CHAPITRE VI
Ma visite dans la haute société:
*’AVAIS quinze ans révolus, quand le Prince de Galles, plus’ tard Edouard VII, vint visiter le Canada. Nous étions en vacances.
Jobtins de mon père }a permis- ‘sion d’aller voir si LA futur roi paraissait être un: homme comme les au- :
tres. Un voyage de 12 lieux ne me coûterait pas-cher, puis à Montréal je logerais .
chez une de mes tantes. Mais je ne voulais | pas faire mon voyage revêtù de mon, habit d’écolier, portant trois lisières blanches . dans les coutures sur le dos. (Les gamins | nous avaient donné, à cause de cela, le so-.
briquet de suisses.) , ne
Mon père m'avait donné une somme assez rondelette pour un court voyage d'une : vingtaine de jours; cependant l'achat d’un:
habit prenait presque toute la somme. ‘Que faire? Les réflexions furent très courtes.
Je n’avais pas besoïn d’un complet de céré-.
monie; une veste et une jaquette. de. crim
blanc “en alpaca” devaient me. suffire. :
56,» | È se
Un bon matin je file à l'Industrie, aujourd’hui Joliette, mes billets de banque dans mon gousset. Quelle peur j’avais de les perdre! Aussi, à chaque instant, je mettais la main dans la poche de mon pantalon pour m’assurer qu'ils étaient encore là.
Arrivé à l'Industrie, je-vis-qw’il y avait foule au “marché” et dans les magasins ; mes craintes redoublèrent, et d’une main nerveuse je serrai de toutes mes forces louverture de la poche de mon pantalon. J’avançais avec précaution au milieu de la foule, lorsque, tout à coup, j'entends un jeune homme me crièr: “Tu l’as perdu!” Je fis un saut de deux pieds en arrière. Le jeune imberbe s’éclata de rire et continua sa route. J’entrai dans un magasin et fis mon emplette. Mais je dus prendre un habit trop petit pour ma taille, le seul en rapport avec mon goût et surtout avec ma bourse.
Je rentrai à la maïson en jubilant; j'allais: donc enfin-voir un roi. Quel air pouvait-il avoir? Sans doute, il devait posséder dans ‘ la figuré quelque chose de particulier pour
‘le: distinguer des simples mortels; un air “royal, quoi! Mais qu'est-ce qu’un air royal? Je. ne le savais pas; je pe. Pai pas appris
| depuis.
J'arrive donc chez nous s et j'annonce à
la famille que dès le lendemain je me ren-
- dais à à Montréal avec la permission de mon : père. | Je m'étais .entendu avec un voisin 5 : . à
qui partait à une heure du matin pour le “marché” de Montréal, et qui “gratis” m’amènerait avec lui; ce qui me permettrait
d’épargner 45 sous. Ce soir-là, je ne dor-
mis pas. À minuit je m’habillai de mon plus fin; mais il manquait un sachet à mon trousseau. Or le sachet qu’on venait d’inventer pour remplacer le “porte-manteau” était à la mode parmi ceux qui voulaient se donner un air de distinction; et la jeune fille qui allait chez le voisin emprunter une livre’ de beurre ou une demi-douzaine d'oeufs, se servait d’un sachet, de crainte de passer pour une personne comme les ‘autres, qui employaient une assiette, un bol ou.une terrine. Mais les modes vivent ce que vivent les roses. Aujourd’hui on 5e distingue en ne portant plus de sachet. . Je” le dis à ma confusion: je fus un esclave de la mode; je crus qu’au lieu d’un sachet qui me manquait, je pourrais me servir aie “pôrte-manteau” en toile cirée qui était \
propriété de mon père. Malencontreux .-porte-manteau! Si j'avais su toutes les humiliations que tu me réservais, - jamais tu ne m'aurais accompagné! . 5 |
Je montai en voiture avec mon insépa- . | rable porte-manteau. Que j'étais content, .
cé matin-là! J allais voir un roi et. ma. tante Maria.
CA
—Que- vas-tu vendré à | Montréal: Eu- re cher? demanidai-je à mon compagnon, ei CÉ
—Je vais porter à manger au Prince de Galles, notre futur roi qui arrive demain: des agneaux, des volailles et deux
coqs d’Inde, dont le nombre s’élève à quatre
maintenant en nous comptant, ajouta-t-il en riant. s
Je souris d’un air forcé, car je ne voulais pas qu’il se fit illusion sur la valeur d’un individu qui allait voir un roi.
J’arrivai à Hochelaga, où je laissai mon compagnon vendre seul ses dindons, et je pris la direction de la ville. Force me fut de marcher, car il n’y avait pas alors de trams, tenant fortement mon porte-manteau à la main, mon porte-manteau de deux pieds de long et d’un pied de large!
“Entre la bourgade d’'Hochelaga et la ville, il n’ÿ avait pas de maïsons. Je vis venir vers moi un vendeur de journaux qui criait à tue-tête: “La Minerve, deux sous la pièce.” Il me fait signe dé m’arrêter, traverse la rue, et il me demandé d’un ton suppliant : “Voulez-vous me dire, Monsieur, où je pourrais trouver un porte-manteau aussi grand que le vôtre, que je voudrais présenter demain au Prince de Gal-
des?” — “Il me fait beaucoup de peine de -
: vous dire que je n’en sais rien. Cest papa qui a acheté celui-ci l'année que je suis venu au monde.” Alors mon gars d’éclater de rire et de sauvet en me décorchant ce
trait: Je te prédis que tü:mourras vieux, |
car ça va te prendre du temps pour rendre l'esprit.”
En poursuivant ma route, je ruminais dans mon esprit ce que ce jeune homme n'avait dit, et alors seulement je commençai à penser qu’il avait voulu rire de moi.
Mais, me disais-je en moi-même, comment se peut-il qu’un jeune homme élevé à Montréal traverse la-rue pour le simple plaisir d’insulter un campagnard qui passe bien tranquillement son chemin, un étranger .quil n’a jamais vu ni connu; qui ne ui veut, qui ne lui a fait, aucun mal? Je jugeai que ce vendeur de journaux ne devait . bas avoir fait sa prière du matin.
J’arrivai à l’improviste chez ma tante.
Les manifestations de joie furent réciproques. Je ne fus pas long à demander quel jour je pourrais voir le futur roi. On - me déconcerta en me disait que je ne
pourrais pas le voir seul à seul, que ÿ étais . trop jeune, mais que je le verrais du haut d’une estrade sur les places publiques quand il recevrait les hommages du peuple.
Grâce à un ami qui était au courant de ses mouvements, je pus le voir trois fois,
* une fois surtout je pus le contempler pendant un quart d'heure. À ma grande satis- -— faction, je réalisai qu'il y avait peu de dif- férence entre un air royal et Pair d’un jeune Canadien. Je trouvai, et je ne fus pas le seul, qu'il réssemblait à un jeune Aumond-" .