DE LA ROCHELLE
Les citoyens et citoyennes de la commune de la Rochelle qui portaient depuis longtemps dans leurs cœurs la résolution ferme et prononcée de défendre contre tous les ennemis de la liberté le sol dont la nature les a rendus gardiens sur les limites de la France :
Ont arrêté que ce vœu déjà consigné dés février dernier, Tieux style, dans les registres de la société populaire et ceux de la coihmune, serait renouvelé dans une déclaration solennelle. Les signatures qui la couvrent sont toutes républicaines, car les partisans de Faristocratie ou du modérantisme n'ont point été admis à voir leurs noms associés aux noms des patriotes dans un engagement sacré qui ne doit réunir que les vrais enfants de la République. Les républicains et républicaines de la Rochelle se déclarent envers la Convention nationale et le peuple français responsables de leur port, de leur commune, de leurs côtes et de la conservation et propagation de l'esprit et des principes révolutionnaires.
Quintidi, 25 Pluviôse.
J'écris à Barère,
«Je te prie, mon bon ami, d'instruire tes collègues que depuis le décret sur le mode de gouvernement révolutionnaire, non seulement les lois ne parviennent point par le nouveau mode d'envoi décrété, mais encore elles ne sont point reçues par l'intermédiaire des autorités constituées supérieures. Un autre abus qui existe c'est que la plupart des corps militaires en cantonnement ne reçoivent ni lois ni bulletins et sont traités comme étrangers à la République. MM. les généraux, pour s'éviter la peine des envois, allument leurs feux avec les bulletins et font ensuite croire aux soldats que la Convention nationale ne s'occupe point de leur sort. J'ai vu aussi dans plusieurs communes où étaient des garnisons, entre autres à Ancenis, département de Loire- Inférieure et à la Hoche-Sauveur, département du Morbihan, beaucoup de soldats sans cocardes. Je leur ai. observé qu'un décret ordonnait à tout Français de la porter. Ils m'ont répondu qu'en recevant l'équipement ils avaient demandé des cocardes à leurs chefs, qui leur avaient répondu qu'ils n'avaient qu'à en acheter, mais que la République n'était pas tenue de leur en fournir. La cocarde tricolore ne doit-elle pas faire partie de l'équipement de tout soldat français? A la Roche-Sauveur commande le général de brigade Avril, sur lequel j'ai écrit en détail au comité. J'ignore sa décision, comme aussi celle qu'il aura prise à l'égard de Le Batteux, d'Hérault et de Guerrard. Ce dernier est un contre-révolutionnaire connu publiquement pour tel et déclaré tel en assemblée générale de la société populaire de Lorient. Il importe d'empêcher le ministre de la marine d'employer un pareil agent. L'ancien calen-
drier subsiste encore dans les campagnes et dans les villes; les patriotes eux-mêmes ne désignent les jours que par leur dénomination proscrite. La cause en est dans Timpatience même qu'ils ont de recevoir, des nouvelles. On sait que lé courrier arrive par exemple tous les lundis et mercredis, etc. Il importe que les jours d'arrivée et de départ des courriers soient adaptés au calendrier nouveau, et ce travail est facile. Le Comité de Salut public devrait, je crois, charger l'administration des postes de mettre ce changement à exécution dans un court délai.
Le vrai moyen d'épurer cette infâme Vendée, c'est, après avoir régénéré toutes les administrations militaires, de régénérer aussi tous les corps constitués et de les composer d'hommes absolument étrangers au pays et d'inflexibles révolutionnaires. Tant qu'il y aura des habitants du lieu pour magistrats ou administrateurs, l'influence des intérêts locaux, les petites passions des considérations particulières, la contagion du mauvais esprit inaintenu depuis longtemps, feront tout dans les actes publics.
La Rochelle, 29 Pluviôse.
Jullien à Barrhre^ membre du Comité de Salut Public,
Faut-il, mon bon ami, qu'aujourd'hui encore le patriotisme soit persécuté dans ceux-là mêmes qui vont propager les leçons du patriotisme et qui sont honorés de la confiance du comité de Salut public pour remplir une pareille mission? Je vais te raconter ingénument et brièvement les faits qui se sont passés à mon égard ; tu voudras bien en instruire le Comité.
Arrivé à la Rochelle, j'ai donné connaissance de mon passeport et de ma mission à la municipalité, puis
à la société populaire, où j*ai commencé, d'après ma mission môme, à parler dans le sens à peu près de mes autres discours. Les républicains et républicaines ont reçu avec enthousiasme l'expression des principes qui les animaient et qui n'avaient besoin que d'un léger stimulant. Je puis me féliciter d'avoir électrisé l'esprit public et de lui avoir imprimé ce degré d'énergie, garant de sa durée. J'ai rendu au Comité le compte exact et détaillé de la marche que j'avais suivie pour remplir ce but, mais j'avais commis une grande faute : je n'avais pas été voir le district. Ici, je te prierai de me dire s'il est dans l'esprit ou dans la lettre d'aucune loi, ou môme s'il est dans les instructions que le Comité de Salut public donne à ses agents, qu'ils soient tenus de se présenter aux administrations de district, quand ils n'ont rien à traiter avec elles. C'est pourtant là mon crime, et c'est pour ce crime que j'ai dû être dans les mains de la gendarmerie. Je continue le récit des faits. Le neuvième jour de mon séjour à la Rochelle et le troisième d'une maladie cruelle qui me retenait au lit, je reçois la lettre du district, dont je joins ici copie. On me donna connaissance de cette lettre que je n'avais pu lire moi-môme. Elle m'enjoignait sans motif, ainsi que tu vois, de me rendre au district avant midi. N'ayant pu sortir depuis plusieurs jours, et pouvant à peine sortir encore, je crus qu'une réponse devait me suppléer, mais je n'avais point pensé que les minutes fussent comptées, et une heure sonnait quand ma réponse allait partir. Je vois entrer le capitaine de la gendarmerie avec l'arrôté dont ci-joint copie. J'écris sur-le-champ la lettre que je t'envoie. Enfin, je passe une partie de l'après-midi en état d'arrestation, et cela pour n'avoir pas rendu visite à un corps constitué auquel je n'en devais point.
« Je suis arrêté... dans quelle commune? Dans ces murs où j'ai été entouré des applaudissements et des preuves de Tamour du peuple, où j'ai vu les citoyens et les citoyennes se presser autour de moi pour dévorer les principes républicains que ma mission était de leur transmettre. La gendarmerie est chargée de me conduire ; et c'est dans cette commune que tous les patriotes, sur la fausse nouvelle de mon départ, ont arrêté, hommes, femmes, vieillar4s, enfants, de me reconduire jusqu'au delà des portes, pour me té- . moigner leurs regrets et leur amitié fraternelle.
« Mais que dis-je ? Le district ne me regarde plus même citoyen. Je lis dans son arrêté : le nommé Jullien, étranger, etc. Depuis quand suis-je privé du titre de citoyen français, qu'on ne peut enlever même à un accusé que la loi présume innocent, tant qu'il n'est point reconnu coupable ? Où est le principe de l'unité et de l'indivisibilité de la République, si dans une commune de la France un citoyen français, appelé par une mission, est qualifié d'étranger? C'était peu- Je suis conduit au district ; je n'y vois point le peuple, la séance était secrète. Mes papiers sont visités. Le district aurait pu sans peine avoir de la municipalité l'extrait de leur enregistrement. Je suis interrogé. On me fait un crime de n'avoir point été visiter le district. Je le demande encore, quelle est la loi ou l'instruction qui m'y oblige? On dit que mes pouvoirs doivent être réputés nuls, n'ayant pas été renouvelés depuis le décret du 14 frimaire. Je le demande, y a-t-il un article de la loi qui ordonne le renouvellement des mandats d'agents particuliers ? Heureusement l'arrêté du Comité, pris le 9 nivôse pour sanctionner mes opérations dans le Morbihan, leur a prouvé que j'étais encore reconnu par lui pour son agent. On délibère, si je serai détenu
et empêché de continuer ma mission. Je demande d'après quelle loi? On ne peut en alléguer aucune, mais on me couvre d'accusations aussi vagues les unes que * les autres ; on va jusqu'à me faire un crime d*être allé à la société populaire sans diplôme, parce que je m'y étais présenté avec la qualité d'agent du Comité de Salut public. On me fait un crime d'avoir semé la division en criant contre le modérantisme et séparant la classe des patriotes révolutionnaires de celle des insouciants égoïstes ; on me questionne sur mes moindres discours publics et particuliers, qu'il paraît qu'on a eu soin d'épier. Enfin, on me renvoie, et je suis libre au bout de deux heures d'un interrogatoire inquisitorial et arbitraire.
(( Mon premier soin, au sortir de cette longue séance, a été de m'informer de l'opinion publique à l'égard des membres du district. Plusieurs patriotes m'ont dit que le district n'obtenait pas une entière confiance, et que même deux membres n'avaient pas été jugés dignes de la Société populaire. Je le déclare, si ce corps constitué eût été entouré de l'estime du peuple et composé de républicains, la faute grossière, ou plutôt l'injustice atroce commise à mon égard eût été oubliée par moi, et j'aurais le premier cherché à fraterniser avec eux. Mais ce n'est pas moi, c'est mon patriotisme qu'ils ont poursuivi. Si un citoyen, victime d'un acte injuste et arbitraire, a droit d'en exiger une réparation qui est demandée par la justice et même par l'intérêt de la liberté individuelle, je te prierai, et je borne là ma réclamation, d'inviter le Comité de Salut public à prendre un arrêté par lequel- il iraprouve formellement la conduite du district de la Rochelle et de faire adresser cet arrêté par l'intermédiaire de la société républicaine. Songe que ce n'est
pas ma tause, mais celle du civisme à dessein opprimé. »
29 Pluviôse.
J'écris aux sans-culottes officiers municipaux de la Rochelle :
« Je reçois, frères et amis, votre invitation fraternelle d'assister demain avec vous à la plantation de l'arbre de la Liberté ; et, quoique très malade encore ce soir, j'espère que la joie publique ranimera ma santé, et je m'empresserai de m'y associer. Je pense que le Conseil général de la commune, qui offre en même temps une réunion d'un certain nombre de membres de la société populaire, devrait, pour ajouter à la solennité de la fête, faire préparer, auprès de l'arbre de la Liberté, un autel civique, où puisse avoir lieu l'hymen formé sous les auspices des républicains et républicaines de cette commune; même un banquet fraternel, où chacun apporterait son repas particulier, devrait être indiqué pour réunir tous les citoyens ; et un bal, où l3s jeunes enfants de la patrie prêteraient un engagement solennel, serait donné gratuitement au peuple dans un local vaste et commode. Veuillez, frères et amis, concourir à l'exécution de ces détails. »
29 Pluviôse.
J'écris aux membres composant le Comité de Salut public :
« Prêt à quitter la Rochelle pour me rendre à Rochefort et à Bordeaux, je crois devoir, citoyens, vous remettre encore sous les yeux le résultat des mesures attendues avec impatience par les patriotes pour détruire la Vendée.
