Territoires d'administration directe
Cercle de Bakel 6.668
— Matam 800
— Podor 2.5o8
— Dagana 3.252
— Louga 3.674
— Cayor 3. 674
— Dakar-Thiès. 26.067
— Sine-Saloum 12.106
— Casamance 3.980
Administration indigène ou protectorat immédiat.
Casamance i^.Si^
Niani-Ouli 18.453
Haute Gambie 21.904
Nioro 22.405
Bakel 24.924
Kaédi 32.047
Dagana 5o.834
Matam 66.802
Podor 84.647
GENERALITES.
Louga 108.118
Sedhiou m. .098
Sine-Saloum iiq.iiS
Gayor 1 19.601
Dakar-Thiès 157.086
Protectorat politique.
Maures 80.000
Total général i.i32. 352 habit.
Arabe, Béidan, Ouolof, Nar.
Histoire. — Sous le nom de Maures on entend la population de langue arabe qui s'étend du sud marocain aux rives du Se'négal. Ces Maures descendent des Berbères Zénaga ou Azénagues, qui donnèrent leur nom au fleuve et se sont croisés avec les Arabes envahisseurs et les populations noires subjuguées. Les Zénagas s'étendaient sur la rive droite du Sénégal bien avant l'apparition de l'islamisme (i); ils servaient d'intermédiaires entre les nègres qui leur vendaient des captifs et les Berbères du Nord qui leur donnaient en échange des chevaux, du sel, des armes, des tissus. Convertis de bonne heure à l'islamisme, ils prirent, vers le xi® siècle, une importance notable, ^déterminèrent une véritable réaction contre la conquête arabe et furent
(i) D'après Faidherbe, les premières relations des Berbères avec le Sénégal et le Soudan doivent remonter après de quatorze siècles et correspondre probablement à l'invasion des Vandales en Berbérie.
la souche du grand empire des Almoravides qui s'étendit
rii. Xiîtuthiinc.
Maure.
peu à peu au delà du Sahara jusqu'aux Baléares, l'Espagne et même la Sicile; au xiii^ siècle, quand la puissance de
cet empire almoravide déclina, ils perdirent de leur force et se laissèrent gagner par les diverses invasions arabes; au
Maure.
début du xiv% les Beni-Hassans les avaient subjugués presque complètement, ne laissant à l'état libre que quelques
tribus puissantes comme les Douaïchs, qui d'ailleurs, par le contact prolongé avec les envahisseurs, finirent par subir aussi leur influence et leur domination. Aujourd'hui le pouvoir est entre les mains des Arabes; leur langue, béidan, a supplanté le berbère, :{énaga, et on ne retrouve plus guère ce dialecte que chez quelques tribus maraboutiques des Trarzas et des Douaïchs (i). Mais si les Arabes ont imposé leur langue et leurs coutumes, la différence entre les races est restée très sensible, les descendants des Beni- Hassans forment la caste des guerriers, orgueilleux et dominateurs; les Berbères forment la caste des tributaires, écrasés et exploités par les premiers;, quant aux captifs ou esclaves, ils sont presque tous noirs et proviennent soit de guerres, soit d'achats chez les peuplades les plus diverses du Sénégal et du Soudan. Ces quelques mots d'historique expliquent la grande diversité de types que présentent les Maures du Sénégal depuis le type européen au teint bronzé, au nez droit, aux lèvres minces, jusqu'au type noir au nez épaté, aux lèvres bouffies et aux cheveux crépus. Actuellement les blancs restés purs représentent environ le dixième de la population, les noirs le tiers, le restant se compose de Berbères et d'Arabes métissés avec les nègres.
Caractères physiques. — Les Maures restés purs prêt sentent les caractères spéciaux du type sémite avec les quelques signes particuliers au groupe arabe ou au groupe berbère.
Crâne dolichocéphale, indice céphalique = 74 (chez les Arabes 74,06 et chez les Berbères 74,6, Broca); vu d'en
(i) IvC touareg se rapproche beaucoup du zénaga. Les tribus des Trarzas où l'on parle zénaga sont les Tendara, les Koundélen, les Ouled Demouan, les Iddeb-Leissen, les Darmadik.
