondes et claires qui couraient l'une après l'autre comme les ondes d'une cascade ou les perles d'un collier. Mais Michel ne rit point, et Lucie, en le regardant, le trouva d'un sérieux étrange. Un instant après, le visage du jeune laboureur s'empourpra d'un rouge éclatant quand sa main par mégarde eut rencontré la main de Lucie. Elle pensa que Michel sans doute était fatigué par le soleil qui dardait en face d'eux ses chauds rayons.

Après quelesdeux carrés furentensemencés,commeLucie allait quitter le jardin, Michel demanda timidement :

— Avez-vous de Vhosanne, mam'zelle Lucie?

— Non, dit-elle, mais j'en prendrai à l'église.

— Oh bien ! je vous en ai apporté, s'écfia-t-il, et, courant vers le berceau de lilas près duquel se trouvait le passage entre le pré de Françoise et le jardin de M. Bertin, il en rapporta un faisceau de buis môle de fleurs.

UN MARIAGE SCANDAlAx. 123

— Vlà pour Mme Berlin, dit-il, v'ià pour mam'zelle Clarisse, et voici le vôtre, mam'zelle Lucie.

Voici le vôtre I En vérité Lucie fut confuse et fâchée. L'hommage d'un bouquet, voilà de ces choses qu'elle comprenait. Passe encore si les trois rameaux eussent été pareils, cela n'eût eu que le caractère d'une attention obligeante. Mais tandis que les rameaux destinés à sa mère et à sa sœur étaient simplement nuancés çà et là de jonquilles et de violettes, le sien était littéralement couvert de toutes les fleurs de la saison, disposées avec un goût véritable. Les jacinthes embaumées s'y mêlaient aux primevères, les pervenches aux anémones, aux violettes et aux crocus. Michel avait dû passer beaucoup de temps à disposer si bien tout cela, et tant de soin et de patience dépensés dans un bouquet par un garçon de vingt-deux ans, cela est suspect depuis longtemps dans le monde. Aussi MlleBertin remercia-t-elle d'assez mauvaise grâce le jeune paysan. Elle eut même la cruauté de dire :

— Oh ! mais celui-là est le plus joli, je lé donnerai à Clarisse.

Michel ne répondit pas; seulement il devint triste, et Lucie eut un léger remords. Cependant elle se dit, quand elle l'eut quitté :

— Serais-je donc exposée à de tels hommages? Oh! ce serait humiliant I ♦

Maïs, comme elle avait un grand esprit de justice, elle reprit bientôt : Non, l'affection d'un honnête homme, quel que soit son rang, ne doit pas humilier. Toutefois cette idée lui était importune. Elle finit par hausser les épaules en se disant : Je suis folle! Michel a de l'amitié pour moi; il me la témoigne. Quoi de plus simple? Vraiment on a parfois des idées bien ridicules !

En conséquence, dans son abjuration de toute mauvaise pensée, elle prit pour aller à la messe le joli ra-

124 UN âklUAGE SCANDALEUX.

meau que Michel lui avait destiné. Quand elle sortit de l'église, en le tenant à la main, elle rencontra Michel sur la petite place. Michel, en voyant son présent dans les mains de Lucie, la salua d'un regard si plein de joie, qu'en y pensant elle eût volontiers jeté le rameau. — Mais il était bénit !

Huit jours après, c'était le jour de Pâques, la grande fête. Le soleil s'en mêlant, se leva splendide dès le matin. Pour le saluer, Lucie ouvrit sa fenêtre, tandis que par les airs les sons des cloches dansaient en carillon. L'aubépine blanche et rose parfumait les haies ; les pâquerettes et les primevères jonchaient les prairies et les marges des chemins; la fleur des pommiers s'épanouissait; Pâques étaient fleuries!

Lucie ce matin-là se trouvait toute joyeuse. La souffrance ne l'avait pas conquise encore; ses lèvres, que l'enfance et la première jeunesse avaient habituées à sourire, s'ouvraient toujours au moindre rayon, à la moindre espérance. N'y a-t-il pas dans l'air des jours de fête et de dimanche quelque chose qui n'est pas dans l'air des autres jours? Chez M. Bertin d'ailleurs, comme chez M. Bourdon, c'était double fête. Les vacances étaient ouvertes, et Gustave avait congé, de même que l'étudiant Emile et que Jules le collégien.

Après que Lucie eut aidé sa mère à faire le ménage, qu'elle eut préparé le déjeuner et prodigué ses soins à Clarisse, vers dix heures environ, elle monta dans sa chambre pour faire sa toilette. Elle avait naïvement besoin de se faire belle; il faisait si beau! Puis son frère allait arriver... avec ses'cousins. On n'avait pas souvent de ces occasions-là à Chavagny. Montant sur une chaise, la jeune fille retira du rayon supérieur de son armôjre deux ou trois robes d'été qui avaient frissonné là pendant tout l'hiver, et les dépliant, elle en choisit une à mille

raies, ^blanche et rose. Celait la plus neuve; quoique d'indienne seulement, elle était bien jolie, et la jeune ftlie souriante l'admirait en l'étendant sur le pied du lit.

Elle peigna ses cheveux avec soin, les arrondit en bandeaux bien lisses sur les tempes, et les natta par derrière. Puis elle prit un nœud de ruban rose, et après l'avoir essayé de bien des façons, elle le fixa derrière son chignon, un peu sur le côté. Son miroir, quoique terne, lui rendit un sourire de satisfaction.

Elle mit ensuite une chemisette largement échancrée qui voilait son épaule sans en cacher la forme ni la blancheur; puis elle passa la robe rose, et ainsi parée, lesnuances de son teint s'harmoniant avec celles de sa robe, elle était charmante et jolie comme ces roses églantines à demi ouvertes, au parfujn si doux.

Ensuite elle aida Clarisse à s'habiller, car la pauvre malade aussi voulait prendre un air de fête ; mais la robe rose, pareille à celle de Lucie, jie fit que rendre plus^ effrayante sa pâleur et plus menaçant le vermillon de ses joues. Elle eut froid et dut prendre un châle. Quand elle fut habillée, Lucie lui donna le bras pour descendre l'escalier, l'arrangea dans son fauteuil au salon, et la voyant si triste, voulut causefun peu. Mais Clarisse ne cherchait de ressources que dans ce qui était loin d'elle, et loin k jamais. Elle ouvrit un roman. Lucie donna un coup d'œil à la cuisine, et pressée de jouir du beau soleil de Pâquesr elle courut au jardin. Elle pensait aussi que de là elle entendrait plus tôt le bruit de la voiture qui ramenait son frère.

Elle avait oublié Michel, aussi fit-elle une exclamation en l'apercevant ; elle en fit une seconde en voyant le jardin transformé comme par miracle. II ne restait plus en friche qu'un petit coin de terre qui diminuait à chaque coup de bêche de Michel.

J26 UN J4ARÏÀGE SCANDALEUX.

— Eh quoi ! lui dit-elle, vous ne vous reposez même pas le jour de Pâques?

— Ah ! si ça vous contrarie, mam'zelle Lucie, je vas cesser tout de suite. Mais, voyez, encore un temps et ça sera fini.

— Ce n'est point cela, Michel, c'est parce que nous sommes dans un grand jour de fêle que je vous sais plus de gré de nous avoir consacré votre matinée.

— Oh I c'est mon plaisir, mam'zelle Lucie, faut pas me remercier.

— Mais si, dit-elle, nous vous devons des remerciements, et de plus... Elle s'arrêta, ne sachant comment dire pour lui offrir, sans le blesser, le prix de son trayail. Pourtant le moment était venu. Tandis qu'elle hésitait ainsi, en détournant les yeux, Michel appuyé sur sa bêche la contemplait avec admiration. 11 n'était pas eh toilette, lui : pantalon de bure bleue, chemise <}e toile blanche, chapeau de paille usé. tylais les niasses d'une chevelure abondante et fine, — beauté moins rare qu'on ne croit chez les paysans, — soulevaient ce vieux chapeau, sous lequel la figure noble et intelligente de Michel n'était ,queplus remarquable, tandis que son vêtement laissait à découvert sa large poitrine et ses bras nerveux. Lucie eût obéi à une réserve instinctive en s'éloignant de son cousin ou de tout autre jeune homme qu'elle eût vu dans ce costume; auprès de Michel, le fils de la mère Françoise, elle n'y pensa pas. Elle rougit, mais par un autre motif, en disant :

— Vous nous avez rendu un véritable service, Micnel, en défrichant ce pauvre jardin qui serait resté inculte peut-être quinze jours encore, au grand désavantage de nos récoltes. Je vous en remercie donc beaucoup, mais ensuite... combien vous devons-nous pour cela?

Michel tressaillit et regarda Lucie avec surprise ; puis il

rougit, fit un geste de colère ou de chagrin, et baissant les yeux sur sa bêche :

— Rien, mam'zelle, dit-il un peu rudement.

— Non, reprit MUe Bertin, cela ne peut être ainsi.

— Pardieu, non! reprit-il d'une voix altérée, une belle demoiselle comme vous ne peut pas recevoir un service pour rien d'un paysan comme moi. Faites excuse, mam'zelle, fallait que je sois imbécile.

— Michel, ne parlez pas ainsi, vous me faites de la peine, et je ne voulais pas vous en faire, moi, bien certainement.

— Oh! alors! dit Michel; mais sa voix s'éteignit et deux larmes coulèrent, qu'il se hâta d'écraser sous sa main.

— En vérité, je ne vous comprends pas, s'écria Lucie, n'est-ce pas l'usage pour tout le monde, et pour vous aussi, Michel, que le travail reçoive un salaire?

— Oui, mam'zelle Lucie, mais pas un travail comme celui-là, que je faisais de si bon cœur pour vous obliger. Ça n'est pas ma journée que je vous donne, c'est mon repos et mon plaisir. Et j'en étais bien content, allez! Mais v'ià justement ce qui est bête, n'est-ce pas, mam'zelle Lucie, d'avoir voulu vous donner quelque chose, comme si nous étions amis?

— C'est qu'en effet nous l'étions autrefois, dit-elle en souriant. 0

— Oui! oui! Boji quand on était petit, c'était pas de conséquence; mais pour quant à présent, mam'zelle Lucie, je vous le dis, je sens que j'ai été ben bête et que j'ai eu grand tort.

— Non, Michel, non, vous n'avez pas eu torl, dit-elle en lui tendant la main, car à présent, comme autrefois, vous êtes parfaitement digne d'être mon ami.

— Merci! dit Michel vivement ému; mais, tenez,

mam'zelle Lucie, les bourgeois ont raison .: une main comme ça (il montrait sa main rude et salie par la terf*e), une main comme ça ne peut pas en toucher une propre et mignonne comme la vôtre.

— Me prenez-vous pour une paresseuse? dit-elle en riant, quoiqu'elle fût émue aussi de ce débat. Cette mainlà, Michel, n'est pas demoiselle du tout. Comme la vôtre, elle a beaucoup travaillé depuis ce matin.

En disant cela, elle tendit la main de nouveau.

Michel s'en saisit avec transport, et, tombant sur ses genoux, les yeux brillants d'une flamme qui pénétra un instant le cœur de la jeune fille.

— Oh! vous êtes plus sainte que la sainte Vierge, s'écria-t-il, et plus belle et plus.. .

11 se tut, mais l'expression de ses traits et toute son attitude révélaient une telle adoration, que Lucie, éperdue, lui arracha sa main en s'efforçant de sourire et en balbutiant : Oh ! vous êtes fou, Michel !

Et le quittant, elle se mit à marcher dans l'allée jusqu'au berceau de lilas et de chèvrefeuille, où elle se jeta sur un banc, tout étourdie, ne pouvant croire à ce qui arrivait.

Jamais dansles yeux d'aucun homme Lucie n'avait vu cette flamme ardente qui, sans qu'elle l'eût permis, l'avait un instant mordue au cœur. Elle ignorait les phénomènes de l'électricité morale comme ceux de la passion physique. En dehors des habitudes ejt des impressions d'une vie monotone et simple, elle n'avait de tout le reste % que des aperceptions ou des rêveries. Aussi eut-elle peur de ce qu'elle avait éprouvé.

Puis elle se demanda quel pouvait être ce Michel si enthousiaste. Serait-ce de sa part audace et hardiesse? Non, elle ne le crut pas. Elle se dit qu'il avait le caractère étrange et porté à l'exaltation. Car, pouvait-on suppo-

ser?... Allons donc ! fit-elle en se haussant les épaules à elle-même. Non, c'est impossible !

Elle n'était pas fâchée d'ailleurs de n'avoir pas de décision à prendre contre Michel. C'eût été d'abord très-embarrassant, puis... bien pénible. Lucie n'était pas gâtée par la tendresse; Clarisse était assez froide pour sa sœur; M. et Mme Berlin aimaient sincèrement leurs filles, mais sans le leur témoigner jamais. M. Bourdon était fort attentif pour sa nièce, mais ce n'était guère chez lui que galanterie, c'est-à-dire ce qu'il y a de moins affectueux dans le sentiment. Les impressions vives de l'amitié étaient même inconnues à Lucie. Elle ne put donc, au fond, s'empêcher d'être touchée du sentiment qu'elle inspirait à Michel.

Il venait de finir son ouvrage; il raclait sa bêche et ses sabots, et tirant de sa poche un mouchoir à carreaux bleus et rouges, il s'essuya le front. MUe Bertin haussa de nouveau les épaules et se dit : Quelle folie I

Mais comme elle quittait le bosquet, elle se trouva en face de Michel dans l'allée. II avait sa bêche sur l'épaule et se retirait. Sa figure était si belle et si rayonnante qu'elle fit baisser les yeux à Lucie.

— Demain de bonne heure, dit-il, j'ensemencerai les derniers carrés, vous savez, marn'zelle Lucie, demain lundi de Pâques, c'est encore fête. Vous me donnerez des graines, j'apporterai du plant, et vous me direz ce que vous entendez faire.

— Merci, mais pour ce qui reste, je puis le faire moimême.

— Oh ! marn'zelle Lucie, vous toute seule vous fatiguera ça ! enfoncer vos petits pieds dans la terre fraîchement remuée et vous salir les mains ! non, non, je ne le veux point.

— Vous ne le voulez point? répéta Lucie d'un Ion irrité, qui attrista subitement le visage de Michel.

— Pardon, dit-il, mais je vois bien que vous ne pouvez pas vous ôter cette peine d'accepter quelque chose de moi . Eh bien ! mam'zelle Lucie, prenons ça autrement. Se rend-on pas service entre voisins? Et quand je quitterai le pays, si je vous recommandais ma mère en cas de maladie, ça ne vaudrait-il pas davantage qu'un coup de pioche à vot' jardin?

L'accent triste de sa voix causa un remords à la jeune fille. Elle répondit affectueusement :

— Je soignerais toujours votre mère avec amitié, quand môme vous ne m'en auriez pas priée. Mais est-ce que vous voulez quitter le pays, Michel?

— Histoire de dire que ça se pourrait, mam'zelle Lucie. Je ne suis chez Mourillon que jusqu'à la Saint-Jean; après il me faudra chercher une autre place, et il y en a pas tant de bonnes à Chavagny.

— Pourquoi ne vous louez-vous pas chez mon oncle Bourdon?

— Non, mam'zelle Lucie, j'aime mieux aller chez des paysans.

— Ah! pourquoi donc?

— Parce que là tout le monde travaille et mange ensemble; on n'y est point commandé que par l'ouvrage. On me dit : Michel; mais je réponds : Mourillon.

— Oh ! vous êtes fier, dit MUo*Bertin. '— - Ai-je tort? demanda Michel.

— Non, répondit-elle. A votre place, il me semble que je penserais de môme.

— A demain donc ! n'est-ce pas, mam'zelle Lucie?

— A demain! répéta-t-elle faiblement.

Comme elle rentrait à la maison, elle entendit un bruit de roues et courut à la barrière. C'était en effet Gustave, que M. Gave! amenait dans sa voiture avec Emile Bourdon. Un tilbury rcrolté qui venait par derrière contenait

Sylvestre Perronneau, le fils du maire, avec Jules Bourdon, garçon de treize ans, celui qui avait la bourse au collège. Gustave sauta dans les bras de sa sœur. Emile et Jules descendirent aussi pour embrasser leur cousine, puis M. et Mme Berlin, accourus au-devant de leur fils. Clarisse arriva la dernière.

— Oh ! que tu es changée, ma pauvre cousine ! s'écria Emile étourdimenl; toi qui étais si dodue autrefois !

Clarisse rougit et eut peine à retenir ses larmes. Autrefois, importunée d'une santé villageoise, elle avait souhaité de maigrir, afin d'avoir plus de distinction! Maigre et pâle, k présent, elle était défigurée. Pauvre fille ! Ce mot d'Emile frappa sur dès illusions qui persistaient encore, et que le désespoir pouvait seul remplacer.

Pendant ce temps, Sylvestre Perronneau criait de son tilbury des compliments prétentieux auxquels personne ne prenait garde. M. Berlin l'entendit pourtant, et alla lui donner une poignée de main. Quant à M. Gavel, après avoir silencieusement salué, il regardait cette scène de famille de l'air souverain et dédaigneux qui dès lors était de mode chez les hommes comme il faut, ce qui ne l'empêchait pas de lorgner Lucie du coin de l'œil. Enfin Emile remonta dans l'américaine, et Sylvestre vint à bout de reconquérir Jules, car il tenait à faire son entrée au logis, après avoir traversé le village, en ramenant un des fils Bourdon. Les voitures s'éloignèrent; la jument poulinière de maître Perronneau suivit à grand renfort de coups de fouet le brillant Gemma, et Gustave resta seul avec ses parents qui le regardaient et lui parlaient tous à la fois.

— N'as-tu pas chaud? as-tu faim? demandait Lucie.

— Je crois vraiment qu'il a grandi ! s'écriait M. Berlin.

— Mais comme il est habillé! Qu'est-ce que c'est que cette redingote en manière de sac?

— C'est un paletot, maman, dit Gustave ; on ne porte plus que ça.

— Quelle invention! ça te donne un air tout drôle.

— Est-ce qu'on t'a collé ton pantalon sur les jambes? demanda le père.

— Mais, dit Gustave embarrassé, il faut se mettre comme tout le monde.

— Ça doit fièrement te gêner?

— Pas du tout, c'est très-commode. *

— Si c'est commode, ça n'est guère convenable, reprit Mme Bertin ; tu ne penses pas te présenter avec ton sac chez M™ Bourdon.

— Mais si, dit Gustave, mais si, je vous assure. C'est reçu parfaitement.

— Allons, allons, nous causerons de ça plus tard, dit M. Berlin.

Ils entrèrent. Les haillons de la tenture, les trous de la boiserie et du plancher sautèrent aux yeux de Gustave, qui, de loin, ne voyait tout cela qu'à travers les voiles dorés du souvenir. Il s'assit et causa; mais il était contraint : on perd si vite l'accoutumance des gènes et des laideurs de la pauvreté ! Déjà, danscette maison, Gustave n'était plus chez lui.

Ses parents lui trouvaient aussi un air étrange qu'il avait pris à la ville ; son ton n'était plus le même; il avait des expressions qui leur paraissaient bizarres. Sa canne, un lorgnon qui sortait de sa poche, une épingle d'or qui attachait sa cravate, frappèrent les yeux de ses sœurs et leur causèrent en dépit d'elles-mêmes un sentiment pénible. Elles n'avaient, elles, d'autres épingles que celles qu'elles achetaient quatre sous le cent à Chavagny.

Lucie chassa toute mauvaise pensée en embrassant son frère un peu plus fort. Comme à l'ordinaire, Clarisse renferma cette impression avec tant d'autres, fardeau de plus en plus lourd qui la penchait vers la terre. Elle haïssait

le luxe ou l'adorait, suivant ceux qui le lui présentaient. Elle avait en ce genre accepté La supériorité des Bourdon ; mais l'élégance d'un parvenu, les atours de Chérie Perronneau, lui causaient une irritation extrême. 11 semblait que ce fût du bien qu'on lui eût volé ; et vraiment c'était bien cela, puisque dans sa pensée le luxe était l'apanage nécessaire du rang. Elle souffrait tant d'être déshéritée, qu'elle ne pouvait pardonner à son frère d'être plus heureux. Une sottise de Gustave rendit cette jalousie encore plusamère. A propos de son lorgnon, d'un air fat et mystérieux, il dit : On me l'a donné 1 Ainsi, lui, sauvé par son titre d'homme,, il buvait largement, trop largement peut-être, à la coupe de la vie, puis il venait sans pitié parler à ces recluses de ses plaisirs et de sa liberté, ou plutôt de cet inconnu sans nom qu'elles remplissaient de rêves indéfinis, et dont elles saisissaient çà et là quelques révélations au passage, un chant, un parfum, un bijou, lambeaux pailletés qui faisaient supposer l'idole éclatante.

On déjeuna. Il y avait sur la table le pâté de Pâques traditionnel, cuit au four du village, et tout doré avec sa cheminée festonnée. C'était chez les Bertin un grand extra; mais on ne faisait cela qu'une fois l'an.

Au moment d'aller à la messe, Clarisse fut prise d'une suffocation et d'un tremblement nerveux qui l'ob,ligèrent de se mettre au lit. Sa sœur voulut rester près jf elle, mais Mma Bertin s'y opposa. C'était à elle de soigner Clarisse, et puisque Lucie avait mis sa robe rose, il fallait bien qu'elle sortît.

— Mais, dit Gustave, est-ce que je vais à la messe aussi, moi?

— Un jour de Pâques! dit sa mère, je le pense bien.

— Allons, fit-il d'un air bon prince, en prenaiit sa canne, donne-moi le bras, petite sœur. Quand ils furent dans la cour : Je n'y tiens pas du tout, au moins, ajoula-t-il.

Gustave était de cette race bourgeoise dont l'irréligion factice donne à la religion une si belle proie, si belle, qu'à ces ennemis faciles à réfuter et faciles à conquérir, elle doit une grande part de sa puissance.

— Oh! répondit Lucie, tu me laisseras au seuil de Téglise, si tu n'y veux pas entrer.

Gustave fut déconcerté comme un homme qui aurait fait des frais de bravoure contre un mannequin.

— Ah ! ah! tu me permets donc d'être incrédule, loi? demanda-t-il. «

— Moi, Gustave? je n'ai rien à te permettre ni à te défendre à cel égard.

— Mais toi, Lucie, que penses-tu de la religion? dit le jeune Berlin d'un air héroïque.

— Je ne puis pas la discuter, je suis trop ignorante, répondit-elle. Il y a des choses qui me choquent, il y en ad'autres qui me touchent. Comme tout le monde, je vais à l'église, par la raison d'abord que tout le monde y va, et puis aussi parce que j'aime les chants, l'odeur de l'encens, la voûte majestueuse et la foule recueillie. Quelquefois j'y prie de tout mon cœur,' et je trouve cette croyance douce, qu'on peut s'entretenir avec Dieu.

— Je crois bien, ma pauvre petite; tu as si peu à qui parler ici. Mais, vois-tu, dit-il en baissant la voix jusqu'au ton de la confidence, la religion chrétienne, c'est tout bonnement une invention des prêtres pour nous mener par le bout du nez.

•Lucie se mit à rire tout haut et de bon cœur.

— Hein ! te moques-tu de moi? fit Gustave.

— Non, mon frère; mais il me semble que ce doit être quelque chose de plus.

En chemin, Gustave saluait les gens d'un ton protecteur : Eh ! bonjour, mon vieux ! Bonjour, ma belle ! ne se reconnaît-on plus?

A l'église, où il ne manqua pas d'entrer, Gustave affecta de se tenir debout, et, quand tout le monde s'asseyait, il prenait, avant de s'asseoir aussi, une expression de figure qui disait : Tiens ! Ton s'assied à ce moment; je l'avais oublié. Il parlait fréquemment à l'oreille de sa sœur; et quand enfin elle l'eut prié de se taire, il s'entretint par signes, d'un banc à l'autre, avec Emile Bourdon. Sylvestre Perronneau, d'tfn autre banc, leur faisait aussi des signes, et comme ils ne s'en apercevaient pas, il riait en cachant sa lôte dans ses mains. Les paysans, qui voyaient tout cela, pensèrent que c'était le genre de la ville; môme la jeunesse trouva qu'il n'y avait rien là que de fort gentil, et Ton parla des jeunes messieurs tout le dimanche. Les dévotes blâmaient d'un ton aigre-doux. Le curé, qui dînait chez Mme Bourdon, prit le parti de n'avoir rien vu.

En sortant de la messe, Lucie et Gustave se joignirent à la famille Bourdon et se rendirent au logis. L'ordre solennel qui régnait d'ordinaire dans celte noble demeure, était un peu troublé ce jour-là. Jules était partout. Emile et Gustave, accompagnés de Sylvestre, allaient, venaient, riaient, accaparant M. Gavel et agaçant tour à tour Aurélie et Lucie. M. Bourdon partait pour une de ses courses fréquentes, un rendez-vous d'affaires dans un bourg voisin. On s'entretenait ouvertement du mariage d'Aurélie, fixé au premier juin. Quel bonheur! Ça me fera une vacance, criait Jules eu sautant à pieds joints par- dessus les chaises. Et il appelait beau-frère l'ingénieur que d'un rien il eût tutoyé. Tout en chiffonnant les barbes du bonnet de sa mère, Emile arrivait par cent détours à la question qui le préoccupait.

— Nous aurons une belle noce, maman, n'est-ce pas? Y aura-t il beaucoup de monde? Vous inviterez tous les voisins? Aurez-vous les Jaccarty? Aurez-vous la famille deParmaillan?

'*• Lit MARiAGE SCANDALEUX.

— Mon enfant, répondit d'un ion sec Mne Bourdon, c'est ton père qui invitera.

Emile devint tout rouge et regarda par la fenêtre pour se donner une contenance.

— Bon! s'écria-t-il avec dépit, voilà Frédéric Gorin l Que diabie veut-il que nous fassions de lui?

— Que nous le recevions poliment, sans doute, répondit MBe Bourdon de ce ton sec, taillé à angle aigu, qui lui était familier. En l'absence de ton père, ce soin, Emile, te regarde surtout.

— Oui, maman. Seulement il aurait bien dû rester avec ses chevaux.

— Je conviens qu'il est fortement encrolté, reprit Mme Bourdon, mais nous ne devons pas oublier, malgré tout, que M. Gorin est de bonne famille. C'est, poursuivitelle, en s'adressant à M. Gavel, un parent de MUe Boc, né comme elle de bourgeois ruinés, mais de fort bonne souche. M. Frédéric Gorin travaille à refaire sa fortune, elil y réussira. Il fait ici des aifaires avec les paysans...

— Et de jolies affaires ! interrompit Emile, où il triche de son mieux.

Un coup d'œil de sa mère lui imposa silence. Elle reprit : Il a le malheur de faire le maquignon et de prêter à courte échéance. Vous savez de quels cris populaires tout cela est l'objet. Mais c'est un banquier de village, voilà tout, dit-elle avec un fin sourire; un homme doué de beaucoup d'aptitude pour le commerce, et qui fera sa forlune assurément.

La porte s'ouvrit pour annoncer M. Frédéric Gorin, et Ton vit entrer un homme de trente ans, de forte encolure, vulgaire et tournant déjà à l'obésité. Sa voix était forte, et, comme il ne savait pas la maîtriser, il avait toujours l'air de se croire à la halle ou dans une écurie. La sottise et la ruse luttaient sur son visage avec la bonhomie, cette

bonhomie fausse qui natt de la satisfaction des appétits repus, celle du milan rassasié qui volontiers alors écoulerait le rossignol. Son langage, plein d'expressions basses et de mots recherchés, fatiguait plus qu'il ne prétait à rire, bien qu'en prenant un mot pour un autre, il fit souvent de plaisants quiproquos. Ce n'était guère que deux ou trois fois l'an qu'il venait chez Mme Bourdon, mais qjiand il y était il ne savait plus s'en aller, et il mettait ces dames au supplice.

Au bout d'un quart d'heure de conversation avec M. Gorin, M"* Bourdon, cherchant une issue, dit à son fils :

— Emile, tu devrais emmener ces messieurs à la promenade.

— Mais oui, de grand cœur, répondit Emile de l'air le plus contrarié.

— Et pourquoi ne nous feriez-vous pas l'honneur de nous accompagner, mesdames? ditGavel. Voyez, le temps est magnifique, nous pourrions faire une partie de pêche, ou quelque excursion en voiture, à votre choix.

— Si l'écrevisse vous va, s'écria Frédéric Gorin, je sais de crânes endroits.

— Oui, oui, allons pêcher des écrevisses, dit Jules.

— Allons pêcher des écrevisses, répéla Mme Bourdon avec résignation.

Lucie refusa d'être de la partie, et voulut retourner chez elle afin de voir comment se trouvait Clarisse. Mais sa tante la retint et envoya Jules chercher des nouvelles, pendant qu'on attelait les voitures et qu on préparait les ustensiles de pêche. Jules, de retour, annonça que Clarisse élait beaucoup mieux, et que Mme Berlin engageait Lucie à faire la promenade. On partit donc; au bout d'un quart d'heure, à peine, on descendait de voiture au moulin, et l'on se répandait dans les prés au bord de la rivière. ~ L'endroit choisi pour la pêche était une prairie bordée

138 ON MARIAGE SCANDALEOX.

de deux côtés parle Clain, et que fermait au nord un coteau couvert de bois; à gauche, s'étendaient d'autres prairies, coupées de saules et d'ormeaux; sur l'autre rive, en face, parmi les arbres du coteau opposé, apparaissaient les clochetons d'un château du dix-huiliéme siècle, surmonté d'une vieille tour aux créneaux rongés. Arbres au feuillage naissant, château, moulin et rivière, éclairés par un foleil printanier, le beau soleil de Pâques, formaieirt un paysage merveilleux et qu'admiraient sans doute les regards d'Emile tournés vers le château, quand Frédéric Gorin, accourant près de lui, s'écria :

— N'est-ce pas que ça ne se présente pas mal d'ici hein, c'te bâtisse? Voyez -vous, si moi je l'avais à vendre, j'amènerais incontinemment l'acheteur par ici.

— Mais vous n'êtes pas chargé de cela, je pense, dit Emile en le toisant.

— Eh ! eh ! si j'avais les reins assez forts. .. si seulement vot' papa voulait m'aider, m'sieur Emile. Je l'ai déjà assez tâté pour ça déjà cinq ou six fois, mais il ne veut pas entendre de cette oreille, à cause qu'il est ami de M. de Parmaillan. C'est-il une raison, ça! Parsambœuf! l'amitié ne doit pas empêcher les affaires; les affaires avant tout, c'est connu, et...

— Mais est-ce que M. de Parmaillan veut vendre son château? demanda Emile.

— Eh ! eh ! il ne le veut point, mais faudra pourtant qu'il y vienne, et plus vite qu'on ne croit. C'est la raison pourquoi, en s'y prenant bien, on ferait un bon coup. Sapristi ! c'est dommage !

— Dites donc, vous autres, crièrent Gustave, Jules et Sylvestre, il ne s'agit pas de causer là-ba.s. Aux poôleltes ! aux poëlettes !

Pendant que les uns coupaient des branches dans les. haies, quelesaulres disposaient les appâts, Fernand Gavel,

avec les coussins des voitures, arrangeait sous un saule des sièges commodes où s'assirent Mme8 Bourdon. Invitée d'y prendre place, Lucie déclara que l'herbe de la prairie lui semblait préférable, et que d'ailleurs elle ne s'assiérait guère. En effet, elle alla dans les bois cueillir des anémones et des jacinthes sauvages, et fît un énorme bouquet de belles tulipes tigrées qui croissent en abondance dans la prairie. Elle aimait les fleurs comme la plus séduisante richesse de la nature, et elle aimait la nature comme une vieille amie. Petite fille vagabonde autrefois, ses plus frais souvenirs étaient épars le long des haies, sous les arbres, dans les bois, au creux des fontaines, et jusque dans les joncs de la rivière. Puis elle se plaisait peu en compagnie desa tanteetde sacousine, etdepuisce qu'elle avait entendu touchant la petite Lisa, la société de M. Gavel lui répugnait. Il était cependant aimable et attentif pour sa future cousine, et souvent elle surprenait fixé sur elle son regard doux, brillant et fascinateur.

Mœe Bourdon, elle aussi, regardait sa nièce et pinçait leslèvres, ce qui était significatif. Toutes les fois que celte ronde petite femme apercevait ou croyait voir les tîavers d'autrui, elle se rengorgeait et se repliait sui* elle-même avec une intime satisfaction. Puis, un moment après, fort à^)ropos, elle vous glissait dans l'oreille de bonnes grosses insinuations, qui, à la façon dont elle les disait, semblaient pourtant menues et délicates ; et son ton en même temps était si discret et si aimable, qu'il était impossible d'oser croire qu'elle n'eût pas raison.

— Il est bien heureux, observa-t elle en prenant son air le plus câlin et le plus nonchalant, que Lucie habite la campagne.

— Et pourquoi cela, maman? demanda Aurélie, qui, dans ces occasions- là, donnait très-volontiers la réplique à sa mère.

— Mais regarde-la donc au milieu de ces jeunes gens. Bon ! la voilà qui lève une poëlette avec Sylvestre, puis elle court après les écrevisses et s'amuse à les lui enlever avant qu'il ait pu les prendre. Tout cela n'est certainement chez elle que manque d'usage et de tact, mais ce pourrait être ailleurs fort mal interprété.

— Elle est fort piqueté ainsi, dit Gavel.

— Vous trouvez? répliqua sèchement Aurélie.

— Elle y met de la coquetterie,* sans doute, reprit Mme Bourdon, mais c'est une coquetterie de village, peu raffinée, et qui ne tire point ici à conséquence.

— Pourquoi ne lui en fais-tu pas l'observation, maman? dit Aurélie.

— Oh ! je ne me mêle pas de cela, répondit sèchement la grasse petite femme, car je me suis déjà trop. aperçue que Lucie n'aime pas les observations.

— Elle aurait pourtant d'assez bonnes raisons d'écouler les tiennes, répliqua Aurélie, qui regardait sa mère comme la bienfaitrice de Lucie, parce que la robe rose était un cadeau de MMe Bourdon.

— Non, non, répéta celle-ci, Lucie a l'esprit d'indépendance. 11 n'y a rien à faire à cela. Seulement, ajoutat«-elle de l'air concentré dont elle lâchait ses confidences, Dieu veuille que cela n'aille pas trop loin !

— Ah! madame I dit l'ingénieur étonné, dont le regard s'alluma en fixant Lucie.

M"® Bourdon ne répondit pas, mais son air était gros de mystères. Elle n*aimait pas sa nièce, n'ayant pu s'emparer de son esprit, comme elle faisait de celui des autres, avec ses manières félines.

Au bout d'une heure, on fut las de la pêche qui allait assez mal. Une promenade en bateau fut proposée par Emile.

— Oh ! oui, ce sera charmant, s'écria Lucie qui aimait

l'eau comme une naïade; et nous descendrons la rivière du côté de Parmaillan, n'est-ce pas? ajouta-t-elle d'un air malicieux qui lit rougir son cousin.

— Méchante! n'est-ce pas le plus joli?

— C'est à coup sûr le plus enchanteur, fît-elle du même ton.

— Eh bien, parle-moi d'elle, dit Emile. A la maison, je ne puis obtenir un mot qui la concerne. Elle est ici, n'est-ce pas?

— Elle doit y être, répondit Lucie, car ils ne sont point allés cet hiver à Paris. Mais si tu es réellement attaché à Mu° de Parmaillan, pauvre Emile, je crains que tu n'aies du chagrin.

— Pourquoi cela, chère cousine? Tu crois que leur orgueil nobiliaire s'opposerait...

— Quant à cela, je n'en sais rien ; tnais tu dois voir que tes parents ne sont pas favorables à cette alliance. MUe Isabelle n'est pas riche, et ta mère ne consentira jamais à ton mariage qu'avec un million, quand tu auras trente ans.

— Elle est si belle! si distinguée! si charmante! dit Emile avec feu. Mais Lucie, dis-moi, est-il vrai que M. de Parmaillan soit sur le point de vendre sa terre?

— On le dit, mon cousin ; on dit que le vieux comte a plus de créanciers que d'écus, et que son domaine n'est déjà plus à lui; on prétend même qu'ils sont à la veille d'une grande catastrophe. Cher Emile! ajouta-t-elle en le voyant pâlir, je t'informe de tout cela, parce qu'il me semble toujours utile de savoir la vérité. A vingt et un ans, tu n'es plus un enfant, et tu dois connaître ce qui te touche. Maintenant, tu sauras mieux ce que tu dois faire et ce que tu peux espérer.

— Oui, oui, merci! dit rapidement le; jeune Bourdon, car Aurélie s'approchait au bras de M. Gavel. En même

temps, Gustave et Jules, qui venaient de replacer les filets, accouraient en disant :

— Eh bien ! montons-nous en bateau?

— Le chalan (bateau), je sais où il est! s'écria Frédéric Gorin; et il se mit à courir à droite, vers le moulin, au fond de la prairie.

Mais en ce même instant, un groupe de paysans, deux jeunes gars et quatre filles, sortaient du moulin et -se dirigeaient aussi vers le bateau.

— Flambés ! s'écria Gustave, qui s'en aperçut au moment où Gorin se mettait à courir. En effet, les paysannes étaient assises déjà dans le bateau avec un des hommes, et le second, ayant saisi la longue perche qui sert à voguer sur ces eaux lentes et profondes, poussait l'embarcation au milieu de la rivière quand arriva près d'eux Gorin essoufflé. Déjà, de loin, il leur avait adressé vainement des appels et des signes; fier de la compagnie des Bourdon, Gorin tenait à se montrer; aussi cria-t-if grossièrement à l'homme qui tenait la perche :

— Eh ! dis donc, paysan, tu n'as pas vu que le bateau nous allait mieux qu'à toi?

L'homme à la perche tourna la tête, et attachant sur Gorin de grands yeux noirs où brilla la colère :

— Non, maquignon, répliqua-t-il, n'ai rien vu de bon ni de propre sur ta figure, et tant seulement ne l'ai point regardée.

Les éclats de rire des gens^du bateau acclamèrent cette réponse. Gorin cria mille injures; mais le bateau, poussé par un bras vigoureux et descendant la rivière, fila rapidement.

Bientôt il doubla la pointe de la prairie et vint passer près du bord où se tenaient debout, en causant, Aurélie et Lucie avec M. Gavel. Gustave, Sylvestre et les jeunes Bourdon étaient allés chercher dans les voitures quelques

provisions de bouche. Lucie reconnut alors dans le conducteur du bateau Michel, en compagnie de Marie et de Lisa Mourillon, avec deux autres filles du village et Jean, l'autre domestique "de la ferme des Èves. Assise au fond du bateau, près de Jean, qui lui tenait la main, Lisa était extrêmement pâle; elle dit tout à coup : Ct'eau me tourne le coeur ! Michel, laisse-moi aller à rive. Comme elle semblait, en effet, près de se trouver mal, Michel se hâta d'aborder, et sauta le premier à terre pour aider la jeune fille à descendre. En s'attachant aux branches^Tun saule, qui était proche, les jeunes paysannes maintenaient le* bateau.

Il y eut alors un petit débat entre Marie et Jean, qui tous deux voulaient accompagner Lisa. Jean, enfin, sauta sur la berge, et Marie s'assit dans le bateau. Pendant ce temps, Michel avait fait quelques pas vers Mlle Bertin.

— Salut, mesdemoiselles et monsieur! dit-il en ôtant son chapeau. Mam'zelle Lucie, je suis fâché de ce qui est arrivé tout à l'heure, puisque c'est vous qui vouliez le bateau. Si ce ti'était que de moi, je vous le céderais de bon cœur, mais je ne peux pas faire affront à ma compagnie.

— Voyez ! mais voyez donc, Michel ! s'écria MUe Bertin. Elle montrait Gorin qui, profitant de l'absence des

deux hommes, avait sauté dans le bateau etl'éloignait du bord à l'aide de la seconde perche, malgré les protestations de Marie et de ses compagnes. Jean, accouru sur le bord, montrait le poing, mais vainement. Michel poussa une exclamation, et, rapide comme la volonté, à l'aide de la perche qu'il avait en main, il s'élança d'un bond gigantesque, et tomba au milieu du bateau, derrière Gorin, qu'en se relevant il saisit parla nuque. Lucie n'avait pu retenir un cri de terreur. Tenant toujours Gorin, Michel dit à Marie : Prends la perche et pousse à la rive. Elle fit

ainsi. Gorin avait peur et se démenait en criant. Quand la proue fut à deux pouces du bord, Michel enleva Gorin dans ses bras et le jeta dans l'eau sur les racines d'un saule, où le malheureux se cramponna piteusement. Le bateau, deux minutes après, disparaissait sous les arbres.

Dès le commencement de cette scène, Aurélie, de peur de compromettre sa dignité, ne voulant point en rester spectatrice, était retournée vers sa mère. L'anxiété retint Lucie jusqu'à la fin; quant à M. Gavel, une anxiété plus ardente 1* fixait à celte place, à deux pas de la rixe dont il ne s'inquiétait guère; car à peine Mlle Bourdon l'avaitelle quitté, que Lisa avait saisi son bras et lui disait d'une voix impérieuse, avec des regards égarés : Venez, venez tout de suite! faut que je vous parle; il le faut, je vous dis !

En vain essaya-t-il de l'éloigner en lui parlant à voix basse. Inquiet des regards qui l'entouraient, pâle de fureur, il fut obligé de la suivre, de peur d'un éclat plus grand. Au moment où Aurélie s'asseyait près de Mme Bourdon, celle-ci, levant les yeux du livre qu'elle tenait, aperçut Gavel et Lisa qui, suivis de Jean, disparaissaient derrière les saules, dans la prairie voisine.

— Eh bien ! dit-elle, où va donc ainsi M. Gavel? Également étonnée, Aurélie répondit : Mais je l'ignore. Quand Lucie vint à son tour, Mme Bourdon répéta la

môme question. Je ne sais, balbutia la jeune fille, retenue par la présence d'Aurélie. Si elle eût été seule avec sa lante, certes en ce moment elle eût parlé.

— Voilà un charmant épisode que cette rencontre de paysans, reprit Mme Bourdon. Cependant, elle n'en dit pas davantage et feignit de reprendre sa lecture; mais ses yeux se portaient souvent avec inquiétude du côté où Gavel avait disparu.

Quand elle eut franchi le rideau de saules qui séparait

les deux prairies, Lisa s'arrêta, et, se tournant vers Jean, qui les suivait en silence, d'un air contraint et irrité :

— Reste là, toi, dit-elle ; bientôt je t'appellerai.

— Pourquoi ça? fît-il rudement. Qu'est-ce que tu peux avoir à lui dire, à ce bourgeois-là?

— Tais-toi, Jean, puisqu'il le faut, je te dis ; ne me contrarie pas, Jean, si c'est vrai que tu m'aimes.

Le pauvre garçon obéit. Lisa rejoignît alors Gavel et l'entraîna un peu plus loin, à quelque distance de la rivière, où, derrière les arbres, elle entendait retentir les chants et les rires de ses compagnes.

— Hàtez-vous, dit Gavel d'une voix tremblante de colère ; hàtez-vous de parler et de me laisser libre, ou, sur ma parole, je me débarrasse de vous en vous jetant dans l'eau.

— Ah ! je le veux, dit-elle en s'appuyant à lui ; tuezmoi, ça sera le mieux.

Il la repoussa durement.

— Vous éles devenue folle ! Qu'y a-t-il? Vous voulez me compromettre. Que doit penser là-bas cet homme qui nous voit?

— Jean ne peut pas nous entendre, dit-elle, et Jean ne dira rien. Il m'aime plus que vous, lui, quand môme il n'est point aimé.

— Enfin, qu'y a-t-il? Votre père sait-il quelque chose?

— Ne me dites pas vous comme ça, répondit-elle en pleurant. Ne soyez pas tant fâché, sans quoi le cœur me faut pour dire... Héla ! mon Dieu ! faut-il? faut-il?

— Voyons, parle, dit-il en se maîtrisant.

— Ah ! Fernand, je suis enceinte, ma sœur me l'a dit. Je suis une fille perdue ! Là, faut me cacher dans la terre !

Et elle se jeta sur l'herbe en poussant des cris étouffés, en se cachant le visage et en frappant convulsivement la terre de ses poings crispés. M. Gavel proféra une sourde

imprécation et demeura un instant immobile; puis, reprenant tout à coup une nouvelle colère :

— Voyons, dit-il, relevez-vous, regardez-moi. Est-ce vrai? vous voulez, n'est-ce pas, me couvrir de ridicule et rompre mon mariage?

— * Héla! non, répondit-elle; pourquoi le ferais-je? Sais-je pas bien que nous ne pouvons pas nous marier ensemble? Pourtant, mon Dieu! c'est votre enfant que j'ai là !

— Combien te faut- il d'argent? Ta sœur, probablement, te Ta dit aussi?

Lisa ne répondit que par un gémissement.

— Écoute, Lisa, je veux te sauver; je ferai pour toi ce qui est possible; je te donnerai de l'argent pour quitter le pays et pour élever ton enfant ; je te dirai ce qu'il faudra faire, mais pas ici; demain, demain soir j'irai te trouver, et nous causerons; seulement, tais-toi, calme-toi, sois prudente, ou je t'abandonne. Voyons! calme-toi.

Elle-voulait obéir, mais la contrainte même qu'elle cherchait à se faire la crispait et lui arrachait des cris. Cette pauvre enfant, si timide et si ^uce, était poussée par une force étrangère à sa volonté, et subissait une de ces crises où l'être individuel disparaît sous l'être humain. M. Gavel n'osait la quitter dans cet état, de peur qu'elle ne confiât tout au premier venu; et cependant, blasé déjà sur de pareilles scènes, il jetait de temps en temps sur Lisa un regard de défiance : — Calme-toi, répétait-il, calme-loi ; attends-moi demain.

— Oui, oui, c'est bon, je suis calme à c't'heure. Allons, retournez vers mam'zelle Aurélie ; allez, tu peux y aller, je te dis. C'est égal, au moins, faut qu'elle soit folle de prendre un homme comme vous, qui jette ses enfants sur les chemins. Comment est-ce que vous ferez pour aimer ceux de la demoiselle? seront-ils à vous plus que le mien?

— Folle ! folle ! lais-toi ! puisque tu sais bien que je ne peux pas t'épouser, que veux-tu donc ?

— Je ne sais pas, mon Fernand, je ne sais pas; j'ai grand mal de tête, et peut-être que je vas mourir.

En même temps, elle chancela et tomba par terre évanouie.

Fernand courut à la rivière, trempa son mouchoir et fit couler de Peau sur le visage de la jeune fille. Il avait pourtant des larmes dans les yeux, et murmurait : Pauvre créature? Jean, accouru, soutenait la tête de Lisa.

— Sauvez-vous, dit-il à Gavel avec un regard féroce, car l'envie me prend de vous étrangler.

Lisa rouvrait les yeux.

— Je ne me sauve pas, dit Gavel, je m'en vais parce qu'il le faut ; mais si tu fais le bavard ou l'insolent, gare à toi !

Alors il prit une pièce d'or et l'offrit à Jean, qui la lui jeta au visage. Gavel faillit sauter à la gorge du jeune paysan, mais, fidèle aux lois de la prudence, il se contint par un violent effort.

— Prends gWde! répéta-t-il avec un geste de menace et une expression terrible; puis il s'éloigna rapidement. Déjà habile à lutter avec les émotions humaines en luimême et hors de lui, les cinq minutes qui le séparaient de MMraM Bourdon lui suffirent pour calmer ses nerfs, attiédir son sang et rasséréner son visa-ge.

— Vraiment, mesdames, dit-il avec un sourire, en les abordant, on vous redoute beaucoup. Moins timide avec moi qu'avec vous, sans doute à cause de ma qualité d'ancien commensal de la ferme des Èves, MUe Lisa Mourillon vient de m'imposer le rôle d'ambassadeur pour excuser la grossièreté de son domestique.

Mme Bourdon était trop amie des convenances pour ne pas accepter sans observation, devant sa nièce et sa fille,

l'explication de M. Gavel. Cependant elle appuya sur lui, pendant qu'il parlait, son regard froid et scrutateur; mais la contenance aimable et dégagée du beau Fernand lui déroba la vérité aussi bien et mieux, peut-être, que n'avait fait le rideau de saules, et ses soupçons hésitèrent.

— En effet, répondit-elle, M. Gorin est furieux; il est allé, sécher ses habits au moulin. Emile et Gustave regrettent beaucoup de n'avoir pas été là pour s'opposer aux insolences de ce petit Michel.

— A moins d'aller au secoups de M. Gorin (fans vingt pieds d'eau, répliqua M. Gavel, ils auraient été réduits comme moi au rôle de spectateurs. Tout cela d'ailleurs a été si prompt !

— L'insolent et le grossier, dit Lucie, n'est autre que M. Gorin ; on ne peut reprocher à Michel qu'un peu de vivacité.

— Je suis fort étonnée, ma <îhère, dit sa tante, que tu applaudisses à ces gens-là quand ils veulent traiter avec nous d'égal à égal.

— Mais, observa M. Gavel, ce garçon-là est des amis de MUe Lucie, car il est venu s'excuser aupfès d'elle seule d'avoir accaparé le bateau. J'ai cru môme, poursuivit-il en s'adressant à Lucie, qu'il allait vous proposer de monter avec eux.

La jeune fille se sentit rougir; elle en éprouva du dépit et répondit vivement :

— Pourquoi cela vous étonnerait-il, monsieur? Ne comprenez-vous pas qu'on puisse avoir des amis parmi les paysans, aussi bien que parmi les paysannes?

Cette allusion, à laquelle il était loin de s'attendre de la part de Lucie, déconcerta un instant M. Gavel. Mme Bourdon les regarda tous deux avec surprise. Aurélie se taisait, et les convenances défendaient à sa pensée d'ôlre plus active.

A ce moment, Jules accourait, criant que les voitures étaient prêtes. On se rendit au moulin. Déjà Mme Bourdon montait dans sa calèche, quand Emile, dont les yeux regardaient toujours en aval de la rivière, devint tout rouge et arrêta sa mère par ces mots : — Maman, voici MUe de Parmaillan.

Mne Bourdon sembla réprimer un vif mouvement de contrariété, mais elle mit pied à terre aussitôt, et prit un de ses plus gracieux sourires en se tournant du côté où la jeune amazone venait d'apparaître.

Celle-ci, par une sympathie frappante, avait arrêté court son cheval en apercevant les Bourdon et leur société. Mais, s'étant ravisée aussi, elle s'avançait au petit pas, suivie de son groom en livrée, droite, sérieuse et fière, avec ce sourire hautain qu'inspire, non la race, mais l'orgueil, et que possèdent, en dehors de l'aristocratie, tous les superbes de ce monde.

Toutefois, les distinctions les plus incontestables dont l'orgueil se prévaut éclataient en cette jeune fille; elle était accomplie de finesse et d'élégance dans les moindres détails, de son front royal à son petit pied. C'était une blonde aux yeux noirs ; son costume était charmant, et simple.

Elle s'inclina légèrement devant Mme Bourdon, salua Aurélie, et sembla ne pas voir Emile, qui, éperdu de joie et de timidité, remuait les lèvres sans oser se faire entendre. Après les compliments obligés, Mlle de Parmaillan, parcourant du regard la société de M*" Bourdon, y remarqua Gorin et Silvestre.

— Ah ! madame, dit-elle d'un accent plein d'ironie, quelles agréables parties vous faites le dimanche ! et, s'inclinant de nouveau, elle fit siffler sa cravache et partit au galop, suivie de son groom Isidore, qui, tout ce temps, s'était tenu derrière sa maîtresse, roide et majestueux, et

qui, se retournant plusieurs fois pour voir s'il était regardé, semblait aussi fier de sa domesticité que MUe de Parmaillan Tétait de sa noblesse.

Et non plus que MUe de Parmaillan, Isidore n'avait tort, car, après le respectueux murmure d'admiration produit par le passage de la jeune divinité, Sylvestre s'écria : — Ce drôle dlsodore, hein ! comme il a bonne mine ! est-ce gentil une livrée ! Et le farinier du moulin disait d'un air d'envie à l'enfant ébahi de la meunière : — Sapristie ! c't'Isodore est-il crâne là-dessous !

De retour au logis, le dîner fut assez triste, M. Bourdon n'étant pas là pour fondre la glace brillante et polie dans laquelle sa femme et sa fille emprisonnaient leurs hôtes. Emile était rêveur, Lucie préoccupée; M. Gavel, plus causeur qu'à l'ordinaire, s'entretenait avec M. Berlin, Gustave, Sylvestre et MUo Boc, fiers à l'envi de cette, faveur inespérée. Tout en comblant l'oncle Grimaud de ses chatteries habituelles, Mme Bourdon regardait son futur gendre de son œil clair et perçant, avec un sourire factice.

Le soir, quand, vers dix heures, les Bertin revenaient chez eux, ils entendirent, en approchant de la maison de Luret, un grand bruit, et virent à la porte plusieurs personnes en bonnet de nuit et en chemise. Des beuglements d'ivrogne, des imprécations de femme et des pleurs de petits enfants se faisaient entendre de l'intérieur, tandis qu'au dehors les spectateurs en chemise y répondaient par des exhortations et de gFands hélas! M. Bertin, ayant reconnu le tailleur et sa femme avec leurs deux fils, leur demanda : — Que diable se passe-t-il là dedans?

— Eh ! eh ! répondit l'aîné des fils Touron avec un gros rire, c'est à cette fois la Lurette qui bat son homme ; faut qu'il soit plus soûl qu'à la coutume, il se paraît.

Le lendemain, Lucie se levai de bonne heure et se hâta de chercher des graines potagères ainsi que des graines de fleurs, afin de les porter au jardin à Michel, qui devait l'attendre. Elle allait descendre dans sa toilette ordinaire du matin, quand, s'avisant que son bonnet était bien chiffonné, elle en prit un autre, un des mieux faits. Lucie avait cet avantage très-rare d'être jolie en bonnet de nuit. La dentelle seyait bien à son visage pâle, et semblait adoucir ses yeux déjà si doux. Pourquoi changea-t-elle de bonnet? Peut-être elle eût été embarrassée de le dire; mais à coup sûr elle eût rougi si on lui en eût fait la question. 'Après tout, on sait bien qu'il suffit d'être femme pour vouloir être charmante aux yeux de tous.

Michel travaillait déjà. En apercevant MUe Berlin, il vint au-devant d'elle. Son air sérieux et abattu frappa Lucie. Elle s'était proposé d'être froide avec lui et d'en venir à lui faire quelques observations sur sa conduite de la veille ; mais il la prévint en disant aussitôt :

— Vous êtes malcontente de moi, n'est-ce pas, mam'zelle Lucie?

— En vérité, dit-elle, cela ne me regarde point; cependant...

— Pardon, excuse, mam'zelle Lucie, vous étiez avec les autres, mais je ne vous avais pas vue, et je ne peux pas me reconsoler de vous avoir empêchée d'aller en bateau, puisque c'était vot' plaisir.

— Il ne s'agit pas de cela, répliqua-t-elle sévèrement; il s'agit de vos vivacités qui sont par trop fortes, Michel, et qui indisposent contre vous tout le monde.

— Que fallait-il faire? demandaU-il.

Cette question embarrassa la jeune fille. Les choses sont ainsi établies que vis-à-vis d'une agression brutale il est également fâcheux de s'abstenir et de riposter.

Lucie était trop* droite pour faire la moraliste quand môme , aussi répondit-elle en souriant : — Je n'en sais rien . Il est certain que M. Gorin a eu les premiers et les plus grands torts. Cependant, Michel, vous devinez bien qu'on vous accuse de tout, et que cela vous nuit auprès de beaucoup de personnes; au lieu que si vous aviez eu plus "de modération...

— On vous a dit comme ça bien du mal de moi?... interrompit-il en regardant Lucie avec une anxiété qu'elle comprit.

— Oui, répondit-elle. J'ai essayé de vous justifier, mais cela ne m'a pas été possible.

— Ah ! mam'zelle Lucie ! ah ! vous avez pris ma défense ! Mon Dieu! que ferai -je pour vous, moi? C'est donc bien vrai ce que vous m'avez dit l'autre jour, que vous me trouvez digne d'être votre ami?

— Puisque je vous l'ai dil, Michel, c'est que je le pensais.

— Et vous le pensez toujours, est-ce pas? Ah! que je suis heureux! mam'zelle Lucie, je n'ai dormi de la nuit à force de songer que vous étiez peut-être fâchée contre moi.

— Vous êtes trop poli pour moi, et pas assez pour les autres, répliqua Lucie froidement.

Le pauvre garçon rougit, baissa la tête et ne dit plus mot. Comme l'autre fois, M!!e Berlin lui aida à ensemencer, mais instinctivement elle se tint à distance. Ils n'échangèrent de paroles que ce qui était nécessaire, et à neuf heures Lucie, rappelée par ses occupations de ménagère, allait quitter le jardin quand Michel la pria d'écouter quelque chose qu'il avait à lui dire. '

— Parlez, répondit-elle en s'accoudant sur le vieux cadran sans aiguille qui faisait le coin d'une plate-bande, tandis que Michel, appuyant ses deux mains et son front sur le mancbe du râteau, reprit en fixant les yeux à terre :

— Il me semblait d'abord, mam'zelle Lucie, que je ne devais pas vous parler de ça, à vous, et je peux ben vous dire que ça me coûte plus que d'avoir à faire le plus rude ouvrage. Mais, après y avoir beaucoup pensé, je n'ai vu personne autre que vous à qui conûer ça. Pour quant à n'en ppint parler, ça serait une mauvaise action.

— C'est donc quelque chose de bien grave? dit Lucie étonnée.

— Oui, mam'zelle Lucie. Alors il hésita, son front rougit, enfin, il dit avec effort : — Le mariage.de vot' cousine est arrêté, n'est-ce pas ?

— Oui, dit Lucie.

— Il ne doit pas se faire, mam'zelle Lucie, faut l'empêcher, parce que, voyez-vous, M. Gavel est un mauvais homme, un grand coquin.

— En vérité ! comment le savez-vous ? demanda la jeune fille, qui devina tout de suite qu'il s'agissait du secret de Lisa ?

— Voici comment, mam'zelle Lucie. D'abord, depuis un'temps, je me méfiais de quelque chose, voyant Lisa tout affolée de ce GaveU Hier soir, en revenant de celle

enragée promenade, elle pouvait pas se retenir de pleurer, et Jean, le pauvre gars, il était comme fou, parce qu'il aime Lisa, mam'zelle Lucie. A souper, il ne mangea point, et quand après je le vis sortir avec de grands yeux tout ouverts, qui ne voyaient pas, je fus près de lui dans l'écurie, et je le vis se jeter sur la paille tout de son long, et la mordre avec ses dents. Ensuite, des soupirs qu'il faisait !... tant que les bœufs s'en retournaient et le regardaient d'un air tout bête. Moi, je tâchai de le reconsoler, en .sorte qu'il vit que je savais à peu près la chose, et qu'il me conta le tout.

Michel s'arrêta. Lucie, les yeux baissés, grattant du bout des doigts la mousse du vieux cadran, restait silencieuse. Michel reprit avec un nouvel effort :

— Eh bien! mam'zelle Lucie, peut-être n'entendezvous pas bien encore pourquoi il faut empêcher le mariage de vot' cousine? Comment vous dire ?.. Voyez- vous, je serais content, moi, si je pouvais prendre ce Gavel au collet, là, devant tout le monde, et lui crier qu'il n'est qu'une canaille, en lui crachant à la figure.

Michel parlait d'une voix vibrante. Son visage était couvert d'une généreuse rougeur, et ses yeux lançaient des éclairs d'indignation. Lucie vit à peine qu'il était beau ainsi, tant il lui parut noble. C'était la première fois que devant elle, sur un pareil sujet, une bouche d'homme s'ouvrait pour flétrir, au lieu de sourire. Elle en fut touchée jusqu'au fond de l'âme.

— Ah ! vous êtes juste et bon, Michel, s'écria-t-elJe. Eh bien ! dites-moi ce qu'il faut faire.

Il la regarda tout étonné en même temps qu'heureux.

— Ce qu'il faut faire, mam'zelle Lucie ! parler à vot' tante, et lui dire que son futur gendre a déjà femme et enfant dans le pays.

— Ah ! fit Lucie.

— Oui ! oui ! c'est horrible, je vous dis, tromper deux femmes à la fois et abandonner son enfant par- dessus le marché! Vous voyez bien, mam'zelle Lucie, que ces olioses-là doivent se dire quand on les sait.

Ils entendirent en ce moment le grincement particulier que faisait la porte du jardin avant de s'ouvrir. Michel brandit son râteau et se mit vivement à ratisser le carré. C'était Gustave. Il renouvela connaissance avec ce brave Michel, mais en le taquinant fortement sur l'aventure de la veille. Lucie resta pour tout adoucir.

— Mais, dit Gustave, est-ce que tu ne chômes pas aujourd'hui, mon gars, comme tout le monde? Quoi! tu es si avaricieux que de venir en journée pendant que tant de belles tilles font leur toilette $our la danse !

— Oh ! je compte bien danser, monsieur Gustave, dit Michel.

— Il n'est point en journée, ajouta Lucie, et c'est un service qu'il nous rend.

— Gomment ! comment ! s'écria Gustave, mais cela ne peut pas aller ainsi.

— Oh! dit Michel, c'est une affaire réglée avec mam'zelle Lucie ; faut pas vous occuper de ça.

— Alors, dit Gustave à sa sœur, tu comptes, je pense, lui faire un cadeau.

Michel haussa les épaules.

— Peut-être, répondit Lucie; en tout cas, je n'éprouverais aucune peine d'être l'obligée de Michel.

Il leva sur elle un regard si plein de reconnaissance et de bonheur, qu'elle en fut profondément touchée. Elle quitta le jardin ; mais, tout en vaquant aux soins domestiques, elle revoyait sans cesse la figure du jeune paysan illuminée par l'indignation. Elle songeait aussi à la mission dont elle s'était chargée auprès de M0" Bourdon, et, bieq qu'elle éprouvât à ce sujet beaucoup de malaise et

une sorte de terreur, elle n'eût pour rien au monde manqué à la confiance que Michel mettait en elle. Mériter J'estime de cette âme énergique et pure lui semblait un devoir. D'ailleurs, elle souffrait dans sa conscience de garder un tel secret. Elle résolut donc de s'acquitter le plus tôt possible de cette tâche pénible, et aussitôt après le déjeuner elle partit pour le logis*.

C'était grande fête encore à Chavagny ce jour du lundi de Pâques, plus grande fête môme que la veille, car le bon Dieu en avait assez d'autres, tandis que la jeunesse de Chavagny n'avait que celle-là. On n'entendait plus le carillon des cloches, mais les accords du violon ; et quand Lucie traversa la place publique vers onze heures, quoique rassemblée *ou ballade ne commençât guère avant midi, déjà quelques groupes de filles et de garçons, et beaucoup d'enfants, dansaient aux préludes d'un violon* neux monté sur une barrique.

De onze heures à midi, quand il faisait beau, Aurélie, bien gantée, enveloppée d'un châle et coiffée d'un chapeau, se promenait invariablement dans les jardins. Lucie espéra donc ne rencontrer à cette heure ni sa cousine ni M. Gavel, qui l'accompagnerait sans doute. Elle trouva, en effet, Mme Bourdon seule. Enveloppée dans son châle du matin et trottant magistralement à travers les corridors, de la salle à manger à l'office et à la cuisine, pour surveiller les opérations du ménage, la ronde petite femme semblait une boule en rotation. Sur la demande que lui fit Lucie d'un entretien particulier, l'air de contentement de soi épanqui sur sa figure céda la place à un air important et solennel moins en accord avec ses formes sphériqiies. £U§ conduisit Lucie dans $a chambre à coucher, et, s'asseyant sur un fauteuil tandis qu'elle montrait à sa nièce une chaise basse, elle prit, pour écouter, l'air d'un président au tribunal.

Aussi bien, ne sachant par où commencer, MUe Berlin, de son côté, semblait un accusé sur la sellette. Elle était fort pâle et avait le cœur serré. Enfin, évitant les détours, elle dit résolument :

— Je crois, ma tante, accomplir un devoir en vous informant, puisqu'il en est temps encore, de l'indignité de M. Gavel.

Mme Bourdon fit un bond sur son fauteuil; mais se calmant aussitôt : — Que signifie cela? demanda-t-elle.

— M. Gavel, ma tante, a séduit la petite Lisa Mourilion, qui, dit-on...

— Qui, dit-on? répéta M™6 Bourdon.

— Est enceinte.

— Voilà de belles nouvelles ! Et pourrait-on savoir d'où tu les liens? •

Lucie raconta ce qu'elle avait entendu derrière la haie.

— C'est tout? demanda Mme Bourdoq.

Avec un peu d'hésitation, Lucie rapporta encore la confidence de Michel.

Pendant ce temps, Mmd Bourdon regardait sa nièce, et sous ce regard clair et froid, accompagné d'un serrement particulier des lèvres, Lucie se troubla.

— Vous avez sans douté des preuves? dit lentement Mme Bourdon.

— Des preuves ! répéta Lucie... mais quelles preuves pourrais-je avoir? Et d'ailleurs...

— C'est qu'on ne peut lancer une accusation si grave sans preuves, dit Mme Bourdon.

— Ce n'est pas une accusation, ma tante, c'est une confidence que je vous fais dans l'intérêt d'Aurélie.

Mme Bourdon sourit de l'air d'une vipère qui siffle. — Assurément! dit-elle; mais, je le répète, dans une circonstance si grave il faut absolument des preuves.

— Mon témoignage en est une, dit Lucie indignée en se levant.

— Sans doute, sans doute; il y a aussi la parole de M. Michel.

Mais, continua-t-elle d'un ton pénétré, en changeant subitement de physionomie, quand il s'agit de l'homme qu'Aurélie aime et qu'elle a choisi, qui d'ailleurs passe partout pour un galant homme, il est impossible de le condamner sans un examen approfondi. Quand tu seras mariée, ma fille, tu sauras que les hommes peuvent avoir à se reprocher beaucoup de fautes, sans être pour cela méprisables, ni môme de mauvais maris. M. Gavel a connu cette petite avant de s'engager à Aurélie ; nous l'avons eue cet hiver à notre service; elle faisait sa chambre, et je me Rappelle qu'on la voyait partout derrière lui. Ces filles sont d'une effronterie !... Un jeune homme est facilement entraîné... ses sens peuvent le trahir; et, s'il est vrai... il doit être bien malheureux, bien tourmenté !... J'ai remarqué parfois de la tristesse en lui. C'est cela... Cette petite dévergondée le poursuit. Hier encore, sous nos yeux mômes, n'a-t-elle pas osé exiger un entretien? Ah ! c'est abominable ! Je comprends tout maintenant.

Elle se leva tout à coup, et, d'un ton sec : — A présent, ma fille, j'ai un conseil à te donner. Appuyant la main sur le bras de Lucie, et parlant d'une voix basse et sifflante, tandis qu'elle lançait à sa nièce des regard s'foudroyants : C'est qu'il est de lou-oû-te in-côn-ve-nan-ce qu'une jeune fille se môle de semblables choses, et que je ne m'explique pas... qu'il m'est impossible de comprendre comment il se peut faire que tu t'entretiennes de pareilles choses avec M. Michel.

Elle quitta le bras de Lucie pour aller vivement tirer le cordon de la sonnette; puis, revenant à la jeune fille :

— Surtout, au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, pas un mot à Aurélia

Pleine d'indignation, mais excessivement troublée, Lucie voulut se justifier. — Il a su me dire ces choses en termes convenables, et, si j'ai cru devoir les écouter, c'est par intérêt pour...

La femme de chambre qui entrait obligea Lucie de se taire. Elle attendit; mais Mmo Bourdon retint cette fille et se mit en devoir de s'habiller. Lucie revint chez elle, pleurant presque de honte et de colère, et se demandant par quel étrange revirement des choses elle était devenue coupable, et M. Gavel innocent.

