‹ Une mine de souvenirs: pour être exploitée par mes chers compatriotes sous la protection de Marie ImmaculéeChapitre 11 sur 22 · CHAPITRE vi · texte numérisé non relu

CHAPITRE vi

Souvenir d’un discours

L'AVAIS 19 ans, je’ ‘suivais tranquillement, “bien tranquillement”, mes études, quand elles furent nterrompues par un accident:

une branche d'érable longue et . grosse me tomba sur la tête. Je . dus prendre le chemin de l'hôpital paternel. Je devins mieux, mais la tête resta souffrante assez longtemps.

| Je revenais un jour d’une longue pro-

menade habituelle, lorsque je vis entrer ” ‘

“politique Lu

pr

chez nous un homme de mise irréprocha- :

ble qui me dit d’un ton attrayant: “N'’êtes-

vous pas le jeune Lacasse du Collège de

PAssomption, par.conséquent l’un des fu- :

turs soutiens de la Patrie?” Je répondis humblement: “C’est moi-mém, monsieur.”

: —Moi, dit-il, d’un ton imposant, .je. sûis

le candidat du comté de Montcalm pour les,

EL futures élections. Après de nombreuses sollicitations, j j'ai dà aécepter bien malgré moi, . cher ‘jéine homme, une responsabilité i om 'empéche de dormir, mais que je mes

laissé imposer, pour le seul bien de la Patrie, dont le sol est imbibé du sang de nos ancêtres, pour le seul souci des inférêts — il a omis le capital, — des habitants du plus beau de tous les comtés du Canada, du

comté de Montcalm, dont le seul nom doit

remuer toutes les fibres d’un coeur patrietique comme le vôtre. Qui, comme le vôtre, vaillant jeune homme. Et je viens vous dire, Monsieur Lacasse, que c’est vous, ouï vous, qui tenez en mains le succès de mon élection.

Je sursautai.

—Moi! Monsieur... . Vous voulez vous moquer. . -

Pardon, Monsieur Lacasse. Vous avez votre oncle: Alexandre à Wexford, dans la

paroisse de Cherisey; il est assez instruit,

parle les deux langues, et aux élections dernières il à commandé 100 votes- par son influence. 11 méritait cet honneur, vous le savez. Or, ayant demandé au député que je dois remplacer, la somme de 8500 pour chemins de colonisation, il a été rémis à l’année qui vient... . encore, C’est pourquoi il veut s’abstenir cette année et ne pas voter pour le parti. Il ne tient qu’à vous de le . faire revenir sur sa décision. Il ne pourra

. pas refuser cela à son neveu dont, il est . si fier. -

À ces mots, je changeai de position sur ma chaise; en signe d'approbation.

—Mais, Monsieur le candidat, sur quelle question voulez-vous que je parle? Je ne sais rien de la politique.

—Qu’à cela ne tienne, me répondit-il en souriant, D’abord vous avez bien des devanciers dans la profession, et s’il est difficile de bien savoir ce que l’on dit, il est bien plus facile et bien plus commun de ne pas le savoir. Mon programme est un des plus vastes que l’on puisse présenter sur la scène politique, un programme qui mettra à sec les puits d'éloquence de mes adversaires. Le voici, en deux mots: “Je suis pour les bonnes mesures.” Saisissez-vous bien toute l’étendue de ce programme?

—Je vois en effet, répondis-je, qu’il est étendu, trop étendii même pour mes faibles moyens. D'ailleurs, Monsieur le candidat, j'ai une raison péremptoire pour ne pas ‘accepter votre proposition: je suis sans le sou.

—Peu importe, reprit-il aussitôt. Nous avons un fonds d’élections pour défrayer les dépenses de voyages. J’insiste sur ce mot: dépenses de yoyages.

Puis tirant de son porte-monnaie deux billets de 10 piastres:

-. . Voici, dit-il, pour la semaine.

—Mais, repris-je, je vous dis que je ne connais pas un mot de politique.

©: Brillant jeune homme, vous pouvez parler politique aux gens sans la connaître,

mn

et cependant faire sur eux une vive impression.

Je jetai un regard furtif sur les vingt:

piastres. Vingt piastres à moi, fils d’habitant, âgé de 19 ans et 4 mois ! Une fortune colossale, quoi!

—Oh! je crois bien, dis-je au candidat d’un ton bien humble, piteux et lent; je crois bien que si je le voulais, je poufrais à la rigueur dire quelque chose. Maïs c’est seulement pour vous rendre service, Monsieur, ajoutai-je en m’emparant fiévreusement des deux billets de banque.

Ï1 fut convenu que je me rendrais chez mon oncle pour résoudre les grands problèmes dont la solution devait sauver la Patrie; puis le dimanche suivant, après la messe, faire mon discours politique sur une pile de planches devenue pour Foccasion une tribune d’éloquence. Le candidat me dit d’orner le buste de mon chef-d'oeuvre d’une belle tête et d’une longue queue, que le reste était de peu d'importance.