« Chaque jour m'apporte des preuves nouvelles de la scélératesse de nos généraux. Quand donc verra-t-on la guillotine à la tête des armées, et quand le soldat pourra-t-il être vengé de ceux qui sont les vrais brigands, les vrais ennemis de la République, les vrais assassins de ses défenseurs? L'un de ces généraux, Tadjudant-général Charlery, dit à un bataillon de se porter sur un point où il devait joindre le corps de l'armée, et ce bataillon ainsi trompé fut précipité au milieu des bivouacs ennemis. On a vu les plus grands convois toujours mal accompagnés et nous en avons perdu un dernièrement à cause du petit nombre de ceux qui l'escortaient. C'est aii^si que les généraux livrent et nos munitions et nos guerriers.
« Chargez un seul homme de la guerre de la Vendée, et fixez-lui une époque à laquelle il doive ou vous apporter la palme de la victoire, ou lui-même livrer sa tête àl'échafaud.
« Je vous ai transmis déjà le résultat de mes opérations et observations dans cette commune oh l'opinion publique va toujours en se régénérant et où chaque jour fait de nouvelles conquêtes à la Montagne.
« J'ai, de concert avec le conseil général de la commune, préparé sur le changement du nom des rues et places publiques un travail propre à offrir de tous côtés les annales vivantes de la Révolution et fixer dans l'imagination de chaque citoyen les époques successives qui ont créé ou affermi la liberté, les grandes vertus du peuple qui ont présidé à ces époques mémorables, et le souvenir des grands hommes qui sont morts après avoir bien mérité de la patrie. »
9 Ventôse.
J'écris au Comité de Salut public.
« Je suis encore à la Rochelle, citoyens, où je me suis occupé de prendre les renseignements que m'avaient invité de prendre vos collègues Topsent et Guesno.
« Je suis presque sur les lieux. Je l'ai vu, je le dirai avec franchise, citoyens, on vous trompe, on tourne adroitement à l'avantage de vos ennemis les mesures sages en elles-mêmes que vous prenez pour les détruire. Vous avez ordonné qu'on brûlât les repaires des brigands. Croiriez-vous que, sous prétexte de se conformer à cette disposition d'un de vos arrêtés, on a brûlé des communes entières dont les habitants , animés d'un zèle très louable, s'armaient de fourches, de faux, de fusils et arrêtaient eux-mêmes les brigands pour les livrer à l'armée républicaine? Croiriez-vous que , sous prétexte de suivre vos ordres, on égorge les enfants, les femmes, les municipaux en écharpe à la suite d'Un banquet civique donné par eux à une division de l'armée? Croiriez-vous qu'au moment où la famine semble menacer ces contrées, on incendie jusqu'aux magasins de subsistances, et que ceux non incendiés sont livrés à l'ennemi ? Croiriez-vous que vos généraux donnent l'exemple du pillage et veulent faire dégénérer en vil métier de voleur le sublime emploi de défenseur de la patrie ?
« J'ai vu des malheureux, abandonnés au désespoir, n'ayant d'autre perspective que la mort et do la part de l'armée républicaine et de la part de la horde royale. Les habitants d'une commune qui avaient concouru à l'arrestation de plusieurs scélérats à la suite de Charette, craignant d'être victimes de la dévastation
générale ordonnée par le commandant en chef, vont trouver le brave Bard, général de brigade, qui leur donne un certificat ainsi conçu : « Je déclarp que la « commune de ... s'est toujours bien montrée, que les « habitants m'ont journellement amené des brigands « pour être fusillés, et qu'on doit les traiter comme aniis « de la République. » La municipalité présente ce certificat au général chargé de l'exécution de ce qu'on appelle les grandes mesures. 11 répond qu'il a des ordres contraires, fait désarmer ces malheureux, laisse violer ensuite en leur présence leurs femmes et leurs filles, et termine cette scène d'horreur par tout massacrer, jusqu'aux enfants à la mamelle. Tout est livré au pillage et à l'incendié. C'était donc peu des maux qu'avaient causés les monstres que nous combattons 1 Des calamités nouvelles devaient-elles affliger ces contrées et avoir pour auteurs les hommes appelés à les défendre? Dans le même temps, on a soin de ne jamais attaquer les brigands qu'avec des forces inférieures aux leurs, de dégarnir les postes menacés par eux, de ne point faire escorter les convois pour qu'ils s'en emparent aisément. J'ai lu, non pas une, mais vingt lettres de différents soldats ou officiers de différents corps; j'ai entendu des généraux, des citoyens, des habitants des lieux, des étrangers téinoins des faits, tout se réunit pour dévoiler les mêmes crimes. Je joins ici une proclamation du général Turreau, qui seule est, à mes yeux, un délit, parce qu'elle offre un tissu de mensonges, parce qu'on présente comme victoire le massacre d'enfants et de femmes, ou de paysans non armés, et qu'on dissimule tous les revers, et c'est ainsi qu'on trompe un peuple libre ?
« Ordonnez que les subsistances qui sont à Fontenayle-Peuple, et sans lesquelles votre marine et tous les
habitants de ces parages sont la proie de la disette; ordonnez, dis-je, que les subsistances qui sont dans la Vendée et dont chaque jour les brigands se rendent maîtres, reflueront vers la Rochelle pour être employées à la destination projetée. J'arrive à Tétat de la Rochelle, cette place doublement intéressante, comme voisine du théâtre actuel de la guerre et comme avantposte sur nos côtes, où il y avait 1 100 hommes de garnison, la plupart nouveaux soldats, mal armés et mal exercés. On en réclame quatre cents pour la marine de Rochefort, trois cents pour couvrir Pontenay. Reste quatre cents qui forment justement le nombre nécessaire pour le service journalier de la place. L'article 2 de votre arrêté du 18 pluviôse, qui est entre les mains de vos collègues Ghent et Garrau, nous fait espérer quelques pièces d'artillerie, mais il nous faut des hommes, et avant tout un plan bien conçu et fidèlement exécuté pour la destruction de la Vendée. »
Rochefort, 14 Ventôso.
J'écris à la société populaire de la Rochelle :
«Je commence avec vous, frères et amis, la correspondance que j'ai promis d'entretenir. Ma poitrine épuisée me forçant de prolonger mon séjour à Rochefort, je n'y puis avoir de relations que par écrit avec la société populaire, et j'ai senti la nécessité de m'absenter de ces séances. Je n'ai pas voulu, cependant, négliger de l'associer aux actes qui dans votre commune ont utilement servi la cause du patriotisme, aux engagements solennels et aux fêtes touchantes qui ont élevé l'esprit public et lui ont imprimé une énergie nouvelle. Je n'ai point oublié le scrutin épuratoire public et la proposition a été, m'a-t-on dit, vivement combattue, parce
qu'on prétendait que ce mode de scrutin avait eu des inconvénients à la Rochelle. Nul n'en saurait mieux juger que vous, et je m'adresse à vous pour avoir votre sentiment. Quant à moi, je dois en républicain vous ouvrir ma pensée à cet égard. Je crois que le scrutin public, tel que vous Tavez mis à exécution, est le seul qui Convienne à des hommes libres. J'avoue que le scrutin n'a pas produit un grand effet dans votre société, que peut-être il devait entraîner quelques ajournements qui n'ont pas eu lieu ; mais si vous n'étiez pas entièrement mûrs pour un pareil scrutin, j'en conclus qu'il ne vous était que plus nécessaire pour mûrir votre républicanisme, former votre caractère, fortifier votre tempérament politique. Un pareil scrutin,, répété dans quelque temps, aura désormais une plus salutaire et plus efficace influence. J'a^jouterai que si l'épuration, quoique sévère en apparence, n'a pas frappé tous les coups qui paraissaient nécessaires aux patriotes, elle a néanmoins donné de fortes leçons à quelques hommes dont l'énergie et l'activité doublent en proportion de la publicité des avis qu'ils ont reçus. Enfin, je crois qu'il en a résulté des avantages. La tribune a offert tour à tour à la société chacun de ses membres, et il est du principe de l'égalité que la tribune ne soit pas le domaine exclusif de quelques hommes, et que tous s'habituent à parler en public et se dépouillent d'une timidité qui pourrait priver une assemblée entière du tribut utile de l'opinion d'un brave sans-culotte. Des explications franches sont résultées de cet épurement. L'aristocratie n'a pas dû le voir de bon œil, et l'intrigue et le modérantisme n'ont pu que le redouter. Je vous devais mes observations, j'attends en retour le résumé des vôtres. C'est ainsi que les républicains s'éclairent mutuellement. On calomnie beaucoup votre
scrutin épuratoire. Veuillez m'écrire avec franchise, vous qui l'avez vu, ce que vous en pensez, et si vous lui trouvez plus d'inconvénients que d'avantages; je prie la société, qui a par devers elle l'expérience, qui a joint la pratique à la théorie, de peser la question que je lui soumets, et de me faire sur-le-champ passer sa décision. »
15 Ventôse.
J'écris à Barèrç, membre du Comité de Salut public.
« Je t'ai plusieurs fois écrit pendant mon séjour à la Rochelle et je te parlerai encore de la Vendée. Opposons-leur une masse de forces imposante. Qu'elle soit dirigée par un chef instruit et républicain ; qu'en un même jour elle fonde de différents points sur l'ennemi; que chaque commandant de colonne soit responsable sur sa tête de son exactitude à se trouver au jour et à l'heure marqués au rendez-vous commun, car c'est le peu d'ensemble qui a existé dans les opérations et la négligence ou la mauvaise volonté des généraux de se seconder mutuellement qui a causé tous nos échecs. La cohorte royale ne pourra résister, mais il faut en détruire jusqu'au dernier reste. Que 6 000 hommes de réserve soient gardés pour se jeter après l'action de différents côtés sur tous les partis de fuyards, et qu'aucun ne soit épargné. Ce dernier coup bien ménagé, bien conduit, bien exécuté, sera le coup de mort de la Vendée. »
15 Ventôse.
J'écris à Billaud-Varennes :
« Je neveux pas, citoyen, m'éloigner de ton pays natal sans t'écrire. Tu as pu voir par mes lettres au Comité de Salut public quels ont été les engagements unanimes qui ont lié les républicains et les républicaines de la
Rochelle ; quelles ont été les fêtes décadaires et cérémonies solennelles qui ont électrisé Tesprit public; Tu as pu voir aussi les détails et renseignements que j'ai envoyés sur la Vendée et les mesures proposées par moi pour terminer enfin la guerre. Je te prierai de m'apprendre quelle aura été la décision du Comité. Je lui écris encore sur le même sujet par le courrier. Procure à la Rochelle des munitions et des forces. Beaucoup de soldats de réquisition qui ne sont pas à beaucoup près exercés tout le long du jour et que Toisiveté porte souvent à discuter pourraient être employés utilement à la réparation des chemins ou autres ouvrages publics, avec une augmentation proportionnée à leur paye. Cela serait économique et politique. On pourrait aussi employer des bras vigoureux et trop souvent oisifs aux travaux de Tagriculture. Veuille soumettre ces vœux au comité. J'espère avoir à Bordeaux la réponse. »
15 Ventôse.
J'écris à la société populaire de Rochefort :
« Je vous envoie, frères et amis, les détails du mode de scrutin épuratoire que je vous ai promis hier ainsi que l'exposé des motifs qui Tout dicté et des principes qui doivent y présider. Ma poitrine épuisée depuis longtemps par des courses, des fatigues et des travaux non interrompus, ne me permet point ce soir de me rendre au milieu de vous et me privera peut-être du plaisir que je m'étais proposé d'avoir des entretiens fréquents et journaliers avec une réunion de bons républicains. J'espère m'en dédommager quand je serai un peu re- > mis, et je vous transmettrai en attendant tout ce qui me paraîtra devoir concourir au bien public de la commune et à l'avantage particulier de la société. »
Rapport sur le mode de scrutin épuratoire.
