PRES
de par chez nous, comme une goutte d’eau ressemble à une autre goutte d’eau. La seule différence c'est que les habits du prin- :ce lui allaient mieux sur le corps et qu’il avait les mains plus délicates. C’est là tou-
te la différence que j’ai trouvée entre l’air
royal et l’air canadien-français, Je m’empressai d’écrire à papa qu’il avait, ainsi que les trois quarts de ses co-paraïssiens, un air royal. - Mais, 6 dérision des joies de ce monde!
Je croyais qu’en voyant un roi, je puiserais à la coupe du bonheur assez de satisfaction “pour alimenter les besoins de mon coeur pour toute ma vie. Hélas! dés le lendemain j ‘ai dû chanter avec le poète:
La gloire humaine - Est une: ombre vaine Qui fuit Et l’âme mondaine ‘ A perdre haleine La suit.
-Non, mes bons amis, les-plaisirs de ce
| monde ne peuvent remplir le coeur qui sent,
le besoin d’aimer, besoïn que Îles bagatelles de ce monde ne peuvent satisfaire. J'étais
. content d’avoir vu le Prince de Galles, mon
âme n’en était! pas blessée, imais il y avait :
‘| un vide dans mon coeur qui était encor
altéré par la soïf d’un bonheur qui lui manquait.. Cette âme peut boire à la coupe des plaisirs permis, mais cela ne la satisfait
pas. Il lui faut quelque chose de plus beau © que la vue d’un roi pour la contenter. Si un plaisir permis ne rassassie pas l’âme, que penser d’un plaisir défendu qui la tourmente pendant la vie, et la tourmentera pendant toute l'éternité, si le pécheur ne veut pas faire pénitence ou n° en a pas le temps.
Maintenant que noùûs avons contemplé un “air royal”, racontons un autre incident de ma visite à Montréal, où j’ai brillé par des gaucheries sans nombre, dont le souvenir m'est encore amer.
J'étais donc à l'hôtel de ma: tante. C’était un dimanche après-midi; nous étions réunis dans la grandé salle de la cuisine, qui servait de parloir à l’occasion des grandes comme des petites visites.
C'était à mon tour de parler et j’en profitais, lorsqu'une jeune cousine, regardant par la fenêtre, (ce qui arrive aussi aux jeunes filles de la campagne), s’écria: “Maman, Madame L'Heureux qui arrive!”
‘Il faut vous dire, amis lecteurs, que j'avais souveñt entendu dire à mon père que tous les Lacasse n’étaient pas des quéeux, qu’il y avait à Montréäl une cousine’ du nom de Victoire qui était riché comme Crésus. Cette Lacasse avait épousé d’abord un commis qui devint plus tard un gros marchand. Ses affaires ayantété très pros- | pères, il put s se bâtir un beau palais. Le
- jour où il y prit son premier diner, il dit à son épouse: “Enfin je puis dire que je suis ” ‘ heureux. Tant que je n’étais pas chez moi, le doux chez-moi, il y avait un vide dans l'ensemble de mon bonheur. Maintenant je puis dire que je suis satisfait.” En prononçant ces paroles, il s’affaisse sur le plancher: il était mort. Son curé déposa sur sa tombe la couronne méritée par ceux qui sont assidus à la messe du dimanche. S'il manquait parfois des parties de chasse ou de pêche, on le voyait toujours dans son banc à la grand’messe du dimanche.
Sa femme, à qui il laissa une charmante petite fille, ne voulut point convoler à d’autres noces. Elle jeta toute son affection sur sa chère Imelda, qui reçut une très belle éducation chez les Soeurs de la Congrégation. | ;
… Telle était la dame qui venait, accompâgnée de sa fille, faire une visite à sa cousine, ma tante Marie.
. La porte s'ouvre, je contemple la bonne figure souriante de ma cousine dont la couleur ne changeait ni l'été ni Fhiver. Ma tante me présenta en disant: “C’est un écolier et on dit qu’il va faire un: . prêtre.” -J’ayançai une main tremblante
‘pendant que ‘de l’autre je protégeais l’ouverture que faisait ma chemise entre ma veste et mon pantalon. De
He
5 QuoiF dit-elle, un prêtre dans notre famille! Est-ce pos$iblé-qu” un sang comme
- celui qui coule dans més”veines va un jour
monter à l’Autel du Seignéur? Permettezmoi de vous présenter mon unique fille qui
est très heureuse de vous voir, n'est-ce pas?