MAURES. i5
haut, il décrit un ovale parfaitement régulier; le visage est long et mince, forme un autre ovale à contour également régulier, son diamètre transverse le plus étendu est au niveau des sourcils; les arcades sourcilières sont peu développées, la saillie des pommettes est presque nulle; le nez est droit et fin, souvent busqué, se recourbant en bec d'oiseau de proie; à sa racine l'échancrure est à peine marquée, de sorte que l'arête du nez et le front sont presque dans le prolongement l'un de l'autre; le front est large; l'ouverture palpébrale bien fendue, allongée en amande et bordée de cils noirs et longs; les yeux sont vifs, noirs et très expressifs; la bouche est petite, avec des lèvres parfois très fines et des dents blanches, verticales et solides; chez certaines tribus, les femmes ont les incisives moyeruies supérieures déviées en avant et légèrement écartées, ce qui produit un relèvement notable de la lèvre supérieure; le menton est fuyant et donne au profil une forme plutôt arrondie que droite; les oreilles sont petites, rapprochées de la tête.
La taille s'élève peu au-dessus de la moyenne; les membres paraissent grêles, mais présentent une souplesse et une force considérables. Les hommes sont d'une grande maigreur et d'une agilité extraordinaire convenant bien à la vie active et nomade qu'ils mènent constamment. Chez les femmes l'embonpoint est considéré comme un élément de beauté, aussi les Mauresses de riche famille sont-elles préparées au mariage par une période d'engraissement : on les livre à de vieilles matrones qui les gavent de lait, de mil et de beurre et aident par le massage à la distension graduelle delà peau (i).
(i) Certaines tribus trarzas des bords du fleuve sont très réputées pour ce
i6 LES RACES DU SÉNÉGAL.
Le système pileux est assez bien développé : les types purs ont les cheveux lisses, ils sont plus ou moins ondulés et laineux chez les métis; de couleur généralement noire, ils peuvent varier jusqu'au châtain en passant par toutes les teintes du marron; les chefs et les grands marabouts ont parfois la tête rasée, surtout chez les Braknas et les Douaïchs, les autres gardent leur chevelure qu'ils portent hérissée et inculte. Ils ont toute la barbe qui est d'habitude assez clairsemée, les moustaches sont coupées ras. Les poils du pubis sont rasés chez les hommes comme chez les femmes; ceux des aisselles sont arrachés, l'opération étant précédée de frictions avec de la cendre chaude, qui diminue la sensibilité de la peau.
Leur teint est bronzé, pas beaucoup plus foncé que celui des Arabes ou des Berbères d'Algérie; il est d'ailleurs généralement altéré par les divers métissages et en rapport avec le mélange des sangs; souvent il est masqué par le bleu de la guinée qui déteint sur la peau et la malpropreté insigne des Maures qui ne se lavent presque jamais.
Ils ont l'attitude fière et le regard décidé; ils sont infatigables à la marche et d'une sobriété prodigieuse que remplace une gloutonnerie étonnante quand ils ont dts aliments à discrétion et vivent aux dépens de l'étranger.
Pas de tatouages.
Costume. — Les Maures portent le coussaba^ ample chemise en coton bleu, guinée, qui déteint sur la peau et transforme complètement sa coloration habituelle; ils ont aussi un pantalon à plis amples serré aux genoux et à la ceinture, le siroualli^ également en guinée; le roi seul le
mode de traitement, souvent même les riches familles ouolofes de Saint- Louis leur confient leurs filles pour qu'elles subissent la même préparation.
porte de couleur blanche; les chefs et les marabouts ont en
rii. Xoal et Foi-tier.
Vieillard maure.
outre le drah ou chebéy chemise à manches très ornées plus
i8 LES RACES DU SENEGAL.
ample que le coussaba et analogue à la gandoura des Algériens. Pendant la saison fraîche, ils jettent sur leurs épaules une couverture de peaux de mouton, tiogou, ou un manteau de laine analogue au burnous des Arabes, kisseii.
Ils ont les pieds nus ou portent des sandales grossières en peau de bœuf, parfois en bois; aux jours de fête les guerriers et les marabouts ont des bottes molles en cuir rouge comme celles des Algériens ou des Marocains. Ils vont habituellement tête nue, garantis du solei] par leur épaisse chevelure; en expédition les guerriers ont le bonnet blanc ou rouge, les grands marabouts ont la chéchia rouge et le turban blanc.
Les femmes sont couvertes d'une longue pièce de guinée qui les enveloppe entièrement et qui s'appelle méleifa ; elle remonte des épaules sur la tête en forme de mante et est ramenée sur le visage qu'elle masque en partie, ne laissant voir que le nez et les yeux. Leur chevelure est disposée en nombreuses petites nattes qui forment chignon au sommet de la tête; elles sont soigneusement enduites de beurre mêlé de girofle pilé et entremêlées d'anneaux de corail, de faïence et de pièces de monnaie; des chaînettes avec ornements de même genre retombent de chaque côté; le peigne est remplacé par l'aiguille en fer qui sert à coudre les tentes et qui tient lieu de démêloir. Les petites filles ont la tête rasée et ne gardent que deux ou trois mèches auxquelles on attache quelque amulette ou quelque bijou; les garçons ont une touffe unique au sommet de la tête, chez les guerriers ils ne sont admis à porter toute la chevelure que quand ils ont fait leurs preuves d'homme et accompli un exploit quelconque, ordinairement dépouillé un adver-
saire de son fusil sur le champ de bataille. Les ornements sont d'autant moins nombreux que les femmes sont d'un
Ph. Xoal et Fortier.