La ballade était commencée. Les violons grinçaient à tour de bras et la foule grossissait à chaque instant. On voyait arriver des paysannes pimpantes, à califourchon sur des juments decharrelte, leurs jupes bien retroussées, un long tablier d'étoffe pendant de chaque côté pour cacher leurs jambes, mais dérangé sans cesse par le trot du cheval. Le plancher du bal n'était autre que le sol bien balayé de la place publique. 11 n'y avait point de sièges ni d'enceinte. Moyennant deux sous par contredanse, que chaque garçon donnait au violonneux, dansait qui voulait, après quoi Ton se reposait d'une jambe sur l'autre. Il y avait bien là des bois de charpente sur lesquels de temps en temps s'asseyaient quelques jeunes hommes avec des filles sur leurs genoux, comme cela se fait à la campagne, sans que personne y trouve à redire; mais les filles n'y restaient guère, préférant voir la danse et surtout être vues, afin d'être invitées. Elles avaient presque toutes des fichus blancs de tulle ou de mousseline, découvrant le cou par derrière et chastement croisés sur la poitrine. Les coiffes les plus brodées étaient sorties de l'armoire ce jour-là, et les tabliers roses, bleus, blancs, violets, arboraient toutes les couleurs du printemps.

C'était en plein soleil, et la poussière ne manquait pas. On la voyait s'élever sous les pieds des hommes quand ils frappaient la terre de leurs souliers ferrés. El c'étaient les plus beaux danseurs qui frappaient le plus fort et qui levaient le pied le plus haut par derrière. Quant aux filles, elles sautaient aussi, mais presque sans secousse, et pirouettaient plutôt, bien en mesure, penchées de côté, sérieuses et les bras pendants. Entre couples on ne causait guère, mais on s'embrassait quelquefois, et pendant les repos le danseur, entourant de son bras la taille de sa danseuse, jouait avec les cordons de son tablier. Du haut de sa barrique, le violonneux proclamait tourà tourle nom des figures, et chantait l'air de toutes ses forces dans les passages difficiles, où l'instrument s'embrouillait un peu.

Tous les bourgeois de Chavagny, sauf Mme Bourdon et sa fille, étaient là comme spectateurs, MUe Boc la première, en robe à pointe de soie- puce, avec un bonnet à fleurs, et près d'elle son cousin Frédéric Gorin, qu'elle avait à déjeuner tous les jours de foire et de dimanche, parce qu'il habitait à une lieue de Chavagny. Gorin était aussi faraud que la veille, et même davantage, car il avait changé son gilet de satin noir, gâté par l'eau de la rivière, contre un gilet vert à fleurs d'or triomphalement épanouies sur son ventre bombé. Mais on aurait dit que le coucou l'avait pris à jeun, tant il riait jaune. Emile et Jules s'amusaient à railler en style de collège la tournure et les façons des villageois, tandis que Gustave et. Sylvestre, le lorgnon à la main, se posant en roués de la ville, débitaient des fadeurs aux demoiselles.

Clarisse, qui ne voulait pas manquer à la fête, vint appuyée sur le bras de sa sœur. Elles furent bientôt accostées par Chérie Perronneau, un peu plus noire qu'à l'ordinaire dans sa robe de soie verte à reflets violets, mais plus fière qu'on ne peut dire, car elle réalisait ce

jour-là une ambition nourrie depuis longtemps, celle de porter un bracelet comme elle en voyait un à Aurélie. Le père Perronneau n'aimait point cescolifichels.il disait que de -beau bien pousse mieux au soleil que dans l'armoire. Mais sa femme répliquait alors que ce n'était pourtant pas la peine d'être riche, si on ne le montrait pas un peu. Elle et sa fille se paraient donc aux jours de fête ainsi que des châsses ; et comme c'était la mer à boire que de tirer de l'argent de la bourse du maire, Mme Perronneau ou la Perronnelle ne se faisait faute à l'occasion de mesurer en cachette à ses voisins quelques boisseaux de pommes de terre ou même un sac de blé ; car, dans les gros tas qu'il y avait, ça n'y paraissait guère.

Clarisse détourna péniblement la vue du bracelet qui reluisait au bras de Chérie. Lucie l'en complimenta de suite, afin de n'y plus songer ; car, bien qu'elle en eût pris résolument son parti, elle aimait aussi les jolies choses. Les jeunes messieurs se rapprochèrent des demoiselles, et Chérie (son véritable nom était Pulchérie) se mit à causer avec eux d'un air agaçant, riant aux éclats de tout ce qtfe disaient Emile et Gustave. Quand elle était en toilette, les paysans n'approchaient point d'elle, sachant qu'elle ferait la fièrè et ne les regarderait pas. Mais les autres jours il y avait moyen de jaser avec la Perronnelle, et même, disait-on, d'aller plus loin qu'avec bien des gardeuses de moutons, dont les oreilles étaient moins patientes.

Pourtant elle attaqua Michel placé tout près de là, et qui regardait plus du côté des demoiselles que du côté de la danse.

— Que fais-tu donc, toi, et pourquoi que tu ne danses pas ?

— C'est que je t'attendais pour ça, répondit-il d'un ton narquois.

— Ah ! ben, l'attendras longtemps.

— Ah ! çà, pourquoi que tu ne danses plus aux ballades ? Faut que tu sois ben innocente, va, de t'amuser comme ça àt'ennuyer. Allons, viens danser avec moi.

— Non, non, je ne veux pas, fit-elle en retirant sa main.

— Bah î tu en grilles d'envie.

— Non, Michel, non pour sûr ; mais je danserai avec toi ce soir chez nous. Le bal y tiendra. Voudras-tu venir ?

— Je veux ben ; mais on étouffera dans ta chambre, tandis qu'ici on est tout à Taise au grand &ir.

— Vous êtes ben patiente, mam'zelle chérie, ditGorin en s'approchant. Envoyez-moi promener tout de suite cet affronteur-là.

— Oh î oh ! dit Michel en le toisant des pieds à là tête, qu'est-ce qui vous fait rager comme ça, monsieur Gorin? Étes-vous pas encore sec ?

— Tiens, vous êtes fâchés tous deux ? demanda Chérie.

— Je peux bien te raconter ça, dit Michel, c'est...

— Des menteries, s'écria Gorin. Depuis q>e ce drôle-Ià est courtisé par les filles, il ne se connaît plus. Mais nous verrons ce qu'il dira quand je lui enverrai de l'écriture du juge.

A ce grand mot d'écriture du juge, plusieurs paysans se retournèrent ; on s'approcha les uns suivant les autres, tant qu'il y eut foule en un moment.

— Vrai, monsieur Gorin, dit Michel, de cet air bénin dont le paysan débite ses sarcasmes, j'aurais jamais cru que pour un coup d'eau nous finirions d'être amis ! Paraîtrait que vous portez pas l'eau si ben que le vin. Et cependant pour sûr vous en avez pas bu tant seulement un verre, quand je vous tenais délicatement entre les quatre doigts et le pouce, comme un lapin chéri.

— Quoi que c'est? qu'est-ce qu'il y a? demandait- on de toutes parts.

— C'est ce poisson-là, reprit Michel, qui...

Mais il dut s'interrompre, car Gorin tombait sur lui à coups de poings. La lutte ne fut pas longue. Michel saisit Gorin parle cou, s'empara de ses deux mains, et sous son genou le plia jusqu'à terre. Alors il se mit à raconter l'histoire à ceux qui l'interrogeaient, y mêlant d'un air simple lardons et plaisanteries, que l'auditoire accueillait avec de grands éclats de rire. Il restait calme en apparence, bien qu'il élevât le ton de sa voix sonore au-dessus * des vociférations de Gorin, des analhèmes perçants de M1Ie Boc, et des admonestations de Gustave, d'Emile et de Sylvestre, qui n'osaient cependant employer la force pour délivrer le vaincu, parce que les paysans auraient pris la défense de Michel, et que c'eût étéune collision complète. Il fallut môme retenir le petit Jules qui, exalté parl'esprit de corps, lançait à Michel un grand coup de poing.

Lucie intervint à son tour : — Michel, dit-elle à demivoix. Il se tourna aussitôt vers elle. Michel, soyez plus généreux. ^ -

— Pardon, màm'zelle Lucie, répondit-il ; mais si je le lâche, il va encore se jeter sur moi, et je voudrais pourtant pas être obligé de me battre tout à fait. Qui veut me garantir qu'il ne me touchera plus ? demanda-t-il en regardant Emile et Sylvestre»

— Michel, Michel, dirent encore l'une après l'autre deux autres voix. C'étaient Gène et une autre fille dont la vue sembla vivement frapper le jeune paysan.

— Si vous ne lâchez pas tout de suite M. Gorin, cria Emile, je vais chercher mon père.

— Je ne suis pas le domestique de votre père, m'sieur Emile, et quand môme je le serais...

— Non, tu n'es pas mon domestique, dit M. Bourdon

qui arrivait; aussi je ne te commande point, je te prie de laisser M. Gorin.

— De tout mon cœur, m'sieur Bourdon, car en vot'présence il n'osera pas, je crois, recommencer.

Il lâcha donc Gorin, qui se releva écumant de rage et souillé de poussière.

— Voyons, voyons, reprit M. BourdQn, il faut faire la paix. Je sais que M. Gorin a eu les premiers torts ; il sera assez galant homme pour le reconnaître; quant à toi, Michel, tes vengeances sont trop rudes

— La paix ! hurla Gorin en montrant le poing à son ennemi, jamais ! jamais !

M. Bourdon alors, l'emmenant à l'écart, se mit à lui parler avec celte éloquence habile et insinuante qu'il possédait.

La foule s'étant dispersée, Michel s'approcha de Gène et de sa compagne :

— Bonjour, Gène; bonjour, Martine. Je m'attendais guère de vous voir ici. Je suis fâché que vous m'ayez trouvé en dispute, mais ça n'était pas ma faute.

La Martine était devenue toute rouge. C'était une fille à tournure lente et çauche, dont le visage plat, large et inintelligent étaitcouvert de tachés de rousseur. Ses yeux petits et sans vivacité prirent cependant une expression tendre et touchante en s'attachant sur Michel. D'un ton très-doux, presque plaintif, elle répondit :

— Y avait si longtemps qu'on ne vous avait vu ! Michel était un peu embarrassé vis-à-vis d'elle, et aussi

parce que tout le monde les regardait. Pourtant, comme c'était son devoir de faire politesse à la Martine, il l'invila à danser. On se poussait pour les voir.

— A-t-elle une belle chaîne d'or! disait-on.

— Les dentelles de sa coifîe ont coûté des mille et des cents.

— Et sa robe de soie ! elle se tiendrait, ma foi, debout toute seule quand on la poserait par terre.

— Et ses bagues !

— Tout de môme elle est laide là-dessous comme un chardon.

— On dirait que Michel ose pas la regarder.

— Elle le regarde ben, elle !

— Ma foi, c'est un gentil gars !

— Faut qu'il soit guère intéressé pour vouloir pas de cette fille-là, si riche.

— Bah ! Peut-être qu'il se ravisera.

Gène, pendant ce temps, disait à Lucie :

— Vous voilà bien étonnée, mam'zelle, de me voir ici en la compagnie de la fille à Martin. La première fois que le devin est venu chez nous, il a tant dit que sa fille voulait être à la ballade, mais qu'elle ne connaissait personne î à Chavagny, tant qu'enfin mon père l'a invité à nous l'a- J mener, disant qu'elle irait à la ballade avec moi. Ce matin

ils sont arrivés. Savez-vous, mam'zelle Lucie ? elle n'^vas venue que pour voir Michel. \

— On m'a dit cela, répondit Lucie. Crois-tu que MichelV en soit content ? ^

— Regardez-le, fit Gène d'un air de triomphe. Il danse avec elle par complaisance et bonne amitié seulement, mais ça l'ennuie. Pour savoir ce que pense Michel, .il n'y a qu'à le regarder. Soyez tranquille, mam'zelle Lucie, il ne se mariera jamais avec la Martine.

— Que je sois tranquille! dit Lucie d'un ton de marquise : et qu'est-ce que cela me fait ?

Gène devint toute rouge.

— Ça me fait quelque chose à moi, répondit-elle, qu'il y ait chez nous un garçon assez brave pour ne pas songer par-dessus tout aux écus. Il n'y en a pas tant comme ça, voyez-vous, ni parmi les paysans, ni parmi les messieurs.

— C'est vrai, dit Lucie, en serrant la main de son amie, et ce brave garçon-là mérite bien d'être aimé d'une bonne et aimable fille, n'est-ce pas ?

— Oui, mam'zelle Lucie, répliqua Gène en levant sur MUe Bertin ses beaux yeux candides, et en répondant à son étreinte par une vive pression.

— Savez-vous que je suis fameusement ennuyée ? vint s'écrier la Chérie Perronneau, en se jetant .au travers de leur conversation. Donnez-moi une idée, voyons. Faut que la Martine soit à not'bai, d'abord, ça va sans dire. Moi, je veux faire sa connaissance, et puis, pour tout not'monde, ça sera une curiosité de l'avoir. Mais si je n'invite pas Michel, elle ne sera pas contente. Et si j'invite Michel, v'ià MUe Boc et M. Gorin qui délogent et qui nous en veulent à mort. Comment faut-il faire?

— Ça n'est pas facile de donner raison à tout le monde, observa Gène.

— Oui, c'est assez embarrassant, dit Lucie, gu — On se passera de Michel, dit Clarisse ; vous ne pou- " z faire cette injure à MUe Boc et à son cousin.

— Dam ! je ne sais pas, moi, répliqua Chérie avec une moue méprisante ; ils ne^sont pourtant pas les plus gais de la compagnie. Michel vaut-il pas M. Gorin, et MUe Martin MUe Boc?

— La Martine, riposta Clarisse, vaut beaucoup plus pour vous, ma chère, puisqu'elle a beaucoup plus d'écus. Vous avez raison, engagez-la.

— Eh ! mademoiselle Clarisse, les écus valent bien quelque chose, allez ! Demandez plutôt à ceux qui n'en ont pas. Tenez, puisque c'est cojpme ça, je vas trouver mon père et tâcher qu'il leur fasse faire la paix.

Elle tourna les talons, et un moment après on la vit entraîner le maire, au travers de la foule, vers l'endroit où M. Bourdon parlait encore à Gorin. Celui-ci, à force

d'être catéchisé, en vint à ne plus savoir que répondre, et Ton se hâta de prendre son silence pour un consentement. Chérie alla quérir Michel, qui ne dansait plus, et, après Tavoir prié de la suivre, au nom du maire et de M. Bourdon, elle n'oublia pas de faire brillera ses yeux la perspective du bal.

— Ton bal ! dit Michel, en quoi sera-t-il plus beau que la ballade ?

— Il sera plus beau, répondit Chérie en se rengorgeant, d'abord parce que ce sera un bal, et puis, parce que nous aurons tout le beau monde.

— Qu'est-ce que tu appelles le beau monde ? répliqua le jeune paysan.

— Mm* Bourdon et MUe AuréIie,mon cher, avec l'ingénieur ; puis MM. Emile, Jules et Gustave, qui veulent mettre des gants blancs.

— Et comment diable veux-tu que ça m'amuse, leurs gants blancs?

— Allons ! allons î Y aura aussi la Martine que je vas engager tout à l'heure. Es-tu content ? *

— J'en suis bien aise, dit Michel. Mais tout de même j'aurais crainte des yeux de M11* Boc. Tu n'auras pas d'autre monde?

— Bah! tu fais le renchéri. Faut point te parler de Mlle Lucie ni de MUe Clarisse, qui viendront aussi chez nous ; mais si c'est Gène qui te tient au cœur, on tâchera de la fafre rester.

— Tu ne vois donc pas que c'est toi? reprit Michel. Pour une fille qui fait semblant d'avoir de l'esprit, tu ne devines rien. Dis-moi que lu y seras, à ton bal, voyons, et j'irai.

— Grand fou î s'écria la Chérie. Mais tu fais ben de gouailler, va, car ça ne serait pas moi qui voudrais d'un gars sans le sou, tout beau et gentil qu'il soit.

— Moi, je n'y ferais qu'une difficulté, répliqua Michel, ça serait que tu prendrais un peu plus de langue, parce que j'aime pas les femmes trop douces et trop timides comme toi.

— Voyons, mauvais sujet, veux-tu faire la paix avec Gorin?

— Je ne demande rien mieux, dit Micbel, et si ton Gorin veut donner la patte, je lui donnerai la main.

Chérie, triomphante, poussa Michel au milieu du groupe des Bourdon, desBertin et du maire, en s'écriant ; Le voilà !

— Il se paraît qu'on me demande, dit Michel en s'adressant au maire, je viens donc savoir ce qu'on me veut.

— Nous voulons une réconciliation honorable pour les ' deux parties, dit M. Bourdon d'un ton d'avocat, tandis ' que ses petits yeux pétillants lançaient aux autres bourgeois des regards d'intelligence. Afin que les paisibles

: fêtes de notre village ne soient plus troublées par des dispensions... d&' dissensions... Vous disiez le mot tout à l'heure, monsieur le maire? — intestinales? souffla Perronneau — ne soient plus troublées, répéta M. Bourdon, par des dissensions intestinales, M. Frédéric Gorin, estimable propriétaire, et Pierre Michel, jeune cultivateur, vont abjurer toute haine et se jurer amitié.

— Pour quant à l'amitié, dit Michel, si c'était pour de vrai, je dirais non ; mais puisque c'est une comédie...

— Tu es un finaud, répliqua M. Bourdon, qui changea de ton immédiatement, mais ça ne t'empêche point d'être un brave garçon. Écoute : tu as durement molesté M. Gorin, qui reconnaît d'ailleurs avoir eu les premiers torts ; tu as eu l'avantage dans la lutte, et cela doit t'engager à faire le premier pas. Allons, tends la main à M. Gorin, nous t'en prions tous.

— De bon cœur, dit Michel, puisqu'il est entendu que je n'ai pas tort.

Et il tendit à Gorin sa large main ouverte, que celui-ci prit de l'air d'un enfant boudeur.

>- Ce Michel est bien intelligent, disait M. Bourdon à s ^d fils Emile en retournant avec lui au logis. C'est dommage qu'il soit trop âgé pour pouvoir entrer au séminaire ! 11 aurait fait un beau chemin.

— Au séminaire ! s'écria Emile, quelle idée !

— Ou à l'armée, répondit M. Bourdon. Mais il eût été mieux au séminaire. Des hommes comme celui-là ne devraient pas rester dans la foule.

— Vous avez des idées... bien libérales, mon père, observa Érnile étonné.

— Libérales ! pas du tout, pas du tout. C'est de la bonne politique, et assez ancienne, comme en faisaient Louis XI, Henri IV et môme Louis XIV. Non, l'intelligence ne doit pas rester dans la foule; nous devons lui tendre la main et l'en tirer bien vite. C'est ce que les gouvernements habiles ont toujours fait. N'est-ce pas la coiAhite opposée à ce principe qui a perdu la restauration ? Et ne vois-tu pas, Emile, ajouta-t-il, comment, une fois sortis du peuple, tous ces grands hommes lui tournent le dos? C'est qu'en effet ils n'ont plus de rapports véritables ni profonds avec lui. Devenus bourgeois, ils resteront tels en dépit d'eux-mêmes, car ils ont oublié le langage, les besoins, les sentiments du peuple, et désormais, associés à nous, ils sont devenus solidaires de tous nos risques. Ce qu'il y a de bon, c'est qu'à ce mot, sorti du peuple, le peuple se frotte les mains, fier et tout contenu Moi aussi, parbleu, j'applaudis, car c'est utile en même temps que jusle, et voilà de l'égalité comme il faut l'entendre. Oui, Emile, je le reconnais très -sincèrement, les constituants de 89 ont bâti un grand édifice, un labyrinthe admirable,

d'où bien fin qui sortira. Le système actuel, avec ou sans les Bourbons, est inébranlable, sauf quelques modifications, parce qu'il a pour complice le caractère môme des hommes, et c'est pourquoi je m'y suis franchement rallié. Mais, pour qu'il devînt parfait, ce qu'il faudrait cncG^, ce serait l'examen et le triage officiel parmi le peuple des élus de l'intelligence. Ils me prendraient pour répuhlicain à la chambre, si je proposais jamais cela. Cependant, Emile, imagine-toi le peuple intelligent, ou seulement conduit par des hommes du peuple intelligents et fermes, nous avons l'anarchie, et tout est perdu.

— Tout est perdu ! répéta Emile, ébahi de ces communications; comment cela?

— Tout veut assez souvent dire nous-mêmes, répondit M. Bourdon en haussant les épaules. Tu ne me parais pas encore bien fort, mon pauvre Emile. Nous avons grand besoin de causer ensemble d'ici à ton entrée au conseil d'État.

La ballade s'animait de plus en plus, quand un grand tumulte se fit entendre du côté de la principale rue qui débouche sur la place publique. C'étaient des rires à plein gosier, des exclamations retentissantes, des cris, des applaudissements, des huées, sur une basse grondante de propos confus. Toute la ballade s'émut ; plusieurs coururent, et les danseurs eux-mêmes retournaient la tête, quand on vit s'avancer un cortège bizarre.

Sur un âne gris, paré de loques, était monté à rebours un homme qui contrefaisait l'ivre, et vacillait de droite et de gauche, en grimaçant d'une façon grotesque. En guise de bride, c'était la queue de l'âne qu'il tenait dans ses mains. D'un air solennel, un autre paysan conduisait le quadrupède, tandis qu'un troisième, armé d'un plumail (sorte de plumeau fait d'une aile d'oie), passant de minute en minute ce plumait sous la queue de l'âne, en essuyait immédiatement après le visage du cavalier bouffon. Il y avait enfin, à califourchon sur la monture, une besace déjà quelque peu gonflée, où des ménagères, en riant aux éclats, vinrent déposer qui des œufs, qui une ' poignée de farine, d'autres un morceau de beurre ou de

173 UN MARiAGK SCANDALEUX.

lard, dans une feuille de chou. La marche était fermée par une foule triomphante d'enfants de tous les âges, les plus petits boitant par derrière, tous glapissant, chantant, hurlant sur différents tons.

Ce fut un sens dessus dessous général. La danse fut désertée ; on entoura le cortège, et on s'élevait sur les épaules les uns des autres pour mieux voir. Le violonneux seul resta sur sa barrique,, Parchet en l'air.

— Qui est-elle?

— Qui est-elle donc celle-là qui a battu son homme ? demandait- on de toutes parts.

— Eh ! ne voyez- vous pas que c'est la Lurette? puisque c'est le tailleur qui est monté sur l'âne, comme doit faire le plus proche voisin du battu.

— Diable ! faut regarder à ses voisins ; car c'est déjà pas si drôle d'avoir ce plumail par le nez.

— Bah ! le tailleur est toujours content quand il joue pièce à quelqu'un.

— Il ira se débarbouiller le museau, et tout sera dit.

— Non pas, allez, tout ne sera pas dit, car ils feront une belle riole avec les œufs, le beurre et la farine, ce soir.

— M'est avis que Luret doit enrager dans sa peau!

— Et la Lurette, adonc !

L'un des plus rieurs parmi les assistants était le maire, quand M. Berlhoud, l'agent voyer, qui ce jour-là se trouvait à Chavagny, fendant la foule en toute hâte, arriva essoufflé près de lui.

— Vous n'y pensez pas, monsieur le maire ! il y a désordre et scandale ! cela rentre dans la loi sur les charivaris. Et vous seriez responsable... Prenez votre écharpe au plus vite, et sommez l'attroupement de se dissiper.

— Bah!... vous croyez? répondit en se grattant l'oreille le magistrat contrarié.

— Parbleu ! à Poitiers on vous balayerait ça par un escadron de cavalerie. Je vous le dis, c'est votre devoir!

— Mais j'ai pas de scadron, moi, monsieur Berthoud.

— Votre écharpe suffira.

— Allons ! fit Perronneau en soupirant, faut donc que j'aille...

Il se dirigeait vers son domicile, suivi de l'agent-voyer, quand de bruyantes acclamations retentirent.

— Entendez-vous? s'écria Berthoud.

Le maire tourna la tête, et la parole expira sur ses lèvres béantes, car il vit son épouse qui, tenant d'une main son tablier rempli, de l'autre déposait des œufs dans la besace de l'âne.

— Vive la mairesse ! criaient les acteurs de la comédie. »~ Vive la mairesse ! braillaient les gamins.

Il n'y eut pas jusqu'à l'âne qui, électrisé par ces cris, ne fît entendre des applaudissements formidables.

La Perronnelle, charmée, revint en se rengorgeant vers son mari ; mais, au milieu de son triomphe, elle fut accueillie par ces mots :

—S..... femelle! tu me mets dans de beaux draps ! Tu me compromets au vis-à-vis du gouvernement. Vlà M. Berthoud qui me disait que je dois prendre mon écharpe, et dissiper ce troupement de la part du roi.

— M. Berthoud ne sait ce qu'il dit, répliqua sans façon la mairesse. Il ferait beau voir que le roi voulût empêcher la coutume. Si tu veux recevoir un fier charivari, tu n'as qu'à essayer ça.

— Au fait ! dit le maire en s'apaisant, c'est-il pas jour de fête? Un jour de fête, faut que le peuple s'amuse, monsieur Berthoud.

En conséquence de cette parole magnanime, les rênes

de l'autorité flottèrent à Chavagny le reste de la soirée.

Le peuple n'abusa pas, car avant dix heures, malgré

le. '

l'excitation de la fête, les maisons du bourg étaient plongées dans les ténèbres et dans le sommeil. Le paysan ne connaît pas les longues veilles. Jl ne resta d'éclairées que deux maisons sur la place : l'auberge, pleine de sourdes rumeurs, et la maison de maître Perronneau, où retentissaient les accords du Violon et le bruit d'une foule joyeuse.

Les portes étaient ouvertes pour donner de l'air. A la campagne, d'ailleurs, il n'y a pas de portes fermées. Au seuil de la salle du bal, s'étaient groupés les humbles de la maison et des maisons voisines, serviteurs pauvres, enfants mal vêtus, vieillards indigents, Lazares qui regardaient, rebut de celte aristocratie de village qui, s'ils eussent aussi donné quelque fête, auraient trouvé sans doule quelque triage à faire à leur tour.

La salle de bal élait une chambre vaste, aux murs blanchis à la chaux, dont la grande cheminée de pierre, également blanchie, supportait des tasses de faïence bleue, des bonshommes de plaire peint, des chandeliers de cuivre et des coloquintes. Deux lits h la duchesse, en indienne rouge à personnages qui représentaient Eucharis et Téiémaquedans l'île de Calypso, occupaient le fend de la chambre à droite ; et, comme on manquait de sièges, les plus dégourdis de l'assemblée avaient pris le parti de s'asseoir sur les lits, en dépit des observations aigresdouces de la Perronnelle, qui craignait qu'on ne gâtât ses courtes- pointes. Entre les deux lits, sur une chaise posée sur une table, était juché le violonneux. Trois chandelles allumées éclairaient la salle.

Bien que régnât dans rassemblée celte liberté joyeuse sans laquelle il n'y a pas de fête pour le paysan, cependant la solennité inaccoutumée de ce bal sur un plancher, dans la belle salle du maire, aux clartés de trois chandelles, et en présence de la bourgeoisie de Chavagny,

maintenait un décorum instinctif. Les femmes se tenaient plus droites, et les hommes parlaient moins haut. On ne folâtrait point.

De chaque côté de la fenêtre, sur des chaises, les dames étaient assises. Mme Berlin, venue, disait-elle, pour servir de mentor à ses filles, causait avec Mlle Boc ; Clarisse et Lucie, bien gantées, avaient mis leurs robes d'indienne rose et une fleur dans leurs cheveux; Gène, qui, à cause de sacompagne, avaitconsenti à rester au bal, s'était placée près de Lucie ; venaient ensuite la Martine et Chérie Perronneau. Deux autres sièges attendaient MMmM Bourdon.

Sylvestre fit sensation. Il était habillé comme pour les bals de la préfecture, habit noir, gilet blanc, cravate bleu tendre, souliers vernis et gants blancs. Outre cela, il sentait la pommade, et portait un boulon de rose à sa boutonnière. On le trouva bien supérieur à Emile et à Gustave, qui, dédaigneusement, avaient gardé leurs paletots.

Vraiment, il semblait que le maire et sa femme voyaient leur fils pour la première fois, tant ils le regardaient, et sa sœur Chérie avait cent prétextes pour lui parler et se pendre à son bras.

Crin, crin, îc î Le violon entamait la ritournelle. Gustave, Emile et Sylvestre se précipitèrent vers Chérie, Lucie et Clarisse; et, se courbant en demi-cercle, articulèrent cérémonieusement la phrase d'usage. Cela parut de haut goût à tout le monde, et Mme Bertin, ravie, qui suivait son fils des yeux, se courba de même avec une grimace épanouie, comme si elle eût voulu inviter MUe Boc. Mais les autres jeunes gens de l'assemblée n'y mirent pas tant de façon ; allant délibérément aux danseuses, ils les tiraient par le bras, en disant: Veux-tu venir, toi? et les

les quelquefois se faisaient prier; mais alors, en tirant plus fort, on les amenait en danse.

Quand Lucie prit place à côté de son cousin, elle aper-

çut Michel, adossé contre la muraille au fond de la chambre, qui la regardait. Elle devint rêveuse. Et, tandis que, légère, elle glissait dans la contredanse, de temps en temps elle jetait sur Michel un regard furtif. Il était toujours à la môme place, immobile, occupé d'elle seule et la suivant d'un regard triste et charmé.

M'invitera-t-il ? se demanda-t-elle. Puis elle pensa à Gène, à la Martine. Pourquoi Michel ne les invitait-il pas? Il était bien étrange de ne regarder qu'elle ainsi. On s'en apercevrait peut-être...

— Tu es bien distraite, cousine, lui dit Emile en riant. Pendant la contredanse, Mme Perronneau s'était glissée

sur une chaise vide auprès de MUe Boc.

— C'est-il dommage, dit-elle d'une voix insinuante, que M. Gorin n'a pas venu! il aura trouvé que c'était trop loin pour s'en revenir de nuit.

— Ce n'est pas ça, répondit aigrement la vieille fille ; mais du moment que mon cousin devait trouver ici des personnes... désagréables, il ne pouvait pas s'y présenter.

— Seigneur ! des personnes désagréables ! et qui donc ça, mam'zelle Boc?

— Vous savez bien ce que je veux dire, madame Perronneau.

— Dame ! ça serait-il donc Michel ? Ça n'est donc point vrai ce qu'on m'a conté, qu'ils s'étaient touché la main?

— C'est vrai! mais pourtant quand on a reçu de si grosses injures de la part d'un petit drôle de paysan...

— Bah I interrompit la Perronnelle, ce petit drôle n'est • pas si bête ; je lui ai-t-entendu dire qu'un paysan valait

ben un monsieur.

— Tenez, ma voisine, ne parlons plus de ça. Vous attendez bien mesdames Bourdon?

— Oui, elles m'ont acertainé (assuré) qu'elles viendraient.

— Et vous aurez sans doute aussi M. Gavel? Quel charmant jeune homme ! Quel beau couple ! hein?

— Oui ben, quoique tout de môme il soit un petit trop minçoiet. Me ressemble qu'uû homme riche, ça doit toujours être gros et gras. Quoique ça, nous verrons une belle noce, allez !

— Oh ! Ton sera bien une soixantaine de personnes, dit Mme Berlin.

— Quelle tablée ! Us n'auront jamais assez d'argenterie, observa MUe Boc.

— Oh ! je leur prêterai la mienne, reprit Mœe Bertin. J'ai même un surtout en cuivre argenté, qui est une belle pièce. Elle figurera bien. Ma mère la tenait de son oncle, qui

— Mais, madame Bertin, êtes-vous sûre qu'on ne manquera pas de couverts d'argent? Moi, je n'en ai que six. Mme Bourdon en a, je crois, deux douzaines.

— Mais moi, j'en ai douze, répliqua Mme Bertin avec orgueil, tous d 'héritage, six au nom des Talambin, vous savez?... Les Talambin d'où sortait ma mère, une famille qui dans le temps était la première de Confolens ; six autres

— Mais tout cela ne fera pas soixante! interrompit encore M1,e Boc.

— On s'en passera ! dit la Perronneau. De beaux couverts d'étain bien luisants

— Ah ! ! ! s'écrièrent les deux bourgeoises, avec des gestes d'horreur. Allons donc ! Il ne faut pas songer à cela!

Et toutes deux se regardèrent d'un air d'intelligence, écrasant pour la Perronneau.

— Moi, j'aimerais mieux boire de l'eau claire dans une cuiller d'argent que du bouillon gras dans une cuiller d'étain ! Fi ! c'est si désagréable !

— Et puis rhabilude ! Il semble vraiment impossible de manger ailleurs que dans l'argent.

— Ma foi, mesdames, dit la Perronnelle, impatientée de ce colloque, où elle n'avait rien à dire, bien que tout cela se dît pour elle, m'avait semblé que vous trouviez bon tout de môme, la dernière fois que vous êtes venues cbez moi manger de mon cochon gras. Mais je suis bon aise à c'te heure de savoir ce qu'il vous faut. On vous le donnera.

— Comment cela, Mme Perronneau?

— Adonc, quand vous reviendrez dîner chez nous, vous aurez des couverts d'argent.

— Y pensez- vous, madame Perronneau? s'écria la Boc un peu déconcertée ; c'est une dépense de plusieurs cents francs.

— Bon ! bon ! on la fera. S'il ne faut que ça pour vous contenter, c'est pas difficile.

Et se levant sur ce mot d'un air dégagé, la Perronnelle laissa ses interlocutrices fort mortifiées.

— Oh ! ces paysans riches ! souffla haineusement la vieille fille à l'oreille de Mme Bertin..

— Orgueil de parvenu,* nia chère ! répliqua celle-ci avec un grand soupir.

— Ah ! c'est une triste race I riposta la Boc. Et des richçs passant aux pauvres, elle tomba sur le chapitre de la petile Francille, chez laquelle elle venait de découvrir deux ou trois vices de plus. -

Le bal s'animait. A défaut de lustres, les yeux des danseurs étincelaient. Un habitant des villes n'imaginerait guère qu'avec de pareils éléments, trois chandelles, un violon criard, dans une chambre fruste, on pût créer une fête enivrante. Et cependant, cette musique et ces clartés avaient suffi pour remuer au fond de ces âmes simples un idéal confus de choses splendides, qui alluma de

toutes parts des girandoles, et remplit l'atmosphère de ses émanations. C'est qu'il y avait à celte fête le plus vrai, le plus grand, le plus enivrant luxe de la terre, la jeunesse, non-seulement la jeunesse des ans, mais la naïveté des âmes, que possédaient, outre les jeunes, tous les vieux qui étaient là.

Après deux ou trois contredanses, l'orchestre se mil à jouer un bal. C'est une danse du pays.

L'homme et la femme, se tenant par les mains, balancent au son d'une musique à mesure Irès-marquée ; puis ils se séparent, se suivent, se fuient sans se perdre, tantôt balançant, tantôt piroueltant : après s'être rejoints, ils font des passes très-gracieuses et très-vives, la danseuse courant sous le bras du danseur comme sous un cerceau. On se sépare de nouveau, et la danse continue, jusqu'à extinction d'haleine, enlre vingt ou trente couples qui se croisent et s'entrelacent à la fois.

Quoique très-jolie, cette danse est déjà presque abandonnée par les élégants du village, comme trop rustique. Peut-être la mazurka l'a-t-elle déjà remplacée? car le chemin de fer passe maintenant à une lieue de Chavagny. Tout marche, de tous les points de la terre, vers l'unité de la famille humaine; mais ce que les hommes s'empressent d'abord d'échanger, ce sont leurs sottises et leurs travers.

— Est-ce que ça pourrait vous faire plaisir de danser un bal, mam'zelle Lucie? demanda Michel d'une voixtimide.

Elle sentit une rougeur monter à ses joues, et, se levant tout de suite, sans répondre, elle lui donna la main. A travers son gant, elle s'aperçut que la main de Michel tremblait en tenant la sienne. Une vive émotion la saisit. Depuis plus d'une heure qu'immobile dans un coin de la salle, il s'oubliait à la regarder, elle avait compris enfin

ces regards pleins d'une adoration profonde. Oui, ce pauvre garçon l'aimait d'amour.

S'il eût fallu rendre compte de ses sentiments à cette découverte, Lucie eût été fort embarrassée, très-confuse peut-être. — Mais quel est celui de nos sentiments où n'entre pas d'alliage? Donc, elle n'acceptait pas, certes, cet amour; elle en était môme presque indignée; et cependant pouvait-elle en vouloir à ce pauvre Michel,

si ardent et si sincère? Mais comment osait-il? car enfin c'était de l'oulrecuidance !... Non! en face du regard triste et tendre de Michel, Lucie n'en crut rien.

Ce qu'il faut dire, car elle ne se l'était pas avoué, c'est qu'elle éprouvait une jouissance secrète et profonde. L'amour, dont elle entendait parler depuis son enfance, el qu'elle se plaignait de ne pas connaître, il était là, près d'elle ! Elle en était l'objet î Enfin, elle pouvait la voir et la toucher, cette chose inconnue que tout signale à la jeune fille comme son but et sa destinée ! Elle sentait bien la présence de la divinité, et n'y touchait qu'en tremblant. Mais elle était aussi fille d'Eve. Pauvre Michel 1

Jamais elle n'avait été si légère. Ses poses étaient si charmantes, ses ronds de bras si gracieux, ses pirouettes si éblouissantes, qu'il y eut des exclamations dans la salle parmi ceux qui regardaient. Michel aussi dansait bien, et, tout en suivant sa danseuse, il avait des yeux si brillants et des joues si vives, que plusieurs s'avisèrent de dire : — Un joli couple ! c'est ma foi dommage que mam'zelle Lucie ne soit pas une paysanne, ou Michel un monsieur.

Ces paroles choquèrent l'oreille de Mlle Boc, et elle dit à Mm« Bertin :

— Si j'avais des filles, ma chère dame, elles ne danseraient pas avec des paysans.

— Vous m'étonnez beaucoup, ma chère demoiselle, ré-

pondit l'autre; il serait bien étrange de supposer qu'il pût y avoir le moindre inconvénient.

En ce moment, Lucie, haletante, les lèvres entrouvertes et les yeux humides, regagnait sa place, conduite par Michel. Il preafra doucement la main de la jeune fille.

— Merci, mam'zelle Lucie! Merci de tout mon cœur! Et ce cœur éclatait si bien sur son visage que, troublée, elle ne trouva rien à lui répondre, absolument comme si Michel eût eu des gants blancs, un langage de rhétoricien et Thabit noir.

Elle aussi, d'ailleurs, elle subissait l'enivrement de la fête. Mais surtout elle se senlait depuis une heure dans un milieu nouveau plus vivant et plus large, où ses facultés, resserrées jusqu'alors, s'épanouissaient tout d'un coup. L'amour venait d'entrer dans sa vie, et, bit» qu'elle ne pût l'accueillir, n'était-ce pas déjàun soin intéressant et grave que d'avoir aie repousser?

Malgré le souvenir de Mlle de Parmaillan, Emile ne put s'empêcher de trouver que sa cousine était bien jolie. Jamais encore il ne lui avait vu ce regard vif, ce geste animé, cette parole prompte, cette grâce exquise. 11 fit le courtisan auprès d'elle, et elle recevait son hommage d'un petit air de reine.

Mais en môme temps, à travers le voile de ses cils abaissés, elle regardait Michel qui, à l'autre bout de la chambre, en face, la contemplait comme un idolâtre. Il était accoudé sur le lit, le front dans sa main. Il y avait dans son attitudeje ne sais quelle force et quelle noblesse. Un moment, Sylvestre vint près de lui. Quelle différence entre eux. à l'avantage cle Michel! malgré l'habit, malgré l'instruction que le jeune Perronneau avait reçue. Même cette comparaison la révolta. Sylvestre était gauche, prétentieux, ridicule. Michel avait une simplicité parfaite, c'est-à-dire la grâce du naturel et la dignité de la fran-

1tâ UN MARIAGE SCANDALEUX.

•chise. Quant à son langage, eh bien, c'était le langage du »pays. Dans la bouche de Michel, il n'y avait rien de grossier, et Lucie, dont il frappait l'oreille depuis sa naissance, y faisait à peine attention.

— Emile, du moins... Oh ! c'est un bon garçon l Mais il a pris de l'affectation à la ville, môme un peu de fatuité. Il est bien plus instruit que Michel ; pourtant il ne saurait pas s'exprimer avec cette vérité, celte chaleur... C'est qu'il ne sent pas aussi vivement.

Elle s'éveilla tout à coup en se disant : Mais je suis folle! et se remit à causer avec son cousin et sa sœur.

Clarisse était heureuse d'être au bal ; mais elle jouait la nonchalance, car il était au-dessous d'elle de s'amuser à un bal de paysans! Cependant, en attendant sa tante et sa cousine»elle ne se reposait guère, sachant bien qu'en leur compagnie elle devrait pousser le dédain jusqu'à s'abstenir. Ses yeux s'étaient animés, ses joues s'étaient colorées et sa poitrine respirait plus à l'aise. Sa mère la regardait en rêvant avec un sourire, filant peut-être m petto quelque roman dont Clarisse était l'héroïne.

A neuf heures, eut lieu l'entrée de M. et de MmM Bourdon. Au grand désappointement du public, ils n'étaient pas accompagnés de M. Gavel.

Mme Bourdon répondit à ce sujet aux doléances de la Perronneau que M. Gavel était souffrant d'une migraine, et que, même avant leur départ, il s'était retiré dans sa

• chambre.

M. Bourdon alors offrit la main à la mairesse, pour

• danser une contredanse. Aurélie accepta l'invitation de Sylvestre, et le bal devint solennel, au point qu'on n'osa plus rire.

Deux figures devenaient de plus en plus tristes : c'étaient celles de Gène Bernuchon et de la fille à Merlin. Michel n'avait dansé qu'avec Lucie. En vain Cadet Mourillon, qui*

UN MARIAGE SCANDAUUX. 183

était au bal avec sa sœur Marie, saisissait-il à chaque contredanse la main de Gène; en vain, pendant les intervalles, appuyé sur le dossier de sa chaise, dépensait-il pour elle tout l'esprit de village qu'il possédait, elle ne souriait que par complaisance, et, malgré ses efforts, elle laissait percer de Pimpatiencc et du dépit. Cadet n'était point assez malin pour en deviner la cause, car pas une seule fois les yeux de Gène ne s'arrêtèrent sur Michel.

Plus naïve, la Martine, au contraire, ne détachait pas de celui qu'elle aimait un regard doux, triste et fidèle, comme celui qu'attache sur son maître un chien disgraci^ Michel, à la fin, surprit ce regard, et, s'arrachanl à ses rêves, il vint prendre la main de la Martine, qui l'accueillit avec un sourire de béatilude. Mais, si ingrate enveloppe était celle de la pauvre fille, que pendant toute la contredanse à peine répondit-elle par monosyllabes aux paroles que lui adressait Michel.

Ils figuraient en face de Lucie et de Jules.

— Voudrez-vous danser avec moi la prochaine contredanse, mam'zelle Lucie? murmura Michel au balance.

— Volontiers! répondit-elle d'un air indifférent. Pouvait-elle négliger l'occasion d'être un peu coquette?

Non, elle ne voulait pas éloigner d'elle cet amour avant de l'avoir étudié, compris et savouré. Comment d'ailleurs s'y serait-elle prise pour l'éteindre? On sait bien- qu'il est impossible de dire effrontément à un amant timide : Vous m'aimez en vain! Peut-être, il est vrai, à forcé de dédain et de sécheresse, ourrait-on se faire comprendre, Mais, quand on est bonne et polie, comment soutenir un pareil rôle? On ne l'essaye même pas.

Ils dansèrent donc une seconde fois ensemble. La chaleur dans la salle était devenue si forte, que Ton dut ouvrir la fenêtre. Placée tout auprès, Lucie recevait l'air frais sur ses épaules humides, et cependant, malgré Tin-

sistance de sa mère, elle ne consentit pointa prendre un châle.

— Ce n'est pas, disait Mme Bertin, comme si tu étais au bal de Poitiers.

— Maman, je n'ai pas froid.

Danser avec un châle! quoi de plus disgracieux? Puis elle avait remarqué devant son miroir combien lui donnait de grâce et de beauté la coupe échancrée de sa robe qui montrait à demi ses jolies épaules.

Quoique atlentif pour sa danseuse, Michel était silencieux et concentré. Cependant le peu de mots qu'il disait empruntaient du charme à l'accent ému de sa voix. Lucie voulut le faire causer davantage.

— Aimez-vous la danse? lui demanda-t-elle.

— Oui, répondit-il; je voudrais que cette nuit ne finît jamais!

— Ah ! dit-elle avec fourberie, en regardant la Martine, peut-être est-ce à cause de quelque personne qui doit partir demain?

— Vous savez ben que non, niam'zelle Lucie, réponditil simplement.

— Alors, quel grand charme y trouvez-vous? reprit-elle avec une feinte candeur.

Michel rougit et ne répondit pas.

Un peu embarrassée, la naïve coquette se tourna vers la fenêtre et regarda sur la place. Elle aperçut en face d'elle le cadre lumineux que formait la porte de l'auberge, toute grande ouverte. Au milieu de ce cadre des ombres humaines semblaient se colleter. Quelques jurements retentirent avec des bruits de pieds entrechoqués, et il parut à Lucie qu'on jetait quelqu'un dehors, après quoi là porte se referma. Elle entendait aussi les voix de son père et de M. Bourdon, qui causaient ensemble sous la fenêtre, assis sur un banc. Le ciel ruisselait d'étoiles; c'élait une

nuit douce et tiède, qu'embaumaient les parfums des vergers voisins.

— C'est à vous, mam'zelle Lucie, dit Michel. Elle s'élança vers Gène qui s'avançait pour la chaîne des dames, et serra la main de son amie en lui souriant. Mais Gène resta sérieuse et froide.

Ce muel reproche saisit le cœur de Lucie. Gène était triste; elle boudait son amie: Gène était donc jalouse, elle comprenait donc aussi... La jeune fille rougit de honte.

— Pourtant, qu'y puis-je faire? se dit-elle avec un peu d'humeur.

En se retournant, elle surprit le regard de Michel attaché sur elle, regard si tendre et si triste qu'il acheva de fondre le cœur de Lucie. Quoi ! Gène avait du chagrin ! Michel souffrait d'un fol amour ! Et Lucie, elle, pouvait jouer avec tout cela? Elle fut tout à coup si mécontente d'elle-même et de tout le monde, que des larmes lui en vinrent aux yeux.

Et quand, revenue à sa place, Michel, d'une voix douce, lui demanda : Qu'avez-vous? elle faillit même ne pouvoir les empêcher de couler. Oh ! que de tendresse n'y avait-il pas dans cette clairvoyance ! Plus attentif qu'une mère, il voyait donc à travers les plis de son front ! à travers ses paupières baissées ! Personne jamais ne lavait aimée ainsi ! Émue de reconnaissance, et ne sachant que lui dire, comme, en figurant, sa main se trouvait encore unie à celle de Michel, elle répondit par une légère étreinte. Mais elle regretta presque aussitôt d'avoir fait cela, et leva les yeux sur Michel pour corriger d'un sourire l'effet de cette étourderie. Il était pâle comme quelqu'un qui vient d'éprouver un grand saisissement. Le cœur de Lucie battit avec violence. En même temps qu'elle s'avoua que le plus grand des bonheurs était d'être aimée, elle dut se

promettre de faire tous ses efforts pour éloigner d'elle cet amour.

— C'est une horreur, messieurs, disait sous la fenêtre une voix avinée, que Lucie reconnut pour celle de Mourillon, insulter une petite comme ça, si jeune ! et qui n'a pas plus de malice que l'enfant à naître î Oui ! c'est une horreur! et ceux qui ont dit ça feront connaissance avec mon poing, foi de Mourillon ! Ou ben, je vas plutôt devant le juge.

— Bah ! c'est des bêtises ! des propos de cabaret, allégua M. Bertin.

— Il vaut mieux laisser tomber ça, mon vieux, dit M. Bourdon. *

— Non point ! not' maître, non point ! si je soutiens pas mes filles, moi,, qui c'est-il donc qui les soutiendra? Une petite fille qui a pas seize ans ! Mon Dieu I mon Dieu ! quand je vous dis, c'est abominable, quoi î

— Es-tu seulement bien sûr d'avoir entendu ça ? reprit M. Bourdon.

— Oh qu'oui ! parguiéne l not'mossieur ; un père a des oreilles. Je dis pas que j'aie pas bu un peu, non, je mentirais ; mais je suis pas saoul, au moins, à preuve qu'il y en a-t-un là-bas qui a senti ce que mon bras pèse, allez ! Je vas seulement voir où est Lisa, et puis j'ircû me coucher, puisqu'ils ont fermé la porte; mais je les retrouverai au moins ! Elle est là dedans qui danse, pas vrai, nol'monsieur?

— Je n'en sais rien, répondit M. Bourdon ; je ne l'ai pas vue.

— Ni moi non plus, dit M. Berlin.

— Avez-vous entendu, Michel? demanda Lucie.

— Non, mam'zelle Lucie. Qu'est-ce que c'est? Elle n'eut pas le temps de l'en instruire, car c'était à leur tour de figurer la pastourelle. Presque au même instant, elle

vil entrer Mourillon qui se mit à chercher des yeux dans la salle. 11 avait la figure très-animée, Pair inquiet, et son état d'ébriété paraissait exalter ses facultés au lieu de les . abattre.

Apercevant Marie, il se dirigea vers elle, et ils échangèrent quelques mots ; puis Mourillon quitta la salle. Marie le suivit des yeux avec un air d'inquiétude, cependant elle se remit à danser ; mais évidemment elle était préoccupée. Après la contredanse, elle s'approcha de son frère, assis «auprès de Gène, et parut lui adresser une demande qu'il refusa de belle humeur, mais péremptoirement. Déconcertée-, Marie d'un pas lent retournait vers sa place, quand tout à coup, changeant de direction, elle alla vers Miche L

Celui-ci venait d'apprendre par MUe Bertin ce qui s'était dit sous la fenêtre. Aussi, quand Marie lui eut demandé comme un service de la reconduire à la ferme des Èves, il accepta tout de suite, et après avoir échangé avec Lucie un regard d'intelligence, il suivit hors de la salle la jeune Mourillon.

— Je te porte ennui, mon bon Michel, dit Marie quand ils furent dehors ; mais vois-tu, jamais n'aurais osé, un soir de ballade, m'en revenir toute seule à la nuitée. Les chemins à cette heure sont pleins d'ivrognes qui regagnent leur logis.

— Tu as bien fait, dit Michel. Mais pourquoi donc quittes-tu le bal avant les autres ?

— Je peux te conter ça, reprit-eMe, car tu sais comment sont' les hommes, quoique tu sois plus sage, toi. M'a semblé que mon père avait du vin, et quand c'est ainsir je me soucie pas que ma mère soit seule à la maison.

— A-t-elle pas Lisa? observa Michel.

— Oh! Lisa!... fit Marie avec un soupir. Elle dort t..

— Jean aussi est resté aux Èves ; il n'a pas voulu danser. Que diable a-l-il donc, ce Jean? Il est si triste !

— Tiens, Michel, dit la jeune fille, je vois que tu veux me faire causer, et que tu en sais aussi long que moi. Et c'est même à cause de quoi je t'ai priéde venir avec moi, plutôt que mon prétendu, qui ne sait rien encore, et à qui je me soucie point d'en rien apprendre. Je sais aussi que tu es un gars en qui l'on peut avoir fiance ; mais, vois-tu, c'est assez d'avoir ça sus le cœur ; pour en parler, ne saurais, et d'ailleurs, dans ces chemins, quelqu'un pourrait nous entendre.

— Tu as raison, dit Michel ; si je t'en parlais, c'était seulement pour te faire savoir que j'étais à ton service dans l'occasion.

— Merci, Michel ! eh bien, allons vite. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai le cœur transi.

Ils doublèrent le pas. Un quart d'heure après leur départ de la maison du maire, ils arrivaient a la ferme. Elle était obscure et silencieuse, tout semblait dormir.

— Mon père se sera couché tout de suite, dit Marie. J'ai pris peur follement ; tout .va bien. Retourne à la danse, pauvre Michel.

— Attends! dit-il, va dans la maison. Nous avons marché vite et ton père n'est qu'entré, si mémement il l'est. Va voir d'abord si ta sœur est dans sa chambre. Je reste ici.

Marie ouvrit doucement le clion, puis la porte, et entra. Un moment après, elle revint et murmura d'une voix altérée :

— Lisa n'y est pas !

En môme temps, du côté de l'aire, un cri perçant retentit, suivi d'un aboiement plaintif de Tant-Belle. Michel et Marie s'élancèrent... Un homme les croisa en courant. A la clarté des étoiles, ils reconnurent Gavel.

Une exclamation de fureur fut poussée par Michel qui voulut le poursuivre ; mais derrière les paillés (meules de

paille) retentit un nouveau cri de douleur, avec de terribles imprécations.

— Michel ! au nom de Dieu ! s'écria Marie, laisse, le vilain ! viens empêcher mon père de tuer Lisa.

En deux bonds, ils atteignirent les paillés. C'était horrible à voir ! Un homme furieux, frappant à coups retentissants une créature gémissante, pelotonnée à terre, et qui criait : — Vous tuez mon enfant !

Marie se précipita sur sa sœur pour la couvrir de son corps. Michel saisit le bras de Mourillon et lutta contre lui.

Il criait en môme temps : — Vous ôles fou, Mourillon, c'est pas vot' fille qu'il faut tuer, c'est le Gavel. Venez ! courons après !

A la fin, il le terrassa. — Marie4 — Elle vint près de lui. — Conduis ta sœnr au fond de Youche *, lui dit-il tout bas; et attendez-moi là toutes deux. J'emmènerai Lisa chez nous.

Quand elles furent parties, il lâcha Mourillon. Mais au transport de la colère avait succédé chez le fermier une prostration hébétée. 11 se tourna la face contre terre agité de mouvements convulsifs, et poussant par intervalles de longs gémissements.

Michel s'assit près de lui : #

— Vous avez ben de la peine, bourgeois ! oui ! c'est une rude secouée, celle-là ! Un homme comme vous, qui n'a jamais donné que de bons exemples, c'est dur de se voir comme ça trahi par son enfant ! Tout de même, faut considérer qu'elle est ben jeune ; elle ne .savait guère tant seulement, la pauvre innocente ! ce qu'elle faisait. Quand un homme d'éducalion cherche à mettre à mal une jeunesse, voyez-vous, ça ne lui est pas difficile, et tout le péché en est à lui.

1 Enclos attenant à la maison.

Mourillon poussant un cri de rage, se leva tout à coup :

— Faut que je le tue, Michel ! Veux-tu m 'aider ?

— Écoutez, bourgeois, raisonnons un peu la chose. Le tuer, je ne dis pas qu'il ne Ta pas mérité ; mais ça vous ferait aller aux galères, voyez-vous ? et vot' famille, tout du coup, en serait perdue et ruinée. Non 1 non ! vaut mieux l'attaquer en justice, et montrer à tout le monde comme quoi ce beau monsieur-là n'est qu'un sale brigand .

Le malheureux père se rejeta par terre en poussant des cris, comme saisi d'un nouvel accès de désespoir. Cette fois, ni les raisonnements ni les supplications de Michel n'en purent tirer une parole, pas môme un signe d'intelligence. Il restait là, pantelant, gémissant, insensible à toute chose extérieure, et de temps à autre exhalant des plaintes si profondes qu'elles pénétraient Michel jusqu'à la moelle des os, tant qu'enfin, n'y pouvant plus tenir, le jeune homme se leva pour aller chercher Lisa et renvoyer Marie près de son père.

Enfermés dans le cercle des occupations matérielles et rudement élevés, enfants immédiats de la terre, lespaysans en général ont l'imagination lente et la sensibilité engourdie. Mais quand la douleur ou la joie les ont enfin saisis, c'est tout entiers qu'elles les possèdent, et pour eux toute préoccupation étrangère de honte, de crainte, d'intérêt ou de pudeur s'anéantit. La douleur s'étale dans toute sa force, la joie s'exhale dans toute sa naïveté. Regardez alors : voici bien l'homme aux prises avec la des* linée, l'homme sans masque et sans vernis, chez qui le doute n'a rien ébranlé, auquel n'a point touché cette lime rongeuse que nous appelons décorum ou convenance.

Tel à peu près Michel avait laissé le père, telle il trouva la fille, assise par terre au fond de Vouche, la tête dans ses mains, sourde aux reproches aussi bien qu'aux exhortations de sa sœur. Michel cependant parvint à lui

UN MARIAGE SCANDALEUX. 1 9 t

persuader de le suivre, et, la prenant par la main, il l'emmena.

Comme ils arrivaient par les prés à la porte de la mère Françoise, la famille Bertin, revenant du bal, passait dans le chemin. En entendant la voix de Lucie, Michel soupira. Il avait espéré la revoir, lui apprendre ce qui s'était passé... l'occasion si rare de se trouver avec elle au milieu de l'égalité d'un bal, elle était perdue, et peut-être ne reviendrait jamais. Cependant, contenant son regret, il» ouvrit la porte de sa maison, et, laissant Usa dehors, entra pour préparer sa mère à la recevoir. 11 y eut plus d'une exclamation au dedans de la maisonnette. L'indulgence et la pitié ne sont pas encore des sentiments vulgaires ; mais enfln la Françoise vint, et d'une voix sans rudesse : Entre, Lisa I — Entre ! ma pauvre fille, dit Michel doucement en lui prenant la main. 11 la fit asseoir près du foyer sur la huche, lui offrit à boire et sortit quelque temps après. Car il se disait : Mam'zelle Lucie est inquiète ; elle voudra savoir ce qui est arrivé, et peut-être viendra-t-elle au jardin?

Mais le jardin était vide, et une lumière brillait dans la chambre de MllM Bertin. Le jeune paysan s'assit à l'entrée du bosquet et regarda pensif celte lumière. 11 se rappelait toutes les marques d'estime et d'amitié que lui avait données Lucie, et retrouvait de souvenir l'émotion qui l'avait bouleversé le soir même, quand elle lui avait serré la main. Cependant, il ne se faisait point illusion, et, peu hatoile dans l'analyse des sentiments, il voyait un abîme entre l'amitié de MIIe Bertin et son amour qu'il, n'espérait pas. Mais il l'aimait avec délices. Elle était devenue pour lui le mot de cette aspiration inquiète et indéfinie qui gît plus ou moins latente chez tout homme, et qui, grâce à la force de son intelligence et à la vivacité de ses impressions, s'était développée en lui d'une manière

peu commune aux hommes de sa race. Quoique se dît bien : J'aurai beaucoup à souffrir ! il se sentait heureux et jouissait de sa belle folie.

Une pensée lui vint qui augmenta son émotion, c'est que Mlle Berlin et lui, compagnons de jeux, inégaux de naissance, étaient presque dans la môme situation que M,le de la Tour et le fils de Marguerite. Mais aux mornes de l'Ile-de-France pn ne tenait pas compte du rang. Où donc est-elle, cette terre heureuse? Est-ce bien grand, l'Océan? Il gémissait alors de son ignorance, puis il se reprenait en songeant que Paul et Virginie avaient eu la môme éducation, tandis que Mlle Berlin ne verrait jamais en Michel qu'un inférieur et un paysan. Eh bien, puisque du moins elle l'estimait, il serait son ami, sûr, croyait-il, de renfermer en lui des impressions trop vives. Il rôva d'être le protecteur secret de Lucie, d'ôtre fidèle toute sa vie à cet amour sans récompense et sans espoir, et dans ces heures d'enthousiasme et de solitude, en dehors du langage noté par la pensée, que ses lèvres incultes prononçaient mal, le langage de son cœur atteignit la plus haute éloquence du sentiment humain. Vers deux heures, enfin, il s'endormit. Réveillé aux premières lueurs du jour par le chant des oiseaux et par la fraîcheur du matin, il salua du regard la fenêtre de Lucie, cueillit une branche de lilas tout humide, la pressa sur ses lèvres, et la planta au milieu de l'allée, pour que le pied de la jeune fille la louchât en passant. Puis il prit le chemin de la ferme des Èves.

La ferme semblait abandonnée ; on ne voyait personne aller et venir dans la cour;, les instruments de travail étaient rangés à leur place comme le dimanche, et depuis longtemps, pressés h la porte deleurétable, les moulons bêlaient pour aller aux champs.

Au milieu delà cour, la chienne Tant-Belle, accroupie, regardait tristement du côté du chemin, comme si elle eût espéré que Lisa allait venir. Ses deux petits, Montagnard et Grisou, qui jouaient entre ses pattes, aboyaient parfois à ses oreilles pour l'exciter à jouer aussi ; mais elle leur imposait silence en grondant sourdement, et de temps à autre elle jetait dans l'air un aboiement plaintif, long et sinistre.

Qui que ce fût qui eût 'pénétré dans la maison eût reconnu les signes d'une désolation profonde : les chambres., étaient en désordre, les enfants négligés criaient vainement; la Mourillon, hâve et défaite, l'œil plus noir et plus caverneux, allait et venait, de temps en temps essuyant une larmechaude, et remuant vingt objets sans savoir ce qu'elle faisait. Penché sur la table, la tôle dans ses mains, le père était immobile. Marie, pâle et les yeux

rougis, était la seule qui s'employât utilement, car la servante Madelon ne faisait que tourner aulour de tout le monde, écoulant de toutes ses oreilles et observant de tous ses yeux, ce que faisaient également les petites Suzon et Madeluche, qui, surprises de tant de nouveauté, ne pouvaient s'empôcher de rire en se regardant.

— Où sont Cadet et Jean? demanda Michel à Marie.

— Dans la grange, répondit-elle, où ils ne font rien que de causer ensemble depuis ce matin, tandis que les bityufs attendent la pâture. Ah ! mon pauvre Michel, nous sommes tous fous depuis hier ; aucun n'a dormi. Quand tuas été partie avec... la malheureuse, je suis retournée vers le père, et j'y ai trouvé Jean, qui, réveillé par ses bramées, était venu se plaindre et crier avec lui. Héla ! s'ils font contre le Gavel ce qu'ils ont dit, ce sera la on des fins, quoi ! Cadet étant revenu à la maison, la mère s'est éveillée et lui a demandé après nous, et alors, ne nous trouvant pas, ils ont pris peur et se sont mis à nous chercher dehors, tant il y a qu'en apprenant notre malheur, et quand môme pourtant elle se doutait déjà de quelque chose, la mère en est tombée au coup. Nous l'avons portée sur son lit, et nous avons tous passé la nuit autour d'elle. Àh ! mon pauvre Michel, nous sommes une famille perdue ! Cadet et Jean manigancent quelque chose, pour sûr. La mère ne vit plus dans son corps; elle est dans le tourment comme une âme du purgatoire. Pour quant au père, il n'a pas bougé, depuis l'éclaircie, de là, comme tu le vois. Tout le monde au village va savoir notre honte, et les langues vont s'en donner sur iïous par tout le pays.

— Ce qui est fait est fait, dit Michel, il ne s'agit à présent de rien autre chose que de savoir en supporter la peine. Sers la soupe, Marie, et mettons-nous tous à l'ou» vrage; le travail est un bon remède au chagrin. Pour

Cadet et Jean, je te promets de les prêcher de mon mieux; compte que d'ici à ce soir leur sang se tiédira. Aie courage, ma pauvre fille I Pour quant à Louis Vigeaud, il sait ben qu'il ne trouverait pas dans tout Chavagny une fille plus honnête et plus sage que toi.

Il alla dans la grange chercher Jean et Cadet, et bientôt la famille fut réunie autour de la table. Mourillon gardait toujours la même attitude.

— - Bourgeois, dit Michel, est-ce que nous allons faire les pommes de terre ? jt

Mourillon d'abord né répondit pas ; mais au bout d'un instant, découvrant sa figure livide et prenant machinalement sa cuiller :

— Non ! les enfants, dit-il ; faut aller au bois des Berjottes éclaircir la futaie. Vous abattrez les arbres marqués d'une entaille, vous savez? et prenez garde à pas vous tromper.

— Venez-vous point avec nous, bourgeois ?

— Non, répondit-il sourdement.

— Est-ce que nous avons pas quelque choae à faire ensemble, père? demanda Cadet.

— Non, répondit Mourillon.

— Comme ça, il y a donc rien de plus que les autres jours, qu'on se met ainsi doucement à l'ouvrage ? Y a-t-il donc plus à c'te heure ni bon Dieu ni justice?

— Non! répondit encore Mourillon de la même voix sourde.

— Ah ! Seigneur ! s'écria sa femme, disons pas de mal, mon homme, parce que la peine est chez nous. Vous savez ben tous qu'il y a-t-un bon Dieu, mais pas sur la terre.

— Personne ici, dit Michel, n'a plus de peine que Mourillon; et à cause de ça et à cause qu'il est un homme d'âge, nous devons faire à son idée. Prenons nos cognées,

Cadet et Jean,, et nous en allons tout de suite au bois des Berjoltes. Quand même il se passerait douze heures sur vot' colère, elle n'en serait que plus avisée après.

— Michel a ben parlé ! dit la Mourillon. Va. Cadet. Ce soir, quand le père aura songé assez, vous causerez ensemble.

Us partirent, emportant la collation, car ils devaient passer au bois toute la journée. C'était à une lieue de là, dans la brande, tout proche de la métairie du père Voison.

— Décidément, vos migraines sont sérieuses, mon cher Gavel, disait au déjeuner M. Bourclon. Vous êtes tout défait ce matin !

— Et vous ne mangez pas, ajouta Aurélie.

Mme Bourdon ne dit rien, elle observait du coin de l'œil son futur gendre, et soupçonnait autre chose que les ravages d'une migraine dans l'abattement de son visage et dans l'inquiétude de son regard.

Cet abattement, néanmoins, n'empêchait pas le beau Fernand d'échanger à demi-voix avec Aurélie de tendres propos sur les ennuis de la séparation, car il retournait à Poitiers ce jour même. M. Bourdon s'absentait aussi; il allait à RufFec pour une affaire, accompagné d'Emile et de Gustave, qui devaient assister, chez un de leurs parents des environs de cette ville, à une grande parlie de chasse dans la forêt.

Donc, à midi, M. Gavel, après avoir tendrement imploré, et cérémonieusement obtenu la permission d'embrasser Aurélie, monta dans sa voiture, et prit la route de Poitiers. En approchant de la ferme des Èves, il fit prendre ^ le galop à Gemma et descendit ainsi, en dépit de cahots et de saubresauts gigantesques, jusqu'au bas du mamelon.

A l'entrée de la lande, il mit son cheval au pas; il sentait un besoin extrême de repos et de solitude ; son front brûlait; les efforts qu'il avait faits pour paraître calme,

US MARIAGE SCASDALECX. 197

durant celte longue matinée, avaient irrité ses nerfs jusqu'à la douleur. Maintenant, enfin ! il pouvait laisser éclater sur son visage toute sa colère et tout son dépit ! Me laisser prendre ainsi au piège le plus grossier ! s'écriail-il en lui-même. Être couvert de ridicule par une aventure si vulgaire ! me faire chasser comme un écolier polisson ! car M. Bourdon ne pardonnera pas cet outrage à saillie. Il sait où il doit prendre ses maîtresses, lui ! et jamais elles ne passeront le seuil de sa maison. Certes, il a raison ; il sait se conduire : garder les convenances est le premier devoir d'un homme d'esprit; au diable cette folie qui m'emporte toujours malgré moi ! Et quelle fatalité que cette perle de beauté paysanne se soit trouvée là, au seuil de mon mariage, pour m'en défendre l'entrée !

Après tout, pensa-t-il, ce n'est pas le paradis terrestre, et il y a d'autres héritières dans le départements

Il lui vint à l'idée qu'il ferait mieux peut-être de rompre le premier, sans attendre un congé humiliant.

Pourtant, s'ils étaient raisonnables, M. et Mœe Bourdon renverraient simplement leurs métayers, et tout serait dit.

Ces gens oseraient-ils l'attaquer en justice? 11 avait laissé une bourse pleine aux mains de Lisa; mais cette bourse ne portait aucun chiffre. Sur quelle base d'ailleurs élever un pareil procès? Lisa était fort mineure; mais la loi ne punit que l'enlèvement, non la séduction.

Oui, tout le mal de la situation est dans son ridicule ; certaines gens même y trouveraient de l'odieux vis-à-vis de la famille Bourdon. Mais, dans ce dernier rendez-vous, Gavel n'a péché que par générosité, pour venir de ses conseils et de sa bourse au secours de Lisa, selon la promesse qu'il avait faite dans la prairie des bords du Clain. On est toujours victime de ses bons mouvements. Se plaçant mentalement en face de Mme Bourdon, Gavel con-

2 00 UN MARIAGE SJANDALEUX.

qui marchait au pas, tête baissée, disparaissait dans l'épaisseur des brandes, et sur la voilure Recouverte se détachait dans une altitude pensive le buste de l'ingénieur. Michel se tourna vers Cadet, lui prit le bras, et le serrant fortement :

— Si tu portes la main sur cet homme-là, lui dit-il, jamais tu n'épouseras Gène, et ton père et ta mère pleureront un enfant de plus.