Certainement, maman.
Comme Madame ne voulait pas friper la grande traîne de sa robe, elle donne un coup de main de côté avant de s’asseoir.
Voilà la traîne qui vient me trouver près * du poêle où je m'étais blotti, Vraiment, si j'avais eu une paire de ciseaux j’en aurais ” goupé un bout pour alonger ma veste, car Je tissu était de Ja même couleur, sinon de Ja même ‘qualité. Une fois assise, Madame donne largement aux enfants de quoi s’acheter des bonbons.
Etant sur le point de partir, elle m'invita à aller fêter l’anniversaire de baptême de sa fille, le mercredi suivant. “Avecle concours de vôtre présence, nous allons lui faire une fête dont elle se souviendra longtemps.” Comme je ne voulais: pas y aller, je lui répondis que j'irais si je n'étais pas malade. Et alors elle s’en retourna avec l’espoir de me revoir. Je la vis s’éloigner avec plaisir.
Mais, au jour indiqué, quelle ne fut pas ‘ma surprise de voir s'arrêter devant la mai- son de ma tante, un béan carrogse, avec Co-
cher en livrée. Uné‘ilettre me disait que un
j'étais attendu sans faute. Je demandai conseil à ma tante qui me dit d’y aller; qu'il ne fallait jamais refuser une invitation chez les gens riches. Je pris donc mon plus beau plumage: mon crin blanc. Ma tante, à force de tirer, a pu faire se rejoindre la veste et le pantalon qu’elle assujettit par deux robustes épingles à châle. “Garde ta jaquette boutonnée et tu peux te présenter devant le Prince de Galles” Je voulus emporter mon porte-manteau de toile cirée; je ne voyais pas quel usage je pourrais bien en faire pendant le dîner, mais ça montrerait à Madame L'Heureux que je prétendais être de la classe des messieurs.
Je monte donc en voiture; je dépose mon inséparable porte-manteau à mes pieds. Comme j'allais m’asseoir, les chevaux partent et vlan! je vais m’étendre sur le fond du siège en poussant un cri de mourant. Le cocher arrête et demande s’il y a quelque chose de brisé dans la voiture.
“Non, dis-je, ce n’est pas dans la voiture, ce sont mes épingles qui sont brisées” Je descends et rentre chez ma tante en lui disant que ma visite était faite. Elle rit à s’en tenir les côtes; puis, rafistolant de nouveau mon pantalon, elle me dit qu ’en laissant
mon habit boutonné je paraissais comme un monsieur. -Et me poussant dehors, elle
| ajouta: “Va, va, ne crains rien. Tu vas
revenir avec de l'argent plein tés poches.”
AE
Je dis alors au cocher de tenir les chevaux par la bride et de me laisser asseoir.
Vingt minutes plus tard. j'étais à la porte de chez Madame L'Heureux, ma riche cousine. Je descends de voiture avec beaucoup de précautions, puis je saisis d’une main fiévreusè mon porte-manteau. E4 porte s'ouvre; j'entends une voix de l’intérieur de Ja maison qui crie: “Y- est-il ?” — - “Oui, fnaman, il y est! Bonheur inespéré!” Puis Mademoiselle L'Heureux ajouta ces mots: “Aujourd’hui, je ne m’appelle plus Demoiselle L'Heureux, mais simplement Imelda L’Heureuse tout le temps que vous resterez avec nous”. Maïs moi, pas assez fin pour saisir la délicatesse de ce spirituel jeu de mofë, je répondis d’une voix faible
Les Vo
| meurer votre.cousine; et ma mère donc!
Elle ne vous #:ÿù qu’une heure à peine et elle raffole à Votre sujet” Ceci m'’a laissé
à entendre que sa mère avait le raffolement facile, 7
: J’entre donc avec mon porte-manteau de deux pieds de long, que je dépose dans le corridor. Demoiselle L'Heureux appelle
‘la servante et lui dit d’aller porter mon “sachet” à la chambre que je devais occu-
per pendant mon séjour d’un mois au châ- ‘ feau. Je me récriai de toutes mes forces, mais le porte-manteau disparut vite de mon regard. Je fus conduit au salon, et une vingtaine de personnes invitées pour la circonstance se préséntent devant ma face, pâle de surprise. . Je fis un pas en arrière, ienaçant la résistance de mes épingles.