Femme et enfant maures.
rang plus élevé; chez les Hassans, elles ont un ou deux bracelets en argent uni fort simple, aux oreilles une seule
paire de boucles également en argent; mais les Porognes et les captives recherchent comme les négresses ce qui est brillant : elles ont des colliers de perles, de verroterie, de corail; aux pieds et aux mains elles portent, suivant leurs moyens, des bracelets en fer, en cuivre ou en argent, parfois en corne d'antilope avec incrustations d'argent^ galba. Les Mauresses se colorent les ongles et souvent les mains et les pieds avec du henné, fondeune; elles se noircissent le pourtour des yeux avec de l'antimoine, himera; aux jours de grande fête comme la tabaski; elles font sur leur figure des dessins variés avec de l'antimoine, de l'encre, du sang.
Musulmans fanatiques, mais intelligents et assez instruits, les Maures font un usage modéré de gris-gris ; ce sont toujours des versets du Coran renfermés dans de petits sacs en cuir, en argent ou en cuivre et ayant les formes les plus variées; ils portent tous des chapelets à graine noire, soit au cou, soit autour des poignets ; les marabouts les égrènent fréquemment tout en marmottant quelque prière.
Très amateurs d'armes et de cheval, ils mettent dans leur armement et leur harnachement la plus grande coquetterie; leur selle, analogue à la selle arabe, est très soignée et couverte de cuirs finement travaillés; les guerriers portent à la ceinture des poignards à étui en cuir et poignée de filigrane; leurs fusils sont parfois richement incrustés avec des plaques d'argent ou de cuivre. Les marabouts ne portent généralement pas d'armes.
Habitations. — Les Maures étant nomades et se déplaçant fréquemment n'ont pas d'installation fixe et vivent sous la tente, maure kraïna^ ouoloî berkélé. Leurs tentes, faites en tissu de laine de mouton ou de poils de chameaux,
sont attachées à i mètre ou i^,5o du sol, le pourtour est fermé avec des nattes faites de roseaux réunis par des cor-
Ph. Noal et Fortlei
Type de porogne.
dons de cuir; elles sont coniques, soutenues pardeuxperches entre-croisées à leur sommet et ont de 4 à 5 mètres de diamètre, ou rectangulaires à deux faces et soutenues par deux
perches verticales placées aux extrémités, elles ont alors 4 à 5 mètres de long sur 3 ou 4 de large. Elles garantissent assez bien de la pluie, mais très imparfaitement des rayons de soleil, même quand elles sont neuves et bien entretenues ; l'intérieur est parfois divisé en deux compartiments par un rideau suspendu aux montants ; l'un de ces compartiments est réservé aux femmes, Tautre aux hommes et aux captifs, aux étrangers quand il y en a, car le Maure est très hospitalier et ne refuse jamais abri ; des nattes et des tapis sont jetés sur le sol et servent de lit. Chez les familles aisées, la tente est doublée à l'intérieur par une couverture en peaux de mouton tannées et colorées, faroiia.
Mœurs. Coutumes. — La vie des Maures se passe en perpétuelle migration qui se fait non pas à la volonté des individus, mais selon les besoins delà tribu. Chassés tantôt par le manque d'eau et de pâturages, tantôt par l'inondation, ils vont des plateaux les plus élevés aux bords du fleuve, selon la saison : en juillet, avec les premières pluies, ils quittent les rives du Sénégal et reviennent à la saison fraîche apportant leurs gommes et faisant leurs échanges. Leurs caravanes ne manquent pas de pittoresque et forment de longues files sinueuses qui se déroulent sur plusieurs kilomètres; en tête sont les troupeaux conduits par les captifs, puis viennent les chameaux avec les tentes, les bagages et le gros de la tribu, les femmes et les enfants sont portés par les bourricots ou les bœufs, les guerriers sont à cheval.