— A l'ouvrage ! s'écria Cadet qui saisit sa cognée et s'enfonça dans le bois du côté opposé au chemin.

Ce n'est pas un grand bois que le bois des Berjottes; il s'étend en carré sur une superficie d'à peine trois hectares, et l'ancien chemin de Chavagny à Gonesse le longe de deux côtés, faisant un coude, à cause des champs du père Voison.

Quant à son nom des Berjottes, c'est le nom que portent les bruyères à Chavagny; et sûrement, c'est à l'abondance de cette jolie plante que le bois doit son nom; car, en automne, impossible d'y poser le pied ailleurs que sur un lapis rose, au parfum sauvage, plein des bourdonnements d'abeilles qui font leurs ruches au creux des chênes.

— Viens, Jean ! dit Michel.

Mais Jean restait immobile, sombre, les yeux fixés à terre, sur sa cognée luisante.

On commençait à entendre le roulement de la voiture qui s'approchait du bois.

— Jean ! viens avec nous ; viens ! je t'en prie. Cadet t'a donné le bon exemple, viens à l'ouvrage avec nous !

— Va, si tu veux, répondit Jean; moi, j'attendrai un peu; je suis las.

— Donc, en attendant, prête-moi ta cognée, dit Michel, qui déjà s'en était saisi; la mienne est ébréchée, tant que souvent il me faut donner deux coups au lieu d'un.

— Rends- moi ma cognée! s'écria Jean qui courut après lui.

— Puisque tu veux te reposer...

— Rends-moi ma cognée ! répéta le gars rouge de colère, en saisissant le bras de Michel.

— Pourquoi me parles-tu comme ça ? répondit celui-ci d'une voix amicale ; me semblait, Jean, que nous étions amis.

— Oui, nous sommes amis ; rends-moi ma cognée !

— Puisque nous sommes amis, ne te la rendrai point, Jean; non! quand môme lu voudrais me battre, parce que moi ne t'enverrais point aux galères, tandis qu'avec le Gavel, tu irais tout droit.

Cadet, ne se voyant pas suivi, était reyenu sur ses pas; il se joignit à Michel pour calmer et persuader Jean. Le bruit de la voiture devenait plus distinct; Jean, tout à coup, mit ses doigts dans ses oreilles et s'enfuit. Les autres le suivirent jusqu'à l'endroit où ils travaillaient, et là ils ne le trouvèrent pas; mais tranquilles cependant, parce qu'ils avaient sa cognée, ils se remirent à l'ouvrage. Quelques instants après, Jean revint auprès d'eux, prit son outil et se mit à travailler aussi ; Michel observait ses mouvements avec inquiétude, mais il se rassura en voyant que Jean avait pleuré. On n'entendait plus autour d'eux que le bruit retentissant du fer entamant le bois, et Cadet môme y allait d'une telle force que le chône qu'il frappait craqua tout à coup, et, traversant l'air avec un grand sifflement, vint s'abattre tout près de Jean et de Michel, qui se reculèrent en hâte. Ils contemplaient tous trois le jeune arbre tombé, dont les ramuscuies brisés jonchaient le sol, quand non loin d'eux, en haut du bois, retentit dans le silence le hennissement sonore du beau cheval Gemma,

Jean y répondit par un rugissement terrible, et,

s'élançant la cognée à la main, il disparut derrière les arbres.

D'un môme mouvement, Michel et Cadet s'élancèrent après lui.

— Reste ! cria Michel à son compagnon.

— Tiens! répondit Cadet en jetant sa cognée; Michel en fit autant, et ils se reprirent à courir.

Ils n'étaient pas hors du bois qu'un hennissement horrible, éclatant, où la souffrance mêlait quelque chose d'humain, frappa leurs oreilles, suivi presque aussitôt d'une parole éperdue et colère à la fois. Michel, tout à coup, se sentit des muscles de tigre; il bondit et arriva.

Le cheval, sanglant, se débattait au milieu des harnais brisés; la voiture versait à ce moment môme; Gavel, étourdi du choc, embarrassé dans les rênes et dans les coussins, faisait pour se dégager des efforts suprêmes, et Jean, la hache levée, — accourait sur lui. Assassin!... grâce!... cria le séducteur de Lisa. Le visage de ce beau Fernand fut horrible à voir... La hache est détournée, et Michel roule à terre, aux prises avec Jean furieux.

Blessé légèrement à l'épaule, M. Gavel appelait au secours. Jean, aveuglé de fureur, tenait toujours son arme, et Michel avait peine à éviter ses coups, lorsque le jeune Mourillon s'empara de la cognée, qu'il lança de toute sa force dans le tronc d'un chêne, où elle pénétra profondément. Alors Michel dit : Sauve-toi, Jean! sauve-toi! que personne te puisse voir ici ! Mais ils furent encore obligés de lui tenir Tes bras pour l'empêcher de frapper. Enfin, il regarda tout autour de lui, se prit à trembler de tous ses membres, voulut s'enfuir, et tomba, presque évanoui, sur la lisière du bois.

— Monsieur ! s'écria l'ingénieur en s'adressant à. Michel, vous m'avez sauvé la vie !

— Ça n'est pas pour vous que je l'ai fait, répliqua Michel avec mépris.

Mais à peine M. Gavel entendit-il cette réponse, car aussitôt le visage et la voix de Cadet Mourillon l'avertirent qu'il était en face d'un nouvel ennemi.

— Moi aussi je suis venu à vot* secours, m'sieur Gavel. disait Cadet; c'a été pour vous remercier de vos amitiés envers ma sœur. Sommes-nous pas beaux-frères, dites?

Serrant les poings, il allait se jeter sur l'ingénieur, quand Michel lui prit le bras :

— Ne le touche pas ! tu l'étranglerais malgré toi. Viens, Cadet, partons !

— Non ! tiens, je ne le toucherai pas, dit Cadet en sautant sur le fouet tombé à terre, dont il cingla le visage de Gavel en criant : — Chien ! je le traite comme un chien !

— Infâme ! assassin 1 misérable ! hurla Gavel, qui saisit une grosse pierre, et la lança contre Cadet.

— Eh ben ! eh ben ! qu'est-ce que c'est que ça? dit une voix au son de laquelle ils tressaillirent tous.

En face du bois, au-»dessus d'une haie, s'allongeaient trois têtes curieuses : celles du père Voison et de deux petits bergers.

On n'eût pu dire qui de la honte ou de la joie se peignit le mieux sur le visage de Gavel.

— Je vous prends à témoin, s'écria-l-il, que je viens d'échapper à une tentative, d'assassinat!

— Seigneur ! mon Dieu ! s'écria le père Voison en levant les mains au ciel, c'est-il possible?

Le premier mouvement de Cadet, à l'aspect de Voison, avait été de s'enfuir ; Michel le retint.

-r- Puisque cette canaille nous accuse, faut dire à Voison ce qui en est et pourquoi...

— Non, Michel ! non, je ne saurais ; faudrait parler de Lisa... La parole m'en resterait à la gorge, vois-tu, et je

ne veux pas non plus en entendre parler. C'est une bêtise, je le sais; tout le monde déjà s'en gausse... mais! c'est plus fort que moi. Viens, Michel, viens ! il en sera ce qu'il pourra.

Ils entraînèrent Jean et s'enfoncèrent dans le bois.

Voison alors descendit dans le chemin pour aider l'ingénieur à relever son cheval et sa voiture. Le sang coulait à flots de la blessure de Gemma, et l'œil voilé' du noble animai annonçait une souffrance cruelle; peut-être étaitil mortellement frappé; en tout cas, il ne pouvait continuer sa route, et il fut convenu que Voison l'emmènerait chez lui, où M. Gavel le ferait soigner, tandis qu'un des chevaux de la ferme traînerait la voiture jusqu'à Gonesse. Tout en s'occupant du cheval, Voison se répandait en doléances qu'il aiguisait en questions.

— Seigneur Dieu ! comment ça se peut-il faire? Un gars comme Cadet Mourillon, qui n'est point affronteur ! et Michel adonc, un peu vif, mais bon diable! Est-ce qu'ils avaient aussi battu Jean, qu'il semblait malade? Bon Dieu ! jour de Dieu! jamais pareille chose ne s'est vue! Est-ce qu'il vous a donné beaucoup de coups de fouet? Allons ! allons ! vous pouvez dire qu'on vous a rudement traité pour un monsieur ! et m'est avis que vous devez être en belle colère? Faut croire tout de même que vous leur aviez fait quelque chose, est-ce pas? Moi, j'ai pas vu le commencement; les drôles sont venus me quérir, disant qu'on se tuait par là, et d'arrivée j'ai vu Cadet qui vous sanglait le museau, après ça que vous lui avez f... une pierre, une belle pierre, ma foi, que si elle l'avait joint, il ne s'en relevait pas ! oui, c'est tout ce que j'ai vu. Mais pour quant au cheval, il en a reçu-z-une de rude, allez ! allez ! C'est tout de même point un assassinat, puisque c'te pauvre bête est pas un chrétien. Enfin, j'aurais pas cru voir pareille chose de mes jours ! non ! non...

— Le châtiment sera digne de l'offense ! articula Gavel que la colère étouffait.

— La, la ! comme vous tremblez ! Faut pas vous rendre malade, au moins ! Un coup de fouet, c'est pas un coup d'épée ! Eh ! grand diable ! vous saignez, à l'épaule. Qu'estce que c'est donc?

— Quand je vous dis qu'on a voulu m'assassiner !

— Case peut-il? Allons ! allons! ça serait par chez nous une vilaine affaire. Est-ce que vous penseriez m'appeler comme lémoin? J'ai rien vu, moi, d'abord ! Allons, monsieur, venez à la maison, on vous pansera.

Mais Gavel ne ressentait autre chose qu'une colère effrénée. Après avoir conduit son cheval chez Voison, et après qu'on eut altelé à son élégante voilure une- lourde jument de charrette, il monta, prit les rênes, fouetta vigoureusement et partit.

Qu'allait-il faire maintenant? Si je porte plainte au juge de paix, se disait-il, j'entame un procès scandaleux, et mon mariage est rompu. En outre, mon crédit baisse, et je ne puis prétendre après cela qu'à des partis de second ordre. — Mais, dans son cœur, il n'y avait qu'un désir : vengeance ! dans sa tête, qu'une volonté : vengeance ! et dans ses oreilles, ce mot de vengeance bourdonnait en battements sourds. Pour se venger pleinement, il eût donné tous les mariages de la terre et bien autre chose. Cet homme-là n'avait d'autre joie morale que l'orgueil ; on lui avait pris son unique bien; pouvait-il ne pas être irrité au delà de toute mesure ?

Tantôt stimulant le trot nonchalant de son nouveau coursier, tantôt s'absorbant dans une rêverie* profonde, il roulait dans sa tête les projets les plus implacables; il fallait que Jean et le jeune Mourillon fussent condamnés aux travaux forcés ; que cette famille fût écrasée, réduite à la dernière misère. 11 les verrait à genoux l'implorer en

vain, et les repousserait du pied en souriant. Lisa ! maintenant, il la haïssait; il haïssait encore Michel, son sauveur; Voison, témoin de l'offense. Oh ! comment triompher d'eux tous à la fois d'une manière éclatante et superbe? Son esprit sonda mille détours et s'égara dans mille rêves ; mais la loi quelquefois est gênante et dure ; et comme cette bâtarde combinaison du pouvoir et de l'égalité est illogique et mauvaise ! Sous la féodalité de l'intelligence et de la richesse, le bâillon et le knout devraient servir de soutien aux légitimes suprématies.

Le sang rougissait la manche de son habit, mais son visage brûlait d'une douleur plus cruelle. Il releva la capote de sa voilure pour entrer à Gonesse. A voir dans les rues dés visages souriants, il crut qu'on le raillait. A l'auberge, il dit que son cheval, s'étant emporté, l'avait jeté sur un chemin pierreux; il fit panser la blessure qu'il, avait à l'épaule, se lava le visage et changea de vêtements. Pendant tout ce temps, il hésitait.

— Monsieur a sans doute tombé dans les épines, dit la servante de l'auberge en lui apportant un verre de sirop ; monsieur a la figure tout abîmée?

Gavel saisit ses gants et son chapeau, et se rendit chez le juge de paix, où il déposa sa plainte.

La voiture qui fait le service de Gonesse à Poitiers était partie. On trouva des difficultés à lui procurer un cheval. Il se résolut à attendre jusqu'au lendemain, et envoya par exprès celte lettre à monsieur Bourdon :

a Monsieur,

« Des circonstances imprévues, de la nature la plus grave et la plus pénible, m'obligent à voqs demander un ehlrelien particulier, que vous voudrez bien, j'espère, m'accorder ici, à l'auberge du Chasseur, où je vous atlen-

l1N MARIAGE SCANDALEUX. 2 07

d rai demain toute la journée. Mon espoir de m'allier à vous, qui se trouvait si près d'être réalisé, me porte invinciblement à vous consulter comme un père, et à vous remettre mon sort comme à un juge. Veuillez garder le secret de cette démarche vis-à-vis de MMmM Bourdon. »

Le lendemain de ce jour, Lucie traversait la prée, pour aller chercher de l'eau à la fontaine, quand elle rencontra la Mourillon qui montait par le sentier, pâle et haletante, avec son enfant dans les bras.

— Bonjour, Mourillonne, allez-vous chez nous?

— Fais pardon, mam'zelle Lucie, non, j'y vais point. Avez-vous vu mon homme ?

— Non. Mais qu 'avez-vous, mère Mourillon? A votre air, on dirait qu'il vous est arrivé quelque malheur.

— Ah ! nîam'zelle ! eh quoi ! vous ne savez donc rien, vous? Hélâ ! pourtant les méchantes langues jasent assez depuis hier, et si vous saviez comme le monde me regarde ! — Elle se mit à pleurer. — C'est pourtant pas ma faute. Dieu le sait !

— Pauvre Mourillonne! qu'est-ce donc? Pourrais-je vous aider à quelque chose?

— Ah! mam'zelie! à présent, le bon Dieu lui-môme n'y pourrait rien. Not' fille Lisa nous a tué le cœur, et mon homme est comme fou.

— Je vous comprends. Pauvre femme ! Et vous ne savez pas où est votre mari ?

— Non, mam'zelie. Hier soir, il était allé parler à M. Bourdon, mais ne Ta point trouvé. Toute la nuit, il Ta passée à gémir et à pousser des soupirs. Eh ! Seigneur ! des soupirs gros comme si le cœur lui avait sauté ! Ce matin, Cadet et lui ont causé longtemps dans la grange, et quand Mourillon a sorti, il avait un air !... Ah ! mon Dieu!... et alors je l'ai entendu qui disait : A cette heure, mon gars, c'est fini ! je ne te fais pas de reproches, mais nous sommes perdus, quoi ! — Là- dessus il a parti par le jardin, et depuis ne l'avons revu. Tant seulement il n'est venu prendre une houchée à la collation. Héla ! le cœur me faut à penser qu'il est peut-être allé se jeler dans la rivière. Ah ! mam'zelie Lucie, nous sommes trop malheureux !

— Je vous plains vivement, dit la jeune fille dont les yeux étaient remplis de larmes. Eh bien ! Mourillonne, où allez-vous donc ainsi?

— Partout, mam'zelie, jusqu'à ce que je l'aie trouvé. Y a vingt-trois ans que nous sommes ensemble, et je laisserai pas mon homme se faire un mauvais sort, si je peux l'en empêcher.

— Alors, donnez-moi ce gros enfant qui vous écrase, et soyez tranquille, il sera bien soigné.

— Prenez-le, mamz'elle, puisque vous avez la bonté ; s'il vous tourmente, portez-le... à cette malheureuse..., elle sera bien aise de le voir. Moi, je ne saurais encore l'envisager. Elle est là chez la Françoise. Adieu, mam'zelie Lucie, en bien vous remerciant.

— Viens voiries beaux oiseaux de ma fontaine, et un petit ange qu'elle a dans son miroir, disait Lucie à l'enfant en le caressant, car il avait envie de pleurer en voyant s'éloigner sa mère. Mais, à force de càlineries et de gentillesses, elle parvint à apprivoiser le pauvre petit, et revint à la maison fière de son fardeau.

— Grand Dieu! qu'allons-nous faire de cet enfant? s'écria M"6 Bertin quand elle eut appris la rencontre de la Mourillon. Ton bon cœur, ma fille, te fait faire des folies.

— Voilà un petit drôle qui nous régalera d'agréable musique ! ajouta Clarisse.

Lucie prit son ouvrage, un vieux coussin, une tartine beurrée, et s'en alla au fond du jardin avec le petit Jean.

Là, tout en travaillant, elle se mita causer avec l'enfant comme une fauvette avec ses petits, d'une voix pleine de roucoulements et de caresses, le regardant, le baisant, le soignanksans dégoût, et l'amusant si bien que Petit-Jean, peu accoutumé à tant de prévenances, et tout content, se mil à gazouiller aussi.

Il faisait un de ces jours du printemps chauds et humides, où l'on ne sait quelle rosée pénètre aussi le cœur. Dans la plate-bande, en face de la jeune fille, un pêcher tout rose, aux fleurs épanouies, se balançait mollement sous un vent léger, en promenant son ombre sur de naïves pervenches étalées à ses pieds. Une jacinthe blanche, récemment ouverte, exhalait son parfum. Au-dessus de la haie, blanche d'aubépine, un ciel de vapeurs roses et de bleues profondeurs ; puis, le petit enfant qui souriait!... Le cœur de la jeune fille se mit à battre, vite ! vite ! Elle se disait : oh ! que la vie semble belle parfois ! et une émotion pleine de charme, de hâte et d'attente l'agitait comme s'il se fût agi de quelqu'un ou de quelque chose au-devant desquels on eût dû courir. Mais bientôt lui revinrent à l'esprit les malheurs d'aulrui, les misères de sa famille, et de tristes réalités gourmandèrent ses joies rêveuses.

Cependant, au bourdonnement des mouches qui volaient autour d'eux, aux piaillements d'un pinson sur un poirier voisin, après avoir mangé sa tartine, Petit-Jean

s'endormit. Lucie le pril sur ses genoux, de peur qu'il n'eût froid, et le couvrit d'une partie de sa robe, puis, un pied posé sur le treillage du bosquet, elle balançait l'enfant doucement. Une émotion profonde l'envahit peu à peu, jusqu'au point que des larmes tremblèrent à ses paupières, et, au milieu de ce trouble, elle pensait à Michel avec une si poignante douceur, qu'elle en devint inquiète ; mais elle se dit : Oh ! non ! cela ne peut pas aller trop loin I et volontairement elle se replongea dans ce rêve. La veille, au matin, elle avait trouvé plantée dans l'allée une branche de lilas fraîchement cueillie. Qui t pouvait avoir fait cela? Elle n'en savait rien ; mais afin que personne autre qu'elle-même ne fît cette question, elle avait enlevé la branche et l'avait mise dans l'eau. La trace de souliers ferrés près du banc, les feuillages froissés, comme si quelqu'un se fût appuyé longtemps à cette place, rien de tout cela ne lui avait échappé ; elle devinait qu'au sortir du bal Michel avait passé là une partie de la nuit. Pauvre garçon ! quelle folie ! Cependant, il n'y avait là sans doute rien qui lui déplût, puisque sa pensée y revenaitksans cesse.

Au plus fort de sa rêverie, elle eut peine à retenir un cri, en entendant s'agiter derrière le bosquet le feuillage de la haie. Elle rougit, et son cœur se mit à battre plus fort; mais en voyant Gène apparaître, elle sembla rassurée. Gène cependant était si inquiète et si sérieuse qu'au second coup d'œil, Lucie demanda : Mais qu'as-tu donc? «

— Je vas vous le dire bien vite, et puis nous courrons... Mais qu'allons-nous faire de ce petit enfant?

— C'est donc une affaire bien pressée, ma bonne Gène?

— Oui ! oui ! c'est pressé, mam'zelie Lucie. II nous faut faire sauver Michel, Cadet et Jean, que les gendarmes sont venus prendre.

îlî UN MARIAGE SCANDALEUX.

— Est-il possible? s'écria Lucie. Et se levant aussitôt, elle prit, sans l'éveiller, l'enfant dans ses bras, franchit la haie qui sépare le jardin du pré de la Françoise, et tandis qu'à grands pas elles marchaient côte à côte : Qu'ont-ils fait? Qu'y a-t-il? dis vite !

— Voici, répondit Gène en baissant la voix : la Martine est encore chez nous et ne s'en va que demain. La Chérie lui avait fait promettre de revenir la voir, parce qu'elle veut faire son amie d'une fille comme Ijt Martine, et déjà entre elles deux c'est des amitiés risibles, où chacune a son idée, Martine voulant venir souvent à Chavagny, 1^ Chérie voulant se pavaner avec elle dans les ballades. Peut-être aussi complotent-ils de la marier avec Sylvestre? enfin, ça m'est égal. Donc nous étions chez les Perronneau, quand arrivent deux gendarmes qui demandent le maire. Il était au jardin ; Chérie va l'appeler, et quand ils sont tous les trois dans la salle, Chérie écoute à la porte pour savoir ce que c'est. Paraît que c'est son habitude. Au bout d'un temps, elle revient tout effarée nous dire qu'ils veulent emmener en prison Cadet Mourillon, Jean, et Michel le domestique des Èves, parce 'qu'ils ont assassiné M, Gavel.

— C'est impossible ! s'écria Lucie.

— Bien sûr ! mam'zelle. Aussi, tout de suite, j'ai eu l'idée de courir aux Èves pour les avertir, et la Martine voulait y venir aussi; mais j'ai pas voulu d'elle parce qu'elle est trop bête, et pensant bien vous trouver dehors, j'ai passé par ici, puisque ça n'allonge point. Comme ça, vous portez l'enfant chez la Françoise?

— Oui, à sa sœur Lisa.

En môme temps elle entra. Lisa était seule, filant tristement sa quenouille. Elle n'osa interroger MUe Bertin, mais tandis que celle-ci posait l'enfant sur un lit, en disant que plus tard elle viendrait le reprendre, la pauvre

fille, avec de grands yeux humides, s'approchait du petit Jean.

Vile! Maintenant, dit Lucie en prenant la main de

Gène. Elles se mirent à courir de toutes leurs forces jusqu'au bas de la prairie. Là, respirant un peu :

— - Mais nous sommes folles ! dit Lucie. Les gendarmes sont arrivés déjà. Et d'ailleurs, qu'empêcherons-nous, ma pauvre fille?

— Je ne vous ai pas tout dit, mam'zelle Lucie. Gomme je sortais, les gendarmes -sortaient aussi, et comme c'est des nouveaux, ils ont demandé le chemin des Èves. Alors Chérie a dit : Je vas vous l'enseigner. Et en même temps elle m'a regardée, de manière que j'ai compris qu'elle les enverrait ailleurs. Courons! courons vite! Mon Dieu! comme vous êtes pâle! Qui sait? ça pourra peutêtre s'arranger sans qu'ils aillent en prison, et ça serait alors, mam'zelle Lucie, un grand service leur avoir rendu.

Elles reprirent leur course, et ne s'arrêtèrent plus qu'à leur arrivée à la ferme.

La maison était vide. Après une recherche rapide, Gène et Lucie n'aperçurent que Suzon et Madeluche gardant leurs oies sur la chaume. L'une et l'autre à la fois, en arrivant près des petites filles, elles s'écrièrent : Où est Michel?

— Pourquoi ça? répliqua Suzon.

— Dis vite ! sans quoi les gendarmes emmèneront ton frère.

Suzon ouvrit de grands yeux effarés ; la petite Madeluche se prit à crier.

■ — Où est Marie ?

— Elle est à laver.

On entendait en effet du côté de la grande Eve le bruit d'un battoir; mais c'était trop loin.

— Comment, Suzon, tu ne sais pas où est Michel? où est Cadefc? où est Jean ?

— Michel, répondit la petite, est tout contre le jardin du logis, à tailler la charmille. Cadet et Jean sont à faire des rigoles au pré des Arliantains.

— Bien, Suzon. Maintenant, quand les gendarmes viendront, tu ne diras pas cela.

— Non! mam'zelle Lucie, répondit la petite, effrayée, qui regarda tout autour d'elle, comme cherchant un asile où se cacher.

— S'ils te tourmentent bien fort, tu leur diras que Jean, Michel et Cadet sont au champ des Èbles, et tu leur montreras le chemin.

— Oui, mam'zelle Gène.

— Il vaut mieux, dit MUe Berlin, qu'elles aillent trou- • ver Marie. Tu lui répéteras, Suzon, tout ce que nous t'avons dit.

— Oui, mam'zelle.

— A présent, Gène, il faut nous séparer. Où est le pré des Arliantains?

— J'irai, moi qui le connais, répondit Gène. Courez aux charmilles, mam'zelle Lucie.

Tandis que Gène descendait la colline, Lucie remonta du côté de Chavagny.

Prenant au plus court, elle franchissait comme un oiseau les fossés et les haies, déchirant quelquefois ses mains ou sa robe; mais ne s'arrôtant point. Elle approchait du clos des Charmilles quand elle aperçut les gendarmes remontant la colline du côté de l'est, et se dirigeant cette fois au trot de leurs chevaux sur la ferme des Èves. La jeune fille précipita sa course, le cœur rempli de crainte. Si Michel était revenu à la ferme par le chemin !

Derrière le jardin du logis, tout entouré de murailles,

il y avait un immense verger d'arbres en plein vent, noyers, pommiers, cerisiers, pruniers, qui déjà la plupart blanchissaient le gazon de leurs fleurs tombées. Parallèlement au mur du jardin s'allongeait une vieille allée de charmille, seule barrière autrefois qui séparât le jardin du verger. Mais depuis qu'un mur, coupé de clairesvoies, avait été construit là par M. Bourdon, il était devenu indispensable de pratiquer des percées dans la charmille, vis-à-vis des percées du mur, et c'était là que travaillait Michel. — Car, les semailles étant faites, M. Bourdon et son métayer diminuaient d'un commun accord, parle prix de quelques journées, l'énorme dette contractée par Mourillon vis-à-vis de son maître.

Assidu à son travail, Michel ne vit pas arriver M,le Bertin; aussi, quand il entendit sa voix, ne put-il retenir un cri, et son trouble fut si manifeste, que Lucie rougit aussi. A peine elle pouvait parler, tant elle élait haletante. Ses premiers mots furent : — Il faut vous cacher! les gendarmes vous cherchent ! Michel, qu'avez-vous donc fait?

Il répondit étonné :

— Rien que d'empêcher un coquin d'avoir la tête fendue. Est-ce bien moi qu'on cherche, mam'zelle Lucie? Est-ce pas plutôt Cadet et Jean? Tenez, je cours les avertir.

— Ils sont avertis. Michel, croyez-moi, ne faites pas d'imprudence. Vous étiez avec les autres; vous avez été désigné. Vile ! ramassons votre blouse et votre cognée, et passons derrière la charmille. Nous y causerons avec plus de sûreté.

Lucie, tout en disant cela, ramassait elle-même la blouse, soulevait la cognée, et montrait le chemin à Michel, qui, très-ému, la suivit ; et quand ils furent tous les deux abrités parle rideau de feuilles encore sèches, mais touffues : ,

— Vous êtes bien bonne pour moi,- mam'zelle Lucie, dit-il, et je ne sais pas comment vous remercier.

Mais son regard et l'accent de sa voix suppléaient aux paroles.

— C'est Gène à qui vous devez cela, répondit Lucie, qui raconta l'indiscrétion de la fille du maire et la démarche de son amie. Et maintenant, Michel, songez-y bien, faut-il vous cacher?

Puisque vous n'êtes pas coupable, peut-être vaudrait-il mieux vous livrer hardiment. Car, en vérité, ce n'est pas dans un pays comme le nôtre qu'on peut échapper longtemps aux recherches.

— Il faut me cacher, mam'zelle Lucie, parce que, voyez-vous, quand je devrais me faire tuer, jamais un gendarme ne mettra la main sur moi. Non ! non ! Jamais ! Ça serait drôle qu'un homme de not' famille irait en pri- ~ son et que ça fût moi ! Non ! non ! Je vous dis, ça ne sera pas!

Sur son visage pâle et dans ses yeux étincelants tant d'indignation, de résolution et d'audace éclataient, que Lucie trembla en pensant que Michel, s'il était découvert, pourrait, en effet, par une résistance acharnée, exposer sa vie, ou se compromettre gravement. Elle se rappela qu'aux yeux des paysans, la peine de la prison même préventive, imprime une tache infamante et ineffaçable, non-seulement sur l'individu, mais sur sa famille tout entière. Elle vit bien que Michel avait à cet égard le préjugé de sa race, et, pleine d'angoisse, elle s'écria :

— Ahl comment faire? Où vous cacher?

— Dans quelque buisson bien épais jusqu'à ce soir, mam'zelle Lucie, après quoi, cette nuit, je gagnerai la forêt.

— La forêt ! à une lieue d'ici 1 non ! c'est trop dangereux. Et quelle serait votre nourriture dans la forêt pen-

UN MABIAGE SCANDALEUX. 217

\urs jours? C'est impossible, Michel ! Vous dépendre que la prison n'a rien de honteux :^ *%. -sort innocent.

**gr * ^ la première canaille venue,, un jour,

•> ' ? . cher ça, et m'appeler gibier de gen-

""^ ■ ^ on, mam'zelle Lucie, jamais ! jamais !

. "^ ' ii ! dit-elle avec résolution, je vous cacherai,

- iez à la nuit dans notre jardin, et attendez-moi

ie bosquet.

11 s'écria tout saisi de joie : — Est-ce possible ! ça ne pourrait-il pas vous causer quelque ennui ? Mais elle répondit en souriant :

— Vous me croyez donc une égoïste? Ne faut-il pas prendre un peu de peine pour ses amis?

Et comme la reconnaissance de Michel éclatait en vives paroles, elle se bâta de lui imposer silence du geste. Car à l'extrémité du grand clos, elle apercevait la petite Francille, Venant du côté de la ferme des Èves, où peut-être la curiosité de sa maîtresse l'avait envoyée, sous quelque prétexte, récolter des renseignements. Craignant que cette enfant vagabonde et rusée n'arrivât jusqu'à eux, elle engagea Michel à se cacher dans un fouillis de plantes sauvages, ronces et clématites, qui remplissaient l'espace entre la charmille et le mur. Un chèvre feuille enlacé autour d'un tronc se renversait dans l'intervalle étroit, et le comblait par en haut d'une verdure épaisse. Michel disparut sous cet abri. Mais la petite fille avançait toujours biaisant, furetant, rongeant on ne sait quoi, cherchant de la gomme aux cerisiers, et jetant autour d'elle des regards de chai sauvage. Dans le chemin, en môme temps, se fit entendre le pas d'un cheval. Craintive, songeant que sa présence en ce lieu, où Michel travaillait tout à l'heure, pourrait amener la découverte de son ami, ou tout au moins faire soupçonner l'asile qu'elle venait

de lui offrir, MUe Berlin entra dans le fouillis à la suite de Michel.

Que le cheval portât gendarme ou meunier, il passa, et le bruit de ses pas se perdit bientôt dansl'éloignement. Oui I mais la petite Francillc n'était-elle pas encore là ? Cependant Lucie voulait sortir de sa cachette. Elle y était entrée sans préoccupation, car à la campagne, où le décorum n'existe pas, les pensées n'en ont que plus d'innocence. Mais, depuis qu'elle y était, un malaise vague l'avait saisie. La niche de verdure était étroite, et pour ne pas écarter les branches, étant deux, il fallait se tenir bien près l'un de l'autre. Elle se tourna vers Michel, mais il ne la regardait pas et se tenait immobile sans parler. Avant de le quitter, cependant, il fallait que Lucie lui communiquât une bonne idée : c'était, en escaladant la claire-voie, de se cacher jusqu'au soir dans le jardin même de M. Bourdon, ou les massifs ne manquaient pas, et où Michel, quoi qu'il advînt, ne serait point trahi par Je jardinier.

— Michel ? dit-elle.

Il se pencha vers elle pour écouter, répondit par un signe affirmatif, et ce fut tout. Alors elle voulut partir, et avança la tête, au dehors en écartant avec précaution les branches qui gênaient le passage. Mais aussitôt elle se rejeta vivement dans la cachette, car à travers la clairevoie elle venait d'apercevoir, presqu'en face d'elle, dans le jardin, M. et Mme Bourdon, qui entraient en ce moment dans le berceau de rosiers et de clématites auquel la clairevoie servait comme de fenêtre. Des yeux et du doigt posé sur ses lèvres, Lucie intima le silencaà son compagnon. 11 parut surpris el inquiet ; mais la voix de M. Bourdon, qui se fit entendre aussitôt, lui expliqua la nature du danger.

— Eh bien, voyons cette lettre, disait-il. Et pourquoi ne me i'as-tu pas remise de suite ?

— Puisque nous nous sommes donné réciproquement la permission de décacheter nos lettres, répondit sa femme, en ton absence, naturellement, j'ai ouvert celleci. J'ai cru prudent de ne pas te la remettre devant nos enfants, d'autant plus que je devinais un peu de quoi il s'agissait.

Michel se pencha vivement à l'oreille de sa compagne :

— Il faut que je m'en aille, mam'zelle Lucie ; je ne dois pas écouter...

— Je vous en prie ! répondit-elle avec angoisse, restez, Michel ! Vous me feriez découvrir aussi, et je ne veux pas... — Elle pensait aux insinuations de sa tante, à ses regards foudroyants, à ses mots pointus. — Il s'agit sans doute de ce que nous savons; s'il est question d'autre chose, eh bien I vous êtes trop honnête homme pour n'en pas garder le secret. Elle répéta encore : Je vous en prie ! De peur d'être entendue, elle lui parlait tout bas et de fort près, et la joue de Michel ardait comme un feu.

Peut-être quelque son de leurs paroles était-il arrivé aux oreilles de Mme Bourdon, car Lucie vit apparaître à la claire~voie le visage de sa tante qui interrogea soigneusement du regard l'étendue de la charmille et du verger. Rassurée par cette inspection, elle reprit avec son mari la conversation dont Michel et Lucie avaient perdu quelques mots.

— Tu connaissais une telle conduite, et ne m'en avais rien dit l s'écria M. Bourdon. Et tu souffrais que ce polisson continuât de prétendre à Aurélie !

— Je n'étais sûre de rien, répondit-elle. Ce fut, je te le répèle, une confidence de Lucie, fort étrange et fort inconvenante assurément. Connaissant la vivacité de tes premiers mouvements, pour rien au monde je ne t'eusse communiqué cela pendant que M. Gavel était notre hôte, ignorant surtout si l'accusation était fondée.

— 'Pourquoi ne pas croire Lucie? Elle est pleine de franchise ; d'ailleurs, quel intérêt?...

— Heuh ! lit Mme Bourdon, qui sait? dans la position où est Lucie !... Elle ne peut voir de bon cœur le mariage de sa cousine, et je me suis dit que d'une secrète jalousie à de méchantes suppositions, puis h de méchants propos, il n'y a pas loin peut-être.

Lucie ne put retenir un mouvement d'horreur, et l'odieux des insinuations de sa tante l'émut si vivement, que ses yeux se remplirent de larmes. Elle éprouvait aussi une souffrance extrême de se voir accusée devant Michel, mais cette peine-là ne dura guère. Il se baissa doucement, et tout à coup elle le vit à genoux devant elle, les mains jointes, et portant sur son visage tant d'adoration et de ferveur, qu'elle se sentit assez vengée. Les larmes amères venues dans ses yeux coulèrent sur ses joues au milieu d'un sourire. Elle pressa les mains de son enthousiaste ami dans les siennes, et ces deux jeunes et braves cœurs échangèrent dans un regard la confiance profonde qui les animait.

— Eh bien! te rendras-tu à l'invitation de M* Gavel? demandait la voix doucereuse de Mme Bourdon.

— Moi, aller au-devant de cet homme à qui j'avais confié le bonheur de ma fille et qui l'a trahi d'avance I Non ! non ! tu n'y penses pas.

La voix de M. Bourdon, tour à tour éclatante et sourde, révélait en même temps une émotion profonde et une vive indignation. Il devait marcher à grands pas dans le bosquet, car la direction de sa voix changeait sans eesse.

— Voyons, reprit-il, ne t'aurais-je pas dit la moitié de tout ce que vient de m'apprendre ce malheureux Mourillon?

— Ses récits, naturellement, sont exagérés et pleins de

partialité. Mourillon a surpris ensemble M. Gavel et sa fille ; mais il avoue lui-même que Lisa avait une bourse dans la main. Ce n'était donc pas pn rendez-v^is d'amour, mais un acte de justice et de compassion a l'égard de cette fille.

— N'essaie pas de le justifier ! s'écria M. Bourdon. Un homme assez dépourvu de moralité pour séduire une servante de seize ans dans la maison de sa fiancée, ne sera jamais qu'un débauché sans frein. Je sauve ma fille en rompant ce mariage.

— Hélas 1 reprit Mœe Bourdon, ne saurait-elle être sauvée qu'au prix de son bonheur?

— Tu crois que ce sera pour Aurélie un coup très-sensible ?

— Comment n'en serait-il pas ainsi? Aurélie conforme, il est vrai, ses sentiments à ses devoirs, mais le sentiment uni au devoir n'en a chez elle que plus de force. Or, depuis deuxmois, d'après tes ordres mêmes, elle considère M. Gavel comme son mari.

— Et depuis deux mois il la trompe d'une manière indigne 1

— Qu'en savons-nous ? Selon toute apparence, puisque la grossesse de cette misérable fille est déjà connue, l'époque de ces relations coupables serait antérieure à l'engagement de M. Gavel vis-à-vis d'Aurélie.

— Faible atténuation de sa faute, répliqua M. Bourdon, car s'il n'a pas respecté ma maison et la présence d'Aurélie, c'est qu'il ne respecterait passa propre maison, une fois marié; c'est qu'il n'aimait pas Aurélie, c'est qu'il ne l'épouse que par convenance.

— L'amour est-il une condition nécessaire du mariage? demanda- t-elle d'une voix stridente et sèche.

— Pourquoi pas? répondit M. Bourdon avec un peu d'hésitation. Ma fille est jeune, belle, pure, aimante.

Gomment ne pourrait-elle pas prétendre au bonheur d'être aimée sincèrement par un honnête homme !

— Aurélte n'est pas romanesque. J'ai cru devoir, dans son intérêt, ne pas lui faire d'illusions. Elle sait que la vie des femmes est toule de sacrifices. Pourvu que son mari garde les convenances, elle fermera les yeux sur sa conduite hors de la maison, et n'en sera pas moins une épouse fidèle, soumise et dévouée.

— Mais tout cela n'est pas du bonheur, observa le père. Et je ne vois pas pourquoi nous ferions si bon marché par avance de ce bonheur, auquel notre fille a certainement droit. .

— Tant d'autres y avaient droit qui ne l'ont point obtenu! répliqua-t-elle amèrement. J'avoue ne m'être point créé de chimère à cel égard pour Aurélie.

Un silence eut lieu.

— Voilà une étrange résignation ! dit enfin M. Bourdon. Que dans une situation donnée, inéluctable, on fasse valoir de pareils arguments, cela est bien ; mais ériger en principe...

— Ce qui est érigé en habitude ! interrompit-elle.

— Allons donc! s'éeria-t-il avec emportement, il y a des maris fidèles et des ménages heureux. Je chercherai cela pour Aurélie jusqu'à ce que je l'aie trouvé.

— Ce sera peut-être long, répliqua M^6 Bourdon. Et rien ne peut t'assurer de n'être pas trompé. Tandis que le proverbe : // faut que jeunesse se passe, pourrait être invoqué en faveur de M. Gavel.

M. Bourdon ne répondit pas. Évidemment, quoique fort reprochable lui-môme, à l'égard de la fidélité conjugale, il ne pouvait accepter pour sa fille l'isolement moral et l'absence des joies intimes, remplacés par cette résignation sèche et solennelle dont se targuait Mme Bourdon. Mais ce retour forcé sur lui-même calma cependant la

vivacité de son indignation conlre Fernand Gavel et changea le cours de ses idées.

— Comment justifier celle rupture aux yeux d'Aurélie 1 s'écria-t-il. Impossible de lui en cacher les motifs ; et cependant, à dix-huit ans, quelle épreuve, quelle révélation ! Et ce qu'il y a d'affreux, c'est le scandale, un scandale où le nom de ma fille sera prononcé !

• — Et d'où ce nom sortira terni, quoique innocent. La nouvelle de ce mariage était un bruit public. On sait, au milieu des on dit et des commentaires, ce que devient la réputation d'une femme. Quoi que nous fassions maintenant, le nom d'Aurélie Bourdon va rester accolé à celui de M. Gavel. C'est même à la rupture de ce mariage que la faute obscure de ce jeune homme devra tout son éclat.

— Vraiment ? dit M. Bourdon avec aigreur. Tu oublies ie procès criminel qui va suivre inévitablement la tentative d'assassinat faite contre M. Gavel.

— - Ah ! s'écria-t-elle, s'il en est ainsi, le nom de ma fille mêlé à des querelles d'avocats, à des plaidoyers perfides ! L'affront qu'elle a reçu devenu public dans la France entière ! Antonin ! je t'en supplie ! empêchons cela !

— Et que puis-je y faire? Nous nous abandonnons d'ailleurs à des craintes puériles. Aurélie, étant complètement passive dans cette affaire, n'y peut être mêlée en aucune façon.

— On l'y mêlera! dit Mme Bourdon. Et si peu que l'atteigne le moindre ridicule, ou l'insinuation la plus légère, elle est si fière ! si chaste ! si réservée ! elle en sera blessée mortellement. De plus, elle aime son fiancé. Comment pourra- t-elle reprendre son amour? Comment le donnera- t-elle plus tard une seconde fois? Non ! sa vie tout entière en sera flétrie. Peut-être même, par suite de la défaveur si prompte et si injuste de l'opinion, ne

retrouvera-t-elle jamais les avantages de position et de fortune que lui offrait son union avec .M. Gavel. Enfinv clans cette rupture tout nous accable et nous perd ! Du même coup, voici remis en question l'avenir d'Emile; car évidemment l'oncle de M. Gavel, qui nous a promis la place d'auditeur au conseil d'État, retirera sa parole. Et tu perds également pour ta candidature à la députatîon l'appui du sous-préfet.

— Tout cela est vrai ! tout cela est vrai ! dit M. Bourdon agité. Mais tout cela n'est pas un motif suffisant pour sacrifier ma fille à un libertin.

— Non, certes ! c'est seulement un motif pour te rendre à la prière de M. Gavel et pour écouter sa justification. On ne peut d'ailleurs le condamner sans l'entendre, sur les accusations d'un paysan. A ta place, je partirais donc pour Gonesse. Nous avons un intérêt trop grave dans cette affaire des Mourillon pour ne pas chercher à l'arranger, s'il est possible.

— L'arranger ! et comment? Pour que je pusse consentir à m'immiscer dans les affaires de M. Gavel, il faudrait qu'il fût excusable, ce que je nie. Et môme alors, songes-y bien, les Mourillon sont nos métayers pour quatre ans encore ; or, entre M. Gavel et la famille Mourillon, il y a eu des injures si graves d'échangées, que tout contact ultérieur entre eux serait inacceptable, impossible !

— Je le reconnais. Mais, dis-moi, Mourillon ne \S doitil pas une somme assez forte ?

— Je le crois bien ! dix-huit cents francs !

— Alors, voilà qui est bien malaisé I reprit Mme Bourdon, d'une voix ironique et charmante qui, d'après son inflexion, devait passer par un sourire. Tu fais une remise de moitié à ce pauvre homme, ce qui l'apaise. Il ne t'eût jamais payé d'ailleurs?

— Il m'eût payé dans trois ans d'ici. Dans trois ans, grâce aux travaux de ces dernières années et à ces avances faites, dont il doit la moitié, Mourillon doit quadrupler ses récoltes.

— Tant pis pour lui ! Dès qu'on lui remet une partie de sa dette, d'ailleurs, il n'a pas à se plaindre. Ce sera la rançon trop chère de sa misérable fille. A ce prix encore, il éloigne son fils, l'insolent Cadet, et renvoie Jean, cette béte féroce. Lisa ira demeurer avec sa sœur aînée, qui se marie dans quinze jours avec Louis Yigeaud, du moulin de la Hoche. C'est à près d'une lieue d'ici. Plus tard, enfin, grâce au reste de la créance, on peut se débarrasser de la famille tout entière.

— Le plan est habile, mais peu généreux, observa M. Bourdon.

. — Je te le donne pour ce qu'il vaut, mon ami, répondit-elle avec une douceur angélique. Trouves-enun meilleur!

— Tiens, laissons cela, s'écria-t-il en se levant. Mon premier mouvement était bon ; mais déjà tu as trouvé moyen de l'éteindre. Ah ! Zéline ! les femmes sont toutes les mômes. Tu es affolée de ce mariage, parce que ton ambition la plus chère est d'établir ta fille à Poitiers, dans ta ville natale, et d'y régner dans sa maison. Eh ! ne t'afflige pas ! Je sais que tu aimés ta fille et que lu es de bonne foi dans tout cela. Enfin, je ferai ce que tu désires ; j'irai à Gonesse, je réfléchirai sérieusement en chemin à ce que je dois faire, et j'entendrai Gavel. &

— Fais ce que tu voudras, répondit-elle en pleurant. Ton injustice m'est trop sensible pour que je veuille direun mot de plus à ce sujet.

— Allons ! allons ! dit M. Bourdon, — et l'on entendit le bruit d'un baiser conjugal, — tu sais combien je t'estime ; lu sais qu'au fond nous nous entendons toujours,

ne l'afflige donc pas d'une interprétation hasardée, ridicule, si tu veux. Je vais partir. Viens; pendant mon absence tu veilleras soigneusement à ce ,que les commérages du bourg n'entrent pas chez nous.

La voix de Mme Bourdon s'éleva encore, plaintive et fâchée ; mais les mots qu'elle disaitse perdirent dans l'éloignement.

Quand ils se retrouvèrent seuls au milieu du silence, les deux jeunes gens, oppressés tous deux, respirèrent profondément. Ensuite, ils se regardèrent :

— Ah ! Michel, c'est affreux ! dit Lucie à demi-voix. Ils pardonneront à M. Gavel. Que je plains Aurélie ! Mais c'est la faute deMme Bourdon ; mon oncle est meilleur.

— Oui, mais pas beaucoup, répliqua Michel. Quand elle a eu parlé de tout ce qu'ils allaient perdre en rompant le mariage, avez-vous remarqué? il n'a presque plus rien dit. Ces idées-là ne lui seraient pas venues tout de suite ; mais elles lui seraient venues tout de môme, allez. Je veux bien qu'il ait du cœur, mais c'est pas ça qui le mène. Ah ! si ce n'était vous, mam'zelle Lucie ?...

— Eh bien, dit-elle, si ce n'était moi ?... Il baissa la tête en rougissant :

— C'était pour dire que je serais plus content d'être paysan que monsieur.

MUe Berlin sembla réfléchir un instant, puis elle rougil, et, se disposant à sortir, elle dit : — A ce soir, Michel. Mais comme elle s'élançait dehors, une exclamation de douleur lui échappa, et comme une branche souple, un instant écartée, revient à sa position première, elle se retrouva aussitôt près de Michel. Une ronce, môlée au chèvrefeuille, retenait ses cheveux.

Elle entreprit vainement de s'en défaire, et Michel dut venir à son aide. Mais grâce aux efforts même, de Lucie, la ronce et les cheveux s'étaient entortillés au point que

les séparer était difficile. Michel les embrouilla bien davantage.

— Quoi ! vous ne pouvez pas? demanda-t-elle au bout d'un instant.

— Non, c'est-à-dire si, mam'zelle Lucie, tout à l'heure. Sa main devait être peu sûre, à en juger par sa voix. Le visage et le cou de la jeune fille se couvrirent de

rougeur.

— Eh bien! est-ce fait? reprit-elle encore avec impatience.

— Ah ! oui ! voilà ! non, elle tient encore. Ah! mam'zelle Lucie, pardon, je suis bien maladroit 1

— Attendez, reprit-elle, et, saisissant la ronce, elle se dégagea brusquement.

— Oh ! vous vous êtes fait mal! s'écria-lil tout ému, en voyant de longs fils de soie pendre à la ronce méchante.

Quoiqu'elle eût des larmes dans les yeux, Lucie, en disant : Ce n'est rien ! s'efforçait de sourire. Embarrassée de sa rougeur et du trouble de son compagnon, elle s'éloigna aussitôt. Mais au bout de vingt pas, elle se retourna pour voir si Michel était bien rentré dans sa cachette, ou s'il s'occupait de pénélrer dans le jardin. Non ! il était . encore à la même place, tenant entre ses mains la ronce, d'où il détachait un à un les cheveux de Lucie. Leur yeux se rencontrèrent, et la jeune fille se retourna brusquement, sans même adresser à Michel un geste de prudence.

A l'entrée de la prée, MIle Berlin trouva Gène qui l'attendait.

— Avons-nous réussi touteadeux, mamz'elle Lucie?

— Je l'espère. Michel se tient caché.

— Est-ce dans un bon endroit au moins !

— Je le crois. D'ailleurs, il n'y restera pas longtemps, car je le cacherai ce soir dans noire grange.

— Vrai, mam'zelle Lucie? Ah ! vous êtes bien bonne! Cependant elle semblail garder une inquiétude encore.

— Et Cadet? Et Jean?

— Hs se sont sauvés dans le bois des,Fouillarges, où c'est si épais et si entremêlé. Pauvre Cadet, comme il m'a remerciée ! Oh ! c'est qu'il n'aurait plus osé me regarder, si tant seulement un jour il avait passé la porte de la prison. Avez-vous dit à Michel, mam'zelle Lucie, que c'était moi qui avais été avertir Cadet?

— Oui, je lui ai dit, ma bonne Gène, que c'est à toi seule qu'il doit de n'avoir pas été en prison ce soir.

— Mais ça n'est pas tout, faut leur donner à manger.

— Ah ! mon Dieu ! je n'y avais pas encore pensé I Com-

ment allons-nous faire, ma pauvre Gène , pour nourrir trois hommes à nous deux ?

— Si je n'étais pas si loin de chez nous , je trouverais le moyen , mam'zelle Lucie. J'ai la clef de l'armoire , et mon père, quand môme je lui en parlerais, ne me démentirait pas.

— Moi, je n'ose en rien dire à mes parents, dit Lucie, car je suis sûre qu'ils s'opposeraient... Et à présent que j'y songe, en vérité, Gène, peut-être ai-je mal fait. Mais quand j'ai vu Michel si résolu à se défendre contre les gendarmes...

— Ah ! mam'zelle Lucie, vous avez fait une bonne action. Ne vous en repentez pas. J'ai pensé à ça tout de suite, moi qui le connais, et c'est ce qui m'a portée à... Gène fondit en larmes. — Suis-je bête de pleurer, à présent? Mais ça n'est pas fini ! Et comment ça finira-t-il? Enfin, songeons au plus pressé. Voyons, faut acheter un pain.

Lucie rougit beaucoup.

— Je n'ai pas d'argent sur moi, dit-elle, et... je n'ose en demander à ma mère.

— Je n'en ai pas non plus, mam'zelle Lucie. Mais chez le boulanger on me donnera bien un pain de quatre livres à crédit. Je ferai semblant que c'est pour chez nous, et puis je reviendrai, comme tout en causant, jusque par ici,

— Mais comment porter le pain cette nuit au bois des Fouillarges ?

— Ça n'est pas très-loin, mam'zelle Lucie; mais, de vrai, c'est trop loin pour vous. J'ai songé à tout ça , et j'ai dit à Cadet de *nir ici entre minuit et une heure. Les gendarmes ne passeront pas la nuit dehors apparemment.

Elles allèrent dans le bourg chercher le pain ; après

quoi, par des senliers elles revinrent dans la prée, en regardant tout autour d'elles ; et, tournant le jardin, elles se rendirent près de la maison, du côté du nord. Là donnaient des chambres inhabitées, aux fenêtres desquelles nombre de vitres manquaient. Lucie passa le bras par Tune de ces ouvertures, ouvrit la fenêtre et sauta légèrement dans la chambre.

— Eh bien! qu'est-ce que tu fais? dit Mme Bertin, qui se trouvait là cherchant du linge dans une armoire.

A cette voix, le pà'in que tenait Gène glissa de ses bras dans une touffe d'orlies sous la fenêtre.

— Ah! répondit Lucie, un peu tremblante, vois-tu, maman, c'est que Gène me disait qu'on pourrait, la nuit, entrer chez nous par ces fenêtres, et j'ai voulu voir

— Oui, sans doute, on aurait bien besoin du vitrier, dit Mme Bertin en se dirigeant vers la porle^une pile de serviettes sur le bras. J'espère que tu rentres enfin, Lucie? D'où viens-tu donc?

Mais comme elle fçrmait la porte au même instant, Lucie fut dispensée de répondre.

— Vile ! à présent, dit-elle en se tournant vers son amie, donne-moi le pain.

— Si votre mère allait rentrer, observe Gène tremblante.

— 11 n'y a pas de danger. Maman n'entre ici que deux fois Tan. Donne vite!

— Où cachez-vous cela? demande la jeune paysanne qui vient de sauter dans la chambre à son tour.

— Dans ce cabinet plein de vieilles ferrailles.

— Oh! votre père aura besoin aujourd'hui de quelque clou.

— Vois ! dans ce coin obscur, où il n'y a rien. Elles se regardent en souriant.

— Savez-vous, mam'zelle Lucie, que vous êtes devenue bien rouge tout à l'heure? Si Mme Bertin vous avail regardée, elle se serait méfiée de quelque chose.

— Et toi ! qui ne lui as pas môme dit bonjour.

— Non! j'ai eu trop peur. Et voyez mes mains pleines de piqûres d'orties. A-t-on de la peine pour faire un peu de bien ! Mais il faut à présent que je m'en aille tout de suite.

Elles s'embrassèrent en se quittant, fort agitées l'une et l'autre, mais goûtant la satisfactiog intime. d'une aventure couronnée de succès.

De tous les jeux de l'enfance, le plus émouvant et le plus joli/ n'est-ce pas le jeu de cache-cache? Et plus tard, au sein des monotonies de la vie sérieuse, quel bonheur n'éprouvons-nous pas d'avoir à ourdir quelque trame, à déjouer quelque danger, à porter à travers la foule, caché sous notre manteau, un complot fragile qui plus tard doit éclore I Que de conspirateurs jetés dans la vie politique par le besoin seul d'une agitation secrète ! comme il y paraît bien ! C'est que l'amour du mystère est le plus puissant amour de l'humanité.

— On ne sait pas ce que tu deviens, Lucie, dit M*6 Bertin à sa fille. Tu prends les affaires des autres un peu trop à cœur. As-tu porté l'enfant aux Èves?

. — Non, maman, je l'ai remis à sa sœur, la pauvre Lisa, qui est en ce moment chez la mère Françoise.

— Comment ! tu as pu te décider à te rencontrer face à face avec cette indigne créature? Voilà ce que je ne comprends pas. Tu ne te respectes pas assez, Lucie, oui, c'est ton défaut. Une jeune demoiselle ne doit pas se compromettre en mauvaise compagnie. Bon! voici maintenant la Mourillon qui vient chercher son petit. Nous avons l'air de faire cause commune avec ces gens-là.

— Je vais lui parler, maman.

— Du tout, laisse-la entrer. Eh bien! ma pauvre femme, avëz-vous trouvé votre mari?

— Oui ben, madame ; il était seulement chez M. Bourdon! Ah! j'en ai fait du chemin pour rien! Mais on a des moments où la tête vous part.

— r Assurément vous avez bien de la peine, ma pauvre femme. Cela vous apprendra à surveiller un peu mieux vos filles. Vous autres, dans votre classe, vous n'y faites pas attention.

— Hélà, s'écrie la Mourillon en pleurant, on fait ce qu'on peut. C'est l'ouvrage qui est le maître. Une jeunesse comme ça, pourtant, peut-être est-ce pas tout à fait de sa faute si elle a été mise à mal.

— Oh! ce sont les filles qui doivent se garder. Il ne faut pas compter sur les hommes. Le sentier de la vertu est trop étroit pour eux. Enfin, ma pauvre Mourillon, il faut espérer que votre fille reviendra de ses égarements. A tout péché miséricorde ! Qu'elle se réfugie dans le sein de Dieu.

— Est-ce que le petit dort, mam'zelle Lucie?

— Venez, je vais vous dire où il est, répond Lucie qui s'échappe en courant, car elle comprend que la pauvre femme épuisée n'a pas besoin d'éprouver une secousse nouvelle en revoyant sa fille coupable. Elle revient au bout de quelques minutes avec l'enfant dans ses bras, et en retrouvant la Mourillon elle ne manque pas de l'instruire que Cadet et ses amis sont en sûreté.

- Entre M. et M™* Bertin, à la veillée, il ne fut question que de l'aventure. Clarisse prenait part à l'entretien en déguisant mal une joie secrète. Elle répétait souvent: Pauvre Aurélie !

— Tu ne dis rien, Lucie.

— Que puis-je dire, maman? Je plains les Mourillon,

je plains ma cousine, et je crains pour elle que ce mariage n'ait lieu malgré tout.

— Ma foi ! dit M. Bertin, pourquoi pas? On sait bien qu'un homme ne se marie pas sans avoir eu quelques aventures. Celle-ci est un peu trop près du mariage, et trop proche de la maison, voilà tout.

— Ne serait-ce que le décorum, dit Clarisse, on ne peut cependant passer là-dessus.

— Bah ! c'est un parti superbe pour la fortune et pour les alliances. Je sais que Bourdon en attendait merveille pour rétablissement d'Emile et de Jules. D'ailleurs, il veut être député, et M. Gavel père, le sous- préfet, l'y aidera.

— Tout ce que tu voudras, dit M"' Bertin, mais s'ils font malgré tout ce mariage, ils manqueront de délicatesse.

— Eh ! s'il se présentait, tu lui donnerais tout de môme une de tes filles.

— Oh, papa ! fit Clarisse.

— Tu n'en voudrais pas ?

— Non, certainement ! répondit-elle en rougissant, car elle mentait.

— Et toi, Lucie ?

— Une pareille question, papa, est inutile.

— Oh ! oh ! dit-il en riant, ne comprenant pas le noble orgueil qui défendait à Lucie de répondre. Allons, décidément, tu es boudeuse. Peut-être le futur cousin t'avaitil donné dam l'œil? Et tu caresses des espérances, à présent qu'on peut croire le mariage rompu.

Lucie ue répondit pas. Elle souffrait de tous ces propos. Donnait-on seulement une pensée à cette fille de seize ans initiée au vice par un homme de trente, et à ce malheureux enfant, rejeté comme sa mère, qui cependant était le fils de M. Gavel? Un jour, un autre enfant, en-

veloppéde dentelles et de soie, sera choyé par toute la famille, adoré, vanté, et son père, en le regardant, aura sur les lèvres un sourire d'amour. Àh ! le misérable ! s'écriait-elle mentalement, et des battements généreux et passionnés agitaient son cœur. Elle eût voulu quitter cette chambre et celte conversation pour a Jler retrouver Michel. Elle sentait bien ce désir, et ne le trouvait ni dangereux ni étrange. Il avait, lui, un sentiment si humain, si profond, si pur de la justice !

EJIe écoutait les bruits du dehors, et regardait souvent la pendule. Il faisait nuit depuis une heure. Assurément Michel était au jardin.

Elle se leva.

— Où vas-tu donc, Lucie ?

— Prendre un peu Pair, maman. J'ai mal à la tête.

— Quoi ! te promener si tard ?

— Eh ! laisse-la faire ce qu'elle veut, dit M. Berlin. Lucie courut au bosquet. Aussitôt une ombre se détacha d'un coin obscur, et la voix de Michel murmura :

— C'est moi !

— Vous n'avez rencontré personne ?

— Personne, mam'zelle Lucie. J'aurais bien voulu aller chez ma mère, qui doit être inquiète de moi; mais j'ai eu peur d'y trouver quelque voisine, ou peut-être un gendarme.

— Votre mère est prévenue, Michel ; je^'ai vue ce soir.

— Ah l merci, mam'zelle Lucie.

— Je ne sais pas si les gendarmes sont encore ici ; je sais qu'ils ont battu la campagne tout le jour. Vous devez avoir grand'faim, je vais vous donner quelque chose à manger.

Elle avait apporté une assiette, un gros morceau de pain, des haricots, du fromage, plus une demi-bouteille de piquette.

— Ah ! inam'zelle Lucie, quand pourrai-je donc, moi aussi, faire quelque chose pour vous?

— La reconnaissance vous pèse ? dit-elle.

— Oui, elle m'étouffe presque le cœur, et ça rae soulagerait un peu, si je pouvais vous rendre service. Ditesmoi donc, mam'zelle Lucie, comment ça se pourrait.

— Je n'en sais rien tout à l'heure ; mais, si j'avais besoin d'un ami dévoué, je m'adresserais à vous.

— Ah ! bien merci ! s'écria-t-il d'un accent de triomphe et de bonheur indicibles ; à présent, je suis heureux !

— Ne parlez pas si haut, Michel.

— Non, c'est vrai ! mais croyez-vous que je pense aux gendarmes, quand vous êtes là?

— Je m'en vais, dit-elle.

— Ah! déjà?

— Oui, l'on pourrait venir me chercher, il est tard et nous ne sommes pas prudents de causer ainsi. Vous cacherez l'assiette et le verre sous le banc, Michel ; puis, pour aller dans la grange, vous ferez le tour par la prée, de peur de rencontrer mon père dans la cour. Avant de descendre dans le chemin, prenez bien garde qu'il n'y ait personne. Les Touron, vous savez, sont si curieux ! Estce fâcheux que la porte de la grange donne sur le chemin ! Il y a bien une entrée par l'écurie ; mais, depuis si longtemps que nous n'avons ni vache, ni cheval, on a condamné la porte, et la meule de foin empêche d'ouvrir.

— Je prendrai garde, mam'zelle Lucie. Et savez-vous si Cadet et Jean?...

— Lucie ! appela dans lu cour la grosse voix de M. Berlin.

La jeune fille, émue de crainte, courut aussitôt vers son père.

— Eh bien ! as-tu assez d'air comme cela? Voici neuf heures et demie. Clarisse veut se coucher.

Lucie monta dans sa chambre avec sa sœur, et ne se souvint qu'en se déshabillant du pain destiné par Gène aux deux autres fugitifs. Comment le leur remettre ? A minuit ! Gène avait fixé là une heure bien étrange ! Il aurait fallu donner ce pain à Michel , car assurément Lucie ne pouvait passer la nuit dans le pré pour attendre Cadet.

Il eût été dangereux d'essayer de justifier près de sa sœur une absence nouvelle, aussi bien que d'aller dans la petite chambre aux ferrailles tant que M. et Mme Berttn n'étaient pas couchés. La jeune fille trouva que le meilleur parti était d'attendre que tout le monde fût endormi, pour se relever sans bruit et aller porter le pain à Michel, qui épierait de la grange l'arrivée de Cadet. Elle se mit donc au lit, et s'efforça de rester éveillée. Mais l'irrésistible et profond sommeil de l'enfance ne l'avait point encore abandonnée. En complotant une dixième fois son expédition nocturne, elle s'endormit.

Cependant sa préoccupation, qui persistait au milieu de son sommeil, finit par le rompre. Elle s'éveille tout inquiète. 11 faisait nuit noire; Clarisse dormait ; quelle heure pouvait-il être? N'avait-elle pas dormi trop longtemps? Avec mille précautions, elle se leva et marcha jusqu'à la fenêtre. Le ciel élincelait d'étoiles ; de toutes parts, le silence régnait. La jeune fille s'habHla sans lumière et descendit à tâtons. Dans la cuisine, elle prit une lanterne, traversa le corridor à pas furtifs, se rendit à la petite chambre, prit le pain, sortit par la fenêtre et fit le tour des bâtiments. Avec Gène, elle eût ri dans cette ex* pédition; seule, elle avait le cœur transi d'inquiétude. Oh ! si quelqu'un me voyait, se disait-elle, que penseraiton? El!e couvrit sa lanterne de son châle.

Comme on Ta dit, la porte de la grange donnait sur le chemin, parallèlement à la barrière. C'était une grande

perte à deux battants, faite pour l'entrée des charrettes, et dans laquelle une porte plus petite se trouvait pratiquée pour l'usage ordinaire. En ouvrant, Lucie crut apercevoir une lueur chez les Touron. Peut-être est-il déjà quatre heures du malin, pensa-l-elle. Qu'est devenu le pauvre Cadet?

Elle fiftjuelques pas dans la grange à moitié vide, puis, à demi-voix, elle appela : Michel !

On ne répondit pas. S'approchant tout près du tas de foin, elle répéta encore : Michel !

Cette fois, un froissement prolongé se fit entendre, et presque aussitôt au-dessus de la meule parut la télé ébouriffée de Michel. Il regardait comme un homme qui s'éveille, mais quand, à la lueur de la lanterne, il eut reconnu Lucie :

— Ah! dit-il, je croyais rêver votre voix, mais c'est bien vous. Et qu'y a-t-il, bon Dieu ! mam'zelle Lucie?

— Rien de fâcheux, répondit-elle en montrant le pain ; seulement j'avais oublié de vous donner ceci.

— Comment ! ça? dit Michel en riant.

— Oh ! ce n'est pas pour vous, mais pour Cadet. Il n'est pas venu? Quelle heure esl-il ?

— Je vas voir un peu, dit Michel.

Et il alla sur la meule jusqu'à la grande fenêtre carrée de la grange où il contempla le ciel.

— Ma foi ! je ne sais pas trop, reprit-il en se laissant glisser à terre, près de Lucie. Pourtant je ne crois pas qu'il soit bien lard. Après ça, mam'zelle Lucie, je me connais mieux au soleil qu'aux étoiles. Ah! qu'il fait beau ce soir ! ajouta-t-il en la regardant avec ivresse.

— Ici ? dit-elle en souriant, vous avez un triste logis.

— Ah î j'y suis trop heureux, répondit-il.

— Écoulez ! dit Lucie à voix basse. J'entends rouler une pierre dans le chemin, et quelque chose comme le

23d UN MARIAGE SCANDALEUX.

bruit d'un pas. Est-ce Cadet? Mais non, il ne sait pas que vous êtes ici.

Ils écoutèrent en silence ; un assez long moment s'écoula.

— Je. n'entends plus rien, reprit la jeune fille; il faut que je rentre à la maison. Vous guetterez dans la prée l'arrivée de Cadet, n'est-ce pas?

Comme elle achevait ces mots, un éternunïent aigu éclata à la porte de la grange. Lucie faillit jeter un cri. Instinctivement, elle se réfugia dans un angle (orme par la coupe du foin, et, d'un geste vif, elle appela Michel auprès d'elle. Des craintes vives lui traversèrent l'esprit : quelqu'un L'épiait ; n'était-ce point son père? Oh ! pourquoi avait-elle fait cette imprudence? Mais pouvait-elle laisser souffrir de la faim ces deux pauvres jeunes gens?

Cependant, elle était saisie de frayeur, d'inquiétude et d'ennui. Sur un geste de Michel qui montrait la lueur de la lanterne réfléchie sur les murs de la grange, elle souffla la lumière et ils se trouvèrent dans l'obscurité.

Quelques minutes se passèrent au milieu d'un silence profond; puis, Michel prononça très-bas des paroles que Lucie ne put entendre.

— Que dites-vous? demanda-t-elle en avançant vers lui son visage pour mieux écouter.

Et comme il se rapprochait aussi en répétant: Je vais monter à la fenêtre voir. . .

Ses lèvres rencontrèrent le front de Lucie. Une exclamation étouffée lui échappa; la jeune fille s'était reculée précipitamment.

Un instant après, elle s'aperçut que Michel montait sur la meule de foin.

— Non! dit-elle en lui saisissant le bras, il ne faut pas...

— Et pourquoi? demanda-t-il.

— On vous apercevrait. — Cetle fois, pour maintenir entre eux la distance nécessaire, elle prit la main de Michel. — Attendons.

