PLANTES A SOIES ET TEXTILES
Cotonnier. — Il n'existe peut-être pas un village dans
tout le Sénégal et le Soudan qui ne cultive au moins quelques pieds de cotonniers. Nous en avons rencontré constamment au cours de notre voyage, de Saint-Louis au Pays des Bobos, deTombouctou à laCasamance. Le coton qu'ils produisent est loin d'être riche ; sa soie est ordinairement courte, souvent tache'e de rouille, couverte d'étoiles. Il serait certainement améliorable et quelques régions où la culture est très en honneur comme la vallée du moyen Niger, le Minianka, produisent dès maintenant un coton qui présente un réel intérêt.
M. E. Fossat, qui en 1898 avait été chargé par le général de Trentinian, sur la proposition des Chambres de commerce de Rouen et du Havre, d'aller étudier dans le pays producteur le coton de la vallée du Niger, Tapprécie en ces termes dans une lettre qu'il nous écrit :
« Le coton du Soudan est assez régulier. La moyenne comme longueur de fibre (les belles sortes atteignent 28 millimètres) est fort utilisable en manufacture européenne. Il est généralement blanc, assez court de fibre, mais résistant et la Société cotonnière dont le siège est à Rouen, qui a filé les 2.5oo kilogrammes arrivés du Havre en octobre 1899, a signalé dans son rapport le coton du Soudan comme lui ayant produit la meilleure impression et elle demandait de nouveaux envois pour sa consommation. Ce coton vaudrait à l'heure présente de 55 à 60 francs les 5o kilogrammes en balles pressées et cerclées aux conditions habituelles de la place du Havre. »
M. Fossat ajoute que les régions qui lui ont donné les meilleurs cotons sont les États de Sansanding où il en a acheté 20 tonnes et le cercle de Djenné où il a pu se pro-
UNE MISSION AU SÉN-ÉGAL. i3
226 FLORE DU SENEGAL.
curer plus de 5o tonnes de coton exempt de boutons et de taches de rouille.
Contrairement à ce qui a été souvent affirmé, les cotonniers n'existent nulle part à l'état spontané dans l'Afrique occidentale. On ne les rencontre jamais avec ces apparences que sur l'emplacement des vieilles cultures ou autour des villages abandonnés. Nous en avons observé trois espèces cultivées par les indigènes. Celle qui est de beaucoup la plus répandue dans toute la colonie et qui donne les -meilleurs rendements est voisine, sinon identique, à la plante figurée par Parlatore sous le nom de Gossypium hirsutum. Ses tiges et ses feuilles sont assez fortement velues; elle a les feuilles vertes ou rougeâtres à S lobes peu profonds, les latéraux très divergents ; ses pétales sont entièrement d'un jaune pâle sans taches pourpres; ses graines sont noires et lisses, à soies adhérentes.
C'est cette espèce qui est la plus productive, la plus vigoureuse et la mie ux adaptée au pays; c'est elle qu'on devra tenter d'améliorer par la sélection. D'importants essais de culture de cotonniers américains ont été faits à différentes époques dans la colonie. Les variétés qui ont donné les meilleurs résultats dans ces derniers temps sont : « le cotonnier de Géorgie » au Sénégal et le « Pérou dur » au Soudan.
Dans les intéressantes cultures du fama Mademba à Sansanding, il s'est produit spontanément, entre le cotonnier indigène et le cotonnier de Géorgie, des hybrides féconds et vigoureux dont il serait intéressant d'examiner la soie qui malheureusement n'était pas développée à notre passage dans les Etats de Sansanding.
Le cotonnier nous paraît devoir être la grande culture d'avenir de nos colonies du Sénégal et du Soudan, dans
les zones naturelles que nous avons appelés zone sahélienne et zone soudanienne, lorsque des chemins de fer permettront d'expédier à la côte, en saison sèche (pour évi-
Côtonnier du Sénégal et du. Soudan {Gossyphim hivsutum Parlât.). Rameau stérile, rameau fleuri et capsule ouverte, échantillon recueilli dans le moyen Niger.
ter les moisissures d'hivernage) rapidement et à bon marché, la soie en ballots impéne'trables à la poussière. Quant à l'huile, extraite sur place des graines de cotonnier, elle pourra également être exportée.
Soies végétales, — D'autres plantes de l'Afrique occiden-
taie fournissent des soies brillantes et pourront peut-être trouver plus tard un emploi dans l'industrie. Ce sont : le fromager ou Bantang (mandingue), Ei^iondendron anfractuosum, le plus grand arbre d'Afrique, son tronc atteignant parfois 3o mètres de circonférence; le Doiidol (wolof) ou Boiimou (bambara), Bombax Buonopoiense qui se couvre en janvier, après la chute de ses feuilles, de grandes fleurs écarlates rappelant nos plus belles tulipes; P Arbre à soie, Callotropis procera, déjà cité pour son faux caoutchouc, le Fayar (wolof), Cochlospermum tinctorum Guill. et Perr., dont les larges fleurs jaunes s'épanouissent au ras du sol, pendant la saison sèche, sur les emplacements brûlés par les feux de brousse.