Voleurs et pillards, ils font main basse sur tout ce qu'ils rencontrent et pendant longtemps ont été la terreur des noirs riverains. En guerre, ils sont impitoyables et cruels, mettent à mort et mutilent leurs prisonniers s'ils sont de race blanche ou maure, les réduisent en captivité s'ils sont
de race nègre, épargnent en général les femmes et les enfants ; entre eux d'ailleurs ils montrent la- même fourberie et la même cruauté, ne reculent devant aucun meurtre, aucun assassinat pour arrivera leurs fins; l'histoire de leurs chefs (chez les Trarzas en particulier) n'est qu'une longue énumération de crimes.
Les Maures ont peu de sympathies pour les blancs, ils cèdent à la force et acceptent notre vague protectorat, mais au fond ils nous détestent cordialement et, malgré leurs haines de castes et leurs dissensions perpétuelles, ils resteront toujours unis contre l'infidèle, naiarane. Leur zèle religieux est soigneusement entretenu par les marabouts, le salam est fait aux heures prescrites, le ramadan rigoureusement observé, ils seraient tenus de faire la guerre sainte si elle était ordonnée. Leurs sentiments pour les noirs, quoique de nature différente, ne sont guère plus tendres : ils les méprisent profondément et ne les considèrent pas autrement que des bêtes de somme et de la chair à captifs.
Très mendiants et très paresseux, ils dorment ou restent étendus des heures entières*, le soir, ils se réunissent autour de leurs tentes, devisent entre eux ou écoutent les récits de quelque célèbre marabout.
Ce sont les marabouts qui sont chargés d'instruire la jeunesse : les enfants sont rassemblés sous une tente et passent leurs journées à psalmodier les versets du Coran; on leur apprend ensuite à lire et à écrire l'arabe -, quand leur éducation est assez avancée, on leur enseigne l'histoire de l'islamisme, la vie des prophètes, le droit musulman, les règles de la poésie. Les poètes, en effet, sont nombreux chez les Maures, tout est prétexte à la poésie; ils chantent les
louanges de Mahomet, les exploits de leurs guerriers, la beauté d'une femme, parfois ils vantent leurs troupeaux ou les qualités d'un cheval; dans leurs querelles même ils emploient la poésie et ont souvent recours aux vers pour se défier ou se lancer des injures.
Accouchement. — C'est une des rares circonstances où la femme a le droit de crier et de se plaindre ; l'opération se fait dans la position accroupie, la femme étant à genoux, les cuisses écartées et les mains cramponnées à un appui quelconque, elle est assistée par quelque vieille matrone professionnelle. Lorsque la présentation ne se fait pas par la tête, on essaie de pratiquer la version en chavirant la malade les pieds en haut, la tête en bas; quand l'enfant ne donne plus signe de vie et que l'expulsion ne peut se faire, on coupe les membres au fur et à mesure qu'ils se présentent à la vulve. Après l'accouchement la mère doit prendre un repos de 40 jours, elle se couvre la figure d'antimoine, himera maure, tagoiit ouolof, et jusqu'au baptême porte un poignard pour chasser les mauvais esprits et les éloigner de l'enfant. Chez les guerriers, quand le nouveauné est un garçon, on fête sa naissance avec des coups de fusil et des tams-tams; aucune réjouissance quand c'est une fille.
Le baptême prescrit par le rite musulman se fait le septième jour après la naissance; pour la première fois l'enfant paraît en dehors de la tente et le père lui donne un nom; il n'y a aucune cérémonie particulière, on se contente de tuer un mouton dont une partie est envoyée aux pauvres et le restant mangé avec les amis et les parents.
CiRCONXisiox. — Garçons. A lieu vers l'âge de sept ans, n'est pas Tobjet de grande fête comme chez les noirs, elle
est pratiquée par quelqu'un de la famille, le plus souvent un captif ou un forgeron. L'enfant est assis sur un tas de sable, les jambes écartées ; l'opérateur fait passer le prépuce au travers d'un trou circulaire de i centimètre de diamètre environ pratiqué dans un morceau de cuir rigide; il l'attache avec une ficelle qu'il tend d'une main, tandis que de l'autre il pratique la section avec un couteau entre le lien et le morceau de cuir; la plaie est ensuite saupoudrée de crottin de bœuf bien pulvérisé et les jours suivants de sable cuit. Pendant tout le temps que dure la cicatrisation, la verge est maintenue par une petite fourche en bois que soutient une ficelle passant en ceinture autour des reins; la nuit, pour empêcher les mouvements, on croise les jambes de l'enfant et on les amarre solidement à un piquet, on fixe de même les flancs et les bras. La guérison est complète après un mois, souvent même après quelques jours, bien plus rapide pendant la saison sèche quand souffle le vent d'Est.