— Mais ça vous inquiète, mam'zelle Lucie.

— Oui, j'ai peur. Je crois qu'on m'épie ; quelqu'un m'aura vue entrer.

— Laissez-moi sortir, mam'zelle Lucie ; je vous ferai le passage libre...

— Non, Michel, je ne veux pas.

Us se tenaient toujours par la main. Celle de Michel était-elle moins brûlante qu'au retour des Tubleries, ou que pendant le bal ? Non, et Lucie ne pouvait manquer de s'en apercevoir. Mais il y a chez les jeunes filles les plus pures des curiosités soudaines, d'autant plus hardies qu'elles naissent de l'ignorance. Elles aussi, quelquefois, elles jouent avec le feu, moitié comme des coquettes et moitié comme des enfants. Cependant, la main fiévreuse de Michel communiqua bientôt sa chaleur à celle de la jeune fille, et peu à peu cette impression physique, dont la cause était une impression morale, remontant à sa source, troublait profondément le cœur de Lucie. Alors elle voulut retirer sa main, que la robuste main du jeune homme enveloppait tout entière; il ne le permit pas d'abord.

— Laissez-moi, dit-elle, je yeux partir.

Un long soupir gonfla la poitrine de Michel, et il laissa la jeune fille s'éloigner. Mais elle arrivait à peine à la porte, qu'il se retrouvait auprès d'elle, et il annonçait l'intention de la reconduire, quand au dehors se fit entendre un bruit de voix.

— Viens, Jeandet! viens ! je te dis que j'ai vu quelqu'un qui entrait avec une chandelle dans la grange de M. Berlin.

— Eh ben ! qui donc ça peut-il être ?

— Si c'était un incendiaire? dit le tailleur en élevant la voix; j'ai envie que nous entrions voir. Veux-tu, Jeandet?

— Ma foi, répondit le jeune Touron, avons-nous pas assez veillé comme ça, mon p'pa? Il est plus d'onze heures. Si c'e3t un quelqu'un mal intentionné, qu'ironsnous faire dans c'te grange qu'attraper des coups? Vaut mieux prévenir M. Berlin pour qu'il en fasse à son idée, et nous aller coucher.

— Ah ! Michel ! dit Lucie, en entraînant son compagnon au fond de la grange, que devenir? Que faire s'ils allaient entrer ?

Elle était fort tremblante. Michel prit les deux mains de la jeune fille dans les siennes, et les serrant avec force :

— Ne tremblez pas ainsi ! Puisque je suis là, ils n'entreront pas. Oh! chère mam'zelle Lucie, n'ayez pas peur.

Et il s'élançait quand elle le retint de toutes ses forces.

— Michel ! il ne faut pas vous montrer. Je ne le veux pas !

— Pourquoi ! demanda- t-il.

— Je suis sûre à présent, Michel, que le tailleur m'a reconnue quand je suis entrée, et que tout ce qu'il dit est par méchanceté, soit pour m'effraye r seulement, soit pour me nuire...

— Ah! vous croyez? Attendez! Laissez-moi faire! Je vas leur donner une roulée dont ils se souviendront longtemps.

— Non, Michel! non ! vous ne comprenez pas...

— C'est pour moi que vous avez peur? Mais je ne pense plus du tout à la prison quand je vous vois ennuyée comme ça, mam'zelle Lucie. Non ! ça me rend fou, et je me sens de force à battre dix gendarmes, avec tous les tailleurs du canton.

— Vous ne comprenez pas, Michel, je vous le répète.

Si le tailleur m'a reconnue, s'il sait que je suis là... il r* faut pas qu'il vous voie.

— Je ne sortirai point, mam'zelle Lucie, puisque c'est vot' volonté; mais qu'il ne s'avise pas d'entrer, ou je lui tombe dessus...

— Cachez-vous bien vite, au contraire, afin que s'il entre, il ne nous voie pas.

— Me cacher! Oh! pour ça, mam'zelle Lucie, vrai, tous n'y pensez pas...

— C'est vous, Michel, qui ne songez pas... Mon Dieu ! vous savez pourtant comme on entend quelquefois les choses... et quelles méchantes idées naissent dans la tête des gens...

— Eh bien ! quoi, mam'zelle Lucie?

— Ah! Michel, qu'avez-vous aujourd'hui à ne rien comprendre? Vous savez bien... Voyons : si les Touron me croient seule dans la grange, ils s'étonneront un peu, voilà tout ; mais s'ils vous y trouvaient avec moi...

— Ah ! dit-il en frémissant; car il avait enfin compris.

Et tout de suite il se mit à monter sans bruit sur le tas de foin, du côté de la fenêtre.

Pendant cet entretien de Michel et de Lucie, la femme du tailleur était venue rejoindre son fils et son mari.

— Que diable faites- vous là, vous autres? Êtes-voiis fous de causer comme ça en chemise, à la belle étoile? Allons! allons! Puisque celte enragée veste est finie, dare ! dare ! faut se coucher.

— C'est que le père dit comme ça qu'il y a peut-être un incendiaire là dedans.

— Seigneur ! Faut donc que le sang lui monte à h tête, à force qu'il a froid ailleurs ! Allons, mon pauvre homme, ramasse tes chausses et viens-t'en.

— J'ai vu ce que j'ai vu ! dit le tailleur qui éievait

toujours la voix, et qui semblait parler à la porte. Si c'est pas un incendiaire, faut que ça soit quelque fille dégourdie qui ne dort non plus que les chats au printemps.

— Qu'entend-il dire par là? reprit sa femme.

— Parions une chose ! dit Touron qui mit la main sur le loquet de la porte et l'entrouvrit.

* Le cœur de Lucie battait à peine. Elle fit un pas toutefois ; car, plutôt que de se laisser prendre honteusement au fond d'une cachette, elle voulait se présenter à eux en disant : Je suis chez moi ! Que venez-vous faire ici !

Heureusement elle-n'eut pas besoin d'en venir là. Soit couardise, soit que son intention fût uniquement d'effrayer MUe Berlin, le tailleur referma la porte en disant :

— Bah ! il faudrait de la lumière.

A ce moment, dans la direction de la fenêtre, s'éleva un cri plaintif et lugubre qui retentit longuement dans l'air de la nuit.

— C'est la chouette ! dit Jeandet en frissonnant. Allonsnous-en vite !

— Oui! oui! c'est mauvais signe, dit la Touron. Que" diantre faisons-nous là, proche de minuit? Viens, mon homme.

— Allons-nous-en! Allons-nous-en! répéta Jeandet dont les dents claquaient, moitié de peur et moitié de froid. M'man ! dit-il en baissant la voix, si c'était un revenant que mon père a vu?

— Parle pas de ça, Jeandet, <ja fait venir la chair de poule.

Un second cri semblable au premier s'élant fait entendre, la Touron et son fils regagnèrent leur logis en courant. Resté seul, le tailleur se décida bientôt à les suivre, atteint par un troisième cri funèbre, au moment où il passait le seuil de sa maison.

— C'est fini ! ils ont verrouillé leur porte, dit Michel

en se laissant glisser près de Lucie. Mon cri de chouelte les a fait partir un moment plus tôt.

— Quoi ! c'est vous qui faisiez ce cri, Michel? J'ai cru moi-môme que c'était la chouette.

— Partez vite, à présent I Partez, mam'zelle Lucie ! Ah que j'ai souffert, mon Dieu ! Vous savoir dans la peine à cause de moi, et ne pas pouvoir vous défendre ! Quand pourrai-je vous donner de mon sang! Oh! pardonnez-moi !

Il devait avoir souffert, en effet; sa voix était brisée. Lucie l'entrevoyait dans l'ombre à ses pieds. '

— Ne vous affligez pas ainsi, dit-elle en lui donnant la main. Toute la faute est à moi. J'ai été bien oublieuse et bien imprudente !

Elle sentit sa main inondée de larmes chaudes.

— Ah, Michel ! murraura-t-elle, ne pouvant s'empêcher de témoigner par une étreinte l'affection qu'elle ressentait pour ce doux et brave cœur.

Elle sortit et rentra heureusement dans sa chambre ; mais elle ne dormit pas du reste de la nuit. Son âme était pleine d'une émotion délicieuse. Elle se rappela, rougissante et rêveuse, tous les incidents de la soirée. Elle songea aussi à donner un livre à Michel pour l'aiftr à passer la journée du lendemain, et chercha longtemps quel serait ce livre, sans en pouvoir trouver d'assez beau à son gré parmi ceux qu'elle possédait. A ce propos, elle s'avisa de penser que ce serait une douce et noble tâche que d'être l'institutrice de Michel. Mais je n'en sais guère plus long que lui, se dit-elle. Elle trouva même que Michel en savait davantage que la plupart des livres, car beaucoup péchaient par manque dé justice ou de sentiment.

Lucie se leva de si bonne heure que la soupe du matin fut prête avant le réveil de M. et de M"e Berlin. Elle en mit de côté pour Michel et se réjouit de pouvoir la lui servir

loute fumante encore. Mais ces maudits Touron la verraient entrer dans la grange. Comment faire? Elle imagina enfin que par le plafond de l'écurie, formé de planches espacées, on pouvait passer dans la grange, et qu'en montant sur la crèche adossée au mur de séparation, elle se ferait facilement entendre de Michel. Cachant la soupière sous son châle, elle franchit vivement la cour, entra dans Técurie, et là, par mesure de prudence, au lieu d'appeler, elle se mit à chanter de sa jolie voix un couplet de chanson.

Bientôt, au-dessus du mur de séparation, qui ne s'élevait qu'à la hauteur d'un étage, apparut entre deux planches la figure de Michel. En se disant bonjour Tun et l'autre, ils rougirent et baissèrent les yeux. Lucie vit cependant que Michel était défait et paraissait triste.

— Vous vous ennuyez beaucoup? lui dit-elle.

— M'ennuyer! répondit-il en tressaillant. Non, je ne m'ennuie pas.

— Qu'avez-vous donc?

— Oh ! je vous donne trop de peine, mam'zelle Lucie. Et puis, ma foi, pour ce que j'ai à faire au monde, ça serait peut-être aussi bien si j'étais mort.

— Vous^rvez fait de mauvais rêves, pauvre Michel, et vous rêvez encore.

— Oui ! je rêve trop, dit-il en soupirant.

Lucie comprit bien que ce chagrin était de l'amour ; mais elle ne comprit pas que Michel eût tant de tristesse de ce qui lui causait à elle, en dépit d'elle-même, une joie profonde.

Elle promit de lui apporter des livres et s'en alla fort songeuse. Aimer, n'est-ce pas du bonheur? se disait-elle. Je le sens ainsi, moi. Ce n'est pas que j'aie de l'amour, oh non ! Ces ardeurs brûlantes, dont parlent nos romans, et cette passion irrésistible, et ces tourments secrets, je

n'éprouve, Dieu merci, rien de tout cela. Je suis heureuse de penser à Michel, heureuse qu'il pense à moi, heureuse de posséder un cœur tout à moi en ce monde, un cœur noble et tendre comme celui de Michel. Mais lui, pourquoi semhle-t-il malheureux? A coup sûr, il ne peut avoir la folle pensée de m'épouser, et de se tourmenter pour cela? Non, c'est impossible I

Lucie n'était pas une de ces vierges comme il s'en trouve dans beaucoup de romans, qui, douées d'une belle instruction, ignorent cependant la loi universelle de la vie. Elle avait appris un peu d'histoire, elle avait lu, elle avait parfois ouvert un dictionnaire, elle avait entendu parler de l'humanité qui vivait autour d'elle par cette môme indiscrète humanité. Elle savait enfin ce que savent avant dix ans tous les enfants de la campagne.

Aussi n'avait-elle pas une ignorance impossible, mais une chaste innocence, qui, à beaucoup d'égards, y ressemblait. Ce qu'elle savait cependant n'était pas suffisant pour lui faire comprendre un danger dans la situation qu'elle acceptait vis-à-vis de Michel. Et les scandales mêmes dont elle avait eu connaissance devaient l'empêcher d'y songer, car rien de semblable pouvait-il entrer dans sa vie, ou dans celle de son ami ?

Elle pensa que Michel avait des chagrins qu'elle ne connaissait pas, ou bien qu'il prenait trop vivement la peine de sa situation et de celle de ses amis. Elle se flatta de pouvoir l'aider encore et de le consoler, tout en se laissant aller à des rêves qui la charmaient. Aimer! être aimée avec tant de délicatesse et d'ardeur ! jouir çà et là de quelques douces entrevues ! échanger des services parfois! surprendre dans l'âme l'un de l'autre les émotions de la tendresse ! à partir de ce jour, la vie, qu'elle trouvait naguère si obscure et si froide, lui parut chaude et splendide comme un jour d'été.

Sans- doute aussi ne voulut-elle pas analyser plus profondément la situation. Avec un homme de sa classe, elle eût admis le mariage comme conséquence nécessaire. Vis-à-vis die Michel, elle se contenta d'aimer, et ne chercha pas à ré>oudre celte question qui lui vint à Pesprit : Ne voudrait-il pas se marier un jour?

Vers onze heures,, comme Lucie allait servir à Michel un second déjeuner, elle se décida enfin à lui porter un volume de9 Etudes de la nature, car, à présent, pour rien au monde elle ne lui eût fait lire un roman d'amour. Était-ce pudeur ou dédain?

Cependant, après avoir feuilleté les deux volumes des Études, ce ftit le second qu'elle emporta. A la fin de ce volume, se trouvait la Chaumière indienne, amour à peine esquisse, mais vainqueur des préjugés de caste. Au fond de nous, habite un être mystérieux, plus habile et plus intelligent que nous-mêmes.

Dans cette seconde entrevue, elle dit à Michel :

— Vous avez rencontré Cadet?

— Oui, répondit-il.

Ce fut la seule allusion aux scènes de la nuit.

— Ne pensez-vous pas, Michel, que je ferais bien d'aller aux nouvelles chez mon oncle Bourdon? Il doit être revenu de Gonesse, et peut-être saurai-je quelque chose.

— Ah! dit-il, M. Bourdon est allé à Gonesse?

— Mais à quoi pensez-vous, Michel? Ne le lui avez-vous pas entendu dire, quand nous étions cachés derrière la charmille?

— Ah ! oui, dit-il, quand cette ronce a pris vos cheveux raatre jour.

— L'autre jour ! répéta-t-elle en rêvant. Eh, mais, n'était-ce pas hier?

— Peut-être bien, mara'zelle Lucie ! Oh ! non! je ne le crois pas.

— Mais si, reprit-elle en souriant. C'était bien hier. Ah! c'est étrange ; il me semble, à moi aussi, qu'il y a longtemps.

— A vous aussi? Et pourquoi cela, mam'zelle Lucie?

— Vraiment, je ne sais pas, dit-elle en rougissant. Mais pourquoi ne mangez-vous pas, Michel ?

— C'est que je n'ai pas faim du tout.

— Allez-vous donc être malade?

— Oh, que non ! j'ai peut-être bien la fièvre, mais...

— Vous avez la fièvre ! Ah ! mon Dieu ! en effet, vous êtes pâle! Michel, ne soyez pas malade, que deviendrionsnous?

Elle dit cela d'un ton si affectueux, presque si tendre, qu'il en fut un moment comme étourdi de bonheur.

— Ah ! si vous étiez toujours là ! murmura-t-il.

— Faudrait-il donc vous garder comme un enfant? répondit-elle avec un doux sourire. Ne devriez-vous pas vous distraire vous-même par vos pensées?

— Je ne songe que trop, reprit Michel d'un air sombre. Tenez, faut que je sorte ! On étouffe ici! j'y mourrais ! Faut que je pioche la terre, que je travaille, que je trouve à faire quelque chose de difficile et de bon ! Voyons, mam'zelle Lucie, n'y a-t-il pas des choses qui vous rendraient heureuse, ou seulement qui vous feraient plaisir, et que je pourrais faire, quand même faudrait souffrir ou mourir pour ça ? Ah ! vous ne savez pas ?...

— Non! répondit la jeune fille étonnée, je ne vous comprends pas. Vous êtes d'une exaltation !...

Il se mit à fondre en larmes !

— Vous allez me mépriser! je ne suis qu'un paysan, moi. Entre ces quatre murs, avec les idées qui me passent par la tête, c'est à devenir fou ! Si j'étais dehors, je marcherais, je travaillerais comme un enragé, et ça me soulagerait un peu !

— Mais quels sont vos chagrins, pauvre ami? demanda-t-elle avec une sincère émotion.

Michel la regarda en pâlissant, détourna la tête, et sembla faire un violent effort sur lui-même, puis, d'un ton plus calmé 2

— Jamais je ne serai tout à fait malheureux, mam'zelle Lucie, tant que vous m'appellerez votre ami. Et de môme, si je peux jamais vous être bon à quelque chose. Après ça, ne me demandez point ce qui me chagrine.

— Je ne vous le demandais que par amitié, répondit-elle un peu fâchée que Michel lui refusât sa confiance.

Le soir, Lucie alla chez son oncle Bourdon. Elle espérait obtenir de son humeur commuuicative quelques éclaircissements sur le sort de Michel et de ses compagnons, car, n'ignorant pas que Lucie avait eu connaissance la première de l'intrigue de M. Gavel, il serait engagé sans doute à lui parler de toute cette affaire. Elle arriva par le jardin, et eut la satisfaction d'y trouver son oncle, occupé à greffer quelques roses nouvelles.

M. Bourdon aimait sa nièce. Quoique soucieux, il l'accueillit avec empressement , et l'embrassant comme à l'ordinaire :

— A la bonne heure î voilà une jolie fille qui vient me servir de garçon jardinier. Veux-tu m'aider?

— Avec plaisir! dit Lucie qui prépara aussitôt un bout de laine et se tint prête à enfermer sous la juteuse écorce le nourrisson étranger.

Sociable et actif comme l'était M. Bourdon, les goûts sédentaires de sa fille lé contrariaient fort; il eût aimé à faire d'Aurélie son aide-horticulteur, et il savait beaucoup de gré à Lucie du goût et de l'aptitude qu'elle montrait pour ces occupations. Aussi lui proposa-t-il en riant d'être Pintendant de ses jardins en son absence, — car

UN MARIAGE SCANDAIEUX. 2 49

nous allons faire un grand voyage en Angleterre, ajoutat-il.

— Ah ! bientôt ? demanda Lucie.

— Le mois prochain, ma belle.

— Et vous y resterez longtemps ?

— Peut-être un mois ou deux.

— Alors il n'est plus question du mariage d'Aurélie ? M. Bourdon jeta sur sa nièce un coup d'oeil perçant et

répondit :

— Pourquoi ne supposes-tu pas qu'il est seulement retardé ?

Après un silence :

— On jase beaucoup à Chavagny tout à l'heure, n'est-ce pas, Lucie?

— Je pense que oui, mon oncle.

— Et que dit-on ?

— Je n'ai causé de ces choses avec personne ; mais tout le monde imagine assurément que le mariage est rompu.

— Ah ! ah ! je suis bien aise d'apprendre ce qu'a décidé la sagesse des petites filles à cet égard. Heureusement pour le salut des hommes, les barbons, en revanche, ne sont pas gens de premier mouvement. Ils réfléchissent, ils s'enquièrent, et, tout compte fait, trouvent qu'il n'y a personne à pendre, mais de pauvres pécheurs à pardonner et des repentirs sincères à absoudre. Tu ne dis rien ? Voyons, tu voudrais qu'on pendît tout le monde, toi. n'est-ce pas ?

— Je ne puis juger ces choses qu'avec mon sentiment, répondit Lucie, et mon sentiment n'est pas le vôtre. Nous n'avons donc pas à discuter là-dessus.

— Non; mais je veux, ma chère enfant, éclairer ta conscience à cet égard. Je suis loin, tu le penses, de vouloir marier Aurélie avec un homme indigne d'elle ; mais, au

point où en sont les choses, c'est en rompant ce mariage que je sacrifierais son bonheur, car elle aime profondément celui qu'elle doit épouser. Elle n'a pas été trahie, puisque la sotte faiblesse de M. Gavel est antérieure à la demande qu'il a faite de ma fille. Rien ne prouve même que l'état de la petite Mourillon lui soit imputable, et le domestique Jean a joué dans toute cette affaire un rôle bien propre à faire naître les soupçons. Enfin, ce que je voudrais pouvoir dire à tout le monde, c'est que le rendez-vous surpris par le père n'était qu'une bonne action de M. Gavel.

* Sur un mouvement de Lucie, M. Bourdon reprit en s'échauffant : , -

— Oui ! une bonne action ! une action généreuse ! l'action d'un homme prêta racheter des torts qu'il n'est pas même sûr d'avoir commis, et cela en s'exposant aux conséquences d'un éclat fâcheux, comme il est arrivé. Qu'on demande à Lisa ce qu'elle tenait dans sa main, h l'arrivée de son père. Elle vous répondra : une bourse pleine, que venait de me remettre la charité de cet homme, si méconnu ! si calomnié !

Ce que je ne puis non plus dire à tout le monde, ma chère enfant, c'est le repentir et le désespoir de ce pauvre Fernand. 11 allait au-devant de mes reproches, et se reconnaissait lui-même plus coupable qu'il ne l'était en réalité. Son amour pour Aurélie s'est montré, en cette circonstance, plus vif que je ne le croyais moi-même. Juges-en, puisque indignement et cruellement outragé il a consenti pour elle à renoncer à sa vengeance, puisqu'il est venu avec moi chez le juge de paix retirer la plainte qu'il avail portée.

— Ah ! vraiment? dit Lucie, plus touchée de cette nouvelle que des tours oratoires de son oncle.

— Oui, reprit M. Bourdon, et ces vauriens l'ont

échappé belle, car pour un d'eux, il D'en allai! pas moins que des travaux forcés.

— N'étaient-ils pas trois ? demanda Lucie.

— Il y avait aussi Michel ; mais, dans tout cela, il s'est conduit très-noblement, et loin d'être coupable, il mérite notre reconnaissance et nos éloges.

— Est-il bien sûr, mon oncle, que cette affaire n'aura pas de suites ?

— Assurément. Le juge de paix, tu le sais, est un de mes bons amis, et il a prêté les mains à tout arranger du mieux possible. On dira dans le pays que les témoins interrogés n'ont pas fourni des preuves suffisantes. Voison, ' chez lequel j'ai passé hier en revenant de Gonesse, jure à qui veut l'entendre qu'il n'a rien vu, comme d'ailleurs il avait l'effronterie de me le soutenir à moi-même.

— Et les petits bergers ? demanda Lucie.

— Oh ! oh î vous êtes fort instruite, ma belle. Oui donc vous en a dit si long ? Eh bien, les deux petits bergers, dont l'un est le ûls de Voison, et l'autre son neveu, auront eu les oreilles tirées d'importance, afin de leur persuader qu'ils auraient mieux fait de ne rien voir, et afin de brouiller convenablement toute l'histoire dans leur cervelle.

— Ainsi Cadet et Jean sont libres ? dit la jeune fille.

— Ils le seraient ; maïs à de certaines conditions. J'attends ici Mourillon pour en causer avec lui. J'aurais aussi voulu voir Michel ; mais il paraît qu'il s'est caché sottement comme les autres.

— Je lui ferai savoir, mon oncle, que vous le demandez.

— Ah ! décidément ce garçon-là est de tes amis !

— Oui, répondit-elle en courbant son visage sur une touffe de roses.

— Prends garde, pourtant. Vous n'êtes plus, d'âge à

continuer la camaraderie de l'enfance, et ce garçon me paraît très-hardi.

— Pas du tout, mon oncle, c'est tout le contraire, dîtelle naïvement.

M. Bourdon eut un sourire équivoque. Passant le bras autour de la taille de sa nièce, et la regardant comme elle n'aimait pas à être regardée par lui :

— S;iis-tu, dit-il en l'embrassant sur les lèvres, que pour une jolie demoiselle comme tu l'es, tes façons d'agir sont un peu villageoises. 11 faudra cependant briller à Poitiers l'hiver prochain.

— Comment cela ? demanda-t-elle étonnée.

— C'est une manigance entre ton père et moi, dirigée contre ton repos. Ah ! voici Mourillon 1

— Mon oncle, dit Lucie en lui tendant la main, vous m'assurez que Michel n'a rien à craindre? Donnez-m'en votre parole d'honneur.

— Je te la donne, dit M. Bourdon. Qu'il vienne demain matin. Ah ! Lucie ! Lucie ! lu te mêles à des complots contre l'ordre public !

Bien qu'elle eût hâte d'apprendre la bonne nouvelle à Michel, cependant, après avoir fait une courte visite à sa tante et à sa cousine, Mlle Bertin se rendit tout d'abord à la ferme des Èves, où, prenant à part Marie, elle la chargea d'aller au bois des Fouillarges porter sans crainte des vivres à son frère et à Jean, et leur donner bonne espérance qu'ils seraient libres le lendemain ! Elle n'arriva chez elle qu'à la nuit tombante et se glissa aussitôt dans l'écurie :

N'est rien de si charmant Que la bergère aux champs.

— Me voici, rrnrn'zelle Lucie, dit la voix triste du jeune paysan.

— Descendez vite et venez près de moi.

— Oh ! il y a du nouveau dans votre voix, mam'zelle Lucie.

— Oui, Michel ; vous êtes libre. Votre liberté n'a jamais été menacée, et Chérie, sans doute, avait mal entendu. Mon oncle Bourdon m'a donné de tout cela sa parole d'honneur, que je vous transmets.

— Comme ça vous rend joyeuse ! dit-il amèrement.

— Eh quoi ! vous n'êtes pas joyeux aussi, vous qui pleuriez tantôt pour avoir la clef des champs?

— Était-ce pour ça, mam'zelle Lucie? Ah ! je suis fou et ridicule, n'est-ce pas?

— Non ; mais je vois que vous avez un mauvais caractère, dit-elle avec une douce raillerie. Vous semblez toujours mécontent.

— C'est vrai, reprit-il; je devrais être content, tout au moins pour ce que je vous ôte de peine en vous débarrassant de moi.

— Michel! s'écria-t-elle.

— Quoi, mam'zelle Lucie?

— Vous êtes méchant et injuste! Je ne vous croyais pas comme cela, dit-elle d'une voix altérée jusqu'aux larmes.

— Pardon ! pardon ! s'écria le jeune paysan. C'est vrai que je deviens chagrinant et mauvais. Ah ! mam'zelle Lucie, ne voyez-vous pas que ça me fâche trop de vous quitter?

— C'est cela? dit-elle, oh bien! je vous pardonne. Mais ce n'est pas adieu qu'il faut nous dire, Michel, c'est au revoir.

Il prit la main qu'elle lui tendait et la pressa de ses lèvres en s'écriant :

— Oui ! oui ! au revoir ! Puis il ouvrit la porte, s'élança dehors et disparut dans l'obscurité.

Restée seule, MUe Bertin soupira.

— Il a bien raison d'être chagrin, pensait-elle. Nous ne nous verrons plus guère à présent. Mais je ne lui ai pas fait la commission de mon oncle Bourdon. Aussi, comme il est parti vite !

Elle arrivait au seuil de la maison quand elle s'entendit appeler à voix basse.

*— Ah ! dit-elle en se rapprochant, c'est vous?

— C'est que vous ne m'avez rien conté de ce qui s'est dit, mam'zelle Lucie, ni comment les choses s'arrangeront. Si ça ne vous ennuyait pas trop, je vous attendrais là-bas dans le bosquet.

— Il le faut bien, dit-elle, car j'ai une commission à vous faire. J'irai dans une heure, après souper.

Elle s'esquiva, en effet, sous prétexte d'une promenade aux étoiles. Il faisait une admirable nuit, à la fois claire et voilée. Dans le jardin, les juliennes embaumaient. Lucie trouva Michel qui l'attendait ; ils s'assirent l'un près de l'autre sur le banc, et la jeune fille raconta sommairement sa conversation avec M. Bourdon. En terminant :

— Vous irez donc lui parler demain malin, n'est-ce pas?

— Je le ferai, dit Michel', puisque c'est vous qu'il a chargée de la commission ; mais ça ne me va guère. A quoi peux-jelui être bon? Tout ça n'est point mes affaires, et j'aimerais mieux ne m'en point mêler.

— Mon oncle m'a parlé de vous avec éloge, Michel.

— J'en suis pas plus fier, mam'zelle Lucie. A-t-ii pas dit du bien aussi de M. Gavel?

— Peut-être M. Gavel l'a-l-il chargé de vous témoigner sa reconnaissance?

— Et c'est ça qui m'ennuie. M. Bourdon est amical, et moi, je serai obligé de le refuser. Il a, comme on dit, la langue dorée et m'en contera de toutes les couleurs, tant

que je ne saurai comment lui répondre, quand même je saurai bien qu'en penser.

Mam'zelle Lucie, vous dirai-je ce qui me console un peu d'être ignorant ! C'est que ceux qui en savent le plus ne sont pas les meilleurs. Si le savoir n'est affaire que de curiosité, et qu'on ne vaille pas mieux après qu'avant, on peut prendre son parti de n'en avoir point, est-ce pas?

— Non, Michel ; avec votre intelligence et votre bonne volonté, vous trouveriez dans la science plus que d'autres n'y savent trouver.

— Oh ! vous avez si'bonné opinion de moi? Pourquoi donc ne puis-je étudier tout de suite? Mon Dieu ! jamais je n'en ai eu tant l'envie qu'à présent, quoique ça m'ait toujours assez tourmenté. Mais écoutez, mam'zelle Lucie, j'ai souvent fait causer Sylvestre de ce qu'il fait là-bas, et vrai, on dirait que c'est à peu près comme dans nos écoles, où le plus habile est tout simplement celui qui a le plus de noms dans la tête. En deux mots, le comment des choses, ils savent le dire; mais le pourquoi, jamais. Et pour tout ce qui intéresse le plus les hommes d'à présent, il paraît que cane s'apprend point au collège. L'an dernier, par exemple, quand j'ai tiré à la conscription avec Sylvestre, et que ce pauvre gars de Bruchon est parti, quoique malade, eh bien, je faisais donc à Sylvestre cent questions sur le pourquoi de la guerre, et comment tout ça se pouvait arranger avec la justice et le droit de chacun... Bah ! tout ça n'est pas de l'instruction, à ce qu'il dit. L'instruction ne s'occupe que de ce qui est passé. C'est en avant pourtant que nous ailons, est-ce pas, mam'zelle Lucie ?

— Michel, je vous le répète, quel dommage que vous ne puissiez pas étudier ! Vous avez beau dire, il y a dans le comment bien des connaissances précieuses pour tous les hommes, et qui le seraient pour vous. Si vous saviez

les propriétés des plantes, la nature des terrains, les effets que produisent, mêlées entre elles, différentes substances, vous seriez le plus habile agriculteur du canton.

Il se leva du banc où il était assis et se mit à marcher avec agitation dans le bosquet.

— Ah ! oui, oui, vous avez raison ! Et dire que ça n'est pas possible !

— D'un autre côté, les bonnes choses que vous auriez à dire, Michel, gagneraient à être exprimées dans un langage meilleur.

— Et vous en auriez plus 'de plaisir à causer avec moi, mam'zelle Lucie ! Hélas ! faut-il que je n'aie que mon dimanche et personne pour m 'enseigner ! Car notre vieux instituteur, il n'en sait pas plus long que moi, voire même qu'il est plus bêle.

— Vous qui aimez tant la lecture, Michel, vous sauriez bien vite mettre l'orthographe. Je me rappelle qu'à l'école vous étiez toujours le premier en dictée autrefois.

— Mam'zelle Lucie, vous étiez souvent aussi la première, et vous êtes plus jeune que moi de deux ans. Tenez ! dit-il en- s'asseyant, ne parlons plus de tout ça. Quand je pense que ça serait une chose possible que je devienne un homme instruit, et puis qu'en môme temps ça ne se peut pas, j'en ai trop de rage et de chagrin !

— Savez-vous à quoi je pensais, Michel? Mais c'est peutêtre impossible. Je ne suis guère instruite, moi non plus, mais je pourrais vous aider beaucoup avec des livres. Seulement, pour que je vous donne tous les dimanches une leçon, il faudra que mes parents le permettent.

— Ah ! vous le voulez, vous, et c'est assez ! assez pour me rendre bien heureux! Qu'ai-je donc fait pour que vous soyez si bonne pour moi? Mam'zelle Lucie, faites-moi une promesse, je vous en conjure ! c'est de me confier

tous vos ennuis, tous vos chagrins, afin que si la force et la wlonté d'un homme sont bonnes à quelque chose, vous n'ayez pas de peine longtemps.

— Je ne puis vous promettre cela, dit-elle en rougissant.

— Pourquoi ? pourquoi ? Ah ! tenez, vous' êtes flère avec moi. Vous voulez bien être mon amie, me faire du bien, mais vous ne voulez pas quç je sois votre ami.

— Non, Michel, vous êtes injuste. J'accepte votre amitié comme je vous donne la mienne; mais vous ne pouvez pas, vous ne devez pas vous dévouer tout à moi. L'amitié ne doit pas absorber toute la vie.

— Je ne me marierai jamais ! s'écria-t-il.

— Oh ! dit-elle en se levant avec trouble'et confusion, vous me disiez le contraire l'autre jour.

— Il y a longtemps !

— Non, c'était..., je ne me rappelle plus, mais il n'y a pas longtemps... Bonsoir, Michel. #

— Vous vous en allez déjà ? Mam'zelle Lucie, demain soir, si vous voulez, je vous raconterai ce que m'aura dit M. Bourdon.

— Oh ! mais... ce ne sera rien de bien important.

— Ah!... comme ça. 7. c'est donc adieu qu'il faut se dire?

L'accent de Michel était si chagrin, que Lucie hésitait à répondre adieu, quand du côté de chez les Touron un cri perçant se fit entendre.

— Qu'est là? dit la jeune fille.

Et, suivie de Michel, elle se rendit, par une allée transversale, jusqu'au mur qui borde le chemin, où elle s'arrêta, vis-à-vis de la porte des Touron, derrière un bouquet de sureaux.

La porte des Touron était ouverte, et plusieurs personnes en sortaient tumultueusement.

— Qu'est-ce que tu as, Marie?

— Qu'as-tu donc?

— J'ai vu, dit la fille d'une voix étouffée, j'ai vu la bête blanche !

— Seigneur ! qu'est-ce qu'elle dit?

— Où ça?

— De quel côté?

— Là- bas, fit-elle, vers la grange à M. Bertin. Elle allait par grands sauts comme ça, et puis tout d'un coup elle a-t entré dans la grange.

— Bon Dieu ! s'écria la Touron, ça va-t-il donc être la fin du mondée, qu'on voit des choses comme ça tous les jours? Sûr que tu t'es trompé, mon homme, et que ce que tu as vu hier entrer avec une lumière, c'était un revenant, puisque v'ià la bête blanche à c'Ie heure.

— Ça veut dire quelque malheur pour les messieurs Bertin, dit Marie.

— Bah ! c'est plutôt une manigance, dit le tailleur. Jeandet et Gustin, avons-nous du cœur? Faut prendre nos fourches et aller voir ce que c'est.

— Si seulement ça avait des os, grommela Jeandet.

— Parle pas de ça, Jésus ! ça fait passer le frisson. On dit que ça se change enesquelette quelquefois.

— Vlà des fourches ! allons, les gars ! venez, si vous n'êtes pas des poules mouillées. Nous allons nous poster à chaque côté de la porte, et si ça sort, nous fonçons dessus.

— Prends mon chapelet, Gustin dit la mère. Et toi, Marie, donne le lien à Jeandet.

— Mon p'pa est enragé, dit Gustin, qui restait en arrière. Bon encore de courir après les voleurs, mais après ça...

— Tu n'auras rien de mal, Gustin, pourvu que lu songes à faire un grand signe de croix. Aie confiance en

la sainte Vierge, et va vite! Tu sais, quand ton père a son idée...

— Vraiment ! ils sont fous ! dit tout bas à Michel MUe Berlin.

— C'est l'affaire d'hier au soir qui leur trotte par la tête, répondit il de môme. Heureusement que nous ne sommes plus dans la grange, mam'zelle Lucie.

— Entends-tu pas causer derrière ces feuillées ? dit la Touronà sa fille. Rentrons, Marie! Tiens, j'ai peur ! ça ne vaut rien d'être dehors à la nuitée si près du cimetière.

— Ah ! ma mère, la v'ià ! fit Marie avec un grand cri. Emportés par la curiosité, Michel et Lucie quittèrent

ies sureaux pour la parlie découverte du mur et virent une masse informe et blanchâlre qui accourait, poursuivie par la fourche du taillenr.

La Touron voulut se réfugier chez elle, mais ses doigts tremblants ne purent ouvrir la porte, et elle tomba presque évanouie sur le banc; près du seuil. Marie s'enfuit du côté dû village en poussant des cris épouvantables, et la Lurette, attirée par ce vacarme, sortit dans le chemin en laissant sa porte ouverte. La béte blanche, qui arrivait en ce moment, se jeta dans la maison et referma la porte sur elle à grand bruit.

— Mes enfants ! cria la femme éperdue, qui se jeta sur la porte comme pour l'enfoncer, elle va me les manger ! au secours ! au secours ! Jésus ! Marie ! mon Dieu ! la Vierge et les saints ! ouvrez ! ayez pitié de nous !

Le tailleur joignit ses efforts à ceux de la pauvre femme, et essaya vainement par de grands coups d'ébranler la porte verrouillée en dedans. Alors, les enfants réveillés poussèrent des clameurs,^t la mère à moitié folle, se tordait les bras, quand tout à coup la porte céda. Mais en môme temps que la Lurette et Touron se précipitaient

2f»0 UN MARIAGE SCANDALEUX»

dans la chambre, on vit bondir au dehors, par la fenêtre, la bête blanche qui donna justement, tête baissée, dans Marie Touron, au moment où celle-ci revenait près de sa mère.

Ce fut indescriptible; draperies blanches et brunes luttant pôle-môle, cris, hurlements, imprécations.

— Sur ma foi ! dit Michel, elle jure ni plus ni moios que si c'était un homme.

— La bête blanche? dit Lucie. Et ne voyez- vous pas que c'en est un?

— Faut que j'y coure alors, mam'zelle Lucie, car voici Touron qui revient avec sa fourche.

. Mais comme il s'élançait pour franchir le mur, il se trouva face à face avec la bête blanche, qui sautait dans le jardin, et il recula de dix pas.

— Qui ôtes-vous? demanda Lucie d'une voix qu'elle cherchait à rendre plus ferme.

— Je suis Cadet, mam'zelle Lucie. Où me cacher?

— Venez, dit-elle en l'entraînant vers les sureaux; mais le tailleur, à son tour, faisait irruption dans le jar-

. din la fourche en avant.

— Arrêtez, s'écria MUe Bertin. Êtes-vous fou, Touron ? Jetez votre fourche.

— Sapristi, mam'zelle, vous avez ben fait de parler, je m'attendais pas à vous trouver là. Mais je vois que vous savez mieux que moi pourquoi l'on se promène tant dans vol' grange.

— Touron 1 s'écria Michel, on vous connaît de reste, et tout le monde sait que vous êtes hargneux comme un mauvais chien. Mais si vous ne prenez pas le ton d'un brave homme pour parler à mam'zelle Lucie, je vous f... dans le chemin la tête en bas !

— Faut pas se fâcher, dit Cadet en dépouillant son enveloppe ; c'est de ma faute. J'aurais dû jeter ça bas et

dire tout de suite que c'était moi. Mais ça m'ennuyait d'être pris comme une fouine au trébuchet !... Vous êtes un enragé, père Touron, et je suis pas fâché de vous avoir fait courir, ni d'avoir jeté parterre, sans les toucher, vos deux grands bétas d'enfants, qui sont peureux comme des belettes, ni d'avoir fait chanter la Marie, comme une truie prise sous une porte ; ce que j'ai sur le cœur, c'est les cris de c'te pauvre femme qui croyait que je voulais lui manger ses petits. Sapristi ! ça m'enfonçait des couteaux dans l'estomac. Comme ça drihc, père Touron, sans adieu et à une autre fois.

— C'est bon ! c'est bon ! grommela le tailleur. Je suis ben aise de voir comme les choses vont. Il se paraît que la loi n'est plus respectée du monde, à présent. Si les gendarmes étaient par ici, vous ne seriez pas si crânes ! Allons ! Bonsoir, Cadet! bonsoir, mam'zelle et sa compagnie.

Voyant Michel près d'éclater, Lucie lui dit : — Laissez cet homme ; pouvez-vous lui ôter sa méchanceté ? Mais quand le tailleur fut de l'autre côté du mur, il éleva la voix encore avec plus d'assurance, et dit en passant près d'eux sous les sureaux :

— Ce Cadet ! hein, tout de môme, ena-t-il dérangé du monde ce soir ! >

Michel, plein de colère, allait se précipiter après lui, quand la petite main de Lucie l'arrêta.

— Vous avez été bien imprudent, dit-elle à Cadet en remontant l'allée à côté de lui, tandis que, tenant toujours la main de Michel, elle l'entraînait ainsi après elle.

— Ah ! c'est que voyez-vous, mam'zelle Lucie, nous étions quasiment devenus de bois, Jean et moi, à force de voir des troncs et des feuillages. Nous en étions si las que noi^s pensions déjà à marcher jusqu'en Amérique. Seulement, nous ne savions pas de quel côté c'était. Quand

la sœur est arrivée, à la tombée de la nuit, nous avons tâché de la faire causer, mais elle répondait toujours : C'est mani'zelle Lucie qui vous fait dire d'avoir bon courage, et que peut-être demain vous pourrez revenir chez nous; mais je n'en sais pas plus long. Alors je n'ai pu m'en tenir de venir ici pour en savoir davantage, et comme nous avions tous deux, Jean et moi, nos blouses de toile blanche, j'ai arrangé la mienne en manière de jupe, et j'ai attaché l'autre au-dessus de ma tôle, afin que si un quelqu'un me rencontrait, il ne me demandât pas mon nom. Et je suis parti. En me voyant, les chiens aboyaient au perdu, tant les hommes' leur ont gâté les idées, et le monde se sauvait, que je pouvais pas m'en tenir de rire à plein venlre. Mais ils prenaient ça pour le cri de la bête, car je marchais à quatre pattes, au moins en passant près des maisons. Donc enfin je suis arrivé par ici, et j'ai voulu aller trouver Michel, que je croyais toujours dans la grange, et il paraît que Marie était dehors et m'a vu. Donc, à présent, contez-moi vos nouvelles, mam'zelle Lucie.

— Je ne puis en prendre le temps, répondit-elle. Je vous laisse avec Michel qui vous dira tout. Pour moi, je me hâte de rentrer, car on doit avoir entendu chez nous quelque chose de tout ce tapage, et je m'étonne même que mon père ne soit pas sorti.

— Bah ! dit Cadet, nous n'avons pas fait de bruit à la grange. Moi, je me- suis lancé dehors sans rien dire, et Jeandet et Gustin ont tombé sans crier, tant ils avaient peur. Puis, mam'zelle Lucie, la maison de Lurette est encore loin de chez vous.

— Oui, mais à coup sûr la voix de Marie a traversé le jardin, la cour et les murailles, quand vous lui avez fait une si belle peur. Bonsoir, Cadet. Au revoir ! Michel.

Comme elle sortait du jardin, Lucie rencontra son père.

— Je te cherchais, dit-il. Que diable fais-tu là si tard, «t qu'avait donc la Marie Touron à tant crier ?

— Ah ! vous l'avez entendue ?

— Oui, nous lisions Mathilde, et ta mère n'a pas voulu que je m'interrompe, étant à un endroit très-intéressant. On sait d'ailleurs que la Marie ne se fait pas faute de crier. Sais- tu ce qu'elle avait?

Lucie venait de réfléchir que son père ne manquerait pas d'interroger les Touron, et, sûre de son indulgence, elle prit le parti de lui raconter l'affaire, en supprimant bien des choses pourtant. Il la gronda pour la forme, rit de tout son cœur, et promit de ne rien dire à Clarisse ni à Mme Berlin.

Au mois de juin suivant, par une chaude soirée, Mlle Boc tricotait, assise à sa porte sur un banc de pierre. Le soleil venait de se coucher. Au milieu des vapeurs empourprées, le cloche^ de l'église se dessinait superbe et gigantesque, et les deux peupliers du puits avaient un feuillage d'or. Une foule empressée de petits oiseaux babillaient dans les ormes avant la couchée. On n'apercevait point d'autre femme assise au seuil des maisons qui bordent la place, mais quelques ménagères affairées allaient et venaient. C'était l'époque de la fenaison. Toute la population de Chavagny était éparpillée dans les prairies, et de temps en temps passait, traînée par des boçufs, quelque charretée de foin, haute comme une maison et un peu vacillante, qui remplissait l'atmosphère d'arômes enivrants.

Peut-être pour MUe Boc le charme de cette soirée n'élail-il pas complet. Bien qu'elle tricotât avec activité, souvent elle jetait ses regards autour d'elle, et si quelque femme passait à portée de sa voix, c'était un bonjour, m'a-nie des plus engageants, suivi de questions sur l'état

de la santé, puis sur l'état de la récolte, puis sur l'état du temps, mais que venait presque toujours interrompre cette phrase contrariante : Faut que je m'en aille, mam'zelle Boc; on est si pressé!

Enfin, à l'horizon de la place, apparut une créature plus tranquille d'aspect, une paysanne dodue, qui marchait à petits pas en tricolant son bas de laine. Mlie Boc eut un tressaillement de joie.

— Eh ! vous voilà, Touronne, cria-t-elle du plus loin qu'elle put. Arrivez donc vous asseoir. Il fait si chaud, ma mignonne, qu'on ne peut aller loin.

— Seigneur ! mam'zelle Boc, je ne demande pas mieux. On est tout collé 1 Grand bonheur qu'on ne soit plus dans les prés chez nous ! C'était pour y fondre, quoi.

— Vous avez déjà serré vos foins !

— Fini d'hier, mam'zelle, merci au bon Dieu! Et une belle grangée que nous avons ! Dieu nous a bénis cette année ! I

Tout en parlant ainsi, la Touron était arrivée tout ^ proche de MUe Boc, et alors, changeant tout à coup son air et sa voix :

— Bonsoir, mam'zelle, comment vous portez-vous? Salut infaillible que le paysan n'oublie jamais, et gu'il tiendrait en réserve une demi-heure, si l'on pouvait causer à distance pendant si longtemps.

— Seigneur! fait-il chaud! et vous êtes donc toute seule, à présent, mam'zelle?

— Ne m'en parlez pas, tenez, je suis lasse d'en ouvrir la bouche. Ça devait finir comme ça. Une drôlesse que j'avais comblée de bienfaits !

*— Que voulez-vous, mam'zelle? M. le curé a ben raison de dire qu'il ne faut faire le bien que pour l'amour de Dieu.

— C'était uniquement pour l'amour de Dieu ce que

j'en faisais, Touronne; car, je puis bien vous dire que je la détestais, cette créature- là.

— Vous n'en aviez que plus de mérite, mam'zelle.

— Pourtant, je m'ennuie davantage à présent.. Malgré tout, c'était une occupation. C'est vrai qu'il me fallait sans cesse la gronder ou la battre;, mais enfin, nous ne sommes pas sur la terre pour avoir toutes nos aises. Il faut bien gagner le ciel !

— Sa mère est tout de même folle de l'avoir reçue. Je vous l'aurais renvoyée dare, dace, moi, allez! Enfin, c'est comme ça qu'est le monde aujourd'hui ; on ne voit plus que des ingrats.

— Sa mère! ah! ma pauvre Touronne, si vous saviez quelles gens! Au lieu de me remercier à genoux d'avoir voulu retirer cette petite de la misère, ils vont partout disant que je la battais à plate couture, que je la rendais malheureuse, un tas d'indignités. Je vous demande si une petite de cet âge, pleii^ de vices comme celle-là, ne doit pas être battue? A moins d'en vouloir faire un mauvais sujet?

— Pardine! Ai-je pas entendu dire que les messieurs Bourdon. vont revenir, mam'zelle Boc !

— Oui, mon cousin Frédéric Gorin le tient de M. Grimaud, qui reçoit de temps en temps des lettre^ de Mme Bourdon. Elle choie joliment cet oncle-là, au moins!

— Eh donc un bel héritage !

— Ce n'est pas eux qui devraient hériter, ma mie. Ce sont les parents propres de M. Grimaud. Mais si le bonhomme veut...

— Il devrai^ plutôt laisser quelque chose aux demoiselles Bertin. Bonnes gens ! Elles en ont plus besoin que Mme Bourdon.

Les Bertin n'ont jamais su faire leurs affaires, voyezvous. S'occupent-ils de cela? Pas le moins du monde. Et

quand l'occasion se présente de contrarier M. Grimaud, ils n'y manquent pas plus que s'il n'avait pas le sou. Pourtant, ajouta la Boc en chuchotant, je sais qu'il donne tous les ans vingt francs d'étrennes à ces demoiselles.

— Vraiment? et ils ne le chérissent pas plus que ça?

— Oh ! ils sont ensemble comme parents ordinaires ; mais quand il s'agit d'héritage, on devrait pourtant y mettre d'autres façons.

— Vous dites donc, mam'zelle, que les messieurs Bourdon vont revenir ? Eh bien, qu'est-ce que ça devient donc pour le mariage ?

— Ah ! ma chère amie, c'est là une chose dont je ne peux pas parler, vous sentez... M"6 Bourdon a la plus grande confiance en moi, elle me dit toutes ses affaires, et...

— Jésus! mam'zelle Boc ! est-ce que je vous demande quelque chose, moi? C'était seulement pour dire... enfin... vous comprenez...

— Oui, certainement, mais pour ce qui est du secret, il n'y a pas une personne plus scrupuleuse que moi. Après tout, il est bien facile de comprendre que ce n'est pas une dévergondée comme cette Lisa qui peut faire manquer un beau mariage.

— Pardiél je crois ben ! elle n'a que ce qu'elle mérite. Les messieurs Bourdon auraient-ils dû seulement faire attention à ça? Et qu'est-ce que ça fait donc à mam'zelle Aurélie? M. Gavel en a-t-il pas eu d'autres? Pourvu qu'il n'en ait pas après...

— Oh ! vous comprenez... ça a fait trop de bruit. On n'a pas renoncé précisément au mariage, giais on a voulu savoir comment M. Gavel se conduirai*. Eh bien, il paraît que ça fait pitié, tant ce pauvre jeune homme est au désespoir. On dit qu'il est devenu maigre comme un clou depuis le départ de la famille Bourdon pour l'Angleterre.

Et d'un autre côté, Mlle Aurélie qui ne comprend rien à tout ça, et qui s'ennuie... vous imaginez? Pauvres enfants ! un si beau couple ! Eh bien, attendez-vous à quelque chose pour le mois de septembre, Touronne, mais ne dites rien !

— Moi ! c'est comme si vous parliez à c'te pierre.

— A propos I Lisa est toujours chez sa sœur Marie, n'est-ce pas?

— Oui, mam'zelle. Elle y restera, m'est avis, jusqu'à ses couches ; après ça, peut-être que les Mourillon la mettront en place quelque part.

— Bahî Jean l'épousera? Pensez-vous qu'il ne soit pas venu la voir depuis qu'il est retourné dans son pays? Touçhez-en donc un mot à la meunière des Roches, quand vous la verrez. Je vous dis... on a découvert des choses !... les Mourillon n'ont qu'à se bien tenir. Quant à Jean, on verra si l'enfant ne lui ressemble pas plutôt qu'à M. Gavel.

— Sainte Vierge ! c 'est-il possible?

— Je vous dis que les Bourdon et M. Gavel ont été dans tout cela comme des agneaux ! Il y a eu des piles d'argent donné* Sans doute qu'on en voulait davantage. Ce Jean aurait mérité de traîner le boulet. Quant à Cadet... Eh mais, ne l'ai -je pas aperçu dimanche sur la petite place?

— Oui, mam'zelle, il est revenu voir ses mondes (parents).

— Gomment, ma chère? Il lui était interdit, je le sais de bonne source, de remettre les pieds au pays.

— Oh bien ! quoique ça, il a passé aux Èves trois jours de la semaines, dernière. 11 dit qu'il s'ennuie trop à Poitiers, qu'il n'y restera pas longtemps. C'est pourtant une bonne place qu'il a. Mais la Gène Bernuchon lui tient au cœur, voyez-vous.

— Les Mourillon ont grand tort d'agir comme ça, Tou-

ronne. Ils n'ont pas pris racine aux Èves, et à la fin les meilleurs se lassent. M. Bourdon les tient dans sa main. . — Au reste, mam'zelle, ça n'est point Cadet, allez, que veut la Gène Bernuchon.

— Serait-ce point Michel?

— Hum ! quand je vous dis ! Elle n'a que ça en tête. Mais tout de môme elle y perd son temps.

— Pourquoi donc? Est-ce que Michel regarde ailleurs? C'est un garçon qui ne me va pas ; il est plein de prétentions ridicules. N'a-t-il pas osé tenir tête à M. Bourdon?* poliment, c'est vrai, mais d'une manière tout à fait extraordinaire. Je vous ai bien dit qu'il avait refusé la place de premier jardinier, une place superbe, et qui le mettait à l'aisé pour le reste dfe ses jours...

— Oh! pour ce qui est de Michel, je ne veux rien dire, mais on voit des choses ! Non ! non ! sur mon âme ! enfin ! enfin!

— Contez-moi donc ça.

— Oh ! mam'zelle! Voyez- vous, si vous saviez ce que c'est... j'aurais seulement honte de le dire !

— Vous êtes une dissimulée. Ça n'est pas bien, Touronne. Moi qui vous aime I

— Quand ça serait pour mourir, voyez-vous, je ne saurais*. Une chose qui ne peut pas se croire ! Pourtant, on a des yeux.

— Allons, diles-le-moi, m'amie. Est-ce que vous vous défiez de moi?

, — Non, Seigneur ! mam'zelle Boc. Mais vous vous fâcheriez, et bien sûr que vous ne me croiriez pas. D'ailleurs, qu'ai-je vu, moi? Rien du tout, et s'ils font du mal, n'en sais rien.

— Oh ! vous êtes trop secrète, aussi ! On ne vous dira rifcn non plus. Ça n'est pas bien, ma chère amie. Si j'étais une bavarde, à la bonne heure I

— Mon Dieu, mam'zelle Boc, à présent, me voilà toute fâchée d'en avoir louché un mot. Comment ça est-il venu? Je voudrais pourtant pas me mettre mal avec vous.

— Eh bien, je ne suis pas contente.

— Hélà ! comment faul-il faire? C'est pourtant sûr que je ne sais rien. Et pour quant à y croire, au moins, je n'y crois pas. C'est mon homme qui assure ça. Du reste, je vois ben qu'ils sont tout le dimanche ensemble, mais qu'est-ce qu'ils peuvent se dire? Sûrement, rien que de bien ; car m'amzelie Lucie est une demoiselle trop comme il faut pour...

— Êtes-vous folle, ïouronne? Est-ce que vous oseriez prétendre que Mir* Lucie aurait des yeux pour ce paysan ? Vous avez de drôles d'idées, vous aufres ! Allons ! allons ! laissez-mpi tranquille, ça me met en colère I c'est une indignité !

— C'est tout comme je pense, mam'zelle; comme j'ai dit à mon homme : as-tu pas de honte d'avoir des idées comme ça à l'égard d'une respectable demoiselle? Quand ça serait vrai, d'ailleurs, faudrait-il le dire? Non, voyezvous, les gens d'à présent n'ont plus de respect pour rien.

— Il est certain, reprit M1Ie Boc, un peu adoucie, qu'on a trop de bonté chez les Berlin pour ce petit Michel; mais cela devrait être sans conséquence aux yeux de tout le monde. A vrai dire, je ne comprends pas pourquoi Lucie lui donne des leçons. Qu'a-t-il besoin d'apprendre? Je n'aime pas qu'on ait l'air de vouloir sortir de son état.

— Précisément, mam'zelle Boc, c'est les leçons qui font jaser le monde. Voyez-vous, les paysans sont si botes, qu'ils peuvent pas s'imaginer qu'un jeune gars et une jeune fille, quand même c'est une demoiselle, restent comme ça tout seuls dans une chambre sans se faire l'amour ni s'embrasser.

— S'embrasser ! dit MUe Boc en roulant des yeux terribles.

— Non, mam'zelle, non! c'est pas moi qui le dis, vous entendez bien. Ah! grand Dieu! s'il n'y avait que moi pour dire les choses... Vous pensez que j'ai mis tout ça entre ma peau et ma chemise. Mam'zelle Lucie ! une demoiselle si aimable 1 Pour quant à moi, je suis sûre quand ils sont tous deux, à nuitée, dans le bosquet, à causer tout bas, que c'est pure innocence, et qu!il n'y a point de mal.

— Vous n'avez pas vu cela, ïouronne. Vous mentez, c'est impossible !

— Dame ! je l'ai entendu de mes oreilles, si je l'ai pas vu de mes yeux, et mon homme, lui, les a vus comme je vous vois.

— En vérité, voilà qui est trop fort, dit MlleBoc à demi suffoquée. Je crois que vous ne voudriez pas faire un si grand péché, Touronne, que de mentir en cela.

— Moi, mam'zelle ! Ah ! Seigneur ! Si je vous ai tout dit ça, au moins, c'est par bonne intention, car ça serait une charité que d'aviser Mm6 Berlin de la chose, afin que le monde finisse d'en jaser.

— Comment ! on en cause dans le bourg?

— Eh ! mam'zelle, personne s'en gêne, allez. C'est une pitié, quoi ! Pas une âme pourtant Ta su par moi, puisqu'on ne peut pas comprendre comment les choses se faufilent par le monde. Enfin, donc, qu'à la fin je me suis dit : Si j'en parlais à mam'zelle Boc? Elle y ferait peutêtre quelque chose...

— Chut! dit MUe Boc, en apercevant la Perronnelle qui se dirigeait de leur côté, nous reprendrons ça plus tard. Touronne, vous avez bien fait de me prévenir. Non pas que ce soit vrai, au moins ! Il n'y a que des apparences, ma chère amie, j'en mettrais ma main au feu. Des choses

comme ça n'arrivent pas dans notre classe comme dans la vôtre. Mais enfin, puisque c'est un scandale, il faut tâcher d'y porter remède. Nous en reparlerons.

C'était après l'office, le dimanche, que Michel se rendait chez M. Bertin. Aussitôt son arrivée, Lucie passait avec lui dans la salle, une grande pièce moins délabrée . que le salon, mais fort peu meublée, ornée principalement, au-dessus d'une console à pieds de cuivre grimaçants, d'une glace à cadre ogival, doré et sculpté, penchée à des ficelles, et qu'embellissaient encore deux plumes de paon disposées en sautoir. Il n'y avait du reste dans la chambre qu'une table à pieds tournés, couverte d'un tapis à franges, quelques chaises de paille et deux vieux fauteuils.

Lucie ôlait le tapis, approchait la table de la fenêtre, et s'asseyait en face de Michel. Puis elle prenait un livre et dictait une page. Après quoi, elle corrigeait, donnait des explications, et terminait presque toujours en disant : — Vous n'avez que tant de fautes; c'est beaucoup mieux que la dernière fois.

On causait ensuite de botanique et d'agriculture, et Ton commentait ce qu'en avait lu Michel le matin, dans les livres empruntés chez M. Grimaud. Puis on passait à la leçon de géographie et l'on parlait des lointains pays, de leurs productions merveilleuses, de leurs enchantements et de leurs dangers. Parfois s'y ajoutait quelque considération morale sur l'histoire générale des peuples et sur leurs mœurs. Beaucoup d'illusions y prenaient place. Le pays lointain, devenu le pays des rêves, abritait sous ses bosquets d'orangers des pensées d'amour inédites, mais devinées. Cependant, rien de hasardé, rien defurtif dans ces tête-à-tête si intimes. Ni main effleurée, ni pied rencontré. Sérieux tous les deux, ils s'occupaient uniquement d'étude, et n'eussent été leurs joues enflammées, leurs

yeux humides et brillants, on les eût pris seulement pour des amoureux de science.

Mais en présence Pun de l'autre, quoiqu'ils fussent très-heureux, une atmosphère étouffante les oppressait. Au moindre mot, sur une inflexion de voix, pour un rien, leurs paupières s'abaissaient, et une rougeur plus vive montait jusqu'à leurs fronts. La leçon durait environ deux heures, et ils se séparaient en disant : A dimanche prochain ! Mais tous les soirs ils se rencontraient encore dans le bosquet, à la nuit tombante. A peine Mlle Bertin s'y était-elle assise que, dans le passage de la haie, un froissement se faisait entendre, et que Michel paraissait. Il venait toujours demander quelque explication oubliée. Lucie la donnait quand elle pouvait; sinon, en l'absence du livre, elle avouait son ignorance, car la gentille institutrice n'avait rien de -pédant. On eût dit môme, en ces occasions, qu'elle était charmée d'être l'égale de son écolier.

Ils causaient ensuite d'eux-mêmes, de leurs projets, de leurs incertitudes ou de leurs ennuis, et pénétraient avec ce charme de curiosité, qui est l'essence de l'amour, dans la pensée l'un de l'autre. Lucie reconnaissait de plus en plus que rien d'humain n'était étranger à Michel, et qu'il avait en outre ce que n'ont pas tous les hommes : une ardente bonne volonté, conduite par un sentiment pur. C'était lui-même souvent qui l'amenait à de nouvelles idées, ou qui lui fournissait de nouvelles observations. Elle distinguait à merveille, sous la naïveté du langage, l'élévation de la pensée, et ce langage, que d'ailleurs elle ne songeait pas à critiquer, elle observa bientôt qu'il s'épurait d'une manière sensible. Michel étudiait avec tant d'ardeur ! En dehors des leçons, il se rappelait si exactement les paroles et les inflexions de son maître ! Chaque soir, après sa journée de travail, il lisait près d'une heure.

On ne le voyait plus, le dimanche, qu'à l'église ; mais ce n'était pas vers l'autel que se dirigeaient ses regards fervents.

Lucie, elle, s'abandonnait de toute son âme au bonheur d'être aimée. Sa figure avait pris de l'éclat et une nouvelle fraîcheur. Souvent elle lançait dans l'air une volée joyeuse de notes improvisées. Elle avait aussi du chagrin, et passait naïvement du rire aux larmes, comme la vie le voulait. Car les peines de sa famille ne faisaient que s'accroître. Retardée dans ses progrès par l'influence de l'été, la maladie de Clarisse exigeait toujours les mômes soins et les mômes dépenses. Lucie maintenant passait des journées entières courbée sur des broderies, pendant que sa mère, en poussant de longs soupirs, la remplaçait au mériage et à la cuisine. Brisée le soir, il était bien nécessaire qu'elle allât prendre l'air au jardin. C'était à peu près à cette môme heure que Michel, arrivant des Èves, se dirigeait vers le bosquet. MUe Berlin s'avouait bien que de si fréquentes entrevues n'étaient pas convenables, et pouvaient donner lieu à de méchants propos; mais jamais elle ne put se résoudre à évoquer en face de Michel une pareille idée. Or, quelle autre raison alléguer?

Il y avait un moyen bien simple, mais auquel Lucie ne pensa pas, c'est qu'elle eût pu se promener ailleurs qu'au jardin : les prés et les champs d'alentour, aussi bien que les chemins, lui étant ouverts. Il est vrai qu'il est plus agréable et plus commode de se promener chez soi.

Un dimanche du milieu de juin, à la leçon :

— Les Bourdon vont revenir, à ce qu'on dit, mam'zelle Lucie ? demanda Michel.

— En effet, répondit la jeune fille ; ils seront ici dans huit jours.

— Alors vous irez chez eux, comme auparavant, passer la journée du dimanche, n'est-ce pas?

Lucie rougit en souriant. #

— Depuis que j'ai appris ce retour, dit-elle, je me creuse la tôle pour sauver notre leçon. Maman et Clarisse ont malheureusement l'habitude de se rendre au logis à l'issue de la messe, et on ne me laissera pas revenir seule ici.

Nouvelle rougeur qui enflamma aussi le front de Michel. Il dit timidement :

— Vous reveniez quelquefois avec Gène.

— Ah ! oui, dit-elle avec tristesse, j'y ai bien pensé ; mais on ne voit presque plus Gène à présent.

— C'est vrai ! dit Michel, et cependant la Bernuchon va mieux.

— Écoutez ! dit Lucie en prêtant l'oreille.

— Qu'est-ce que c'est?

— Oh ! rien, c'est MIlc Boc. Je reconnais sa voix.

La leçon conlinua jusqu'au moment où des éclats de voix très-violents se firent entendre.

— Mpn Dieu ! qu'y a-t-il ? dit Lucie ; maman et MHe Boc en querelle ! cela est bien extraordinaire !

— Il faut que je m'en aille, n'est-ce pas? dit Michel. Lucie ne le retint pas, car il lui semblait avoir entendu

le nom de Michel, prononcé par sa mère, et une vague inquiétude l'avait saisie. Après ledépart du jeunehomme, elle se hâta d'entrer au salon.

A la vue de Lucie, tout le monde est embarrassé, M"* Berlin s'interrompt au milieu d'une phrase, et M1,e Boc se lève en disant :

— Allons, ma voisine, j'espère qu'en y réfléchissant vous reconnaîtrez la pureté de mes intentions et que nous n'en serons plus tard que meilleures amies.

— Les intentions, ma chère demoiselle ! avec les intentions on se justifie de tout, môme d'outrager la plus pure vertu. Il n'y a pas que les intentions, mademoiselle Boc,

il y a les convefftmces ; il y a la fermeté inébranlable qu'une noble confiance oppose aux viles calomnies des créatures perverses d'un monde inférieur.

— De grâce, madame Berlin ! Vous vous portez bien, mademoiselle Lucie ? Je vous en prie, madame Bertin ! vous vous échauffez le sang bien mal à propos.

— • Je fais ce que je dois, mademoiselle, s'écrie la mère offensée, en élevant subitement la voix de deux tons et demi. Je défends l'innocence injustement accusée de ma propre fille, et...

— Mon Dieu, maman, qu'est-ce donc? interrompit Lucie.

— Ne le demande pas ! répond Clarisse qui, rouge ellemême et les yeux ardents, paraît saisie d'une colère concentrée.

— Je m'en vais ! s'écrie Mu* Boc. Puisque les meilleurs procédés sont méconnus, je regrette vivement d'avoir eu trop de bonne volonté pour les affaires des autres. Ça me servira de leçon; on ne m'y reprendra plus. Dorénavant, dans le monde où nous sommes, il faut se mettre un cachet sur la bouche. On ne sait plus avec qui l'on vit. Pour parler aux gens, il faut prendre des mitaines à quatre pouces ; il en est pourtant que l'orgueil aveugle et que la négligence perd !...

— De qui parlez-vous, mademoiselle? demanda Mme Bertin d'une voix éclatante.

— Je m'entends, madame Bertin, je m'entends ! Adieu, mesdames, adieu.

— Mais qu'y a-t-il? demande encore Lucie, dès que MUe Boc a quitté la chambre.

— Ma bien-aimée ! s'écrie Mme Bertin, en courant à sa fille les bras ouverts, et en la pressant énergiquement sur son cœur, tandis qu'elle lève les yeux au plafond, c'est toi qu'on accuse ! c'est toi qu'on ose essayer de flétrir !

Mais la mère est là pour te défendre contre les insinuations de cette bouche empoisonnée ! Grand Dieu ! ma fille ! ma Lucie ! la pureté même ! Ah ! ce chagrin nous manquait ! il nous manquait cet affront !

— Explique-moi tout cela, Clarisse, dit Lucie en tremblant ; car depuis deux mois la conscience de la pauvre enfant est loin d'être tranquille. Elle sent trop bien qu'elle jouit d'un bonheur usurpé sur les lois de l'opinion, en même temps qu'elle se reproche d'encourager la folie de Michel. Mais, à l'idée que ce bonheur est fini sans doute pour jamais, elle éprouve dans son cœur un déchirement affreux. Il lui semble qu'elle va tomber dans une nuit éternelle, et elle frémit en présence d'une vie solitaire et froide, loin de ce regard et de celte parole qui pour elle éclairent et réchauffent le monde. Elle fond en larmes tout à coup, et, tombant sur une chaise, elle cache sa figure dans ses mains.

— A-t-elle donc entendu ce que disait MIIe Boc? observe Clarisse. Car on ne peut deviner pareille chose assurément.

— Voyons ! qu'a-t-elle dit? reprend courageusement la jeune fille en essuyant ses larmes. Je veux le savoir enfin !

