‹ Une mariage scandaleuxChapitre 2 sur 3 · LUCIE A MICHEL · texte numérisé non relu

LUCIE A MICHEL

a Que faites-vous, mon ami? Je suis tourmentée de votre peine, car je sais que la vivacité de votre imagination vous créera mille ennuis en mon absence. Aussi je me hâte de vous écrire aussitôt qu'il m'est possible, car, le croiriez-vous ? quoique je n'aie rien à faire, je suis beaucoup moins libre ici qu'à Chavagny. Je m'ennuie

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déjà extrêmement. La froideur solennelle de ma cousine me serre le cœur. Les meubles de soie et de velours, les glaces dorées, les bronzes, les pendules, me regardent de haut et me font regretter nos vieux meubles si laids, mais qui avec leur air de famille et d'amitié me tenaient vraiment compagnie. Je me sens ici profondément seule.

♦c Je pense à vous tout le jour, ici comme à Chavagny, mais je n'ai plus l'espoir de vous rencontrer.

€ Vous allez m'éjcrire, n'est-ce pas? Il faudra me parler beaucoup de vous, comment vous êtes, ce que vous faites, et ce que vous pensez. N'allez pas me dire que vous avez de l'inquiétude et des doutes, mais dites-moi bien toute la vérité. Michel, je ne puis vous exprimer quel souci j'ai de vous. Je me sens chargée de votre bonheur, et me fais un continuel reproche de vous avoir abandonné. C'est vous cependant qui l'avez voulu.

* Oh ! méchant ! vous mériteriez que je vous donnasse de la jalousie. Écoutez! je me suis aperçue que; généralement, on me trouvait assez bien, et je vous écris le lendemain d'un bal où j'ai dansé quatre fois avec le même danseur, un jeune homme très-aimable, Michel. On m'en a même fait des plaisanteries, et j'ai appris en même temps que ce monsieur a régulièrement chaque hiver une passion nouvelle. Quelle abondance de cœur! Ne pensezvous pas que cela me touche? Mais vous voulez savoir encore s'il est mieux que vous. Ah ! Michel, je ne puis vous répondre qu'avec mes yeux sur cette question-là. Regardez-les bien. Ils sont toujours les mêmes, et vous savez ce qu'ils vous disent quand vous les regardez.

« Michel, je vous aime, et vous le savez ; laissons toutes ces folies. Le monde, mon ami, n'est pas aussi beau que vous le rêvez, ni que je le révais moi-même. Lesgens d'ici ressemblent à ceux de Chavagny plus que vous ne pensez. J'ai même trouvé deux ou trois ressemblances d'air et de

visage réellement frappantes, et MIle Amélie, une de mes connaissances nouvelles, à qui je parlais de cela, me disait, car elle a voyagé, qu'on retrouve partout, à des centaines de lieues, et chez des peuples différents, des types pareils et des visages semblables. Cela devrait donner à penser à tout le monde, n'est-ce pas ? que nous sommes tous une même famille, plus étroitement unie qu'on ne pense, et qu'ily ad'autres parentés que celle du sang. Jene crois pas que nos deux visages se ressemblent, Michel, mais à coup sûr nous sommes parents, vous et moi. N-en disons rien, . on nous demanderait des dispenses pour notre mariage.

«Moi, je suis toujours pleine deperlitude et d'espérance, Michel, et je voudrais qu'il en fût ainsi de vous. Je m'ennuie loin de vous, mais je suis si heureuse de vous aimer et de porter partout avec moi votre pensée, que mon sort ne serait pas à plaindre si je n'étais inquiète de vous. J'ai toujours sur mon cœur la tristesse de vos adieux.

a Vous' tenez à connaître mes impressions, les voici : — D'abord je n'étais pas venue à Poitiers depuis l'âge de six ans. J'ai été saisie d'émotion à cause de quelque chose de solennel qu'il y a dans la hauteur des maisons, dans l'aspect de la foule, dans la sonorité des rues, le bruit des voitures, le luxe des appartements. J'ai observé que les choses nouvelles nous frappent toujours de respec t d'abord, jusqu'à ce que nous les ayons connues. Cette impression ne persistera pas sans doute. Je vous l'ai dit, les gens d'ici ressemblent à ceux de chez nous, sauf des habitudes et des usages. Y a-t-il quelque chose de plus? Oui, mais il y a aussi quelque chose de moins. Et je puis vous assurer déjà que je ne suis pas faite pour vivre à la ville. Non-seulement je désire d'être où vous êtes, mais je souffre déjà du manque d'espace et de liberté. Adieu, mon ami, adieu, Michel ! Je n'ose pas essayer de vous dire combien je vous aime ! »

Après avoir passé toute la soirée à savourer cette lettre, Michel passa toute la nuit à épancher sur le papier sa joie et son amour. Les jours suivants, nomme le temps ne permettait pas le travail au dehors, il s'enferma de nouveau dans sa chambre pour lire et écrire tour à tour, continuant, en l'absence de sa chère institutrice, à s'instruire de son mieux. Tout cela affligeait grandement la mère Françoise, car avait-on jamais rien vu de pareil?

On entrait en février quand le bruit courut dans Chavagoy que Mlle Lucie allait épouser un monsieur de Poitiers. La nouvelle était sûre ; elle venait de chez les Bourdon, par MUe Boc, et M. Bertin lui-môme s'en était vanté. En parler devant Michel fut une joie que se donna la Chérie Perronneau, comme il était chez elle en journée, Michel ne douta pas et fit bonçe contenance ; pourtant il s'en revenait triste, quand, passant au sentier derrière chez Bourguignon, il se sentit frapper sur l'épaule.

— Ah ! c'est toi, Cadet.

— Parguié ! Je t'attends là depuis une demi-heure. Gène m'a donné ça pour toi.

C'était une longue lettre de Lucie. Elle contenait ce passage :

« Voici bientôt un mois que je suis ici, et l'ennui que j'éprouve devient si profond de plus en plus, qu'aussitôt que je suis seule je ne puis m'empêcher de pleurer. Je suis plus lasse que je ne pourrais l'exprimer de m'habiller deux ou trois fois par jour, dé recevoir et de faire des visites, d'aller en soirée, d'entendre toujours à peu près les mômes choses, et de passer enfin ma vie à perdre mon temps, ce qui esjt, Michel, je vous l'assure, la seule occupation de. toutes les femmes et môme de beaucoup des hommes qui m'entourent. Le bal ne m'amuse plus du tout. Le seul intérêt soutenu qu'on y puisse prendre est

celui de la coquetterie, et je ne puis pas y être coquette, moi, puisque vous n'y êtes pas.

a A présent, je crois connaître suffisamment le monde où je suis, quoiqu'il me fallût des années pour devenir une femme du monde savante dans l'art de causer et d'agir. Eh bien, c'est, à mon avis, Michel, un beau cadre contenant un triste tableau, un édifice aux portes superbes avec un intérieur délabré. On s'épuise à mettre de la grandeur dans les apparences, et en même temps on s'étouffe soi-même sous un tas de petits soins, de petits préceptes, de petites réserves et de grandes gênes, tant qu'à la fin on se trouve tout garrotté. Quant aux plaisirs, je vous le répète, ils manquent d'intérêt pour moi. Un seul m'amuserait beaucoup, c'est le spectacle, mais les principes d'Àurélie le lui permettent rarement.

« J'écris souvent avec instance à mes parents de me rappeler près d'eux ; mais ils ne semblent pas m'entendre. Ma mère me répond : Tu n'as donc pas encore rencontré celui gui doit fixer ton choix ? Ah ! Michel ! s'ils veulent attendre que je l'aie trouvé ici...

a Je vous ai parlé d'un jeune homme qui dansait beaucoup avec moi. Ma froideur et quelques paroles assez claires que je lui ai dites pour le décourager, semblaient produire un effet contraire, et comme il paraissait décidément très-amoureux, son père vient de l'envoyer passer l'hiver à Paris. Maintenant qu'il est parti, peut-être consentira-t-on à mon départ, car vous savez, pauvre ami, le désir de me marier possède ma famille, et chaque fois que mon oncle Bourdon vient ici, les questions qu'il fait devant moi sur mes succès dans le monde m'impatientent et m'humilient. Quand serai-je à Chavagny !

« Des répugnances encore plus graves me rendent mon séjour ici de plus en plus odieux. D'abord Aurélie est aussi désagréable pour moi qu'elle peut se permettre de

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l'ôtre. Je me suis aperçue qu'elle reçoit avec déplaisir les compliments qu'on lui fait sur sa cousine, et qu'elle s'ennuie de m'avoir à ses côtés. Moi, j'étais plus modeste, et ne me serais point avisée sans elle de croire que je pusse lui faire tort. Mais ce n'est pas dans le monde seulement qu'elle est jalouse, mon ami, et, le croiriez-vous, elle a réellement lieu de l'être dans sa maison. Michel, je plains ma cousine de toute mon âme ; elle ne peut être que bien malheureuse.

« Quant à moi, jugez si ma situation est pénible : les attentions, les compliments, les prévenances excessives de M. Gavel me sont insupportables; ses regards me blessent, toute sa manière d'être vis-à-vis de moi, surtout quand il nous arrive d'être seuls, me cause un profond malaise, et de plus j'ai à supporter encore la haine injuste de ma cousine et son chagrin très-légitime. Dans tout cela, Michel, vous devez le penser, il n'y a rien de déclaré ; en apparence, tout se passe entre nous très-convenablement. Cependant, je ne puis supporter plus longtemps une situation pareille.

« M. Gavel n'a-t-il pas osé me parler de vous, Michel ! Ma réponse a dû lui faire sentir, en même temps que mon estime pour vous, mon mépris pour lui, et j'ai été bien aise de celte occasion; cas, du reste, je ne lui dis rien, n'osant pas avoir l'air de le comprendre.

a Quant à vous, mon ami, qui avez aussi le droit d'être jaloux, ai-je besoin de vous dire que je me garde des familiarités de cet homme comme je ferais des morsures d'une vipère ? Votre Lucie a, plus que jamais, soin de sa dignité depuis qu'elle vous appartient, et je comprends mieux ce qui pourrait y porter atteinte depuis que je vous aime. »

La semaine d'après, un samedi soir, à nuit tombée, la carriole du père Bourguignon, revenant de Poitiers, ca-

hotait sur le chemin étroit, encaissé, raboteux, qui va des Èves à Chavagny. La jument poitevine, aux pieds poilus, au large ventre, dont la croupe étroite projetait deux pics escarpés, accablée de fatigue, boitait tout bas, tandis que Bourguignon, qui marchait devant elle, tantôt l'encourageait de la voix : Hé ! la Rousse ! allons ! allons ! sens-tu pas l'écurie? tantôt s'adressait à une forme humaine, enveloppée d'un manteau qui glissait dans l'ombre à côté de lui. Il gelait depuis plusieurs jours, le froid à cette heure était extrême; dans l'ornièr.e, la glace craquait sous la roue, et la terre était sonore sous les pas.

— Vous allez trop vite, au moins, mam'zelle, disait Bourguignon. La RoUsse et moi ne saurions vous suivre. Hé ! hé ! vous êtes pressée de revoir vos mondes, ça se comprend. Mais qu'ils vont être étonnés, dà ! Puisque je vous ai dit que M. Bertiri me disait encore, pas plus tard qu'avant-z-hier, que vous restiez à Poitiers jusqu'au Carême.

— Eh bien, il se trompait, répond la douce voix de Lucie.

— Ça se peut, mam'zelle, ça se peut; après ça, personne sera fâché de vous voir, tout au contraire. Y en a même qui seront joliment contents! A propos de contents, nous avions tous ces temps un gars qui ne l'était guère. Jésus, mon Dieu ! sait-on ce yi'il peut avoir î Un si gentil jeune homme ! et si aimable ! et qui était autrefois gai comme un pinson ! A c't heure, il ne fait plus que regarder dans les livres, et il se tient si propre qu'on dirait un monsieur ; sans compter qu'il devient fier et que pas une âme ne le voit plus. G'est-il drôle ça ! Vous savez ben qui je veux dire, mam'zeHe Lucie.

— Oui, Bourguignon ; mais à présent que nous voici tout près du village, je vous souhaite le bonsoir et je prends les devants. Demain matin, vous m'apporterez ma malle, n'est-ce pas?

Elle s'éloigna rapidement, et quand Bourguignon ne put la voir, elle se mit à courir. Bien qu'elle eût déjà beaucoup marché, elle ne sentait pas la fatigue, et son cœur bondissait comme un enfant joyeux. Elle allait revoir enfin sa chère maison, ses bons parents, et lui, lui, Michel ! Ah ! quel étonnement il aurait ! quel bonheur ! Si elle allait le rencontrer?... Non ! sa joie serait trop vive et trop éclatante ! Hélas ! comment les joies humaines sont elles forcées de se cacher aux hommes !

Elle arrivait à l'angle du cimetière, en face de la maison de Françoise, quand elle entendit un pas à sa gauche. Ce pas, elle le connaissait bien I Elle s'arrêta, le cœur palpitant. Celui qui venait, quand il fut en face d'elle, s'arrêta aussi. Au travers de l'ombre, il distinguait sans doute que celte forme n'était pas celle d'une paysanne.

— Michel ! murmura-l-elle si bas que l'air à peine en fut ébranlé.

Mais cependant il jeta un grand cri, et, la prenant dans ses bras avec un mélange de terreur et d'ivresse, il l'étreignit comme s'il eût douté de sa réalité.

— C'est bien vous, ma Lucie ! lui disait-il, quand tout à coup un jet vif de lumière brilla, et l'on entendit la voix de la mère Françoise, qui venait d'ouvrir sa porte.

— Est-ce toi, Michel ? n'as-tu pas crié ?

— Oui, mère, s'écria-t-il en se précipitant vers elle, j'ai pris peur follement pour une chèvre blanche qui s'est venue donner contre moi.

— Rentre, Michel, rentre vite, mon gars, si c'était le malin ?