Filles. L'opération a lieu le jour du baptême, c'est-àdire le septième après la naissance; le clitoris est soulevé avec une aiguille et coupé avec un couteau, les jambes sont ensuite attachées et le pansement est fait avec du beurre et de la poudre de bois.
Mariage. — Les Maures peuvent avoir plusieurs femmes, mais il est rare qu'ils en profitent, la femme maure est autoritaire et jalouse et accepte difficilement le partage, n'admettant guère que les captives, chair à plaisir sans importance. Il est vrai que le divorce est facile et permet en somme de changer fréquemm^ent.
Le mariage a toujours lieu entre gens de même caste; quand un jeune homme désire une jeune fille, il la fait demander à ses parents; s'il est agréé, on fixe immédiatement
le jour du mariage. La cérémonie a lieu par-devant un marabout en présence des parents et de deux témoins délégués par les fiancés pour les représenter; l'union est annoncée officiellement et la dot énumérée avec soin, comme chez les autres populations du Sénégal, c'est le mari qui doit la payer, elle est représentée le plus souvent par un certain nombre de chameaux, captifs ou chevaux (s'il s'agit d'un guerrier); le marabout récite quelques prières et, sur un ton élevé, une captive dont ce sont les fonctions pousse sept fois un cri strident et prolongé : ^hrarit, qui signifie que le mariage est prononcé; un grand tam-tam a lieu, mais la jeune fille reste sous sa tente avec ses parents et ne voit pas encore son mari. Cest plusieurs jours, parfois plusieurs semaines après, à une date fixée par les familles, que les conjoints sont autorisés à se réunir : la famille de la jeune fille rassemble les femmes, les captifs et les griots de la tribu, on donne un grand tam-tam, on tue des moutons, on tire des coups de fusil; une tente spéciale est dressée pour les époux, à la tombée de la nuit le mari s'y rend avec tous ses amis, la jeune femme vient l'y rejoindre et les assistants se retirent; le lendemain, la mariée doit disparaître discrètement et se rendre chez ses parents ; un nouveau tam-tam a lieu, donné par la famille du jeune homme ; le soir, mari et femme se retrouvent de la même façon et se séparent encore au matin; cette période préparatoire dure sept jours et trois seulement quand la femme a déjà été mariée; après ce temps, la femme appartient entièrement à son mari et vit sous sa tente. La première année du mariage, le jeune homme envoie à Foccasion de la tabaski un mouton ou un bœuf à ses beaux-parents.
Le divorce est facile et fréquent. Si c'est le mari qui désire divorcer, il prévient ses beaux-parents et paie la dot, une captive pousse trois fois le cri du mariage et le divorce est fait. Si le désir vient de la femme, elle demande au mari son consentement, les parents restituent la dot qu'ils ont reçue, et elle est libre. La femme divorcée ne peut se remarier que trois mois après son divorce et ses règles étant régulièrement apparues pendant ce temps. Le* divorce ne jette pas la moindre déconsidération sur une femme ; quand les trois cris ont été poussés et que la séparation a été ainsi rendue officielle, les jeunes gens tuent un mouton en son honneur, envoient des cadeaux à la famille, font des distributions aux griots et aux pauvres.
Funérailles. — Les corps sont autant que possible enterrés dans des cimetières spéciaux à chaque tribu, quelquesuns qui renferment les restes de marabouts réputés sont particulièrement recherchés et il n'est pas rare de voir une tribu faire plusieurs jours de marche pour enterrer l'un des siens dans un cimetière de son choix.
Aussitôt après la mort, le corps est placé en dehors du camp, déshabillé, lavé, enveloppé d'un long suaire blanc et porté au cimetière; la fosse présente une profondeur de I mètre environ ; sur l'un des côtés est creusée une sorte déniche le long de laquelle on dépose le corps, la tête tournée vers Test; un marabout récite des prières, il n'y a ni tam-tam, ni coups de fusil; la niche est ensuite fermée avec des bois épineux et la fosse remplie de terre, une pierre marque l'endroit de la tombe; trois jours après les funérailles, la famille du défunt tue un mouton, le distribue aux pauvres et passe sa journée en prières. Toutes les fois que la tribu se trouve dans le voisinage de ses tombes,
elle va les visiter et on fait des distributions de vivres aux malheureux.
La femme porte le deuil de son mari, elle ne doit pas quitter sa tente, pas se peigner, pas changer de vêtements; elle ne peut se remarier que quatre mois et dix jours après le décès, les règles étant régulièrement établies pendant ce temps.