— Pourquoi pleures-tu déjà?

— Une émotion nerveuse ! un pressentiment secret, dit Mme Bertin. Eh bien ! ma fille, on est toujours puni des bonnes actions que l'on veut faire. Nous avons eu trop de bontés pour Michel ; on prétend dans le bourg... comment te dire cela? ma pauvre Lucie; on prétend que tu as des rendez-vous avec lui !...

Lucie rougit sans répondre.

— Tu rougis ! dit Clarisse.

— Tu es indignée ! dit la mère.

— Oui, maman. De quel droit s'occupe-t-on ainsi de moi pour incriminer mes actions? C'est odieux I Oh ! que

les hommes sonl méchants ! s'écrie-t-elle en se remettant à pleurer.

— Console-toi, ma pauvre fille. Tout cela n'a pas le sens commun, et par conséquent tombera bientôt. La vérité sortira des nuages, et les ennemis seront confondus. On dira tout simplement à Michel que lu ne peux plus lui donner de leçons, que cela te fatigue... car il ne faut pas, bien entendu, qu'il puisse soupçonner...

— Cela le rendrait trop fier ! ajoute aigrement Clarisse.

— Maman, il faisait tant de progrès ! reprend Lucie d'un ton suppliant. Parce qu'il y a des méchants, faut-il n'être pas bon ?

— Ta réputation avant tout, ma fille ! La réputation est ce qu'une femme a de plus précieux !

— Mais tout cela n'est qu'une folie de MIUf Boc. Maman, je te le répète, qui peut incriminer des leçons données ici, dans notre maison, sous vos yeux?

— Le monde, à présent, ma fille, est plein de mauvaises idées. De mon temps, on faisait tout ce qu'on voulait. Nous allions nous promener avec des jeunes gens, sans que personne y trouvât à redire. On s'embrassait même très-innocemment. Ton père m'a fait la cour pendant trois ans, et nous étions presque toujours seuls. Il n'y a jamais eu, cependant, le moindre mot sur mon co'mpte. Mais la société se corrompt d'une manière effrayante !,.. Enfin, ma pauvre Lucie, tu dois renoncer à ta bonne action. Je ne vois pas d'ailleurs quel besoin a Michel d'être savant. Cela même pourrait lui nuire en lui donnant des idées au-dessus de sa condition. Ah ! voici ton père ! il ne faut pas lui parler de cela. Tu le connais, il jetterait feu et flamme ! Va-l'en bien vite 1 Tu as la figure toute renversée, ma pauvre enfant !

Lucie alla pleurer au jardin. Couché sur l'herbe, de l'autre côté de la haie, Michel repassait la leçon inter-

rompue. Il accourut. En la voyant pleurer, il oublia sa réserve habituelle, et prenant la main de Lucie :

— Qu'avez-vous? s'écria- 1— II. Oh I chère... chère mam'zelle Lucie, qu'avez-vous?

Elle hésitait, rougissant et n'osant dire la vérité.

— On a parlé... de nos leçons, dit-elle enfin, et, malgré ce que j'ai pu dire, ma mère ne veut plus...

— Ah ! c'était trop de bonheurl dit-il en pâlissant. Non, ça ne pouvait durer. Je le savais bien, allez, ma* m'zelle Lucie.

Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.

— Pauvre Michel ! dit la jeune fille en lui serrant la main.*

Il rougit, fit quelques pas dans le bosquet, et s'assit en face d'elle sur un autre banc.

— C'est donc à cause des Bourdon? demanda-t-il après un silence.

-~Oui, répondit faiblement Lucie.

— On pourra se voir tout de môme quelquefois, n'est-ce pas?

— Oh I sans doute, Michel.

— Je ne demande que ça au monde ! dit-il, mais il me le faut! #

A cette parole, MIld Berlin ne leva sur lui ni un regard sévère, ni des yeux étonnés. Seulement elle voila de son mouchoir un visage couvert du coloris des roses, tandis que son cœur battait vivement ; car elle craignit que Michel n'en dît davantage. Mais il se tut, et un long silence se fit entre eux. C'est qu'ils redoutaient également l'un et l'autre l'aveu qu'une séparation eût dû suivre. Toute leur réserve et toute leuf prudence étaient de l'amour : de l'amitié, se disait encore Lucie ; mais son propre cœur se moquait d'elle, et la pauvre rusée savait bien au fond à quoi s'en tenir.

2 80 l'N MARIAGE SCANDALEUX.

Une grande perplexité la saisit le soir, quand vint l'heure de sa promenade au jardin. Quoique le sentiment tînt la première place dans son âme, elle était pourtant cruellement blessée d'être en butte aux méchants propos, et puisqu'il était question de rendez-vous dans les rapports de M"6 Boc, elle reconnaissait bien la nécessité de renoncer à ces entretiens furlifs, qu'elle n'avait jamais acceptés d'ailleurs qu'en se les reprochant à elle-même. Cependant, Michel l'attendait. Elle en était sûre. L'habitude maintenant valait une promesse. Combien il souffrirait de l'attendre en vain !

Elle voulut s'y rendre encore; mais il fallait que ce rendez-vous fût le dernier. Lucie devait dire à Michel ce qu'elle n'avait pas eu le courage de lui avouer quelques heures plus tôt, l'interprétation que donnait le public à leur intimité. Oserait-elle? Ah ! même sous le voile de l'ombre, non, cela était impossible. Comraenls'exprimer? Et puis, que répondrait Michel ? N'élait-ce pas l'amener presque forcément à avouer son amour? et alors, que pouvait faire MUô Bertin, sinon prononcer l'arrêt d'une séparation formelle et irrévocable ?

Aujourd'hui ou plus tard, qu'importe ? lui souffla sa raison. #

Qu'importe?répondit soncœur, oh 1 je le sais bien, moi ! Elle sentit alors ce qu'elle n'avait pas encore éprouvé, l'effort de la volonté morale contre la volonté intellectuelle, et ces tempêtes qui se produisent entre elles dans Pâme humaine, comme entre les vents et la mer dans l'immensité.

L'heure étant venue, elle se leva d'instinct.

— Est-ce que tu sors? dit Clarisse.

— Où vas-tu, Lucie ? demanda Mœe Bertin, que la voix de Clarisse éveilla d'un rêve.

— Mais, selon mon habitude, maman, me promener un peu.

Gomme le père était là, Mme Berlin suivit sa fille dans la cour.

— Tu n'y penses pas, Lucie ? J'espère que tu ne vas pas au jardin?

— Quoi! maman?

— Il faut renoncer à ces promenades du soir, qui font causer, tu sais bien. C'est des Touron probablement que viennent ces méchancetés. Il faut qu'on ne le voie plus au jardin que dans la journée. On pourrait fermer la haie du côté de chez la Françoise; mais ça ferait causer encore plus. Fais les cent pas dans la cour. Cela te fera toujours du bien.

La pauvre Lucie rentra promptement, ne pouvant supporter le supplice de voir, sans oser la franchir, la muraille derrière laquelle, assurément, Michel se consumait d'inquiétude et d'attente. Le cœur plein de larmes qui. l 'étouffaient, elle pleura longtemps dans sa chambre. Ce n'était plus de sa douleur à elle qu'elle souffrait. Ah ! combien je l'aime ! se dit-elle. Oh! je l'aime trop ! A présent, je le vois bien. Mais peut-on aimer trop? puisque l'amour est un dévouement, une chose grande, ce qu'il y a de plus noble, et puis un si grand bonheur ! Tout le mal vient de nos conditions différentes. Si j'étais unepaysanne, Michel et moi nous serions bientôt mariés.

Cette idée l'émut beaucoup. Elle se vit en idée vêtue de bure, mais d'une façon élégante, et habitant la maison de Michel. Us avaient une vache, des chèvres, un cochon, des poules, des oies, un troupeau de dindons... Alerte et gaie, elle soignait tout cela, tandis que Michel bêchait le champ et le jardin. On se rencontrait souvent, toutefois, et... faut-il le dire? dans une de ces rencontres, un baiser tomba sur la joue de la fermière. Irritée contre elle-même, toute rouge et tout émue, Lucie courut à la fenêtre pour rafraîchir un peu son visage avant de des-

cendre; car à présent elle voulait fuir la solitude, elle en avait peur.

Les étoiles brillaient; la nuit était lumineuse et bleue. Tout dormait, les oiseaux dans les feuilles, les feuilles avec les oiseaux. Une lumière chez les Touron luisait comme un œilde chat dans les ténèbres. Un jasmin sous la fenêtre exhalait ses parfums. Dans l'allée du jardin, Lucie aperçut une ombre. Était-ce le pêcher? peut-être; ou la touffe des grands lis, au bord de la plate-bande? Non, l'ombre remue; elle marche ! Ah 1 c'est lui 1

Ou peut-être M. Bertin. Mais il ne se promène jamais le soir.

Lucie éprouva le besoin de tousser.

L'ombre alors se dirigea vers la maison, mais avec précaution, en se cachant un peu derrière les arbres. Tout à coup, elle se montra au bas de la fenêtre, et la voix de Michel monta doucement:

* — C'est vous? disait-elle.

— Oui, Michel; mais, je vous en prie, retirez-vous, si l'on vous voyait!

— 11 fait nuit.

— On peut nous entendre.

Il s'accrocha au contrevent du rez-de-chaussée, etmonta, ens'aidant des ferrures, jusqu'au sommet. Puis, se cramponnant aurebord de la fenêtre de Lucie, sa bouche effleura les mains de la jeune fille, qui balbutia tout émue :

— Que vous êtes imprudent !

— Seriez-vous malade, mam'zellc Lucie?

— Non, Michel, je n'ai que du chagrin. Je n'ai pu aller au jardin ce soir; je ne pourrai plus y aller. Ne me demandez pas pourquoi, je vous en prie !

— Oh si ! Pourquoi ?

— Parce que... vous ne savez pas, Michel, combien chez nous on se rend esclave des usages... Quand une fois

on a ait : Cela n'est pas convenable, il n'y a plus à revenir là-dessus.

— Comme ç» donc vous n'avez rien dit?

— Le croyez- vous, Michel? Oh! non, vous savez bien... que vous êtes mon ami ?

— Oui I dit-il en serrant passionnément les mains de la jeune fille, oui ! je suis votre ami ! votre ami, vous le savez bien, vous ! Ah ! mon Dieu ! Est-ce qu'on dit le contraire? Tout le bonheur est donc fini?

— Prenez garde ! Michel, vous allez tomber.

— Est-ce que vous consentez à ça, vous, mam'zelle Lucie, que nous ne nous voyions plus?

— Non, non, je n'y consens pas ! J'ai bien pleuré. J'ai beaucoup de peine et de regret; mais puis-je désobéir formellement à ma mère?

Ses larmes coulaient encore et tombaient sur les mains de Michel.

— Oh ! dit-il, moi qui ai le cœur brûlé d'envie de vous voir heureuse ! faut- il que vous pleuriez à cause de moi ! Dites-moi ce qu'il faut faire pour que vous ayez moins de peine.

— Je ne sais, dit-elle, attendre, car je tâcherai d'arranger les choses pour que nous puissions nous voir quelquefois, sans que personne y trouve à redire. Mais descendez, Michel. Si l'on venait au jardin I

— Oui, je m'en vais; dites-moi seulement quand nous nous reverrons la prochaine fois.

— Puis-je le savoir?

— Dans quatre jours, nous avons la Saint-Jean, C'est pour nous comme un dimanche. Promettez-moi d'aller voir Gène ce jour-là, mam'zelle Lucie.

— Oh I dit-elle en hésitant, cela ne se peut, Michel.

— Pourquoi? J'ai besoin de vous parler; j'ai des choses à vous dire; vous me donnerez un conseil.

— Ah ! répondit-elle, si vous avez besoin de moi...

— Oui, oui ! c'est convenu I merci!

— Michel, prenez bien garde !

— II n'y a pas de danger. Vous savez, autrefois, quand je montais aux grands arbres vous chercher des nids. Si j'avais su, dans ce temps-là...

— Quoi donc?

— Oh, rien ! une idée. On avait alors tant de honheur ! On pouvait jouer ensemble toute la journée. Vous nous racontiez des contes, et je m'asseyais toujours auprès de vous. Je vous aidais à sauter les fossés ; je vous défendais contre la Chérie. Et quand nous jouions au ménage...

— Au ménage I répéta-t-elle, ne se souvenant plus.

— Ah ! vous l'avez oublié. Il reprit en hésitant : Gène et Chérie ne voulaient pas d'Isidore, parce qu'il était le plus petit. Moi, je leur disais toujours : Tant pis, c'est mam'zelle Lucie qui sera ma femme. Et vous-même, la première, vous disiez aussi... Ah! mon Dieu! pourquoi est-ce que je vais penser à ça maintenant?

La voix de Michel s'éteignit, et il appuya son front brûlant sur la fenêtre.

— Vous vous souvenez de ces enfantillages ? dit-elle avec effort.

— Oui, c'est des bêtises, n'est-ce pas?

— Non, c'étaient de beaux jours, mais qui sont passés à jamais.

— Ah ! je le sais, dit-il en relevant la tête avec tristesse, mais avec résolution. A présent, il ne s'agit plus d'être heureux, mais d'être brave, d'être honnête. Je le veux ! mais que faire, mam'zelle Lucie? Qu'est-ce qu'il y aurait de bon et de difficile àquoi l'on pourrait s'adonner? Voyons I Est-ce qu'un homme de bonne volonté pourrait entreprendre une chose bien utile, quand même il faudrait y laisser la vie ? Moi qui ne sais rien, dites-le-moi !

— Si je le savais, je ne vous le dirais pas, répondit Lucie.

— Pourquoi? pourquoi?

— Parce que vousôles mon ami ! répondit-elle du ton dont elle eût prononcé : parce que je vous aime !

— Adieu! lit-il brusquement, et il sauta dans le jardin.

— Lucie est tout attristée depuis les sottes conûdences deMUe Boc, disait Mme Bertin à Clarisse; elle n'est plus du tout comme auparavant.

— C'est ce que je ne comprends pas, répliqua la sœur aînée. Ces cboses-là sont trop au-dessous de nous pour qu'on doive même s'en occuper.

— C'est bien dit; mais pourtant ces choses-là ne peuvent manquer d'être désagréables. Je crois aussi qu'elle a du chagrin à cause de Michel. Elle s'intéressait beaucoup à ce garçon. Et, en effet, il est si complaisant, si comme il faut.

— C'est précisément le mal, dit Clarisse. Avec des gens comme ça, on ne sait sur quel pied l'on est. Moi, j'aime cent fois mieux un gros paysan bien bête. Quant à ces deux enfants de la Françoise, je ne peux pas les souffrir, l'un avec son genre de laquais, l'autre avec son air d'être plus que les autres. On se compromet inévitablement avec ces gens-là. Mais Lucie n'a jamais su tenir son rang. Quand elle rencontre des paysans, elle est la première à dire bonjour et à causer avec eux de leurs affaires.

— Tu as toujours eu plus de caractère, toi, dit

UN MARIAGE SCANDALEUX. 2fr7

Mn,eBertin. Mais Lucie n'est pourtant pas trop à blâmer non plus. Il est bien triste de n'avoir aucune sympathie, autour de^aoi ! Tu étais née pour être reine, ma pauvre Clarisse, et ta sœur pour être une bergère de l'Arcadie. Malheureusement, l'Arcadie ne se trouve pas à Chavagny ! Lucie, venant d'achever le déjeuner, entrait à ce rao^ ment. Sérieuse et pâle, mais toujours active, elle s'occupa silencieusement de mettre le couvert.

— Ta es toute changée, mon cher cœur, lui dit sa mère. Bon ! te voilà toute rouge à présent. Qu'as-tu donc?

— Des maux de tête, maman, répondit-elle. Il faut que je fasse quelque longue promenade pour les dissiper un peu.

— Tu crois ?

— C'est, au contraire, le soleil qui te fait mal, dit Clarisse, car tu ne mets jamais ton chapeau.

— Allons donc ! réplique Lucie, le soleil et moi nora nous connaissons trop bien. C'est pourquoi, si maman le permet, je partirai en plein midi, après le déjeuner, pour aller voir Gène aux Tubleries.

— Tu auras bien chaud ! objecte M-* Berlin. Fais comme tu voudras cependant; mais il serait à propos de t'habiller un peu, car c'est aujourd'hui la Sainl-Jean et tu trouveras les chemins remplis de monde.

Lucie paraît satisfaite de ce consentement, et cependant bientôt elle redevient triste et préoccupée. Ce n'est plus, en effet, la jeune fille gaie, franche et vive, qui, depuis deux mois, répandait la lumière et la vie dans le sombre intérieur des Berlin. Tout dénote en elle une secrète souffrance, et sa mère, la suivant d'un œil inquiet, semble se demander si le mal qui dévore l'aînée de ses filles ne menacerait point aussi la cadette?

Après le déjeuner, Lucie alla dans sa chambre s'habiller. Seule, elle devint plus triste encore. Des larmes par

moments venaient au bord de ses paupières, et de longs soupirs soulevaient sa poitrine. Elle n'en consacra pas moins à sa toilette une attention réfléchie, et mit une petite robe d'indienne perse, très-fanée, mais dont le corsage lui seyait parfaitement. Un fichu de tulle plissé borde en dedans sa robe. Elle ne prend pas démanches de mousseline, car il fait très-chaud, et son joli bras blanc sera plus à Taise dans la manche d'indienne qui le couvre à demi; un tablier de laine grise, des gants de coton, son chapeau de paille, la voilà prête, et simple et jolie comme une fleur des champs.

11 était environ midi quand elle se mit en route. Ainsi que l'avait annoncé Mme Bertin, on voyait sur les chemins des gens endimanchés, hommes et femmes, tous chargés de gros paquets. 11 passait aussi des charrettes pleines de meubles ! quels meubles, hélas! car à la campagne les riches, étant tous propriétaires, ne déménagent point. Comme on le sait, la Saint-Jean est l'époque d'un grand mouvement pour les loyers, et surtout pour les domestiques. C'est, dans toute l'année, le seul jour d'indépendance que possèdent des milliers de créatures humaines ; aussi en est-il peu qui ne remettent au lendemain le commencement du service nouveau. Ceux-ci, alertes et empressés, couraient gaiement vers quelques heures de liberté au sein de leur famille, tandis qu'à un air sérieux, préoccupé, souvent à la grave escorte d'un père, portant un paquet sur l'épaule au bout de son bâton, on distinguait ceux ou celles qui, plus ponctuels, allaient ce jour-là môme au-devant d'un joug inconnu.

Lucie eut de la satisfaction à penser que cette situation n'était pas celle de Michel. II avait résolu de demeurer chez sa mère, et de ne plus s'engager qu'au jour ou à ia semaine, sûr qu'il était de ne pas manquer d'ouvrage, étant connu pour bon travailleur. Sans doute le désir de

rester à Chavagny et de ne pas s'éloigner môme du bosquet des lilas, avait été la cause de cette décision. Pauvre Michel!

— Je vais à ce rendez-vous, parce que je l'ai promis, se disait la jeune fille; mais ce sera la dernière fois. Non, j'y ai réfléchi : aller plus loin serait coupable. II est temps, bien temps de rompre avec ces folies, puisque notre cœur ne sait pas se borner à l'amitié !

Cela pourtant est bien étrange ! murmura son orgueil. Aimer d'amour un paysan ! Non ! non ! ce n'est pas pos: sible !

Après tout, quelle est la différence entre l'amour et l'amitié? •

La chaleur était vive. Au-dessus des champs, l'air miroitait en vapeur d'or. Abeilles et mouches voletaient en bourdonnant sur les luzernes fleuries. Le grillon chantait.

MUe Bertin entra sous l'ombre d'un châtaignier, s'assit sur la mousse dorée, aux fleurs de velours brun, et, toute songeuse appuya son front sur sa main :

L'amour, à ce qu'on dit, est chose si particulière ! si étrange ! Quand il n'est pas caché sous un contrat, il apparaît sous forme de scandale, pareil à une maladie, à un vertige. Certainement, je ne suis pas malade ! Je n'éprouve rien que de juste, de sain, de profondément doux.

Oui ! mais pourquoi suis-je si troublée en présence de Michel ? Je le serais moins assurément en présence d'un juge ! en présence d'un roi ! Son regard, je ne puis le supporter. J'ai de l'amitié pour Gène, et quelquefois je la regarde en riant dans les yeux. Si je voulais regarder ainsi Michel, mes yeux se fermeraient malgré moi et je ressentirais au cœur cette émotion acérée comme une lame, pleine de charme pourtant.

Oui, cela est extraordinaire ; mais est-ce dangereux ?

Non! répondit-elle en secouant la tête, tant son mo-

nologue l'absorbait; non ! si ce n'est qu'on dira du mal de moi !

Hélas ! la vie est arrangée de telle sorte que mon partage ne se compose que d'avantages négatifs où n'entre pas un seul bien réel. Opinion ! vanité ! voilà tout mon lot sur la terre, et c'est pourle conserver que je dois renoncer à l'amour, à la liberté,au bonheur.

Du moins, dit-elle en se relevant, on ne m'empêchera pas d'aimer.

Elle poursuivit sa route eu tramant ce rêve d'aimer toujours Michel d'une affection idéale etlutélaire, de l'aider en toute occasion, d'unir au moins par l'esprit leursdeux existences. Qui l'empêcherait un jour d'adopter pour sien un des enfants de Michel? Mais là son cœur se brisa et ses larmes coulèrent.

Elle se trouvait en ce moment à l'entrée du chemin creux, où déjà, il y avait près de trois mois, elle avait si longtemps et si amèrement pleuré. Elle se rappela le sentiment de mépris qui l'y avait saisie pour les fausses merveilles du luxe, en présence des richesses inépuisables de la nature, et s'asseyant encore sur une des belles pierres moussues, elle s'efforça de prendre une résolution avant de revoir Michel.

.Réputation ou bonheur, tels sont les deux termes du choix fatal qu'elle doit faire. Mais le bonheur, que serait-ce? Quelques heures furtives, remplies d'émotions pureset tendres, u ne année peut-être de charmantes rêveries, puis toujours enfin la séparation, les regrets. D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement de Lucie. L'honneur de sa famille est attaché au sien. L'estime de ses parents, la paix du foyer, peut-elle renoncer à tout cela!

Mais le sacrifice est bien cruel ! À peine, si elle avait commis quelque grand crime, oserait-on lui interdire, — non pas même entièrement — la lumière du soleil. Et

cependant, les humains peuvent habiter les glaces du pôle, mais non pas y vivre sans famille. Le premier besoin d'une créature humaine, c'est d'aimer.

Et lui, Michel, qui l'aimait tant ! Il fallait donc briser co|te âme ardente et si dévouée ! Pour tant de tendresse qu'elle lui devait, elle ne lui donnerait que malheur !

Elle descendit le ravin, pâle et le cœur plein de désespoir. Elle aimait à présent Michel plus que jamais. En abandonnant cet amour qui était venu fleurir dans sa vie stérile, elle abandonnait toute espérance. Elle ne pleurait pas, mais sa blessure au dedans était douloureuse et profonde ! Cependant, si elle se fût bien interrogée, elle eût trouvé qu'avec cet amour désolé, compagnon secret de sa vie, elle était, malgré l'amertume de ses regrets, moins malheureuse et moins désespérée que trois mois avant, quand elle éprouvait les douleurs d'un isolement complet.

Elle avait dépassé la jolie Fontaine aux fées, où maintenant se miraient les myosotis, et traversait le coteau, quand elle aperçut au milieu du sentier, planté dans une touffe de mousse, un bouquet de myosotis fraîchement cueillis. Le cœur lui battit à cette vue, avant même que sa pensée eût dit : c'est Michel qui a fait cela I Et comme elle se baissait pour prendre les fleurs, une voix qui venait d'en haut, parmi les arbres, chanta ce couplet d'une des plus harmonieuses mélodies champêtres.

Rossignolet sauvage, Rossignolet charmant, Dis-nous s'il faut qu'on aime Ou que Ton n'aime pas ?

Lucie eut un de ces mouvements supérieurs à toutes les lois de convention, et qui faillit l'entraîner vers Michel pour lui dire : Aimons-nous ! Mais tous les liens de l'é-

ducation, et cette défiance qu'elle nous inspire des sentiments spontanés, la retinrent aussitôt ; elle prit seulement le bouquet, et levant les yeux vers le sommet de l'arbre où Michel se trouvait, elle répondit par un signe de tête au salut qu'il faisait en agitant son chapeau. ^

Puis elle poursuivit son chemin en songeant au tepheur et à la peine qu'elle allait éprouver dans cette journée. Elle allait passer avec lui quelques belles heures, puis il faudrait se quitter. .. pour longtemps. Elle prépara ce qu'elle devait lui dire : elle serait sévère et précise, afin de ne laisser aucun espoir, et après avoir annoncé la volonté formelle de rompre leur intimité, elle lui conseillerait, le prierait môme de quitter Chavagny. Tout ce que l'amitié pourrait semer d'espoir et de tendresse dans un avenir lointain, elle se proposait de l'ajouter à cet arrêt. Mais saurait-elle être assez calme pour dire tout cela sans pleurer î

Michel allait arriver après elle aux Tubleries. Le soupçon de Gène ou de ses parents n'allait-il pas accueillir leur rencontre? Gène, depuis quelque temps, était sérieuse et presque froide avec Lucie. N'en avait-elle pas le droit ? Gène avait naïvement laissé voir à son amie sa préférence pour Michel. Pourquoi Lucie n'en avait-elle pas tenu compte? Elle avait nui au bonheur de Gène sans avoir fait le sien. Mais, hélas ! il n'y avait pas de préméditation dans sa faute, et la première victime c'était ellemême. Elle se dit : quelque jour je persuaderai à Michel d'épouser Gène. Mais elle sentait que pour le moment ce courage était loin d'elle.

Gène, cependant, en voyant MUe Bertin, se jeta dans ses bras.

— C'est bien à vous de venir, dit-elle ; je croyais que vous ne m'aimiez plus.

— Et pourquoi ? répondit Lucie, en rougissant d'être

venue pour un autre, tandis que Gêne, embarrassée de répondre à cette question, rougissait aussi.

— Il y a si longtemps que nous n'avons causé ensemble ! dit la jeune paysanne.

— Je le crois bien ! tu ne parais plus à Gbavagny.

— Eh bien, vous avez pris un bon jour, mam'zelle Lucie. On chôme aujourd'hui, vous savez. Mon père est à la maison, et je pourrai me promener avec vous. tyous irons au bord de la rivière. A présent ma mère se lève tous les jours pendant quelques heures ; elle est en bon train de guérir. Quel beau bouquet d'aimez-moi vous avez !

Lucie entra dans la maison pour faire visite à la malade ; ensuite elle accompagna Gène dans les étables, où celle-ci devait, avant de s'éloigner, distribuer la pâture.

— Vous allez voir nos deux chevreaux, mam'zelle Lucie, comme ils sont gentils !

Lucie caressa les douces petites bétes, dont l'une, en retour, allongea sa langue rose sur la joue de la jeune fille.

— Elle vous aime déjà ! C'est une petite chèvre: il faut que vous ,1a preniez quand elle sera plus grande, voulez-vous ?

— Qu'en ferais-je ? dit Lucie. On ne veut pas de chèvre chez nous.

— Vous avez bien tort. C'est si agréable d'avoir le lait et les fromages ! Vous ne savez pas, mam'zelle Lucie, tout le profit que je fais avec mes élèves. D'abord, sans compter les volailles, j'envoie toutes les semaines au marché de Gonesse, par la Perrine, des œufs, du fromage et du beurre, qu'elle me rapporte en beaux francs. Venez maintenant voir mes poules. Et puis, songez, l'agrément d'avoir tant de provisions à son besoin !

Elles trouvèrent dans le poulailler des canetons nou-

veilement éclos, qui réjouirent la jeune ménagère, et elles rapportèrent pleins d'oeufs leurs taWiers.

— Du moins, à votre place, reprit la jeune paysanne, je voudrais avoir une cinquantaine de poules, au lieu d'une dizaine que vous avez.

— Ma mère prélend que cela coûte trop de grain.

— Mais pas du touU Je contente les miennes de cinq ou six poignées ; après ça elles cherchent leur vie du matin au soir; et voyez comme elles sont grasses 1 Petit ! petit ! petit !

A cet appel, accoururent de tous côtés, queue élevée, tête en avant, poules, poulets, et canards avides. Afin de dégager sa parole, Gène leur jeta quelques miettes ; puis, fondant sur une des plus proches, elle la mit aux mains de Lucie, en disant :

— Est-elle assez pesante? Qu'en dites-vous ? Eh bien, ça se nourrit soi-même presque tout l'été. Ça cherche, ça gratte, ça se promène, et ça ne laisse ni vers, ni chenilles, ni fourmis autour de la maison. C'est un vrai plaisir que d'élever les petits ; voyez comme ils accourent aussitôt qu'ils me voient. Et mes gros oisons tout jaunes ! Sont-ils beaux pour leur âge ! Ils me feront de l'argent plus tard, allez ! Vous ne sauriez imaginer, mam'zelle Lucie, comme toute cette basse-cour nous a rendu service pendant la maladie de ma mère, et encore à présent. Avons-nous besoin d'acheter quelque remède? vite, nous envoyons un panier au marché. 11 nous en a fallu pour des cents francs, allez, depuis trois ans ; mais c'est mes volailles qui ont tout payé, mam'zelle Lucie.

— Te voilà tout orgueilleuse ! dit Lucie en l'embrassant, et tu as raison. Je voudrais bien être une fermière comme toi. Tu prêches une convertie, ma pauvre Gène.

— Oh ! je vous prêche, parce que je vous aime, dit la jeune paysanne, et parce que je vous vois toute pâle et

toute maigrie. Votre broderie vous tué. Au lieu que des occupations comme les miennes ne vous donneraient que plus de santé, en môme temps que plus de profit. Vous ne voulez donc pas aller à la rivière ?

— Mais si! dit MUe Bertin.

— Ah ! c'est que vous regardez toujours du côté du chemin. J'ai cru que vous vouliez retourner dans la futaie. Eh bien ! parlons.

Elles descendirent le coteau, dont on avait fauché la partie supérieure, tandis qu'au bord de la rivière la prairie étendait encore ses flots verts, nuancés de toute couleurs par les trèfles, les amourettes, les chicorées, les caille-lait, les marguerites et les sçuiges. Arrivée sur la berge, Mlle Bertin jeta une exclamation d'envie ! Oh ! Gène, les beaux nénuphars !

Ils écartaient au soleil leurs blancs calices, au-dessus de ces grandes feuilles presque circulaires, d'un vert sombre, qui dorment avec volupté sur les eaux tranquilles. Plein d'herbes et de roseaux, vert et profond, leClain coule silencieusement au travers des prairies entre des coteaux boisés pour la plupart, ou sillonnés par la charrue, quelquefois nus et percés de rochers. De distance en distance, un moulin rustique tourne sa roue sou$ l'écluse ; mais nulle usine bruyante ne trouble le calme de ces campagnes, et l'on voit seulement quelquefois, aux rampes solitaires des coteaux, quatre ou cinq mules chargées, conduites par le garçon du moulin, le don Juan du pays, qui marche en se dandinant, un bonnet de coton blanc posé coquettement sur l'oreille, et portant en écharpe son long fouet aux houppes de couleur.

A l'endroit où se trouvaient les deux amies, deux moulins, à droite et à gauche, bornaient l'horizon de la rivière. C'étaient, en amont, le moulin des GoufFrières, et celui de la Roche, caché dans les feuillages, en aval.

Par le sentier qui vient des Gouffrières, un homme s'avançait. Lucie fut la première qui l'aperçut, et tout aussitôt elle se baissa comme pour cueillir un bouquet de trèfles d'eau ; quelques instants après en se relevant, elle vit Gène qui, moins prudente, avait les yeux attachés sur le sentier et les joues en feu.

— Mais, n'est-ce pas Michel ? dit MUe Bertin.

— OhJ vous le reconnaissez bien! répondit Gène. Il vous cueillera les nénuphars, mam'zelle Lucie.

— Non ! Ils sont trop loin du bord. Puis cela le dérangerait de son chemin.

— Il peut bien faire ça pour vousl répliqua la jeune paysanne, d'une voix dont la douceur habituelle ne se retrouvait plus.

Ne sachant que répondre, Lucie cassa machinalement un grand jonc, dont elle agita, sans l'attirer, la corolle d'un nénuphar.

— Bonjour, Gène! bonjour, mam'zelle Lucie! Est-ce que vous voulez de ces fleurs- là?

— Oui, mais c'est difficile.

— On ne peut pas se mettre dans l'eau, la rivière est trop profonde. Gène, est-ce que le ckalan n'est pas par ici?

— Oui, là-bas dans ces joncs, dit la jeune paysanne, en étendant le bras. Mais ça va te détourner de ta route, Michel.

— Bah !-ai-je pas toute ma journée? répondit-il. J'allais à la Roche voir Louis Vigeaud et Marie, que je. n'ai pas rencontrés depuis leurs noces. Quand môme ça serait pour une autre fois !...

Il courut au bateau, y monta et l'amena vers les jeunes filles.

— Vous aurez, mam'zelle Lucie, plus de plaisir à les cueillir vous-même, dit-il.

Elles montèrent.

— Ne va pas nous faire noyer, au moins, dit Gène.

— Sois tranquille ! répoadit-il en regardant avec ivresse MUe Berlin, dont le joli visage, ombragé par son large chapeau, avait une expression adorable de joie mélancolique.

Le soleil jetait sur la surface de l'eau des milliers de paillettes, éclairant jusqu'au fond les découpures des sombres algues ; les joncs qui se renversaient au passage du bateau brisaient leurs lignes mouvantes dans l'eau ; la chevelure fleurie des prés ondoyait au vent, et la rivière, là-bas, éclatait comme une nappe de vermeil liquide. Plus loin, au moulin des Gouffrières, la roue brune et Tonde argentée miroitaient fantastiquement sous l'horizon boisé du coteau.

Pendant que les jeunes filles cueillaient les nénuphars, debout à la pointe du bateau, appuyé sur la longue perche comme sur un sceptre, le front rayonnant, les yeux charmés, la bouche entr'ouverte par un sourire, Michel, enivré par ce spectacle et par la présence de Lucie, représentait bien, dans ce cadre splendide, l'homme roi de la nature, abrégé de la pensée et de l'amour. De temps en temps Lucie levait sur lui son regard timide, promptement abaissé. Gène, sérieuse, les regardait tour à tour.

Après qu'elles eurent jonché le fond du bateau des tiges rondes et flexibles du nénuphar, tandis que les fleurs pâlissantes repliaient leurs pétales, Michel fit voguer le bateau plus rapidement.

— Où nous menez-vous, Michel ?

— Où vous voudrez.

— On irait loin ainsi ! reprit-elle en trathant dans l'eau le bout de ses doigts roses. Que tu es heureuse, Gène, d'habiter icil Moi, je ne ferais pas de plus beau

rêve que d'avoir une petite maison dans ces prés, un bateau, quelques saules, une Tache et de beaux canards.

— Et qui soignerait la vache? observa Gène. Il vous faudrait un domestique, ou bien un mari; mais votre mari, mam'zelle Lucie, ne voudrait pas soigner la vache.

— Il aurait tort, dit Lucie. Moi, je soignerais bien les canards.

— Oh ! je voudrais voir la mine que vous feriez en le regardant remuer avec sa fourche le fumier dans Técurie !

— C'est un des soins les plus désagréables, reprit Mlle Bertin ; mais, comme il est nécessaire, je trouve que les hommes sont fous d'y attacher guelque chose d'humiliant. L'étal de paysan est un des plus beaux de la terre. S'il faut toucher du fumier, ne vit-on pas aussi au milieu des fleurs et de toutes les belles choses de la nature ? Mais parce que les paysans n'estiment pas assez leur état, ils se négligent trop eux-mêmes. Avec beaucoup de soin et dç propreté, ce qui n'entraîne pas une grande dépense, le mari que tu me supposes, Gène, pourrait soigner la vache et ne point sentir le fumier.

Attentif aux paroles de la jeune fille, Michel oubliait de retirer la perche; le bateau n'allait plus.

— Mais je n'ai point de mari, ajouta Lucie en souriant, je suis seule dans la maisonnette, et je vois bien qu'il me faut renoncer à la belle vache que je voyais déjà paître dans ces prés.

— Engagez-moi pour domestique, mam'zelle Lucie! dit Michel qui se remit à ramer brusquement.

— Non, répondit-elle, en cherchant à cacher sa rougeur sous* un sourire, je préférerais Cadet, parce qu'il s'ennuierait moins ici qu'à Poitiers.

Ceci mettait Gène en cause. Elle répondit :

— Oh I vous pouvez le laisser à Poitiers, allez, mam'zelle Lucie.

— Pourquoi, méchante ?

— Tu as tort, Gène, dit Michel. Cadet est un des plus braves garçons du pays, bon fils, bon camarade, el qui s'entend mieux que pas un autre à manier la charrue. Pour ce qui est du cœur, il en a, et de la justice. Toi qui es une bonne fille, et qui as de l'esprit, tu lui ferais toujours entendre tes volontés. Et puis il ne songe que de toi, et tu le rends malheureux en lui refusant une bonne parole.

— Quant à ces choses, ça ne regarde que moi, répliqua Gène en se penchant sur la rivière, où deux larmes, qui roulaient sur ses joues, allèrent se mêler.

Michel reprit :

— C'est parce que je suis votre ami à tous deux que je t'en ai dit mon avis. Prends-le avec amitié.

Lucie pressa doucement la main de son amie, et détourna la conversation :

— Que vois-je là-bas sur Peau ?

— C'est des canards sauvages, répondit Michel. Si j'avais un fusil, mam'zelle Lucie, vous pourriez peut-être en voir un de plus près. Tenez ! ils s'enfoncent déjà.

— Aimez-vous la chasse? demanda-t-elle.

— Je n'en sais rien, répondit-il en souriant. Ça n'est pas mon métier ; j'ai autre chose à faire !

— Gène a bien raison, pensa Lucie, il ne se fourvoie pas, lui. Tandis que les autres croient s'élever en copiant les plaisirs, les habitudes ouïes vices des bourgeois, lui, laissant de côté tout cela, ne songe qu'à s'instruire et à s'élever réellement.

Elle tomba dans la rêverie, et, les yeux attachés sur le sillage, elle revit la maison blanche au milieu des prés, avec la vache qui paissait. Elle se vit elle-même dan»

cette maison ; mais elle n'y était pas seule, Michel y était aussi. Peu à peu, sous la chaleur d'une imagination de jeune fille, arbres et légumes poussèrent dans le jardin, et la cour se remplit d'animaux domestiques. Lucie allait et venait, occupée de mille soins. Michel, en sortant de Pécurie, faisait ses ablutions à la fontaine; ils entraient ensemble dans la maison; d'un coup d'œil aussitôt la chambre fut meublée, et Lucie n'oublia rien, non, pas même un berceau...

Elle tressaillit, et, s'éveillant, jeta ses regards autour d'elle. Dans le miroir de l'eau elle aperçut le visage de Michel qui la contemplait. D'abord, elle s'en détourna ; mais elle revint bientôt à cette image tremblante et confuse, qui l'intimidait moins que la réalité. Cependant leurs yeux se rencontraient ainsi, et le bateau allait bien lentement.

— Allons-nous dormir? s'écria Gène tout à coup. Nous sommes loin, il faut revenir.

— Eh bien ! retournons, dit faiblement Lucie. Michel vira de bord.

— Oh ! dit Gène, ça sera trop long de remonter en bateau, à cause du courant.

— Mais cela est si charmant! répliqua Lucie, il est vrai que nous fatiguerions trop Michel.

— Ah ! mam'zelle Lucie, qu'est-ce que vous dites là? Je vous mènerais comme cela toute la journée sans me fatiguer du tout. — Et quel bonheur ! ajoutait son regard.

Ils mirent, en effet, beaucoup de temps à remonter la rivière jusqu'au pré des Bernuchon. Peut-être Michel ne se pressait-il guère. Pendant le Irajet, Lucie et Gène se défièrent à conduire. Gène semblait avoir repris sa bonne humeur ; même elle élait plus vive qu'à l'ordinaire. Elle prit des mains de Michel la grande et lourde perche et manœuvra d'une manière satisfaisante.

— Nous allons bien voir, dit-elle à MUe Bertin, si, avec vos petites mains, vous en ferez autant. Dame ! c'est bien beau la broderie, mais ça n'endurcit pas le poignet. Vous ne pourriez pas, mam'zelle Lucie, soigner votre vache; moi, je la ferais aller comme un agneau !

Elle avait, en parlant ainsi, tant d'animation et de hardiesse gentille, que Lucie se sentit humiliée et jalouse en voyant Michel la regarder.

A son tour, elle voulut conduire, acceptant le défi. Michel se rapprocha d'elle. Mais, peu habituée à de si lourds maniements, la main de MUe Bertin s'attachait péniblement à l'énorme perche, et le bateau n'allait guère, ou allait de côté. Gène riait aux éclats :

— Oh ! la belle fermière ! disait-elle.

Cependant, le dépit augmenta les forces de Lucie, et la petite embarcation fila un peu mieux. Mais au moment où la vaillante marinière transportait d'un bord à l'autre son massif aviron, elle chancela, et serait tombée, si Michel ne Pavait retenue dans ses bras. Avait-il besoin de l'étreindre si fort ?... Toutefois elle s'efforça de rire pour donner le change sur la cause de son trouble, et répéta dix fois qu'elle avait eu grand'peur. Gène ne riait plus. Michel, le dos tourné, ramait silencieusement.

Quand ils furent descendus sur la berge.

— Vas-tu maintenant aux Gouffrières, Michel? demanda Gène.

— Non ! voici les cinq heures. Il est trop tard. Et puisque j'ai un mot à dire à ton père, je le verrai aujourd'hui.

Aux Tubleries, ils trouvèrent que Bernuchon venait de sortir avec un de ses amis, confiant sa femme aux soins de la vieille Peluche. La convalescente s'était remise au lit et dormait. Gène, suivie de Michel et de Lucie, alla visiter ses canetons nouvellement éclos. On les posa par

terre au soleil, et Gène, au bout de ses doigts, leur présenta la pâtée. Les plus jeunes se tenaient à peine, et roulaient fréquemment. Lucie les prenait et les baisait.

— Quels beaux flocons de duvet jaune ! disait-elle. Et cela marche et parle déjà ! Et cela n'a pas l'air étonné de la vie. Petit ! petit !

Elle ramassa par terre un copeau de bois, et s'en servit pour présenter la pâtée aux oisillons.

— Oh ! dit Gène, vous faites la marquise avec mes canetons. Ça ne mange que dans la main, ces petites bêtes.

— Parce que tu Veux bien les y habituer, répliqua Lucie ; mais à quoi bon se salir les mains ?

— Mam'zelle Lucie a raison, dit Michel, qui se mit à tailler avec son couteau un morceau de bois en forme de spatule.

A ce moment, Peluche apparut sur le seuil, appelant Gène, Lucie et Michel restèrent seuls.

— Comme ça vous irait bien, mamz'elle Lucie, d'être paysanne !

— Vous trouvez ?

— Oh ! oui, mais vous ne voudriez pas l'être.

— Vous vous trompez, Michel.

— Vraiment? C'est-ii possible ?

— Oui ! Assurément Gène est plus libre et plus heureuse que moi. Mais on ne peut changer sa destinée.

Après un silence Michel demanda :

— Quand reviendrez-vous voir Gène, mam'zelle Lucie !

— Je ne sais pas, répondit-elle. Et son cœur battit violemment, car le jpoment fatal était venu.

— Oh ! tâchez de le savoir.

— Non, reprit- elle en rappelant son courage et ses résolutions, non, Michel, il ne faut plus songer à cela.

— 11 ne faut plus songer à vous voir ! dit-il d'un ton plein d'émotion et de reproche.

— On se rencontrera peut-être de temps en temps; mais ruser, mentir pour quelques entrevues, non, cela ne se peut pas !

Elle parlait, en baissant les yeup, (Tune voix altérée, mais d'un accent plein de décision ; et bien qu'elle affectât de continuer à s'occuper des élèves de Gène, elle ne sentait pas môme le bec des oisillons qui, n'ayant plus de pâtée, lui mordaient les doigts.

— Mam'zelle Lucie ! mam'zelle Lucie ! dit-il amèrement, vous n'auriez pas dû,..

— Quoi, Michel ?

— Dire que vous aviez de l'amitié pour moi, parce que ça n'est pas vrai! Sa voix éclatait de douleur et de colère. Et aussitôt, pâle et les yeux pleins de larmes, il s'éloigna vivement.

— Michel l s'écria Lucie. Mais Gène revenait.

— Qu'avez-vous donc, mam'zelle Lucie? Où va Michel? Est-ce que vous pleurez?

— Non, c'est le soleil couchant qui me frappe dans les yeux. Michel a cru voir ton père là-bas. Viens 1 les canetons ont assez mangé.

Une demi-heure après, Lucie prenait congé de son amie quand Michel revint.

— L'as-tu trouvé? demanda Gène.

— Qui ça? répondit Michel.

— Oh! personne! reprit la petite paysanne en jetant snr MUe Bertin un regard sévère.

— Eh bien, dit-elle ensuite, mam'zelle Lucie, voilà Michel tout prêt pour vous accompagner.

— Tu sais que Michel veut parler à ton père, Gène, répondit sèchement Lucie; quant à moi, puisqu'il fait grand jour, je reviendrai seule comme je suis venue.

Michel ne dit rien. Lucie quittait la maison quand Gène s'écria :

— Et votre beau bouquet d'aimez-moi l Vous l'oubliez, après l'avoir tant baisé ce matin !

Lucie rencontra le regard de Michel et rougit.

Les deux jeunes filles marchèrent ensemble jusqu'à la futaie. A travers les arbres, le soleil couchant dorait les mousses, la fontaine babillait en bas, et les petits oiseaux, parlant tous ensemble, faisaient un concert étourdissant. Les insectes volaient, bourdonnaient, luisaient, cherchant la pâture ; les arbres à leur cime étaient illuminés, et tout#ce qui parlait à sa manière dans l'air et sur la terre chantait le bonheur. En embrassant Gène, pour lui dire adieu, Lucie fondit en larmes.

— Ah ! s'écria la jeune paysanne en retenant Lucie dans ses bras, qu'avez-vous, chère amie? dites ! parlezmoi ! Est-ce possible? Oh, non ! non, ce n'est pas cela ! Dites... non ! ne me le dites pas ! et elle se mit à pleurer aussi.

— Je ne te dirai rien, murmura Lucie. Je n'oserais... Tais-toi ! ne me regarde pas. Je suis contente seulement d'avoir pleuré avec toi. Quand viendras- tu me voir, Gène?

— Oh ! quand je pourrai ! bientôt !

— Adieu, chère bonne, dit Mlle Berlin en l'embrassant de nouveau, et sans oser la regarder elle s'éloigna.

Depuis un mois la famille Bourdon était de retour à Ciiavagny. M. Gavel n'avait pas encore paru, et les habitués du logis n'avaient osé s'enquérir de lui. Perronneau seul eut cette hardiesse, et M. Bourdon répondit négligemment que M. Gavel était retenu à Paris par des affaires indispensables. Souvent il se tenait à Chavagny des conversations à ce sujet, où les uns soutenaient que le mariage se ferait, les autres qu'il ne se ferait pas.

Par une belle soirée des derniers jours de juillet, "M"" Bourdon et M"e Boc s'entretenaient à demi-voix, assises dans le jardin, à l'ombre d'un catalpa. Non loin de là, Aurélie, dans la volière, distribuait le mil à 'ses oiseaux. C'étaient des veuves, des tangaras, des whip-poorwill, et des colombes, pauvres exilés prisonniers, pour lesquels elle réservait tous les roucoulements et toutes les grâces de sa sentimentalité, ne disant rien jamais aux moineaux mutins, ni aux jolis chardonnerets, ni aux coquettes mésanges, commensaux de la cour et du jardin.

— C'est impossible ! mademoiselle Boc. Propos d'imbéciles et de tailleurs ! Ces gens-là sont trop heureux quand ils trouvent à jaser sur le compte de quelqu'un d'entre

nous, et comme ils n'ont dans l'esprit aucune délicatesse, ils tirent de la moindre apparence les conséquences les plus odieuses. Quant à la légèreté de Lucie, il y a longtemps que j'en gémis. Entre nous soit dit, Mm* Bertin n'a pas élevé ses filles; elles se sont élevées elles-mêmes, chacune à sa manière. Heureusement pour Clarisse, elle avait un bon sens naturel...

— Hélas ! ma chère dame, elle s'en ira bientôt dans la tombe avec toutes ses qualités, la pauvre enfant !

— Je le sais, et cela me désole. M. Jaccarty a confié à mon mari qu'il n'y a plus d'espoir ! M"* Bourdon poussa un grand soupir et se remit à sculpter minutieusement une feuille d'acanthe à sa broderie.

— Avec ça qu'ils manquent de tout, ma chère dame, reprit Mlle Boc en baissant la voix. C'est une pitié véritable. La pauvre malade n'a pas ce qu'il lui faut. Lucie

> a* beau se rougir les yeux à force de broder, ça ne suffit

y pas, vous sentez bien.

4 — Sans doute ! Mais il faut bien peu de chose à Cla-

risse. J'ai envoyé l'autre jour du bordeaux et quelques gâteaux. Elle y touche à peine.

— Oh ! je sais que vous êtes bien bonne pour eux I Mais ce sont les remèdes qui les tuent, voyez-vous. Des gens qui ne savent pas du tout où prendre de l'argent. Il y a le cordonnier de Gonesse qui ne veut plus leur faire de souliers. C'est à ce point-là, ma chère madame Bourdon.

Celle-ci haussa les épaules.

— On est bien embarrassé, dit-elle, car avec cela ils ont un orgueil ! Aurélie jette ses souliers à peine déformés... Cependant, vous sentez que je n'oserais pas... Pour en revenir à Lucie, je vous assure qu'elle me cause beaucoup d'inquiétude et de souci. Je ne confie cela qu'à vous, ma chère demoiselle. Avec son esprit d'indépendance et son mépris pour le décorum, elle peut se perdre tout à

115 BAUAGE SCAXDAlfUX. 3tT

fait de réputation, sans pourtant faire plus que des imprudences. Mais l'opinion publique, mademoiselle Boc, est inexorable, tous le savez.

— Et souvent bien injuste ! dit la vieille fille.

— Tout le monde le sait, tout le monde le dit, et tout le monde accepte pour bons ses jugements. On ne peut rien contre cela, voyez-vous. Tout le talent d'une femme consiste à captiver l'opinion ; toute la vertu d'une femme est de s'y soumettre. Je connais le moyen qui sauverait Lucie de ses propres sottises, mais... il est difficile !...

— Dites-le-moi, madame Bourdon. Quoi? Voyons! Moi je l'aime, voyez-vous, cette petite. Ah ! ça m'a fait une peine, ce que je vous ai confié ! C'est pourquoi je vous en ai parlé tout de suite, l'autre jour, puisque cela me pesait là, voyez-vous. MUe Boc mettait la main sur son cœur.

— C'est à la fois le moyen le plus simple et le plus impossible dans l'état de fortune où est Lucie.

— Vraiment! Quoi? Vous voulez dire de la marier?

— Vous avez deviné. Après tout, c'est une bonne personne, active, intelligente,- habile, et qui serait parfaite dans ses devoirs, une fois épouse et mère de famille ; oui, et capable même par ses qualités de faire la fortune d'une maison !

— Vous avez raison, madame Bourdon, vous avez raison ! C'est une fée, je l'ai dit souvent. Elle* n'est pas aussi aimable ni aussi bien élevée que MUe Clarisse, mais elle a de grandes qualités. Ah! c'est dommage! Vous ne connaîtriez personne...

M"* Bourdon souleva légèrement ses épaules dodues :

— Vous savez bien qu'en notre siècle il faut de la fortune. Et quoique Lucie ait des espérances, on demande toujours du comptant.

— Des espérances, madame Bourdon? Comment ça? quelles espérances? Moi, j'ignorais tout à fail...

— Tiens ! vous ne connaissez pas l'oncle Grimaud, ma voisine ? fit avec une petite mine charmante Mme Bourdon.

— Bah ! est-ce qu'il aurait l'intention?...

Mme Bourdon hocha la tête de haut en bas avec un sourire, puis elle mit un doigt sur ses lèvres :

— Chut !

— Eh ! Seigneur ! dit la vieille fille en rapprochant vivement son siège; qu'est-ce que vous me dites là? C'est bien sûr?

M""* Bourdon prit tout à coup un air sérieux et pénétré.

— Gardez-moi le secret, dit-elle, car je n'élais pas autorisée à le révéler, et c'est parce que je vous parle, à vous, à cœur ouvert...

— Ah ! ma chère madame Bourdon ! vous me connaissez bien ! Vous savez comme on peut se fier à moi ! Soyez tranquille ! Eh bien, ça me fait grand plaisir, allez 1

— A moi aussi, ma chère demoiselle. La satisfaction qu'on a d'applaudir à une bonne action élève au-dessus de tout intérêt personnel. Mes enfants auraient eu le même droit à cet héritage, mais... Elle fit un geste de renoncement en fermant à demi les yeux, et sa main de velours se posa doucement sur le bras du fauteuil de MUe Boc.

— Grand Dieu! s'écria la vieille fille en ouvrant de grands yeux et en allongeant vers Mme Bourdon son jaune visage, est-ce que les Bertin auraient tout?

— Je n'ai pas vu le testament,, répondit Mme Bourdon en se rejetant en arrière et dWton légèrement froid. Elle ajouta : C'est une simple confidence, et je n'aurais pas dû...

— Allons donc ! avec moi, c'est comme si vous n'aviez

UN KARIAGE SCANDALEUX. 309

rien dit. Eh bien, madame Bourdon, c'est fâcheux qu'on ne sache pas cela, voyez-vous, parce qu'alors celte petite •Lucie trouverait tout de suite à se marier.

— Que voulez vous? dit M"" Bourdon.

— Quoi! vous ne connaîtriez pas un honnête jeune homme à qui on pourrait dire cela dans le tuyau de l'oreille?

— Non, mademoiselle Boc, ce serait abuser de la confiance de mon parent, et d'ailleurs, je n'ai pas la main iufcire des mariages, moi, ce ne serait pas du tout mon talent.

" — Bah ! il suffit d'un mot dit à propos. Je m'en chargerais bien, moi ; mais il faudrait connaître quelqu'un. Eh!... ma foi !... le visage de Mllfl Boc s'éclaira d'une expression hilarante, et se penchant de nouveau du côté do M™ Bourdon :

— Que diriez- vous.. . de mon cousin ?

Mme Bourdon sourit en répondant : Pourquoi pas? 11 y eut dans ses yeux voilés une expression de satisfaction rusée. Elle ajouta de ce ton pénétré qui, succédant tout à'-0oup chez elle au sarcasme ou à l'enjouement, produisait un effet très-persuasif :

— C'est une idée! ma voisine, une véritable idée! M. Gorin n'est pas un homme à grandes manières, mais c'est précisément ce qu'il faut à Lucie, qui est une franche campagnarde. Elle a vingt ans, il en a trente; ils sont de bonne famille tous deux; reste à savoir s'ils peuvent se convenir.

— Je voudrais bien voir qu'ils ne se convinssent pas ! repartit la vieille fille d'un ton presque indigné. Une charmante fille comme ça ! un honnête garçon comme Frédéric! Et qu'est-ce qu'ils voudraient de mieux l'un et l'autre? Ça se fera, madame Bourdon, c'est moi qui vous le dis !

— Allez-y avec prudence, au moins, ma chère demoiselle, et surtout ne me mettez pour rien là dedans. C'est votre idée; ce n'est pas moi qui l'ai eue, et quant à ce que je vous ai confié, je vous en voudrais bien vivement si...

— Allons ! allons ! vous êtes bien tranquille. Vous me connaissez, et vous savez que, pour rien au monde je ne voudrais vous méconlenter.

— Maman, dit Aurélie qui s'avançait, Justine me prévient que Mou ri lion est là et demande mon père. Faut-il lui dire que mon père est absent, ou veux-tu lui parier?

— Ah ! fitM"10 Bourdon avec un geste de contrariété, il faut bien que je remplisse cette tâche. Ton père m'a laissé des instructions pour lui. Peut-être vient-il demander de l'argent? Ces gens-là s'entretiennent à nos dépens avec une effronterie!...

— Vous n'en êtes pas contente? demanda la Boc d'un ton sympathique.

Mm* Bourdon haussa les épaules en poussant un profond soupir :

— Fais dire qu'il attende, ma fille, dit-elle à Aurétte, j'y vais tout à l'heure. Puis se tournant vers M110 Boc : Cela passe toute mesure ! On a découvert des choses !... (Nouveau soupir.) M. Bourdon est d'une bonté que l'on connaît bien et dont on abuse. Moi, j'ai dit à mon mari : (elle se mit à parler bas en faisant siffler ses mots, la Boc tendait l'oreille) A présent, c'est assez! 11 faut être bon, mais non pas dupe ! Et M. Bourdon m'a répondu : Tu as raison ! Elle pinça les lèvres en hochant la tête un moment, puis elle continua d'une voix plus haute : Ça ne peut pas aller plus loin. Leurs enfants se sont élevés sur nos terres; nous avons nourri toute la famille pendant six ans ; en ne peut cependant pas jeter éternellement de l'argent dans ce gouffre. 11 doit plus de mille francs ! souf-

fla-t-elle dans l'oreille de sa confidente, qui poussa une exclamation, jointe à un soubresaut: Et sans compter, reprit Mme Bourdon avec emphase en appuyant sa main sur le bras de M1U Boc, sans compter neuf cents francs dont on lui a fait remise.

— Grand Dieu ! madame Bourdon, mais c'est à jeter les hauts cris !

— C'est comme cela ! dit la majestueuse petite femme, en quittant tout à coup Mlle Boc.

Au bout de vingt pas elle rencontra Aurélie.

— Ya tenir tête à cette vieille pie, mon ange, dit-elle, et tâche de t'en débarrasser le plus tôt possible. Tu comptes faire un peu de toilette, j'imagine. Tes cheveux ont besoin de la brosse et d'un peu d'huile. Tu prendras ta petite robe de" foulard gris et rose qui te va si bien, avec ton canezou à bouillons. Voyons, fais-toi gentille, l'heure s'avance.

— Oui, maman I répondit Aurélie en rougissant.

Puis elle alla prendre vis-à-vis de Mlld Boc un air de résignation, combiné avec un système de monosyllabes, qui devait mettre en fuite au bout de quelque temps la communicative personne. Mais quelques minutes s'étaient à peine écoulées qu'un tiers arriva. C'était Lucie Berlin !

Elle était fort changée. Elle avait maigri; ses joues étaient pâles et ses yeux cernés. Après avoir salué froidement M!le Boc, elle s'assit près d'Aurélie, et dit en souriant (mais ce sourire môme était empreint de tristesse) :

— Je suis venue en mission près de ma tante, de la part de Clarisse.

— Ah! et de quoi s'agit-il, ma chère? demanda Aurélie.

— C'est une fantaisie de ma pauvre sœur. Elle a la fièvre depuis deux jours et ne peut rien prendre. Tout à l'heure lui est venu le souvenir de cette crème à la vanille

dont elle a mangé ici l'autre jour, et il a fallu que je vinsse vous en demander.

— Mais nous n'en avons pas en ce moment, s'écria Aurélie, je vais te donner la recette : on prend...

— Eh! dites plutôt à votre cuisinière d'en faire une, mademoiselle Aurélie, interrompit la vieille fille. Vous qui avez sous la main le lait et le beurre, ça sera prêt tout de suite, voyez-vous, au lieu que MIlc Lucie serait obligée de courir par tout Chavagny...

— Ah! c'est vrai, dit Aurélie, qui, en celte circonstance, ne songeait pas plus à refuser qu'à offrir. Elle se leva pour aller donner des ordres.

— Ça ne va donc pas mieux? dit M1Ie Boc d'un air chagrin, en s'adressant à Lucie.

— Non, c'est une alternative continuelle. Tantôt mieux, tantôt plus mal. Le mois dernier, elle était si bien que nous croyions tous à sa guérison; ça a bien changé.

— Ne vous affligez pas comme ça, ma chère amie. Le mieux reviendra; il faut toujours espérer. Dieu n'abandonne pas ceux qui ont confiance en lui. Aujourd'hui le mal, demain le bien. La vie n'est que changement. Yous êtes vous-même bien fatiguée, mademoiselle Lucie.

— Je ne suis pas malade, répondit-elle.

— Non ; mais vous avez de la peine, on le voit. Toujours broder! toujours broder! Dame! ça épuise à la fin. Pauvre demoiselle, allez ! Dieu vous bénira. Pauvre amie !

Blessée de cette compassion indiscrète, la jeune fille s'accouda sur le bras du fauteuil où elle était assise, et ne répondit pas. La Boc n'en continua pas moins ses sympathiques doléances jusqu'au retour d'Aurélie, qui revint en disant :

— Ce sera prêt dans dix minutes, ma chère, à ce que m'fr dit Mariton; si tu avais besoin de quelque autre chose...

— Non, je te remercie. Je rapporterai dimanche le Journal des Demoiselles. J'ai fini de calquer les patrons.

— Ah! que dis-tu des nouvelles mantilles! N'est-ce pas que c'est bien gracieux ?

— Oui, mais tu sais, je ne m'occupe guère des toilettes, moi.

— Pourquoi pas? dit Aurélie avec un peu d'aigreur. C'est toujours amusant. Au moins, tu lis les histoires, je pense? Comment trouves-tu celle de Blanche?

— Je l'ai parcourue. Elle me paraît fort bien.

— Oh! charmante! s'écria Aurélie d'un air enthou- . siasle. Il y a de si beaux sentiments 1 tant de vertu !

— Il y en a toujours, dit Lucie.

— Tu me parais bien difficile, ma chère.

— Je t'avoue, dit Lucie embarrassée, que c'est un peu comme les toilettes pour moi, car il ne s'agit guère que de jeunes comtesses. . .

— Voudrais-tu qu'on parlât d'ouvriers ou de paysans? Une vive rougeur se répandit sur le front de Lucie,

elle répliqua cependant :

— Quant à moi, leur histoire m'intéresserait davantage, les connaissant mieux.

— Oh ! ce sont bien là de tes idées, reprit Aurélie avec un profond dédain. Ce que j'aime dans les histoires de mon journal, moi, c'est que chacun y est à sa place et tient le langage qui lui convient.

— Voici mon oncle et ma tante! dit Mlle Bertin, satisfaite de cette diversion.

— Que de têtes féminines! s'écria M. Bourdon en arrivant. Bonjour, mademoiselle Boc 1 bonjour, ma nièce! Comment va ma fille depuis ce matin? — Il embrassa tendrement Aurélie, puis Lucie. — Eh bien ! mademoiselle Boc, les petites filles de Chavagny, qu'en fait-on?

— Vous riez, mon cher monsieur, mais ne m'en parlez pas,il n'y a plus d'innocence à présent !

— Comtaent ! mademoiselle Boc, et ces demoiselles? et vous-même? Allons donc ! vous n'y pensez pas.

— Oui ! oui ! vous êtes un moqueur, je le sais ; mais je vous dis, c'est à désespérer de cette race-là. Celle que j'avais d'abord était une coureuse, une effrontée, une espèce de vipère, eh bien! celle que j'ai maintenant ne vaut pas mieux, dans un autre genre : plus bête qu'une oie, plus lente qu'une limace. A peine si cela bouge quand on cogne dessus. Non, ça vous regarde seulement avec des yeux larmoyants et stupides. Moi, le sang me bout!...

— Vous êtes une ingrate, mademoiselle Boc. Des petites filles qui s'entendent avec la Providence pour vous faire faire votre salut, et qui poussent la bonté jusqu'à se laisser battre pour cela. Est-ce que tu deviens misanthrope, toi aussi, ma chère Lucie ?

— Pourquoi, mon oncle?

— Parce que le voilà pâle comme une de mes roses blanches. Ne rougis point. Cela ne t'empêche pas d'être jolie.

Mme Bourdon regarda ostensiblement à sa montre, et dit gracieusement :

— Il faut rester à dîner avec nous, mesdames.

— Oh ! je vous remercie ! répond en se levant MUe Boc ; il faut que je rentre chez moi.

Lucie se lève également.

— J'ai fait porter la crème chez toi, ma chère enfant, dit Mme Bpurdon.

— Je vous remercie, ma tante.

Elles partirent ensemble. A peine furent-elles hors de vue qu'Aurélie s'écria :

— Vraiment, je ne comprends pas Lucie. Elle tombe

l'N MARIAGE SCANDALEUX. 315

dans des toilettes !... On la prendrait pour la femme de chambre de Justine.

— Est-ce de sa faute, la pauvre petite? dit M. Bourdon.

— Oh ! papa ! mais cela se comprend-il? Des souliers éculés !...

— Si elle n'a pas de quoi en acheter d'autres.. . Tu parles décela bien à ton aise, Aurélie, toi qui donnes une paire de bottines à ta femme de chambre tous les quinze jours. Allons! ne fais pas la moue; tu en useras davantage si tu veux. Je te dis seulement de plaindre ta cousine au lieu de l'accuser. J'ai vu cela, moi aussi, et je cherchais comment m'y prendre pour donner à cette pauvre enfant un peu d'argent sans l'humilier.

— Tu peux leur acheter à chacune une paire de bottines, dit Mme Bourdon. C'est un cadeau qu'un oncle peut faire. Mais quant à de l'argent, il ne faut pas se laisser aller à cela, c'est trop dangereux. Cela encourage les gens à vous en demander, sous prétexte d'emprunt, tandis qu'on ne demande pas un cadeau.

— On est vraiment malheureux, reprit Aurélie, d'avoir des parents comme cela.

— Surtout dans la môme localité, reprit Mme Bourdon, je tremblais de recevoir une visite pendant que Lucie était là. C'eût été humiliant. Elle aurait dû certainement, par égard pour nous, se mettre un peu mieux. Mais cette parenté-là nous causera bien d'autres désagréments.

— Vraiment ! Lesquels ? demanda Aurélie.

— Va t'habiller bien vite î répondit sa mère. Il est quatre heures et demie. Notre convive a trop d'empressement pour se faire attendre. Il n'est donc pas loin.

— Ma chère demoiselle Lucie, disait MUe Boc, tandis qu'elles cheminaient ensemble dans l'avenue des marronniers, vous n'êtes pas juste envers moi. Je vous aime

comme la prunelle de mes yeux, et je vous le prouverai quelque jour, bientôt peut-être. Mais je vois que vous partagez contre moi les préventions de Mme Bertin. C'est pourtant bien injuste, allez, moi qui ne veux que votre bonheur ! et puis, je vous demande, est-ce raisonnable? des gens qui se connaissent depuis si longtemps, se bouder comme ça pour un bon avis donné par bonne intention? Allez, ma mignonne...

— Je ne saurais être juge dans cette affaire, interrompit Lucie, car j'ignore ce dont il est question, ma mère n'ayant pas jugé convenable de me l'apprendre.

— Ah bah ! vraiment? s'écria MUe Boc déconcertée, qui regarda Lucie avec doute et avec surprise, mais qui n'osa pourtant continuer.

Il en résulta pour elle un moment d'embarras, dont Lucie peut-être jouissait en elle-même, quand leur attention fut détournée par l'entrée dans l'avenue d'une voiture qui, menée rapidement, fut bientôt près d'elles. Elles se regardèrent comme on fait en présence d'un événement : c'était M. Gavel. Il passa en les saluant. Il avait toujours son air triomphant et dédaigneux. Lucie rendit le salut à peine et d'un air contraint. MUe Boc fît une révérence accompagnée d'un sourire.

— Enûn ! le pauvre jeune homme ! dit-elle.

Depuis un mois, Lucie n'avait revu Michel qu'à l'église. Là, quelquefois leurs regards s'étaient rencontrés. Une sensation incisive et brûlante pénétrait alors le cœur de la jeune fille, et, baissant le front comme pour mieux prier, elle se repliait sur cette émotion à la fois cruelle et bienheureuse qui lui restait seule à savourer. Michel était malheureux, elle le voyait bien. Son visage était abattu, et son regard... comment exprimer tout ce qu'il contenait d'amour, de reproche et de souffrance! Elle le voyait toujours la regardant ainsi. Quels amants peuvent avoir

besoin de portraits ! Maintenant, ce n'était plus une question pour Lucie que de savoir si elle aimait d'amour. Non, et môme elle ne s'efforçait plus guère de s'indigner contre son amour pour un paysan. Elle avait fait deux parts de sa vie, l'une pour la réalité, l'autre pour le rêve. Tout haut, elle était bien encore MUe Bertin, docile aux usages de sa caste, et tournant dans le cercle des habitudes bourgeoises ; tout bas elle était l'amante ou la femme de Michel. Dès qu'elle était seule, ou même seulement quand on ne l'obligeait pas à parler, elle tombait dans son rêve, suivant avec fidélité les occupations et les détails de celte existence imaginaire, mêlant aux joies de l'amour les soins du ménage et les calculs de l'économie domestique, tant que parfois elle distinguait à peine entre ces deux états de son être quel était le plus réel.