Retiré dans mon cabinet de travail, belle pièce de la maison de 24 pieds sur 36, - __ le le grenier, — je me mis à l’oeuvre.. Ma-__- 777 ère vint m’interrompre au milieu d’une de mes plus belles périodes. “Mon fils”, me dit-elle, “à ta place je n’irais pas chez ton oncle; j'ai peur pour ta vocation.” Je répondis que je ne pouvais plus reculer, que.

j'avais accepté l’argent, que j'avais une

conscience trop délicate pour manquer à lhonneur. Je gagnai mon point.

Je me rendis chez mon oncle, où pen- . dant deux jours nous parlâmes’ des hommes et des chosés, et surtout des chemins de colonisation, des ponts et des clôtures.

Le dimanche, nous nous rendimes à Saint-" Théodore; comme mon oncle restait loin de l’église, nous arrivâmes les premiers.

Le ciel s’assombrissait, de gros nuages menaçants flottaïient dans l’espace; je commençai à craindre que des flots plus impressionnants que ceux de mon éloquence ne vinssent me faire perdre l’occasion de sauver ma belle province de Québec et deme faire valoir comme libérateur.

Au sortir de l’église, l’orage était dis- ‘sipé. Je montai sur ma pile de planches et je fus présenté à la foule par mon oncle” comme étant un jeuné phénomène politique, un de ces météores luminèux qui apparaissent à de longs intervalles pour attirer l'attention des peuples, etc., etc... Je débutai par ces paroles:

. “Nobles et intelligents électeurs.-du —— bear et”grandiose comté-de Montcalnr——

“Le mot d'élection, comme un coup de foudre, est tombé dans les rangs de la foule. Réveillé par la commotion, j'ai surgi

de ma couche de repos en criant à mes

amis: “Vaincre ou mourir est ma devise.”

Oui, à ce grand mot d'élection j'ai senti

mon sang, mon sang de 20 ans, bouillir dans mes veines...”

“Une bonne saignée t'aurait calmé, jeune homme”, s’écria quelqu'un dans la foule.

Un fou rire étourdissant accueïllit ces paroles. Je toussai, je tirai mon mouchoir, puis je m’écriai en m’adressant à mon interlocuteur : :

“Quand on n’a rien que du bon sang dans les veines, mon ami, on ne tient pas à en perdre une seule goutte.” Et je continuai: “Les quatre murs d’un collège étant trop étroits pour contenir l’ardeur de mon patriotisme, je m’élançai dans l’arène poli-

tique. .. |

—Eh! dis-nous donc, mon garçon, reprit le même interlocuteur, si tu es parti de

toi-même du collège ou si tu en as été chassé?

“Non monsieur, je n’ai pas été chassé.” Puis, passant par-dessus le corps de mon discours, j'en saisis la queue que je secouai

avec véhémence au-dessus de mes auditeurs:

“Braves citoyens, soyez dignes de vos

___ ancêtres” Et alors, -empruntant-quelques

extraits des discours de la Saint-Jean-Baptisté: “Corhbat des Thermopyles, vous pâlissez -devant la bataille de Châteauguay; majesfueux Saint-Laurent, grossi du sang de nos. ennemis, ya porter aux mers épouvantées le tribut de la vaillance canadien-

92" Dog

On ;

ne-française $ sans égale dans l’histoire du monde.” :

‘ Je croyais avoir électrisé mon auditoire quand j’entendis un auditeur me demander de combien de pieds le niveau du Saint- Laurent avait monté cette fois-1à? Je terminai ma harangue en souhaitant à tous une bonne année et le paradis à la fin de leurs jours.

Mais ce n’est pas là toute l'histoire. Le candidat m'avait dit qu’il croyait bien que je n’aurais pas d’adversaire, que dans tous les cas il enverrait au journal le samedi soir ‘un compte rendu fidèle de l’assemblée du lendemain, devant paraître sans faute le lundi matin. Combien cette journé du lundi me parut longue. Erfin,;-vers les 7 heures du soir, j'eus le bonheur de lire à la famille l’entrefilet suivant:

“A Chersey une oYatiôn était réservée au jeune orateur Lacasse, qui brillera plus tard au firmament de notre politique canadienne comme une étoile de première grandéur. .H a simplement éreinté son adversaire. Nous lui promettons une glorieuse carrière politique”

7 Mon père et ma mére ont bien on vitebrisé cette carrière en me défendant de l’exploiter et en m’ordonnant de continuer mes études.

- Cette anecdote ne ‘fait que décrire ce qui se passait il y a quelque 60 ans quand

mes efforts ont sauvé la Patrie pour 4 ans

de plus.