— Non point, mère, je l'ai reconnue, c'est la chèvre à Gauchet. Elle se sera écartée, et je vas l'attraper pour la leur rendre.

— Allons ! allons! a ton idée, mais prends garde au moins !

Elle referma sa porte.

Us passèrent alors dans le pré tous deux. L'herbe s'écrasait sous leurs pieds avec un bruit sourd.

. — Quel temps rude pour ce long voyage ! 6 ma pauvre chérie ! Vos petites mains sont froides, et vos pieds, donc ! Laissez-moi vous porter.

— Michel,' vous n'y songez pas ! Calmez-vous un peu. Allez- vous devenir fou parce que me voilà?

— Peut-être bien ai-je failli le devenir tout à l'heure. C'est comme un rêve ! oh ! non, c'est bien mieux ! C'est vous î vous, ma Lucie ! Hélas ! puisque je ne puis te voir, laisse-moi l'embrasser. Lucie, à présent vous ne partirez plus?

— Oh non ! j'ai trop souffert là-bas. Je n'ai pas su vous dire par lettres la moitié de mon ennui.

— Vrai, ma Lucie? Que vous ont-ils donc fait?

— Eux ! Mais je n'y songe pas. Quoi, Michel, vous ne devinez pas ma plus grande peine?

— Ahl si, va, !je la connais bien. Lucie, ma chérie, serait-il possible? M'aimez-vous autant que je vous aime?

— Ingrat ! c'est moi qui vous demande cela. Maintenant que l'épreuve est accomplie, maintenant que je puis dire en toute assurance, qu'à la vanité je préfère l'amour, m'accepterez-vous sans crainte pour votre femme?

— Ne parlez pas ainsi, ma Lucie. Vous me faites 'frémir le cœur, comme si c'était vrai, et peulrêtre...

— Il faut espérer, Michel, espérer de toutes nos forces. Moi, je fais plus que d'espérer, je crois. Vous verrez, mon ami, les jours passeront, la résistance s'usera, et notre amour; lui, ne s'usera point.

— Non, Lucie, non ! car plus le temps passe, et plus je vous aime ! Avant de vous avoir connue, mon cœur était comme un petit enfant ; il me semble à présent qu'il

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grandit sans cesse, et quand même*je vous aime toujours de tout mou cœur, je vous aime toujours davantage.

Ils s'étaient arrêtés à l'ancien passage de la haie, fermé d'une palissade par M. Bertin. Michel enlevant Lucie dans ses bras, la passa de l'autre côté; puis, à" son tour, il sauta par-dessus. Ils se retrouvaient dans le cher bosquet, mais dépouillé de ses feuilles et de son mystère. Cependant ils s'y arrêtèrent encore, ne pouvant se quitter déjà. Un vent piquant soufflait autour d'eux ; mais ils n'avaient pas froid ; les mains de la jeune fille étaient emprisonnées dans celles de Michel, et l'amour et la joie circulaient dans leurs veines.

— Si vous saviez, disait-elle, comme je me suis sentie heureuse, quand, laissant derrière moi les toits de la ville-, je me suis trouvée en rase campagne au sommet du plateau. Il n'y a pas de feuilles aux arbres, ni de verdure sur la terre, ni de soleil ; mais qu'importe ? Je retrouvais ma chère nafure, belle et sauvage comme toujours. Les étrangers seuls, Michel, sont rebutés par son triste visage, l'hiver ; nous qui l'aimons, nous l'admirons toujours. Plus de murailles enfin devant moi; c'était un immense espace ; des champs et des pâturages, avec des bois pour horizon. Une fumée seulement s'élevait de la fente d*un ravin. On voyait dans les prés de grandes flaques.blanches glacées, et dans les champs une raie de glace serpentait entre chaque sillon. Pas un pauvre petit oiseau ; seule, une vieille pie mécontente grommelait dans un arbre noir. Eh bien, Michel ! pourtant, j'ai Senti mon cœur se gonfler de tendresse et d'enthousiasme, comme un exilé qui retrouve sa patrie.

— Je le vois bien, ma Lucie, vous êrles née pour être paysanne. Mais quelle paysanne vous ferez, mon Dieu ! Est-ce que vous ne trouvez pas que votre Michel a trop de bonheur ?

— Hélas, non ! puis'qu'il faut nous quitter déjà. Si par hasard mon père était allé à la rencontre de Bourguignon? Ils vont être bien étonnés de mon arrivée.

— Quoi I ils ne vous attendent point ?

— Non, dit-elle avec un peu d'embarras, je suis partie subitement.

-r Lucie I s'écria-t il d'une voix altérée, ce Gavel vous a fait quelque injure?

— Il a été inconvenant envers moi, c'est vrai, et je suis partie dès le lendemain.

— Ah ! dit-il avec rage ; il me le paiera ! S'attaquer à vous ! Mais il n'a donc respect de rien sur terre I.Mais Jean avait donc bien raison de le vouloir tuer ! Et moi, qui le prêchais, j'étais un imbécile! un véritable fou ! Ah ! cet homme saura que je sui$ votre promis, Lucie, :

— Calmez-vous, Michel, votre femme a su se défendre elle-même. Une parole et un regard l'ont courbé aussi bas qu'aurait fait votre main.

— Il a osé vous toucher, peut-être ? demanda-t-il en frémissant.

— Non; ce visage, Michel, n'a reçu de baisers que les vôtres; épargnez -moi de vous raconter ce qui s'est passé; mais ne soyez pas jaloux de ce misérable I Adieu, mon ami ! Au revoir.

Et, s'échappant de ses bras, elle partit en courant.

Ce fut grand émoi pour M. et M™* Bertin que de voir tout à coup entrer Lucie. Accablée de questions, et sommée de déclarer si elle ne s'était point brouillée avec sa cousine, elle dut avouer qu'elle avait été forcée de se brouiller avec son cousin.

— Grand Dieu ! la dépravation des hommes d'à présent est donc sans bornes? s'écria Mme Bertin. A quel péril l'innocence est exposée ! Il n'y a plus qu'iniquité!

— Est-ce qu'il a voulu t'embrasser? demanda brutalement M. Bertin.

— Je m'y suis opposée, répondit-elle en rougissant. — Mais es-tu sûre qu'il y entendait mal, au moins? Car

entre parents on ne va pas se fâcher pour une gaudriole.

— J'en suis sûre; et je vous avais déjà prévenus, dans une de mes lettres, que le Ion et l'air de M. Qavel vis-àvis de moi n'étaient pas convenables.

— Il t'a donc fait une déclaration? demanda Mme Bertin.

— Oui, maman.

— Quel abominable séducteur ! s'écria-t-elle.

M. Berlin lâcha deux ou trois jurons. — Ta cousine peut se vanter d'avoir épousé une fameuse canaille, ajouta-l-il. Mais que lui as-tu dit, à elle, pour qu'elle te laissât partir?

— Au fond, mon père, elle ne demandait pas mieux. J'ai feint d'avoir reçu de vous une lettre qui me rappelait, ma sœur étant plus malade. Je n'ai pas môme pris le temps de dire adieu à Gustave. Nous lui écrirons demain pour le rassurer sur Clarisse.

— Hélas! ditM*e Bertin, il n'y a pas lieu de le rassurer !

— Quoi, maman!

— Ta sœur est bien malade, reprit la pauvre mère d'une voix pleine de larmes.

En ce moment on entendit de la chambre voisine la voix de Clarisse qui appelait. Lucie courut à elle, et eut peine, en la voyant, à retenir un mouvement de terreur et de chagrin. La maladie avait fait d'effrayants progrès; le visage de Clarisse était décharné et livide.

— Tu dormais? lui dit Lucie en l'embrassant.

— Non, je ne puis dormir; et pourtant je ne me lève guère depuis huit jours. — Sa respiration était sifflante.

— Pourquoi reviens- tu si tôt? Nous ne t'attendions pas. Es- tu déjà lasse de triomphes? dit-elle d'un ton âpre et douloureux.

— -Je n'en avais pas, chère sœur, et je me sentais étrangère là-bas. Le monde est triste, vois-tu, pour ceux qui n'ont pas de fortune. Aurélie, de son côté, s'impatientait de traîner en société une parente pauvre quUmontrait toujours la même robe à chaque bal. Enfin j'étais inquiète de toi, et je m'ennuyais.

— Tu as donc bien fait de revenir, dit Clarisse avec plus de douceur. Je suis heureuse de te revoir à la maison. Tes soins m'ont manqué bien souvent. J'ai beaucoup souffert ! Elle ajouta péniblement : Et M. Alphcyase Riveau !

— Il est à Paris, ma chère, occupé de se consoler d'un chagrin qu'il n'a peut-être pas.

— Il renonce à son amour pour toi ?

— Complètement.

— Et tu ris ? cela va bien affliger nos parents ; ils espéraient...

— Eh bien, dit Mme Bertin en entrant, tu es revenue fort à propos, ma chère Lucie. L'oncle Grimaud est à toute extrémité, il faut que tu ailles le voir demain matin.

— Oui ! oui ! certainement ! répondit le père. Il a souvent montré de l'attachement pour Lucie. Mais il s'agit de savoir si la grande nièce de Chàtellerault la laissera entrer. Pardieu ! nous verrons bien. J'irai avec elle, moi !

— Tu ne sais pas, Lucie ; en vérité, c'est une chose horrible comme tous les héritiers de ce pauvre oncle sont venus fondre sur lui à la nouvelle de sa maladie. Il n'y a pas jusqu'à Mme Bourdon qui n'ait la bassesse de s'y rendre tous les jours. Elle lui a toujours fait mille chatteries; mais à présent elle s'installe à son chevet pen-

dant des heures entières, et celle-là, on n'ose pas lui refuser rentrée, quoiqu'ils en enragent. Vraiment, les gens ont bien peu de délicatesse ! Tu lui diras quelques paroles tendres, n'est-ce pas, Lucie! quelque chose de senti, et qui lui fasse impression.

— Mais je ne l'aime pas assez... dit-elle.

— Oh! voilà des bêtises ! s'écria M. Bertin. Il faut faire comme les autres quand on y est forcé. Est-ce notre faute, à nous, si les gens s'y prennent comme ça ? On ne peut pourtant pas leur laisser le champ libre. Il faut hurler avec^les loups!

Le lendemain, au réveil, ils reçurent avis de la mort de M. firimaud. L'émqtion la plus vive que cet événement leur causa fut d'apprendre que Mme Bourdon avait veillé jusqu'à la fin auprès du malade. Ils furent instruits de ce détail dans la matinée môme par Lurette, qui le tenaft de la Touron, à qui Mlle Boc avait dit à ce propos : C'est une femme bien méritante, ma chère amie, que Mme Bourdon.

Huit jours après, la teneur du testament fut connue : M. Grimaud instituait pour ses héritiers MM. Emile et Jules Bourdon, et Mme Aurélie Gavel, née Bourdon. 11 donnait sa bibliothèque à Lucie Bertin.

A peine instruit de cet arrêt, M. Bertin, ivre de colère, courut chez Mme Bourdon. Il entre comme un tonnerre, la trouve seule au salon, et dès son entrée en matière il lance les épithètes de scélérate et de voleuse. En vain, déployant toute sa majesté, Mme Bourdon place entre elle et son ennemi le rempart sacré de ses enfants... Au nom de jésuite femelle, qui lui est décerné, frappée au vif, elle sonne, elle appelle; M. Bourdon, accouru, veut s'interposer, mais il est . foudroyé lui-môme. On jette enfin M. Bertin à la porte, et des deux parts une brouille éternelle est jurée.

MUe Boc se chargea de colporter, bien enluminée, l'affreuse ingratitude de M. Bertin.

Cette malheureuse famille se trouva donc déchue de toute espérance et dans la plus profonde misère. Une fois de plus tout manquait, et nul moyen héroïque de conjurer l'orage n'était plus possible. L'argenterie n'existait

plus ; Mme Berlin n'avait plus de bagués; nul héritage n'était pendant, et l'on avait perdu l'espoir de marier Lucie. Gustave, endetté déplus en plus, chassait au mariage parmi les filles de marchands, ce qu 'improuvait énergiquement la fierté de sa mère. — Peut-être la vieille bourgeoisie fait-elle moins de cas d'un boutiquier que d'un paysan. — Enfin, il ne restait plus qu'une livre du pain de sucre acheté parMme Berlin, et Clarisse avait besoin de citrons, d'eau de fleurs d'oranger, de sirop, de chocolat, de fécule et de vin vieux. En outre, à force de reprises et de pièces aux genoux, les pantalons de M. Bertin rassemblaient à ceux du plus pauvre journalier, ftndis que les omoplates de son habit quotidien, devenues d'un blanc luisant, affichaient de loin sa misère. Il avait encore des souliers, mais, au rebours de tontes choses, ces souliers ne devaient pas avoir de successeurs, le cordonnier de Gonesse ayant juré de ne plus livrer qu'au comptant, et les savetiers de Chavagny ayant décliné l'honneur de la pratique. Ces dames avaient bien chacune une robe de soie, mais les robes de laine tombaient en poussière, et celles d'indienne avaient dans toutes leurs fleurs des jours si ténus et si merveilleux qu'elles ressemblaient h des toiles d'araignée.

De môme que ses parents, Clarisse avait espéré une part honnête de l'héritage de M. Grimaud. Elle fut frappée au cœur en se voyant frustrée par sa tante, qu'elle avait jusque-là prise au sérieux comme modèle de yertus domestiques et de dignité. À partir de ce jour, elle fut décidément alitée.

Pour comble de maux, le secours faible, mais bien nécessaire, qu'ils recevaient dé chez les Bourdon se trouvait supprimé. Lucie reprit de nouveau ses veilles acharnées ; mais bientôt elle reçut l'avis de ralentir ses envois, parce que le magasin de broderies était encombré;

on lui rabattait môme vingt pour cent sur le prix de chaque article. Un jour, sans rien dire, elle fit un paquet de sa belle robe de soie grise, et s'en alla chez les Perronneau. Chérie avait beaucoup admiré cette robe. Après un long marchandage, Lucie laissa la robe et revint avec trente francs. Pour ce fait, Mme Bertin bénit solennellement sa fille cadette, et compara sa conduite aux plus beaux dévouements de l'antiquité. Maman, ce n'est qu'une robe, disait Lucie, n'en parle point à Clarisse.