Elle eût sommeillé de la sorte sans trop de chagrin, car, tout en éprouvant le besoin de ce rêve, elle n'avait pas le désir de le réaliser; mais elle souffrait si vivement de la peine de Michel, qu'il lui fallut se faire une extrême violence pour s'abstenir de chercher à le consoler. Depuis un mois elle n'allait plus jamais le soir $u jardin; elle n'y entrait pas même le dimanche dans la journée, sûre que derrière la haie Michel épiait sa venue. Ah ! comment se faisait-il qu'elle dût repousser ainsi un être si aimant et si dévoué?

Quelquefois sa vanité s'éveillait tout à coup. Elle s'écriait : Je suis folle! Cela est indigne! Elle rougissait alors de la blouse de Michel et de ses mains rudes. Mais ensuite elle avait beau faire : en vain, d'un esprit hautain et irrité, elle examinait son pauvre ami, elle ne trouvait en lui rien autre chose à reprendre. Il était si bon ! si généreux ! si juste ! Il avait tant de franchise et de simplicité ! tant de cette distinction naturelle qui vient de la noblesse de l'être, que le ridicule n'avait aucune prise sur

lui, et que cet examen ue servait qu'à le faire aimer davantage.

Elle eût donné tout au monde pour que Michel ne fût pas malheureux; mais en môme temps ce qu'elle redoutait le plus, c'était qu'il ne vînt à se consoler et qu'il ne se mariât un jour.

Pourtant cela est affreux, se disait-elle, je suis égoïste. Moi, regretter le bonheur de Michel ! Mais elle éprouvait malgré elle que l'individu ne peut abdiquer, môme par sa volonté, ses penchants et ses droits. En vain, après tant d'autres, elle cherchait le salut dans le pur dévouement. Quelque chose en elle criait et protestait; quelque chose lui disait confusément : Mais ce n'est pas le lieu ; tu n'as pas d'expiation à faire. Quel vrai devoir te commande? Qu'y a-t-il de juste et d'utile dans ton renoncement au bonheur?

Et puis, s'il ne se consolait jamais? C'était donc pour elle que cet ôtre si aimant et si noble serait dévoué aux ennuis dévorants d'une douleur secrète, au lieu de s'épanouir selon sa nature dans l'amour et l'activité.

Alors, dans ces moments-là, elle désirait mourir, elle eût échangé la santé contre une maladie mortelle, afin de supprimer en elle celte personne qui nuisait si fatalement au bonheur de Michel. Et elle s'agitait ainsi en tous sens, vainement, comme un prisonnier aveugle vis-à-vis d'une porte entr'ouverte, qu'il s'agirait seulement de pousser un peu.

Un jour qu'elle rôvait, courbée sur sa broderie, et souffrant dans les reins et dans les épaules de ce travail assidu, pendant qu'au dehors un soleil radieux réjouissait la nature, assise à la fenêtre, elle vit entrer Frédéric Gorin. Il ne venait pas chez eux d'ordinaire ; la vue de cet homme lui serra le cœur. Avait-il acheté quelqu'une de ieurs créances? Le cordonnier de Gonesse et Mourillon

depuis longtemps réclamaient leurs salaires, môme ils avaient fait des menaces.

Gorin entra d'un air épanoui : — Bonjour, mesdames ! votre serviteur! Clarisse lirait; Mme Bertin raccommodait de vieux linge. Elles se levèrent avec surprise, et parurent inquiètes aussi.

— Asseyez-vous donc, monsieur Gorin, dit M"* Bertin avec empressement. Vous auriez désiré voir mon mari?

— Ça m'aurait fait plaisir, parsambœuf! Faisons-nous pas une paire d'amis? Mais différemment, il n'y a pas d'utilité, m'ame Bertin. Je suis assez content d'avoir l'avantage de vot' compagnie et de celle de ces demoiselles.

Clarisse et Lucie se regardant ne purent retenir un sourire.

— Ah ! je pensais que vous veniez pour quelque affaire, dit Mme Bertin.

— Parsambœuf ! m'ame Bertin, vous me prenez donc pour un sauvage, moi? Dame! quand même on n'a pas fait ses études, on finit pourtant ffar s'ennuyer de la société des vaches et des chevaux. La société du beau sexe, ça diversifie, et ça fait plaisir. Après ça, il est bon de se débarbouiller un peu en compagnie. Ça m'a pris comme ça l'envie de devenir social, et si ça ne vous offusque pas, j'entrerai comme aujourd'hui, des fois, à temps perdu, quand je passerai par ici.

— Mais... certainement, répondit Mme Bertin fort intriguée, quand vous voudrez, mon cher monsieur. Et elle s'inclinait en faisant des grimaces agréables, au-dessus desquelles ardait un coup d'œil investigateur.

Malgré sa tristesse, Lucie n'était pas à l'épreuve de ces folles envies de rire qui dominent toute situation; elle fit semblant d'éternuer dans son mouchoir afin de cacher le spasme qui la gagnait. Clarisse, plus formaliste, ne riait que des yeux.

— Parsambœuf, ces demoiselles doivent s'ennuyer par ici ! Pourquoi ne venez-vous pas quelquefois chez nous? On entre, on cause, on boit un doigt de vin. On pourrait môme sauter quelques crêpes. Je ne suis pas un homme de dépense, moi, mais ça me serait un vrai carnaval que de vous voir. Est-ce que ça ferait peur à ces demoiselles de se mettre une lieue dans les jambes?

— Assurément ! dit Clarisse.

— Oh I bien, si ça n'est que de ça, je ne fais ni une ni deux, je viens vous chercher dans mon tirebury. Dame ! il n'est pas si beau que l'américaine de M. Gavel, mais c'est encore gentil et commode, et parsam boeuf, on pourrait bien quelque jour en avoir une aussi belle que la sienne, quoique la frivolité ne soit pas mon goût. Mais quelquefois, pourtant, faut découvrir ses moyens, n'est-ce pas ?

— Quand on en a ! dit Lucie.

— Voilà qui est de bon sens, mam'zelle Lucie. On fait ce qu'on peut, rien de plus. Vous dites ça tout comme il faut. Y a des gens qui me demandent : pourquoi donc portez-vous la blouse, puisque vot'père étaitun monsieur? — Ça fait-il? que je réponds, mieux vaut être que de paraître. Mon père a défait sa fortune en habit, moi, je la refais en blouse. Qu'est-ce qui est le mieux ?

— Certainement, ce n'est pas l'habit qui fait la personne, dit Mme Berlin.

— Parsambœuf, non ! et puis a-t-on pas assez du dimanche pour faire le faraud?Tenez, pas plus tard qu'hier, à la foire de la Cornée, j'ai gagné cent francs sur une paire de bœufs. Avec mon habit, j'aurais-t-il fait ça? Demain, j'en tirerai peut-être davantage sur un marché de fagots, et comme ça, je m'arrondis tout doucement. Oui, m'ame Bertin, oui, c'est comme ça qu'il faut faire, à la bonne flanquette et sans compliments. Écoutez les idées

des uns et des autres, vous boirez de l'eau claire à la fin ■de vos jours.

— Puisque cette vie-là vous plaît, mon cher monsieur.

— Oh! c'est pas qu'on ne s'ennuie pas quelquefois, allez ! Toujours tout seul, comme un n'hibou, avec ma vieille patraque de Jeanne; ça n'est pas couleur de rose. Ma foi, non, une petite femme gentille et agréable, comme ça, le soir, on y songe entre temps.

— En effet, monsieur Gorin, les tendres émotions du foyer domestique sont la plus douce récréation d'une âme sensible...

— Non pas les domestiques, m'ame Bertin, non pas, sacrebleu ! C'est l'extermination de la paix tout au contraire. Fainéants comme des chiens ! gourmands comme des canards ! Une drôle de récréation, voyez-vous. Pour celle-là, j'en ai par-dessus la tête.

La conversation se continua de la sorte pendant une demi-heure environ, après quoi Gorin prit congé, en promettant son retour.

— U est venu pour une de vous, dit Mme Bertin à ses tilles. Hélas ! pourquoi faut-il qu'il ait si peu d'agréments? Voilà pourtant, mes chères filles, tout ce que le sort peut vous offrir dans ce désert.

— Oh maman ! s'écrièrent-elles en se récriant à la fois. Cependant, le reste de la journée, Clarisse ne fit que

plaisanter sur ce sujet. II y avait longtemps qu'elle n'avait été de si bonne humeur. Elle n'eût pas accepté Gorin; mais la vue d'un prétendant, quel qu'il fût, retrempait ses espérances.

La santé de cette pauvre fille offrait des variations continuelles. Aujourd'hui languissante et décolorée, geignante et sans appétit; le lendemain vivante, animée, pleine alors de fantaisies, de caprices, de désirs, qui par leur déception la jetaient dans les larmes, et lui causaient

de nouvelles crises. Jamais cette comparaison de la lampe près de s'éteindre ne fut mieux applicable 1 Seulement celte lampe, sachant bien qu'elle mourait faute d'huile, souffrait et gémissait de mourir.

Par un cruel mirage, les plus doux fruits de la vie passaient devant ses regards, et parfois, lasse enfin de désirer tout bas, elle nommait l'objet de son envie. Sa mère alors ou sa sœur ne pouvaient lui répondre que le mot de l'impuissance et de la misère : il n'y en a pas ! ou, ce qui est pire : il y en a, mais pa? pour toi !

A côté de ce refus pénible, il y avait encore cependant une ressource, dont Clarisse, à bout de courage et énervée par la souffrance, eût abusé volontiers. C'était de recourir aux provisions variées et inépuisables des Bourdon. Lucie avait à cet égard une répugnance extrême, justifiée non-seulement par un légitime orgueil, mais par la sécheresse de sa tante et de sa cousine qui, loin d'abréger par leur empressement sa timide supplique, l'écoutaient en silence, et y satisfaisaient avec autant de froideur qu'elles en mettaient à faire l'aumône au premier mendianU

— Comme il fait chaud ! s'écriait la pauvre Clarisse, le lendemain de la visite de Gorin ; on étouffe réellement! Et elle écarta le petit châle qui recouvrait habituellement ses épaules. Le soleil brûlant d'une après-midi de juillet dardait en plein sur les fenêtres sans rideaux.

— Remets ton chàle, s'écria la mère. Tu sais bien que tu tousses plus fort quand tu viens à le quitter. Clarisse l voyons, pas d'imprudence l

— Mais j'étouffe, te dis-je I reprit aigrement la malade. Et comme Mme Berlin insistait : A quoi bon d'ailleurs se martyriser ainsi? dit-elle en pleurant.

Lucie tressaillit, et jeta sur sa sœur un regard douloureux. Mme Berlin joignit les mains avec désespoir ; ni

Tune ni l'autre cependant n'osa relever le mot qu'avait prononcé Clarisse. Lucie alla préparer au buffet un verre d'eau sucrée, m#is la malade s'écria :

— Je n'en veux pas ! cette eau sucrée m'est odieuse ! elle me fait mal au cœur maintenant.

— Elle te rafraîchirait, dit timidement Lucie.

— Je te répète que je n'en veux pas! reprit Clarisse. Je ne sais pas pourquoi Ton insiste ainsi, je mourrais de soif plutôt que d'en prendre. Y a-t-ïl de la limonade à la fontaine? Non, n'est-ce pas? Eh bien, qu'on ne m'offre rien : je souffrirai sans me plaindre.

— Les deux citrons sont finis ? demanda Mme Berlin à Lucie.

— Oui, maman.

— Quand je vous répète que je ne veux rien ! s'écria la malade. Apparemment vous ne voulez pas jeter de l'eau sur ces écorces une quatrième fois?

— Voyons, ne parle pas ainsi, ma pauvre fille. Ta tante peut bien nous donner d'autres citrons. Il y en a assez dans l'orangerie, n'est-ce pas, Lucie?

Lacie rougit et ne répondit pas. Une minute après, cependant, elle se leva et monta dans sa chambre pour s'habiller. Puis elle partit pour le logis, triste et humiliée d'avance, mais se disant : Je porte cette peine, afin d'en éviter une à ma pauvre sœur.

Elle avait celte fois des bottines neuves que lui avait données son oncle.

En entrant dans la cour, elle rencontra Aurélie et MUe de Parmaillan, qui sortaient de l'orangerie. Fort empressée vis-à-vis de la jeune comtesse, Aurélie accueillit négligemment sa cousine. Isabelle de Parmaillan se plut au contraire à confondre dans un môme traitement les deux roturières de fortune inégale. Elle fut môme plus prévenante pour Lucie, dont elle aimait la simplicité.

Après avoir cueilli des citrons pour Clarisse, les trois jeunes filles allèrent s'asseoir au jardin sur un talus gazonné semé de violettes de Parme, et qujombrageait un paulowia.

— Puisque nous sommes à la campagne, dit MUe de Parmaillan, je puis, n'est-ce pas? sans attendre la nouvelle officielle, vous féliciter sur votre mariage, mademoiselle Aurélie. J'ai vu M. Gavei. C'est un homme du monde, et qui paraît fort distingué.

— Il a de précieuses qualités, répondit Aurélie d'un air pudique ; j'en suis certaine, dès que mes parents ont fait choix de lui pour lui confier mon bonheur,

— Vous habiterez Poitiers ?

— Oui ; ne vous y verrai -je pas quelquefois?

— Peut-être ne serai-je plus ici à l'époque de votre mariage.

— Quoi ! vraiment? moi qui espérais votre présence à l'église, et vos bonnes prières ce jour-là 1

— Vous les aurez, ma chère, en quelque lieu que ce soit. Enlre les murailles d'un couvent, elles n'en seront que plus ferventes.

— D'un couvent ! s'écria Lucie.

— Comme vous voilà effrayée, MUe Bertin ! dit en souriant Isabelle.

— Quoi ! ma chère, dit Aurélie, vous auriez cette sainte et redoutable vocation ?

— Non pas précisément, répondit Isabelle en souriant toujours ; mais elle me viendra, je l'espère. Je prierai Dieu pour cela. Ce n'est pas la vocalion de mon esprit, mais celle de ma destinée. Je suis heureuse sans doute d'être appelée malgré moi.

— Ah î la deslinée ne peut rien sans vous, dit Lucie ; réfléchissez profondément avant de vous sacrifier ainsi I

M"* de Parmaillan prit, en se retournant vers Lucie,

l'air de surprise hautaine qui dit si clairement : de quoi vous mêlez-vous ? Mais elle fut désarmée par le regard humide et sincère de la jeune fille, et reprenant son charmant sourire : *

— C'est vous qui ne comprenez pas. la situation, ma chère enfant.

— Vous vous élevez à une hauteur où peu de personnes pourront vous comprendre, dit Àurélie, mais où tout le monde vous doit admirer. Peut-être serez-vous plus heureuse que moi ? fit-elle avec un hypocrite soupir.

— Je ne suis digne ni d'admiration ni de blâme, reprit MUe de Parraaillan, j'obéis à un mot d'ordre, et je suis un soldat fidèle... courageux peut-être, mais rien de plus. Ne savez-vous pas que, dans notre race, la tradition vient en aide à la faiblesse de l'individu? Inutile dans le monde, je dois habiter le cloître, où m'attend après vingt-cinq ans le titre d'abbesse. J'embrasse un ordre peu sévère, et je pourrai entretenir des relations avec mes amis d'autrefois. Vous, madame, vous y viendrez peut-être me confier vos douleurs de femme du monde ; vous, mademoiselle Berlin, si vous ne vous mariez pas, vous m'y demanderez peut-être une place quelque jour.

Lucie ne répondit point. Elle était navrée devoir cette belle et charmante fille entrer en souriant, vivante, dans le tombeau.

A cet instant, M. Bourdon et M. de Parmaillan se montrèrent sur le perron, et M. Bourdon appela Aurélie pour chercher des graines qu'il ne pouvait trouver. Seule avec Isabelle, Lucie lui dit avec émotion :

— Vous pourriez rester dans la vie, si vous vouliez. Vous pourriez être heureuse et donner du bonheur. Vous êtes aimée, je le sais; vous le savez aussi : pourquoi... ?

— Ma chère demoiselle, interrompit Isabelle, je ne m'offenserai pas de votre franchise, à cause de l'intérêt

qu'elle me témoigne. Et je vous expliquerai franchement ma situation que vous ne comprenez point. Vous parlez, n'est-ce pas, de votre cousin? M. Emile est digne d'être aimé d'une femme de son rang; quant à moi, j'ai trop de fierté pour une mésalliance. Une femme s'abaisse ou s'élève selon l'homme qu'elle épouse, ne le savez-vous pas? Or, je serais môme trop itère pour condamner par mon alliance à une position inférieure un gentilhomme qui voudrait m'épouser malgré ma pauvreté. Le rang sans la fortune est une anomalie qui expose les hommes à méconnaître et à dédaigner des supériorités.légitimes. Enfin, je ne veux pas vieillir dans le monde sans état et sans dignité. Le parti que je prends est donc le seul digne et le seul raisonnable. C'est un sacrifice, il est vrai ; mais qu'importe, si je puis dire, moi aussi : Tout est perdu, fors l'honneur !

— Et votre père ? dit Lucie.

— Mon père, mademoiselle, pense de môme que moi h cet égard. Avec les débris de notre fortune, il pourra soutenir son rang mieux que si j'étais auprès de lui. Nous nous verrons quelquefois, et le sentiment du devoir accompli nous consolera.

Comprenant bien qu'une telle résolution* ne pouvait être ébranlée par quelques paroles, Lucie ne répliqua point; mais l'expression de son visage fut comprise de MlIe de Parmaillan, qui ajouta :

— Comment n'admeltez-vous pas cela? Vous-même, épouseriez- vous un ouvrier? Pensez -y, mademoiselle Lucie, à différents degrés, nos situations sont les mêmes, et c'est pourquoi je vous parle avec cette confiance. Un jour, en vous rappelant cet entretien, vous sentirez que j'ai eu raison, et vous envierez peut-être mon asile. Écrivez-moi, s'il en est ainsi ; je me chargerai de votre admission.

— Faites-vous déjà des prosélytes, sœur Isabelle ? dit Aurélie qui revenait.

— Non, mademoiselle Bertin abhorre le couvent.

— Ah ! dit Aurélie d'un accent qui exprimait une désapprobation si dédaigneuse qu'une rougeur monta au visage de Lucie.

Elle resta quelques moments encore, mais si distraite, que lorsqu'on lui parlait, n'ayant pas entendu, elle ne répondait que par un sourire vag ue.

— £u'as-tu donc? demanda Aurélie.

Elle s'excusa sur une migraine, et partit bientôt. ♦ Sur la grande place, comme elle passait :

— Qu'est-ce qui vous rend si songeuse, mam'zelle Lucie, que vous marchez sur le monde sans les voir?

— Ah ! c'est vous, Chérie, dit la jeune fille, en ouvrant les yeux de l'air dont on s'éveille, je ne vous voyais pas en effet.

Plus loin, Lucie aperçut la mère Françoise, qui ftlait. dans son pré, assise à l'ombre d'un poirier sauvage.

— Bonsoir, mère Françoise, dit-elle d'une voix émue.

— Eh ! bonsoir, mam'zelle, on ne vous voit plus ! Passez donc chez nous.

Mlle Bertin poussa la barrière du pré et vint s'arrêter un moment près de la paysanne.

— Vous filez de beau lin, mère Françoise !

— C'est des chemises pour mes gars, de belles chemises, dà. Ça sera pour leur trousseau de noces. Mais j'ai le temps, car ils ne songent ni l'un ni l'autre à se marier.

— Cela vous fâche ?

— Oui ben pour Michel, ça l'égaierait un peu. Il est comme ça chagrin, mais chagrin comme s'il couvait une maladie; et qu'est-ce qu'il a? Ne le sais. M'est avis pourtant qu'il commence à prendre des idées comme Isidore, des sottes idées, ma foi.

— Ah ! qu'est-ce donc, mère Françoise ?

— Des idées qui ne sont pas celles d'un bon paysan, faisant comme a fait son père, et vivant tout bonnement à notre mode. C'est bon pour des messieurs d'être sans cesse à se débarbouiller les mains et à se laver le mu» seau, est-ce pas vrai, mam'zelle Lucie.? Croiriez-vous point qu'il a-t-acheté à la dernière foire de Gonesse une cuvette et un pot qu'il a mis dans sa chambre; et qu'il lui faut avec cela une serviette et un essuie-mains ? Et pas plus tard qu'hier, que je l'ai pris à se frotter avec mon savon ! Seigneur ! Seigneur ! Tous les soirs de la vie et tout le long du dimanche le nez boulé dans les livres ! • Et encore une autre chose : c'est qu'il va de temps en temps se baigner dans la rivière, et qu'il s'apprend de nager. Puisque je m'attends qu'il y restera-t-un de ces jours ! C'est-il pas clair que si les hommes devaient aller comme les poissons, le bon Dieu les aurait faits autrement? Enfin donc, mam'zelle, pour tout vous dire, lev'là qui se met à changer de linge ni plus ni moins que si on n'avait pas autre chose à faire qu'à savonner. C'est pas que je doive m'en plaindre, puisqu'il veut à toute force se faire blanchir par la Mourillon. Mais tout ça c'est des choses qui ne vont point. Je ne suis pas encore si vieille, que je pourrais ben suffire à l'ouvrage, si on était raisonnable. Il dit comme ça que c'est pour la propreté. Seigneur Dieu ! y a pourtant des gens ben propres qui ne se débarbouillent qu'une fois tous les dimanches. Son père et moi, et tous ses parents, avons-nous pas été élevés comme ça ? M'est avis que ça n'empêche pas de se bien porter ni de bien vivre. Eh ! les mères ont ben du souci, allez, mam'zelle Lucie!...

— Seriez-vous plus heureuse de n'avoir pas eu d'enfants, mère Françoise ?

— Oh ! pour de ça, mam'zelle, oji ! non ! bon Dieu !

vaut mieux avoir de la peine en compagnie que de l'aise tout seule. Et puis, quoi? En ai-je tant, de la peine? vraiment non ! c'est pour dire ; mais au bout du compte, c'est de bons enfants. Sûrement que le mariage nous fait marcher dru, mais, tout égal, l'oiseau ne chaqte point quand il fait son nid.

— Adieu, mère Françoise.

— Adieu, mam'zelie.

Quand elle fut au milieu du pré de la Françoise, M1,e Berlin aperçut près de la haie de son jardin, au milieu d'un carré de terre défrichée, un travailleur qui bêchait. Avant môme d'avoir distingué la taille élancée et robuste, .et l'abondante chevelure noire soulevant les ailes du chapeau de paille, Lucie avait reconnu Michel et s'était arrêtée, saisie d'émotion. Cependant il n'y eut dans sa contenance ni hésitation ni embarras. Ses yeux brillèrent, son visage s'enflamma d'une sorte d'enthousiasme, et elle continua de marcher vers lui. Il ne l'entendait pas venir et ne regardait pas de ce côté. Quand il avait recueilli dans le sillon les pommes de terre dorées, il jetait en se redressant un long regard par-dessus la haie, dans le jardin de M. Berlin ; puis il piochait de nouveau, et d'autres blonds tubercules apparaissaient, disposés en rond comme un trésor enfoui.

Elle avançait toujours, ses petits pieds foulant l'herbe sans bruit, mais son ombre, la précédant, s'allongeait vers Michel. Il vit celte ombre, et se retourna; un cri s'échappa de sa poitrine ; il devint pâle et la regarda sans lui parler.

— Je vous ai surpris, dit Lucie d'une voix émue. Vous n'ôtes donc pas en journée. aujourd'hui?

— Si vous aviez su me trouver ici, vous n'y auriez point passé, n'est-ce pas? dit-il en tremblant d'émotion.

— Je ne suis pas fâchée de vous rencontrer, réponditelle.

— Ah vrai? s'écria-t-il amèrement. Il semblait partagé entre la colère et la tendresse, et comme il tenait toujours sa pioche, il la lança d'un grand coup dans la terre, où elle s'enfonça.

— J'aurais dû vous dire plus clairement, puisque vous en doutez,lteprit Lucie, que je suis heureuse de vous rencontrer.

— Mon Dieu, s'écria-t-il en venant tout près d'elle, dites*vous ça bien sérieusement? Alors pourquoi fuyezvous de moi depuis si longtemps, mam'zelle Lucie? J'ai été trop malheureux ! Vous ne le' saviez donc pas ?

— Si, murmura-t-elle, je le savais ! mais je n'ai point agi par ma volonté !

— Ah ! Qui donc me veut tant de mal? Qu'ai-je fait? Est-ce votre père? Est-ce M"* Berlin qui vous défend de me parler? Et pourquoi ? C'est donc fierté?...

En faisant cette question, son regard inlerrogeait anxieusement la jeune fille, et il semblait craindre autre chose qu'il. ne disait pas.

— Ma mère, dit Lucie, croit avoir de bonnes raisons. Que puis-je faire? Me con$eilierez-vous de lui répondre : Je veux, quand elle me dit : Je ne veux pas?

Il soupira profondément.

— Non, vous ne pouvez pas faire ça, mam'zelle Lucie. Et pourtant... pourtant... c'est bien injusle et bien dur. Oui, c'est injuste, répéta-t-il avec force, vous le savez bien ; pourquoi ne lui dites-vous pas ?

— Je le lui ai dit, Michel ; mais sa volonté n'a pas changé.

Venez ici demain soir, à la nuit tombante, poursuivit-elle en montrant le bosquet ; nous causerons de tout cela.

Il poussa une vive exclamation de joie, mais il s'arrêta, n'osant montrer toute retendue de son bonheur.

Ils restèrent un moment sans se rien dire. Lucie fît un pas enfin, en disant :

— Adieu !

— Non ! au revoir ! s'écria-t-il avec transport. Ah ! que je vous ai... Ah! que vous êtes bonne ! mara'zelle Lucie! Ah! vous ne saurezjamais tout ce que mon cœur me dit de vous.

— Au revoir ! reprit-elle en rougissant.

Il la suivit jusqu'à la haie, et quand elle ei* passé, en lui laissant pour adieu un doux sourire et un doux regard, il resta encore à cette place jusqu'à ce qu'elle eût quitté le jardin. Alors il se remit au travail, et pendant quelques instants sa pioche broya le sol. Mais, soudain, la repoussant, il s'alla jeter au bord de la haie, sur l'herbe, parmi les pâquerettes et les véroniques, et il y resta longtemps, la tête dans ses mains, agité, murmurant par moments des paroles confuses, ou poussant tout à coup de sourdes exclamations.

Mlle Berlin, elle aussi, eût éprouvé le besoin d'être seule. Elle avait comme les yeux pleins de clartés qui l'éblouissaient, et en elle un mouvement si tumultueux de sentiments et de pensées qu'elle en était étourdie. Elle eût voulu pouvoir causer avec elle-même longuement et profondément. Mais il fallut qu'elle restât avec ses parents et qu'elle s'entretînt avec eux de sa visite chez les Bourdon. Elle dit que M116 de Parmaillan allait se faire religieuse.

Cette nouvelle excita de vives réclamations.

— Ce n'est pas possible ! disait M. Bertin, une demoiselle qui monte à cheval comme un homme ! Elle n'a pas plus de vocation que moi !

— Ce n'est pas une vocation, observa Lucie; elle-même l'avoue. Mais c'est un parti pris, parce qu'ils sont ruinés.

— Ruinés ! s'écria M. Berlin ; certainement I des gens qui ont eu cent mille livres de rente; mais je m'arrangerais bien du reste ! Quand même les créanciers saisiraient le tout, il restera toujours à MUe de Parmaillan les diamants de feu sa mère qui valent plus de deux cent mille francs, m'a-l-on dit. Et quand même elle les engagerait, parbonneur, n'a-t-elle pas encore l'héritage assuré de MUe de Poix, sa tante, qui, au premier jour, lui laissera, à elle en propre, tout au moins quatre-vingt mille francs. Porter tout cela au couvent, une jeune et jolie fille ! Du diable si j'y entends quelque chose. C'est tout bonnement de la folie, ou bien cette pauvre demoiselle est circonvenue par des intrigues de béguines.

— Elle agit de son plein gré, dit Lucie, et raisonne parfaitement. C'est toi, cher papa, qui ne saisis pas la différence de ses idées avec les nôtres. Tout est relatif, et Mlle de Parmaillan, qui ne peut se passer d'équipage et d'un grand nombre de serviteurs, se trouve aussi pauvre avec quatre-vingt mille francs que nous le sommes, nous, avec vmgt mille.

— Quelle sottise I s'écria Clarisse. Il faut vraiment que ces gens-là se croient d'une espèce différente de la nôtre, et certes ils méritent bien d'être punis par leur propre orgueil.

— Il est pourtant très-facile de vivre sans luxe, dit Mmo Berlin. Le nécessaire assuré, de modestes plaisirs, les joies de la famille, les beautés de la nature, une âme sensible, que faut-il de plus pour la félicité ?

— Que n'épouse-t-elle un bon bourgeois, reprit M. Berlin. Sans son orgueil, elle pourrait être heureuse.

— Mais elle serait déchue aux yeux de sa classe par un tel mariage, répliqua Lucie.

— On se moque de l'opinion des sots, dit M. Bertin. ~ Elle-même a horreur des mésalliances...

— Parce qu'elle est folle. Est-ce que tous les hommes ne sont pas de la même espèce ?

— Et sa famille n'y consentirait jamais.

— Sa famille n'a pas le droit de la fourrer au couvent, ni même de l'empêcher de se marier. Cette fille-là est créée pour être femme tout comme les autres ; malgré sa noblesse, elle n'est pas faite différemment. Parbleu ! à sa place, je m'arrangerais fort bien pour faire comprendre tout ça à M. de Parmaillan, et je lui en casserais la tête jusqu'à ce qu'il ait dit oui. N'est-ce pas assez qu'il Tait ruinée, sans l'enterrer toute vive à présent ?

— Tu as horreur du couvent, dit Mme Bertin. Cependant c'est un asile...

— Bon pour ceux qui manquent de pain, reprit-il, et encore j'aimerais mieux voir mes filles ouvrières que de les voir s'enfermer là dedans.

— Eh bien ! cher papa, dit Lucie en l'embrassant, n'aie pas» cette crainte, quant à moi *f car tu as raison : le bonheur vaut mieux que l'orgueil. Je ne me ferai point religieuse.

— Ah çà î qu'as-tu donc ? s'écria-l-il en la regardant avec une admiration de père, ta figure est éclairée comme d'un coup de soleil. On dirait qu'il vient de l'arriver quelque chose d'extraordinaire ?

— Oh ! rien, répondit-elle en s'efforçanl de composer son visage. Elle se mit alors à parler de différentes choses avec une animation qu'elle n'avait pas depuis longtemps, et toute la soirée elle fut pleine d'entrain, en même temps que de douceur et de tendresse. Mais, aussitôt que la nuit fut venue, elle dit bonsoir à ses parents et alla se coucher la première, contre son habitude. Ce n'était point pour dormir.

Lucie maintenant était seule dans sa chambre. Depuis* que la maladie de Clarisse avait pris plus d'intensité, on avait dressé pour elle un lit au rez-de-chaussée, dans la salle où, quelquefois, le jour, elle s'étendait tout habillée, quand elle souffrait trop des épaules et des reins.

Ge n'était pas une méditation sur le fond môme des choses qui occupait ainsi la jeune fille. La vérité Pavait frappée comme un éclair.

En écoutant Isabelle de Parmaillan elle s'était dit : Malgré leur bagage de religion et de philosophie, les hommes n'ont encore eu qu'un seul vrai Dieu, l'orgueil, père tout- puissant, qui lient le globe dans sa droite, et qu'ils ont habillé d'étoiles, pour le parer comme eux. De môme qu'autrefois, ils font encore à ce Dieu des sacrifices humains, et les victimes fanatiques s'offrent d'ellesménqes au supplice.

Elle s'était dit encore en chemin, pendant qu'au soleil couchant la cime des arbres resplendissait, et qu'éraaillée d'or, chaque feuille se détachait magique sur le fond du ciel; tandis que les nuages blancs et floconneux dormaient dans l'azur, et que cet admirable palais de l'homme, lumineux comme la pensée, bleu comme l'idéal, riche comme l'infini, enivrant comme la beauté, reluisait dans toute sa gloire, elle s'était dit encore : J'ai vingt ans, j'aime, je suis aimée, la vie m'entoure et me remplit, quelque chose dans mon cœur tressaille à la voix des petits enfants : C'est l'amour qui est le vrai Dieu 1

Exaltée par ce nouveau culte, plus pur et plus puissant, elle se livra d'abord à des joies ferventes et palpita d'espérance devant la porte de ces grands mystères de la vie, qu'elle "avait crue fermée sur elle à jamais. La figure expressive de Michel, transfiguré par le bonheur, lui apparut, et derrière celle-ci, dans un fond lointain, d'autres figures vaporeuses et souriantes, enfants du rôve.

droit de ne compter en cela qu'avec lui-môme. Pouvait-il ignorer cependant qu'on jasait à Ghavagny de son intimité avec MUe Berlin ? Sans le savoir, elle se répondit : Oui, certainement, il l'ignore ; car, plutôt que de me nuire, il quitterait le pays. Depuis quelque temps il vivait toujours seul. Puis elle avait en lui une confiance absolue, qui n'était point seulement instinctive, car l'ensemble des paroles, de l'accent, de la physionomie surtout, et de l'enfantement des idées, crée une connaissance de l'ôlre plus profonde et plus sûre que la moralité d'actions, souvent moins directes et moins spontanées. En lui seul éclataient cette jeunesse de l'âme et cette noblesse de sentiments ; il était le seul dont l'intelligent égoïsme s'élançât ardemment en dehors de lui-même. Ah 1 qu'il y aurait de bonheur à le rendre heureux ! à recevoir ses épanchements naïfs et enthousiastes ! Aimable , bon , juste et fort, comment n'avait-on pas le droit de l'aimer ? Avec lui, avec un avenir moral et intellectuel créé par une famille nouvelle, le travail, si rebutant quand il n'a pour objet que les nécessités d'une existence au jour le jour, le travail aurait au contraire des charmes infinis. Au milieu des semailles, déjà l'imagination cueille les fruits de la récolte, et quand on travaille l'un pour l'autre, le partage de la fatigue n'est-il pas aussi doux que celui de la joie? En ajoutant au terrain de M. Berlin celui de la mère Françoise, Michel aurait assez d'ouvrage pour s'occuper tout le long de l'année. Il n'était jamais bien loin, elle pouvait l'aider, ou travailler près de lui. Mais quel rêve insensé 1 Non, mais impossible l

Elle revint à la maison. De temps en temps elle regardait l'heure et voyait avec saisissement approcher la fin du jour. Que dirait-elle à Michel? Quelle serait devant lui son attitude? Sous prétexte d'amitié, aller à un rendez-vous secret, était-ce bien sérieux? Qu'avaient-ils à se

dire, s'il ne s'agissait pas entre eux d'une entente profonde et de projets d'avenir?

Enfin, où conduisait-elle Michel, en secondant un amour qu'elle ne voulait pas accepter?

— Ah ! que je suis lâche, s'écriait-elle. Je reconnais â que l'opinion est injuste et mauvaise, et je m'y soumets.

Je sacriBe ce que j'aime le plus à ce que je méprise. Hier, ma religion était l'amour; aujourd'hui me voilà courbée encore devant l'orgueil, auquel je ne crois plus. J'osais prendre en pilié MUe de Parmaïllan, j'étais indignée; cependant elle, qui est sincère, est bien plus forte et plus digne que moi.

Mais ce n'est pas de pureté, ni de droiture, ni de vérité qu'il s'agit pour conquérir les hommes. Il s'agit d'être la croyance officielle, rien de plus.

Peut-être ce qu'il y avait surtout au fond des hésitations de Mu< Berlin, c'était une lacune dans son amour et dans sa confiance. Elle n'avait pas été pendapt vingt ans fille de la vieille bourgeoisie pour devenir tout à coup la fille seulement de l'humanité. Par moments, la blouse du paysan voilait un peu le front du jeune homme. Sans s'en rendre compte, elle avait peur de quelque vulgarité.

Puis l'orgueil vivait toujours. Elle se disait : Ah ! s'il était possible que demain, au su de tout le monde, j'eusse à refuser l'alliance de quelque Gavel, jeune, riche et beau, après-demain j'épouserais Michel.

La plupart des dévouements humains ne sont que l'achat coûteux d'une auréole.

Vers huit heures, la lune, éclairant largement le ciel, nuançait la terre de grandes lumières et de grandes ombres.

— Tu devrais te coucher, Lucie, plutôt que de sortir, puisque tu as été malade aujourd'hui.

— Mais je suis très-bien à présent, maman. C'est peut-

être l'excessive chaleur qui me rend malade. On commence à respirer ; il fait si beau ! je vais faire le tour de la prée.

Elle sortit en effet du côté de la prairie ; puis elle passa furtivement dans le jardin par une trouée dans la haie. Depuis un mois, d'ailleurs, Mœ< Berlin ne pensait plus à Michel.

Michel était dans le bosquet.

— Ah ! vous voilà, dit-il, j'avais peur ! Je croyais que vous ne viendriez pas. Mais vous voilà ! que vous êtes bonne, mam'zelle Lucie I

Elle répondit : Je vous l'avais promis.

— Oh ! ce n'était point à vous que je. m'en prenais ! Mais je pensais qu'on vous empêcherait peut-être de sortir, que vous seriez peut-être malade, enfin je ne pouvais pas croire que je vous verrais, parce que c'était trop de bonheur ! A présent, quand j'ai grand désir de quelque chose, il me semble que ça n'arrivera pas. Je n'étais pas comme ça autrefois, mam'zelle Lucie, mais depuis six semaines, le chagrin a bien su me trouver.

Il parut à Lucie qu'elle ne pouvait, sans contracter un engagement tacite, accepter ces épanchements.

— Vous êtes toujours d'une exaltation ! dit-elle.

— Vous trouvez? répondit-il avec tristesse, eh bien ! apprenez-moi comment il faut- être pour que vous ne trouviez pas à redire en moi.

— Oui, vous êtes trop exalté, reprit Lucie. Vous portez en toutes choses une extrême vivacité. Moi, cela m'étonne et m'inquiète. On dit que ce qui est si vif est peu durable.

— Ce n'est pas vrai ! s'écria-t-il, et ce n'est pas vous qui pensez cela, mam'zelle Lucie. Ah ! je connais bien la sagesse des vieux de chez nous, allez ! qui sont toujours à conseiller de ne rien faire, et de ne rien dire, et de ne pas

bouger. Les vieux de chez vous, c'est la môme chose ! et il y en a partout des jeunes qui prennent ça pour vrai; mais ils ont tort, mam'zelle Lucie. Le bien, ça n'est pas un mélange de tout, un peu de ceci, un peu de cela, et puis quelque autre chose ; non, c'est le bien tout net, et le mal, c'est le mal. Et quand je les vois l'un ou l'autre comme ils sont, ma foi, je tourne le dos, ou bien j'y cours vite et de tout mon cœur, sans m'inquiéter de ce que disent-Ies gens. Vous croyez que beaucoup aimer ça veut dire qu'on n'aimera plus ! Ah ! mam'zelle Lucie, les fontaines coulent depuis que le monde est monde, et elles ont toujours de l'eau !

— Mais nous ne sommes pas inépuisables, nous, ditelle en souriant, nous changeons beaucoup, vous le savez.

— Non, il ne me semble point, répliqua-t-il. L'homme, c'est vrai, n'est plus pareil à l'enfant ; mais pourtant c'est bien le même. Le" petit poirier que nous avons planté ce printemps, mam'zelle Lucie, dans vingt ans sera bien changé ; mais ça sera toujours la môme essence et le même fruit. Il y a les gelées, le mauvais vent, le soleil, la rosée, qui lui feront donner de bonnes récoites ou de mauvaises; pas moins c'est un arbre qui portera toujours des poires acres ou des poires fondantes, suivant le pépin.

— Cela signifie, reprit-elle en cachant son tremblement intérieur sous un enjouement affecté, que vous êtes un arbre de la meilleure essence, et que vous porterez malgré vous de bons fruils toute votre vie, n'est-ce pas?

— Ça signifie, répondit Michel d'une voix entrecoupée, que je vous aimerai toujours. C'est aussi vrai qu'il est vrai que je suis vivant tout à l'heure et que nous sommes là tous deux. Pour ce qui est de bien faire, je n'en suis pas sûr, mais'je sais que j'en ai la grande volonté, selon ma connaissance, et il me semble que je saurai bien faire lant que vous m'aimerez.

— Je vous crois ! dit Lucie trop émue pour continuer de railler, je vous crois, Michel, et j'accepte votre amitié comme la consolation et le meilleur bonheur de toute ma vie. Et, le regardant avec des yeux humides, elle lui tendit la main. La lumière de la lune, qui pénétrait par en haut dans le bosquet, éclairait leurs visages. Michel saisit la main de la jeune fille, et au lieu de la serrer seulement, il la couvrit de baisers en se jetant à genoux, et s'écriant hors de lui-même :

— Oui, toute mon amitié ! tout mon cœurl tout moi ! Je suis à vous, Lucie, tout à vous, et toujours !

Elle s'abandonna un instant au bonheur d'entendre Michel lui parler ainsi. Puis elle frémit. Un instant de plus, je suis engagée à jamais, se dit-elle. Le oui et le non se choquèrent dans son âme comme deux éclairs.

— Non ! non ! puisque j'hésite encore, je ne dois pas... je n'ai pas môme le droit de lui dire que je l'aime ! — Et elle se leva.

— Michel ! vous n'êtes pas convenable avec moi î Il resta muet, immobile, atterré.

— Adieu, ajouta-t «Ile en voulant s'éloigner.

Il poussa une exclamation de désespoir, et les mains jointes, il se traîna vers elle.

— Pardonnez-moi ! oh 1 pardonnez-moi ! Je suis fou, des fois, mam'zelle Lucie. Je me suis manqué tout à l'heure; mais, si vous saviez combien j'ai de courage quelquefois ! Pardonnez-moi! et vous n'aurez plus à me blâmer, je vous le jure !

— Puis-je me fier h vous? murmura-t-elle.

— Oui ! Vous le pouvez ! dit-il en se relevant avec fierté. Je vous .en fais le serment, à vous ! et je le tiendrai ! Ayez confiance en moi, mam'zelle Lucie.

— Eh bien, dit-elle, au revoir !

— AhJ vous partez 1

— Oui, 'Michel, écoutez-moi. C'est une chose grave et qui me blesse, que nous devions ainsi nous voir à l'insu de ma famille et de tout le monde. Je veux songer à cela. Je veux tâcher qu'il en soit autrement. Songez-y de votre côté. Nous nousjeverrons dans huit jours.

Il répéta tristement :

— Dans huit jours!

— -Oui, Michel, au revoir !

— Au revoir! mam'zeile Lucie.

— Ah ! c'est moi qui l'ai chassée par mes folies, se dit le pauvre garçon en se jetant sur le banc que Lucie avait occupé. Hélas ! mon Dieu ! Tantôt du bonheur à en étouffer! tantôt de la peine à en mourir! Oh ! ça ne peut pas durer ainsi ! non, ça me tueraità la fiji !

Eh bien, tant pis ! ça durera tant qu'elle voudra. Je lui ai fait un serment. Si je meurs, elle ne saura pas pourquoi, et m'en pleurera mieux. Oh ! murmurait-il en étreignant le banc, et en l'inondant de ses larmes, oh ! faut-il tant aimer !

Lucie, maintenant qu'elle n'était plus intimidée par la présence de Michel, sentait son cœur plein d'une folle tendresse. Elle faillit revenir sur ses pas, et lui dire... mais elle n'osa. Nous sommes fous ! pensa-t-elle ensuite. S'il ne m'aimait pas tant, il se rirait de moi; car un enfant lui-môme dirait en nous voyant l'un en présence de l'autre: Voilà des amoureux!

— Eh ! bonjour, mère Jeanne, disait Mme Berlin à une vieille paysanne qui pénétrait dans la cour, portant au bras un panier recouvert de linge blanc. C'est une nouveauté que de vous voir.

— Seigne\ir! nVamc Bertin, y a si loin de chez vous chez nous! je suis tout à la nage, au moins. C'est M. Goriri qui m'a commandé de vous apporter ça. — Elle découvrit de magnifiques cerises rouges et blanches, grosses comme des noix.

— Eh vraiment ! M. Gorin est bien honnête. Entrez donc, mère Jeanne; vous boirez un verre de vin.

En disant celle dernière phrase, Mme Berlin regardait Lucie, qui venait de paraître sur le seuil, et ses yeux demandaient avec inquiétude : en avons-nous bien encore?

Lucie alla interroger le tonneau ; mais elle n'obtint que de la lie. Elle rentra dans le salon en disant :

— Un verre d'eau sucrée, mère Jeanne, vous rafraîchirait mieux.'

— Merci bien, mam'zelle, tout au contraire. J'ai pas accoutumé ça. Un petit doigt de vin me relèvera le cœur.

Alors Lucie déboucha la dernière bouteille de vin rouge qui restait pour Clarisse, et mettant un verre devant la paysanne, elle versa lentement... jusqu'au moment où la mère Jeanne, qui faisait semblant de n'y pas regarder, se retournant enfin, s'écria :

— Eb, mam'zelle, bon Dieu ! comme vous y allez ! Mais le verre était plein.

— A vot' santé, m'ame Berlin et la compagnie !

— A votre santé, mère Jeanne ! répéta Mme Bertin, qui murmurait en elle-même : Grand bien lui fasse ! mais c'est la santé de ma pauvre fille qu'elle me boit là. Clarisse aurait eu de ce verre pour toute la journée. '

— Heum ! c'est du bon ! dit la vieille en posant le verre.

— Je crois bien ! répondit Mme Bertin avec amertume. Et tandis qu'elle adressait à la mère Jeanne un banal sourire, elle disait mentalement:

— Il faut que celte vieille se grise dans la cave de son maître pour avaler si bien un verre de vin !

Quand la Jeanne fut partie.

— Décidément, dit Mme Bertin, M. Gorin a des intentions.

— Est-il possible? répondit Lucie. Nous ne nous attendions guère à cet affront-là. Tu te trompes, maman. Ce doit être quelque autre chose. Je le crois incapable de s'attaquer à une fille sans dot.

— Tu le juges peut-être mal, reprit Mme Berlin. 11 ne faut pas être si dédaigneuse, ma pauvre Lucie. La fierté n'a jamais nourri personne. Après tout, il est d'une bonne famille/

— Ce qui ne l'empêche pas, maman, d'être mauvais et grossier.

— Il est d'une bonne famille, c'est vrai, dit Clarisse, mais il manque d'éducation.

— Mais il possède une soixantaine de mille francs

déjà, mes chères petites, et il en gagnera peut-être deux fois aillant. Ses enfants seront de beaux messieurs quelque jour.

— Nous attendrons que ses enfants soient bonsà marier, dit en riant Lucie.

— Bien, bien, vous resterez filles. Le désintéressement et l'amour pur ne sont plus de ce temps, voyez-vous. Il n'y faut pas compter, mes enfants, la vertu n'a plus de récompense que dans le ciel.

Une larme vint à l'œil de Mme Berlin.

— Comme cela tu le refuserais, dit-elle en s'adressant à Lucie.

— Oui, maman.

— Toi qui aimes tant la campagne, cependant. Je te croyais moins fière que ta sœur.

— Oh ! je n'ai pas de fierté du tout, répondit-elle en rougissant. Mais je me respecte assez pour ne pas vouloir être la femme de M. Gorin.

D'une voix timide elle ajouta :

— Il serait plus honorable pour moi d'épouser un paysan intelligent et honnête.

— Je ne sais pas où elle va prendre ce qu'elle dit, s'épria Clarisse indignée.

— Ta sœur dit cela comme une maxime de philosophie, observa la mère.

— Ah I à la bonne heure.

— Eh, grand Dieu ! s'écrie Mme Bertin en regardant par la fenêtre, voici M. Gavel et M. Bourdon maintenant. Et votre père qui est à la pêche, et puis, nous avons une jolie toilelte pour les recevoir. Allons, je me sacrifie, mesdemoiselles, allez vite vous arranger un peu.

Clarisse en hâte s'esquive, mais Lucie reste immobile à sa place.

— Eh quoi, tune cours pas?.., lui dit sa mère.

— Non, maman, cette toilette-là est assez bonne pour M. Gavel.

Ils entraient. Mme Berlin fait quelques pas au-devant d'eux, Je sourire sur les lèvres, en attachant les galons de son tablier des dimanches, qu'elle vient de mettre pardessus l'autre ; mais celui-ci, plus long, dépasse de deux pouces au moins.

— Monsieur !. nous sommes très-flattées de votre visite, dit-elle à Gavel en lui adressant une révérence profonde.

— Madame, répond Gavel, c'est la visite d'un futur parent, très-heureux de faire bientôt partie de votre famille.

Lucie ne s'occupe guère que de son oncle ; mais celuici cause avec M""5 Bertin, et elle est forcée de répondre à M. Gavel, qui s'adresse à elle. avec des amabilités de frère et d'ami.

— Laissez-moi vous avouer, lui dit-il, que je suis fier' d'une aimable cousine, et j'espère vivement, de concert avec Mlle Aurélie, vous recevoir chez moi l'hiver prochain.

Et comme la jeune fille répond par un refus, il sourit et réplique :

— Vous êtes injuste de me traiter en étranger, quand mes sentiments sont déjà ceux d'un parent affectueux. Au reste, cette grâce que vous me refusez, elle est accordée à votre insu.

— Comment cela? demande Lucie.

— On a disposé de vous sans votre consentement. Je vois que M. Berlin est un père barbare; mais comme vous n'êtes condamnée qu'à des fêtes et à des succès, permettezmoi de ne pas vous plaindre, moi surtout, qui profiterai si agréablement de votre malheur !

Lucie rougit, car elle devine l'intention cachée sous ce projet. Son père a le fol espoir de lui procurer un mariage en la faisant paraître dans le monde. Elle se promet de n'y pas consentir, et répond évasivement à M. Gavel.

Cependant les paroles aimables de l'ingénieur, son ton respectueux, ses regards animés, tout en lui dit si flatteusement à Lucie : Vous êtes charmante ! que , malgré qu'elle en ait, elle ne sait comment faire pour être sèche et froide avec lui.

— Je venais aussi, dit M. Bourdon, vous engager à la fête de ma femme, qui a lieu demain. Vous savez, c'est sainteClaire. M*6 Bourdon sera étonnée... commeà l'ordinaire. Elle a déjà donné ses ordres pour le repas. Grimaud lira un nouveau quatrain de sa façon et nous jouerons après dîner un joli proverbe. Vous viendrez, n'est-ce pas?

— Certainement, répond Mme Bertin. Nous ne laisserons pas échapper cette occasion, mon cousin, d'unir nos vœux aux vôtres pour la prospérité de celle qui... qui...

— Eh bien ! je compte sur vous, dit M. Bourdon en se levant. A demain donc. Lucie, tu auras un rôle dans mon proverbe. Adieu, mesdames !

— Comment ferons-nous, dit Mme Bertin à Lucie, pendant que Clarisse est allée quitter la robe prise en l'honneur de M. Gavel, comment ferons-nous, ma pauvre Lucie, pour apprendre à ton oncle que le vin rouge est fini? Clarisse pourtant ne peut s'en passer. Devant M. Gavel, je n'ai pas osé dire la moindre des choses à cet égard.

— Est-il absolument impossible d'en acheter d'autre? demanda Lucie.

— Ah ! ma pauvre enfant, que dis-tu? L'argent de notre foin a passé tout entier en emplâtres, en sirops, en sucre et en flanelle. Puis, il a bien fallu payer le cordonnier pour avoir d'autres souliers. Enfin, il n'y a plus rien que le reste des huit francs que tu as reçus de Poitiers pour tes broderies.

— Je vais en envoyer d'autres, maman.

— Hélas ! tu te fatigues trop. Et puis, est-ce qu'on peut acheter un tonneau de vin rouge avec quelques francs ?

UN MAttJAGE SCANDALEUX. 3 49

Tiens, voilà comment je m'y prendrai : je prierai ton oncle de nous céder une trentaine de bouteilles de son vin de Saintonge, en lui disant que tu rembourseras cela peu à peu sur le prix de tes broderies. Il n'aura pas le cœur de te faire payer.

Après un silence, elle ajouta : Il y aura demain au dîner beaucoup de biscuits et de gâteaux. Je prendrai de tout ce qu'on m'offrira, el je le glisserai adroitement dans ma poche. Tu devrais en faire autant, Lucie. Il n'y a plus que ces friandises qui donnent envie de manger à cette pauvre Clarisse. Je t'assure qu'en causant, personne n'y fera attention. Eh bien ! tu ne me réponds pas?

— Oui, maman ! dit Lucie en détournant la tête, pour cacher des larmes brûlantes qui roulaient sur sa jque.

Le lendemain, comme les Bertin arrivaient tous les quatre au logis dans la première cour, appelée cour de la Ferme, ils rencontrèrent Michel conduisant un attelage. Il les salua du geste et de la voix. Mœe Bertin et Clarisse passèrent sans le voir.

— Bonjour, mon garçon, dit M. Bertin, qui s'arrêta en voyant s'arrêter Lucie.

Elle n'avait pas voulu passer devant Michel comme devant le premier venu.

— Bonjour, Michel ! dit-elle en tournant vers lui son doux visage, rose d'émotion. Vous êtes doncici en journée?

— Oui, mam'zelle Lucie. J'y suis depuis huit jours. Je vas où l'on me demande.

— Eh mais, dit M. Bertin, est-ce que tu ne pourrais pas venir faire la moisson chez nous? Voilà les blés qui jaunissent.

— Oui, M. Berlin ! de grand cœur ! à vot' service quand vous voudrez.

— Bien ! bien ! dit le père de Lucie, qui n'était pas habitué à tant d'empressement; car on se défiait du

paiement avec lai, et la plupart des journaliers qu'il demandait refusaient avec d'honnêtes prétextes. C'est bien, mon garçon. J'en chercherai encore deux ou trois autres, car il faut s'y prendre de bonne heure avec les gens d'ici.

— Je vuus les trouverai, moi, si vous voulez, M. Berlin, sans vous donner tant de peine.

— Eh bien ! ma foi, puisque lu es si obligeant, mon cher Michel, ça me fera plaisir. — Ce Michel est vraiment le plus honnête et le plus aimable garçon de Chavagny, dit M. Berlin à sa fille, en entrant avec elle dans la cour d'honneur.

Ils trouvèrent toute la société réunie après du rondpoint. C'était M. et M*6 Bourdon, Aurélie, M. Gavel, MUe Boc, le curé, M. Grimaud et le médecin Jaccarty.

— Nous allons dans l'allée des Acacias jusqu'au champ de seigle, dit M. Bourdon. Venez-vous ?

— Je veux bien ! répondirent à la fois M. Berlin et Lucie.

— Clarisse est fatiguée, allégua Mme Bertin. Nous irons toutes les deux nous reposer à la maison.

Après quelques cérémonies, Mme Bourdon les accompagna, et le reste de la société, se divisant par groupes, se mit en marche pour l'allée des Acacias, en traversant la première cour. M. Bourdon marchait devant, avec le médecin et M. Grimaud. Lucie venait ensuite, avec sa cousine et M. Gavel. MUe Boc, M. Bertin et M. le curé causaient ensemble et tous les trois à la fois par derrière.

Ils passèrent ainsi devant Michel qui, assisté de deux autres hommes, déchargeait le char de seigle. Il était à ce moment près des chevaux. En apercevant M110 Bertin, il souleva son chapeau, et celle-ci, tout en répondant à M. Gavel, qui l'interpellait, salua Michel avec un sourire, et d'un regard affectueux.

M. Gavel, ayant suivi la direction des yeux de Lucie,

reconnut aussitôt Michel, et laissant échapper une exclamation, il s'avança vivement vers lui.

La rencontre de ces deux hommes rappela immédiatement à tout le monde un drame trop récent pour être oublié. Les personnes qui entouraient Gavel s'arrêtèrent. Le paysan qui, debout sur sa charrette, engrangeai! les gerbes, s'appuya, pour regarder, sur sa fourche de fer, et par ta fenêtre de la grange une autre têle curieuse se montra. Sans bien savoir pourquoi, Lucie eut un serrement de cœur.

— Je vous dois une grande reconnaissance, Michel, dit M. Gavel, et j'espère que vous me mettrez à même de vous payer quelque jour une faible partie de ma dette. Vous avez refusé les propositions de M. Bourdon ; j'espère que je viendrai à bout de vous faire accepter les miennes.

Ces paroles étaient dites à demi-voix, et Lucie les devina plutôt qu'elle ne les entendit. Chacun, sans oser s'approcher, tendait l'oreille, et M. Bourdon, qui s'était retourné, paraissait inquiet et impatient.

— Vous ne me devez rien, monsieur, répliqua Michel, dont la figure s'était contractée d'une expression répulsive etfière; j'ai fait ce que je devais faire, et personne n'a le droit de me récompenser pour ça.

— Venez-vous, Gavel? dit M. Bourdon, qui se remit en marche, afin d'entraîner tout le monde. Vous causerez avec ce jeune homme une aulre fois.

Mais une maladresse commencée doit s'achever inévitablement.

— Eh bien! soit, dit Gavel, incapable de deviner les sentiments de Michel à son égard, et qui, ne connaissant ni le caractère, ni les habitudes des paysans, prit la rudesse de Michel pour une grossièreté native ; nous causerons de cela plus tard; mais, en attendant, Michel, tenezmoi toujours et partout comme votre obligé.

En môme temps, avec une aisance et une noblesse qui l'édifiaient lui-môme, il tendit la main au jeune paysan.

Michel pâlit, fronça légèrement les sourcils et laissa pendre sa main immobile à son côté.

— Michel ! s'écria d'un ton de colère M. Bourdon.

— Eh quoi ! vous me refusez? dit Gavel stupéfait.

— Oui, M. Gavel, dit le jeune paysan sans élever la voix, mais si nettement que tout le monde entendit ; je ne peux pas vous donner la main, parce que je ne fais cette amitié-là qu'aux honnêtes gens.

— Ce jeune homme est foy! s'écria Gavel plein de trouble, en se rejetant vivement dans le groupe des bourgeois. Oui, ce jeune homme est foui répétâit-il éperdu, sans pouvoir reprendre possession de lui-môme, tant l'avait étourdi un coup si imprévu.

— C'est plus que de la folie, dit Aurélie très-émue, c'est une horrible insolence ! Et que peut avoir à vous reprocher ce misérable paysan?

— Vous savez, répondit Gavel, si pâle qu'il devait faire des efforts pour se soutenir, et qu'Aurélie n'hésita pas à lui offrir son bras, vous savez... ce guet-apens... dans la forôt, pour m'extorquer de l'argent, sous un odieux prétexte... M. Bourdon vous a raconté cela.

— Ah oui ! dit-Aurélie dont la figure s'assombrit.

— Eh bien, j'ai cru que Michel m'avait sauvé la vie; mais sans doute il était de connivence avec les autres brigands; en voilà la preuve, n'est-ce Vs?

— Ce que je ne puis comprendre, reprit Aurélie, c'est que vous et mon père ayez pu renoncer à poursuivre celte affaire. Il faut que ce misérable soit insensé I proféra-t-elle avec un élan de haine, en se retournant vers Michel, dont elle était déjà loin ; car ils avaient marché, tout en échangeant ces paroles.

M. Bourdon et ceux qui l'accompagnaient quittaient

déjà la cour. Sans doute M. Bourdon, malgré sa colère, avait jugé prudent de ne pas donner plus d'éclat par -son intervention à cet incident si net, si inattaquable et si foudroyant. Lucie, profondément émue, avait suivi machinalement. Aurélie; mais au bout de quelques pas, elle rougit de rester en compagnie de ceux qui injuriaient Michel pour sa noblesse et pour son courage, et elle s'arrêta, laissant passer devant elle ceux qui la suivaient.

— C'est une indignité, mes chers messieurs, disait MUo Boc. On aurait dû mettre ce drôle à la porte. Quel effronté !

— Ma foi, c'est un gaillard qui n'a pas froid aux yeux! répondit M. Berlin. Et le prêtre ajouta :

— Voilà les gens du siècle ! il n'y a plus d'autorité 1

— Est-ce que tu retournes à la maison, Lucie? demanda M. Bertin.

— Oui, papa, répondit-elle.

— Hein! qu'en dites-vous, ma chère demoiselle? lui cria la Boc à bout portant.

— Je dis qu'il a beaucoup de cœur, de courage et de dignité, répondit héroïquement Lucie.

— M. Gavel ? Je le crois bien ! Un autre aurait saule sur ce petit misérable à coups de pied, et...

Mlle Boc s'interrompit en voyant que déjà Lucie était à dix pas, et se hâta de rejoindre M. Bertin et M. le curé pour leur achever sa phrase. Ils avaient tous disparu de la cour, lorsque Lucie, le cœur gros d'une émotion enthousiaste, arriva près de Michel. 11 était encore un peu pâle, mais il avait repris son ton habituel, et disait à ses compagnons qui, tout émerveillés, l'entouraient :

— Assez causé, remettons-nous à l'ouvrage, et puisque vous trouvez que j'ai bien fait, à l'occasion faites-en autant. Comme ça, il n'y aurait peut-être pas tant d'orgueil chez les vauriens.

— Tu ferais mieux de l'en retourner chez loi, dit l'un. --- Par ma foi, je détalerais vite, ajouta l'autre.

— Non, dit Michel, je dois flnir ma journée. Si M. Bourdon veut que je m'en aille, il me le fera dire, mais il me paiera ma journée entière auparavant.

— Est-il crâne ! reprit un des paysans. Ma foi, c'est comme ça qu'il faut faire, et moi je veux...

Il s'arrêta tout court en apercevant Lucie. Michel fit un pas vers la jeune fille.

— Vous les avez quittés! lui dit-il avec des yeux rayonnants de joie; vous n'avez pas voulu leur entendre dire du mal de moi?

— Non, Michel, répondit-elle en lui serrant la main. Les paysans regardaient ébahis.

— Vous êtes vraiment fort! continua-t-elle en le regardant avec attendrissement. Vous valez mieux que moi !

— Ah mam'zelle Lucie ! s'écria-t-il avec protestation. Gênée par les témoins qui l'entouraient, elle fit de la

main un geste affirmatif, lui sourit et s'éloigna.

Elle se tint dans les jardins jusqu'au retour des promeneurs. Le dîner fut triste, ainsi que la soirée. On ne parla plus de l'incident et Ton s'efforçait d'être gai ; mais le souvenir de l'affront planait au-dessus de la fête et se lisait dans tous les yeux. Préoccupée comme les autres, Lucie l'était bien différemment. Ses yeux brillaient, et un beau sourire éclatait sur son visage.

— Qu'as-tu donc? lui dit sa mère, un instant avant le dîner; on dirait que tu viens de recevoir une bonne nouvelle. N'oublie pas ce que je t'ai dit pour les gâteaux.

A partir de ce moment, plus d'incertitude, plus d'hésitation, plus d'angoisses pour Lucie. Michel est assez noble et assez fort pour qu'elle se donne à lui sans honte et sans crainte. Maintenant, sa confiance est entière, elle bravera l'opinion. Elle sait bien qu'il faudra souffrir,

mais elle détournera les yeux de l'insulte pour contempler dans son âme son amour et sa foi. Sous l'empire d'une conviction profonde, le courage n'est plus qu'un instinct, sauf pour les lâches. Mais un lâche croit-il ardemment?

Lucie était pleine d'enthousiasme et de joie. Elle reprenait possession de la vie, et son bonheur à elle était en même temps celui de Michel. Seulement elle n'était pas libre; de grandes difficultés lui barraient le chemin; mais elle espéra de les surmonter.

Il s'agissait de faire consentir M. et M™6 Berlin au mariage de leur fille avec un paysan. A première vue, cela était impossible. En y regardant bien, en analysant, avec une perspicacité qui lui vint subitement, le caractère de ses parents et les misères de leur existence* Lucie espéra de parvenir à son but avec beaucoup de persévérance et de temps. Mettrait- elle Michel dans la confidence ! Pourquoi lui voler ce bonheur? Elle trouvait déjà son secret lourd à porter. Quelle force d'ailleurs n'y gagneraient-ils pas quand ils pourraient converger tous deux au même but et combiner les moyens de l'atteindre! Puis, en pensant à l'ivresse de Michel quand elle lui dirait : Je vous aime, elle sentait son sœur défaillir.

Mais si l'amour et la raison ne pouvaient triompher de l'orgueil? si tous les arguments et toutes les prières venaient échouer contre une opiniâtreté stupide ? Lucie ne le crut pas. D'ailleurs, se dit-elle, dans ce cas môme, il vaudrait mieux être deux pour souffrir et se résigner. Seul, ne souffrirait-ii pas davantage, puisqu'il m'aime!

Rompre avec ses parents pour épouser Michel quand môme, elle n'y songea pas. N'allaient-ils pas perdre leur fille aînée? Ils étaient si malheureux dans leur misère enjolivée d'orgueil I Ils avaient bercé de tant de douceur et de mansuétude l'enfance, et la jeunesse de Lucie !

On a trop exalté dans la première moitié de ce siècle la fatalité de l'amour. Déclarée irrésistible et divine, la passion a justifié trop d'égarements. La recherche du vrai, souvent tortueuse et aveuglée, s'est donnée comme révélation, et tout cela n'a fait peut-être que raffermir l'attachement aux erreurs traditionnelles par l'horreur et l'effroi d'un mal nouveau. Quoique plus sensuels, les Grecs étaient plus religieux lorsqu'ils faisaient mourir Biblis plutôt que d'absoudre l'inceste, qui eût été chez eux la source d'un débordement immense. Peut-être l'Orient est-il la patrie des passions fatales, toujours exceptionnelles cependant; mais ce n'est chez nous, surtout en ces temps, qu'un luxe nouveau; car notre époque est adonnée surtout aux spéculations de l'intelligence. Superstition, routine ou raisonnement résument l'histoire actuelle, dans ses causes ; mais il n'y a plus de fatalité.

Lucie aimait avec toute l'énergie et tout le charme qu'une âme pure et vierge peut mettre dans l'amour. Cependant elle n'éprouvait point de passion irrésistible, et si quelque loi sacrée eût condamné son mariage avec Michel, assurément elle eût obéi; car un sentiment vrai ne s'élève pas contre les lois légitimes du sentiment.

Aussi intelligente qu'aimante, avant de s'engager, elle se demanda solennellement à elle-même si jamais, en aucune occasion, elle aurait la faiblesse de rougir de Michel. Gela est impossible dans les choses graves, se répondit-elle, où il se montrera toujours supérieur et droit; quant aux petites choses, l'acte lui-même de mon mariage, ce défi public donné à l'opinion, devra me guérir à jamais de toute vanité bourgeoise. Enfin j'accepte, en épousant Michel, en même temps qu'une vie d'amour, une vie de travail. Mais ne suis-je pas déjà condamnée au travail le plus morne et le plus assidu? Et si l'on disait au prisonnier cellulaire : Viens à l'atelier! ne se le-

verait-il pas avec joie? Le travail fécond, au sein de la nature, couronné de fleurs et de fruits, je l'aime ! Avec Michel, ce ne sera qu'une des formes de notre bonheur.

Elle ne s'occupa plus désormais que des moyens de s'entendre avec son amant; puis d'obtenir le consentement de son ,père et de sa mère.

Le lendemain, dans la journée, elle se promena quelque temps au jardin, entra dans le bosquet, et regarda furtivement par-dessus la haie. Michel ne travaillait pas chez lui.

Maintenant elle le cherchait, — non sans rougeur et* sans que le cœur lui battît bien fort. — Pourquoi le désir est-il ainsi mêlé de crainte dans l'amour, sinon pour que l'amour réunisse les plus vifs sentiments de l'âme? Et c'est à cause de cette complexité sans doute* qu'il nous possède tout entiers.