Madame L'Heureux me manifesta sa joie de me voir, sans changer mon nom. Puis, je fus présenté à chaque convive, habillé en cérémonie. Je crois que je n'ai jamais tant souffert de ma vie. . Je m’ avançais en tendant la main, la tête basse, ne disant pas un mot, pendant que mon imagination voltigeait de mon crin blanc aux épingles, et des épingles au porte-manteau. C'est là
que je regrettais de m'être > éloigné du nid paternel. .
Je m’assis sur la première chaise à ma portée, lorsqu’un jeune Chagnon, un condisciple de Collège, fit la motion suivante:
“Avec la permission de Mme L'Heureux, je propose que Monsieur Lacasse soit le président de cette réunion de famille et qu’il siège au fauteuil d’honneur à côté de Fhéroïne du jour.” ‘On applaudit, et moi j’eus l’insigne maladresse de faire injure à De- “moiselle L'Heureux, en refusant d’accepter ‘ son bras, en disant: “Excusez-moi, mais je ne suis pas capable de faire un président.” Alors l'idée me vint, — que ne Fai-je pas 67 2.
suivie! — de monter chercher mon fameux porte-manteau et de passer la porte. Mais deux demoiselles viennent me saisir par les bras et m’entraîner au fauteuil. .Regardez-moi bien faire la traversée du salon, les deux mains sur mes épingles pour prévenir un naufrage, Il faut bien que je vous le dise, mes chers amis,.je me suis surpris à envier le sort de ceux qui sont condamnés au cachot sans même avoîr la permission de garder leur porte-mänteau.
” Demoiselle “L’Heureuse” s’empressa
. de me demander qualle impression avait
” 4 fait sur ‘moi la vue du Prince de Galles.
“J'ai bien admiré, Mademoiselle, son air royal, d'autant plus que ceci lui donne une ressemblance avec la moitié des Cana-
‘diens.”
“Bien dit”, reprit Madame L'Heureux, “si ce prince p’avait pas d’étiquette royale, au-dessus de la tête, pas une âme, excepté sa mère, ne pourrait le reconnaître au milieu des élèves du Collège de Montréal.” Cest alors que le jeune Chagnon, à qui J'avais joué des tours au collège, s’avisa de prendre une revanche terrible sur moi.
.… Use leva et annonça à l’assemblée que j'étais doué d’une voix exträordinairé e que, dans les cercles musicaux, on parlai | de m'envoyer à Paris pour cultiver ma vaix de rossignol. “Et je suis heureux d’apprendre à tous qu’au concours de piano il a décroché la médaille d’or.”
Or, il faut vous dire que les seuls instruments de musique que j’aie jamais touchés sont des flutes de citrouille, maïs on me dit que j'étais un des meilleurs de l’école sur cet instrument. Quant au chant, je n'ai rien à apprendre à ceux qui m'ont entendu, mais je dois dire aux autres que mon chant ressemble d’assez près au miaulement d’un chat quand on lui écrase’ la queue. C’est tellement vrai, mes amis, Te qu’uu jour, en mission sauvage, je voulais * faire chanter un cantique.à mes jeunes sauvagesses Naskapises. Et l’une d’elles, qui l'avait pratiqué depuis plusieurs jours, vint me demander timidement, un bon matin, si elle devait le chanter sur l’air du jour ou celui d'hier.
Vous comprenez tous qu’à la demande’ si inattendue pour moi, je me dépitai de mon mieux, pendant que Chagnon disait à -mi-voix, en parcourant l'assemblée: “Si vous l’entendiez!... Il est un peu gêné...
Cest certainement notre plus belle voix:
canadienne...” Deux convives ‘alors me Hu prennent par les bras etmie traînent aù
‘plane. ..