On put donc acheter de la viande et quelques bouteilles de virt. Bien ménagés, les trente francs donnèrent le nécessaire pour uîi mois, après quoi la débine recommença. Mme Bertin alors voulut vendre sa robe, mais Chérie n'en achetait plus. Par un intermédiaire, la robe parvint à Gorin, qui en donna dix-huit francs, car il faisait alors la cour à la Martine et il espérait l'épouser.

On atteignit ainsi la fin de mars 1846. L'air doux, le chaud soleil et la terre féconde renouvelaient la vie. Clarisse éprouva tout à coup un mieux sensible. Elle put quitter le lit où elle gisait depuis deux mois et passer tous les jours quelques heures dans un fauteuil. Môme un jour que le soleil était plus radieux, en apprenant que les pêchers commençaient à fleurir et que les lilas montraient déjà le bout de leurs grappes violettes, elle voulut sortir et marcha, soutenue par sa mère et sa sœur, jusqu'au bosquet, où elle s'assit. Longtemps les yeux éblouis de la pauvre malade contemplèrent cette nature éternelle, hier, elle aussi, languissante et couchée, maintenant exubérante de force et de beauté. Errant de la fleur éclose à l'oiseau joyeux, de l'arbre bourgeonnant au ciel splendide, ses yeux enfin se mouillèrent. Jamais elle n'avait senti si fortement la grandeur de la nature et le charme de la vie.

Elle sourit, son cœur se gonfla d'émotion et elle s'ef-

fojça de respirer profondément. Mais sa poitrine obstruée refusa le passage à l'air en produisant un sifflement sourd. Clarisse pâlit, sa main se crispa sur le bras de sa mère, et tout à coup éclatant de larmes et en cris :

— Ah ! s'écria-t-elle, je ne veux pas, je ne veux pas mourir.

— Ma fille, ma chère fille ! s'écria Mme Bertin.

— Chère sœur, dit Lucie toute pâle, en embrassant Clarisse, la maladie t'inspire de cruelles idées. Ob ! ne t'y abandonne pas.

— Oui, sans doute, dit-elle d'une voix âpre, que je me laisse bercer de paroles jusqu'au moment de partir ! Non, cela m'est par trop amer de penser que je vais mourir et que si Ton voulait je pourrais être sauvée.

— Si l'on voulait, répétèrent-elles ensemble avec épouvante.

— Oui, oui, si c'était pour moi comme pour d'autres. Il y a sur la terre, autour de moi, tout ce qu'il faut pour me sauver ; mais ce n'est pas pour moi, et je meurs sans secours I Oh ! c'est un crime ! Aurélie ne serait pas morte ! elle, de cette maladie-là. Ah ! j'ai été folle, insensée ! Je me voyais dépérir avec joie ; la vie m'était si triste que je voulais mourir. Mais, à présent, je ne veux plus ! La mort me fait horreur ! Je veux rester sur la terre. Ah ! maman ! maman ! s'il est possible, tâche de me sauver!

Elle entourait sa mère de ses bras tremblants, des sanglots sifflants et brisés déchiraient sa poitrine, puis ses lèvres blanchirent, et elle s'évanouit.

Aux 'cris de Lucie et de Mme Bertin, un homme accourut, en sautant par-dessus la haie. C'était Michel. Il prit Clarisse des bras de sa mère, l'emporta en courant et la mit sur son lit.

— Je cours à présent chercher le médecin, dit-il.

— Oui, Michel, je vous en prie, répondit Mme Bertin.

Dix minutes après, Michel retenait précédant M. Jaçcarty. '

Là première personne qu'il rencontra dans le salon fui M. Bertin. Il demanda en tremblant :

-*- MUe Clarisse va-t-elle mieux ?

— Oui, mon garçon, répondit le père de Lucie, elle a repris connaissance. Je te remercie bien.

Et comme M. Bertin n'avait jamais de mesure, ni dans ses colères, ni dans ses retours, il offrit une chaise à Michel. Michel s'assit trois minutes, parla de Clarisse, écouta les doléances de M. Bertin «t s'en alla -discrètement: Depuis ce moment, il eut retrouvé le privilège d'échanger un bonjour avec M. Bertin quand ils se rencontraient,; môme quelquefois il osait l'arrêter pour s'informer de Clarisse.

Décidément elle se mourait, et elle se mourait désespérée. Chaque jour, elle exigeait la visite de M. Jaccarty etleforçaitd'ordonner quelque chose. Puis c'étaient d'effrénés désirs dé telle ou telle friandise, ou même de quelque vêlement, dont elle se parerait aussitôt qu'elle serait guérie. On dut louer à Poitiers pour elle des romans qu'elle dévorait dans ses longues insomnies, et qui la faisaient beaucoup pleurer. Cependant un jour Mme Bertin et Lucie se virent complètement à bout de ressources et d'expédients ; et à l'idée de refuser quelque soulagement à sa fille mourante, la pauvre mère se tordait les mains de désespoir.

L'occasion ne tarda guère. Au sortir d'un léger sommeil, Clarisse s'éveilla.

— Ah! dit-elle, pourquoi me suis-je éveillée? Je faisais un rêve si agréable î J'avais de belles oranges mûres, plein mon tablier. J'en mangeais avec plaisir, et je sentais leur suc rafraîchir nia poitrine. A présent, je souffre d'une soif ardente, et ces beaux fruits sont bien loin de

moi ! On lui parla d'autre chose, mais elle revint à dire un moment après : Les oranges sont-elles bien chères à présent? M*6 Berlin ne répondit pas et se détourna pour cacher ses larmes. Tu en auras demain, dit Lucie en embrassant sa sœur. La pauvre fille remercia d'un sourire et devint plus calme. — Tu as eu tort de la tromper, dit quelque temps après Mme Bertin à Lucie, elle en souffrira davantage. Lucie ne répondit rien. Mais le lendemain matin elle présentait quatre belles oranges à Clarisse, qui fut charmée.

— D'où tespnt venues ces oranges? demanda Mme Bertin quand elle fut seule avec Lucie.

— J'aitrouvé quelque monnaie dans mon tiroir, dit la jeune fille en rougissant.

— Et qui donc est allé les chercher à Gonesse ?

— Un bon génie, répondit-elle d'un accent qui laissait deviner la vérité.

Une contraction agita le visage de Mme Bertin ;• elle rougit, hésita; Lucie quitta la chambre, et Mme Bertin ne revint plus sur ce sujet.

Bientôt après, quoique la malade en bût fort peu, le vin rouge manqua de nouveau. Mme Bertin alors fît à sonmari, devant Lucie, la proposition d'un emprunt sur hypothèque. — Il faut à tout prix, dit-elle en sanglotant, adoucir les derniers moments de notre malheureuse fille.

— Ma femme, répondit M. Bertin, j'ai fait à mon père sur son lit de mort le serment de ne jamais engager mon bien, et ce serment, je le tiendrai. Songe d'ailleurs que c'est tout l'avenir de notre vieillesse et la seule ressource de Lucie. Or, vois-tu, si nous commencions une fois à l'hypothéquer, notre petit domaine fondrait dans nos mains comme beurre au soleil. C'est comme ça que mon père a mangé cent mille francs, sans môme le savoir. Il faudra trouver autre chose.

Le lendemain, au déjeuner, — c'était un dimanche, — ils venaient tous trois de se mettre,à table tristement, et sans se parler, quand tout à coup Mme Bertin repoussa son assiette et fondit en larmes.

— Sapristi ! s'écria le père en se levant comme par un ressort, qu'est-ce que tu as ?

— Ce que j'ai? dit-elle au milieu des sanglots, en étendant les bras vers la chambre de Clarisse, ma fille est là mourante et sans secours, elle vient de me demander un peu de bouillon ou du vin sucré pour se réconforter, et je n'en ai pas !Et tu veux que je mange ! Non, non, je préfère mourir avant elle pour ne pas la voir souffrir.

— Est-ce qu'il n'y a rien à vendre ici ? balbutia-t-il tout tremblant en jetant des yeux hagards autour de la chambre. Voyons ! voyons ! Je veux prendre mon lit sur mes épaulçs; c'est un bon lit, et je le porte au milieu de la place. Il y a dans le village assez de monde aujourd'hui, quelqu'un me l'achètera bien.

Il se précipita vers l'alcôve quand sa femme l'arrêta : On le prendra pour fou, dit-elle. Fortuné, ne fais pas cela. Il vaut mieux chercher à le vendre de gré à gré, n'est-ce pas, Lucie?

Lucie n'était plus dans la chambre.

— Où est-elle allée ? se demandèrent-ils avec angoisse. Aurait-elle songé à quelque chose?

Et, tout tremblants, ils s'assirent en face l'un de l'autre, essayant de se donner une idée salutaire, mais ne pouvant que bégayer des mots entrecoupés.

— Je vais chez Perronneau, dit tout à coup M. Berlin en se levant.

— C'est une grande... humiliation ! observa-t-elle en pleurant.

— Oui, mais ce n'est que ça, répondit- il.

On entendit alors les pas de Lucie qui rentrait en cou-

UN MARIAGE SCANDALEUX. 46 ï

rant. Es la regardèrent avidement, comme si elle eût été l'espérance. Elle était bien pâle et toute haletante. Elle mit une poignée d'argent sur la table en disant : Je viens d'emprunter cinquante francs.

— D'emprunter? et à qui? s.'écria M. Berlin.

— A quelqu'un d'honorable, et sans conditions, répondit-elle; nous le rendrons plus tard. Pour l'amour de ma pauvre sœur, acceptez-le.

— Il n'est que trop impossible de le refuser, dit la mère.

M. Bertin regarda sa femme, poussa un éclat de rire nerveux, faillit briser sa chaise et bondit hors de la, chambre. Il ne revint que le soir, et Mme Berlin sut qu'il avait tenté vainement toute la journée d'emprunter sur billet. Le lendemain matin, il prit sans mot dire vingt francs et partit pour Gonesse, où il acheta ce qui était nécessaire à Clarisse.

Vers la fin d'avril, la malade était à toute extrémité. Depuis un mois Mme Bertin et Lucie la veillaient alternativement toutes les nuits. On dormait à peine; il fallait se lever dix fois. Lucie avait extrêmement maigri; et sa pâleur était transparente comme celle d'une statue de cire. En la regardant, souvent sa mère frémissait. La pauvre femme eût voulu se dévouer seule; à cause de son âge, elle souffrait moins de la privation de sommeil ; mais Lucie réclamait avec ardeur sa part de dévouement, et s.i jeune et douce figure, ses naïves consolations faisaient, au milieu des cauchemars de la nuit, tant de bien à Clarisse, qu'elle eût, au contraire, désiré sa soeur auprès d'elle plus souvent.

Le dimanche malin 28 avril elle fut si mal, qu'on la recommanda aux prières dans l'église. L'après-midi beau coup de personnes vinrent faire visite chez les Bertin. MUe Boc elle-même y vint et fut bien accueillie. C'est dans

462 UN MÀHUGE SCANDALEUX.

de telles circonstances, à la campagne, que la sensibilité bourgeoise éclate à Penvi. On peut bien accabler de haines, de calomnies et de tourments quelqu'un pendant sa vie; mais il ne doit pas mourir sans faire couler vos larmes et sans vous fournir les émotions pathétiques d'une réconciliation dont on parlera. C'est alors qu'apparaît la charité chrétienne avec tout un cortège de soupirs, d'yeux mouillés, d'exclamations pieuses, de démarches touchantes et d'applaudissements. MUe Boc, dès le lendemain, apporta sous son châle pour Clarisse un pain de Savoie qui fil le tour du pays.

Pendant quelques jours il y eut des alternatives continuelles. Tantôt la malade semblait près d'expirer; tantôt la couleur lui revenait, et s'asseyant sur son lit, elle demandait à manger. Mme Bertin, qui depuis longtemps savait que sa fille était condamnée, implorait à mains jointes M. Jaccarty pour qu'il la sauvât par des remèdes. Un jour qu'un vésicatoire parut nécessaire, on l'envoya chercher à Gpnesse par Michel, qui seul aux environs se trouva disponible. Car malgré les demandes qu'on lui adressait de toutes paris pour qu'il allât en journée, Michel restait obstinément chez lui depuis quelques jours, afin d'être à portée de secourir les Bertin à l'occasion. Il travaillait pendant ce temps sur son propre terrain, et souvent, quand il croyait n'être pas vu, il travaillait aussi au jardin de M. Bertin, l'ensemençant à sa guise, sans que personne parût s'en occuper. Une fois, M. Bertin vint au jardin pendant que Michel bêchait, mais il ne dit rien autre chose que lui souhaiter le bonjour. Quelquefois Lucie, le soir, allait au bosquet passer quelques instants. Alors, la tenant embrassée, Michel pleurait, se désespérant de la voir si pâle et de ne pouvoir lui venir en aide.

Le 1er mai, Clarisse tomba pendant plusieurs heures

dans une atonie si profonde, qu'on jugea la mort prochaine et qu'on fit venir le prêtre. Il apporta l'extrême onction, suivi comme à l'ordinaire par quelques vieilles femmes et par les voisins.

Une petite table, couverte d'un linge blanc, sur laquelle on posa les builes, était dressée près du lit. Tout le monde s'agenouilla, et l'assistance en chœur, alternative ment avec le prêtre, récita les litanies des agonisants. Mme Berlin, à genoux au chevet de Clarisse, priait et pleurait; de l'autre côté du lit, étaient Gène et Lucie, et, derrière les assistants, Michel, un genou en terre, pâle et consterné. M. Bertin s'était enfui.

