PLANTES TINCTORIALES, PLANTES A TANIN ET A SELS DE POTASSE
Les indigènes de l'Afrique occidentale ne se contentent pas de tisser des pagnes avec la laine de leurs troupeaux, le coton de leurs cultures, ou la soie du tomboufourcou, mais ils teignent encore ces étofles et même une partie de celles qui leur viennent d'Europe, en couleurs variées et souvent très résistantes. Cette industrie exercée par les griots est arrivée à un assez grand état de perfectionnement en ce qui concerne l'indigo, avec lequel ils obtiennent au Soudan des teintes nombreuses et résistantes.
Indigo. — L'indigo africain proprement dit est fourni par deux Papilionacées qui n'existent qu'à l'état cultivé ou sont naturalisées autour des villages; ce sont les Indigofera tinctoria et Indigofera Anil; ces deux espèces sont d'ailleurs très voisines. Les indigotiers se rencontrent dans toutes les provinces que nous ^vons traversées, mais ils viennent particulièrement bien dans la vallée du Niger moyen et surtout dans le Minianka où nous avons observé des touffes toujours très buissonneuses et atteignant plus d'un mètre de hauteur.
Dans le sud du Soudan (territoires annexés à la Guinée,
cercle de Bougouni, territoire de la Volta) et en Casamance, on rencontre dans la brousse la liane Caraba (bambara) ou Indigotier en arbre, Lonchocarpus cyanescens. Les feuilles nouvelles et les jeunes pousses de cette plante traitées comme celles de l'indigotier, fournissent également une belle teinte bleue très recherchée des Noirs puisqu'ils viennent de loin pour la recueillir et l'apportent jusqu'au marché de Saint-Louis.
Partout la teinture de Caraba est préférée par les Noirs à la teinture de Carani ou indigotier proprement dit. Elle se vend plus cher sur les marchés indigènes quoi qu'on n'ait seulement la peine de recueillir la plante dans la forêt en temps opportun. Si ce produit devait avoir un intérêt industriel en Europe, on pourrait s'en procurer de grandes quantités dans le sud de la colonie.
Autres teintures. — La couleur rouge est fournie parles gaines et les- chaumes d'une variété de gros mil [Andropogon Sorghum Brot.), appelée par les Bambaras Diélikanion ou mil des griots. Elle sert à teindre les cuirs, les étoffes, les nattes tressées en paille ou en feuilles de palmiers.
La couleur jaune est fournie par différentes plantes, suivant les régions. Dans la Volta, on se sert de tubercules du Ciircuma longa que l'on cultive à cet effet. Dans une grande partie des pays bambaras on emploie des feuilles de Krcquété (bambara), Anogeissus leiocarpus Perr. ; au Sénégal les racines du Rat (wolof) Combretum glutinosum Perr. « La décoction de l'écorce, des feuilles, et surtout des racines, fournit une teinture jaune magnifique ))(R. V^S^bike. Plant es utiles du Sénégal)) en Casamance, on emploie surtout les racines du Fajar (wolof), Cochlospermiim tinctorum GuiP. et Perr., pour faire cette même teinture.
Les Noirs colorent leurs ongles en rouge et les chefs tei-
Indigotier commun {Indigofera tinctoria L.), échantillon recueilli au Sénégal.
gnent la queue et la crinière de leur cheval avec les feuilles
du Henné ou foimdenn (wolof), Lawsonia inermis. Cette plante a été employée pour teindre les soies en noir. Il existe des touffes de cet arbuste plantés dans beaucoup de villages du Sénégal et du Soxidan et nous en avons retrouvé jusqu'en Gasamance.
Plantes à tanin. — Les Noirs utilisent pour tanner les cuirs du pays, surtout les fruits cueillis avant complète maturité du Neh neb (wolof), Acacia Arabica et ceux du Gojiiaké (wolof) ou Bani (bambara), Acacia Adansonii Guill. et Perr., très répandus dans le nord.
Les écorces du caïlcédrat, Khaja Senegalensis et du Nguisguis, Bauhinia retictilata, arbres communs dans toute la colonie, sont également riches en substances tannantes et parfois utilisées.
Le Palétuvier, Rhiiophora Mangle, si commun dans les Rivières du sud et en particulier en Gasamance, possède une écorce riche en tanin et serait exploitable avec le bon marché du fret. « Des analyses effectuées par M. A. Hébert ont montré que les écorces sèches du Palétuvier du Gongo contiennent une moyenne de 16,9 % de tanin, c'est-à-dire une proportion plus forte que celles des meilleures écorces de chêne vert. » — (Lecomte, loc. cit.).
Sels de potasse. — Pour fabriquer leur savon et pour fixer leurs teintures, les Noirs se servent de diverses lessives qu'ils obtiennent en lavant certaines cendres avec de l'eau qu'ils filtrent à travers des paniers clayonnés remplis en partie de feuilles superposées. L'eau chargée de sels est ensuite évaporée! Les cendres préférées pour cet usage sont celles de paille de mil ou bien celles de bois de divers Acacias et de Gardénia.