J'ai dû faire bonne contenance. Je de- . mande à Demoiselle L'Heureux si elle vou- . lait entendre le carnaval de Venise. “Certainement, c’est mon chant favori.” Je me joins les quatre ‘doigts bien serrés, et je commence à bûcher sur le piano délicat,
en criant: “Vole, vole, ma gondole”. Et aussi tout en volait sur le piano. Maïs mon succès réel fut dans les tra la la, tra deri, de la fin, Le dernier la fut à ma plus haute voix de tête, comme un homme égaré dans la forêt qui appelle au secours. Je me retournai pour voir l'effet de ma voix de rossignol sur les assistants: ils se tordaïent de rire; ils pleuraïient de joie de m'avoir entendu. Madame L'Heureux, en riant, me dit: “Ce n’est pas un mal de ne pas savoir la musique. Si l’on vous avait parlé histoire, géographie, astronomie, ou ‘encore, si l’on vous avait demandé de parler grec ou latin, vous Fauriez, fait n'est-ce pas?” Je lui répondis qu’il valait mieux ne pas m’essayer. |
Mademoiselle la présidente me remplaça au piano, et-tous chantèérent à m’en casser les oreïlles. Pendant ce temps-là, je demandais à mon Ange Gardien de.me sortir vivant de cette maison.
Mais Madame L'Heureux pressa un bouton; une servante répondit au signal.
“Emportez-nous des fraises de jujube.” «Aussitôt la servante reparaît, portant un grand plateau contenant les boulettes de jujube. Elle se présente devant moi en faisant un grand, salut: Je répondis au salut Par un cordial “Bonjour, Mademoiselle”. J'ai su plus tard que, aux yeux du grand monde, cet esclave de la bagatelle,
70 ot ra À
j'avais commis une faute impardonnable, | né vraie insulte à la compagnie, une faute
…Dièn-pire que si j’avais manqué ma prière ‘du matin. Heureusement, mes chers amis,
que les maximes du monde ne sont pas celles de Jésus-Christ, et je suis bien certain qu’à l'heure du Jugement général, je ne serai pas blâmé d’avoir répondu au salut d’une pauvre servante, par Celui qui, pendant 33 ans, se faisant le serviteur des serviteurs, a ennobli la servitude chrétienne.
Je répondis donc à son salut et je suis heureux de lavoir fait; c’est un des meilleurs souvenirs que j’ai rapportés de ma visite, mais ce n’est pas tout ce que j’avais à faire. Il fallait me servir de ces bonbons. L’usage du temps voulait qu’on en
- prit un seulement, puis la servante déposait Je tout sur la table, et le plateau était ainsi à la.disposition de tout l: monde. Je ne connaissais pas toutes les lois de ce jeu de
- bagatelle et je me suis mis en frais de
…. ‘prendre ma part. Je pris tout ce que ma
“main pouvait contenir, puis, alors seulement, je me suis aperçu que les autres
convives ne preraient qu’une dragée de jujube. Vite, j'en jetai 4 où 5 dans ma bouche; mais que faire des autres? La chaleur de la main commençait déjà à. lés faire fondre. Une idée que je crus lumi- .
neuse traversa mon esprit: Mets-les dans la poche de ta jaquette.” . Aussitôt pensé, aussitôt fait. | :
Pendant ce temps la conversation allait son train. Permetfez-moi, mes amis, de vous raconter les questions un peu hardies auxquelles jai eu à répondre et auxquelles .
j'ai fait une réponse dont j je suis maintenant
-contenf.
Un jeune homme de l'assemblée s’a-
visa. de me demander le nom de ma dulci-,
née, c’est-à-dire de ma blonde, et les autres ‘ de s’écrier: “Son nom! son nom!... Amanda?... Dulcicora?... Zacharina?...” — “Mais, mesdemoiselles et messieurs, je n’ai pas de blonde, pour le sûr, pour le sûr. Je vous dis là la pure vérité. Vous demanderez à maman, si jamais vous la voyez.” — “Qui, nous demanderons à votre mère, et elle nous dira que vous créez un cercle de
jalouses autour de vous.” — “A-t-elle les.
yeux bleus ou les yeux noirs?” — “Sa chevelure ondülée doit rendre sa tête digne du pinceau d’un Raphaël.” — “Tiens! vous
avez son portrait?... Je le vois placé sur.