Soies animales, — Nous dirons un mot ici de deux soies animales que nous avons rencontrées pendant notre voyage. Les cocons du Bombyx Faidherbii qui sont attachés constamment aux rameaux du Sidème (wolof), Tomboro (bambara), Ziiyphus orthacantha et dont la soie n'a pu être uti lisée, étant trop difficile à dévider, sont communs partout.
Une autre chenille, également du groupe des Bombfcidés, vit par grandes colonies sur certains arbres tels que le tamarinier ou Tombi (bambara), Taynarindus indica et sur le Z./;zA:e bambara), Af^elia africana. Au moment de se transformer en chrysalides, ces chenilles s'assemblent contre le tronc de l'arbre qui les a nourries, souvent à l'anfractuosité d'un rameau. Là, elles s'entourent chacune d'un petit cocon et tissent une enveloppe générale, une sorte de sac, pouvant atteindre la grosseur de la tête et rempli de tous les petits cocons, séparés les uns des autres par une bourre abondante. Ces productions, appelées par les Bambaras
Tomboufourcoii^ se rencontrent dans les environs de Sikasso, le pays Bobo, le Lobi, le Gourounsi. Les tisserands de ces régions travaillent la soie de Tomboii four cou comme celle du coton et en font de curieuses couvertures recherchées dans le pays.
Fibres. — Les plantes donnant des fibres textiles sont communes au Sénégal et au Soudan, mais la valeur industrielle de la plupart n'a pas encore été étudiée.
h^Jute ou Sobo (sénoufo), Co?xhorus olitorius var. ediilis, est cultivé dans le Ouassoulou, le pays Sénoufo, les environs de Tombouctou. Les feuilles servent à confectionner une sauce de couscous, mais les indigènes n'utilisent pas ses fibres. Il réussit bien dans les terres humides et riches en humus.
Le Chanvre indi gène est fourni par V Hibiscus Cannabinus fréquemment cultivé sur les bords du Sénégal et du Niger où on l'appelle Dafou (bambara). Les pêcheurs somonos des bords du Niger utilisent la corde de Dafou pour tresser leurs grands filets avec lesquels ils barrent parfois complètement des bras du fleuve.
D'autres malvacées herbacées : V Hibiscus verrucosusGmXL et Perr.,le^om^o on gan[bdiTn\:)^vdi)^Abelmoschus esculentus, quelques Sida, des Triumfetta fournissent aussi des fibres utilisées par les indigènes pour la fabrication des filets et des hamacs.
Dans la région de Djenné, Sansanding et Segou, les pêcheurs bozos cultivent un Z)o//c/zo5 appelé Nquin (bambara et bozo) à petites graines noirâtres et à long pédoncule floral, pédoncule qui est recueilli avec soin après la récolte des graines et mis à rouir dans les mares avoisinant le fleuve. Ce sont, en effet, ses fibres qui servent à fabriquer la
23o FLORE DU SÉNÉGAL.
ficelle employée par confectionner les filets de pêche.
Dans le sud du Soudan et en Casamance, les feuilles de trois monocotylédones fournissent des filasses résistantes, Ce sont : l'Ananas, Diabibé (barribara), Bromelia ananas L. naturalisé en plusieurs endroits; le Chanvre d'Afrique ou Sanseveria guineénsis xvhs répandu en diverses régions de la colonie; et enfin le bananier cultivé, Musa paradisiaca.
Les indigènes utilisent également, pour la fabrication des cordes, les écorces de nombreux arbres de leur pays. Au premier rang, il faut citer le Baobab Adansonia digitata L. qui pourrait servir également à fabriquer du papier. Les autres essences donnant des fibres utilisées par les indigènes sont : le Goiiama (bambara), Parithim tiliaceum, le Nguisgiiis (wolof) ou Niama {hsLmharsL)^ Bauhinia reticulata et dans la boucle du Niger les arbres appelés en bambara : Bembé, Bairi, Toiirou, Ntingiié.
Les feuilles de la plupart des palmiers d'Afrique ne servent pas seulement à tresser des nattes indigènes; on les utilise également pour fabriquer des cordes assez résistantes, surtout quand elles sont souvent mouillées comme celles qui servent à tirer les chalands à la cordelle sur le Sénégal et le Niger. Les palmiers les plus recherchés pour cet usage sont le Raphia dont il existe deux espèces au Sénégal, le rônier, Borassus jEthiophim Mart. et le Doum, Hjphene Thebaica, très commun dans la région de Tombouctou, palmier possédant un fruit qui peut fournir un ivoire végétal.
Les peuplades du Sud du territoire militaire de la Volta emploient l'écorce d'un Ficus qu'ils nomment Fouïri en bambara pour se confectionner des vêtements. « L'écorce détachée de l'arbre et grattée extérieurement pour enlever
PLANTES INDUSTRIELLES. 23i
l'épiderme et les couches sous-jacentes, est ensuite battue au pilon pour Tassouplir et comme elle contient des fibres disposées dans plusieurs directions, elle constitue tout naturellement, sans aucune opération de tissage, une véritable étofiFe. » (H. Lecomte. Les produits végétaux du Cojigo, Revue des Sciences pures et appL, i8g4.)