Vous avez délibéré, citoyens, le principe de la publicité de votre scrutin épuratoire. Vous avez senti que ce mode était le seul qui pût convenir à des hommes libres, et chacun devons, appelé à la tribune publique, y sera interrogé devant ses concitoyens sur les détails de sa vie, sur ses principes. Je vais vous soumettre la série de questions à faire, vous proposer l'arrêté à l'exécution de Tépurement et vous indiquer les principes généraux que vous ne devez jamais perdre de vue dans cette opération. Sans entrer dans l'examen des vices d'un comité secret oii la conduite la plus pure est dénaturée par la calomnie, où la passion et l'intrigue peuvent agir dans Tombre, je vous présenterai une analyse des avantages qui doivent résulter du scrutin public. Il doit élever les esprits à ce degré de franchise qui est la première base des vertus républicaines. On ne doit pas craindre de dire en face à un homme ce qu'on pense de lui. L'égalité recouvrera ses droits par la franchise qu'auront les subordonnés dans la gradation des emplois publics à s'expliquer sur le compte de leurs supérieurs, et cette chaîne de dépendance qui tient encore à l'ancien régime sera brisée. Chacun verra dans son semblable, quelque emploi qu'il occupe, un juge à redouter et sera plus sévère lui-même sur ses propres actions. La tribune ne sera plus le domaine exclusif de quelques hommes dont l'éducation aura été plus cultivée, et chacun se verra forcé de s'habituer k parler en public. L'instinct du bon sens de l'honnête sans-culotte vaut bien les raisonnements développés avec art et les fleurs de l'éloquence du patriote homme d'esprit. Il faut terrasser jusqu'à l'aristocratie des lumières dont
Tinfluence est souvent dangereuse et ne négliger aucun des moyens de relever le sans-culottisme. Vous avez trois écueils à éviter dans votre scrutin épuratoire, et les moyens de vous en garantir sont simples. D'abord point d'éloquence dans une opération dont tout le succès dépend de la rapidité. Votre scrutin ne doit pas se prolonger au delà d'une demi-décade, et la même énergie doit y présider d'un bout à l'autre. Le laconisme convient à des républicains. La réponse d'un membre interrogé doit être plus courte encore que les questions qui lui sont faites, car ces questions s'adressent moins à lui qu'à l'opinion publique qui doit prononcer sur son compte. — Le second écueil à prévenir est la faiblesse. Gomme les questions faites au membre interrogé s'adressent moins à lui qu'à l'opinion publique, chaque patriote qui assiste et doit concourir au scrutin est coupable s'il ne dit pas tout ce qu'il sait. La réclamation d'un seul patriote, n'alléguât-il d'autres faits que des instanls d!erreur ou de faiblesse, suffit pour prononcer l'exclusion momentanée. La société n'entre pas dans de petites querelles d'amour-propre, dans les discussions personnelles d'individu à individu; elle marche d'un pas sûr et rapide vers l'œuvre de sa régénération ; elle tend toujours vers ce but, ne voit que le principe, laisse les hommes et ajourne tout ce qui lui présente le plus léger obstacle. La commission épuratoire, chargée de présider à l'exécution du scrutin public, lui fera, lorsqu'il sera terminé, un rapport sur tous les ajournements. Par là, la rapidité du scrutin ne sera point retardée par quelques individus qui he seront pas non plus victimes de la rapidité du scrutin, puisque l'ajournement momentané ne fera que les mettre à môme de développer plus en détail leur conduite et qu'il sera en même temps pour eux une leçon utile. — Le troisième
éoKdi est de- faire envisager rajournement comme un motif de désespérance pour ceux qui en sont frappés, lorsqu'il n'est au contraire qu'un motif d'encouragement propre à les guérir du penchant à la faiblesse, de Ufe maladie de modérantisme, et les ramener dans votre seia plus dignes d'une société républicaine et révolutionnaire. La société seule ayant le droit de police dans soa sein, les membres seuls qui la composent auront droit de voter dans Tépurement. Elle pourra néanmoins adm,ettiie- ceux des individus des tribunes qui témoigneront le défir d'être entendus, à jouir de la voix consultative, mais jamais de la faculté de délibérer. Une commission de neuf membres sera choisie, par la société, pour diriger en sa présence et d'après la délibération.' prise par elle, la marche du scrutin épuratoire ; elle sera responsable de l'exécution de l'arrêté suivant que je propose :
« La société populaire et républicaine de la commune montagnarde de Rochefort, considérant que les devoirs imposés aux sociétés populaires sont d'une importance non moins grande que ceux imposés aux autorités constituées; considérant que les sociétés populaires doivent constamment travailler à l'instruction du peuple, qu'elles doivent tracer à l'homme public sa conduite et la juste idée des fonctions que la patrie l'appelle à remplir ; qu'elles doivent surtout garantir le peuple de ses propres vertus qui le feraient tomber dans les pièges de ses ennemis, de son penchant à la pitié compatissante, à la tendre humanité qui le conduiraient insensiblement au modérantisme; qu'elles doivent conserver sur l'autel de la Patrie le feu sacré de l'esprit public envers la divinité dont elles sont prêtresses, la sainte Liberté ; qu'elles ne doivent jamais dormir, mais veiller toujours quand les ennemis de la patrie veillent et que
UNE MISSION EN VENDÉE, 1793. 2Si
les dangers connus ou cachés menacent la îftère commune ;
Considérant que pour remplir dignement cette tâche importante, elles doivent être composé'es seialement d'hommes qui soient républicains dans la force an mot, de citoyens fermes et vraiment révolutioaa'naires ; que par des scrutins épuratoires fréquemment r&nmweiés elle peut y parvenir, et, que la sévérité la plus iiiflexifele doîtprésider à ces épurations ; que les derniers sorutens-èpuratoires ont manqué leurs effets en ce qu'ils ont coiiservé beaucoup d'hommes qui, quoique amis saucépes de tetir pays, n'ont pas la force de caractère et rinïlexibilifcë de principes nécessaires dans les membres *d^ne société qui'd'Oit aussi concourir à faire marcher le char de larëvoliitioti ; considérant enfin que les membres d'une société populaire doivent Tun après l'autre être sévèrement jugés par le peuple comme chacun des membres des corps constitués, pour obtenir son entière esîtîme e* sa patfaite confiance; que le républicain digne de cettom ne doit pas craindre de développer en public les replis les plus secrets de sa vie particulière et que l'intérêt public le réclame pour l'admission dans une société révolutionnaire régénérée, arrête ce qui suit :
Article premier. — La société populaire de Rochefort, voulant se régénérer, appelle chacun de ses membres à une censure publique.
Art. 2. — Chacun des membres qui voudront se présenter comme candidats pour entrer dans la société nouvelle, sera inscrit par ordre alphabétique, et appelé chacun à son tour à la tribune, oti il sera interrogé par un membre que désignera la société pour parler en son nom sur les neuf questions suivaîites, auxquelles chaque membre devra successivement répondre dans le scrutin épuratoire:
10 Qu'étais-tu en 1789, 1790, 1791 et 1792?
2o Qu*as-tu été en 1793 pendant la crise du fédéralisme?
3* Quelle était ta fortune en 1789, et quelle est-elle en 1793?
V Si elle a été accrue, par quel moyen?
5° Quelles ont été tes liaisons et tes discours?
6** As-tu signé des adresses contre-révolutionnaires ?
7° As-tu appartenu à quelque chambre littéraire, à quelque club anti-patriote?
8° As-tu travaillé à de mauvais j ournaux?
9° Enfin qu*as-tu fait pour la révolution ?
Art. 3. — Chacun des membres devra répondre dans la tribune, à haute voix, devant le peuple, à ces neuf questions. ^
Art. 4. — Ceux des citoyens présents seront libres de demander la parole pour dévoiler ce que pourrait taire le membre interrogé pour ou contre lui.
Art. 5. — Ceux des membres qui ne pourraient pas répondre d'une manière satisfaisante même à une seule des questions, ne pourront être admis, et seront pour le moins ajournés, aucune considération ne pouvant altérer en rien la sévérité de cette condition du scrutin.
Art. 6. — L'un des secrétaires aura soin de recueillir le résumé des réponses de chacun des membres pour que la société puisse avoir le tableau succinct de la vie des membres qui la composent.
J'écris à la société révolutionnaire de Rochefort : «J'aime à m'entretenir avec vous, et je vous prierai de me transmettre quelquefois le résultat de vos délibérations, afin que je puisse en instruire le Comité de Salutpublic, dont les regards aiment k s'arrêter sur les travaux utiles des sociétés populaires.