Aux accents élevés de la voix du prêtre, aux répons monotones et sourds, la malade s'agita et rouvrit les yeux. Peu à peu ses regards effarés se promenèrent autour d'elle, ses mains se crispèrent comme pour se retenir au bord d'un abîme, et comprenant enfin de quoi il s'agissait, elle murmura d'une voix désespérée : Je ne veux pas mourir I Qu'ils s'en aillent, je ne veux pas mourir I

Lucie et Mme Berlin, se penchant vers elle, essayèrent de la calmer. On se hâta d'achever les prières et de congédier l'assistance. Puis, le prêtre s'adressant à Clarisse, l'exhorta à recevoir l'extrême onction avec des sentiments chrétiens. Mais elle répétait énergiquement :

— Laissez-moi ! je ne veux pas mourir 1

— Mademoiselle Clarisse, dit Gène de sa voix douce, ma mère l'a reçue, et maintenant elle se porte bien.

Lucie demandait en sanglotant qu'on se retirât et qu'on laissât en paix la pauvre mourante. Mais le zèle ne regarde ni à quelques tortures de plus, ni à quelques heures de moins, et le prêtre insista.

— Ma sœur, dit-il, ceci n'est point un appareil lugubre, ni une cérémonie funeste ; c'est la religion qui vient vous consoler, adoucir votre âme, conjurer en vous l'esprit du

mal et racheter les péchés de voire jeunesse. Acceptez le divin sacrement qui purifiera vos sens et sanctifiera votre cœur.

Elle se dressa sur son séant avec une force dont on ne l'eût pas crue capable.

— Ai-je péché? s'écria-l-elle avec ces yeux brillants et hagards que la superstition emprunte aux mourants pour les donner aux fantômes. Qu'ai-je à purifier? qu'ai-je à racheter, moi qui n'ai pas connu la vie? Oh I non, je ne dois pas mourir ! Je ne veux pas ! Ce n'est pas juste ! Pourquoi serais-je donc venue au monde?... Dieu n'a pas le droit de m'appeler avant que j'aie vécu !

Elle se voila la figure de ses mains osseuses.

— Otez cette table, ces vases I Je ne veux pas de cela. Otez ce cercueil et ce drap noir, c'est vous qui me faites mourir!

Lucie enleva la table; mais le prêtre resta.

— J'ai pitié de vous, ma" sœur, dit-il. La résignation chrétienne vous manque, et cependant vos moments sont comptés et votre âme est en danger. Pourquoi regrettezvous des biens périssables? Que sont les vanités du monde en comparaison des délices du paradis?

— Je ne les connais pas, répondit-elle en retombant épuisée sur son oreiller. J'étais née pour les joies de la terre, et elles ont passé loin de moi. Moi aussi je demandais à boire, et l'on m*a donné du fiel! Ah ! Dieu n'est pas un bon père ! Pourquoi m'a-t-il faite femme, et envoyée dans ce monde pour souffrir sans aimer !... Non, j'ai trop souffert !

— Clarisse, ma fille, tais-loi, s'écriait la mère éplorée.

— Ne savez-vous pas, ma sœur, que l'amour humain n'est qu'une chimère, que ses joies sont méprisables et impures, que notre gloire...?

— Qu'en savez-vous, reprit-elle avec colère, vous qui

n'avez point aimé? Ce n'est pas vrai ! La fille de Jephté a pleuré devant Dieu parce qu'elle mourait sans être mère. Ah ! qu'on me laisse, je souffre, je parle trop, je ne sais plus où je suis ! Tout ce que j'ai souffert, tout ce que j'ai pleuré, je ne veux pas le dire. Taisez-vous ! Maman, mon cerveau s'en va! Retiens mes lèvres! Ah!,..

Elle ferma les yeux; puis, cherchant la main de sa mère :

— Maman, empêche que Lucie ne meure comme moi. Ses lèvres blanchirent, on la crut morte. Elle revint à

la vie cependant, mais de toute la journée elle ne put parler. Dans la nuit suivante, elle eut un redoublement de fièvre et le délire. Elle évoqua certains personnages des romans qu'elle avait lus et dit :

— Au moins si je mourais, moi aussi, d'un chagrin d'amour!

Le lendemain elle demanda elle-même les secours de la religion, et parut avoir oublié la scène de la veille. Tant de songes fiévreux habitaient son cerveau qu'elle put confondre le rêve et la réalité. Le prêtre, rassuré, la déclara édifiante. Elle eut une agonie terrible. Le peu de forces qui lui restaient, ou seulement l'amour de la vie, luttèrent avec énergie contre la mort. Il fallut pour la maintenir et la préserver plus de force que n'en avaient les deux pauvres femmes épuisées, ni le père éperdu, ni Gène elle-même, qui n'abandonna pas Lucie pendant les trois derniers jours. Au milieu de ce désastre suprême, toute autre considération disparaissait. Michel, venu timidement pour savoir des nouvelles, resta par nécessité, et ce fut dans ses bras, au milieu de la nuit, qu'expira Clarisse.

Depuis plusieurs heures que durait cette affreuse agonie, Gène, dont la sensibilité nerveuse n'en pouvait supporter le spectacle, cédant aux prières de Lucie, s'était

jetée sur un lit' dans la chambre voisine. Énervé par la faiblesse de son âme, le père avait fui la maison, et s'était endormi brisé sur un banc du jardin. Au moment du dernier soupir de Clarisse, ils étaient seuls, M"0 Berlin, Lucie et Michel. En vain Lucie avait supplié sa mère d'aller rejoindre M. Berlin. La pauvre femme s'était obstinée à rester là; mais sous une pareille torture ses forces avaient fléchi, et repliée sur elle-même, elle gisait à terre, au milieu de la chambre.

Elle n'avait guère en ce moment la faculté que nous appelons raison; mais quand elle entendit le silence et l'immobilité succéder à l'agitation, quand elle vit les bras de Michel retomber inertes et Lucie chanceler, alors elle comprit. Elle voulut se lever, courir à sa fille, crier, mais elle ne put. Michel lui amenait Lucie. Elles retrouvèrent des forces pour s'étreindre. Clarisse ! cria la pauvre femme. Seuls les gémissements de Lucie répondirent, mêlés aux sanglots de Michel.

— C'est fini ! dit enfin la pauvre mère en levant ses mains jointes. C'est donc fini ! Elle n'est plus, ma première-née, le doux fruit de Tamour, le premier trésor de notre espérance ! Elle était donc née pour mourir !

Et des idées qu'elle ne pouvait exprimer se pressaient sur ses lèvres. -— Aurait-on cru qu'elle devait mourir quand elle marchait toute petite avec ses souliers bleus et sa robe blanche, si fraîche et si rose alors I Ils avaient pleuré de joie de lui voir faire ses premiers pas. On la regardait avec amour comme un avenir vivant. À quinze ans, elle était charmante et gaie î Elle regardait devant elle avec espérance, tout ouverte à la vie, à de douces attentes. On voyait luire ensemble son sourire et ses yeux. Mais peu à peu elle était devenue sérieuse ; un nuage avait voilé son front; son sourire avait disparu; dés rougeurs ardentes avaient remplacé ses fraîches oou-

UN MARIAQB SCANDALEUX. 467

leurs, elfe s'était affaissée peu à peu, lentement, sans rien dire... Et la voilà morte ! mon enfant, ma petite Clarisse l elle qui aimait tant la vie, qui voulait tant être heureuse... elle est morte de misère, près de moi, là, dans les tortures, sans que je Taie sauvée? Elle a souffert! bien souffert! — Et la pauvre mère qui s'était soulevée, retomba roide sur le plancher.

Quand Mme Bertin reprit connaissance, elle se trouva sur son lit, dans l'alcôve. Son mari sanglotait dans un coin; la bonne petite Gène, debout en face, la contemplait en pleurant ; et Lucie, brisée, était étendue sur le pied du lit, les cheveux épars ; et comme elle sentait aux tempes quelque chose de frais qui lui faisait un bien extrême, elle regarda : c'était Michel qui, en exprimant un linge mouillé de vinaigre, la soulageait ainsi. Tout ce qui maintenant leur restait d'amis était là, hors Gustave. Leur famille les avait abandonnés et trahis. Qu'était en ce moment pour eux Le reste des hommes? Sous l'empire d'une douleur profonde, la vanité n'existe plus.

— Lucie, dit Mœe Bertin, j'accomplirai les derniers voeux de ta sœur mourante. 11 faut que tu sois heureuse. Michel est un noble cœur.

— Maman ! oh ! ma chère maman ! s'écria Lucie. Michel se prosternant devant Mœe Bertin :

— Est-ce que c'est vrai ? Est-ce possible ? Qu'avez-vous dit? Ah ! si c'est vrai, je vous aimerai plus que ma mère !

En même temps, Gène poussait une grande exclamation, et M. Bertin s'écria :

— Que veux-tu dire, ma femme ? Le chagrin te rend folle, tu as le délire. Michel! va-t'en.

— À votre volonté, monsieur, répondit le jeune homme avec douceur; et il partait, quand Gène l'arrêtant :

— Monsieur Berlin, dit-elle avec énergie, ce n'est pas

comme ça que vous devez renvoyer Michel après ce qui s'est passé.

— Non, reprit la mère, tu nous as abandonnées à sort dévouement, et à présent tu le chasses ! Tu ne sais donc pas, Fortuné, que c'est entre ses bras que ta fille est morte ?

Le pauvre homme retomba sur sa chaise foudroyé.

— Embrasse-le et remercie-le, reprit-elle. Nous parlerons plus tard de ce que j'ai dit ; mais quoi qu'il arrive, Michel est notre ami désormais.

Le jeune homme alla se jeter dans les bras de M. Bertin, serra la main de Lucie, baisa avec effusion celle de Mme Berlin, embrassa Gène, et sortit en disant :

— Je reviendrai savoir de vos nouvelles dans la matinée.

Il revint en effet, pourvut à tout ce qu'il fallait faire, courut à Gonesse porter une lettre pour Gustave, afin qu'elle arrivât le soir môme à Poitiers, se chargea des préparatifs les plus cruels et leur donna par sa seule présence un peu de douceur et de consolation.

L'enterrement de Clarisse se fît avec pompe, MUe Boc orna l'autel de roses blanches et imagina de faire porter par six jeunes filles habillées de blanc le cercueil jonché de roses blanches et de fleurs d'oranger. On n'avait rien vu de tel à Chavagny, et la foule fut attendrie jusqu'aux larmes. Mme Bertin en parle encore avec reconnaissance. Au bord de la fosse, M. Bertin et M. Bourdon se rencontrèrent. Celui-ci tendit la main au malheureux père, et ils s'embrassèrent. Mais une réconciliation complète n'eut pas lieu entre les deux familles, Mme Bourdon n'est pas de celles qui pardonnent.

Depuis la mort de Clarisse, Michel eut ses entrées libres dans la maison Berlin. Il prit peu à peu l'habitude d'y passer tous les dimanches. Le matin il travaillait au jar-

din, sarclait, relevait quelque clôture, ou ratissait les allées en compagnie de Lucie. L'après-midi, il venait lire et étudier avec elle, ou causer avec M. Bertin. Dans tout embarras, on avait recours à lui, et, bien souvent, quand il n'était pas là, on invoquait sa présence. Son excellent caractère, son jugement, sa dignité naturelle et l'attache* ment qu'amène l'habitude, le rendirent de plus en plus nécessaire au milieu de la famille, et effaçaient aux yeux de M. et Mme Bertin la tache originelle de la naissance et de l'éducation. Cependant tout l'été s'écoula sans que la question du mariage fût soulevée. Lucie pendant longtemps espéra dans l'initiative de sa mère. Mais à mesure que s'affaiblissait l'ébranlement du coup terrible qui un instant avait annulé toute vanité dans l'âme de cette femme, elle retombait sous l'empire de ses préjugés et recommençait à souffrir à l'idée d'une mésalliance. Quant à M. Bertin, on ne pouvait compter que sur son insouciance. Il acceptait sans vergogne les services de Michel, en échange, pensait-il, des leçons que Lucie donnait à ce jeune homme, sans s'apercevoir que l'écolier en savaitaussi long maintenant que l'institutrice, et qu'on ne faisait plus qu'étudier à deux. Peut-être aussi faisait-il entrer quelque peu en compte l'honneur que leur intimité faisait à Michel. Cependant le souvenir des cinquante francs prêtés le gênait souvent, et il eût voulu pouvoir les restituer; mais le moyen? Depuis que la pauvre malade n'était plus, certes, ils avaient moins de besoins et leur misère était moins cruelle, mais sa mort même avait causé de nouvelles dépenses, qu'on n'avait encore pu combler. L'année s'annonçait assez mauvaise. Les foins avaient peu donné, et le blé de M. Bertin était le plus maigre des environs. — On vous a mal fait ça, disait Michel en se promenant avec lui le long des guérets.. C'est de mauvais ouvrage, monsieur Bertin. Voyez-vous, les gens n'ont pas

de conscience, et quand on ne fait pas ses affaires soimême, ou qu'on n'a pas, comme M. Bourdon, un surveillant payé bien cher, et qui est intéressé dans la récolte, on perd tout le plus clair de son revenu.

— Tu devrais te charger de faire ma moisson, toi, dit M. Bertin, afin qu'au moins je ne sois pas trompé deux fois de suite dans la même affaire.

— Avec plaisir, dit Michel.

En effet, il s'en chargea, loua les hommes et les paya lui-même. Ce fut une dette nouvelle contractée envers lui. M. Bertin offrit bien de le payer en blé, mais il refusa : ça ne lui allait guère ; il ne tenait pas ménage ; il n'était d'ailleurs point pressé d'argent. Cependant, M. Bertin commençait à se gratter l'oreille et à n'être point à l'aise lorsqu'il songeait à sa situation vis-à-vis de Michel. Quant à Lucie, elle exigeait de son amant qu'il prit patience, car la plaie faite par la mort de sa sœur était encore si vive, qu'elle redoutait de causer une affliction nouvelle à ses parents.