Elle retourna le soir'au bosquet, dès que la nuit fut venue. Quatre jours cependant devaient encore s'écouler jusqu'au rendez-vous. Mais en entrant, elle vit une ombre s'agiter dans le crépuscule ; un léger cri lui échappa.

— Je vous ai fait peur ! roam'zelle Lucie ; pardonnezmoi.

— Ah ! c'est vous, Michel, qui êtes là?

— Je vous demande pardon, mam'zelle Lucie. Je ne savais pas que vous viendriez.

— Et si vous l'aviez su, vous m'auriez donc évitée, Michel?

— Ah ! si vous n'êles pas fâchée que je sois là?...

— Fâchée ! ne serions-nous plus amis ? Nous le sommes plus que jamais. Je vous estimais bien, Michel, mais votre conduite d'hier fait que je suis fière de votre amitié. En général, tout le monde est lâche vis-à-vis des méchants impunis. Vous, Michel, vous êtes fort autant que vous êtes bon.

La voix de la jeune fille était profondément émue. Michel s'écria :

— Vous me récompensez trop ! Ce que j'ai fait ne vaut pas ce que vous me dites, chère mam'zelle Lucie. Comment aurais-je pu lui donner la main? Un homme que j'ai vu se sauver en abandonnant une pauvre fille aux injures et aux coups ! Non, ça ne se pouvait pas. C'était bien simple, mam'zeile Lucie.

— Vous ne voulez donc pas de mes éloges et de mon admiration? dit-elle.

— Oh si ! j'en veux ! Je ne demanderais que d'avoir tous les jours une chose bien grande et bien difficile à faire pour que vous me parliez tous les jours comme à présent.

— Que vous êtes ambitieux, Michel ! Et que vous êtes enfant ! ajouta-t-elle en se penchant vers lui. Cette estime et cette affection que j'ai pour vous, n'est-ce pas maintenant pour toute la vie? *

— Ah! marn'zelle Lucie ! s'écria-t-il en se levant, et après avoir fait quelques pas avec agitation, il alla s'asseoir sur l'autre banc vis-à-vis d'elle. Je ne vous réponds quasiment rien, reprit-il, pour tout ce que vous me dites. C'est pas de l'ingratitude, allez, c'est que mon cœur m'étouffe au contraire. Le plus grand bonheur que je puisse avoir, vous me le donnez.

— Le plus grand ! répéta-t-elle d'une voix tremblante; vous devez attendre bien plus... dans la vie.

— Non, rien de plus ! répondit-il.

Lucie n'osa répliquer. Elle était trop chaste et trop aimante pour savoir être coquette, bien qu'elle en eût la meilleure volonté. Ils se mirent donc à causer de choses indifférentes, avec beaucoup d'émotion; assis en face l'un de l'autre, ils se penchaient, parlant à demi-voix, et quand leurs c^sveux s'effleurèrent, Lucie fut la plus prompte as. ^mer.

Après avoir quitté Michel, elle se dit : Il est trop timide et trop défiant de lui-même pour deviner jamais que je l'aime aussi. Et maintenant, il veille sur lui de toutes ses forces pour tenir le serment qu'il m'a fait l'autre jour. Comment faire? Eh bien, lui dire tout simplement: Je sais que vous m'aimez d'amour, et moi aussi... Oh ! mais cela çst impossible ! Oui, c'est le plus simple; mais je ne pourrais pas.

Songeant ensuite à la vivacité passionnée de son jeune amant, elle sourit: Il faudra bien qu'il soit pris en défaut, reprit-elle, et il verra bien alors que je ne me fâche pa«. — Elle retourna au jardin le lendemain soir, avant l'arrivée de Michel, et elle s'assit dans un coin, adossée contre le feuillage.

Il vint bientôt après, et, sans la voir, il s'arrêta prés d'elle, en regardant par l'ouverture du bosquet dans l'allée. Lucie alors lui prit la main. Il étouffa un cri et faillit tomber à ses genoux; mais il n'en fit rien et s'assit encore en face d'elle sur l'autre banc. Ils causèrent. De temps en temps, Lucie se disait : Si j'avais du courage... ce serait plus noble et plus franc. Mais elle n'en trouvait pas.

Elle le questionna sur sa vie de tous les jours, pensant qu'il avouerait peut-être un chagrin, dont elle demanderait la confidence. Mais elle n'obtint que des jugements pleins de tact et d'intelligence sur les personnes et les choses qu'il voyait.

Enfin, ils en vinrent à parler de Gène, et elle dit tout k coup :

— Vous ne songez donc point à l'épouser?

— Non 1 répondit-il.

— Pourquoi ?

— Pourquoi? Ah! s'écria-t-il avec nige. ça vous ferait plaisir, n'est-ce pas, de me voir marier ,f°; "

— Non ! répondit-elle en tremblant..

— Non ! vous dites non ! Pourquoi ça? Dites-le moi... Peut-êlre le lui eût-elle dit tout bas, s'il eût été plus

près d'elle ; ou du moins, elle eût penché son visage confus sur l'épaule de Michel, et, sans doute alors, il eût deviné, quand môme elle n'eût rien dit. Mais ces mots terribles: parce que je vous aime, avaient deux pas à faire tout seuls avant d'arriver à lui, et le silence était là pour les entendre. Elle ne trouva pas de voix pour répondre, et Michel n'insista pas.

S'il avait fait jour, dans ces moments-là, rien qu'à se regarder pourtant, ils se seraient compris.

Elle le comblait de bonheurs qu'il subissait en silence, n'osant ni se plaindre, ni laisser éclater son ivresse; et il n'eût pas su lui-même qui de la souffrance ou de la joie déchirait le mieux son cœur. C'étaient les plus doux mots d'affection ou d'estime, des confidences, des taquineries charmantes, pleines d'égalité. L'occasion arrivait souvent; lui ne la voyait pas ou la fuyait; elle, qui l'avait appelée, l oute saisiéde la voir, fermait les yeux, et l'occasion passait.

Une fois, confiant à Michel sa peine à l'égard de Clarisse, dont l'humeur et la santé empiraient chaque jour, elle prit dans ses deux mains la main robuste de son jeune ami, et tout en continuant de parler, elle la tenait ainsi doucement. Bientôt, elle sentit la main de Michel se retirer; elle osa la retenir à son tour.

— Laissez-moi ! dit-il brusquement.

Elle se sentit envie de pleurer, et ne trouva rien à dire. Pourtant, c'était bien trop fort!

Le dimanche matin, après avoir fait sa toilette avec coquetterie, elle courut au jardin et cueillit une belle rose en passant dans l'allée. A peine était-elle près de la haie, qu'elle aperçut Michel de l'autre côté, un livre à la main. En se voyant, ils rougirent tous deux.

— Quel livre lisez-vous? demanda Lucie.

— Le dernier que vous m'avez donné, V Histoire des voyages.

— Où en ôtes-vous?

— Je ne sais pas, répondit-il, naïf et confus comme un écolier sincère.

— Ah ! c'est ainsi que vous lisez ! s'écria-t-elle en riant. Quel savant vous ferez un jour, Michel !

— Je ne peux plus lire, dit-il. Il n'y a pour moi sur les pages que du neir et du blanc, et, quand je veux m'y forcer, je lis les mots sans les comprendre.

— A quoi songez-vous donc ? reprit-elle en baissant les yeux.

Il ne répondit pas, et dit seulement une minute après :

— La belle rose que vous avez !

— Elle embaume ! dit-elle en respirant ; puis, par-dessus la haie, elle la lui tendit, toute chaude de son haleine. En rougissant, il la pressa sur ses lèvres, et la.rendit à la jeune fille.

— Quoi ! dit-elle, plus rose que la fleur et d'une voix entrecoupée, vous ne la gardez pas? En môme temps, la refusant du geste, elle étendait la main...

Cette main disparut sous d'ardents baisers. Leur premier mot sans doute allait être un aveu, quand la porte du jardin s'ouvrit.

— Lucie ! appelait M. Bertin.

Elle tressaillit et s'élança vivement dans l'allée.

— Me voici ! dit-elle.

— Ah ! tu causais avec Michel, dit son père. Viens, j'ai à te parler. Il lui prit le bras, et, l'emmenant à quelques pas :

— Voyons ! demanda-t-il en regardant Lucie dans les yeux, veux-tu te marier?

Elle rougit beaucoup.

— C'esl clair 1 dit le père. Aussi je suis bien sot d'aller faire à une fille une pareille question ! Mais à présent, dismoi, veux-tu te marier avec M. Gorin?

— Non ! non certainement ! s'écria-t-elle.

— Diable ! c'est encore plus clair. Pourtant, réfléchis un peu, ma chère petite. Tu sais ce que nous avons, rien du tout. Gorin n'est pas un jeune freluquet, galant et pomponné, j'en conviens; il ne sait rien dire d'agréable ; il est sot, grossier, rapace, entêté comme une mule, vaniteux comme un paon; mais, du reste, 45e n'est pas un mauvais diable, et puis, c'est un homme habile : songe donc, il a déjà ramassé plus de soixante mille francs. Comment fait-il? Je voudrais bien le savoir ; mais le diable m'emporte si j'y comprends rien. Enfin, c'est comme cela. Tu vois que ça mérite réflexion. Penses-y bien jusqu'à ce soir. Gorin doit venirchercher la réponse. Ma foi, si tu dis non, il sera bien attrapé.

— Il s'imaginait donc me combler de joie? demanda fièrement Lucie.

— Parbleu ! il voulait que je disse oui tout de suite, comme si tu n'avais pas ton mot à donner là dedans. Et puis, il m'a compté tout ce qu'il avait en terres, en argent, en bœufs et en espérances. Et il m'a répété deux ou trois fois : — Voyez- vous, avec moi, votre fille aura toujours du pain sur la planche. Je comprends bien qu'il te déplaise, mapauvre enfant; mais ilfaut considérerravenir.

Elle se mit à rire.

— En quoi l'avenir serait-il moins triste avec lui que le présent? demanda-t-elle.

— Tu feras comme il te plaira, ma chère petite, reprit le père. Je donnerais de mon sang pour te procurer un mari digne de toi; mais ça n'y ferait rien. J'ai peur que tu ne restes vieille fille, et ça serait peut-être encore plus triste que d'épouser Gorin. Qu'en dis-tu?

— Non, répônditLucie. Mais qui sait? Peut-être aurai-je un mari bon et aimable quelque jour. Alors mon cher père serait heureux, n'est-ce pas? dit-elle en le regardant avec câlinerie.

— Ma foi, oui ! et si tu peux faire ce coup-là, je t'en serai bien reconnaissant. Allons, va causer avec ta mère, et n'oublie pas de réflécbir.un peu jusqu'à ce soir.

M"* Berlin élait fort embarrassée. Elle fit bien quelques phrases sur le pouvoir des charmes de Lucie, et sur la flamme de Gorin ; elle essaya bien de poétiser un peu ce dernier en le nommant vn campagnard naïf et sincère, toutefois elle ne trouvait pas son affaire là dedans. Il n'y avait ni obstacles, ni persécutions, ni séductions d'aucune sorte, ni aucun prétexte à quoi que ce fût de romanesque et d'idéal. Mme Berlin (nous dévoilons ici ses plus secrètes pensées) avait mentalement fiancé Lucie avec son cousin Emile. Ils étaient faits l'un pour l'autre, à son avis ; du moins, la richesse et le rang d'Emile étaient faits pour convenir à la fille de Mme Bertin, qui n'oubliait jamais, comme tant d'autres romanciers, de gratifier négligemment ses héros des faveurs de la fortune. Ils n'y tenaient pas, certes, mais ils ne méritaient pas pour cela d'en être privés.

Comme, de la part des deux jeunes gens, aucun signe de préférence exclusive n'avait justifié cet arrangement secret, Mœe Bertin le gardait enfoui au plus profond de ses rêveries. Elle ne put s'empêcher pourtant de s'écrier à cette occasion :

— Que dirait ton cousin de ce mariage ?

— Emile? répliqua Lucie, assurément il se moquerait de moi !

C'était bien gai, tant que Mme Bertin ne trouva rien à dire. Un peu plus tard, elle reprit :

— Ma pauvre enfant, dans la position de fortune où

nous sommes, ce mariage, malgré tout, serait un avenir pour toi. Et si tu n'as pas d'autre inclination... Elle regarda fixement Lucie qui rougit beaucoup. Elle aime son cousin ! J'en étais sûre ! pensa Mœe Bertin. Ah ! ma chère fille ! dit-elle en l'einbrassant, tu n'as point affaire à des parents cruels ! Et, quoi que tu décides, le vœu de ton cœur sera respecté !

Clarisse était livide et sombre. Elle ne parlait pas; mais la contraction de ses traits et la rougeur des pommettes de ses joues décelaient le travail intérieur du mal qui la rongeait. Quelque vulgaire et presque offensante que fût pour sa sœur l'offre de ce mariage, elle n'avait jamais eu rien de semblable à repousser.

Ils allèrent comme de coutume passer l'après-midi chez lès Bourdon. Après le dîner, M. Bertin devait retourner chezélui pour recevoir Gorin, et lui transmettre le refus de Lucie.

Au logis, ils trouvèrent Mlle Boc qui rayonnait. Elle embrassa Lucie et l'appela vingt fois ma mignonne. M™6 Bertin se crut obligée à plus d'aménité qu'à l'ordinaire envers MUe Boc, afin de la* dédommager d'avance de la déception qu'elle allait partager avec son cousin. On évita de s'expliquer. Mm* Bourdon, par moments, regardait Lucie d'un air froid et méprisant.

Aussitôt après le dîner, M. Bertin s'esquiva. On fit quelques tours de jardin ; on s'assit une demi-heure sous les arbres, puis, comme la fraîcheur du soir était pernicieuse pour Clarisse, les dames Bertin retournèrent chez elles à la nuit tombante. En approchant du cimetière, elles aperçurent au bout du chemin M. Bertin qui marchait à grands pas, comme impatient de leur arrivée, et qui, en les voyant, leur tourna le dos, et revint à la maison. Quand elles passèrent devant les Touron, assis au seuil de leur porte, elles les entendirent chuchoter entre eux.

A peine étaient- elles entrées, que la porte du corridor, poussée violemment, se fermait avec un fracas dont la maison retentit, et dont la pauvre malade fut ébranlée dans tout son être. Elle s'en plaignait, et Mme Berlin* réclamait en disant :

— Je crois, Fortuné, que tu es fotf ce soir ! Qu'as-tu donc à faire tant de tapage?...

Quand M. Bertin, prenant brusquement Lucie par le bras, et l'amenant au milieu de la chambre, s'écria, rouge, irrité, flamboyant, l'œil ardent et la voix tonnante :

— M'expliquerez-vous, mademoiselle, de quelle nature sont vos relations avec ce drôle de Michel?

Un silence complet répondit seul d'abord. La mère et la sœur étaient stupéfaites. Lucie respirait à peine. La parole de son père avait traversé son cœur comme un coup de poignard. Ce n'était pas ainsi que son cher secret devait être révélé.

— Tu outrages ta fille! dit enfin Mme Bertin. Il y a longtemps que je connais ces bruits indignes. Ce sont des calomnies de MUe Boc et des Touron. C'est M. Gorin qui t'aura dit ça par vengeance, n'est-ce pas?

— Grand Dieu! s'écria Clarisse, est-on malheureux de vivre ainsi parmi des gens de bas étage qui vous ravalent, rien qu'en s'occupant de vous !

— Répondras-tu? cria M. Bertin à Lucie.

— Mais tu l'ahuris ! dit la mère. Lucie, voyons, réponds bien vite à ton père que tout cela est ridicule et plein de mensonge, et que tu n'as pas vu Michel depuis longtemps.

— Elle lui parlait ce matin devant moi, par-dessus la haie! cria M. Bertin furieux. Sais-tu ce que m'a dit Gorin? continua-t-il en se retournant vers sa femme, comme s'il eût voulu la dévorer elle-même; écoute, et puis tu

vanteras ta sainte de fille après, si tu veux. II m'a dit : — Tout le monde cause dans Chavagny de votre fille et de Michel. Moi, je crois bien qu'il n'y a pas de mal, puisque je l'ai demandée; mais, la première défense que je lui aurais faite, une fois marié, c'aurait été <îe toucher tant seulement un mot à ce grand vilain gars. Si elle ne veut pas de moi, c'est parce qu'elle est affolée de lui. — J'ai pensé le battre, je l'ai poursuivi d'injures jusque dans le chemin, et, comme il criait aussi des bêtises, les Touron qui étaient sur leur porte, avec un des Barbet, sont accourus pour savoir ce que c'était, et Touron m'a dit, à moi parlant, entends-tu, ma femme? il m'a dit : — J'osais pas vous en entretenir, monsieur Bertin, mais faut prendre garde à la jeunesse, voyez-vous. Promenez-vous un peu plus souvent à la brune dans votre jardin.

— C'est une honte! s'écria Mme Bertin, qu'un père aille ainsi parler avec des gens de rien, dans la rue, sur le compte de sa fille. Tu autorises toi-même les calomnies, et, si elle est perdue de réputation, c'est à toi qu'il faudra s'en prendre. Mais réponds donc, Lucie! réponds donc à ton père que tu n'as... que tu ne peux rien avoir de commun avec un paysan.

— Je Faime! dit-elle en relevant la tête avec résolution, bien qu'elle fût très-pâle et qu'elle fermât à demi les yeux.

M. Bertin se précipita sur Lucie en poussant un cri de rage; la mère, courant au secours de sa fille, criait : Elle est folle! Va-t'en, Lucie! Laisse-la, Fortuné!

— Elle est folle ! répéta Clarisse, en tombant sur une chaise, à demi suffoquée.

— Dis que ça n'est pas vraiî hurlait M. Bertin en serrant le bras de Lucie; dis que c'est pour me braver, pour me mettre en colère ! à genoux, là, tout de suite, avoue que ce n'est pas vrai !

— C'est vrai ! dit la pauvre enfant d'une voix éteinte, mais courageuse, et si je Paime, c'est qu'il est digne d'être aimé.

— Au nom du ciel ! tais-toi ! tais-loi î répétait la mère. Malheureuse !

Par un violent effort, M. Berlin recula jusqu'à l'autre bout de la chambre pour ne point frapper sa fille, et presque aussitôt, poussant une nouvelle exclamation de fureur, il s'élança hors de la maison.

Lucie retrouva des forces pour courir après lui.

Elle ne s'était pas trompée : M. Bertin allait au jardin avec l'espoir d'y surprendre Michel. Quand elle arriva au milieu de l'allée, son père entrait déjà dans le bosquet, mais elle vit tout de suite à son attitude qu'il y était seul, et elle respira.

— Que viens-tu faire ici? cria-t-ii en la voyant. Vienstu le chercher sous mes yeux? Qu'il ose remettre les pieds chez moi, cet eifronté coquin ! Je viendrai tous les soirs ici faire ma ronde avec mon fusil! Et ce passage de la haie sera fermé dès demain ! Qu'il y vienne ! répétait-il en montrant le poing du côté de chez la Françoise, qu'il y vienne, ce beau Michel !

Lucie ne répondit rien. Il fallait que ce paroxysme s'épuisât de lui-même. Elle revint sur ses pas, et, rencontrant sa mère, elle se jeta dans ses bras. Mais, rassurée maintenant sur tes effets de la colère paternelle, sa mère la repoussa.

— Tu veux devenir notre honte, dit-elle, toi qui étais notre orgueil. Laisse-moi, tu n'es plus ma fille, puisque tu mens au sang que je t'ai donné.

La pauvre enfant se traîna dans sa chambre, l'âme et le corps brisés. Voilà, se disait-elle, voilà le commencement des tortures ! et par moments le courage et l'espoir l'abandonnaient, au début de cette voie douloureuse.

Mais alors elle pensait à Michel. Au milieu des ténèbres d'erreur et de vanité folle qui l'enveloppaient, ce rayon d'amour et de certitude l'éclairait et la consolait.

Toutefois ses pensées étaient à l'inquiétude plus qu'à la réflexion. Assise à sa fenêtre ouverte, elle écoutait et regardait à travers l'ombre dans le jardin, tremblant que Michel ne vînt et ne fût rencontré par son père qui allait et venait dans l'ailée à grands pas, heureusement peu soucieux de faire du bcuit, car il soufflait bruyamment, et de temps en temps il se parlait à lui-même. La jeune fille se sentit rassurée par ces allures. Certes, son père ne songeait pas à exécuter sa terrible menace. Quoiqu'il fît nuit, elle distinguait à ses mouvements qu'il n!était pas armé. D'ailleurs Michel n'était pas un étourdi; la présence de M. Bertin lui donnerait à penser. Il se tiendrait caché derrière la haie, sans doute, jusqu'à l'heure où il désespérerait de voir Lucie. Et qui sait? peut-être y était-il déjà quand M. Bertin avait couru pour le surprendre? Peut-être avait-il entendu?

Mais prompt et gouverné par le sentiment comme l'était Michel, il pouvait devenir bien téméraire sous i'em- pire d'une inquiétude. Afin de lui montrer où elle était, et qu'elle n'était point malade, elle éclaira sa chambre, et passa plusieurs fois entre la fenêtre et la lumière. Quelque temps après, elle éteignit pour faire croire qu'elle était couchée, puis elle rouvrit doucement sa fenêtre, et prêta l'oreille de nouveau. Alors elle entendit la voix de sa mère qui pressait M. Bertin de rentrer. Cette voix plaintive et entrecoupée, dont le vent de la nuit lui apportait les sons, fît plus de mal à la pauvre fille que les rugissements de-son père. Elle saisit çà et là ces mots: L'abîme de notre malheur !... Lucie est incapable... tu lui parleras demain... tu lui fais tort... Les Touron nous épient... dix heures...

UK MARIAGE SCANDALEUX. 369

Elle l'entraîna enfin ; mais il pouvait revenir. Inquiète encore, Lucie continua de veiller, penchée sur la fenêtre et la tête appuyée sur son bras, l'esprit plongé dans ces spéculations- ardentes sur le problème de 4'avenir, par lesquelles l'homme ne se lasse jamais d'interroger le silence. Elle ne s'était pas trompée : la porte du jardin fit entendre son craquement habituel, et les yeux de la jeune fille, faits à l'obscurité, reconnurent bientôt dans l'allée la forme épaisse de M. Bertin, qui cherchait vainement à rendre son pas léger. Il alla fureter dans le bosquet : elle respirait à peine ; mais aucun bruit n'eut lieu, et elle revit l'ombre massive errer dans les allées transversales. Enfin, il s'arrêta longtemps sous la fenêtre de Lucie, prêtant l'oreille. Elle palpitait de honte et de colère. Oh! sa mère, elle, ne se fût pas arrêtée là! Elle se dit, dans un vif élan d'amour : Lui ! Michel n'avilira jamais ceux qu'il aime par de tels soupçons! Elle en appelait à lui, à sa noblesse et à sa pureté de tout le mal qui la blessait sur terre.

Sous cette impression, elle se sentit plus forte dans sa haine des pauvretés morales, et plus résolue dans son amour du juste et du vrai, en dépit des formes et des classifications. Un grand pas est fait, se dit-elle, que j'aurais trop longtemps retardé peut-être par faiblesse. Tant mieux! Maintenant il ne s'agit plus que de persévérer avec habileté, en profitant de tout ce qui pourra me venir en aide, et en surmontant l'obstacle à force de patience et d'énergie. Eh bien, je le ferai ! — Elle songeait à Michel, au bonheur qu'il éprouverait d'être aimé, et par ce bonheur elle se sentait payée d'avance de toutes ses souffrances, et m0me des tourments de son père et des larmes de sa mère; car entre ces deux génies, la durée ou le passé, le mouvement ou l'avenir, qui se disputent éternellement notre âme, notre sort et l'empire du monde,

n'ayant que vingt ans, elle n'hésitait pas, et, voulant vivre, elle marchait.

Il était minuit peut-être quand les pensées de la jeune fille commeilcèrent à suivrejune ligne moins directe, et, se croisant çà et là capricieusement, vinrent à se changer en idées riantes ou cruelles qu'elle entrevoyait s'agitant autour d'elle, à travers ses paupières alanguies. Elle s'endormit.

Un rêve pénible lui montrait son père aux prises avec Michel, quand un souffle à son oreille et son nom murmuré l'éveillèrent. A la clarté de la lune qui venait de se lever, elle vit Michel, monté comme l'autre fois sur le contrevent du rez-de-chaussée, qu'on ne fermait jamais la nuit. Lucie avait en lui une confiance si pure, qu'elle ne songea pas môme à s'étonner qu'il fût venu la nuit à sa fenêtre, quand il devait la croire endormie. De luimôme il s'expliqua.

— J'apportais ce billet sur votre fenôtre, dit-il en le montrant, je n'espérais pas vous trouver. Qu'est-il donc arrivé, mam'zelle Lucie, et pourquoi ™tre père veut-il me chasser à coups de fusil ?

— Ah! vous avez entendu? répondit-elle à ce mot qui renouvela toute sa terreur, et vous avez osé venir ! Ah ! cher ami, fuyez bien vite, et désormais soyez prudent! Elle parlait si bas que sa voix ne s'élevait pas au-dessus du bruit des feuilles agitées par l'air; mais il entendait bien, et quand pour la première fois elle eut dit : Cher «mt7 ce ne fut pas la peur des coups de fusil qui le fit trembler.

— Partez ! reprit-elle, votre présence ici me fait mourir de crainte—

— Mais qu>st-il arrivé? deroanda-t-il de nouveau.

— M. Gorin et les Touron ont dit à mon père que nous causions au jardin tous les soirs. Mon père est fu-

rieux; tout à l'heure, dans un transport de colère, il serait capable de vous tuer... Dans huit jours, il ne sera plus le môme. Attendez ! soyez prudent et patient! Comptez sur moi, et, dès la première occasion qui se présentera de nous voir et de nous parler, venez, j'y serai. Partez vite! Adieu! ajouta-t-elle en lui serrant la main avec force ; adieu, Michel !

— Adieu ! répondit-il de cet accent plein d'émotion contenue, qui la faisait frémir, comme s'il eût dit : Je vous aime ! Il se pendit par les mains, tomba sans bruit, et bientôt après elle le vit disparaître derrière le bosquet.

Huit jours s'écoulèrent, pendant lesquels Lucie eut à supporter constamment, soit les injures et les menaces de son père, soit les adjurations élégiaques de Mme Bertin, soit le mépris et la colère de sa sœur. Elle resta ferme, offrant dans sa pâleur et son silence l'image vivante de la protestation. Elle attendait. Elle savait bien que, chez son père surtout, le temps était un dissolvant infaillible. Elle devinait qu'à force de tristesse, d'amour et de souffrance, elle vaincrait la résistance de sa.mère quelque jour. Clarisse était l'obstacle le plus invincible. II n'y avait dans cette âme-là ni faiblesse insouciante ni amour indulgent Seule en elle-même, assise à l'ombre dans la vie, elle n'avait éprouvé que le revers de tous les beaux sentiments humains, et sa force intérieure, n'ayant pu s'épancher en amour, s'était aigrie en intolérance.

Quant aux arguments de la raison, Lucie comprenait instinctivement qu'ils eussent été sans force contre le culte consacré de l'orgueil, devenu chez ses parents une seconde vie, quoique extérieure. Pourrait-elle plus tard faire valoir ces arguments avec avantage? Quels événements, s'ajoutant aux faits habituels, pourraient la seconder? Elle

n'en savait rien. Mais elle s'enveloppait dans son amour et dans sa constance pour traverser l'orage, quelles qu'en fussent la durée et l'intensité.

Grâce à la querelle de M. Bertin avec Gorin, cette histoire de famille était devenue un scandale public. Lucie lut une insultante curiosité sur les visages de ceux qui l'abordèrent ; mais elle en«souffrit moins qu'elle ne l'avait cru d'abord. Tout ce qu'il y avait de place dans son cœur pour le chagrin était suffisamment rempli par la douleur de ses parents. Et du reste, heureuse d'aimer, aimée et honorée par celui qu'elle aimait, elle pouvait prendre son parti de la réprobation du monde. Le besoin de l'approbation d'autrui, dans une société si diverse en ses jugements, doit se borner à l'approbation d'une coterie ; un seul être, le meilleur à notre avis peut donc, en vertu de ce principe, représenter pour nous l'humanité tout entière, et c'est ce qui arrive inévitablement dans ces amours condamnés par le monde.

Au milieu des étonnemenls, des risées et des clabauderies soulevés dans Chavagny par l'amour de MUe Berlin pour un paysan, tandis qu'on relevait tous les indices, qu'on épuisait toutes les preuves, qu'on creusait tous les détails, on ne pouvait oublier ce témoignage éclatant d'estime et d'affection donné à Michel par Lucie, dans la cour du logis, le jour où Michel avait fait au futur gendre de M. Bourdon l'affront de lui refuser sa main. Toujours avertie de tout ce qui se passait et irritée contre Lucie, MUe Boc ne manqua pas de porter ce méfait à la connaissance des Bourdon. Ce fut l'occasion d'un nouvel orage contre la pauvre fille. Au courroux de son père, qui déjà commençait à se qplmer, vinrent se joindre la colère de son oncle, son mépris, ses conseils absolus. Il offrit de payer la pension de Lucie dans un couvent, et ce ne fut qu'à la répulsion de M. Bertin pour ces établissements, où il crai-

gnit d'ailleurs qu'on ne lui gardât sa fille, que Lucie dut sa liberté.

Sûre, après cet éclat, d'un accueil humiliant chez les Bourdon, Lucie refusa d'y aller le dimanche. On n'insista point pour l'y contraindre, et il fut convenu que M. Bertin resterait avec sa fille à la maison. Mais le matin de ce dimanche, Mme Berlin s'était levée, prise d'une forte migraine, et ce fut le père qui dut accompagner Clarisse au logis.

— Tu ne quitteras pas Lucie, je pense, dit-il à l'oreille de sa femme en partant.

— Certainement, répondit-elle. Je m'étonne que tu te croies obligé de me dire ces choses-là.

Aussitôt qu'elles furent seules :

' — Ma chère fille, dit-elle à Lucie, tout ce qui s'est passé depuis quelques jours me semble un songe. Plus j'y réfléchis, plus il me semble impossible que tu te sois éprise d'un paysan, toi si délicate et si distinguée. Il y a là-dessous quelque méprise, quelque mystère que je .soupçonne sans pouvoir le deviner. Ouvre ton cœur à ta mère, mon enfant chérie ; le mien ne palpite que pour ton bien. Si tu as conçu quelque passion digne de toi, dont tu nous caches l'objet, ce cœur s'ouvrira pour te protéger et pour te défendre. Aurais-tu pu croire qu'on voulût tyranniser tes inclinations en te forçant d'épouser M. Gorin, et le serais-tu réfugiée derrière un subterfuge étrange? ou bien ce Michel, si tu l'aimes, est-il réellement le fils de la Françoise? Un inconnu qui lui ressemble se serait-il caché sous sa blouse pour t'offrir ses vœux ? les idées les plus extraordinaires m'entreront dans la tête plutôt que de croire que ma Lucie, ma fille, puisse abaisser son choix jusqu'à un paysan. Parle, mon enfant, apaise mes tourments ; je t'en conjure !

— Chère maman, répondit Lucie en s'asseyant près de

sa mère, quels sont donc les qualités ou les avantages qui rendent l'amour permis ?

Mme Bertin chercha un peu dans sa tête.

— Il faut une grande vertu chez les amants, répliquat-elle, un mérite éclatant dans le héros, chez l'héroïne toutes les grâces et tous les talents. Il faut que l'amour soit d'abord commandé par l'admiration, après quoi il devient cette flamme subtile qui embrase et qui fait résister à tous les périls, à tous les dangers, à toutes les épreuves. Enfin, il faut, ma fille, le consentement de tes parents.

— Mais, chère mère, d'après cela tout le monde n'aurait pas le droit d'aimer, dit Lucie. Pour moi, qui n'ai pas tous les talents ni toutes les grâces, et qui n'ai jamais désiré pour mari ni un grand artiste ni un grand capitaine, il me semble qu'aimer, c'est tout autre chose, C'est le besoin d'un ami, d'un compagnon tout à soi, auquel on est heureuse de donner sa vie. Ce n'est que dans l'amour qu'on se donne l'un à l'autre ainsi. Dans l'amitié, môme la plus profonde, il y a toujours quelque différence d'intérêt ou de situation, un à part, des réserves qui vous arrêtent. C'est parce que l'amour seul est complet que nous avons tous besoin d'amour. Et puis, maman, l'amour c'est la vie même, qu'il faut éprouver parce qu'on est homme, parce qu'on est femme, et qu'enfin on voit tant de petits enfants aux bras de leurs mères.

En disant ces derniers mots, elle cacha son visage sur les genoux de Mme Bertin. Puis elle poursuivit :

— Tu as raison, maman, il faut de l'admiration, ou ce qui est la même chose, une grande estime pour s'aimer. C'est bien ainsi que l'amour m'est venu. Seulement, il n'est pas indispensable que tout le monde acclame le mérite de celui que j'aime, et ma certitude est trop profonde pour que j'aie besoin de celle d'aulrui.

• — Tuas bien des qualités, dit amèrement Mœe Bertin ; mais tu as toujours manqué d'élévation dans les goûts et dans l'esprit, ma chère Lucie. Tu me dis là des choses très-vulgaires, et qui n'ont aucun poids sérieux. Vois-tu, il n'y a que deux manières couvenables de se marier : une grande passion, justifiée par d'éclatants mérites, ou bien un mariage qui va de soi-même, fortunes et rangs assortis.

— Maman, si Emile avait une grande passion pour moi, vous consentiriez à mon mariage avec lui ?

— Certainement, répondit Mme Bertin avec une extrême complaisance. Ton cousin est un beau garçon, il a...

— Mais M. et Mme Bourdon s'y opposeraient, maman.

— Ils auraient tort, on ne doit pas sacrifier ses enfants à l'amour des richesses et. ..

— Et c'est parce que Michel est pauvre que vous ne voulez pas de lui, car, du reste, il est bien mieux élevé que M. Gorin, que vous auriez pourtant accepté.

— Il y a la naissance, ma fille.

— Maman, combien de fois n'as-tu pas accusé l'orgueil nobiliaire de Mmede Woldemar, qui a causé la mort d'Ernest et d'Amélie !

— On voit des parents barbares, c'est vrai, répondit Mme Bertin un peu troublée ; mais nous, ma fille, jamais nous n'aurions contrarié tes sentiments, si ton choix eût été digne de toi.

— C'est ce que disait, maman, Mme de Woldemar.

— Mais tu oublies, Lucie, que l'éducation d'Amélie était parfaite, tandis que... tune meurs pas de honte !... Michel ! un paysan !

— Maman, si ce nom désigne un être grossier, Michel n'est pas un paysan. D'ailleurs, si je l'aime, eh bien ! c'est assez dire qu'il est digne de moi. Un paysan ! mais ce paysan est un être semblable à moi, un homme dans

lequel- se trouve ce qui fait aimer ! Moi, maman, je vois les choses à présent comme elles sont: c'est la forme seule qui mène le monde, et qui règle notre destinée. Quand on demande, à propos d'un mariage : Qui épouse-t-elle? Un médecin ! un avocat ! un ingénieur ! telle est la réponse. Il s'agit d'un état, non pas d'un être humain. Écarte ce nom de paysan qui te blesse, quoiqu'il désigne la meilleure des professions, et regarde Michel tel qu'il est en lui-môme. Ah ! si tu voyais comme moi au fond de cette chère âme, tu dirais avec orgueil dans le langage du monde : Ma fille épouse un des plus nobles et des plus riches partis !

— Tu es aveuglée par l'amour, ma pauvre enfant. Quand ce serait vrai d'ailleurs, personne n'y croirait ; on ne considère pas les choses comme cela, et ce serait toujours notre honte qu'une pareille union. Ah ! peux-tu seulement y songer ! Ta passion est donc bien puissante?

— Ce n'est point une passion, maman, il me semble. C'est l'affection la plus profonde et la mieux raisohnée, c'est...

— Ce n'est point une passion ! s'écria Mme Bertin en se levant tout à coup avec une irritation extrême. Tu n'éprouves point de passion, et tu veux te mésallier !... Mais cela estindignel abominable !...

Trop sincère, Lucie venait de faire une grave imprudence. Elle s'en aperçut et comprit en ce moment que la raison et la franchise ne lui seraient jamais que nuisibles, en face de préjugés passés dans le sang et dans la complexion de ceux qui l'entouraient. Et comme elle répugnait profondément à la ruse, elle eut un mouvement de désespoir, et elle passa dans la chambre voisine, éplorée, laissant Mme Bertin non moins malheureuse.

Elle se reprochait, la pauvre mère, d'avoir elle-même cédé à l'amour en contractant un mariage pauvre, sans

souci des enfants qu'elle mettrait au monde. Et plus elle blâmait son imprévoyance, plus elle sentait d'indulgence et de pitié pour Lucie. Amour 1 cruel amour ! disait-elle en levant ses mains vers le ciel. Quoique surannée dans son expression, la douleur de la pauvre femme n'en était pas .moins vraie, et ses larmes n'en étaient pas moins amères.

Vers quatre heures, elle s'inquiéta de ce que Lucie n'avait fait encore aucune promenade, elle à qui le grand air était si nécessaire. Aussi, malgré sa migraine, emmena-t-elle sa fille au jardin. Les yeux rougis de Lucie et sa voix brisée témoignaient de sa souffrance ; pourtant, simple et douce comme toujours, elle s'occupa de ses plantes avec sa sollicitude ordinaire : les pois à fleurs avaient besoin d'appui; les plus belles giroflées se mouraient faute d'eau. Saisissant l'arrosoir, elle courut à la fontaine. Mme Bertin, incapable de la suivre, et plus encore de la contrarier, alla reposer sur un oreiller sa tête malade.

Quand Lucie revint avec l'arrosoir, elle se vit seule au jardin. Seule I... Peut-être ? Elle courut au bosquet.

Il était bien là ! Mais le regard rayonnant de la jeune fille s'éteignit aussitôt. Jamais elle ne l'avait vu si triste, si accablé !

— Qu'avez-vous, Michel ? lui demanda-t-elle.

— Ah ! mam'zelle Lucie, j'ai tout ce qu'un homme peut avoir quand il est bien malheureux. Je suis résolu de vous quitter.

Elle pâlit en s'écriant : — Me quitter ! partir ! non, ce n'est pas possible, Michel !

Mais elle comprit que c'était vrai en voyant des larmes silencieuses et abondantes couler sur le visage du jeune homme.

— Et pourquoi partiriez-vous, Michel ?

— Parce que les gens sont méchants, parce qu'il n'y a pas de bonté sur la terre, et non plus de bonheur ! Je pars, mam'zelle Lucie, parce qu'il le faut ; ne me demandez pas pourquoi.

— C'est impossible ! Je veux le savoir. Il faut me dire vos motifs, Michel ; j'ai droit de les connaître. Ne savez vous pas que votre départ me rendra malheureuse aussi?

Il fît une exclamation et un mouvement vers Lucie; mais, embrassant un des troncs des lilas, comme pour se fixer à cette place, il dit, le front baissé :

— Non ! je vous ai fait un serment l'autre jour, à moi je me suis fait une promesse... et ce qui est résçlu se fera. Vous êtes bonne comme la bonté, mam'zelle Lucie, et je ne peux pas dire combien je vous ai de reconnaissance pour votre amitié ; mais il faut que je m'en aille et que je vous dise adieu. Je vas à Poitiers. Quand j'aurai une place, ma mère vous dira où je serai. Mam'zelle Lucie, puisque je suis votre ami, jurez-moi que vous m'écririez si vous aviez besoin de quelqu'un qui vous donnerait son aide, sa vie, tout !...

— Michel ! dit-elle en pleurant, je ne veux pas que vous partiez.

Il pâlit et rougit tour à tour. — Ah f s'écria-t-il, croyezvous que j'ai trop de force pouc me séparer de vous? Ne m'ôtez pas la raison et l'honnêteté, Lucie! C'est parce que... parce que je suis votre ami et un honnête homme que je m'en vais d'ici. Il le faut !... il le faut !

— DiteS-moi seulement pourquoi? reprit-elleen baissant les yeux, tandis que sur ses joues et son front s'étendait une rougeur vive, dites-le-moi, et je vous montrerai que vous avez tort.

11 se taisait, pâle, écrasé d'angoisse.

— Vous n'avez'donc pas confiance en moi ? dit la charmante hypocrite en prenant la main de Michel.

Il fallait bien que le pauvre garçon n'eût pas la lôte à lui, puisqu'il ne sut pas deviner pourquoi la petite main de Lucie était tremblante.

— Lucie 1 balbutia-t-il, mam'zelle Lucie ! Ah 1 merci de votre amitié ! J'aimerais mieux être mort que de ne l'avoir plus; mais... Adieu! s'écria-t-il tout à coup, en s'arrachant de la place où il était. Ah ! Lucie!. Lucie ! Adieu!...

Il s'éloignait éperdu, quand elle s'écria :

— Michel ! vous ne voulez pas m'entendre. Vous ne comprenez pas !... Mais vous êtes fou, Michel!...

Il revint sur ses pas; il la regardait avec trouble. Elle, immobile, tremblait de pudeur et d'émotion. Au bout d'un instant, il porta la main à son front en disant :

— r Ah ! je suis fou ! Que vouliez-vous me dire, mam'zelle Lucie?

Elle attendait un peu d'aide; cette question la déconcerta. Alors, arrachant un des clous rouilles et branlants qui soutenaient autrefois les bois vermoulus du bosquet, • elle se mit à tracer des caractères sur le banc où elle était assise. Il s'avança pour voir. — Attendez ! lui dit-elle. Un instant après, elle se leva et s?enfuit, pas si vite pourtant qu'en ouvrant la porte du jardin elle n'entendît un cri d'ivresse qui la fît s'arrêter en portant la main à son cœur.

— Eh bien ! qu'as-tu donc ? lui demanda sa mère qui se trouvait dans la cour.

— Oui, maman ! répondit-elle, et, reprenant sa course, elle alla s'enfermer dans sa chambre, où, s'asseyant, la tête dans ses mains, elle tâcha d'apaiser son cœur qui battait à rompre sa poitrine, et d'éteindre un peu le feu de l'enthousiasme et de l'amour qui brûlait son visage.

— Mon Dieu! murmurait-elle, frémissante et heureuse, mais je suis à lui à présent! Sur le banc, Michel avait lu : — Michel, moi aussi je vous aime !

Le reste de la journée, elle agit comme dans un rêve, ne sachant ce que faisaient ni ses pieds ni ses mains, souriant parfois à sa vision, devenue sa vie réelle. M"* Berlin se disait en la regardant : — Oh ! c'est bien une passion, une passion fatale !

Mme Bertin garda Lucie près d'elle jusqu'au soir. Lucie d'ailleurs n'eût pas osé peut-être retourner au bosquet. Cependant quand la nuit fut venue, et que M. Bertin et Clarisse furent de retour, la jeune fille se dit que Michel tenterait quelque imprudence pour la voir et lui parler. Cette pensée lui causa beaucoup de trouble. Elle était saisie de crainte quand son père, sortait dans la cour, ou quand il regardait par la fenêtre. A cause de Clarisse, qui ne pouvait supporter la fraîcheur des soirs, on se tenait au salon avec la lumière, comme dans l'hiver. Selon l'habitude du dimanche, Clarisse proposa une partie de cartes.

— Elles sont dans la salle, dit Lucie, je vais les chercher.

A peine entrée dans cette chambre, une lumière à la main, elle aperçut une ombre derrière les vitres. Oh ! c'étaiUui ! Soufflant aussitôt sa lumière, elle ouvrit la fenêtre, caril était nécessaire qu'elle recommandât à Michel d'être prudent ; mais sa voix expira sous une vive étreinte, et sa bouche, à peine entrouverte, fut scellée par un long baiser...

— Lucie I dit-il enfin, il faut que je vous parle, je vous attendrai toute la nuit au jardin.

Elle n'eut pas le temps de répondre, son père entrait : Eh bien ! tu ne les trouves pas ?

— C'est que ma lumière s'est éteinte.

— Aussi, pourquoi diable ouvres-tu la fenêtre?

Mme Bertin s'était couchée. Clarisse, impitoyable, voulut jouer le bostonà trois. Mais, au bout d'une demi-heure,

elle jetait les cartes en déclarant qu'il n'était pas possible de jouer avec Lucie.

— Je. dors tout à fait, allégua la pauvre enfant qui tenait soigneusement ses yeux à demi clos, de peur qu'on n'y lût tout ce que renfermait son âme.

— Eh ! va te coucher ! dit son père. Clarisse et moi nous jouerons au piquet.

— Avec cela, vous brûlezjrop de chandelle, dit Mme Berlin du fond de l'alcôve. Il est dix heures, et c'est le moment, où, suivant le proverbe, les honnêtes gens vont se coucher.

Ce sage aphorisme l'emporta, et chacun se mit au lit, excepté Lupie qui dans sa chambre, après avoir éteint sa lumière, l'oreille tendue aux bruits de la maison, le cœur palpitant, se demandait : Irai-je? n'irai-je pas?

Mais il avait dit : J'attendrai toute la nuit ! C'était bien long!

Elle pensa qu'il pourrait venir à la fenêtre. Mais de cette fenêtre à sa chambre il n'y avait qu'un pas, et quelque chose lui dit que ce n'était pas convenable, maintenant que l'amant avait remplacé l'ami.

Au bout d'une heure, assurée que tout le monde dormait, elle descendit l'escalier pieds nus, ses pantoufles dans sa main, et traversa de même en frissonnant le corridor pavé de l'alcôve, d'où l'on entendait le ronflement sonore de M. Berlin. Puis elle ouvrit sans bruit une des fenêtres du nord, et sortit de la maison par la prée.

C'était une nuit pleine de lueurs confuses et voilées ; on entendait au loin, venant de la Grande Eve, le chant des raines qui remplissait l'air, monotone et doux comme une chanson de berceuse. Les vers luisants scintillaient dans l'herbe, petites étoiles rampantes du monde obscur.

La jeune fille se glissa par une trouée de la haie dans le jardin, où Michel rôdait comme une âme en peine.

11 courut à elle. Tremblante, elle Pécarta d'une main, lui donnant l'autre, et ils marchèrent ainsi jusqu'au bosquet sans se rien dire ; mais il leur semblait que leur cœur battait tout haut.

Elle s'assit ; Michel se mit à ses genoux, et couvrant ses mains de baisers : — C'est donc bien vrai? lui dit-il, c'est vous, mamzelle Lucie, qui êtes là? et c'est moi que vous aimez?...

— Oui, Michel! oh! oui, je vous aime! vous n'avez pas voulu le deviner ; à présent, ne voudrez -vous pas le croire?

— Si, je le crois ! Je l'ai vu ! je l'ai touché ! Je me le suis répété tout le jour ! J'ai enlevé du banc ce que vous avez écrit, et mes yeux ne voient pas autre chose, mes oreilles n'entendent que cela : Michel, moi aussi je vous aime! C'est égal, je ne comprends pas tout à fait bien eucore. Il me semble que c'est un rêve; non! c'est bien vous qui êtes là! Dites-moi encore, Lucie, que vous m'aimez. Oh ! c'est pourtant vrai que ce grand bonheur est pour moi ! Quand je vous ai embrassée tout à l'heure, ma Lucie, j'ai bien senti que vous m'aimiez. Comment cela s'est-il fait", mon Dieu ! C'est-il donc suffisant d'aimer pour être aimé?

— Oui, Michel, peut-être, je ne sais pas! C'est parce que c'est vous, que je vous aime. Oh ! que je suis heureuse de vous voir si heureux !

— Et moi, où prendrai-je du bonheur pour vous en donner assez, ma Lucie ? Oh ! je ferai en sorte que vous ayez le meilleur bonheur de la terre ! Lucie ! Lucie ! ma Lucie à moi !

— Michel! Michel!...

— Non, je ne vous embrasserai point, puisque vous ne le voulez pas. J'ai tant de bonheur! Si j'en demandais davantage, serais-je pas un ingrat? Et puis, à force d'être

heureux, on pourrait mourir! Savez-vous ce que j'ai fait depuis tantôt? J'ai couru me cacher dans les bois pour que personne ne vît sur ma figure ce que vous avez écrit, et, sans pouvoir m'en empêcher, je criais, je riais, je parlais tout seul. J'étais môme un peu fou, Lucie, et j'ai pris peur de le devenir tout à fait ; ça m'a rendu plus v calme. Alors je n'ai plus tant pensé à mon bonheur comme à cette grande bonté que vous avez de m 'aimer, et ça m'a fait pleurer longtemps. Il n'y a que vous au monde pour être comme cela. Et c'est vous qui m'aimez! Vous avez donc bien vu que j'étais fou d'amour? Ah ! que j'ai souffert ! Lucie. Je ne voulais pas vous le dire ni le laisser voir, croyant que pour cela vous m'auriez retiré votre amitié. Mais non ! mais non ! vous m'aimez ! Ah dites-le-moi donc, ma Lucie, encore une fois !

— Je vous aime ! oh ! oui, je vous aime ! C'est que vous êtes, cher Michel, le plus sincère et le meilleur des hommes !

— Oui ! peut-être bien, puisque vous m'aimez. Et moi ! et moi ! devinez un peu combien je vous aime, car tant longue soit ma vie, je ne pourrais le jdire comme je le sens, ni vous le dire assez. 0 chère Lucie ! jamais ! jamais je n'aurais cru qu'on était au monde pour être si heureux ! Les hommes sont fous de se plaindre ; c'est chez nous bien plus beau que dans le paradis !

Pendant une heure, ils oublièrent d'où ils venaient, où ils allaient, assez heureux pour n'être agités ni de désir ni de crainte, et seuls dans leur pensée, comme ils l'étaient en effet. — Cependant leurs facultés exaltées vinrent à se détendre, et un bruit qu'ils n'auraient pas entendu quelque temps plus tôt, les fît rentrer tout à coup dans la vie commune.

— Il faut que je m'en aille, mon ami, dit Lucie. Peut- *êlre y a-t-il longtemps que nous sommes ici? Michel,

dans l'intérêt de notre amour, n'oublions pas la prudence.

Il la laissa partir ; maïs à peine eut-elle fait quelques pas dans l'allée qu'il courut après elle.

— Revenez ! dit-il. Non, je ne puis rester avec cette idée-là dans la tête sans avoir votre réponse. Gomme il la prenait dans ses bras et qu'elle s'en défendait : — Ah ! ne me repoussez pas ! continua-t-il d'une voix tremblante, j'ai comme honte d'oser vous offrir... il faut que je sois bien sûr que vous m'aimez!... Dites-moi, Lucie, quelque jour... si vous le croyez possible... voudriez-vous être ma femme ?

— Comment ! en doutez-vous? s'écria-t-elle, puisque je vous aime.

Il ne répondit que par une faible étreinte, et, laissant tomber sa tête sur l'épaule de la jeune fille, il versa des larmes abondantes qu'elle sentait couler chaudes sur son sein. Elle le contemplait à la clarté des étoiles avec des yeux humides et un sourire céleste.

— Michel, nous aurons des peines dans notre vie, mais je sens profondément qu'avec vous la peine môme sera du bonheur.

— Oui, tu fais bien, s'écria-t-il en l'enlevant dans ses bras et en la portant dans le bosquet où, de nouveau, il se mit à ses genoux, tu fais bien! Je ne suis qu'un homme, chère Lucie, rien qu'un homme pauvre, mais tout le bonheur qu'un homme peut donner, tu l'auras ! 11 me semble que tu viens du ciel, et, quand on parle de la sainte Vierge, c'est toi que je vois à sa place, avec une couronne et un manteau bleu. C'est égal, je t'aime tant que j'ose bien être ton mari. Et vois-tu, Lucie, moi, j'en suis peut-être plus digne qu'un homme de ton rang ; car je serai bien vraiment ton mari, moi ! le tien, à toi seule ! jusqu'à ma mort, et depuis que je suis né !

La jeune fille entoura de ses bras la tête de Michel, et» à son tour, elle pleurait en l'embrassant.

Revenue dans sa chambre, elle se dit : A présent, que m'importent les railleries et la calomnie du monde? La plus heureuse des fiancées, la plus orgueilleuse, c'est moi!

Ils se revirent le lendemain soir, à la fenêtre de Lucie. Mais, en lui parlant sagement du danger d'être découverts, du soin de sa réputation à elle, et de la ligne de conduite persévérante et habile qu'ils avaient à suivre, elle obtint de Michel qu'il renoncerait à ces entrevues nocturnes. Peu à peu, comme elle l'avait prévu, la surveillance de ses parents se relâcha; M. Bertin redevint expansif et familier comme d'habitude envers Lucie. Plus constante et plus inquiète, Mme Bertin pourtant n'était pas un Argus bien redoutable, et quelquefois, le soir, les deux amants pouvaient échanger à la hâte leurs sentiments, leurs espérances, un serrement de main, quelque baiser.

Puis, tous les dimanches, à l'église, ils faisaient leur prière en se regardant.

# On avait tant causé de cet amour à Chavagny que le sujet en était presque épuisé déjà. Mais la malignité publique n'eu était pas moins active et prête à saisir toute occasion. Nul n'abordait Lucie qu'il n'eût dans les yeux un sourire insultant, ou sur les lèvres quelques grosses plaisanteries, soi-disant détournées, à lui assener. On oubliait qu'elle était bonne et qu'on l'avait aimée. La haine du vice et une indignation vertueuse emportent si irrésistiblement les hommes ! On pensa généralement qu'elle était la maîtresse de Michel. Beaucoup l'affirmèrent, et haussaient les épaules à ceux qui en doutaient Mais personne n'imagina qu'ils songeassent à se marier.

C'étaient de pareils bruits qui, venus jusqu'à Michel,

lui avaient inspiré la résolution de partir. A présent, il ne songeait plus à quitter Chavagny; mais quand les jeunes gens de son âge, ou môme les commères les plus délurées, lui adressèrent d'ironiques félicitations, il leur imposa si rudement silence, de la parole ou de la main, qu'on le laissa tranquille. On ne s'en vengeait que mieux sur MUe Bertin. Elle ne sortait plus guère, et quand son père, avec son inconsistance habituelle, voulait quelquefois l'emmener dans le village, elle s'y refusait.

La seule personne qui prit la défense de Lucie, fut Gène Bernuchon. Elle accueillit avec une indignation extrême toutes les imputations dirigées contre son amie, et plus d'une fois môme la discussion l'émut jusqu'aux larmes.

Il n'y avajt point eu de confidence entre les deux jeunes filles. Quand Gène était venue visiter MUe Berlin, elles s'étaient embrassées avec effusion, et avaient rougi plus d'une fois en se regardant; mais, par une timidité commune, elles avaient évité le sujet qui les occupait le plus. Le dimanche qui suivit les secrètes fiançailles de Lucie, Gène, après la messe, alla chez les Bertin. Elle avait ce jour-là son petit air le plus modeste et le plus pénétré, ce qui n'empochait pas l'éclat des beaux soleils de se refléter dans ses yeux noirs et sur ses joues vives. Elle embrassa Lucie en la serrant bien fort, puis, la regardant ensuite, elle fut si frappée de l'expression radieuse de ce visage, où elle s'attendait à trouver la tristesse, qu'elle se troubla profondément.

Elles allèrent ensemble dans la prée, et quand elles eurent parlé de beaucoup de choses dont ni l'une ni l'autre ne se souciait, Gène dit :

— Vous n'allez donc pas aujourd'hui chez M. Bourdon?

— C'est à cause de moi que mes parents y renoncent, répondit Lucie, et je suis trop heureuse de ton arrivée ;

car elle me dérobe à la mauvaise humeur de cette pauvre Clarisse, tout affligée de perdre son jour de plaisir. Dimanche dernier, maman avait la migraine, et j'étais censée rester à cause d'elle ; mais maman ne peut pas avoir la migraine tous les dimanches, et Ton ne veut pas me laisser traiter ostensiblement en réprouvée, ni me forcer à supporter les dédains de ma tante et de ma cousine.

— Qu'est-ce qu'elles ont donc contre vous? demanda Gène.

— Tu le sais, dit Lucie, en regardant son amie dans les yeux, tu sais cela aussi bien que tout le reste.

— Eh bien, oui ! et j'ai trop de chagrin à cause de vous, s'écria Gène qui fondit en larmes.

Elles étaient proches de la fontaine. Lucie entraîna son amie sous la voûte des églantiers, où elles s'assirent tout près Tune de l'autre, sur la mousse longue et jaunie.

— Voyons, que penses-tu de moi? demanda MUe Berlin, en appuyant sa tête sur le sein de la jeune paysanne.

— Je pense, chère amie, que vous ne pouvez rien faire de mal, et si vous saviez comme j'ai traité ceux qui disent...

— Qui disent?... répéta Lucie.

— Oh ! vous le savez ! ne me faites pas répéter de pareilles mauvaisetés. C'est bien assez d'avoir été obligée de les entendre.

— Des mauvaisetés ! dit Lucie. Est-ce qu'à ton avis ce serait me faire injure que de supposer que j'aime un des plus nobles êtres qui soient au monde?

Gène devint toute tremblante. — Non point quant à l'amitié, mam'zelle Lucie, puisqu'il la mérite bien ; mais les gens n'ont pas honte de dire... que... que vous êtes son amoureuse, quoi !

Lucie rougit. — Eh bien ! c'est vrai, dit-elle.

— Qu'est-ce?... qu'est-ce. que vous dites? s'écria la

jeune paysanne en se levant éperdue. Ça n'est pas vrai ! ça ne peut pas être ! Vous ne pouvez pasôtre folle comme çal

— Tu vas donc me faire souffrir aussi, toi, dit Lucie. Voyons, rassieds-toi. Tu sais que je t'aime beaucoup, et tu m'aimes toujours, n'est-ce pas ?

Gène, pour toute réponse, embrassa convulsivement son amie.

— Puisque tu comprends bien pourquoi nous nous aimons, quoique tu sois une paysanne et moi une demoiselle, comment ne comprends-tu pas que je puisse l'aimer aussi?

— Oui ! oui ! d'amitié; mais pas...

— Et qu'ai-je donc de plus précieux que mon âme? s'écria- t-elle. Et si je la lui donne, pourquoi ne lui donnerais-je pas toute ma vie?

— Pourquoi l'aimez-vous, dit en relevant son visage baigné de larmes Gène, dont pour la première fois les doux yeux flamboyèrent sous leurs longs cils, pourquoi l'aimez-vous, puisque vous ne pouvez pas être sa femme ?

— Je serai sa femme, répliqua Lucie.

— Ça ne se peut pas 1 ça ne se peut pas ! Vous êtes folle de songer à ça. Tout le pays en rirait, et vos parents en mourraient de chagrin !

Lucie pâlit.

— Gène, tu ne m'aimais pas 1 dit-elle d'une voix-altérée.

La jeune paysanne, se jetant sur elle, la prit brusquement dans ses bras :

— Vous me tordez le cœur, et vous ne voulez pas que je crie ! Vous savez bien que je vous aime. Si je ne vous aimais pas, il y a longtemps que je vous détesterais ! Voyons, chère amie, regardez-moi.

îî

Elles s'embrassèrent et pleurèrent ensemble. Plus calmes après :

— Écoute, dit Lucie, je te Jure que je n'ai pas voulu être aimée de Michel, ni l'aimer. Dans le commencement, je désirais, au contraire, qu'il devînt ton mari, et je lui en parlai môme, un soir...

— Vous avez mal fait ! interrompit Gène, qui rougit de fierté. Qui vous a dit que je le voulais ? Dieu merci, les amoureux ne manquent pas à notre porte.

— C'est parce que je trouvais que tu étais la seule digne de lui; mais je ne le flattai point d'être écouté, chère Gène. Il ne m'est jamais arrivé de dire une parole sur toi dont tu puisses être mécontente.

— Tenez, je le sais bien, vous valez mieux que moi, répondit la jeune paysanne. Oui, chère amie, c'est vrai, j'aurais voulu qu'il m'aime, et quand même je le voyais amoureux de vous, j'y pensais encore, n'ayant point idée que ça pût durer. Eh bien, à présent, Lucie, je vous fais serment que Michel ne me sera plus qu'un frère. Ça me semble impossible pourtant que vous vous mariiez avec lui ; mais c'est égal, ça suffit, et dès la première fois que Cadet Mourillon vient chez nous, je lui dis oui tout de suite. Après tout, le pauvre gars me faisait de la peine, et ça me sera une consolation de lui faire son bonheur.

Elles tressaillirent tout à coup. On les appelait. Écartant le feuillage, elles virent en haut de la prée M. Bourdon avec M. Berlin.

— Que vient faire ici mon oncle? dit Lucie. Allons ! mais j'ai les yeux rouges, n'est-ce pas?

— Oui bien ; et moi, mam'zelle Lucie?

— Toi aussi.

S'agenouillant au bord de la fontaine, elles y rafraîchirent leur visage, et, après s'être encore embrassées, elles remontèrent à la maison.

Mme Bertin et Clarisse étaient habillées pour sortir, et Mmc Bertin, prenant à part Lucie :

— Ton oncle est venu nous chercher, lui dit-elle, et il nous a dit des choses très-amicales. Il assure que ça te ferait du tort si nous n'allions plus chez lui, à cause de ta sotte action envers Michel. M. Gavel n'en saura jamais rien. Enfin, M. Bourdon promet que tu seras reçue comme auparavant, et je te préviens que si tu ne voulais pas venir, ton père, qui est déjà parti devant avec ton oncle, ne te le pardonnerait pas. Tu sais que, dans un mois, c'est la noce de ta cousine. Il faudra pourtant que tu y figures. Allons, va prendre ton écharpe et ton chapeau.

La jeune fille obéit en silence, quoique à regret.

Certes, Mme Bourdon et sa fille ne commirent pas d'impolitesses à l'égard de Lucie. Elles eurent même des prévenances, mais de quel air ! On regarda beaucoup la pauvre enfant, et son humiliation fut un intérêt de curiosité pour toute l'assistance. La Boc prenait des airs d'hermine effarouchée en passant auprès de Lucie. Ne trouvant autour d'elle ni sagesse ni bonté, la jeune fille, silencieuse et calme, se repliait en elle-même et pensait à Michel.

Éloignés du cercle des Bourdon, M. et Mme Bertin eussent été plus simples. Mais comment oublier à ce foyer de splendeur l'illustration de la famille? Souvent donc, les lundis surtout, éclataient de vives tempêtes contre la pauvre Lucie. Elle ne répondait rien. C'était assez dire : je persiste et j'attends.

L'époque du mariage d'Aurélie, fixée au 20 septembre, s'approchait. La famille Bertin ne pouvait être en état d'y assister que par les cadeaux des Bourdon. Aurélie fit donc présent à chacune de ses cousines d'une robe de soie grise unie. M. Bourdon offrit à Mme Bertin une robe de

soie noire, et fut assez habile pour faire accepter à son cousin, sans le blesser, un vieil habit tout neuf, qui malheureusement se trouva trop étroit. Mais Lucie vint à bout de l'arranger un peu, et M. Berlin promit de tenir ses coudes en arrière. Outre cela, Poncle Grimaud donna quarante francs à ses nièces. Il sembla quelque temps dans cette pauvre maison que le luxe et la richesse venaient d'y descendre. Clarisse était épanouie comme l'espérance ; Mme Bertin, — quand elles ne causaient pas ensemble de leurs toilettes futures et du grand jour, — avait la bouche contractée par un constant sourire, ou minaudait avec des personnages invisibles.

Gela changea quand on eut compté. 11 fallait à M. Bertin un pantalon, un gilet, un chapeau, des gants, une cravate, des souliers. Mme Bertin avait également besoin de chaussures ; des gants et des chapeaux leur étaient indispensables à toutes les trois, et Clarisse tenait extrêmement à des nœuds de ruban dans leurs cheveux et sur leur corsage. De plus, les écharpes de ces demoiselles étaient bien fanées 1

C'était quatre-vingts francs tout au moins qu'il aurait fallu encore ; qu'il fallait l car le décorum ne souffre pas de réplique.

Comment se résigner à n'être pas convenable un jour comme celui-là !

Il devait y avoir trois ou quatre femmes des plus élégantes du département. Et les messieurs !

Clarisse n'en disait rien, mais elle pensait beaucoup à celui qui lui donnerait le bras, bien qu'elle ne le connût pas encore.

Elle passait les nuits, cette pauvre Clarisse, à chercher le moyen de faire de l'argent. Mais en "vain elle remua dans son cerveau fiévreux cent expédients et fit des prodiges d'invention, rien de possible n'apparaissait. Aussi

se levait-elle tous les matins avec de vives douleurs dans la tête; seç tourments devinrent aussi vifs qu'avait été sa joie.

Assise dans son fauteuil, et tantôt brodant, tantôt redressant avec douleur ses épaules brisées, sa' pensée désespérée murmurait en elle : rien ! jamais rien ! pas de joie complète ! pas d'espérance possible 1

Lucie n'entrait pas dans ses ennuis ; son rêve était bien ailleurs. Cependant elle aimait comme toute femme Jes jolies choses, et la robe de soie l'eût ravie en un autre temps. Mais cette robe-là faisait une moue de marquise à la blouse de Michel.

Mme Bertin, aussi bien que Clarisse, était vivement préoccupée, car, enfin, il s'agissait, disait- elle, de l'honneur de la maison.

Elle n'exprimait pas, mais elle laissait voir qu'il s'agissait aussi de l'établissement de ses filles. Certes, quand on les verrait paréesselon leur rang et à leur avantage, elles ne pourraient manquer de faire des conquêtes.

A mesuré que le grand jour approchait, comme des naufragés en détresse, Mme Bertin et sa fille aînée parcouraient d'un regard éperdu ce qui les entourait, et leur pensée, furetant dans les armoires et dans les coffres, rêvait quelque chose d'oublié qu'on eût pu vendre.

Clarisse pensa bien à l'argenterie ; mais elle n'osa formuler cette idée. Les couverts d'argent, pour ces exilés de la fortune, c'était l'arche sainte de l'orgueil.

Il ne fallait pas songer à vendre de nouvelles broderies, car les deux sœurs travaillaient depuis deux semaines à un mouchoir et à des manches de guipure, qui devaient être leur cadeau de noce à Aurélie.

Clarisse n'avait plus de sirop. Mais elle n'en demandait pas, bien que sa toux fût souvent déchirante.

— 11 faut vendre sur pied notre moisson, dit enfin

9 Berlin. Puisque d'ailleurs nous ne trouvons pas de rnaliers pour la couper...

- Voilà une belle idée, parbleu ! s'écria le père. Après que mangerons-nous?

- Le blé ou sa valeur, n'est-ce pas la môme chose ? liqua sa femme. Nous ne mettrons pas tout l'argent. Heurs, est-ce nous qui couperons le blé?

-Le fait est que tous les moissonneurs sont engagés pèsent, dit-il. J'avais compté sur ce diable de Michel !

- Je ne sais pas, s'écria M*0 Bertin, comment tu peux noncer ce nom-là.

- Ma foi, je n'en sais rien non plus, si ce n'est qu'il vient à la bouche. Après ça, peut-être bien que Lucie drait faire notre moisson avec lui? Il faudra que je le e inviter aux noces par Mm0 Bourdon. Il sera sube en garçon d'honneur, avec son habit bleu et ses liers ferrés. Tu lui donneras le bras , n'est-ce pas, ie?

- Je m'en ferais honneur, répondit-elle.

- Tais-toi ! s'écria Mme Bertin. C'est épouvantable de itendre parler ainsi.

- Je n'aborde jamais ce sujet la première, puisqu'il is déplaît, reprit Lucie d'une voix ferme, quoique son ige fût couvert de rougeur. Mais, quand vous chercheà ridiculiser celui que j'honore, vous m'entendrez tours protester.

- Il faut se. dire qu'elle est folle, s'écria M. Bertin en ttant là chambre, sans quoi on la pilerait dans un rtier.

2n effet, quelle étrange figure faisait le rêve de Lucie milieu des apprêts de ces noces pompeuses, et en face rêves bien différents de sa mère et de sa sœur ! iprôs quelque débat, M. Bertin finit par se mettre en Me d'un acquéreur pour la moisson mûre qui se cour-

bail au fond de l'enclos sous le chaud soleil, portant au bout de ses tiges leur pain quotidien. C'était la première fois qu'ils osaient s'en prendre à leur nécessaire. Mais, les convenances l'exigeant, on ferma les yeux sur l'avenir.