UNE MISSION EN VENDÉE, 'l793. 253
«Je VOUS ai transmis la formule d'un engagement que vous avez sans doute couvert de vos signatures. On a voulu, m'a-t-on dit, l'éloigner sous prétexte qu'il avait été pris par vous ; mais trois motifs ne vous permettront pas de le difTérer; d'abord vos concitoyennes seront jalouses d'unir leurs noms aux vôtres, et cette satisfaction ne vous sera pas moins chère ; ensuite vous aimerez à répéter une promesse qu'ont donnée à la République plusieurs autres communes maritimes et dont l'expression uniforme et unanime doit resserrer encore les nœuds de l'unité et de l'indivisibilité républicaines. Enfin, la dernière partie de cette promesse n'est pas entré dans l'engagement dont vous l'avez fait précéder, car il s'agit ici de répondre non seulement du port, de la commune et des côtes, mais encore de la conservation et propagation de l'esprit et des principes révolutionnaires. Je vais aujourd'hui vous offrir un premier moyen de remplir cet engagement solennel et sacré. C'est aux sociétés populaires, ainsi que je vous l'ai développé dans la première séance où 'j'eus le plaisir de fraterniser avec vous, c'est aux sociétés populaires qu'il appartient de conserver sur l'autel de la patrie le feu sacré de l'esprit public, d'électriser le peuple, de l'élever à ce degré d'enthousiasme et d'énergie qui fait que la liberté ne peut périr. Les fêtes décadaires peuvent conduire à ce but. Il faut leur donner une solennité majestueuse, une pompe imposante; elles offriront alors à la classe respectable des sansculottes les jouissances- qui n'étaient que le partage exclusif des riches, et les sans-culottes voyant que la révolution leur offre des plaisirs, l'en aimeront davantage et trouveront la liberté plus douce et plus aimable ; ils se passionneront pour l'organisation sociale; ils sei*ont frappés par de beaux spectacles, de grandes
cérémonies, et partout des émotions profondes, des sensations affectueuses et vives dont ils voudraient vainement effacer les traces, poursuivant leur esprit, leur présenteront Tirnage chère et vénérable de la patrie. Dirigé par ces motifs, j'ai consacré les décades par des fêtes solennelles dans toutes les communes où j'étais chargé de raviver Tesprit public, et j'ai vu les incalculables effets qui résultaient des causes les plus indifférentes en apparence. Je me «proposais aussi de suivre à Rochefort le même plan, et de détruire, s'il était possible, cette froideur extérieure qui naît de la nature même du climat. Mon état actuel contrarie mon projet, mais comme j'ai pour principe que l'absence ou la maladie d'un seul homme ne doivent jamais nuire aux plaisirs d'une masse de peuple, j'inviterai la société populaire à nommer une commission qui, de concert avec la municipalité, se charge de l'exécution du plan ci-après de la fête décadaire. Nous devons toujours offrir un but moral et civique. Ainsi nous commencerons par choisir deux époux vertueux, pauvres et patriotes, que nous unirons, en présence du peuple, sur l'autel de la patrie et auxquels une modique dot sera destinée par la société populaire. Je ne puis douter à cet égard que chez vous, comme je l'ai vu partout ailleurs, une pareille souscription ne soit bientôt remplie. On devra chercher ensuite un citoyen aisé qui adopte un orphelin, ou un enfant pauvre et sans ressources. Une adoption et un hymen civique apprendront au peuple que la vertu est la base de la liberté. L'enfant adoptif recevra, en présence du peuple, un nom républicain, et ce baptême et ce mariage vaudront bien les deux sacrements ecclésiastiques dont nous sommes enfin délivrés. Des banquets fraternels qui réuniront avant la fête les citoyens de la commune,
tiendront lieu de la sèche eucharistie et Taimable: accolade entre républicains et républicaines vaudra bien la sotte confirmation^ que vous donnait un évoque appliquant gravement un soufflet. La joyeuse oraison funèbre du défunt fanatisme, et la brûlure de tous les livres d'église suppléera à la triste extrême-onction. Quelques jours après, la confession publique aura lieu dans la société populaire oti les patriotes ci-devant égarés, en abjurant leurs erreurs, acquerront de nouveaux droits à l'estime et à la confiance du peuple, et Tadmission honorable dans le sein du club régénéré vaudra bien le sacrement mystérieux de Yo7*dre, qui servait d'introduction dans la caste sacerdotale. On vous avait parlé quelquefois de catéchismes républicains; nous avons aussi les sept sacrements républicains. Après avoir plaisanté une dernière fois sur ces momeries superstitieuses, pour achever d'éteindre les préjugés, engloutissons dans un éternel oubli jusqu'au moindre nom qui pourrait rappeler le souvenir maudit des porte-soutanes. J'en reviens aux détails de la fête. On partira de la maison commune, les jeunes époux entourés de douze jeunes citoyennes représentant les 12 mois de la nouvelle année aveb leurs diflTérents attributs, pour annoncer au couple républicain que le cercle de l'an ne sera pour lui qu'une chaîne d'heureuses journées ; afin que l'année soit complète, on y joindra les cinq jours complémentaires, et cinq républicaines offriront l'image des sans-culottides, de XOpinioUy du Génie, du Travail, de la VertUy des Récompenses, avec les emblèmes convenables. Deux autres figureront la Liberté et l'Égalité, une troisième la Victoire. Tel sera le cortège des époux qui seront précédés de bannières avec ces inscriptions : Le célibat est un délit social. Pour être bon citoyen, il faut être bon
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/?&, bon époux et bon père. La patrie est la mh^e commune. Viendront ensuite de jeunes citoyens de l'un et de Vautre sexe, qui offriront au couple nouveau Timage de la famille future. Après seront les corps constitués et représentants du peuple. Au milieu d'eux on placera de bons laboureurs avec les instruments de l'agriculture portés en triomphe. Honorons l'art nourricier de l'humanité. La société populaire marche précédée des images vivantes de la fraternité, de la surveillance. On voit un œil, dont les regards embrassent un vaste horizon : c'est l'œil du peuple souverain veillant luimême aux intérêts publics. La Fraternité porte un étendard avec ces mots : L'union fait des hommes une sainte famille. L'enfant adoptif est précédé d'un drapeau : Les liens de l'adoption valent ceux de la nature. On voit un groupe de soldats en uniforme conduits par la Victoire. Des sans-culotles n'ayant point d'uniformes et armés de différentes manières s'entremêlent dans les rangs. Tous les soldats, quels que soient leurs vêtements et leurs armes, qui combattent pour la liberté, sont guidés par la Victoire. Paraissent ensuite d'autres groupes de vétérans et de jeunes enfants du bataillon de l'Espoir de la Patrie. Une masse nombreuse de citoyens et de citoyennes grossit le cortège, qui se rend ainsi à la Grande Place. Une tribune à harangues s'élève au pied de l'arbre de la Liberté, entourée de lauriers et de rubans tricolores. A cette tribune est adossé un autel de la Patrie. Là se placent les époux et les différents personnages qui doivent les entourer. L'officier public lit tour à toiir les actes d'adoption et de mariage. Un citoyen, j'espère que Lequinio voudra se charger de ce soin, devra monter ensuite à la tribune et développer au peuple le but de cette cérémonie civique. La tribune est exprès en plein air sur la place, pour offrir ce spectacle imposant que
VOUS peint Thisloire du peuple romain réuni dans le Forum : une salle, quelque vaste qu'elle soit, est une jprison; c'est sous la voûte des deux que sont plus énergiques les élans de la liberté. On danse la carmagnole sur la place. Puis bal de l'Égalité, oti seront nos braves sans-culottes. Et comme tout, jusqu'à nos danses, doit rappeler à l'idée de patrie, le bal s'ouvrira par la promesse solennelle des mères de famille d'élever leurs enfants dans les principes de la République ; des jeunes enfants, de suivre les leçons de leurs mères, et se préparer à l'imitation des exemples de leurs pères ; et des jeunes citoyennes de n'épouser que des républicains. Tel est le plan de la fête qui peut aisénfient être mise à exécution décadi prochain. Nommez une commission chargée de se concerter pour cet objet avec le conseil général de la commune. Une pareille fête ne sera pas inutile à l'afTermissement des vertus républicaines et à l'élévation de l'esprit public.
A La Rochelle, le 24 Ventôse.
Opinions de M, A. Jullien lues à la société de la Rochelle,
Obligé, frères et amis, de comprimer les élans de mon âme, qui demande à s'épancher au milieu de vous, de garder le silence quand la patrie semble m'appeler à la tribune aux harangues pour y dénoncer de nouveau le progrès des conspirateurs, je ne veux pas néanmoins que mon séjour dans vos murs soit sans utilité pour la chose publique. Ma plume, au défaut de ma voix, vous tracera la situation actuelle de la France, et vous apprendra quel orage gronde maintenant au loin et doit bientôt éclater sur la mer révolutionnaire. Nous avons tous, citoyens, citoyennes, enfants, jeunes gens,
hommes faits, vieillards, promis de sauver la patrie : la patrie sera sauvée. En douter serait un crime.
Vous aussi, Rochellois etRochelloises, vous aurez ce grand caractère que la patrie menacée réclame de tous ses enfants.
Les contrées méridionales de la France, qu'on peut dire avoir été le berceau de la révolution, le foyer de cet enthousiasme électrique qui, d'un bout de l'empire à l'autre, appela la subversion du trône et la résurrection d'un grand peuple enseveli dans l'esclavage; les contrées méridionales ont vu se former aussi dans leur sein les machinations conspiratrices par lesquelles des intrigants et des ambitieux ont voulu creuser le tombeau de la patrie. Ainsi le même sol, par l'effet d'une malheureuse fécondité, produit et le froment qui nourrit les hommes et le poison qui leur donne la mort. Telle est l'influence d'un climat brûlant, de la chaleur volcanique des esprits, qui naît de la température même de l'air, que la masse du peuple, facilement entraînée d'un extrême à l'autre par la rapide impulsion d'un penchant irrésistible, confond trop souvent un homme avec les principes qu'il paraît professer, et passe de la fièvre de l'amour de la patrie à la maladie de l'idolâtrie et de l'adoration pour un individu. Les deux excès Se touchent; et, comme l'a dit un législateur moderne qui lui-même en a fait l'épreuve, le Gapitole est voisin de la Roche Tarpéienne. Dans le Midi surtout, cette vérité politique trouve son application. La mutabilité trop facile des hommes les élève tout à coup à cent coudées de hauteur dans l'atmosphère révolutionnaire et les fait rapidement descendre dans de profonds abîmes. Ils sont toujours plus ou moins haut que dans les autres parties de la République; ils ne sauraient garder un juste milieu. Tels on voit sur
rOcéan les flots s'amonceler et former des montagnes menaçantes, retomber tout à coup et creuser des précipices affreux. Les ennemis de la liberté, les agents partout multipliés du crime et de la tyrannie, sont toujours empressés à saisir les nuances du caractère public pour faire servir les vertus mêmes du peuple contre lui, pour tendre des pièges à son ignorance et à sa faiblesse, pour faire concourir à leur but l'influence du climat, l'ardeur même du patriotisme, Tavide empressement des citoyens à travailler au bien de leur pays. C'est avec les mots de République une et indivisible que les missionnaires de la Gironde ont propagé le fédéralisme. Ils ne parlaient que de fraterniser, de resserrer les nœuds de l'union et de la concorde, ils s'introduisaient dans le sein du corps politique, pour le déchirer en le caressant. Aujourd'hui ceux mêmes qu'ont égarés quelque temps leurs instigations perfides, ont vu toute l'horreur de l'abîme. Les coupables ont péri sur l'échafaud, le complot fédéraliste est mort; mais le génie malfaisant qui, dans sa déliriaque espérance croit pouvoir renverser l'édifice d'une république forte de vingt millions d'hommes naissant à la liberté et à la vertu, dans la vigueur de la jeunesse et de l'énergie révolutionnaire, vit encore, il se glisse dans nos cités, dans nos. armées, dans nos flottes, dans nos sociétés populaires. Il sème tour à tour la division entre les patriotes et l'union plus fatale encore les faux et les vrais amis de la patrie. Il parle d'humanité et de clémence pour arrêter la juste sévérité que déploient les représentants du peuple. 11 parle de sévérité, de rigueur pour frapper les montagnards fermes et généreux qu'il désigne au glaive que lui-même il dirige en les qualifiant d'ultra-révolutionnaires. C'est avec ce mot qu'on fait en ce moment la contre-révolution du
Midi. Les fédéralistes, les modérés, les feuillants, les prêtres déprêtrisés dont la plupart conservent sous l'habit séculier les préjugés et les vices qu'ils avaient sous leur soutane; tous ces hommes qui s'étaient tenus prudemment éloignés des aflTaires publiques et se ménageaient l'amitié des deux partis, ont cru que le temps était venu de rompre en apparence leur neutralité et, républicains nouveau-nés, ont assiégé les sociétés populaires. Les orateurs généreux de la liberté versaient leur sang dans les combats; ils ont profité de leur absence pour réduire la trop faible minorité des vrais amis du peuple. Ces derniers n'ont plus d'accès dans la tribune, que se partageaient adroitement quelques intrigants ambitieux. Leur voix a été étouffée; on les a désarmés. On les a présentés comme dangereux par ce qu'on appelait leur fougue exagérée. Ils gémissent aujourd'hui dans les cachots. Marseille, qui n'a vu que briller un instant le crépuscule de la vérité, est replongée dans les ténèbres épaisses que les ennemis du peuple amassent autour d'elle; Marseille voit ses meilleurs citoyens livrés à la persécution et aux poignards. Toulouse voit encore marcher dans ses murs Thompae qui fît périr Galas; Toulouse voit dominer dans la tribune populaire les mêmes scélérats qui correspondaient avec Bordeaux pour la coalition fédérative, et les montagnards incarcérés. — Bordeaux n'est pas guéri de la maladie du négociantisme. Le parti commerçant et muscadin semble môme plus irrité qu'abattu de sa défaite. Toulon paraît encore couvert de la vase fangeuse où l'a plongé la trahison. Lyon dans ses ruines fumantes ofiTre encore la tête altière de l'aristocratie dominant au sein d'une société prétendue populaire. Tel est l'état des principales communes du Midi.