votre coeur.” Je baïsse la vue instinctivement et qu’aperçois-je? Le jujube fondu par-la chaleur-coule sur mon habit de crin blanc et fait une. tache énorme à l'endroit du-coeur. Jeus envie de m’en aller, quand l’exécrable Chagnon s’écria : “C'est ce qu’on peut appeler un bec sucré.” Madame L’Heureux m’amena dans Je corridor, enleva les ”. amères fraises et tout .ce qu’elle put de Yhabit, puis ele me dit en souriant: “Ce "92
re
- :£ n’est rien que cela, mon cher petit cousin; des choses pires que cela sont arrivées au Prince de Galles.” Découragé, bumilié, je dis. à Madame que, si elle voulait bien me
‘donner mon porte-manteau, j'allais m'en aller. “Oh! mille fois non; il faut que vous dîniez avec mon- héroïne!” —— “Mais, j'ai dîné, Madame.” — “Oui, mais en ville, on ne prend pas de souper. “En revanche, on dîne deux fois.” Force me fut donc de retourner au salon. Je n ’oublierai jamais le moment critique où je mis le pied sur le seuil de la porte. Tous les regards se portérent sur moi, sur moi, suivi de Madame L'Heureux qui venait de me nettoyer.
La honte fut si grande qu’elle me bouchaït les yeux, et c’est guidé par instinct que j'allai m'’écraser dans ma chaise bourrée qui était loin de valoir celle. d’empaillure d’orme que j’avais à la maison.
: Les plaisanteries continuérent. “Allons!
me dit Pun des convives, toujours que nous .
ne. savons pas encore son nom.” — “Si ça vous gêne de nous le dire, écrivez-le nous sur ce papier que je garderai comme un souvenir”, dit une jeune demoiselle. Vraiment, jé n’étais pas dans un état d’âme qui . me permit de rire. Alors, d’un ton sérieux, accentuant chaque syllabe, je répondis, en dressant la tête, aux éclats de rire de toute Fassemblée: “D'ailleurs, Mesdemoiselles,
- maman pe veut pas que j'aille voir les fil-
les” Les jeunes gens battaient des mains, ‘les jeunes filles se tordaient sur leur chaise. Enfin, Madame L'Heureux prit la défense de ma mère... et la rnienne.. “Aussi nous “voyons par la haute équeaton du fils qu'il a une bien bonne mère}... et que cette mère a un bien bon fils” On applaudit ces paroles, et moi, en signe d'approbation, j je me gonflai..
ne ‘Oi'm° a. appris plus tard que ma naïve
|…réponse avait amusé pendant plusieurs mois la galerie du grand théâtre de Mont-
réal. Et c’est une de mes gloires présentes,
. passées et futures.
Mais passons outre. Voici venir la servante. Elle venait annoncer à Madame que la table était servie.
Tci, amis lecteurs, je vous demande le concours de votre sympathie pour m'aider à accepter jusqu’au bout les épreuves qui m'attendent.. “Monsieur le Président”, dit la dame, “veuillez avancer avec l'héroïne de la fête” Je pars seul, les mains jointes, * mais Mile Imelda L'Heureuse me saisit le bras et nous arrivâmes sans encombre à la * salle à diner. Je crois bon de vous dire ici. que les coutumes sont changées. Autrefois, dans les grands repas, c'était l'office du président de dépecer le plat de résistance.’ Puis l'étiquette ‘lui accordait 20 minutes à une demi-heure, selon‘ son appétit, pourmanger après les autres. Ainsi le voulait
la cruelle étiquette; sinon vous passiez pour un malappris, un personnage grossier. J’aurais bien voulu suivre l'étiquette qui a son bon côté, assurément, mais je n’en connaissais pas le premier miof. Tout ce que je
-. savais, c'était ceîte loiifondamentale sur.
laquelle repose tout le rite convivial: ne.
jamais porter son couteau à la bouche; et si par hasard vous l'échappez de votre
main, v’allez pas le chercher sous la table,
mais demandez-en un autre et dépèchez-
vous à manger pour avoir fini en même
temps que les autres, pas avant ni. après.