On ne songea pas môme que Mourillon venait d'obtenir un jugement par défaut contre M. Bertin pour le payement de 380 francs, dus pour facondes terres depuis trois ans, et pour fourniture de fumier.

Mourillon était de fort mauvaise humeur. Ensuite de tracasseries continuelles et du payement exigé de sa dette envers M. Bourdon, il quittait à la Saint-Michel (29 septembre) la ferme des Èves. Aussi trouvait-il quelque consolation à se venger un peu sur le cousin de son maître, et d'ailleurs il avait grand besoin d'argent.

Quand M. Berlin avait montré à son cousin Bourdon l'assignation envoyée par le fermier, M. Bourdon avait haussé les épaules en disant : Je n'y puis rien ! Il est maintenant tout à fait hors de page. Nous avons fait un traité pour rupture de bail et règlement de compte, où je me suis laissé une fois de plus tondre la laine sur le dos, . par pitié pour sa famille. C'est affaire faite, et je n'ai plus maintenant aucune influence sur lui.

Puis, très-brusquement, il avait parlé d'autre chose.

M. Bertin, ne sachant quel remède porter à cette affaire, avait pris le parti de n'y plus penser.

Aussi le jour môme où il venait de trouver acquéreur pour sa moisson, tandis que sa femme et sa fille aînée, ébahies d'aise en fàce d'une promesse de deux cents francs, supputaient leurs achats futurs, et, avec un entraînement timide, ajoutaient çà et là quelque embellissement à leurs projets, furent-ils frappés d'un coup de foudre en voyant entrer un huissier, assisté de deux témoins, qui fit à M. Berlin conîmandement de payer dans les vingt-quatre

Le lendemain eut lieu là saisie-brandon. Ni secours, ni marque de sympathie nç vinrent de chez les Bourdon, ni de chez M. Grimaud. Ils affectèrent d'ignorer. Les paysans de Chavagny n'eurent pas autant de réserve. Le blâme et la pitié, presque toujours associés dans les jugements humains, furent déversés en abondance.

— Comme ils doivent être honteux ! disait Chérie Perronneau. Des gens si fiers, qu'ils s'imaginent être plus que les autres I Je serais curieuse de voir quelle mine ils font à présent. Vaut pourtant mieux porter la coiffe que d'être dame comme ça.

— Ça me barbouille le cœur tout de môme, s'écriait Mlle Boc ; on est trop bon ! Mais il faut avouer que si le bon Dieu les afflige, ils l'ont bien mérité.

— Hum, disait la Françoise à sa voisine en voyant passer l'huissier, v'ià qu'est dur au moins pour des messieurs ! Y a des familles de paysans qui, à ce qu'ils croient, ne les valent point, et chez qui, tout de môme, ça n'a jamais arrivé. Défunt mon père disait toujours : Mieux vaut suer sang et eau, et manger de la vache enragée que de rien prendre à crédit. Qui paie ses dettes s'enrichit ;

qui n'en fait point n'est jamais trop pauvre. Et feu mon mari pensait tout de même ; aussi, jamais tire-paillasse (huissier) n'a mis le pied chez nous.

— Gomme vous dites, répliqua la voisine, ils croient pourtant bien que vous ne les valez point ; et ça n'empêchera M. Bertin de dire pis que pendre de votre enfant, à cause qu'il est trop beau garçon, dà, et qu'il donne dans l'œil même aux demoiselles.

— Pour ça, reprit la Françoise, c'est des menteries. Michel n'est pas si sot que d'aller s'en prendre à une demoiselle, quand il ne manque point de jolies filles par chez nous. Il ne m'a pas parlé d'elle tant seulement une fois. Sait-on pas que le M. Bertin a la tête un petit fêlée? Et il faut que ça soit pour qu'il ait tant clabaudé sur sa propre fille. Aussi, je m'embarrasse guère de ce qu'il dit. Mais ce que j'ai sus le cœur, c'est qu'il ait bouché le passage qui va de chez nous chez eux. Une chose qui ne s'était pas vue depuis plus de vingt ans 1

— Dame ! c'est pour empêcher vot'enfant d'aller voir mam'zelle Lucie, comme si on ne savait pas qu'un jeune gars trouve toujours son chemin, quand même ça serait par-dessus les buissons.

— Quand je vous dis que c'est des menteries ! Michel a trop d'idée pour ça. Un paysan faire l'amour à une demoiselle ! Ça ne s'est jamais vu, et pour sûr, ça n'est pas dans not' famille que ça se verra.

La vente aux enchères, faite huit jours après, de la moisson de M. Bertin, produisit seulement 189 francs, et fut adjugée au même acquéreur qui en avait promis 220 avant la saisie.

Les frais s'élevant à la somme de 30 francs, c'était 225 francs que la famille Bertin devait encore à Mourillon. Comme il menaçait d'une saisie nouvelle sur le mobilier, on prit un parti héroïque; ce fut de mettre en

gage l'argenterie. Gela ne se fit pas sans combats, ni sans les adjurations les plus vives de M™ Berlin à la destinée; mais enfin, au bout de huit jours,«aucun événement providentiel n'étant survenu, Mme Berlin elle-même, chargée de son trésor, s'embarqua dans la carriole du messager, pour Poitiers, d'où elle devait rapporter, outre l'argent, les vêtements nécessaires «pour compléter leur toilette du jour des noces. Il fallait aussi pour Clarisse, du sucre, quelques drogues et des sirops.

Mme Berlin revint deux jours après, fort essoufflée. Elle parla durant une heure, presque sans interruption, en essuyant une larme de temps en temps :

« Les choses n'étaient plus à Poitiers comme autrefois. C'étaient de vrais palais que les boutiques. Un luxe effrayant ! On voyait dans la rue des femmes qui avaient de grands falbalas à leurs robes, les filles de boutique étaient mises comme des princesses. On ne sait pas ou le monde va I Un orfèvre lui avait fait beaucoup de questions ; elle avait répandu très-fièrement et avait nommé sa famille. Les gens ne savent plus maintenant à qui ils parlent ! Une petite fille du chirurgien Yandelosse et de M. Bourdon, l'ancien constituant, une cousine des Talambin ! cela est vraiment étrange d'être traité comme tout le monde ! Gustave n'avait pas pu l'accompagner à cause de son bureau. Hélas ! il n'y était pas toujours, à son bureau 1 La preuve en était trop claire. Bien loin de pouvoir venir en aide à ses parents, il avait paru consterné d'apprendre qu'ils ne pouvaient pas l'aider. Son tailleur lui donnait beaucoup d'inquiétude. Ne pouvoir se tirer d'affaire, un jeune homme seul, avec 1,500 fr.I!! S'il était sage et vertueux, il ferait des économies ; mais le monde perd les jeunes gens. C'est une horrible chose, en ce temps-ci, que le débordement des mqpurs ! On aime mieux se livrer à la bonne chère avec ses amis, ou en-

tretenir des courtisanes, que d'épargner pour sa famille ou pour soi-même.

— Allons 1 allons ! dit M> Bertin, nous ne savons pas ce qu'il fait. Après tout, c'est de l'argent à lui. Voyons, ma femme, je voudrais pourtant savoir combien tu rapportes ?

— Voilà, dit-elle en remettant la bourse à son mari. Je n'ai fait que les emplettes indispensables.

— 235 francs ! Comme ça, quand nous aurons payé Mourillon, il ne nous restera que 10 francs. ! Du diable m'emporte si je sais avec quoi nous achèterons du blé cet hiver I... Combien t'aurait-on donné de plus, ma femme, si, au lieu d'engager les couverts, tu les avais vendus?

— Cent francs, répondit-elle.

— Ma foi, tu aurais mieux fait...

— Les vendre ! les vendre ! s'écria Mme Bertin en pleurant. Des couverts d'argent, marqués au chiffre des Talambin et des Bourdon, un héritage de famille ! Tu es bien cruel, Fortuné. — Hélas l quand mon grand-père et tes parents achetaient cette argenterie, ils ne se doutaient guère qu'un jour leurs enfants seraient réduits à la désastreuse extrémité de mettre en gage ces marques

Respectables d'une opulente fortune ! Les arrêts du destin...

— Il y en a de plus huppés que nous qui en voient de plus dures. Tiens, interrompit M. Bertin, avant-hier, on a tout saisi à Parmaillan, meubles et immeubles, et le vieux comte avec sa fille va être mis à la porte de chez lui.

— Est-il possible 1 dit-elle en levant les mains au ciel.

— Ce sera un rude coup pour Emile, observa Clarisse qui essayait les gants et faisait jouer les rubans à la lumière.

— Pauvre garçon ! dit M. Bertin. Eh bien, je suis sûr que Bourdon consentirait pourtant au mariage. Il a toujours été entiché de noblesse.

— MUe de Parmaillan n'y consentirait pas, dit Lucie.

— Laisse-nous; donc tranquilles avec ta demoiselle de Parmaillan, s'écria M. Bertin. Elle n'a pas le sens commun !

— C'est bien mon avis, répondit Luciejen regardant son père.

Il fît un bond sur sa chaise.

— Ah ! tu veux me prendre au piège ! s'écria-t-il. Je te vois venir avec tes raisons, misérable effrontée I Le plus grand de nos malheurs, c'est d'avoir une fille qui nous déshonore; puisqu'il te faut un homme, il fallait prendre Gorin.

— Mon père, dit-elle en se levant toute pâle, j'exige que vous me respectiez !

— Tu exiges I tu exiges ! Elle est folle! disait-il en s'efforçant de rire aux éclats.

— Oui, je l'exige, répéta-t-elle. Ne m'insultez plus ! Si vous ne me connaissez pas, vous n'êtes pas mon père, et je quitterai votre maison !

Ses yeux se voilèrent, ses lèvres blanchirent ; elle ne put se soutenir et- glissa sur le plancher.

— Ma fille ! ma fille ! s'écria la mère éperdue en se jetant sur Lucie. Je ne souffrirai pas que tu me la tues, Fortuné !

Le père, tremblant, porta Lucie dans l'alcôve, SUrun lit. 11 balbutiait : c'est ma faute ! je suis un imbécile ! Et quand il vit que Lucie reprenait couleur, il s'enfuit.

En ouvrant les yeux, Lucie vit enlffe sa sœur et sa mère la figure d'Emile, son cousin.

— Emile, dit-elle, ah ! pauvre Emile ! tu souffres, toi aussi !

Ils s'embrassèrent en sanglotant.

Mme Bertin, je ne sais pourquoi, emmena Clarisse, les laissant ensemble.

— Ahl rîia pauvre cousine, oui, je suis bien malheureux ! J'ai appris leur malheur dès le lendemain, et je suis venu de suite, au galop d'un cheval. Si tu savais comme ma mère m'a reçu ! mais mon père est bon, il s'est laissé toucher, et sans tne rien promettre, il a demandé que je fusse assuré de son consentement à elle. Alors je suis remonté à cheval, et un quart d'heure après j'étais à Parmaillan. Elle était seule; j'ai eu bien de la peine à obtenir d'entrer. Enfin, je l'ai vue, pâle, majestueuse, un être au-dessus de ce monde, Lucie, plus grande encore après son malheur. Moi je tremblais, je ne sais trop ce que j'ai dit, et puis je me suis mis à genoux. Elle s'était levée : Il serait cruel, dans l'état où vous êtes, m'at-elle dit, de vous renvoyer à mon père et de vous leurrer d'une minute d'espoir. Sachez que notre union est impossible, monsieur Emile. Après le malheur qui nous a frappés, je suis la môme qu'auparavant. Je vous estime et je vous plains; mais malheureusement je ne vous aime pas, et quand je vous aimerais, ma réponse serait la

►même, nos destinées ne peuvent se confondre.

— Pauvre fille! dit Lucie. Elle ne serait pas moins noble, Emile, si elle avait plus de cœur.

— Ah! ne l'accuse pas! Je suis désespéré, la vie n'a plus rien à m 'offrir; mais je ne l'accuse pas, Lucie. Elle a cet orgueil dans le sang; elle se sacrifie; elle souffre comme un martyr pour sa foi. Écoute : elle m'a laissé, je suis parti; mais je ne pouvais pas m'éloigner ; chaque pas de mon cheval m'arrachait le cœur, et je longeais le parc, en retenant sans cesse Xanthe qui se cabrait. Comme il m'enlevait ainsi, j'ai aperçu MUe de Parmaillan pardessus le mur du parc; elle marchait lentement sous les

charmilles. Alors, j'ai sauté à terre sans réfléchir; j'ai attaché Xanthe, j'ai franchi le mur, et mejsuis glissé derrière les massifs. Elle était sur un banc, le coude appuyé sur une branche, la tête penchée sur son bras, et de grosses larmes tombaient une à une sur sa robe de mousseline bleue. Cela m'a donné de l'audace et de l'espoir. Je me suis précipité à ses pieds. Elle s'est écriée : Votre conduite est déloyale, M. Boui*don. Retirez-vous, je ne veux plus vous entendre. — Non, lui ai-je dit, je suis fou de douleur; je n'ai point voulu vous offenser; mais vous pleurez, vous êtes malheureuse, écoutez-moi !...

— Je n'ai jamais menti, a-t-elle dit avec hauteur; puisqu'il faut vous le répéter, je ne vous aime pas, et votre présomption a tort d'espérer avantage d'une faiblesse passagère. Ce que je déplore, ce n'est point de vous perdre, c'est d'être condamnée par 1-e sort. — Alors je l'ai suppliée de prendre pitié d'elle-même, de ne pas renoncer à l'amour, à la vie ! Je lui ai promis le dévouement, le respect le plus absolus; mon cœur parlait tout seul, et disait des choses qu'il ne m'avait pas encore dites à moi -môme. Une fois, j'ai vu dans son regard un éclair, quelque chose... il m'a semblé qu'elle allait m 'aimer... puis rien!... Elle s'est encore grandie d'une plus haute* fierté. Maintenant, j'ai perdu tout espoir, Lucie, je suis malheureux à jamais.

— Non, cher Emile, tu te consoleras, puisqu'elle ne t'aime point. Ah! savoir qu'un être aimant souffre à cause de nous d'une douleur éternelle, voilà le seul malheur complet !

— Mais qu'as-tu donc, toi-même, chère cousine? On ne m'a pas répondu quand je l'ai demandé. Tu étais évanouie, tout le monde éperdu ; ton père se faisait des reproches... Confie-moi tes chagrins à ton tour.

Elle hésita d'abord, puis en rougissant :

— La môme injustice nous accable. Tu aimes au-dessus de ton rang; moi, j'aime au-dessous...

— Lucie, dit-il comme atterré, tu ne veux pas dire... non, c'est impossible ! je n'ai rien cru de tout cela...

— Tu më mépriserais donc aussi, toi?demanda-t-e!l« d'un accent douloureux.

— Je ne te comprends pas, répondit-il sèchement.

— Le connais-tu, Emile?

— Oui, tout autant que je puisse connaître un homme de cette clâsse-là, répliqua-t-il d'un ton glacé.

Il lit quelques pas dans l'alcôve, et revenant vers Lucie qui le suivait d'un' air morne :

— Je t'en conjure 1 ma chère cousine...

Mais il n'en dit pas davantage, car Mmo Bertin rentrait à ce moment. .

. Feignant de se reposer, le visage caché sur l'oreiller, Lucie pleura longtemps. Ensuite elle se leva et sortit. On ne chercha point à la contrarier; le silence de la pitié se faisait autour d'elle. Après avoir marché quelque temps dans la prairie, l'habitude ou l'instinct la conduisit au jardin, et elle s'assit dans le bosquet, sur le banc ntôme où elle avait écrit l'aveu de son amour, et que distinguait à cette place une longue entaille. Elle souffrait extrêmement de se voir condamnée par tous, condamnée par son cousin lui-môme, au moment où il souffrait le plus des arrêts de l'orgueil. Elle ne se repentait point; mais en ce moment son courage était abattu. Il y avait plusieurs jours qu'elle n'avait vu Michel. Si la solitude absolue est écrasante, la solitude morale au milieu de pensées hostiles est encore plus lourde et pins cruelle. Entre les * hommes, le silence môme est un moyen de se faire souffrir, et que Dieu en soit loué ! car le mal contient le bien dans la fructification humaine, comme une enveloppe épineuse un fruit savoureux.

Elle pleurait abondamment, le visage dans ses mains, quand un bruit l'effraya. Elle leva la tôle, et tressaillit de joie, "car Michel était devant elle. Lucie le croyait absent comme à l'ordinaire, mais il s'était réservé cette journéelà pour travailler chez sa mère, et déjà vingt fois il était venu jeter les yeux par-dessus la haie. Qu'avez-vous; chère Lucie? demanda-t-il d'une voix émue, et son œil expressif, doux et ardent, répétait cette question avec mille inquiétudes et mille tendresses !

Elle hésitait à lui répondre. Maintenant d'ailleurs qu'il était là, le chagrin s'était enfui ; elle n'avait plus que du bonheur. Mais il exigea qu'elle rappelât sa peine pour la lui confier, ne souffrit aucune réticence, et lui arracha mot par mot le détail de ses tourments. Sérieux et attentif, il la regardait avec une tendre sévérité quand elle essayait de lui dérober quelque chose. Après cette confidence, il tomba dans une sorte de prostration douloureuse, silencieux, le front dans ses mains, poussant de longs soupirs.

— Parlez! parlez-moi, lui dit-elle; c'est maintenant quer je souffre. Auparavant, ce n'était rien. Doutez-vous de notre bonheur? doutez-vous de mon amour?

— De ton amour, dit-il, oh non ! si je n'y croyais pas, tout serait fini, et j'irais me casser la tête contre la première grosse pierre que je trouverais, sur mon chemin. Je ne puis pas bien vous dire ce que j'ai, Lucie; mais c'est tout uniquement de vous avoir vue pleurer. Si tout le monde venait m'appeler fou et me montrer au doigt parce que je vous aime, je leur hausserais les épaules et n'y penserais môme plus un quart d'heure après. Je comprends pourtant bien votre peine, ma Lucie; elle me fait saigner le cœur, et je souffre à la rage de ne pouvoir vous emporter loin de ces gens-là. Tenez, je vois à présent ce qui m'angoisse le plus, c'est que peut-être j'aurai beau

tous aimer, vous chérir, vous servir de toute ma force et de toute mon âme, vous ne serez pas heureuse avec moi.

Elle eut beau chercher à le rassurer par des paroles tendres, il restait comme anéanti de tristesse. A la lin, il dit :

— Conseillez-moi, Lucie. Est-ce que ça serait impossible^que je devienne dans dix ans un homme comme on vous en voudrait un pour mari? Cherchons quel état je pourrais apprendre : Les routes? comme M. Berthoud. Les chemins de fer? Faut-il que j'essaie d'être notaire? ou percepteur?...

Elle secouait la tête doucement en le regardant d'un air attendri.

— Ah ! Lucie ! vous ne savez pas ce que je pourrais faire pour vous gagner, vous! Dans un an seulement, je saurais bieo des livres.

— Oui, j'en suis sûre, vous réussiriez, Michel; mais vous souffririez beaucoup. Depuis vingt-deux ans que vous vivez en plein air, au milieu des champs, comment voudriez-vous rester immobile tout le jour dans une chambre étroite, courbé sur une table et n'exerçant plus que votre cerveau? Ce serait cruel et dangereux pour vous. Et puis enfin, pourquoi tout cela, mon ami? Ce serait uniquement pour l'opinion, car pour moi je trouve que vous avez le plus bel état du monde. Je ne sais rien de plus charmant que d'être ainsi en communication avec la nature. Vous souvenez-voua, quand nous semions des pommes de terre ensemble ce printemps? Je me rappelle ces jours-là comme des jours de fête. Il faisait si beau ! On n'avait pas assez de ses yeux pour regarder le ciel et la terre ; on n'avait pas assez de sa poitrine pour respirer le bon air tiède et parfumé. La terre, encore pleine de l'humidité de l'hiver, fumait sous votre bêche; nous mar-

chions tout près l'un de l'autre, vous traçant le sillon, moi jetant la semence à mesure. Je ne savais pas alors que vous m'aimiez ; mais je voyais bien que vous me regardiez toujours.

— Eh oui, s'écria-l-il, c'est beau! c'est charmant! Je ne peux pas vous dire, Lucie, combien j'aime la terre. Ah ! chère petite femme, quand sèmerons-nous ensemble notre jardin? Oui, les autres états doivent être bien tristes, quand, au lieu de travailler en plein air, dans le grand espace, il faut être enfermé dans une petite chambre, comme un prisonnier. Et c'est toujours la môme chose qu'on fait, n'est-ce pas? et d'avance on sait ce qu'on doit avoir; c'est bête! Au lieu que nous avons, nous autres, toujours affaire avec du nouveau; nous voyons tout croître et tout vivre sous nos mains, et quand on a semé avec grand espoir, quand on voit déjà les blés verts et les cerisiers blancs, on s'inquiète du temps, on craint la gelée, on demande la pluie ou le soleil. A-t-il paru des hirondelles? ou quelque procession de fourmis par le chemin? le coucou chante-t-il ? la lune est-elle brillante? voit-on l'araignée danser au bout de son fil? les grues ont-elles passé? de quelle couleur ce soir étaient les nuages? Pourtant, on n'y perd jamais grandement ; car si le blé est rare, il se vend cher; s'il est bon marché, c'est qu'il y en a beaucoup; donc, on ne manque point. Et du reste ainsi. Oui, ma Lucie ; mais le premier bonheur c'est de vous avoir, vous! Ainsi donc, pensez tout de même à ce que j'ai dit.

— Je pense que nous n'en devons plus parler, répondit-elle. Considérez, Michel, que n'étant pas de famille bourgeoise, et n'ayant pas de protections, tout ce que vous pourriez obtenir, après bien des peines, ce serait uue place de quinze cents à deux mille francs. Eh bien, il faut songer... Quand nous serons mariés...

Elle hésitait et la rougeur s'étendait sur son visage; il

la regardait anxieux. Elle murmura : Nous ne serions pas toujours seuls. Il tressaillit, et, la saisissant dans ses bras, il la baisâ longuement au cou, tandis qu'elle détournait la tête.

— Eh bien alors, reprit-elle, nou? serions des bourgeois pauvres et malheureux comme mon père et ma mère, au lieu d'être ici des agriculteurs aisés, vivant chez eux de leur travail, et que personne n'obligera de porter du drap noir et de la soie, ni d'employer à l'achat d'une toilette, pour quelque "noce brillante, l'argent dont ils auraient besoin pour acheter du pain.

— Ah ! que vous avez raison, ma Lucie ! Oui, vivre ici de notre travail, ensemble, c'est le bonheur tout entier. Mais vous aurez toujours ce regret que le monde n'approuve pas notre mariage.

— Quand je suis avec vous, Michel, je ne pense qu'à vous, et l'opinion des autres ne m'est rien. Quand nous serons mariés, je n'aurai donc plus de peine, puisque nous serons toujours ensemble.

Elle sortit consolée de cette entrevue. Mais elle avait été si rudement frappée que la fièvre la prit le lendemain. Elle fut obligée de mettre un châle et de s'asseoir dans un fauteuil, livide et grelottante, vis-à-vis de Clarisse. En voyant ses deux filles dans cet étal, côte à côte, Mme Bertin ne put retenir ses larmes et sortit du salon. Son mari la rencontra dans le corridor.

— Que diable as-tu? s'écria-t-il.

Mme Bertin lui prit la main, et l'entraînant dans la cuisine, dont elle ferma la porte sur eux :

— Fortuné, dit-elle, Fortuné, s'il nous faut perdre un© de nos filles, au moins je veux que l'autre nous reste. Cette malheureuse passion la dévore, eh bien! j'aime mieux mourir de honte que de la voir mourir de chagrin. Hélas! que n'habitons-nous un désert! Avec quelle joie

je rendrais hommage à la vertu de ce jeune homme et à ses nobles sentiments, en mettant sa main dans celle de ma fille ! .

— Ta ta ta ta! ma femme, ton cerveau fait trop de chemin ! Notre Lucie n'est pas mourante ; elle est un peu folle, voilà tout, et nous tâcherons de la guérir par un autre remède. Je viens justement de rencontrer Bourdon, et il m'a beaucoup parlé de Lucie. Vois-tu, ils l'auraient bien laissée se morfondre jusqu'à cinquante ans sans mari, si elle avait cette humeur-là; mais, ma foi, la peur d'avoir un paysan pour cousin leur met la puce à l'oreille, et il m'a renouvelé la promesse d'envoyer Lucie au bal à Poitiers l'hiver prochain, en m'assurant qu'il ferait tout son possible pour lui trouver uti parti convenable. D'abord, elle peut faire une conquête; puis il y a toujours dans le monde quelque vieux garçon voulant faire une fin, et qui ne regarde pas à la fortune. Tiens, je voudrais être déjà en décembre.

— Et si elle refusait? Elle a trop de cœur pour n'être pas constante, et...

— Bah ! laisse-moi donc ! Ce n'est pas possibler. Si elle s'est avisé d'aimer ce godelureau, c'est qu'elle n'a jamais vu personne de convenable. Une fois qu'elle aura connu le monde, lu verras comme elle changera. Je la vois d'ici revenir toute penaude de sa sottise.

— Tu pourrais avoir raison, dit Mme Bertin. Le cœur humain est si fragile !

La santé revint à Lucie; mais sa gaieté paraissait envolée pour jamais. La gaieté, c'est le parfum de notre santé morale, et le cœur de la jeune fille était fiévreusement troublé par le combat de ses affections. Autour d'elle, cependant, on se livrait à l'espérance. Clarisse, vivant dans l'attente du grand jour, s'entretenait constamment avec sa mère des toilettes, du banquet, du céré-

UN MARIAGE SCANDAXEUX. 413

monial de la fête et des invités, ou bien, silencieuses, elles s'enfonçaient Tune et Pautre dans leurs rêves. M. Bertin faisait, comme à l'ordinaire, des plaisanteries à propos de tout, en regardant travailler ses filles. Il s'était bien assez inquiété les premiers jours. Qu'y pouvait-il faire? D'ailleurs, il y avait encore au grenier du blé pour deux mois. Ce qui l'ennuyait seulement, c'était de voir Lucie toujours sérieuse, soit quielle essayât les belles robes de soie, dont le chatoiement faisait frémir Clarisse, soit qu'elle piquât de ses petits doigts légers le pantalon de son père, qui allait aussi bien, ma foi, disait le destinataire émerveillé, que s'il eût été bâti par un des premiers tailleurs de Paris.

Mais les repas étaient presque toujours mornes et silencieux, à moins que Mme Bertin ne vînt à soupirer quelque douloureuse maxime sur les changements de la fortune. C'est qu'on mangeait désormais dans des couverts d'étain. Une fois il arriva que la maîtresse Perronneau vint pendant qu'on était à table. Dès qu'on l'eut aperçue à l'entrée de la cour, Clarisse et Mme Bertin, se levant en grande hâte, emportèrent la table toute chargée dans la pièce voisine, en disant à Lucie de ranger les chaises.

— Est-ce que je vous dérange point ? dit la Perronneau, qui avait entendu ce remue-ménage.

— Pas du tout, s'empressa de répliquer, la bouche pleine, M"6 Bertin, il y a un quart d'heure que nous avons fini.

Après le départ de la mairesse, il fallut réchauffer la soupe et les haricots. ^

Malgré la diligence de Lucie, on avait tant d'ouvrage qu'on dut se dépêcher la veille pour finir. Clarisse allait, venait, souriait et ne se sentait plus malade. Mm* Bertin exprimait une centième fois son regret de ce que ses filles ne gardassent pas leurs robes de soie pour le lendemain

elle déconcerta ce triste fanfaron par un sourire. Pauvre garçon ! se dit-elle. Et dans toute la ferveur de son àme, elle ajouta : Oh ! mon cher Michel !

Elle était là comme une étrangère ; mais sa froide réserve lui fut un charme aux yeux de ceux qui l'entouraient; car rien n'attire l'estime des hommes, jouets éternels des passions grandes ou petites, comme d'être calme ou indifférent. On proclama { que Lucie était très-distinguée, et Mme Bourdon eut à subir les éloges qu'on lui fit de sa nièce, éloges qu'elle recevait en disant :

— Oui, c'est une charmante personne, très-originale dans ses goûts et dans ses idées.

— Vraiment! répondait-on alors, en regardant Lucie d'un air désappointé.

Mme Deibès, la sœuf de M. Gavel, était une jeune personne de vingt-trois ans, femme du procureur du roi de Poitiers. Elle avait de doux yeux, la démarche ondoyante et l'air languissant. Elle s'éprit de Lucie, qui, touchée de sa grâce, l'accueillit volontiers. Dans leurs conversations, souvent interrompues, elles s'interrogèrent mutuellement, se racontant l'une à l'autre la ville et la campagne, le monde et la nature. Mme Deibès avait une sensibilité langoureuse, pleine d'aspirations; elle se plaignait du manque de sincérité dans les relations sociales, et de la fatigue de n'être point à soi.

On dansa le soir jusqu'à minuit. Lucie ne cessait de regarder si elle apercevait derrière les vitres, parmi le rempart de têtes ébaubies et blafardes qui s'y collaient, la figure de Michel. Mais elle ne le vit point. Elle se disait avec satisfaction: Au milieu du monde, je suis toujours à lui.

Depuis longtemps Clarisse n'avait été si vive et si forte, mais de retour chez elle, à peine couchée, une fièvre ardente la saisit. Cependant, malgré les prières de sa

rnère, le lendemain elle s'habilla de bonne heure pour assister au déjeuner.

Cette seconde journée fut très-monotone. Depuis longtemps l'étiquette a chassé la gaieté de toute assemblée quelque peu nombreuse. 11 suffit d'avoir entendu les souvenirs de nos grand'mères pour convenir qu'en cela aujourd'hui ne ressemble pas à autrefois.

Dès trois heures de l'après-midi, ce fut une suite de départs, une désorganisation continuelle. Les femmes s'assirent en rond sur les pelouses du jardin ; la plupart des hommes se groupèrent au billard. On s'ennuya.

Le soir on dansa quelques quadrilles; mais il restait si peu de monde que M. Bourdon fut obligé d'y figurer. On se retira de bonne heure. Pendant tout le trajet du logis à la maison des Bertin, Clarisse fut silencieuse et morne. C'était fini I... plus de fête ! elle retournait dans son tombeau!

Aurélie partait le jour suivant, en compagnie de sa belle-sœur et de sa belle-mère, dans la calèche de Mme Delbès. M". Gavel père et M. Delbès étaient partis la veille. On avait invité la famille Bertin à. déjeuner pour les adieux.

Mais Clarisse fut si mal qu'elle ne put se lever. Engagée vis-à-vis de Mme Delbès, Lucie se rendit chez les Bourdon avec son père et Gustave.

Le déjeuner fut triste, le moment était venu de s'affliger. M™ Bourdon avait peine à retenir ses larmes et Aurélie poussait de temps à autre de longs soupirs. Quant à M. Bourdon, il affectait de la philosophie; tout était dans l'ordre et les rôles bien tenus ; car de son côté M. Gavel avait d'enthousiasme tout ce qu'il était dans les convenances d'en montrer.

Quand il fallut monter en voiture, Aurélie demanda qu'on allât à pied jusqu'à la ferme des Èves. Je serai une

demi-heure de plus avec ma mère chérie, dit-elle, et je ferai mes adieux aux lieux qui me sont le plus familiers.

Peut-être cette fantaisie plut-elle médiocrement à M. Gavel, car il fit d'un air aimable quelques efforts pour s'y opposer. Mais le moyen de refuser une demande si touchante et si simple.

C'était un jour d'automne tiède et brillant. Une végétation luxuriante couvrait la terre de larges ombres, piquetées de lumière. Le gazon reverdi se jonchait déjà de feuilles tombées, d'un jaune d'or ou d'un rouge éclatant. Les branches des pommiers se courbaient sous le poids des fruits mûrs, et sur les marges des chemins s'étalaient des touffes de bruyères fleuries.

• La société s'était divisée par groupes : M. Bourdon, ses fils, Gustave et M. Bertih avaient pris les devants. Mme Delbès donnait le bras à Lucie. Derrière, venait assez lentement Aurélie, attachée au bras de Mme Bourdon, et accompagnée de sa belle-mère et de son mari..

— -Quand viendrez-vous nous voir, mademoiselle Lucie? disait Mme Delbès.

— Je ne sais, madame ; j'aimerais mieux vous revoir ici.

, *— Ah ! votre solitude est enchanteresse ; mais je tiens à vous faire connaître le monde.

— A quoi bon ? j'imagine le deviner un peu. D'ailleurs, vous ne m'en avez pas dit de bien.

— Soit; mais si vous ne tenez pas à le connaître, il faut du moins vous faire connaître à lui.

— Est-ce bien conséquent? dit en souriant la jeune fille.

— Eh ! mais, comment passerons-nous ? s'écrie tout à coup M*16 Delbès.

Elles arrivaient en ce moment dans un chemin étroit et encaissé, bordédehaies d'aubépine etde grands ormeaux,

et rempli dans sa largeur par une grosse carriole arrêtée. Un homme en bonnet de coton, entouré du fouet en sautoir, semblait occupé à raccommoder le harnais du cheval, et sur une pierre du chemin était assise une femme enveloppée d'une cape noire, qui dandinait ses genoux en berceuse ; on entendait sortir de dessous la cape les cris d'un petit enfant.

— C'est la carriole du messager qui se rend à Poitiers, dit Lucie.

— Fort bien ; mais comment passerons-nous ? répéta M™ Delbès.

— Gomme ces messieurs, dit Lucie en montrant MM. Bourdon et Bertin qui s'appuyaient aux roues et détournaient sans façon la tête débonnaire du coursier, tandis qu'Emile et Gustave grimpaient sur les talus, et que Jules, afin d'enchérir sur cet exemple, se suspendait aux branches des ormeaux.

— Merci ! mais je ne suis pas un sylphe, ni un garçon, moi, s'écria piteusemenffa jeune femme, quand. elle entendit M. Bourdon qui disait : Avez-vous bientôt fini, Bourguignon. Voyez, il faut que cefc dames puissent passer.

— Tout comptant ! monsieur, tout comptant! C'est ma sous-ventrière qu'a cassé, et que ma ficelle est pas-t-assez.. longue.

— C'est la sous-ventriére du père Bourguignon qu'a cassé ! répéta Jules d'une voix éclatante. Un peu de patience, mesdames, s'il vous plaît.

— Attendons, dit ayec résignation Mme Delbès.

— Bonjour, l'Olivette !

Mu* Bertin saluait de ce nom la femme assise dans le chemin.

— Bonjour, mesdames.

— Est-ce un enfant malade que vous avez là, Olivette?

— Non, mam'zelle Lucie. Mais qu'il n'en vaut guère mieux, l'innocent ; car voyez-vous, c'est un rude voyage à faire en charrette pour une créature de quatre jours.

— Quoi ! s'écria Mme Delbès, un enfant naissant ! mais c'est une barbarie ! Quelle raison vous oblige, ma bonne femme, à mener cet enfant $i loin?

— Que voulez-vous, madame, c'en est un qui porte la peine du mal qu'il n'a pas fait.

— Un enfant naturel ! dit Lucie en frémissant.

— Ab ! fit Mme Delbès, avec ce geste par lequel les femmes comme il faut savent exprimer l'horreur en môme temps que la pitié.

Les cris de l'enfant devinrent si âpres que la sagefemme ouvrit sa pape et l'éleva sur ses bras afin de l'apaiser.

— Un bel enfant ! dit-elle d'un air étrange, et qui ferait honneur à tout le monde !

— Il a peut-être besoin de nourriture, observa Mme Delbès. *

— Oh ! j'en ai bien là ! mais il n'en veut point. Sa mère lui a donné le sein pendant trois jours et ça l'a gâté. Voyez, dit-elle en présentant le biberon aux lèvres de l'enfant, qui détourna la tête en criant plus fort.

— Pauvre créature, s'écria Mme Delbès, c'est déchirant !

Lucie ne disait plus rien ; elle cherchait à retenir des larmes qui brillaient entre ses paupières. • — Ça sait déjà ce qu'il lui faut ! reprit là sage-femme, et ça ne comprend guère pourquoi ça ne l'a pas.

— Vous le conduisez donc aux Enfants-Trouvés? reprit Mme Delbès. Et quand arriverez-vous? quand pourrat-il avoir une nourrice?

— Eh ! madame, c'est la raison pourquoi il s'en sauve si peu de ces enfants-là. Dans cette carriole, au pas du

cheval, nous n'arriverons pas avant dix heures du soir. Donc, pas moyen de le porter à l'hôpital qu'au matin. Après ça, il faudra qu'ils l'envoient à la campagne, peutêtre aussi loin ! Comment voulez-vous qu'un enfant si jeune puisse tenir à ça ?

— r Oh î c'est affreux ! c'est affreux ! s'écria M™6 Delbès. Mais, j'y pense, ma bonne femme, montez sur le siège avec mon cocher. Nous serons à Poitiers dans trois heures. Eh bien, c'est fort simple ! Pourquoi me regardez-vous ainsi ?

L'Olivette, en effet, semblait confuse et troublée.

— Ça ne se peut pas ! ça ne se peut pas, répondit-elle,

— Pourquoi donc? Mademoiselle Lucie, comme vous êtes pâle! Tout ceci vous émeut bien fortement ? Vous êtes bonne ! ajouta Mme Delbès en pressant la main de la jeune fille.

L'Age de l'enfant, ses traits, l'émotion de la sagefemme, tout agitait Lucie d'un horrible soupçon. En môme temps, le cri que l'humanité souffrante et abandonnée jetait par la bouche de ce petit enfant lui déchirait lés entrailles. Elle ne savait que répondre à Mme Delbès ; elle trouvait la sage-femme prudente, mais bien cruelle, de sacrifier aux convenances la vie de ce pauvre enfant. Pendant ce temps arrivaient le jeune couple et les deux mères. Un observateur de sang-froid eût admiré la figure du vieux Bourguignon, épanouie sous son bonnet de coton d'une curiosité maligne, tandis qu'il se penchait pour mieux voir, tout en feignant de raccommoder encore son harnais, déjà rajusté.

— Maman, dit la jeune femme en allant au-devant de Mme Gavel, et vous, ma chère Aurélie, voyez ce pauvre bel enfant qu'on porte à l'hospice dans cette carriole. Un si long voyage peut le tuer. Il crie, il souffre déjà. N'estce pas que j'ai raison de vouloir l'emmener avec nous?

— Mais, répondit l'épouse du sous-préfet, je ne sais, ma chère fille, si cela plairait bien à* ton mari. C'est une chose défendue par la loi que d'exposer les enfants.

— Quoi ! Fenella, s'écria gaiement M. Gavel, lu veux nous faire faire noire entrée à Poitiers accompagnés d'une sage-femme et d'un nouveau-né ?

— On les ferait descendre avant d'entrer en ville, répondit Mme Delbès un peu déconcertée. Ce serait une bonne action.

Mais l'Olivette, pâle et toute tremblante, s'était levée en disant :

— N'avez-vous pas fini, Bourguignon?

— Oui, répondit-il ; et il s'avança lentement en soulevant son bonnet de coton, et en disant d'un air plus sournois que benêt :

— Comme ça donc, vous allez par la calèche ? C'est ben charitable à madame et à monsieur, fit-il en attachant sur Gavel ses petits yeux gris et malins, tandis qu'un rictus mal contenu tordait sa grande bouche. Oui, le petit crie trop dans la carriole, à cause des cahots. Ça s'entend déjà à la ben-aise comme un gros monsieur.

Il y eut un silence d'embarras. Aurélie, noyée dans sa jnorgue et dans sa mélancolie, restait étrangère à cette scène ; mais les deux autres dames paraissaient contrariées, Fernand avait l'air moqueur et Mme Delbès hésitait. Quant à Lucie, le cœur oppressé, elle attendait anxieusement. Ce fat la sage-femme qui prit un parti.

— Non, dit-elle, ça ne se peut pas. Grand merci à madame, et partons.

— Hé ! comme vous voudrez ! répondit le messager ; mais, à cause du petiot, c'est dommage ! Il aura du mal là dedans. Moi, j'aurais de bon cœur perdu le prix du passage pour qu'il ne lui arrive pas malheur. Un beaupetit gars I et qui ne demanderait qu'à vivre. Trouvez-

vous pas, mam'zelle Lucie, que c'est tout le portrait de sa mère, la petite Lisa Mourillon ?

Ce nom fut un coup de foudre. ^ïme Bourdon pâlit. Aurélie, qui ne savait pas tout, fronça légèrement les sourcils. Quant à Gavel, il recula comme un homme qui voit un précipice ouvert sous ses pas, et une Tueur étrange éclaira son visage pâlissant. Qu'éprouvait-il? Peut-être ne le savait-il pas lui-même, plus occupé de se remettre que de s'interroger.

M** Bourdon eut bientôt retrouvé son charmant sourire.

-^- Cette femme a eu raison, dit-elle. Avec un enfant dans ses bras elle eût été exposée sur le siège du cocher.

— Et puis, ce n'eût vraiment pas été convenable, observa Mme Gavel.

— C'eût été humain ! répliqua Mme Delbès.

— Eh sans doute ! dit Gavel d'une voix stridente. Mais tu sais, ma chère Fenella, que les convenances doivent passer avant tout.

— Pourtant il souffre, se dit Lucie.

La carriole s'était remise en marche ; on entendit encore entre deux cahots un vagissement plaintif.

11 n'est rien d'aussi éloquent dans la parole humaine que le cri du petit enfant. Ce cri résume toutes les impressions de l'être inhabile à s'exprimer autrement, et ces impressions, pour être simples etrudimentaires, n'en contiennent pas moins toutes celles qu'il essaiera plus tard en vain de rendre complètement dans un autre langage. Désir, colère, apaisement, joie, regrets, plaisir, tristesse ou malaise, tout se trouve dans ces cris, si bien compris des mères et si irrésistiblement obéis, car c'est la langue primitive et universelle, dont le mensonge, la recherche, ni le sophisme n'ont point affaibli l'accent.

— Vous restez en arrière, M,le Lucie ? dit Mme Delbès en s'arrétant pour attendre la jeune fille.

— Oui, madame, et vous seriez bien bonne de rester avec moi.

. — Vous souffrez? *

— Beaucoup.

— Moi aussi, je vous assure. Je voudrais n'avoir pas rencontré cet enfant, puisque je n'ai pu lui être utile. Son cri me poursuivra. Que de choses douloureuses en ce monde ! Les hommes se jouent de cela ! Mais vraiment, vous êtes émue à ce point, mademoiselle Lucie ?

La jeune fille versait des larmes abondantes qui la soulagèrent. Un peu étonnée d'une si vive sensibilité, Mme Delbès lui présenta un flacon et s'efforça de la calmer. Les autres promeneurs avaient disparu au détour du chemin, et Mme Delbès s'inquiétait de les rejoindre, quand un bruit de roues annonça l'arrivée de la calèche, sur laquelle on avait pris les devants. Elles montèrent. Lucie faisait de violents efforts pour composer son visage et ne parlait pas. Mais tout à coup, en apercevant à peu de distance la société qu'elles allaient rejoindre, elle se pencha vivement à l'oreille de sa compagne :

— Cet enfant est le fils de votre frère, madame, empêchez qu'il ne meure à l'hôpitaf.

Mme Delbès fit un soubresaut :

— Que me dites-vous, mademoiselle?

— C'est vrai ! reprit Lucie à demi-voix, croyez que c'est vrai, puisque j'ose vous le dire. N'avez-vous pas vu son trouble ?

— Je ne puis admettre... dit la jeune femme, et cependant, mademoiselle, quoi qu'il en soit... s'il y a lieu... je m'efforcerai...

Elle se tut; on entourait la calèche.

— Partez-vous avec nous, ma cousine? demandait Fernand.

Lucie fut obligée d'accepter sa main pour descendre.

Tout le monde était réuni. — Voici le moment de se quitter, dit Mme Gavel en s'adressant à Mme Bourdon. Allons, madame, c'est une courte séparation. Vous avez promis d'aller bientôt visiter votre fille.

— La visiter ! Oui ! dit Mme Bourdon en fondant en larmes, tandis que sa fille l'embrassait étroitement.

— Madame, dit Gavel, je sens combien je suis coupable de vous enlever votre trésor ; mais veuillez me pardonner en considérant combien mon cœur est pénétré de son nouveau bonheur et de ses nouveaux devoirs.

— Oui, oui, vous pouvez vous fier à lui, répondit Mœe Gavel, Fernand a toujours été bon fils, il sera bon mari et bon père.

Aurélie enfin, baissant son voile, se jeta dans la voiture. Lucie put échapper dans la foule aux adieux de M. Gavel ; ceux de Mme Delbès la blessèrent par leur froideur. La droite et sincère filleignorait que Tamour-propre est de moitié dans tous nos sentiments. Elle revint chez elle, douloureusement poursuivie par le souvenir du petit enfant ; car elle est déjà mère dans son âme, la jeune fille qui veut être femme pour vivre et pour aimer.

Clarisse fut alitée pendant huit jours. Elle n'a pas été raisonnable, elle a trop dansé, disait saf mère.

— Eh 1 ce n'est pas cela, répondait la pauvre fille qu'une fôte eût encore ranimée. Ses yeux devenaient de plus en plus caves et brillants, sa maigreur était effrayante. M. Jaccarty venait de temps en temps ; il palpait le pouls de Clarisse, l'interrogeait assez légèrement, causait d'autre chose et s'en allait.

— 11 ne faut pas là tourmenter, disait-il. Donnez-lui de bon bouillon gras, du vin vieux, et laissons faire la nature.

Il n'y eut bientôt plus de poules dans la cour des Berlin. Le vin rouge était fini ; on n'osait plus en demander d'autre chez M. Bourdon. La triste malade, qui sentait la vie lui échapper, avait des regards d'une amertume inexprimable quand, au lieu des cordiaux dont son estomac affaibli avait besoin, elle ne voyait devant elle que des aliments lourds et grossiers. Un soir qu'elle s'était couchée sans vouloir souper, Mme Bertindità Lucie : Viens avec moi, prends ton châle et partons. Elles laissèrent M. Bertin assoupi dans son fauteuil et sortirent.

— Où allons-nous? demanda Lucie.

— ,A la Cressonnière, chez ton oncle Grimaud. Peutêtre ne laissfra-t-il pas mourir sa nièce sans un secours. Grand Dieu ! faut-il être réduit à implorer la pitié, nous ! Voilà donc le sort qui m'était réservé à la fin de ma carrière ! En quoi ai-je mérité les vengeances du ciel ? Dieu, qui m'entendez ! etvpus, mes pauvres filles, mes chères filles ! je vous ai entraînées dans le môme gouffre de maux ! ! !

Tandis qu'elle parlait ainsi, tout en marchant vite, elle levait les mains au ciel, et le vent faisait flotter son châle ' autour d'elle. Elles pleuraient toutes deux. La nuit était grise et sans étoiles ; le vent d'automne soufflait dans les rameaux en faisant tourbillonner les feuilles. Seules dehors à cette heure, elles n'entendaient que le bruit de leurs pas, l'aboiement des chiens de ferme et le gémissement de la chouette au loin.

Elles firent un long détour pour éviter un village, de peur d'être reconnues. Il y a près d'une lieue de Chavagny à la Crassonnière, aussi n'arrivèrent-elles qu'aux environs de neuf heures. Les domestiques furent ébahis en les voyant, et le vieux propriétaire en devint cramoisi sous sa perruque rousse.

— Vous m'avez fait une peur du diable ! s'écria-t-il. Et qu'est-ce qu'il y a?

— Je vous le dirai, mon oncle, quand nous serons seuls.

— Eh bien ! que fais-tu là, toi? dit M.^Grimaud en se retournant vers la vieille Catherine, sa gouvernante.

— Jésus, mon cher monsieur, rien du tout ; c'est que je pensais que ces dames auraient ben pu vous donner une attaque, de la peur qu'elles vous font. Je voulais savoir si mam'zelle Clarisse était point morte ? .

— Pas encore ! dit la pauvre mère, et quand la dômes-

tique fut de l'autre côté de la porte, avec ces manières théâtrales qui lui étaient devenues comme naturelles, elle se jeta aux pieds de M. Grimaud, en s'écriant :

— Je viens vous supplier d'adoucir ses derniers moments.

— Bon ! bon ; je n'aime pas ça. Relevez-vous ; ditesmoi simplement ce que c'est. Que cliable ! il faitf me ménager un peu ; je viens de souper ; est-ce que vous avez peur que je devienne centenaire? Allons, mesdames, asseyez-vous, et vpyons ce qu'il y a de si pressé.

Lucie, prenant la parole, exposa le dénùment et les souffrances de sa sœur.

— Pauvre fille ! pauvre fille î dit le vieil avare ; mais, que diable, vous croyez donc que j'ai de l'argent plein mes armoires ? Ces quarante francs que je vous ai donnés l'autre jour, c'était tout ce que j'avais. On ne peut pas me reprocher de n'être pas généreux, que diable ! car enfin, môme à bien prendre, je ne vous dois rien, je ne suis pas votre oncle véritable, moi, depuis la mort de ma femme, et puisqu'il n'y a pas d'enfants. C'est égal ! Je veux être pour vous un bon parent, mais le moyen ! le moyen !

Elles se taisaient, écrasées de honte et d'indignation. Il reprit :

— J'ai encore un peu de vin ; je vas vous en donner. Est-ce là ce qu'il vous faut?

— Je suis réduite à l'accepter, dit Mme Bertin.

Il prit la lumière, alla dans sa cave, et revint avec un panier de bouteilles cachetées.

— Ça me revient à un franc pièce, tout au moins, et ça en vaut à présent une fois davantage. Il y en a douze ; c'est comme qui dirait vingt-quatre francs. Allons, vous pouvez emporter ça. Vous voyez que je ne suis pas un mauvais parent. Cette pauvre petite me fait pitié, voyez-vous ! Mais c'est égal, madame Bertin. Tout ça, c'est de la peine

et de la dépense inutiles, je vous le dis. Enfin, les mères sont comme ça !

Elles revinrent chez elles, presque suffoquées sous le poids de leurs larmes et de leur fardeau.

— Mon père avait raison, maman, dit Lucie, quand il nous assurait qu'il ne fallait rien demander à M. Grimaud.

— Ah ! ma fille ! c'est affreux ! Mais je ne sais plus ce que je suis devenue ; pour ma pauvre malade, je mendierais sur les chemins. Hélas ! moi qui avais tant de fierté 1

En arrivant, elles trouvèrent Clarisse qui toussait et pleurait dans son lit. M. Berlin était couché : on Pentendait ronfler de Palcôve.

— Ah ! vous êtes heureuses, vous, de pouvoir vous promener, dit la malade, tandis que je suis là souffrante et abandonnée.

— Chère sœur, dit Lucie, nous revenons du village chercher un panier de vin que l'oncle Grimaud t'a envoyé.

— Ah vraiment ! dit-elle, adoucie et consolée.

Lucie ralluma le feu, déboucha une des bouteilles, et présenta bientôt à sa sœur une succulente rôtie, qui calma la pauvre malade, et lui procura le sommeil.

A dater de ce jour, Lucie veilla toutes les nuits dans sa chambre, jusqu'à deux et trois heures du matin, pour faire à la lueur d'une maigre chandelle les broderies les plus fines et les plus délicates. Elle se levait ensuite de bonne heure. Quelquefois elle avait les yeux bien rouges, la pauvre enfant, et pourtant elle ne gagnait pas trois francs par quatre nuits de veille.

Une nuit, elle entendit frapper aux vitres de sa fenêtre. Ce ne pouvait être que Michel ; elle éteignit sa lumière et ouvrit.

— Depuis trois nuits, je vois votre chambre éclairée, lui dit-il. Pourquoi cela? ma Lucie, êtes-vous malade?

Quand elle lui eut appris le motif de ses veilles, frappé de douleur, il se tut, puis il la supplia de se coucher tout de suite ; et quand elle le lui eut promis, il s'en alla bien vite. Le lendemain, en ouvrant sa fenêtre, Lucie trouva trente francs dans un papier sur lequel était écrit : « A ma Lucie, de la part de son mari. » Deux larmes d'amour brillèrent dans ses yeux, qui se tournèrent vers la maison de Michel. On était aux derniers jours d'octobre, et l'abondante rosée des nuits, cristallisée, couvrait la terre d'une couche argentée. A travers les rameaux dépouillés des lilas, elle vit s'ouvrir la porte de la petite maison et Michel en sortir, la bêche sur l'épaule. Comme son altitude est noble ! Que son pas est grave et majestueux ! C'est l'homme de cœur et de travai î qui est le roi de la nature. Désormais, pour dérober ses veilles à Michel aussi bien qu'à sa mère, Lucie veilla dans une autre chambre donnant sur la cour. Touron prétendit y avoir vu quelquefois deux ombres. "Ce propos, ou quelque autre, arriva-t-il aux oreilles des Bourdon ? Peut-être. Un jour du commencement de décembre, M. Bourdon prit à part son cousin Berlin, qui, seul depuis un mois, venait au dîner du dimanche, et l'avertit qu'il était temps de songer à envoyer Lucie passer la saison à Poitiers. Les bals s'ouvraient dans un mois ; il n'était pas trop tôt pour se préparer.

— Mon cher, je le voudrais, dit M. Bertin, et tu sais bien que je t'ai parlé de ça le premier ; mais, voi*4^ nous sommes trop à sec cette année pour pouvoir seulement acheter un bout de ruban, quand notre pauvre malade n'a pas ce qu'il lui faut.

— Je me chargerai de la dépense, dit M. Bourdon. Une robe de tulle et quelques brimborions ne sont pas une affaire. Aurélie fera les emplettes. Ainsi donc, c'est convenu.

— Oui, à moins que ma femme ne se puisse passer de Lucie ; car notre pauvre Clarisse est si exigeante !

— Il ne s'agit pas de cela, dit M. Bourdon d'un ton impératif. Il ne s'agit pas de sacrifier Lucie à Clarisse, mais de les soigner toutes deux. Or, tu sais que ta fille cadette, elle aussi, est malade à sa manière. Elle a besoin de changer d'air, et l'année prochaine il serait trop tard. Crois-moi, mon vieux! ajouta-t-il en serrant la main de M. Bertin.

— Eh bien, oui, tu as raison, et je te remercie, mon cher, de tout mon cœur. Tu es un excellent parent. J'annoncerai la chose à ces dames ce soir.

— Certainement, ce sont de bons parents ! disait le lendemain à la Touron M"e Boc. D'abord, tous les dimanches de la vie, M. Berlin emporte une bouteille de vin et des gâteaux le soir, après dîner. Vous savez tous les cadeaux qu'ils ont eus pour le mariage de M"c Gavel ; eh bien ! M. Bourdon va encore acheter une toilette de bal tout entière pour envoyer Lucie danser à Poitiers. On veut tâcher de l'établir, voyez-vous. Et quand môme on n'y réussirait pas, ça lui fera toujours connaître le monde, et ça lui changera les idées. Elle en a bien besoin, la pauvre enfant !

— Seigneur! mam'zelle; je crois bien! puisque... voyez-vous... c'est pas pour le dire au moins... mais enfin... on ne le croirait pas, si on ne l'avait vu... puisqu'enfin... il monte la nuit par sa fenêtre !...

— Touronne ! Touronne, s'écria MUe Boc, si agitée, qu'en se relevant.toute droite elle fit tomber à terre son peloton de laine et ses lunettes, taisez-vous ! et ne dites jamais des choses pareilles devant moi ! Grand Dieu du ciel ! une demoiselle comme il faut ! çaji'est pas possible ! je n*y crois pas ! dites-moi que là lune vient de tomber de là-haut, à la bonne heure!...

bonheur. Je sais à peu près, cher ami, par ceux que j'ai vus, ce que peuvent ôlre les hommes du monde.

— Oui, ma Lucie, mais ils ne sont pas tous pareils. S'il n'y avait que des Gavels là-bas, je ne voudrais point que vous alliez salir vos mains à toucher leurs mains, non; mais votre Michel ne serait pas un homme si ce que vous aimez en lui ne se trouvait pas chez d'autres : eïi bien, un brave garçon qui vous aimerait, Lucie, et qui avec ça aurait un gentil parler,, de belles manières et de beaux habits, pourquoi ne vous plairait-il pas mieux que moi? ■ ■ -

— Pourquoi ! pourquoi ï Michel? Par cette seule raison qu'il ne serait pas vous. Ne sentez-vous pas cela? Et comment osez- vous, en nous torturant tous deux, effacer ainsi notre amour dans votre pensée ? Quoi ! si je trouvais un être plus parfait que vous, ce serait une raison pour ne plus vous aimer ? Ce qu'on aimerait, ce serait donc seulement le bien? Oh ! j'aime le bien, et je vous aime! J'aime en vous ce qu'il y a de bien, mais surtout à la manière dont vous le faites. Quand je vois dans vos yeux briller l'enthousiasme, cela m'émeut bien plus que d'apprendre une belle action. Les plantes aiment la chaleur et l'humidité; mais elles n'en veulent recevoir que du soleil et de la rosée. Un autre, Michel ! un autre ne serait pas vous! Je ne puis vous dire autre chose. Je ne puis bien expliquer pourquoi, mais je le sens profondément. Et ne pouvant à la fin retenir ses larmes, elle ajouta en couvrant son visage de ses mains : Vous oubliez donc les baisers que je vous ai donnés ?

— Non, ma Lucie ! s'écria-t-il, non, toutoe que je t'ai dit, je n'y crois pas vraiment, et pourtant... Je t'en supplie, tâche de me comprendre. Si tu reviens de là-bas telle que tu es à présent, alors je me sentirai fort comme cent hommes, et plus heureux que le bon Dieu. Tandis

m que, par moments, j'ai souci malgré moi, quand je suis loin de vous, en pensant que vous pourriez un jour avoir quelque regret.

— Avec ces doutes, Michel, vous souffrirez trop pendant mon absence.

. — Non, non, va ! Je sais souffrir et attendre. Et puis, vous m'écrirez...

Elle consentit donc aa voyage, et fit ses préparatifs. Ce n'était pour elle qu'un temps à passer et une épreuve à subir; mais pour ses parents, ce fut presque un terme à atteindre comme celui de la béatitude éternelle, après quoi tous les maux devaient être conjurés. On vendit l'argenterie, à condition qu'elle pourrait encore être rachetée dans trois mois ; et, pour mettre un peu d'argent dans la poche de Lucie, en même temps que pour acheter du blé, et boucher un nouveau déficit de leurs finances, Mme Bcrtin fit, aux mêmes conditions, le sacrifice de sa bague de diamants, une jarretière de cent francs, dont cependant elle aurait cru ne jamais se séparer. Mais un avenir prochain n'allait-il pas réparer les injures de la fortune ? Lucie bien souvent surprit les yeux de sa mère attachés sur elle avec une complaisance remplie de secret espoir. Cette phrase un jour échappait même à Mme Bertin : Quand tu seras une belle dame... Et une fois qu'elle assistait à une fête somptueuse dans les salons de sa fille, il lui arriva de se retourner pour admirer le chatoiement de sa robe de soie. Malheureusement ses regards ne tombaient alors que sur une robe d'indienne décolorée, et semée d'autant de reprises qu'il y a de fleurs dans un pré à la Saint-Jean.

MBe Bertin n'oublia pas de donner beaucoup d'instructions à Lucie sur la manière de se tenir en société. Elle lui enseigna la révérence en trois temps, lui défendit de valser, lui dicta quelques phrases dignes et vertueuses à répondre en cas d'une déclaration, et la pria de relire soi-

m gneusement les Amours du chevalier Grandisson, Adèle et Théodore, et les Contes moraux, pour se familiariser un peu avec les mœurs et les dangers du monde.

Le 5 janvier, Lucie partit pour Poitiers avec son oncle Bourdon. Elle était profondément triste, et son amour-propre souffrait presque autant que son cœur. Chargée de toutes les espérances de sa famille, elle allait au-devant de déceptions que son bon sens lui faisait préjuger inévitables, trop femme pour ne pas souffrir de sa défaite, trop aimante pour ne pas redouter un triomphe qui eût attiré sur son amour de nouvelles persécutions.

Elle emportait de plus une commission secrète assez embarrassante. Quelques jours avant son départ, Lucie avait rencontré la Mourillon qui semblait la chercher, et qui l'avait priée, puisqu'elle allait à Poitiers, de s'informer à l'hôpital de l'enfant de Lisa. — Car sa fille ne faisait que pleurer en y pensant, et même la nuit, en rêve, quelquefois, elle baillait des bramées qui les faisaient tressauter dans le lit. Un soir, qu'elle avait vu comme une chandelle dans un coin de la chambre, elle s'était évanouie en disant que c'était l'âme du petiot qui venait lui reprocher sa mort, et mômement elle, ne voulait point se marier, quoique Jean l'en pressât fort, de l'idée qu'elle avait de reprendre un jour l'enfant quand il serait grand, et qu'il pourrait seulement conduire les oies. Donc, il fallait savoir à quoi s'en tenir, car si le petit était mort, elle n'aurait plus de raison pour ne pas se marier, et s'il vivait, eh bien, peut-être pourrait-on décider Jean à le prendre tout de même, puisqu'il aimait tant Lisa.

Les jours chez les Bertin se passèrent tristement après le départ de Lucie. Avec son courage, sa douceur et sa fraîche jeunesse, elle était à elle seule toute la vie de cette maison. Clarisse elle-même regrettait ses soins et sa complaisance.

Au bout de huit jours, on reçut avec transport une lettre de Lucie, mais elle satisfit peu :

« Chère maman,

« J'ai été accueillie par ma cousine très-convenablement, comme elle fait toutes choses, vous savez. J'ai une belle cbambre, du feu le soir et le matin, beaucoup de politesse, et tout ce qu'il me faut. Seulement, je commence à m'ennuyer déjà. C'est la première fois que je vous quitte, et que je me trouve seule au milieu d'étrangers. — Eu vérité je puis les appeler ainsi. — Pourtant M. Gavel a pour moi de grandes prévenances; mais cela même me gêne un peu. J'avais le cœur gros en vous quittant. Les premiers jours, la nouveauté des choses m'a distraite; mais à présent je sais par cœur toutes les beautés du salon d'Aurélie et j'ai vu passer presque toute la ville sous ma fenêtre. Je voudrais sortir, visiter les rues et les monuments, me mêler un peu à la foule, me promener surtout, car je souffre réellement de n'avoir rien à faire, et je me sens plus fatiguée tous les soirs que je ne le suis chez nous après une journée de lessive ou de jardinage. Malheureusement, Aurélie ne sort guère, et je ne puis sortir * sans elle. C'est un esclavage auquel sont soumises ici les demoiselles. Moi qui ai deux ans de plus qu'Aurélie, je ne puis sortir sans son patronage, ou, ce qui est plus étrange encore, sans avoir au moins celui d'une domestique. Cela est insupportable, et en y réfléchissant je trouve que c'est odieux et insultant. Évidemment on nous garde. Je ne puis t'exprimer, chère maman, combien cela m'indigne de me voir ainsi tenue en laisse, comme ces petits chiens de race ignoble dont on suspecte la fidélité.

o J'ai fait des visites avec Aurélie. D'abord, par politesse, on m'a fait dire quelques banalités, puis Aurélie et la maîtresse de la maison se sont mises à parler de quel-

ques bruits de ville et des personnes de leur société pendant un quart d'heure, après quoi nous sommes parties. Nous sommes allées ainsi le même jour dans plusieurs maisons où Ton a dit à peu près les mêmes choses sur les mêmes sujets. L'ennui que j'éprouvais, et l'obligation d'être à peu près immobile, me causaient une souffrance nerveuse et une envie de bâiller presque insurmontable.

« J'ai assisté à deux bals déjà. C'est fort joli. J'étais assise à côté de plusieurs jeunes personnes, et le cœur me battait très-fort ; je n'osais rien dire, j'écoutais. Au bout de quelque temps, je me suis sentie assez encouragée pour causer à mort tour, et j'ai été très-surprise de trouver qu'on n'avait pas dans le mondo, beaucoup plus d'esprit que moi. J'ai fait la connaissance d'une jeune demoiselle très-aimable et très-recherchée, qui s'appelle Amélie Boissot-Laribière. Elle est aussi très-bonne et trèsfranche. Elle a, je crois, vingt-cinq ans. Son père est un conseiller à la cour royale, et on m'a dit qu'elle ne se mariait point parce qu'elle n'avait qu'une très-faible dot. N'est-ce pas étrange? La place de son père vaut déjà 3,000 francs ; et ils possèdent une jolie campagne : mais ils sont quatre enfants. Mlu Amélie est cependant une des mieux mises de la ville, et il y a chez eux beaucoup de1 luxe. Tu vois, chère maman, ce que c'est que le monde.

« Je t'ai dit avant de partir de quelle commission la Mourillon m'a chargée. Ne pouvant sortir seule, tu juges si je me suis trouvée en peine pour cela, car enfin je ne pouvais parler à Aurélie de cette affaire, et outre que je ne sors guère avec les domestiques, il me répugnait de mettre une de ces filles dans mon secret. Voici ce que j'ai imaginé : je me suis fait conduire, sous prétexte de dévotions à faire, à une église assez proche de l'hôpital des Enfents-Trouvés, et comme c'était le matin d'assez bonne heure, et que la femme de chambre avait ses occupations,

j'ai obtenu qu'on m'y laissât seule, en disant de venir me chercher seulement une heure après. Aussitôt le départ de Victorine, je me suis hâtée de sortir de l'église, mais qu'ai-je trouvé sur l'escalier? M,le Boissot-Laribière qui montait accompagnée de sa domestique. Elle m'a plaisantée sur ma soli lude et sur le trouble de ma con tenance ; j'ai préféré lui dire où j'allais, et pourquoi, afin qu'elle me gardât le secret. Alors elle a poussé la complaisance jusqu'à nTaefcompagner. La vue de cet hôpital serre le cœur, et tous ces enfants sans mère, hâves, moroses, tristes ou effrontés, font un mal horrible à voir. Quand la supérieure m'a dit d'une voix sèche : Louis Fernand, entré à l'hospice le 23 septembrei âgé de trois jours, mort un mois après chez sa nourrice, maman, je n'ai pu m'empêcher de pleurer. La supérieure m'a regardée d'un air très-soupçonneux, et m'a dit qu'il ne fallait pas regretter les enfants du vice, qu'il serait à désirer au contraire que Dieu les appelât tous à lui. Et moi, je disais en sortant à M* Amélie, qu'il serait plusTiumain peut-être d'étouffer ces pauvres enfants dès leur naissance que de les livrer ainsi à des êtres dépourvus d'humanité.

â « Nous avons causé très- sérieusement dans le trajet de l'hôpital à l'église, et Mlle Amélie m'a parlé du monde avec une haine si vive que je n'ai pu m'empêcher de lui .dire qu'elle était ingrate envers lui. — Parce qu'il m'accable de compliments? a-t-elle répondu. Je l'amuse, et il est assez bon pour aimer cela!... Certes, je lui dois une grande reconnaissance !

« Arrivée dans l'église, alors elle s'est jetée sur un prie-Dieu, la tête dans ses mains, et il m'a semblé qu'elle pleurait. Tu vois, chère maman, que le monde est loin de donner du bonheur, même à ceux qu'il admire.

a Je relis ma lettre, et m'aperçois que j'ai fait un oubli qui vous semblerait impardonnable. Je n'ai manqué au

bal que deux contredanses la première fois, qu'une seule la seconde.

« Si vous avez besoin de moi, rappelez-moi près de vous, j'y retournerai avec joie. Et donnez-moi prompte ment des nouvelles de Clarisse et des vôtres.

« Gustave se porte bien ; je le vois quelquefois, mais nous ne pouvons que rarement nous promener ensemble, à cause de ses occupations.

« Je n'ai vu qu'une fois Mme Delbès : elle n'est plus la môme pour moi.

« P. S. Tu voudras bien, chère maman, annoncer à la Mourillon la mort du pauvre enfant.

u Aurélie est un peu souffrante; mais c'est, dit-on, un commencement de grossesse ; M. Gavel en paraît trèsheureux. »

Michel aussi reçut une lettre le môme jour. La sienne était partie plus tôt que celle de Mme Bertin, mais sous l'adresse de Gène. Cette bdline fille vint à Chavagny sous prétexte de faire une commission et remit la lettre à Michel, qui dans l'effusion de sa reconnaissance l'embrassa de toutes ses forces.

— Fou ! dit-elle en riant pour cacher son trouble, je \& dirai à Cadet !

Car à présent Cadet Mourillon était fiancé de Gène et ils devaient se marier à la fin de l'année.

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