Voyons maintenant ensemble ce .que nous pouvons tirer d’utile de cette anecdote de ma carrière politique manquée, au point de vue de lobligation qu’ont les parénts de donner une bonne éducation catholique

à leurs enfants pour qu'ils puissent remplir

leurs devoirs envers Dieu, et aussi une instruction convenable pour les mettre en état des acquitter” de leurs obligations envers eux-mêmes et la société, comme citoyen de la patrie terrestre. Un homme qui ne sait ni lire, ni écrire, ne pourra faire, ni à luimême, ni à la société, tout le bien qu'il

pourrait opérer en ce monde.

Dans notre jeunesse, nous sommes portés à obéir plutôt-aux entraînements de Vimagination qu'aux conseils de nos parents et de notre curé. L'enfant de 12 ans, comme le jeune homme de vingt ans, n’aime pas la vie de contrainte. Il soupire après l'heure où ses parents lui laisseront la liberté d’agir à sa guise. Il ne se rend pas compte encore que la vie n’est pas une affaire de

sentiment, mais bien une question de de-___ ——oirs-envers Dieu, 16 prochain et soi-même.

L'obligation des devoirs envers Dieu ne souffre pas de discussion. Il faudrait être bien méchant, bien insensé, ou l’un et l’autre, pour mettre en doute un point si simple et si clair;et heureusement Dieu a don-

né à nos masses populaires canadiennesfrançaises le don de Ia foi uni à un grand bon sens. Nos devoirs envers Dieu se résu- “ment à ceci: crpire et faire ce que la Sainte Eglise croit, Pratique et enseigne, c’est-àdire faire le bien et éviter le mal.

Si l'Eglise a ses commandements, elle a aussi ses conseils. “Mariez-vous”, dit saint Paul, “vous ferez bien; ne vous mariez pas, vous ferez mieux” L'Eglise commande le bien, elle conseille le mieux pour la plus grande gloire de Dieu; elle ne peut pas ordonner ce que Dieu ne fait que conseiller, Ceci étant bien compris, mmes chers amis, appliquons ces principes divins à la conduite des parents au sujet de l’école. Nous suivrons l'opinion des principaux docteurs de l'Eglise.

L'Eglise ordonne aux parents de donner par eux-mêiues, ou par d’autres, une - éducation catholique à leurs enfants; ce commandément est si impérieux qu'il expose les parents coupables au feu de l’enfer. Dans notre heureuse province de Québec, les pères et mères de famille ont un __ moyen hien facile de s'acquitter de ce devoir: c’est d'envoyer leurs enfants aux écoles catholiques, qui y sont en si grand nombre. Au Manitoba, la chose demande de plus grands sacrifices. Nos évêques cathali- - ques font fous leurs efforts pour engager les parents chrétiens à envoyer leurs en- D 95 |

fants à l’école catholique. Y a-t-il un seul curé qui n’ait supplié ses paroïssiens de remplir ce devoir, afin de procurer à leurs enfants non seulement la science nécessaire du catéchisme, mais les sciences profanes dont l’ignorance le retiendrait toujours dans un état funeste d’infériorité sociale. Nous pouvons dire que l’appel de nos évêques, de nos prêtres, secondé par les encouragements du gouvernement, a été entendu.

Quel changement depuis 25 ans, quel empressement maintenant pour faire instruire les enfants. Nos nombreux collèges - sont devenus trop petits, nos académies regorgent de jeunes gens et de jeunes filles qui veulent s’instruire pour leur intérêt et pour celui de leur patrie d'origine. Vous:

envoyez maintenant vos enfants à l’école en tel nombre que l’assistance moyenne dépasse celle de toutes les autres provinces.

Ceux que le gouvernement inscrit dans la colonne des illettrés n’appartiennent pas à ces dernières générations que vous avez eu le soin de faire instruire.

Comment en est-on arrivé à ce résul tat? Par la persuasion, par les conseils de : tous”ceux Qui sont sages et éclairés, qui veulent le bien spirituel et matériel du peuple. Evêques, prêtres, gouvernants catholiques, écrivains dévoués à vos intérêts, conférenciers, tous à l'envie. ‘oût exalté les bienfaits de l'éducation: Le succès

a été.immense durant ces dernières décades, et ne fait qu’augmenter de jour en jour, et le temps n’est pas éloigné où il suffira des doigts de la maïn pour compter les illettrés dans notre province.

Ceux qui patronnent une loi d’instruction obligatoire, dont l’origine seule suffit pour mettre les catholiques sur leurs gar-

.des;:ne--se-sont pas rendu compte de Ia marche triomphale de la cause de l’éducation parmi nos populations.