Soyez révolutionnaires, ayez présents à l'espritles en-
gagements solennels pris par vous, et surtout la délibération et déclaration adoptées dans votre séance d'hier, qui doivent vous servir de boussole au milieu des tempêtes ; qui doivent distinguer les aristocrates et les patriotes ; qui doivent offrir au peuple les principes autour desquels la liberté se rallie, les républicains et républicaines se resserrent, s'encouragent, se pénètrent d'une confiance mutuelle, et vous verrez ce que peut un peuple qui combat pour ses droits et son bonheur ; vous apprendrez quelle est la puissance de la volonté souveraine d'une masse d'hommes libres ; et la patrie victorieuse, en distribuant ses récompenses à tous ses enfants, dira des Rochellois et Rochelloises qu'ils ont bien mérité d'elle.
J'écris aux sans-culottes révolutionnaires réunis dans la société populaire et républicaine de Toulouse :
« J'ignore, frères et amis, si vous avez oublié les moments que j'ai passés avec vous dans votre commune et les combats que nous avons livrés ensemble à l'aristocratie, au fédéralisme et à toutes les classes des ennemis du peuple. Quand je m'éloignai de vos murs, je portai à la Convention nationale cet arrêté qui vous a mérité la reconnaissance publique, par lequel, vous déclarant montagnards, vous preniez la France à témoin, que vous ne cesseriez de résister au piège du fédéralisme et par lequel aussi vous offriez un asile aux patriotes opprimés forcés d'abandonner leurs foyers et de chercher une nouvelle patrie pour éviter les cachots et les poignards. La Convention nationale applaudit à votre énergie, qu'elle proposa pour exemple à la France, décrétant l'impression et l'envoi aux départements de votre déclaration solennelle et de votre adresse. J'attends de votre amitié que vous voudrez me répondre et
me faire savoir quel est en ce moment Tétat de votre commune et de Tespril public du Midi. Les renseignements que vous voudrez me transmettre serviront à me diriger dans la mission que je dois remplir et notre correspondance renouée concourra au bien de la patrie. «Quant à vous, patriotes du Midi, souvenez-vous que les modérantistes sont plus à craindre aujourd'hui que les aristocrates, que les ennemis actuels de la Révolution les plus redoutables sont les intrigants et les ambitieux couverts du masque tricolore. »
Lettre d'envoi au Comité de Salut public le 25 germinal,
« Je vous envoie, citoyens, la copie d'une lettre que vient de me faire parvenir le comité de surveillance de Bordeaux. Vous y verrez le récit des horreurs que commettent, au nom du peuple français, des hommes dans le cœur desquels Hébert et Vincent semblent exister encore. D'autres détails me sont transmis journellement sur la Vendée, qui confirment la nécessité d'arrêter la conduite contre-révolutionnaire de scélérats qui profitent de l'éloignement où ils sont du point central des affaires politiques pour tromper le Gouvernement, dont ils usurpent le titre sacré et calomnient les intentions. »
Bordeaux, 25 Gei^miaal.
J'écris aux sans-culottes composant le club national de Bordeaux :
« J'apprends, frères et amis, qu'on a demandé la convocation des sections sous le prétexte de l'engagement solennel que je vous ai proposé d'offrir aux signatures des républicains et des républicaines ; mais la convocation des sections ne pourrait qu'être inutile et dangereuse. Inutile, puisqu'il ne s'agit pas de discuter
rengagement, mais de le signer pour ceux qui ont la conscience de pouvoir le remplir ; dangereuse, parce que rintrigant pourrait se mêler dans cette assemblée et profiter de Tabsence du bon sans-culotte que réclameraient ses travaux, pour jeter en avant ou faire adopter des propositions insidieuses qui serviraient Taristocratie. D'ailleurs cetengagement ayant aussi pour but principal de donner à la société populaire qui le propose cette grande influence qu'elle doit avoir et que les malveillants voudraient lui ôter, il ne faut point que les sections signent séparément, mais il faut que, sur l'invitation du club national et sur la présentation faite par lui de la formule de l'engagement, les bons citoyens et les bonnes citoyennes en masse s'empressent de le couvrir de leurs signatures. Point de fractions sectionnaires. Confondons-nous tous dans l'unité républicaine. Je prie donc la société de nommer ceux de ses membres qui seront chargés, par elle, de recevoir à certaines heures et dans différents lieux désignés les signatures des républicains et républicaines qui voudront s'associer à la promesse unanime par la vœu et uniforme par l'expression du vœu qui doit lier tous les ports de la République. Tel est le mode d'exécution de la mesure que je vous ai fait adopter. Tout autre mode ne remplirait pas le même objet. »
Discours sur les dangers de la contagion du modérantisme et les moyens de former l'esprit public,
Marc- Antoine JuUien, commissaire du Comité de Salut public de la Convention nationale.
Aux sans-culottes révolutionnaires composant la société montagnarde populaire et républicaine de La Rochelle.
Je ne puis, frères et amis, me dispenser de faire encore entendre ma voix au milieu de vous, quand je vois et les menées du modérantisme et Tespoir de l'aristocratie, et les périls de la patrie, et la nécessité indispensable que le peuple soit arraché à cette inclination vers la mollesse et le repos qui serait la mort de la révolution et la cause de maux affreux.
Des promenades annuelles, je dirai presque dans toutes les parties de la France, ont pu m'acquérir une certaine expérience des hommes et des choses. Qu*ai-je vu? Que partout une pente involontaire entraînait le patriote le plus pur vers la modération et la faiblesse. Voilà pourquoi nos ennemis ont eu tant d'avantages; voilà pourquoi les sociétés populaires, après des épurations réitérées, ont encore besoin de se régénérer ; voilà pourquoi la justice tardive de Gapet et de ses complices, deGustineetde quelques généraux conspirateurs, de Brissot et de ses adhérents, n'empêche pas que la trahison n'existe encore et que plusieurs des agents de Pitt et des puissances coalisées ne soient dans notre sein et même n'occupent les emplois que distribue le peuple.
Voulez-vous entrer dans les détails des petites intrigues qui contribuent à propager le modérantisme, car nous devons nous répéter les uns aux autres ce qui peut nous instruire ? La classe des modérés voit avec effroi la ligne de démarcation qui existe entre elle et la classe des républicains. L'austérité révolutionnaire de ces derniers, leur attachement invariable aux principes intimident les autres. Ne pensez pas néanmoins qu'ils attaquent de front cette sévérité de caractère. Ce serait la vague impuissante qui se briserait contre un rocher. Ne pensez pas qu'ils fassent une guerre ouverte aux patriotes. Ils n'ont pas pour cette lutte un assez mâle cou-
rage. Ils nous assassinent en nous caressant. De pompeux festins où règne une mielleuse politesse, où sont prodigués avec aflectation les mots de fraternité, mnsculotte, républicanisme^ des réunions dont le prétexte sert à cacher la véritable cause; des voix mélodieuses, des jeux, des fêtes, des soirées, des plaisirs, telles sont les trames perfides qui, dirigées par un adroit modérantisme, tuent la rigidité républicaine. Peut-on dire jusqu'où valarigidité républicaine? Peut-on dire jusqu'où va l'influence d'une conversation particulière, d'un entretien familier, d'un souris, d'un regard? Aura-t-on la fern^eté de poursuivre celui dont on vient de recevoir l'hospitalité, à la table duquel on a été admis, dans rame duquel on vient de s'épancher? Non, et c'est là que l'énergie la plus sévère se fond comme la glace qu'on rapproche du brasier. Un vieux proverbe trouve ici son application : « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. » Eh bien! je le déclare, malheur au républicain qui n'aura pas la force de s'arracher de la société d'un modéré. Je sais qu'il est des hommes estimables, patriotes, qui sont loin de vouloir nuire à là Révolution, que l'amour de la tranquillité conduit à un modérantisme égoïste. Je sais qu'il est des femmes estimables et vertueuses dont l'entretien est fait pour plaire, dont l'esprit et les grâces sont propres à séduire, dont Thumanité est le seul défaut. N'importe I il faut les fuir comme ces roses qu'on ne peut toucher sans s'exposer à leurs épines. Il faut craindre une douce contagion, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus cachée. Le serpent se glisse sous les fleurs. Le modéré, môme sans le vouloir, fait gagneç le vice de son tempérament politique à l'homme qui le fréquente. Faites boire un enfant dans le verre d'un autre enfant qu'on vient d'inoculer; vous l'inoculez aussi sans en avoir le dessein. Qu'un
républicain mange à la table d'un modéré, sans intention de la part ni de Tun ni de l'autre, le mal gagne et le républicanisme s'affaiblit. On trouvait, dit la fable, dans l'empire de Vénus un air mou qui rendait les esprits languissants, qui portait les cœurs à la tendresse, énervait les courages^ faisait couler dans les yeux une flamme douce et brûlante. On respirait l'amour par tous les pores. On respire malgré soi le venin aristocratique dans la maison d'un aristocrate. L'homme qui se laissera prendre aux appâts d'une muscadine, sera bientôt muscadin. La transmission des habitudes est insensible et rapide. J'ai vu la républicaine la plus prononcée devenir anti-républicaine par l'effet de l'amour qu'un patriote déguisé avait su lui inspirer. J'ai connu ^ussi un jeune républicain que l'aristocratie n'ayant pu corrompre ni par l'or, ni par les honneurs, ni paf les promesses mensongères, espéra séduire par les appâts de la jeunesse, de l'innocence et de la beauté. Sdn âme était neuve encore, pure, ingénue, peu défiante; son cœur, ardent et tourmenté du besoin d'aimer. Il n'avait point sucé la vile soif des richesses ; la faim de l'ambition était ignorée de lui, mais il était sensible aux grâces, à la vertu. On lui fit voir une jeune personne intéressante, aimable, spirituelle, passionnée : on lui cacha sa naissance. Ses regards amoureux ne virent que sa maîtresse; il aima, fut aimé. Prêt à s'unir par les liens de l'hymen, à voir couronner une tendresse mutuelle, il apprend que son amante est fille d'un ci-devant, d'un homme suspect que peut-être il devra frapper. Les larmes d'une épouse arrêteraient ses bras. L'amour combattrait le devoir.