Au commencement de septembre, on publia les bans de Cadet Mourilion avec Gène. Heureuse du bonheur qu'elle donnait, la douce et charmante fiancée vint avec son père priera sa noce la famille Bertin, apportant pour présent, selon l'usage, un beau gâteau. M. et Mme Bertin déclinèrent tristement l'invitation, mais il fut convenu que Lucie assisterait au mariage de son amie. Les deux jeunes filles passèrent ensuite au jardin et se promenèrent en causant dans l'allée.

— Eh bien ! dit Gène avec un doux sourire et un soupir étouffé, me voilà mariée tout à l'heure, et vous?*

— Moi, je ne sais, répondit tristement Lucie.

— Vous devriez le savoir.

— Je n'ose pas, chère amie. Ma pauvre mère pleure encore tous les jours.

BN MARIAGE SCANDALEUX. 411

— Et croyez-vous qu'elle ne pleurera pas dans dix ans, si rien ne change? A-t-elle autre chose à faire? Moi, si j'étais à votre place, je voudrais lui mettre Tannée prochaine un beau petit marmot dans les bras pour l'occuper et la consoler. Savez-vous que Michel n'est guère content et qu'il me disait l'autre jour que vous ne l'aimiez pas autant qu'il vous aime ?

— Il a dit cela? s'écria Lucie en rougissant.

— Oui, il a dit cela, parce que je le lui ai fait dire, et pas avec ce petit air que vous avez là, quoiqu'il ne soit pas gai, mais avec une si grande peine et un air si malheureux, qu'il m'en donnait envie de pleurer.

— Nous sommes bien malheureux en effet, dit MUe Bertin en haussant les épaules, nous nous voyons tous les jours librement, et...

— Peut-être qu'il trouve que c'était plus doux de se voir en cachette, et qu'on est mieux pour causer d'amour sous les lilas que dans le salon. Et puis, ne savez-vous pas que les amoureux sont comme les enfants, qui demandent toujours à mesure qu'on donne ? Ne seriez-vous plus bien décidée à présent?

— Moi, s'écria Lucie, moi, ne pas l'aimer toujours de môme! Oh ! Gène, quelle pensée !

— Ne vous fâchez pas, c'est Cadet qui me demandait ça. Michel ne parle jamais de vous à personne ; mais quand il n'est pas avec vous, il est si triste, que ça fait peine à voir; et comme Cadet le questionnait l'autre jour qu'ils travaillaient ensemble, il a répondu : Je ne sais pas. Elle m'a dit hier qu'elle était heureuse ; il faut donc que ça continue comme ça, car si elle allait être malheureuse avec moi I... Puis il a parlé d'autre chose. Mais après ça, Cadet, qui le regardait en dessous, a vu ses larmes tomber à grosses gouttes dans le sillon qu'il bêchait.

Au commencement de cette dernière phrase, la voix de

la narratrice avait commencé à s'altérer, à la fin les deux amies s'embrassaient en sanglotant.

— Merd, dit Lucie avec chaleur, merci de m'avoir révélé cela : car il semblait satisfait près de moi. Hais je le comprends à présent et j'aurais dû le deviner. N'ayant que le travail à partager avec moi, il craint de me forcer à une vie trop rude, peut-être songe-t-il aussi au courage qu'il me faudra pour affronter l'opinion publique le jour de notre mariage, et c'est pourquoi il se tait, mon cher et noble ami ! Ah ! Gène, que je suis heureuse de l'aimer ! Va, je serais bien lâche si je regrettais les peines qu'on me fait à cause dé lui !

— D'ailleurs, dit la jeune paysanne, en essuyant ses larmes, ce qu'on a à dire est tout dit, allez, et s'ils en trouvaient davantage, les gens seraient bien habiles. Depuis que Michel est reçu chez vous, les caquetages ont recommencé de plus belle : croyez-vous point que la vieille Boc s'en gène, quoiqu'elle ait l'air à présent d'être votre amie ? Pas du tout. 11 n'y a qu'un moyen pour que ça finisse, mam'zelle Lucie, et ce moyen, c'est de vous marier.

— Comme tu parles d'or à présent, ma petite Gêne ! dit MUe Bertin en s'asseyant avec son amie sur le banc des lilas.

— Que voulez-vous? D'abord j'avais de sottes idées : je vous aimais tant qu'il me semblait que vous deviez épouser un seigneur tout au moins. Mais depuis, j'ai bien vu que vous aviez raison, et que Michel n'est pas un paysan' comme un autre.

— Mais moi aussi, je ne suis pas tout à fait comme une autre, diU naïvement Lucie. Je te parle, chère amie, comme à moi-même. J'ai vu beaucoup de femmes qui ont moins de raison et de bonne volonté que moi, et c'est pourquoi je me sens digne de Michel. Pour le mariage, qui doit être avant tout l'union des cœurs et des carac-

tères, j'ai beau chercher, mon amie, je ne comprends pas comment les hommes ont pu établir ainsi des lois purement extérieures. Oui, vraiment, il y a parmi nous des races et des familles, mais regardes-y bien : newis-tu pas qu'elles sont répandues et mêlées dans toutes les classes? Tiens, compare Mme Bourdon avec la Perronnelle. Sous des formes différentes, n'est-ce pas môme ruse, môme égoïsme et môme avidité? J'ai vu ailleurs la ressemblance plus complète, et cette môme grâce féline si trompeuse jointe à ses formes arrondies. Emile, Isidore, Sylvestre, n'ont-ils pas tous les trois môme docilité, môme faiblesse, môme niaise présomption? Qu'y aurait-il d'incompatible, pour allier les plus vulgaires, entre Mlle Boc et le père Touron ?

— Ah ! mam'zelle Lucie, s'écria Gène en riant aux larmes, ils auraient caqueté nuit et jour.

— Ce n'est donc point entre une demoiselle et un paysan qu'un mariage devrait sembler inconvenant, ma bonne Gène, mais entre un homme et une femme différents de caraclère, de goût et de mœurs. On dira ce qu'on voudra, le plus heureux des ménages, ce sera le nôtre, tu verras, avec le tien.

— Mariez-vous bien vite et soyez heureux, dit Gène avec tendresse ; moi alors je le serai tout à fait.

Lucie tenta l'épreuve le soir môme. Mais tout d'abord elle se heurta contre l'emportement de M. Bertin et les répugnances de sa mère, d'autant plus invincibles qu'à présent elles restaient secrètes. Inexpérimentée comme on l'est à son âge, la jeune fille entreprit de vaincre en bataille rangée, et disputa le terrain pied à pied contre les préjugés. Les préjugés tinrent bon, et, contre les lois de la guerre, se laissèrent battre sans broncher.

— Quoi ! dit la jeune fille, vous aimez celui que j'aime; toutes les vertus qu'il a, vous les reconnaissez en

lui; est-il donc rien de plus désirable qu'une union fondée à la fois sur une profonde estime et sur un grand amour?

— Assurément ! dit Mme Bertin. On ne peut pas dire le contraire. Mais tu sais, ma chère fille, combien ce sujet nous çst pénible. Nos chagrins sont assez cruels...

— Maman, vous refusez l'affection du meilleur des hommes qui les adoucirait. Est-ce donc parce qu'il n'est pas riche ? Mais nous aussi nous sommes pauvres, et avec lui nous pourrions être dans l'aisance.

— Tu vas nous chanter une fois de plus que le bonheur n'est pas dans la fortune, répliqua M. Bertin : on le sait, et c'est assez dit. Ta cousine, d'ailleurs, en est un bel exemple. Le fait est que les qualités morales sont les plus précieuses de toutes, et que s'il fallait choisir pour toi entre un Gavel et un Michel, je n'hésiterais pas à prendre celui-ci. Mais tu sais que je veux être un bon père pour toi, Lucie, ne nous casse donc plus la tête de ces idées-là, car tu me ferais sortir des gonds.

— Alors c'est à cette folie de la naissance, reprit Lucie, que vous sacrifiez la raison et mon bonheur ! Toi, mon père, qui railles si amèrement l'orgueil des nobles et le traites d'insensé !

— As-tu iini? s'écria-t-il en jurant. Et, se levant, il empoigna des deux mains le dossier de sa chaise : Les hommes sont égaux depuis Adam, parbleu ! c'est une chose sûre. Toutes les familles ont commencé par quelque artisan, et, quand même on le serait encore, il n'y a> rien que d'honorable dans un bon métier. Tout ça, c'est clair comme le jour, et personne ne s'avise de dire le contraire. Seulement, Lucie, tu es une mauvaise fille de chagriner ainsi ta mère, et de vouloir nous faire mourir de honte, elle et moi.

Désespérée enfin par cette opposition insaisissable, la pauvre enfant s'écria :

— Ainsi, vous. me refusez, sans aucune raison, inoa bonheur et le bonheur de celui que j'aime ! Vous oubliez que, moi aussi, je puis mourir 1

— Lucie ! cria Mme Berlin.

— Suis-je un être à vivre seulement d'air et de nourriture? Il me faut la vie, la vie humaine, ou la tombe de ma sœur !

Elle se repentit aussitôt, par tendresse pour eux, d'avoir proféré ces derniers mots. Cependant elle venait de gagner la victoire.

— L'entends-tu, Fortuné? s'écria M"* Bertin en se levant, hors d'elle-même, les bras étendus vers son mari. Je te l'avais bien dit! non ! non ! celle-ci ne mourra pas comme l'autre! Lucie, je consens à ton mariage.

— Bon! cria le père, c'était bien la peine de dire autrement.

— Fortuné, poursuivit la mère en se jetant à genoux devant lui, cède aussi, je t'en conjure, cède au nom de Clarisse. Rappelle-toi quand tu me suppliais de t'épouser et que je m'opposais à tes vœux à cause de notre pauvreté, rappelle-toi que tu me disais : Le malheur, c'est d'être seul, il n'y en a point de plus grand ! Je t'ai cru ! hélas ! et notre première fille, l'enfant de notre amour, est morte de chagrin, parce qu'elle s'est trouvée seule dans la vie, sans avenir et sans espoir. 11 ne faut pas que l'autre la suive; Fortuné, je ne le veux pas !

— Lucie n'est pas malade, répondit-il, et tout ça c'est des idées. Mais ce que femme veut, Dieu le veut. Qu'elle se marie ! Moi, je quitte le pays !

En même temps, il s'enfuit dans la chambre voisine, dont il ferma violemment la porte derrière lui. C'était la chambre où Clarisse était morte.

Lucie pleurait en silence dans les bras de sa mère, ne pouvant accepter un consentement donné ainsi, quand

tout à coup la porte se rouvrit, et M. Bertin se précipita vers elle :

— Ne pleure pas, je veux que tu sois heureuse, entends-tu ? Je le veux 1 Et pressant de ses deux mains ia tête de Lucie, le pauvre homme, dont le cœur venait de se briser à l'aspect d'un lit vide, éclata en sanglots.

Le lendemain, à peine des teintes plus claires annonçaient-elles le jour que Lucie parut à sa fenêtre. Les plantes dormaient encore sous la rosée ; une fauvette, éveillée par le bruit de l'espagnolette, leva sa tête indolente au-dessus des feuilles d'un poirier, et tirant la patle commença languissamment sa toilette du matin. La jeune fille jeta un long regard sur la maison de Michel, mais elle était encore fermée. Cependant de minute en minute de grandes lueurs s'étendaient largement sur la campagne; tout s'éveillait peu à peu; on voyait çà et là s'agiter des branches; les coqs chantaient, et la lumière commençait h se mirer dans la rosée. II faisait frais. Enveloppée de son petit châle, un fichu de tulle noué sous le menton, Lucie tenait à la main un mouchoir blanc, et ses yeux restaient fixés obstinément sur la maison de Michel. Enûn le volet tournant sur ses gonds gémit harmonieusement dans l'air matinal, et Michel parut. Du premier regard il aperçut le mouchoir flottant à la fenêtre de Lucie, et tout aussitôt il se mit à courir, tandis qu'elle-même, étouffant le bruit léger de ses pas, descendait en hâte.

lis se rencontrèrent dans le bosquet.

— Ah ! dit-il en la pressant dans ses bras, merci, ma Lucie ! Qu'il y a de temps que je ne vous avais point embrassée ! Nous ne nous voyons plus.

— Vous n'êtes pas content? dit-elle en le regardant.

— Ne sui^-je pas toujours plus que content, ma Lucie, quand je vous vois ?

— Et quand vous n'êtes pas avec moi !

— Oh ! vous me faites des questions comme à un petit enfant qui né sait pas li*e. Demande-moi si je 4'aime aussi.

— Mais non, Michel, c'est à vous de me faire cette question-là, car vous doutez que je vous aime.

Il rougit.

•" — Je n'en doute pas, Lucie, je n'en doute pas! Si je croyais que vous ne m'aimez plus, je ne serais pas vivant.

— Ne vois-je pas à votre air que vous êtes coupable? reprit-elle. Vous rougissez d'avoir eu des pensées que vous ne m'avez pas dites et des peines que vous m'avez cachées, à moi !

— Oh ! c'est que vous m'avez commandé la patience, et je n'en ai pas.

— Quoi ! vous me faites cet aveu ! Michel, réellement, vous n'en avez point?

— Non, ma Lucie, non, ça n'est pas possible ! Où voulez-vous que j'en prenne, mon Dieu !

— Hélas! reprit-elle avec u* tendre sourire, je serai donc bien malheureuse avec vous! Sans patience, mon ami, vous serez un mari détestable.

— Vous savez bien qu'alors je n'en aurai plus besoin. Regardez-moi, Lucie. Qu'est-ce qu'il y a dans vos yeux? du bonheur ! Oh ! parle-moi bien vite !

— Michel, appelez-moi votre femme !

Il fit un cri. Puis, craignant de se méprendre :

— Ma femme ! dit-il en la serrant dans ses bras avec trouble. Quand le serez-vous?

-* Quand vous voudrez, Michel, nous avons le consentement de mes parents. Michel! ne regardez pas ainsi," on dirait que vous devenez fou! Mon ami, ô mon cher ami ! pleurez avec moi, nous sommes trop heureux!