Fatalistes comme tous les Musulmans, les Maures ne craignent pas la mort, ils l'attendent avec sérénité, comptant sur les jouissances sans nombre qu'ils trouveront dans le paradis de Mahomet.
Organisation sociale. Castes. — Les Maures sénégalais, à quelque tribu qu'ils appartiennent, sont partagés en quatre castes : \qs> guerriers ou hassanes, les marabouts, les tributaires, les captifs.
1° hQs guerriers ou hassanes constituent la caste noble; ils descendent des Arabes, derniers envahisseurs du pays, imposant ieur domination et leur joug au restant de la population, vivant des redevances de leurs tributaires et du travail de leurs captifs. Les chefs des différentes tribus sont toujours des hassanes; le pouvoir est héréditaire et transmis parla voie collatérale.
2° Les marabouts, toulba, ou gens de religion, forment la seconde caste; sauf les grands marabouts chargés d'interpréter le Coran, de veiller à l'exécution de ses prescriptions et d'entretenir le fanatisme de la population, ce sont des gens assez paisibles et souvent travailleurs; ils se livrent volontiers au commerce, ce sont eux qui viennent aux escales nous apporter la gomme; dans leurs tribus ils fabriquent et vendent des gris-gris, font la médecine et président aux cérémonies diverses, naissance, circonci-
sion, mariage, décès, etc.; ils ne doivent pas de tribut aux hassanes, mais pour ne point s'attirer leur animosité, ils sont obligés de leur faire souvent des cadeaux; ils ne portent généralement pas d'armes.
3" Les tributaires, \enagay sont en grande partie les descendants des Berbères dépossédés lors de l'invasion des Arabes; parmi eux se trouvent aussi quelques hassanes, mais en très petit nombre. Leur existence est assez précaire, ils sont obligés à des redevances très lourdes, sans cesse menacés dans leurs biens et souvent dans leurs personnes; ils ne sont pas armés et se trouvent sous la protection des hassanes auxquels ils paient une redevance.
4° Les captifs sont les esclaves acquis par la force ou par Targent, leur origine varie suivant les hasards du commerce et de la guerre ; ils sont moins nombreux aujourd'hui, la traite étant devenue difficile et ne pouvant guère se faire aux escales. On distingue deux catégories de captifs : les captifs de case nan'meii et les captifs de traite habed; la condition des premiers est loin d'être pénible, ils sont presque de la famille du maître, vivent et mangent avec lui, on ne les vend qu'en cas d^extrême besoin et encore avec des garanties de toute sorte, à un parent ou à un ami; les captifs de traite sont chargés de tous les gros travaux et constituent une monnaie courante qui change souvent de propriétaire, un captif peutmêm.e appartenir à plusieurs individus, car il représente un revenu annuel de douze mois de travail susceptibles d'être partagés et échangés en fraction ou en totalité. Les esclaves peuvent se racheter ou être mis en liberté par leurs maîtres*, ces captifs libérés s'appellent aratines; Iqs porognes, métis de Maures et de noirs,
3o LES RACES DU SÉNÉGAL.
ne sont autre chose que des aratines et jouissent de peu de considération. Les enfants de captifs appartiennent aux maîtres de leurs parents; l'enfant né d'une captive et d'un maître est libre ; le captif a un jour de repos par semaine, généralement le vendredi; ce jour-là il peut travailler pour lui, s'occuper de ses affaires ou se reposer. Un captif ordinaire vaut de 40 à 5o pièces (la pièce de guinée est la monnaie courante des Maures, sa valeur est de 4 à 7 francs); un captif de case vaut beaucoup plus, de 100 à i5o pièces.
Commerce. — Gomme. Le produit commercial le plus important des Maures est la gomme qu'ils extraient des différentes espèces d'acacia adansonia, arabica, verek, et... qui se trouvent dans la brousse. La récolte de la gomme commence vers la fin de l'hivernage et se continue jusqu'en juillet; les forêts de gommiers ou khraba n^ont pas de propriétaires; la saison venue, chaque tribu envoie ses captifs et quelques tributaires pour faire la récolte; quand les inondations ont complètement cessé, vers décembre, les Maures se rapprochent du fleuve et se rendent aux escales; en décembre et janvier ont lieu les premiers arrivages, c'est la petite traite; la grande traite se fait de février à juillet.
Élevage. Les Maures font assez d'élevage, surtout les tribus privées de gommiers, comme les Trarzas voisins du littoral. Ils ont beaucoup de moutons et en font une grande consommation ; le mouton de gala est cuit entier dans un trou fait en terre et chauffé avec des charbons; le lait et le beurre de brebis sont d'usage courant; avec les peaux ils font des tapis, des cuirs de selle, des coussins, des outres, et avec la laine ils font parfois le tissu de leurs
MAURES. 3i
tentes. Chaque anne'e ils conduisent aux escales une quantité notable de moutons qu'ils échangent contre des guinées, du mil et les diverses marchandises dont ils ont besoin; un beau mouton vaut de i à 2 pièces.