Les indigènes rendent le tabac à priser plus ce fort » en y
mélangeant les cendres obtenues en calcinant des fruits de fromager ou de mauvais ditah, Detarhim Heudelotianum Bâillon.
l 6. — PLANTES SACCHARIFÈRES ET PLANTES POUVANT DONNER DE l' ALCOOL OU DE l'aMIDON
Canne à sucre. — Il existe quelques petites plantations de Canne à suœe [Saccharum officinarum L.) dans la presqu'île du Cap Vert et en basse Casamance. On y rencontre la variété à tiges rouges, et la variété à tiges blanches. Ces plantes viennent bien et sont utilisées par les indigènes qui sucent le sucre de ces cannes. La culture pourrait être faite sur une vaste échelle en beaucoup de points de la colonie : en Casamance, dans la Volta, dans l'ancien pays de Samory, etc.
Le Sorgho à sucre [Andropogon sacchaî^atus Brot.) se cultive dans la vallée du moyen Niger où il atteint une belle taille. On vend ses tiges sur les marchés de Ségou, Nyamina, Bammako.
Le mil des teinturiers ou Diélikanion, dont il a été parlé plus haut, contient aussi beaucoup de sucre dans ses tiges.
Le Boiirgoii. — Au cours de notre voyage, nous avons rencontré une graminée saccharifère qui avait déjà été signalée dans les récits des voyages de R. Caillié, Barth, Hourst, et sur laquelle il est intéressant d'appeler l'attention de l'industrie. Cette graminée, appelée Bonrgou, Boiirou ou Birgou, suivant les dialectes, Panicinn Burgu A. Chev., existe en extrême abondance dans tout le Niger, surtout entre Ségou et Gao, et particulièrement dans les nombreux chenaux qui s'embranchent sur le fleuve.
Son chaume, de la grosseur du petit doigt, se développe sur le fond vaseux des marais ou sur les rives asséchées du grand fleuve, dès l'arrivée des eaux d'inondation. La tige s'élève à mesure que l'eau monte, de manière que son extrémité dépasse toujours le niveau de quelques décimètres; la partie submergée peut atteindre i ou 2 mètres de hauteur. Il se constitue ainsi dans le Niger, dans les chenaux et dans les lacs, d'immenses prairies aquatiques verdoyantes qui modifient pendant quelques mois l'aspect de la vallée. Les sauterelles, trompées par la vue de ces hautes herbes serrées, s'abattent parfois en vols puissants et se noient en grand nombre.
La partie submergée de la plante appelée koimdou séchée et concassée sert à fabriquer une boisson sucrée appelée koundou-hari très appréciée à Tombouctou. Pour cela on fait passer de l'eau froide sur des paniers tressés en feuilles de Doum et remplis de fragments de koundou. Le liquide qui s'écoule est un sirop noirâtre, peu agréable, au moins pour l'Européen. En le concentrant par la chaleur on obtient le katoii, sorte de mélasse remplaçant le miel et entrant dans la fabrication des alouala, sortes de berlingots fabriqués à Tombouctou.
Le koundou hari, abandonné à l'air, fermente rapidement et aigrit ensuite enquelque=i jours. Nous en avons obtenu un vinaigre utilisable.
M. le capitaine d'artillerie de marine Haïss, en mettant les morceaux de koundou dans des bariques oii on les laissait quelque temps avec de l'eau pour qu'il y ait fermentation, et en distillant ensuite le jus qui s'écoulait par pression, a obtenu un rendement en alcool assez considérable.
Alcool, — Les produits de l'Afrique occidentale qui peu-
vent fournir de l'alcool à bon marché sont nombreux aussi bien dans l'intérieur qu'à la côte. En laissant de côté les substances saccharifères dont on vient de parler et les fruits sucrés donnant des boissons fermentées dont il sera question plus loin, le nombre des substances amylacées fermentescibles que peut fournir l'Afrique est considérable. En premier lieu, il faut citer les céréales du pays; gros et petit mil, riz, maïs, qui présentent dans la colonie de nombreuses variétés; en second lieu, les plantes cultivées à tubercules féculents : le manioc, le Mai^anta à arrow-root, la patate, l'igname, offrant en Casamance des variétés dont un seul tubercule peut atteindre un poids de 20 kilogrammes; puis les plantes sauvages à réserves amylacées, nombreuses au Sénégal et au Soudan.
En transformant l'amidon de ces graines et de ces tuberbules par le mycophyte de la levure chinoise et un ferment approprié (suivant la belle méthode de M. le D^ A. Calmette), en sucre fermentescible puis en alcool qu'on distille par les procédés habituels, on pourra obtenir dans la colonie de l'alcool sans beaucoup de frais.
Ces mêmes amidons, extraits sur place, pourraient servir à alimenter une branche importante du commerce français tribulaire de l'étranger pour les fécules, les arrow-root, les tapiocas et les sagous.