Chers compatriotes, il faut prier beaucoup et agir, toujours d'accord avec nos évêques, pour obtenir que cette question d’instruction obligatoire, si grosse de craintes justifiées par l'expérience, soit enterrée

à jamais. Soumettez-vous à la loi actuelle que. nos évêques acceptent et qui n° a rien . d’injuste dans la Province de Québec. "Envoyez vos enfants de 12 à 14 ans à Vécole comme vos autres enfants. Exigez que vos jeunes garçons restent au collège tant que leur cours ne sera pas terminé. Vous-mémes, aussi bien qu’ eux et la patrie, y ga- gnerez.

.Avant-de-terminer ce chapitre,-je vous invite à venir déposer une coùronne sur la tombe de l'honorable Charles de Boucher-:

ville.

. C'est lui qui nous a donné la loi actuelle qui régit l’instruction publique dans la province de Québec.

fl

Ce grand chrétien croyait à l’action de la Providence dans les événements du monde. Chaque matin, en se rendant à son bureau, il s’arrêtait faire une visite au Très S. Sacrement dans la Basilique de Québec.

L'idée-mère autour de laquelle tourne toute la législation scolaire est celle-ci:

Conserver à l'Eglise catholique et aux

pères de famille tous leurs droits imprescriptibles dans toute leur intégrité.

Pour-arriver à ce but, un ministre de Finstruction publique, à faces si changeantes dans notre pays, ne lui allait pas. Il voulait faire une oeuvre stable. .

Il créa alors le Conseil de l’Instruction publique composé comme suit: Premièrement: des évêques titulaires qui représentent l'Eglise dans sa mission d’enseigner; Deuxièmement: d’autant de laïques, qui tiennent la place des pères de famille; troisièmement: d’un surintendant qui représente le gouvernement de l’état.

. L’harmonieuse combinaison de pouvoirs de.ces trois facteurs officiels est nécessaire dans le pays et le temps. où nous vivons, pour l’oeuvre commune de l’instruc-—— tion catholique et profane du jeune âge.

Le premier ministre de Boucherville a eu la sagesse de mettre la responsabilité du programme des études suür les évêques et les parents des enfants. De cette manière il a coupé court à tout mécontentement.

: désordonné de la part des contribuables ” catholiques,

Maïs comme les parents protestants réclament les mêmes droits que les catholiques, d'être les instituteurs de leurs enfants, le même programme d’études ne peut convenir aux deux parties. Les protestants, bien à tort, ne veulent pas accepter une éducation catholique, et les catholiques ,ne veulent pas recevoir une instruction protestante ou athée.

L'Eglise catholique repousse avec énergie tout système d’éducation qui bannit de l'école son Divin Fondateur.

Pour éviter le grand malheur d'écoles sans Dieu, de Boucherville a cru devoir, pour le bien des catholiques, créer un autre ‘ eonseil de non-catholiques qui s’arrangent ‘entre eux comme ils l’entendent. Par là il détourna le’ glaïive de la persécution du . coeur de notre catholique province de Québec.

. La loi de Boucherville a sans doute des lacunes imputables aux circonstances de

|vait pës porter er remède sans “exposer les catholiques à perdre leurs écoles. Maïs il n’en est pas moins vrai que cette loi répond pleinement aux “droits de nos évé- , ques sur les fidèles confiés à leurs soins et ‘; à ceux des parents à l’égard de leurs enfents. Nous pouvons sans crainte dire,

croyons-nous, que l'Eglise chantéra-un Te Deum, le jour où tous les gouvernants adop-

feront comme un modèle à suivre la loi actuellè de l'instruction publique de la province de Québec.

Il est, je crois, de notre devoir de conserver la loi actuelle telle qu’elle est, car ceux-qui veulent la changer n’ont pas lintention de nous en donner une meilleure.

Bien'au contraire. D’ailleurs, ils ne parlent pas au nom du peuple canadien; ils veulent seulement mettre le gouvernement et l'Eglise dans l'embarras. Prions pour eux et ne:lés écoutons pas. Prions aussi beaucoup pour que les conseillers laïques représentent toujours dignement la volonté du peuple canadien et non leur opinion personnelle.

Admirons, en terminant, les effets magnifiques de cet arrangement de la question scolaire qui repose sur des bases de paix et d’entente cordiale. Nos “collèges, académies, couvents et écoles, ont un octroi du gouvernement. Quels avantages pour le bien spirituel et temporel de nos famil-

les canadiénnes. ——

__ On a élevé des monuments à certains hommes politiques qui n’ont pas fait pour le bonheur du peuple, la centième partie de ce, qu'a fait l’honorable de Boucherville, que nous rencontrerons un jour au ciel à :

côté de Monseigneur Langevin, de Saint- Boniface.

Nous qui jouissons des bienfaits de sa loi, allons au moins déposer sur sa tombe une couronne d’immortelles et le remerciement de coeurs reconnaissants.

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