C’est la fonction exclusive: de l'étiquette de
vous mesurer l'estomac: Il est plus conve-
nable, paraît-il, de finir. son repas rendu
chez soi
* Après les soùpes, on aphorte donc sur la table le plus gros dindon du marché, dont le dépècement m ’appartenait.. Grand fut mon embarras. Je n’avais jamais mis un couteau sur une-vôlaille. De plus, jessuis gaucher et gauche, deux défauts dont je n’ai pu me corriger. Je pris le couteau, et . ne sachant pas où commencer, il me vint à l’idée de le couper de travers, par tranches, comme papa faisait sur une pièce, de lard. Je commençai par le cou, maïs au . fien de le mettre dans inon assiette qu’ute * servante attendait, je .demandai à Demoi- selle L'Heureux de me présenter la sien-
ne, ‘que j'allais la servir copieusement.
“Etes-vous bien servie, Mademoiselle”, Jui dis-je. “Si vous voulez bien, Monsieur, je
prendrais un peu ‘d’intérieur!” De l’intérieur! Je devins pâle ‘comme un mort et
Chagnon s’éclata de rire; il fut le seul, les autres avaient plutôt envie de pleurer.
Mais, comment aller. trouver TVintérieur?
Une idée lumineuse traversa’mon cerveau.
eg H ne s’agit que d’enfoncer mon couteau
dans lä falle du dindon et de l’ouvrir en deux. D'une main fèrme, j’enfonce le couteau; je donne un coup dé bas en haut.
Mais au lieu d'ouvrir la victime, je la soulève de toute sa longueur. Elle tombe sur le côté du plat et crève; l’intérieur se répand partout, dont une bonne partie sur la nappe. Je perdis la vue et. Ja. tête. Couteau et fourchette en mains, je contemplai
d'un ait stupide l'assemblée, sans pourtant :
voir personne, lorsqu’ un des convives s’offrit. de m° aider à terminer la boucherie. Jé suais’à grosses gouttes d'orage de chaleur; je tirai mon mouchoir pour m’essuyer.
Hélas til était ‘mbihé de sirop .de jujube.
Force me fut de laisser tomber mes larmes
de. honte : sur le crin blanc de mon habit. . La servarite vint enlever. l’intérieur tombé
: sur a ‘nappe; cet intérieur, préparé avec
tant.'dé-soin» devint la pâture” des moi- .
L | Aeaux:' ‘ot. &loire hûmaine! ta es qu'un ”mot-yide: d’ intérieur.
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Au dessert, on me demande de la char- Jotte russe... de la charlotte russe!! Moi qui connaissais seulement des tartes au sirop ou à la citrouille... et les confitures aux fraises! Enfin, ma cuïller parvint à tomber sur le mets désiré. Après le dîner, il fallait aller se rafraîchir au belvédère:
jardi aux grandes allées, bordées de fleurs.
. Quant à moi, je repris le chemin du salon, accompagné de l'heureuse Imelda.
Madame L’Hefreux, me présentant mon chapeau, m'invita à passer au belvédère. F aurais mieux aimé “passer” la porte, mais . je voulais être irréprochable sur le point de
l'étiquette. ;
* Quand j’arrivai au chalet circulaire, je.
, vis que déjà quelqu’une était dans la balan- . çoire. Mon tour vint. Je my opposai au .* nom de mes épingles, maïs deux compa- . gnôns robustes me poussent à l'avant de la
balançoire. D 17 © “Vous pouvez vous 5 flatter”, dit Mademoiselle Imelda, “d’être dans la balançoire la plus haute de-la ville de Montréal; nous : Pavons ‘faite à dessein, de manière que du haut de cette balançoire vous puissiez contémpler le panorama de la ville, qui se |dérôtile devant votre regard étonné.” *: Mon regard étonné! Je me fermais les 7 yeux bien justes quand j'arrivais à la moi- . té de: la hauteur. Mes deux chauffeurs voulaient me faire faire le tour. Tous les
1 ù FT . 77 1 - , ‘
invités à la fête se placent sur deux rangs pour être témoins de mes exploits. J'avais déjà balancé avec mes amis sur une perche de clôture, maïs je n étais jamais allé plus haut que les piquets. Et me voilà lancé à quarante pieds en l'air!