Qui peut s'exposer avec sécurité à l'issue d'un pareil combat? S'il était simple citoyen, s'il appartenait à lui seul, il ne verrait que sa compagne et s'embarrasserait
peu du sang dont elle sort; il trouverait même une douce jouissance à pouvoir arracher une victime innocente à une caste proscrite; mais il s'écrie : « Non, j'appartiens au peuple ; à lui seul est ma vie, mon cœur, je lui dois tout; je suis à la patrie, un sévère devoir ordonne qu'en ce jour, de mon cœur déchiré, j'arrache mon amour ; j'obéis. » Il se condamne lui même à la privation de celle qu'il adore. Il y renonce et l'amour de la patrie le dédommage. Peuple, dans ton amitié constante, qu'il travaillera toujours à mériter, il devra trouver sa consolation et sa récompense.
Citoyens, je m'arrête. J'ai voulu vous bien développer ma pensée sur les innombrables dangers du modérantisme, qui seul a fait triompher par instants le parti fédéraliste. J'ai voulu vous montrerqu'il n'était point de grâce dans ce moment pour la faiblesse et pour Terreur.
Je vous inviterai aussi à lire chaque décadi l'excellent rapport de Saint-Just sur la mesure des arrestations, et les deux rapports de Robespierre sur notre politique intérieure et extérieure. Là vous puiserez les leçons qui doivent vous conduire, et quand vous en serez bien imbus, vous aurez un contrepoison sûr, qui vous sau* vera de la modération et de la faiblesse.
Les campagnes vous réclament l'instruction. C'est votre intérêt, votre désir, votre devoir. Trop longtemps les habitants des villes ont travaillé à égarer ceux qui travaillaient à les nourrir. Trop longtemps le vice et le mensonge sortant de l'enceinte des cités ont corrompu de leur haleine infecte Tair pur des villages et des hameaux. Le bon paysan qui n'était pas courbé sur des livres souvent dangereux et frivoles, mais qui, du lever de l'aurore à l'entrée de la nuit, se penchait sur sa charrue pour fertiliser la terre et fournir au besoin de ses semblables, le bon paysan était simple, ignorant,
crédule, facile. On a profité de ce qu'il était si rapproché de la nature pour en faire l'instrument des maux de la société. Quand le fanatisme a voulu attiser la Vendée, des hommes en soutane ont parcouru les champs, ont semé Terreur pour recueillir le crime. Les brigands se sont armés et la superstition a compté dans la féconde année de la Raison et de la Liberté ses héros et ses martyrs. A vous il appartient de guérir le mal, de faire briller la lumière oh s'épaissit encore l'ignorance, de prouver cette vérité que j'ai répétée souvent et que je confirme tous les jours. Le peuple est si bon qu'il faut le calomnier pour en dire du mal, et que pour le conduire au mal il faut l'égarer. Dissipez l'égarement, instruisez le peuple; il va toujours droit au bien dès qu'il est éclairé.
J'entendais hier un récit touchant qui m'était fait par un des commissaires envoyés dans les campagnes voisines pour la vérification des grains. Arrivé dans un village, il contemplait la verdure des blés, cet espoir de la récolte prochaine; il admirait l'éclat du soleil printanier qui féconde la terre et nous promet l'aimable germinal ; il souriait à la nature renaissante, aux arbres en fleurs, à la joie de la campagne. Un bon vieillard se présente. Le plaisir, comme les douleurs, a besoin de s'épancher. Il s'adresse à lui : « Quel est ton bonheur de voir naître ce blé qu'ont semé tes mains ! Tu as la vraie jouissance; elle est dans les succès de tes utiles travaux. — Tu peux, lui dit le vieillard, avoir ce bonheur que tu parais m'envier. Nous, habitants des campagnes, notre art est l'agriculture et nous labourons, nous semons, nous récoltons, pour nourrir, noh pas nous seulement, mais aussi les habitants des villes. Vous qui avez plus de lumières que nous, devez semer dans nos esprits l'instruction du patriotisme; faites
germer vos semences, vous aurez comme nous et des fleurs et des fruits; vous trouverez la récompense et le dédommagement de vos peines. » Profitez de cette leçon utile du vieillard. Envoyez des commissaires dans les campagnes qui répètent en langage vulgaire et à la portée du campagnard ce qu'ils ont lu ou entendu dans les sociétés patriotiques. Rappelez les maux de l'ancien régime, les bienfaits du nouveau. Si vos commissaires sont bien choisis, bons patriotes, ils auront cette éloquence du cœur, douce et persuasive, qui vaut mieux que Tart frivole de feindre, pour tromper, des sentiments apprêtés. Quand l'instruction aura bien rapproché les habitants des campagnes et ceux des ci-devant villes, plus de disette factice ni d'accaparement à craindre. Vous aurez le pain de froment qui vous est nécessaire pour vivre, si vous prodiguez au paysan le pain de l'instrijiction qui lui est indispensable pour nourrir son patriotisme. Établissez des sociétés populaires, expliquez-leur les avantages des lois nouvelles. Quel sublime emploi que celui d'instructeur de l'être bon et vertueux qui ne demande qu'à voir et à connaître le bien pour le suivre IJe vais à cet égard vous proposer un projet d'arrêté qui découle de ces principes, mais souvenez-vous que c'est peu de délibérer, il faut agir. Il faut trouver un remède à ce mal dans l'arrêté même. Avant de vous le soumettre, j'ai encore deux réflexions à vous offrir; elles me paraissent liées étroitement à mon sujet.
D'oti naissent le modérantisme et le peu de tenue de caractère des hommes même révolutionnaires et énergiques? Je dois le dire, parce que j'en ai fait Tépreuve : de l'influence trop puissante que les femmes ont sur nous. Un sexe faible, doux, sensible, qu'efi'raye la vue du moindre mal, que l'approche de la douleur suffit
pour faire souffrir, est peu propre à la vigueur du tempérament qu'une révolution exige. Subissons la loi de l'inévitable destinée. Nous voulons être libres; sachons supporter les maux attachés à une crise révolutionnaire, pour obtenir le bonheur et les jouissances qu'elle nous assure. Que les femmes sachent refréner leur humanité et ne s'abandonnent point à un premier penchant qui les trompe. Clémence est souvent barbarie. Vouloir épargner un sang coupable c'est faire couler le sang innocent. Vous donc, citoyennes, vous Rochelloises, qui avez pris de si beaux engagements, sachez vaincre votre faiblesse.
Une autre réflexion me presse et demande à s'échapper. Elle tient à la question des dangers du modérantisme que j'ai déjà discutée. On est parvenu dans le Midi à tromper le peuple par un système de noires calomnies contre les vrais patriotes qu'a suivi bientôt un système de persécution non moins atroce et cruel. Avec le mot d'ultra-révolutionnaire on a décrié le plus vertueux montagnard, et parce qu'un homme était plus mûr que les autres pour la liberté, parce qu'il voulait hâter son règne, il a élé frappé du poignard ou jeté dans l'horreur d'un cachot. J'ai connu des citoyens d'un caractère âpre, impérieux, insociable; ils parlaient souvent de sang; ils peignaient la Révolution sous de noires couleurs, même en prenant sa défense ; leurs cheveux se hérissaient à la vue d'un homme faible, parce qu'ils voyaient tous les maux qu'entraîne son caractère. On a calomnié ces hommes, on a préféré l'aménité du modérantisme, mais ces hommes sont utiles dans une crise révolutionnaire, ils méritent l'estime du peuple, parce que les ennemis du peuple les redoutent. Occupez-vous très peu des hommes. Ils sont des instruments, bons aujourd'hui, dont il faut se servir, mauvais de-
main, qu'il faut briser. Tant mieux pour ceux qui se conservent toujours bons.
J'ai voulu par celte dernière réflexion vous garantir de cette crédulité trop admissible à la calomnie contre les républicains austères, qui n'est pas moins dangereuse que cette confiance trop admissible à Tenthousiàsme pour les patriotes faux, habilement couverts du masque tricolore.
Je vous propose l'arrêté suivant :
La société républicaine et révolutionnaire de la Rochelle, après avoir bien déterminé les différentes classes des hommes dangereux et suspects, après avoir offert au peuple les principes qui doivent le diriger dans la carrière de la révolution.
Considérant qu'elle ne doit cesser de poursuivre le modérantisme plus dangereux encore dans la crise actuelle que l'aristocratie; qu'elle doit, pour le combattre et le détruire, s'occuper entièrement d'instruire le peuple, de l'élever à l'énergie révolutionnaire et de surveiller ses ennemis,
Arrête ce qui suit :
Article premier. — Le comité d'instruction publique de la société fera lire pendant trois décades consécutives le rapport de Saint-Just sur les personnes incarcérées.
Art. 2. — Le même comité choisira des membres de la société populaire pour aller chaque décadi, dans les villages qui leur seront désignés, propager les principes de la liberté, former l'esprit public et ses membres feront, en séances publiques, le rapport de la mission qu'ils auront remplie, au plus tard le tridi de la décade suivante.
Art. 3. — Le comité dénoncera ceux qui n'auraient pas satisfait à ce devoir après avoir été nommés, et leur
peine sera pour la première fois la censure, pour la seconde Texclusion de la société.
Art. 4. — Le comité sera responsable de la négligence qu'il pourrait mettre à nommer les commissaires et il aura soin d'en envoyer autant que possible dans toutes les campagnes circon voisines.
Art. 5. — Il sera ouvert au comité de bienfaisance un registre de souscription pour les mariages civiques et des époux choisis, pauvres, vertueux et patriotes, seront unis dans des fêtes décadaires et dotés par la société.
Art. 5. — Le comité d'instruction publique, en attendant le décret de la Convention nationale sur les fêtes décadaires, dressera dans chaque décade le plan de la fête du décadi suivant.
Art. 7. — Il en fera part, au moins l'avant-veille, à la société pour qu'elle puisse l'adopter ou y faire les changements qu'elle croira convenables.
Art. 8. — Ces fêtes devront toujours avoir un but moral et civique, tantôt un mariage, tantôt une adoption quelquefois Tinauguration des bustes des amis du peuple et des grands hommes, ou «elle d'un temple; quelquefois la plantation d'un arbre de la Liberté, ou une promenade militaire autour de l'arbre déjà planté, la brûlure des livres d'église ou images sacerdotales et nobiliaires. Les instruments de l'agriculture y seront portés en triomphe, les différentes vertus personnifiées.