Le soleil levant perçait les rameaux de ses rayons d'or,

et tout autour d'eux les petits oiseaux en chœur chantaient la lumière.

On décida d'un commun accord que le mariage serait conclu au plus vite, afin de laisser le champ moins vaste aux malins propos. Il fut fixé au 1er octobre. La mère Françoise vint, endimanchée, faire la demande ; et Miche) ne dit pas combien, aussi de ce côté-là, prières et raisonnements avaient été nécessaires. Cependant cette démarche môme faillit tout gâter, car Mme Bertin ne se crut point obligée de cacher combien ce mariage lui était pénible, et môme elle fit à la Françoise des questions indiscrètes sur la naissance de Michel, à cause de l'imagination où elle était qu'un garçon aimé de Lucie, ne pouvant ôtre un paysan, avait dû infailliblement être changé en nourrice. — Mme Bertin en conservera môme le soupçon jusqu'à son dernier soupir, car on a vu des imbroglios durer plus longtemps encore. — Tant il y eut, que la Françoise sortit de cette entrevue fort en colère, disant que puisqu'on la méprisait, elle et défunt son homme, on pouvait bien se passer de son consentement, et il fallut toute l'influence de Michel sur sa mère pour la rendre à meilleur avis.

On acheta des bans à l'église, afin de n'avoir qu'une publication. Le soir de cette première démarche officielle, M. Bourdon vint chez les Bertin. Il dit tout de suite à Lucie :

— Viens avec moi faire un tour de jardin; j'ai des grefFes à le donner. Quand ils furent dans l'allée : — Tu vas épouser Michel? dit-il.

— Oui, mon oncle, répondit-elle d'une voix ferme.

— Je n'ai pas besoin de savoir, mon enfant, par "quelles épreuves, quels dégoûts et quels désespoirs tu as

passé pour en venir à une résolution si extrême; je les devine. Je. ne te blâme pas, je viens à ton aide. Je conviens môme avec toi que j'aurais dû y venir plus tôt.

Mais mon excuse est fort simple, tu n'as que vingt ans, et dix années encore, tout au moins, de beauté. Cependant je n'aurais pas dû te laisser ainsi livrée aux folles inspirations du découragement et de la solitude. J'aurais dû te dire plus tôt ce que je projetais pour toi. Lucie, poursuivit-il en appuyant sa main sur le bras de la jeune fille, tu sais que j'ai des relations par toute la France, des amis, de l'influence, du crédit, de l'habileté. Ce que j'ai voulu, je l'ai toujours à peu près fait. De plus, je suis un homme d'honneur, et Ton peut se fier à moi. Romps dès demain cet indigne mariage, et d'ici à cinq ans, beaucoup plus tôt, je crois, je t'engage ma parole que tu seras honorablement mariée. Peux-fu hésiter, mon enfant?

— Je ne sais pas, répondit-elle en tremblant, ce que je suis à vos yeux. Je ne sais pas si, en épousant Michel sans amour, je serais indigne ou cage ; mais je n'ai qu'un seul mot à vous répondre, c'est que je l'aime de toute mon âme (elle fondit en larmes à ces mots), et que je suis très-heureuse de m'unir à lui.

M. Bourdon fit quelques pas sans parler ; puis, saisissant la main de sa nièce, il l'entraîna dans le bosquet où il la fit asseoir.

— Écoule, dit-il en la caressant, je ne suis pas un rigoriste, moi ; je comprends que tu aies pu concevoir une passion pour ce jeune homme qui est beau, bien fait, qui a de l'intelligence et de la vivacité. Ces choses-là se voient et se produisent tous les jours, au sein de l'isolement, dans l'absence des objets de comparaison, faute de mieux enfin. Mais ce que je m'étonne que tu n'aies pas compris, Lucie, toi dont l'intelligence est élevée, c'est qu'on peut bien aimer dans ces conditions-là... Épouser? jamais !

— Et pourquoi cela, mon oncle? demanda-t-elle avec un frémissement des lèvres plein de dédain.

— Pourquoi, Lucie? je vais té le dire. D'abord on se met d'une manière irrévocable au ban de l'opinion. Réfléchis un peu quelle situation ce peut être pour uae femme qui ait la moindre pudeur et la moindre dignité, que de se voir vouée au mépris public, et, lorsque ies enivrements de la passion sont évanouis, de se trouver seule, sans compensations, aux prises avec les amertumes d'une destinée* qu'elle s'est faite par sa faute, en dépit du monde et de sa famille.

Oublies-tu combien la femme dépend de l'opinion, et qu'elle en dépend surtout absolument dans l'acte de son mariage? Cet acte, vois-tu, contient son sort tout entier. Par lui, elle peut s'élever, se relever môme de fautes passées, ou s'abaisser à jamais. Lucie, dans la situation où tu es, je puis tout te dire. Eh bien, non-seulement la fortune et le rang, mais la dignité, l'honneur et la vertu d'une femme dépendent de l'homme qu'elle épouse et de la place où il la fait asseoir. On a vu sur le trône, mon enfant, des femmes de mauvaise vie, devant lesquelles le monde entier se tenait à genoux ; tandis que la pudeur et la vertu des femmes du peuple, à quoi cela importe-t-il, et qu'a-t-on môme besoin de savoir si elles en ont?

— Vous me peignez un monde sans moralité, dit Lucie; pourquoi lui sacrifierais-je le moindre de mes sentiments?

— Pourquoi? Pour toi-môme, parbleu! Vivre ou ne pas vivre, il me semble que c'est la question.

— Oui, pour qui vit d'orgueil, répliqua-t-elle. Mais ie préfère vivre d'amour.

— C'est cela ! s'écria-t-il en se levant et en faisant quelques pas dans le bosquet, la marotte de la sentimentalité, dont les femmes prétendent s'armer contre nous, et dont elles ne font que s'assommer elles-mômes! Et qui veut t'empôcher d'aimer, ma pauvre enfant! Ce n'est pas

moi, je t'assure. Aime tant que tu voudras, mais avec décence, c'est-à-dire en secret, quand ton amour ne peut s'accorder avec les lois sociales. Voyons, Lucie, dit-il en se rasseyant près d'elle et en passant le bras autour de sa taille, tandis qu'il la regardait avec un sourire équivoque et des yeux brillants, tu n'es plus une petite fille et tu as bien compris déjà que le savoir-faire est tout en ce monde. Tu sais qu'il y a des femmes, et tu en as pu voir à Poitiers, qui, pour être mariées, n'en sont que plus libres, des femmes que cependant le monde traite avec respect. Tout leur talent consiste à garder les convenances et à faire que ce que tout le monde sait, personne ne soit en droit de l'affirmer. Il ne, s'agit pour cela que d'avoir un vieux mari, bon enfant... comme il s'en trouve..., à l'aide duquel on peut impunément rendre heureux Michel ou François, sans se compromettre... Lucie, tu as tort, je te parlais en véritable ami.

Elle était debout devant lui, pâle d'une émotion qu'elle n'avait encore jamais éprouvée. L'étonnement et l'indignation luttaient sur ses traits. EnfinK d'une voix émue : Je ne puis vous comprendre, ou vous m'insultez, dit-elle. En môme temps elMI sortit du bosquet et prit le chemin de la maison. Elle marchait droite, à pas tranquilles; des pleurs limpides coulaient lentement sur ses joues, et tout dans son attitude était à la fois si noble et si doux, que M. Bourdon, riche nature déviée, en qui s'alliaient étrangement la fourberie et la spontanéité, se sentit ému. Il courut sur les pas de la jeune fille.

— Lucie, pardonne-moi, lui dit-il, et après ton mariage, comme avant, compte sur moi comme sur un ami.

Elle répondit en tremblant :

— Vous m'avez fait beaucoup de mal !

— Tu es un ange, et je ne le savais pas, dit-il en lui baisant la main. Pardonne-moi et ne refuse pas mon

amitié, car tu auras besoin d'amis bientôt, ma pauvre enfant. Je crois toujours que tu fais une folie; mais tu es pure et sincère, et je ne puis te plaindre qu'en t'admirant.

— Vous avez tort de me plaindre, répondit-elle ; on ne peut avoir tous les biens ensemble, et j'ai pour mon partage ce qu'il y a de meilleur.

Cependant les préparatifs du mariage, si pleins de charmes pour tant d'autres, ne furent pour elle qu'un calice d'amertume à vider. Seule, elle eût eu plus de force, mais il lui fallait à chaque instant soutenir les défaillances de son père et de sa mère, trop faibles et trop peu généreux pour accomplir sans murmurer la tâche qu'ils avaient acceptée. Dans les démarches officielles qu'il eut à faire, M. Berlin eut l'air d'un homme honteux de ce qu'il fait, et quand on lui adressages railleries, il^répondit par des injures et des emportements qui donnèrent au public plus ample pâture. Gustave à son tour accourut de Poitiers pour s'opposer à ce mariage, qu'il qualifiait de déshonorant. II accabla sa sœur d'injures et provoqua en duel Michel qui refusa.

— On sait bien que je n#puis pas avoir peur de ton frère, dit il à Lucie, quand il s'agira d'une lutte à coups de poing; quant au pistolet, comme il disait, c'est une honte qu'un chrétien puisse avoir de pareilles idées, et tout le monde ici me trouverait méchant ou fou d'avoir accepté. D'ailleurs, on en pensera bien ce qu'on voudra ; je n'ai qu'une affaire, c'est de t'épouser, et l'on ne me forcera point à m'occuper d'autre chose.

Le 1er octobre on vint à Chavagny de plusieurs lieues à la ronde. Aux fenêtres des maisons, dans les rues, à la mairie, dans l'église, partout, des curieux avides s'attroupèrent. Les Bourdon s'étaient absentés, MUe Boc avait clos, en signe de deuil, toutes les ouvertures de sa maison,

et jusqu'aux lucarnes du grenier. Mais, dès huit heures du matin, elle courut à l'église, où elle observa toutes les cérémonies d'en haut, par le trou des cloches. Le cortège fut en retard. Au moment de partir, une défaillance avait pris Mme Bertin. Elle déclara tout haut en pleurant que le courage lui manquait pour affronter la risée publique. Lucie pâlit en regardant Michel ; mais il répondit par un sourire.

— Madame Bertin, dit-il, donnez-moi le bras et venez avec moi. Je vous jure que personne ne rira sur votre passage, quand je devrais fermer la bouche à toute la paroisse. Mais ça ne vous convient pas ? Eh bieft, prenez toute seule par le plus long, pendant que nous irons de l'autre côté. Vous êtes sûre de ne rencontrer personne là où l'on "sait que nous ne passerons point.

Elle £1 ainsi. Quant à M. Bertin, il avait pris son parti depuis plusieurs jours. Il ne mariait pas sa fille à son gré, c'est vrai, mais il la mariait : c'était déjà quelque chose. Il avait d'ailleurs la faculté de se faire admirablement aux circonstances, pourvu qu'elles n'eussent rien de pénible matériellement. Déjà il s'était mis en frais de grosses plaisanteries. Puis il se réjouissait aussi de faire enrager Mme Bourdon.

On partit. Lucie marchait devant, donnant le bras à son père. Elle n'avait pas voulu afficher le costume ordinaire des demoiselles bourgeoises; elle avait une robe de mérinos bleu, un fichu de tulle blanc croisé sur la poitrine comme ceux des paysannes, et sur sa tête un léger voile très-court dont une branche de fleurs d'oranger fixait les plis par derrière. Elle était si charmante et si modeste ainsi, que la foule, venue pour l'insulter, au moins dans sa pensée, laissa échapper un murmure d'admiration et la suivit d'un œil respectueux.

Gène, mariée depuis huit jours, venait ensuite, don-

nant le bras à Michel. Plus courageuse que brave, elle était venue pour fortifier Lucie de sa présence ; mais la pauvre enfant avait peine à marcher, et en approchant de la rue principale, où se tenait la foule, elle faillit s'évanouir. Les autres personnes étaient seulement la mère Françoise et les quatre témoins : £adet, Bernuchon, Isidore, et un cousin de Michel.

Aux abords de la mairie, se trouvait Chérie Perronneau, qui allait de groupe en groupe en s'étouffant de rire et en disant mille sottises. Mais après le passage de la mariée, l'aîné des fils à Voison lui dit rudement :

— Taia-toi donc, la Perronnelle ! tu auras beau rire jusqu'aux oreilles, avec ta grande bouche, tu ne nous feras jà voir si gentille mariée, ni marié si fier et si content.

En sorte qu'à Chavagny, où toute la journée il ne fut parlé que de ce mariage, tous les jeunes gens s'accordèrent pour envier le sort de Michel. Les jeunes filles seules glosèrent aigrement sur la mariée. Le soir, jasant au seuil des portes, les vieilles et les vieux racontaient, les unes comment Petit-Jean épousa la fille d'un roi, les autres, au temps delà guerre d'Àllemagpe, comment des chanoinesses et des baronnes accueillaient le soldat français. En résumé, si la malignité eut large pâture, la justice et l'égalité furent admises à ramasser les bribes du festin, — généreuse aumône. Un gueux a-t-il droit de se plaindre, s'il obtient la dernière place à la table d'un roi ?

On voit bien du changement en six années, même à Chavagny. Toutefois, en y rentrant au mois de juillet 4852, nous retrouvons au bourg sa môme physionomie : la maison de maître Perronneau s'étale toujours imposante sur la grand'place avec ses rideaux de coton rouge; mais la brune figure de Chérie nous apparaît cette fois sous un bonnet à fleurs et à rubans, au moment où elle descend d'une américaine conduite par M. Gorin, tenant à la main une petite fille de quatre ans environ, qui porte une robe à volants et un chapeau de soie, tandis que la Perronnelle, épanouie d'orgueil et de maternité, vient à leur rencontre. Mme Gorin a beaucoup enlaidi en quittant sa coiffe; maisMlIeBoc en revanche est toujours la môme ; derrière la fenêtre de la maison aux contrevents verts, voici bien sa figure sèche et curieuse, encadrée par les énormes tuyaux de son honnet blanc, et l'aiguille à tricoter, fichée sur sa tempe, heurte inévitablement la vitre au bruit de vos pas.