La peur me prit, — ou c'est moi qui l'ai prise, — je ne me rappelle pas bien ce détail; et je crie: “Pas si haut!... Pas si haut!... Ménagez mes épingles!...”
Pour comble de malheur, j’éprouve des hant-le-coeur; je pâlis à vue d'oeil, l’estomac est en feu. Une demoiselle qui ne soupçounait pas l’état critique ou je me trouvais, s’écrie: “Quelle agréable sensation, w’est-ce pas? que de voltiger comme Fhirondelle dans l'air libre, — surtout par ‘ une soirée si chaude?” — “Si tu ne te recules pas de là, pensai-je, c’est toi qui vas lavoir, la sensation!”
Je crie: “Je suis malade... Arrêtez...
Arrêtez!...” Mais il était trop tard. Au premier mouvement de bas en haut de la balançoire, un mélange de charlotte russe et de jujube s’éclaboussa sur le parterre.
Une demoiselle s’écrie: “Oh! ma robe de soie!...” Mais l'étrange visiteur n’épargna pas plus la soie que le crin blanc.
On met au repos mon instrument de ‘supplice. Je descends du siège dans l’état . piteux d’une maladé d'hôpital. L’héroïne du jour accourt à moi, s’excuse: “Nous
croyions que vous étiez accoufumé. Je vais aller vous chercher un peu de gentiane Pour vous remettre le coeur.” Je me laisse affaisser sur un siège du jardin; je n’ose regarder personne, et cependant on m’ac- . cable de sympathiques excusés.. Mais ma maladie se passa aussitôt sous l'effet des remèdes. Pour le coup, j'en avais assez et je demandai à partir pour aller chez ma tante. Mademoiselle L'Heureux voulut me garder. “Pas pour mille bâtons d’or pur!
H me faut partir.”
. Mademoiselle Imelda fut bien gentille.
- “Mon cher cousin”, me dit-elle, “je vous :
remercie en mon nom et en celui de mes compagnes de tout le plaisir que vous avez bien voulu nous donner aujourd’hui (à mes dépens), en ce jour de fête que ma bonne mère m'a préparé et que je n’oublierai jamais (ni moi non plus). Et si un jour vous montez à l'autel, du Seigneur, selon vos désirs, j'espère que vos parents et amis qui ont passé des heures si agréables en votre compagnie, ne seront pas oubliés par ‘cehii dont ils ont admiré le talent.” (J'avais déclamé une fable de LaFontaine pendant trois minutes.) Je répondis par un de mes “plus grands efforts d'éloquence dont la renommée se répandit jusqu'aux extrémités les plus reculées de la cuisine du château.
Je: dis à l'héroïne du jour toute ma joie d’a- . voir assisté à sa fête patronale et je remer- . ° 49
ciai Madame L'Heureux d’avoir pensé -à son jeune cousin pour l’appeler à partager le plaïsir de la fête du jour avec une société d'élite; j'ajoutai que j'étais heureux que le noble sang qui coulait dans ses veines animât aussi les fniennes; ce sang répandu goutte à goutte par le chanoine Las Casas dans la conversion des indigènes de l’Amérique du Sud; ce sang qui avait partagé la captivité de Napoléon; ce sang qui a rougi les glorieuses plaines de Châteauguay; ce sang dont la terre canadienne a été imbibée par le noble travail du défricheur, depuis lAcadie jusqu'aux Montagnes Rocheuses; . ce sang qui a changé la forêt sauvage en un grenier inépuisable et en un palais sormptueux comme celui que vous habitez (ces derniers mots sont les seuls qui soieff moi) ; ce sang, Mademoiselle Imelda L’1 reux, c’est le vôtre!” (Applaudissements.)
“Maintenant, avant de m’éloigner, je dois une excuse à tous les convives. Elevé sous mon toît de bardeaur, “ignorant : les usages des grandes villes, j je suis comme ur petit savoyard qui afrive à Paris, ignorant les usages si polis de la haute société, j'ai dû faire bien des manques, voire même.
bien des impolitesses. Je pars cependant assuré de mon pardon, car loin d'ici, sur les ailes de la renommée; j’ai entendu parler de la grande chaïité des dames et demoiselles de Montréal, et j’espère qu’elles vont -
en donner une preuvé en ma faveur à l’i tant même. Au révoir, Madame, au revoir Madéèmoiselle, au revoir tout le monde.