Les bœufs, bœuf à bosse, zébu, ont beaucoup diminué depuis l'épizootie de 1892, aujourd'hui les troupeaux commencent à se reformer et dans quelques années il est probable qu'ils auront toute l'importance d'autrefois. Les Maures abattent rarement les bœufs pour leur consommation, ils les dressent pour le portage et les chargent quand ils se déplacent; ils les vendent volontiers quand on leur en offre un prix avantageux. Ils pratiquent la castration des bœufs et des moutons par martelage; un morceau de bois rond sert d'enclume, un autre de marteau, ils ne frappent que le cordon. Un bœuf ordinaire vaut de 10 à i5 pièces, un bœuf porteur 20 et une vache de 25 à 3o.
Les chameaux existent en grand nombre chez les Maures. Très habiles pour les dresser et les conduire, ils en font leur monture ordinaire et les emmènent dans tous leurs déplacements ; les chamelles ne quittent jamais la tribu et ne vont pas aux escales, leur lait est employé comme boisson, on n'en fait pas de beurre. Les chameaux ne sont abattus que lorsqu'ils sont blessés ou malades, leur chair est alors consommée et est assez estimée; avec la bosse on prépare de la graisse, avec la peau on fait des seaux, des cordes, des sandales.
Les chameaux se portent mal au-dessous du fleuve, ils sont souvent malades après quelques semaines de Saint-Louis, aussi les caravanes maures qui viennent apporter leurs marchandises sont-elles pressées de partir après une quinzaine pour ne pas compromettre la santé de leurs animaux.
Un bon chameau vaut de 40 à 5o pièces, une chamelle de 5o à 60.
Les chevaux sont en petit nombre, il n'y a guère que les hassanes et quelques marabouts qui en possèdent, les Maures de l'Adrar en conduisent quelquefois aux escales.
La garde des troupeaux est confiée à des bergers choisis parmi les tributaires, chaque tente ou chaque famille a ordinairement le sien qu'elle paie mensuellement i pièce ou plus, suivant l'importance du troupeau; elle lui abandonne en outre pour sa consommation le lait d'une chamelle. Les animaux doivent se contenter de l'herbe ou des feuilles d'arbre qu'ils trouvent dans les pâturages, souvent ils n'ont à manger que quelques maigres graminées à moitié brûlées par le soleil, jamais même dans les déplacements on ne prévoit pour eux aucune nourriture.
Quand dans une tribu on abat des animaux, certaines parts sont prévues à l'avance et ont des destinations déterminées; si c'est un bœuf, la poitrine est pour le chef, la tête pour le forgeron, le dos pour les griots, les épaules pour ceux qui font la corvée d'eau, la queue, les pieds, les boyaux pour les dépeceurs, le cœur et les poumons pour ceux qui réparent les puits; si c'est un chameau ou un mouton, le chef n'a aucune part, les autres touchent les mêmes redevances que pour le bœuf.
La chasse est d'un maigre revenu *, les hassanes et quelques marabouts sont seuls chasseurs, ils atteignent des gazelles, des biches ou des lièvres ; vers le Soudan et l'Adrar les Maures chassent aussi l'autruche.
La pêche est pratiquée par les Trarzas du littoral et parfois sur les rives du fleuve; le poisson est séché au soleil et
apporté jusqu'à Saint-Louis où des femmes porognes ou captives le vendent au marché.
Peu de cultures : sur les bords du fleuve les Maures font quelques lougans de mil que gardent des captifs pendant les déplacements de la tribu, dans l'intérieur ils ne cultivent guère que les pastèques.
Industrie. — - Elle est peu développée, les Maures n'ayant pas d'installation fixe et se procurant soit par les razzias, soit par les échanges aux escales, les objets dont ils ont besoin. Leurs ouvriers sont des tributaires ou des captifs, car la caste noble affecte le plus profond mépris pour tout genre de travail; ces ouvriers forment entre eux de véritables corporations où le fils succède au père et ne peut s'unir qu'avec la fille d'un artisan de même spécialité.