Art. 9. — Le comité d'instruction publique invitera les habitants des campagnes à ces fêtes et se concertera avec la municipalité pour leur procurer des logements chez les bons républicains.
Art. 10. — Le comité est invité à recueillir et à proposer tout ce qui peut rendre ces fêtes plus agréables
et plus Utiles et concourir à Tamélioration de Tesprit public.
La société rochelloise a délibéré dans sa séance du 26 ventôse l'impression et l'envoi de ce discours.
J'écris à Barère :
a Je respecte trop, mon bon ami, tes immenses occupations pour t'avoir accablé de minutieux détails dont peut-être tu n'aurais pas eu le temps de prendre connaissance; mais comme il importait que je ne laissasse rien ignorer de ce qui m'était transmis sur la Vendée, j'ai tout adressé à Nuynes en le priant d'extraire ce qu'il croyait t'être vraiment utile. Du reste, mes lettres multipliées au Comité, à toi-même, à Billaud-Varennes, ont rempli le but que je devais me proposer de recueillir et envoyer tous les renseignements essentiels pour arriver à la fin d'une guerre si désastreuse à la République. Ton collègue Lequinio part en ce moment pour soumettre au Comité le résumé de ses idées sur les moyens de détruire les brigands. Nous nous trouvons nous rencontrer parfaitement quoique nous ayons puisé nos recherches dans des sources différentes. Je vois quant à moi la fin très prochaine de cette guerre dans l'exécution des mesures que Lequinio va vous proposer et que j'avais moi-même proposées en partie après les avoir combinées sur les lieux avec beaucoup de patriotes.
P, S, — L'épuisement de ma poitrine, causé par six mois de permanence dans les tribunes populaires, me rendrait bien utiles quinze jours entiers de repos. Veuille me faire accorder un congé de deux décades pour les Pyrénées où j'entrerai sous deux mois. Fais-moi aussi envoyer l'arrêté qui porte le renouvellement de ma mission pour Bordeaux, Bayonne, Toulouse, Avignon,
Marseille, Port-la-Montagne et Commune-Affranchie, car Tancienneté de la date qui est sur mon passeport et ma commission me suscitent plusieurs difficultés. On travaille cruellement le Midi. Tout cela tient, je crois, à la conspiration d'Hébert et de Vincent. »
-Rochefort. Primidi I«' Germinal.
J'écris aux membres du Comité de Salut public :
« J'ai resté longtemps sans vous écrire, citoyens, parce que j'ai transmis dans mes lettres particulières à vos collègues les divers renseignements qu'il entrait dans ma mission de recueillir et je me suis attaché surtout à chercher et à faire connaître tout ce qui appartenait aux causes de la prolongation de la Vendée et aux moyens de la terminer.
« Gomme des étrangers souvent suspects trouvaient moyen de se glisser dans les murs de la Rochelle, et qu'au moment actuel surtout il importe d'établir une surveillance active dans les communes maritimes et d'empêcher la circulation des agents distribués sur nos côtes par nos ennemis, j'ai fait adopter par la municipalité, concurremment avec le comité révolutionnaire, des cartes de sûreté telles, que chacun étantobligé d'en avoir, de les porter, de les présenter souvent; aucun étranger ne pourra s'introduire incognito dans la commune et tous les citoyens seront soumis à des règles sévères qui garantiront leur salut. J'ai provoqué la même mesure à Lorient avant mon départ. Arrivé à Rochefort, j'ai trouvé, je puis le dire, plus d'activité dans le port que dans aucun de ceux que j'ai parcourus. On le doit au zèle infatigable de vos collègues Guesno et Topsent et du commandant d'armes Chevillard, qui m'a paru un bon sans-culottes, un homme révolutionnaire et ac-
tif autant qu'instruit dans sa partie. Les préjugés religieux avaient bien été détruits par vos collègues Laiguelot et Lequinio, et, sous le rapport de la destruction du fanatisme, Rochefort était à la hauteur de la Révolution et même avait devancé la France; mais telle est rinfluence du climat que dans une atmosphère lourde, épaisse et grossière les habitants étaient eux-mêmes lourds, apathiques, glacés. Rochefort est une colonie composée d'hoinmes presque tous nés sur un autre sol, qui presque tous n'habitenir celui-ci que momentanément et pour y remplir les devoirs de leurs emplois respectifs. Ces emplois forment une chaîne continue qui rompt régalité par la gradation des inférieurs et supérieurs, tous dépendant les uns des autres. L'assujettissement qui en résulte fait qu'il y a peu d'union, que chacun reste isolé et que, faute de ces communications entre patriotes qui ont l'effet de l'électricité, l'esprit public est mort. Une autre cause qui le tue, c'est que tous les citoyens étant étrangers les uns aux autres, ne se connaissant que depuis peu, n'étant point destinés à vivre toujours ni même longtemps ensemble, il n'y a point cette confiance, cette liaison mutuelle qui fait la force de Topinion et l'existence de l'esprit public. A cela se joint, comme je l'ai dit, la pesanteur de l'air qu'on respire sur le bord de la Charente. Il fallait arracher leur esprit à son assiette, leur donner une forte secousse et révolutionner la contrée.
« Je vais me rendre à Bordeaux, où des efforts non moins pénibles seront plus nécessaires encore pour régénérer l'esprit public, les immenses travaux de vos collègues Ysabeau et Tallien ne leur ayant pas permis de faire à cet égard tout ce qu'ils auraient eux-mêmes désiré. » ^
De Bordeaux, Quartidi 14 Germinal.
Au Comité de Salut public.
« Arrivé dans le département de la Gironde, Blaye m'a présenté le triste spectacle d'un peuple réduit à la disette et n'ayant plus qu'une demi-livre de pain noir, tantôt de fèves, tantôt de chiendent ou de racines. L'esprit public m'a paru froid, mais les habitants patients et bien intentionnés. Gomme je veux suivre pas à pas les détails de ma tournée, j'attendrai le prochain courrier pour vous parler de Bordeaux, afin de vous exposer avec une entière franchise mon opinion sur l'état actuel de cette commune qui parait fixer encore les espérances des ennemis de la patrie. »
Bordeaux, 21 Germinal.
J'écris à Barère, membre du Goraité de Salut public :
« Bonnard, patriote de Toulouse, qui correspondait avec moi et me transmettait des détails intéressants sur le Midi, vient d'être arrêté. Il est même certain pour moi qu'on intercepte notre correspondance, puisque je n'ai aucune lettre de lui, quoique je lui aie écrit où j'étais et que j'aie eu de ses nouvelles indirectement et lui aie fait donner les miennes.
« J'ignore les motifs de l'arrestation de Bonnard, et, malgré la bonne opinion que j'avais de son patriotisme, je ne dois rien préjuger sur son compte; mais je sais que Boreil, fils du capitoul, et le muscadin Gomeyrar, ex-agents du conseil exécutif de Toulouse, y sont encore et entourent les représentants du peuple. Je sais que ces deux hommes avec lesquels j'ai vécu sont des intrigants et ne peuvent être patriotes. Je les croyais partis de Toulouse depuis longtemps et j'apprends qu'ils
n'ont point quitté cette commune. Sans avoir des faits à alléguer contre eux, je dois à la vérité de te déclarer et te prier d'instruire le Comité de Salut public que ces deux hommes ne peuvent que corrompre Topinion et servir Varistocratie dans le Midi. Je t'embrasse.
« J'électrise ici l'esprit public de mon mieux et tâche de substituer le sans-culottisme à l'esprit négociantiste. Ysabeau a de grandes occupations qui l'arrachent à ce genre detravail.L'esprit est bien disposé; ça ira.La découverte delà conspiration nouvelle m'a paru une occasion offerte de réveiller l'énergie du peuple et lui rappeler les scélérats qui l'auraient abusé. Il se rallie plus que jamais autour de la République. Les subsistances seulement sont bien rares. Les départements voisins en abondent en comparaison de celui-ci; à Toulouse, à Rochefort, on a sa livre ou sa livre et demie de bon pain ; ici on a sa demi-livre de mauvais, et dans plusieurs communes un quart seulement de pain noir et malsain de farine de fèves. Cette inégalité est très mal vue; il serait facile d'y remédier. — Je t'embrasse et attends une prompte réponse.
« P. S. — J'embrasse Robespierre, Couthon et Saint- Just. Partout on bénit le Comité de Salut public. Je me trouve heureux de m'associer, quoique de loin, à ses travaux. »
Bordeaux, 24 Germinal.