Au seuil des maisons de la Grand 'Rue, ce sont toujours les mômes matrones, filant leur quenouille ou ravaudant. Il n'y a de changé que quelques enfants de plus.

Un cyprès et un rosier blanc ont grandi sur la tombe de Clarisse dans le cimetière.

La maison de la mère Françoise s'est enrichie de beaux espaliers et de rosiers en fleurs, greffés sur tige. La mère Françoise en ce moment, un enfant dans ses bras, descend le sentier qui conduit à la prée, du côté de la fontaine.

L'enfant a des yeux noirs et des cheveux blond de lin. Sa figure douce, intelligente et fine rappelle une figure de notre connaissance. 11 joue indiscrètement avec le bonnet de sa grand'mère, qui s'écrie plusieurs fois d'un ton sévère : Lucien ! Lucien ! ce dont le petit bonhomme ne tenant compte, elle le pose enfin à terre en disant : Voyons ! c'est-il pas une honte, un grand garçon de deux ans et demi se faire porter comme ça? Si je le dis à Micheline, elle se moquera de toi.

— Pas mignonne, Micheline, grand'mère, elle court trop vite avec son petit mali.

— Oh ! pardine, quand le Louis à la Gène est là, faut pas s'occuper d'elle. Attends seulement, loulou, que la petite Geneviève soit plus ferme sur ses jambes et elle te tiendra compagnie. Ça sera ta petite femme aussi, est-ce pas?

— Non, dit Lucien d'un ton sérieux.

— Pourquoi ça ?

— Elle est trop petite.

La bonne femme n'admira pas dans cette réponse enfantine l'aspiration éternelle de l'humanité vers un idéal supérieur; mais elle trouva le mot plein d'esprit, et saisissant de nouveau le petit Lucien dans ses bras, elle franchit la haie qui sépare son pré de celui des Berlin.

La prée avait rajeuni. De nombreuses rigoles, pratiquées en tous sens, charriaient d'en haut un liquide noirâtre, et déjà, malgré la chaleur, les regains étaient épais.

Puis, tout au fond, dans la plaine, mûrissait une nappe énorme d'épis dorés, beaux et gras comme ceux du songe d'Egypte. Les haies ne s'étalaient plus en fouillis inextricable, mais, réduites à la largeur nécessaire, elles n'en étaient que plus vigoureuses et plus fleuries.

Ce jour-là surtout, la prée était belle à voir, tant par ses haies couvertes de linge blanc éclatant au soleil, qu'à* cause d'un groupe de femmes et d'enfants qui allaient et venaient portant du linge et des corbeilles, tandis qu'en bas, sous les peupliers, retentissait, coupant le babil des laveuses, le bruit du batloir.

— Maman! s'écria le petit Lucien qui, échappant à sa grand'môre, descendit en courant. Mais entraîné par la pente, bientôt il chancela, et ses petites jambes ne pouvant s'allonger assez pour atteindre le sol fuyant, il roula quelques pas plus loin dans les bras de sa mère, accourue à sa rencontre.

Lucie était bien plus fraîche qu'au temps où l'on admirait à Poitiers son élégance et sa -pàlettr. Ses yeux brillaient, sous son front blanc, d'un éclat magnifique, et ses joues un peu hâlées, mais fermes et vives, témoignaient d'une santé parfaite. Pour soigner le linge plus commodément, elle avait relevé ses manches et montrait ses bras ronds, brunis au poignet, forts comme ceux d'une paysanne. Du reste, les inflexions arrondies de sa taille trahissaient une nouvelle grossesse; mais elle la portait bravement et sans la moindre gône, car, enlevant gaiement le petit Lucien dans ses bras, elle courut avec lui jusqu'au pommier sous lequel Gène était assise. Celle-ci tenait endormie sur ses genoux une pelite fille d'environ quinze mois, qui sous le fichu entr'ouvert de sa mère tétait encore en rêvant.

Deux autres enfants jouaient dans la prairie ; c'étaient le petit Louis, fils de Gène, et Micheline, fille de Lucie.

Ils étaient âgés de- cinq ans l'un et l'autre, et leurs mères en riant les disaient jumeaux.

Gomme les paysannes de Chavagny, Mme Michel était vêtue d'une simple robe de coton, avec un grand tablier de môme étoffe. Mais cette robe très-bien faite, s'ouvrait gracieusement sur un fichu intérieur de mousseline brodée, au travers duquel éclatait la blancheur du cou de la jeune femme, et sous son grand chapeau de paille on voyait comme autrefois deux bandeaux bien lisses et de belles nattes roulées soigneusement.

— Vous avez le beau temps, Lucie, dit en arrivant la mère.Françoise, et votre linge est blanc comme neige. Ça n'est pas ma faute, au moins, si je n'ai pas gardé le petit plus longtemps ; mais quand il ne vous voit pas, ma fille, il brame après vous comme les chevreaux dans rétable quand la mère est aux champs, et ça fait que je l'ai ramené pour qu'il ne pleure point. *

— Je vous remercie, ma mère, dit Lucie en l'embrassant, pour me l'avoir gardé pendant une heure et pour ne l'avoir point contrarié. Maintenant il sera bien sage, et ne mettra plus son petit pied sur le linge, n'est-ce pas, Lucien?

— Vous êtes comme moi, Lucie, dit la Françoise, vous ne battez point vos enfants, ce qui fait qu'ils n'auront point de méchanceté. Michel, tout vif qu'il est, n'écraserait pas une mouche, vous savez?

— Oh ! je le sais, mère, dit la jeune femme. Et vous savez que je vous aime ! ajouta-t-elle en attachant sur la mère de Michel ses beaux yeux humides.

— Oui, Lucie, vous êtes une bru comme je n'aurais osé en demander une au bon Dieu; et pourtant il me Ta donnée tout de môme, de quoi je le remercie tous les jours.

— Et pourtant, mère Françoise, dit Gène en souriant,

je ne sais point, mais je me défie que vous n'étiez guère plus que Mmt Berlin portée pour ce mariage.

— Dame! répondit la Françoise avec un peu d'humeur, savais-je, moi, comme ça tournerait? De vrai qu'à voir mon garçon épouser une demoiselle, j'en avais le cœur malade d'angoissement. Nous autres gens d'âge, voyezvous, nous aimons la coutume, parce que c'est comme qui dirait plus commode et plus sûr. Mais tout à l'heure vois-je pas que les choses sont tout à fait pour le mieux? Allons, ma fille, je vas vous donner un coup de main làbas, si vous n'avez rien à me commander ici.

— J'ai porté peine à ta mère, dit Gène après le départ de la bonne femme (car Gène tutoyait maintenant son amie, celle-ci l'ayant exigé). Mais vois-tu, les gens m'ont causé tant do chagrin pour ton mariage qu'à présent je ne peux pas m'em pécher de demander à tout le monde : Eh bien, qu'en dites-vous ? est-ce qu'elle avait tort? Et surtout depuis cette horrible aventure de M. Gavel ! Eux qui t'avaient tant méprisée dans le temps, les Bourdon î je voudrais bien pouvoir leur demander à présent laquelle de toi ou de Mne Gavel est la mieux mariée ?

— Tu es un£ orgueilleuse, dit Lucie avec un tendre sourire. Ma bonne Gène, cette revanche est trop cruelle pour qu'on puisse s'en féliciter.

— Oh ! je sais bien ! Mais nous avons comme ça un grain de méchanceté dans l'âme qu'on ne peut pas empêcher de pousser. Dis-moi, est-ce vrai que M. Gavel à présent veut aller en Amérique? C'est MUe Boc quia dit cela.

— Je ne sais pas. Je n'ai pas vu mon oncle depuis longtemps. Mais cela ne m'étonnerait guère, parce qu'après un pareil éclat il doit être mal vu en France de tout le monde, partout où il sera. Elle se tourna vers le haut de la prée, du côté de la maison, en disant :

490 l'N MARIAGE SCANDALEUX.

— Ah ! voici Michel.

— Tu le sentais venir, est-ce pas ? dit Gène en riant.

— C'est vrai que lorsqu'il y a plus d'une heure que nous ne nous sommes vus, nos yeux se mettent à chercher d'eux-mêmes, et ce qu'ils cherchent ne tarde pas à se montrer. S'il n'était pas venu, j'allais imaginer un ou deux bons motifs de retourner à la maison. Lui, certainement, il vient aussi pour quelque chose d'utile ; tu vas voir.

— Eh bien, ne faut-il pas vous porter du linge ? dit Michel en arrivant.

Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire. En môme temps, Louis et Micheline, qui folâtraient à quelques pas, accoururent se jeter dans les jambes de Michel, tandis que Lucien et Geneviève, assoupis dans le giron de leurs mères, se réveillaient en criant.

— Oh ! oh ! qu'est-ce qu'il y a donc? demanda Michel, qui prit le parti de se laisser glisser sur l'herbe entre les deux bambins. Et pendant qu'ils grimpaient, l'un sur son dos, l'autre dans ses bras, il ajoutait en regardant malignement Gène et Lucie, qui setouaieut leurs marmots en riant toujours :

— Que d'enfants!... Dieu!... que d'enfants !

Fort et heureux, tel est l'aspect de Michel. Six ans de bonheur tranquille ont donné plus d'ampleur à sa stature, et à ses traits plus de sérénité, sans éteindre le feu de ses yeux, ni l'expression intelligente de sa physionomie. En voyant l'expression de son regard attaché sur Lucie, un observateur du monde jurerait que cette femme-là n'est pas la sienne.

— Ton oncle Bourdon est à la maison, dit-il.

— Jamais il ne dira, mon oncle, interrompit Gène.

— Est-ce qu'il dit, mon neveu? répliqua Michel. D'ailleurs, pour de la vraie parenté, il n'y en a point

entre nous. Tout de môme, il me fait peine en ce moment-ci.

— Il y a donc quelque chose de nouveau ? demanda Lucie.

— Je crois que oui. La madame Bourdon est partie d'hier pour Rennes, et ton oncle a l'air tout triste. Je l'ai entendu parler avec maman Berlin de Mme Gavel et de Panama. Si c'est pour y aller, c'est bien loin. Il m'a demandé où tu étais, et je lui ai répondu que j'allais te prévenir. Ça sera soi-disant pour te parler de son journal d'agriculture, qu'il nous apporte, mais au fond c'est pour le conter ses peines et prendre conseil de toi. Tu feras donc bien de l'emmener au jardin pour causer.

— Il est vrai, dit Lucie, que mon oncle me témoigne beaucoup de confiance depuis quelque temps. Il voit que je m'entends au bonheur, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari, qui lui répondit par un regard où le Michel d'autrefois se retrouva tout entier.

Formant avec du linge deux couches improvisées, les deux jeunes femmes déposèrent côte à côte sous l'ombre du pommier leurs e'nfants endormis.

— Et maintenant, dit Gène, qu'il n'y a plus de linge à plier, je vais aider un peu à la laverie, pendant que tu iras voir ton oncle. Je prétends que la lessive soit sèche avant que je m'en aille ce soir, et l'on entend là-bas moins de coups de battoir que de coups de langue.

— Ça fera, dit Michel, qu'il y aura un peu plus.

— De quoi, malin ?

— Des deux, répondit-il.

— Je vas te charger de linge pour ta peine, répliquat-elle en riant, et de fait elle lui en mit sur l'épaule un tas énorme, qu'il monta vers la maison, accompagné de Lucie. Louis et Micheline les suivirent, attirés par l'heure

delà collation et par l'espoir de certaines confitures. que dispensait grand'maman Bertin.

Restée seule, après avoir donné un dernier regard aux petits dormeurs, Gène descendit en courant vers la fontaine.

Autour du bassin, les laveuses agenouillées frottaient mollement leur linge en écoutant la Lurette qui disait :

— C'est pour le«sûr, puisque la Touron Ta su de W Boc. Seulement, je me rappelle pas le nom du pays, parce que la Touron a pas su me le dire.

— Le savez- vous, Gène ? demanda-t-on de toutes parts.

— Quoi? dit la jeune femme qui, après avoir relevé ses manches au-dessus du. coude et s'être agenouillée aussi, commençait déjà de frotter. Ce que je sais pour le moment, c'est que le soleil -baisse et qu'il faut nous dépêcher. / .

— On se-dépêchèra ! on se dépêchera ! Mais de remuer la langue, ça n'empêchera pas les bras d'aller, et vous pouvez ben nous dire si c'est vrai que la fille à M. Bourdon va s'en aller de France avec son mari.

— On le dit, répliqua Gène.

— Et oùs qu'elle irait donc?

— En Amérique*

— C'est-il loin ?.

— Oh! très-loin !• reprit Gène, gi loin qu'on n'en revient guère, allez î

— Seigneur! faut-il! une petite dame si mignonne ! trop fière tout de même ! elle est donc obligée de suivre son mari ? Et c'est-il à cause de ce qu'il a fait, ce M. Gavel, qu'on l'envoie là-bas?

— Non, puisque ça n'a pas été prouvé, quoiqu'on sache bien qu'il est fautif.

— De vrai, dit la Lurette, j'en ai jamais ben su l'histoire, parce que la Touron elle-même s'y entendait guère,

et qu'en se remémorant tous les tenants et aboutissants, elle a fini par me dire qu'elle croyait pourtant que Mlle Boc, à cause des messieurs Bourdon, lui avait arrangé la chose à sa manière.

— Moi, je connais le fin fond de l'affaire, dit Gène, puisque j'ai lu le procès.

— Dans le journal?

— Dans le journal. Et puis Mme Michel a connu à Poitiers cette demoiselle Bbissot-Laribière, la môme précisément pour qui le procès a été fait.

— Oh ! contez-nous ça, contez-nous ça, Gène !