hes forgerons ne savent pas travailler le minerai, ils vont acheter leur fer aux escales ou chez les populations noires voisines. Leur enclume est des plus primitives, c'est un morceau de fer piqué dans un moellon de bois ; le feu est entretenu par un soufflet, formé d'une peau de bouc fendue et dont les bords s'ouvrent et se referment pour l'introduction de l'air. Ils font des haches, des poignards, des étriers, des mors, des hilaires, des étuis à gris-gris, montent des instruments à forme de sarcloir pour détacher la gomme; ils réparent les fusils, fabriquent des cadenas, et des serrures assez ingénieuses, analogues à celles que l'on trouve en Egypte et en Algérie, avec clef en forme de croix ou de cœur pressant le ressort suivant une rainure ; ils font aussi des pipes avec des tibias de mouton, le fourneau se trouve dans la partie la plus évasée et est garni d'une armature métallique qui protège l'os de l'action du feu ; ce sont eux qui fabriquent les bijoux, ordinairement des bra-
celets ou des boucles d'oreille en argent uni; leur travail est parfois très soigné et ne le cède en rien à celui des Ouolofs.
Les forgerons sont également bûcherons et menuisiers, ils vont couper le bois et le travaillent pour en faire des calebasses, plateaux, sandales, bois de selles, mortiers à mil, piquets de tente, etc.. Leurs femmes sont cordonnières et préparent les cuirs; elles ne manquent pas d'habileté et font des tapis en peaux de mouton et d'agneaux mort-nés d'une grande finesse, tiogou; q\\q?> font aussi des cuirs pour les selles, brides, harnachements, des outres en peau de bouc pour renfermer la gomme ou les provisions ti\\iat, des sandales, des porte-monnaie, des étuis pour gris-gris, pour fusils, àQsfarouas, épais rideaux en peaux de mouton qui servent à garnir l'intérieur de la tente pendant les nuits froides de la saison fraîche. La préparation des peaux est assez délicate : on les place dans une grande calebasse pleine d'eau et de feuilles d'un arbre appelé moujeloud (ce qui signifie maîtresse des peaux), quelquefois on y ajoute des cendres; quand le poil est tombé, on les plonge dans un mélange d'eau et d'écorce concassée de l'acacia nèp-nèp (acacia arabica, talaka arabe, nèp-nèp ouolot); au bout d'une huitaine de jours la peau est retirée du bain, on la fait sécher et on l'assouplit à la main; pour donner au cuir son poli etsonbrillant on le frictionne avec une pierre bien lisse ou une lame de couteau, les dessins sont gravés avec des burins en os. Les teintures employées pour la coloration des peaux sont d'origine végétale : pour la couleur noire on emploie exceptionnellement un sel de fer que l'on obtient en faisant tremper un morceau de fer rouillé dans un bain de mil aigre et fermenté; le nèp-nèp donne une
couleur noire, l'indigo bleue, les tiges de gros mil, ksahiber, donnent une couleur rouge foncé, les fruits de gommier rouge, macérés dans de Teau avec des cendres, donnent une teinte de même genre, le jaune est fourni par le henné.
Les Maures ne tissent que le poil de chameau et la laine de mouton dont ils font leurs tentes; pour leurs vêtements, ils trouvent dans les escales toute la guinée dont ils ont besoin. Ce sont des femmes tributaires qui sont chargées du tissage, elles se servent d'un métier mis en mouvement avec les mains et font des bandes de 40 à 5o centimètres de large sur 10 mètres de long; ces bandes sont cousues entre elles et forment une pièce solide et épaisse qui protège tant bien que mal de la pluie et des rayons de soleil. La fabrication d'une tente est longue et demande plusieurs mois; quand la tente est terminée, on l'étalé sur le sol, on y jette des dattes, du mil, du sucre, et les enfants sont invités à venir se régaler; cette petite fête est une garantie de bonheur et de prospérité pour ceux qui habiteront sous le nouvel abri.
Les instruments de musique sont peu nombreux; comme chez les autres peuples du Sénégal le monopole de la poésie et de la musique est entre les mains des griots, individus méprisés mais très redoutés, marchant à la remorque des chefs dont ils chantent les louanges et sur lesquels ils exercent souvent une grande influence, les accompagnant à la guerre et leur servant d'entraîneurs dans les combats, les excitant en chantant et exaltant leur courage, se retirant quand le danger est trop grand, toujours largement récompensés en cas de succès; ils forment une caste absolument à part et ne peuvent en sortir. Les instruments ordinaires sont une espèce de violon pour le griot et une sorte de
guitare se rapprochant du cora mandingue pour la griote; le tam-tam le plus répandu s'appelle tabula (comme chez les Peuls); c'est une grande calebasse en bois tendue d'une peau de mouton, véritable tambour de guerre que l'on bat dans toutes les expéditions.