= —Mais restez donc passer quelques jours avec nous, s’il vous plaît? - —Pas pour tout l'or de Californie. Ma tante m'attend ce soir, sans faute, Au revoir, à bientôt, j'espère. L —-Au revoir, répondent en choeur tous:
les assistants.
Je quittai le château avec mon portemanteau à mes côtés: j’eus l’invitation de faire le tour de la Montagne en beau carrosse le jour que je voudrais...
Mais! bon Ange Gardien! d’une autre journée semblable, délivrez-moi, s’il vous plaitt ©
Maintenant essayons de tirer quelques leçons pratiques de cette fête que j’ai appelée: “Une journée au crin blanc.”
D'abord ne faisons aucune allusion aux personnages de la fête. Tous ont été bien polis, bien convenables ét d’une grande affabilité. T1 n’y eut qu’une exception: la mienne. J’ai senti que je me trouvais au . milieu d’une société choisie. Tonus semblaient respirer à pleins poumons les douces jouissances d’une réunion de famille.
Tous sé sont amusés d’une manière franchement digne de Canadiens-français baptisés.
Mais, nous allons nous permettre de ——faire-quelques-considérations-de-nature à aider les parents à continuer l’éducation de leurs enfants. :
Vos enfants sont sortis de Pécole où vous les avez retenus aussi longtemps que possible pour commencer un nouveau genre de vie qui doit décider de leur avenir temporel et éternel.
Vous savez, mes amis, que le moment critique pour une jeune plante est le moment où.vous la retirez de la serre chaude pour l’exposer au soleil brûlant du midi, :
De même pour vos enfants: le temps qui demande une surveillance spéciale est celui où ils font leurs adieux à l’école. Que le sort de ces enfants sera triste ensuite si on les laisse seuls faire leur éducation. Ils n’ont pas encore assez d’expérience de la malice du monde et des ruses du démon
pour se passer de guide. Certains parents verront à l’heure du Jugement combien ils.
sont coupables d’avoir laissé leurs enfants faire leurs quatre volontés depuis l’âge de 14 à 15 ans jusqu’à Fépoqné de leur. mariage.. f.
N'y at-il pas des j jeunes gens pour. qu la maison paternelle semble être une pri- ‘son? N'y en at-il pas qui pendant les lon-
- gues soirées des six longs mois de l'hiver
ne veulent pas passer.une heure avec leurs
.parents? Yen aurait-il qui, de 14 à 20 € et 8 ne.
22 ans, n’ouvrent pas un livre une-seule
fois? N’en trouverait-on pas qui vivent 6
et 7 ans dans la plus grande paresse intellectuelle à la manière.des sauvages les plus abandonnés? Je ne Puis répondre à cette.
question d'une manière précise. Si nous nous comparons aux ‘autres-nous trouvons
que le nombre est petit, mais si nous nous
considérons, nous trouvons qu’il est trop grand. Aux parents de ces enfants il ap-
partient de le diminuer par une e surveillan-
ce constante.
Pour arriver à cette fin et faire sortir
le j jeune homme de sa paresse intellectuelle,
‘il faut créer chez Jui Pambition d’atteindre : :
un but utile. Pourquoi votre enfant ne fe- -rait-il pas le. meilleur cultivatèur de la pa-
” roisse? le plus habile ouvrier, forgeron,
constructeur, de tout le comté? IHadePin-
telligénce, mais il ne s’en sert pas pour
agir: elle :croupit dans sa paresse. I'des-
cend au niveau des. routiniers qui ne savent
. e faire qu'une même chose, cétte chose dûtcu lle être la pire...
| D, Y- ‘a ‘une science surtout qi {doit être
‘bien chère aux jeunes Canadieris-frariçais: :
-.Ja'sciénce agricole dont l’ignorarice a jeté hors du pays tant de milliers de;compa-
Le . triotes.. ‘Heureusement pour nous, T. a un : ::. réveil en faveur de cette‘science la plus im- “:"portante. pour. le Canada après celle du ca-
| fenne Lis
nu?