— Eh bien donc, c'était une grande et belle demoiselle, Amélie, qu'on la nommait, jolie, gaie, pleine d'esprit, une des mieux qu'on puisse voir enfin. Comment elle en est venue à être amoureuse de M. Gavel, un homme marié, c'est ce que je n'ai jamais pu comprendre. Mais pourtant c'est une chose sûre, comme on l'a bien vu. Mme Michel m'a dit là-dessus que les hommes qui aiment tant les femmes, les femmes les aiment aussi, quoique ça soit bien bote, puisqu'elles doivent savoir d'avance qu'elles ne seront pas aimées longtemps. Enfin, c'est donc comme ça. Et pour... quant à être un coureur de femmes, c'est bien ce Gavel qui en est un, comme on l'a vu par ma belle-sœur Lisa. Je puis en parler, puisque tout le monde le sait.

— Pardine! interrompit la Françoise, c'est moi qui ai vu ça de près, quand Michel l'a-t-amenée chez nous pour empêcher le père de la tuer.

— Oui ! oui ! dit une autre, et c'est pas ton Cadet, tiens, qui doit être fâché du malheur de M. Gavel.

— Pour sûr qu'il ne lui veut pas de bien, dit Gène. Enfin donc, si *vous voulez savoir l'histoire, depuis son mariage il était comme auparavant, et sa femme, bien certainement, n'avait pas la vie heureuse, quoique riches

comme ils sont. — Donnez-moi cette nappe, mère Bourguignonne. — Un jour donc, pour en revenir à MUe Amélie, on apprend qu'elle est malade, et la voilà morte deux jours après. Ça fit grande peine. Tout le monde disait : Quel dommage ! et se démandait de quelle maladie. Mais le médecin lui-môme n'y comprenait rien. On l'enterra donc. Un soir que les servantes du quartier causaient ensemble sur le pas de leurs portes, un peu tard, voilà que la servante de chez les Boissot dit que, pour elle, elle n'est pas pressée de rentrer, parce qu'elle a sur le cœur des choses qui l'empêcheront de dormir sa vie durant. Justement la servante du médecin était là avec les autres, elle répéta cela chez elle, en sorte que le médecin eut des soupçons et avertit les juges. On interrogea la servante; , et elle dit des choses qui firent qu'on alla tout de suite arrêter M. Gavel, avec une sage-femme de Poitiers. Oui ! oui, M. Gavel a été en prison, lui qui voulait bien y faire mettre mon homme, avec Michel et Jean, le mari de Lisa. Enfin on déterra MUe Boissot, et les médecins virent qu'elle était morte d'une fausse couche, à cause de drogues qu'elle avait prises. Tout ce qui a été dit et contredit pendant le procès, je ne saurais vous le répéter, mais toujours est-il que la sage-femme a été condamnée et que M. Gavel n'a échappé que parce qu'on n'a pas pu trouver assez de preuves contre lui. Mais il n'en est pas sorti blanc, comme on dit, et môme que dans le jugement les juges ont déclaré, il me semble, qu'il était coupable tout de môme, ou quelque chose comme ça. Alors à Poitiers tout le monde leur a tourné le dos, et l'on n'a môme plus voulu voir Mme Gavel, quoique bien sûrement ça n'élait pas de sa faute. On connaissait pourtant assez M. Gavel auparavant; maisMme Michel m'a-dit que dans le monde c'était ainsi, qu'on y peut faire les plus grandes sottises sans.ôtre moins considéré, à condition qu'on ne

sera pas pris la main dans le sac ; mais qu'alors, si ça vous arrive, quand ça ne serait que pour une épingle, c'est fini. Apparemment qu'ils ne sont honnêtes que des yeux et des oreilles dans ce monde-là. Donc, M. Gavel, voyant comme les choses allaient pour lui à Poitiers, a demandé son changement, et on les a envoyés à Rennes. C'est loin, mais pourtant le journal y va, de sorte qu'on y savait déjà toute l'histoire, et qu'ils ont trouvé les portes fermées là comme à Poitiers. Faut croire qu'enragé de ça, M. Gavel s'est imaginé d'aller en Amérique, pensant qu'on ne l'y connaîtrait pas.

— Allez ! allez! s'écria la Lurette, on est ben trompé* dans ce monde! Un homme si riche! Aurait-on dit ça le jour de sa noce, quand il élait si brave et qu'il donnait des poignées d'argent !...

— Oh ! reprit Gène en haussant les épaules, vous êtes comme ça, vous autres, un homme riche, il vous semble que ça ne peut pas manquer d'être un honnête homme.

— Sans doute, répliqua une autre. Et pourquoi ne le serait-il pas, ayant tout ce qu'il lui faut?

— Il doit y avoir du linge de sec à présent, dit en se levant la Françoise. Je vais aider Lucie à le plier.

— Lucie est à la maison, répondit Gène, mais si vous voulez, mère Françoise, vous pourriez en l'attendant trier le sec sur les buissons.

— Mme Michel craint le soleil ! observa une des laveuses, après le départ de la Françoise. Elle se souvient toujours d'avoir été demoiselle.

— Et quand efle s'en souviendrait, répliqua Gène aigrement, ça ferait-il tort à quelqu'un? Faudra- t-il point que, pour ressembler à tout le monde, elle devienne jalouse et bavarde, comme on en voit tant?

— Je ne dis pas ça, répondit la laveuse intimidée, mai» je dis qu'elle n'est pas une vraie paysanne, quoi !

— Non, reprit Gène du môme ton, non qu'elle n'est pas une vraie paysanne, puisque les dames pourraient prendre modèle sur elle, tout comme vous autres. Est-ce qu'elle n'est pas assez bonne, assez aimable, assez accueillante, voyons?

— Oui ben, oui ben, répondirent-elles toutes ensemble, on n'en dit pas de mal, et vous ne devez pas, Gène, vous fâcher pour ça.

— Faudrait avoir trop de patience pour ne pas se fâcher, dit la jeune femme, en secouant si fort sa nappe dans l'eau qu'elle en arrosa toutes les laveuses de la pluie fine et perlée qui s'en tamisa. Oui, ça fait pitié que vous en soyez encore là tout bêtement à vous gausser de M** Michel, seulement parce qu'elle a trouvé que nous valions autant que les autres, et qu'elle s'est mariée avec un paysan. Vous êtes donc bien fous, allez, de n'estimer les gens que quand ils vous méprisent, et de les mépriser quand ils font cas de vous.

— Seigneur Jésus, dit la Lurette, personne ici méprise Mme Michel, ben au contraire. Il n'y en a point de meilleure et de plus charitable, et tout le monde l'aime par ici. Mais voyez- vous, Gène, c'est parce qu'elle n'a pas fait comme les autres, et parce qu'elle continue toujours de faire à sa mode; c'est là pourquoi on lui trouve à redire.

— A redire sur quoi? demanda Gène.

— Eh bien, dit résolument une des laveuses, pourquoi ne porte-t-elle pas la coiffe, puisqu'elle est la femme d'un paysan I

— Parce que ça est lourd, et lui fei$it mal à la tête, répondit Gène d'un ton concentré.

— Pourquoi du moins ne la fait-elle point porter à la Micheline ?

— Parce qu'elle se méfie que ça l'empêcherait d'avoir de l'esprit, répliqua Gène du même ton. *

ê UN MAfiUGE SCANDALEUX. 497

— Pourquoi qu'elle tient ses enfants propres comme des petits messieurs? La Lurette vient-elle pas à la fontaine tous les lundis lui laver un paquet de linge comme on n'en salit pas en trois mois chez nous? Cëst-il des manières paysannes, ça?

— On ne les blâme pas, reprit une autre; mais enfin on sait bien qu'ils se collent le nez dans les livres tous les dimanches et toutes les veillées d'hiver, au lieu d'aller comme ça les uns chez les autres causer un peu de ce qui se passe. Michel s'est-il pas mis à cultiver la terre à sa mode, sans égard à la coutume?

— Et ça ne lui réussit point, pas vrai? demanda Gène avec un regard foudroyant.

— C'est vrai qu'il a de belles récolles, et les gens disent môme que le bien vaut plus qu'auparavant; mais ils disent aussi qu'il est fou de se donner tant de peine, puisqu'il partagera avec M. Gustave à la mort des père et mère?

— Voyez-vous ça? Eh bien ! voulez-vous que je vous dise ce qui est fou là dedans? c'est la parlerie du monde. Pas plus tard que la première année de son mariage, Michel a fait estimer le bien par expert, et ils ont fait un acte avec M. Gustave comme quoi Michel aurait à donner en argent la moitié de la valeur, après quoi le bien serait tout à sa femme et à lui. Ils en ont déjà payé une bonne part.

Ce dernier argument fit une vive impression sur l'assemblée.

— Oh ! donc ! dirent-elles, Michel va devenir un gros monsieur.

— Non, répliqua Gène, car ils ne veulent point cela, ils disent que le meilleur moyen d'être heureux c'est d'être paysans comme ils sont, avec de la connaissance et l'amour du travail. Et quand même ils feront bien ins-

truire leurs enfants, pourtant ils n'en feront jamais des messieurs, ni des demoiselles, à moins donc que les enfants ne le veuillent absolument.

— C'est drôle, ça! dit une laveuse.

Sur quoi les autres répétèrent : Oui, ma foi, c'est drôle tout à fait !

— C'est donc pour ça que M*6 Michel ne met pas à sa fille des pantalons brodés, comme en a la fille à la Chérie?

— Oui, dit Gène.

— Eh ben, elle a, tort, voyez-vous, observa la Lurette, parce que la Chérie s'en moque, elle qui est si fière ! Si j'étais que Mme Michel, moi, je voudrais que Micheline fût la plus belle, et la Chérie en crèverait de dépit

— Tenez, fit Gène en se levant avec impatience, ça servirait autant de battre un bâton dans l'eau que d'essayer de vous faire comprendre quelque chose.

— Je. vous comprends, moi, Gène, dit la Bourguignonne, qui jusqu'alors n'avait presque rien dit. C'est que Mae Michel n'a point d'orgueil, et c'est l'orgueil qui fail faire au monde tant de sottises. Moi, je la méprisais comme les autres aul'fois, pour son mariage, et quand je pense à toutes les mauvaisetés qu'on a dites, et aux avanies qu'on lui faisait... sans compter qu'on en aurait fait davantage si l'on n'avait pas eu peur de Michel... enfin c'était une abomination, quoi ! Donc, j'étais dans ce temps-là aussi bête et aussi méchante que les autres, en sorte qu'un jour que Mme Michel passait devant nous, je m'en rappellerai toute ma vie, je me mis à crier — faut-il, Seigneur ! jamais je me pardonnerai ça, quand même je vivrais cent ans — je me mis donc à crier : Eh ! la Michel I m'atlendant qu'elle passerait sans me répondre et bien fâchée, quand, point du tout, je vois sa figure qui se tourne de mon côté, si douce et si riante que ça me fend le cœur

tout d'un temps et que j'aurais voulu être à cent pieds sous terre. Du depuis ce temps-là, Gène, j'ai plus de respect pour Mme Michel que pour aucune femme que ce soit dans le monde; elle m'a rendu des services comme si de rien n'élail, et je me mettrais au feu pour elle, voyez- vous.

— Vous êtes une brave femme, et avisée, vous, Bourguignonne, dit Gène fort émue. Pour trouver encore à reprendre au mariage de M*® Michel, il faut être aveugle et imbécile. Tout a changé dans la maison. Le malaise y était, on n'y voit qu'aise à présent/Depuis que Mœe Bertin s'est mise à prendre soin de la basse-cour, elle ne pousse plus tant de soupirs et ne dit plus de si grands mots ; tout au contraire, elle vous parle en femme raisonnable de ses poulets, de ses dindons, de ses canards, et on voit que ça l'amuse. Il n'y a pas jusqu'à M. Bertin qui se soit décid<; à faire quelque chose, puisqu'il s'est pris de si grande amitié pour la vache* Pigeaucle, qu'il ne veut pas qu'un autre la soigne, et qu'il va se promener avec elle tons les jours. Enfin je vous dis, moi, que c'est des gens heureux, et m'est avis que c'est assez dire, puisqu'il y en a si peu.

Gène peut-être n'eût pas encore abandonné ce sujet, si les cris de sa fille ne l'eussent rappelée. Arrivée sous le pommier, elle y trouva Lucie qui tenait déjà la petite Geneviève dans ses bras. Les deux jeunes femmes, après s'être regardées, se demandèrent en môme temps :

— Qu'as-tu donc?

' — J'ai pleuré, dit Lucie.

— Je viens de me fâcher, dit Gène.

— Oh ! oh! méchante, pourquoi donc?

— Dis-moi d'abord pourquoi tu as pleuré.

— Tu le devines, c'est à cause du chagrin de mon oncle Bourdon. Il est bien malheureux ! AurSIie veut suivre son mari. Songé quel éloignement, plus de deux

mille lieues! Sans doute, elle est à jamais perdue pom eux.

— Et que vont-ils faire Ik-bas? ^

— M. Gavei ne pouvait plus rester en France. Il est chargé par une compagnie d'étudier les terrains de l'isthme de Panama, au point de vue du percement, et aussi des mines d'or. Aurélie emmène son fils, et laisse la petite Madeleine à sa mère.

— Elle rélèvera bien l Si j'étais que M. Bourdon, j'emploierais toute mon autorité sur ma fille pour qu'elle reste avec moi. Et qu'est-ce qu'elle doit.à un pareil mari?

— M*. Bourdon y pensait. Je lui ai conseillé de n'en rien faire. Mon oncle, lui ai-je dit, je connais bien Aurélie : chez vous, dans cette position d'épouse malheureuse et isolée, son orgueil souffrirait trop, et son caractère s'aigrirait. Laissez-la s'immoler à ce qu'elle croit son devoir : c'est la seule consolation qui lui reste. Vois-tu, Gène, Aurélie fait ce qu'elle croit devoir faire; mais chez les êtres comme elle, la vertu môme est composée d'orgueil. Elle ne se demande pas si l'intérêt moral de ses enfants et sa propre dignité lui permettent de partager la vie d'un homme aussi méprisable; mais ne pouvant se parer de bonheur, il faut au moins qu'elle se drape dans un dévouement.

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