J'écris aux membres composant le Comité de Salut public :
« Je vous ai rendu compte, citoyens, de tous les détails de ma mission jusqu'à mon arrivée à Bordeaux. Je dois maintenant vous entretenir de cette dernière commune et vous transmettre les observations que j'ai eu lieu d'y
fafre sur Tesprit public. Il en devait être assez naturel lement de Bordeaux comme de Lyon, et la République aurait vu ces deux cités détruites également par la guerre, si dans le principe une marche différente n'eût été suivie, et si la douceur employée à propos et la terreur adroitement ménagée n'eussent prévenu la nécessité d'un siège. Le peuple d'abord se rendit à la bonne cause, et le parti des négociants et des fédéralistes, se voyant le plus faible, ne songea plus qu'à dissimuler. Tout ce qu'il y avait eu d'hommes à talents, de riches, d'habitués du barreau, s'était donné à la faction qui promettait à son ambition quelques avantages. Ceux qui ne s'étaient pas ouvertement prononcés en faveur de cette faction conspiratrice n'avaient pas eu le courage de se prononcer contre elle. Il ne restait plus que de bons sans-culottes bien intentionnés pour la patrie, mais dénués de lumières et accessibles à la crédulité qui conduit à l'erreur. Tous ceux qui avaient eu quelque influence sur l'opinion et qui s'étaient montrés patriotes lorsque aux premiers jours de la Révolution ils avaient vu tomber le clergé et la noblesse, étaient devenus ensuite aristocrates, quand ils avaient vu que le bourgeois des villes ne serait que l'égal de l'habitant des campagnes, et que le riche négociant et l'armateur ne seraient pas au-dessus du boutiquier et de l'artisan. Qu'ont dû faire les représentants du peuple? Ce. qu'ils ont fait. Commencer par punir les coupables, se défier de ceux qui, assez éclairés pour ne rien se dissimuler des projets des conspirateurs, avaient été assez lâches pour ne point s'élever contre eux; ne mettre en place et ne recevoir dans le club national que de bons sans-culottes. Aussi la société populaire est-elle sans lumières, sans influence ; les magistrats du peuple manquent d'instruc tion; il nous faut ici former des hommes. Mais l'esprit
de Bordeaux est bon, parce que dans Bordeaux, comme partout ailleurs, les sans-culottes forment la masse ; et si le sans-culotte est encore digne d'un certain mépris aux yeux de la classe des riches, qui, par un sourire moqueur, insultent au tribut modeste du pauvre, les négociants et les riches qui croient que la réputation de patriotisme doit être donnée au plus offrant, et que les principes républicains se mesurent au poids de l'or, font tourner cette idée au profit de la chose publique et couvrent l'autel de la patrie d'offrandes dont ils font sonner bien haut l'énumération pour faire oublier, s'il était possible, tout le mal qu'ils ont voulu faire à la liberté. Je sais que dans le nombre de ceux qui donnent, il est beaucoup d'excellents patriotes guidés par un louable dévouement; que, dans la classe des négociants mômes, il est des citoyens animés d'intentions pures et qui doivent faire exception à la règle générale; mais j'ai dû vous parler avec franchise et vous donner une idée vraie du négociantisme de certains Bordelais dont il faut mettre à contribution le penchant très nouveau chez eux à la générosité, et dont il faut se défier tant que durera l'alternative des crises révolutionnaires. Nous devons toujours nous féliciter que Bordeaux en soit au point où il en est, que la Montagne y triomphe^ que les muscadins et les aristocrates soient réduits au silence, que le temple de la Raison soit rempli chaque jour de décade d'une affluence nombreuse qui atteste enjuême temps qu'elle accélère les progrès de l'esprit public, que les sans-culottes soient seuls en place et qu'une commission militaire composée de patriotes sévères et actifs ait fait tomber les têtes d'un grand nombre de conspirateurs, que lés richesses immenses de cette commune servent toutes à la destruction des ennemis de la liberté, que toutes les manœuvres aient été
vaines pour soulever le peuple, et que la disette la plus affreuse n'ait servi qu'à faire encore plus ressortir la patience et le patriotisme des bons sans-culottes. Ce tableau vrai, qui serait même susceptible de plus grands détails, suffit pour répondre aux calomnies lancées contre Bordeaux et contre les représentants envoyés à Bordeaux. On a suivi dans cette commune différents systèmes pour assassiner l'esprit public, et les Vincent et les Hébert ont eu leurs agents, fidèles sectateurs de leur doctrine et imitateurs de leurs exemples ; les uns par des actes d'atrocité qui révoltaient l'humanité, la nature et la vertu, ont voulu rendre la révolution odieuse aux yeux des gens de bien. Us s'intitulaient révolutionnaires, lorsqu'ils n'étaient qu'oppresseurs et tyrans. Ils ressemblaient à ces généraux qui, dans la Vendée, jaloux de grossir Tarmée de Gharette qu'ils étaient chargés de combattre, incendiaient jusqu'aux communes patriotes, afin de réduire les hommes les mieux intentionnés pour la République à ne voir de salut pour eux que loin des troupes républicaines. Tel était ce général Hucbet, le protégé de Ronsin qui vient d'être mis en état d'arrestation, et nous ne finirons la guerre de la Vendée que lorsque nous nous serons encore débarrassés de beaucoup d'hommes qui suivent la conduite de Huchet. Je vous ai transmis la copie de la lettre qui le concerne. On voulait donc encore asseoir le crime à côté de la statue de la Liberté pour faire reculer tous les ennemis des crimes et tous les amis de la vertu, pour ôter à la révolution ces précieux défenseurs. Les scélérats qui avaient osé concevoir ce dessein sont maintenant dans les fers, et l'on commence à croire qu'ils tenaient de très près à la conspiration récemment découverte, et la cause de la vertu a été vengée. Ce premier système de dépravation de l'esprit public a manqué son but. On
a cru que les horreurs de la famine pourraient réduire le peuple, et Bordeaux s'est trouvé sans subsistances. On répandait même, dans les départements voisins qui eussent pu l'approvisionner, qu'il n'avait nul besoin de grains ou qu'il ne méritait pas d'en recevoir et par la calomnie on préparait la division, et par la division la disette. Les sans-culottes bordelais ont résisté à ce nouveau piège. Je dois ici vous exposer encore la situation vraiment affligeante *du département du Becd'Ambez. Je ne parle pas seulement d'une grande commune 011 toujours on trouve quelques ressources, oti le pain est suppléé par d'autres aliments, mais j'ai vu les campagnes n'ayant d'abord qu'un pain noir de farine de fèves ou de chiendent, chaque individu réduit à un quart de ce pain et bientôt n'ayant plus que des racines, des herbes des champs toutes crues qui seules les soutiennent. J'ai vu les pleurs des femmes ne pouvant nourrir leurs époux ni leurs fils, des laboureurs à la figure livide, au corps languissant, ne pouvant plus travailler faute de nourriture. Les vignes ne sont point cultivées, les bras les plus robustes sont trop affaiblis pour manier les instruments du labourage.
« Les différentes réquisitions croissent, et la commission des subsistances qui devrait être le centre commun, unique, n'est. pas exactement obéie. Après vous avoir parlé de Bordeaux, vous avoir montré la conduite du peuple et l'état actuel de l'esprit public, je pense qu'il ne reste plus qu'à lui imprimer l'énergie révolutionnaire, à bien pénétrer les sans-culottes des principes républicains qui leur sont encore inconnus, et à donner une. grande influence au club national qui est ici «omme s'il n'existait point.
« La section Marat vient de planter l'arbre de la Liberté qu'elle consacre à l'Ami du peuple. Le récit de cette
fête est une réponse victorieuse aux calomniateurs de Bordeaux. Qu'ils viennent avec nous, qu'ils voient cette réunion nombreuse de citoyens et de citoyennes affluant de toutes les sections, cette réunion plus touchante et plus unanime des esprits, des sentiments, des cœurs, ce commun enthousiasme, cette joie partout répandue, et qu'ils osent dire ensuite que la masse des sans-culottes bordelais n'est pas à la hauteur ^e la Montagne. Les Bordelais debout avec tous les sansculottes de la France leur donnent un démenti formel. La salle des séances de la section Marat est dans cette même enceinte où se réunissaient les commerçants, et dans le bâtiment de la Bourse. Les députés des sections des corps constitués, des corps militaires, la musique, le théâtre, une foule immense s'empresse de tous côtés. Chacun a son bouquet. La fête de l'Ami du peuple est celle de tous les patriotes qui chérissent sa mémoire, et ceux-là mêmes qui la détestent, affectent aujourd'hui de la chérir. Nous allons au-devant de l'arbre qui était au bout de l'allée de Tourny, près la Comédie. Élevé sur un char que traînent des bœufs couronnés de guirlandes, l'arbre domine au loin le cortège. On s'étonne de voir cet être végétal ambulant que suit un peuple nombreux; vingt-huit rubans tricolores que tiennent vingt-huit députés des sections les unissent tous autour d'un faisceau adossé à l'arbre. Des inscriptions frappent les yeux : Bordeaux à Marat, L'heure de la liberté a ff*appé sur l'horloge du monde, etc. Mort aux agioteu7*s, etc. Nous arrivons sur la place voisine de la Bourse et située sur le port où l'arbre doit être planté. Une montagne s'élève et cache la maison du guillotiné Fonfrède. Quelle matière de réflexions pour l'observateur : ce riche négociant bordelais qui, naguère président de la Convention nationale de France et couvert
en apparence d'estime et de gloire, avait vu décréter d'accusation Marat couvert de calomnies et d'opprobre, est maintenant livré à l'exécration, et la faux nationale a tranché sa tête. Ce nàalheureux proscrit, partout traité de monstre, voué aux horreurs de l'indigence, de la haine, de la persécution, qui depuis a été assassiné par une main scélérate, est aujourd'hui présenté à la reconnaissance publique et son buste couronné de chêne est porté en triomphe. Ici est la Bourse, le repaire des agioteurs, et ces mêmes hommes entraînés par le torrent et jaloux de faire oublier leurs crimes, s'empressent d'honorer la mémoire du vertueux ami du peuple qui tant de fois dénonça l'infâme agiotage. De ce même Bordeaux d'où fut dirigé contre Marat le poignard de la calomnie, partent maintenant en faveur de Marat les cris de l'enthousiasme. On puise dans ces rapprochements cette vérité consolante, que tôt ou tard le peuple est ramené de l'erreur, le crime est puni et la vertu récompensée. Dumouriez n'a plus un coin dans sa patrie où reposer sa tête; Brissot et Danton ont péri sur l'échafaud; les images de Marat sont partout offertes aux yeux des patriotes dans la vaste étendue de la France, et les cendres de Marat dorment au Panthéon. Ysabeau, représentant du peuple, et JuUien, commissaire du Comité de Salut public, placés sur la montagne, dominent une assemblée immense et parlent au peuple. Tandis que l'on plante l'arbre, deux artistes du théâtre chantent l'air français : Laisserions-nous flétrir, etc.,. et les bâtiments qui couvrent le fleuve agitent leurs voiles pour témoigner l'impatience qu'ont les braves marins de vaincre ou de mourir pour la patrie. L'on chante ensuite la dernière strophe de l'hymne à la Liberté. Les cris de : Vive la Montagne/ se confondent, les cha-
peaux volent dans les airs. Ysabeau et Jullien boivent à la prospérité des armes de la République, et tout le peuple leur répond avec transport. La journée se termine par la représentation de Marat dans le souterrain, qui suit l'offrande à la Liberté. »
Bordeaux, !«»• Floréal.
J'écris à Robespierre :
«Je ne t'ai pas écrit depuis longtemps, mon bon ami, parce que je te présumais trop occupé et que je n'avais rien de très intéressant à t'écrire, que d'ailleurs je n'en continuerai pas moins exactement de correspondre avec le Comité de Salut public. Aujourd'hui je veux te soumettre avec une entière franchise quelques observations sur Bordeaux dont j'ai déjà fait connaître en détail la situation au Comité. L'esprit en gifînéral est bon, la République sincèrement aimée; le riche même, qui ne l'aime pas, lui prodigue des sacrifices, etl'égoïsme paraît s'éteindre, mais d'abord le club national est sans aucune consistance, sans influence, sans énergie. A peine sait-on qu'il existe et le dessein que j'ai formé de lui donner la prépondérance qu'il doit avoir, est d'une exécution difficile. J'y travaille néanmoins sans relâche. Un grand reproche que j'ai à faire aux Bordelais c'est qu'ils traitent le représentant du peuple comme un intendant de l'ancien régime. Passe-t-il avec les gendarmes qui le suivent, on se découvre, on applaudit, quelques voix même crient : «Vive le sauveur de Bordeaux!» Paraît-il, au spectacle, au club, ou dans une assemblée quelconque, les mêmes cris se font entendre. L'enthousiasme et l'idolâtrie sont poussés avi dernier période, etj'ai remarqué que c'étaient les aristocrates eux-mêmes qui,croyantse donner un air de patriotisme, indiquaient
souvent au peuple les battements de mains qui déshonorent à mes yeux les hommes libres. On n'applaudit jamais à la seule présence d'un homme, mais quand il parle, aux principes qu'il exprime. Quand on fait courir le bruit du prochain rappel des représentants délégués à Bordeaux et de leur remplacement, on dit que Bordeaux est perdii; on a dit même, et c'est dans une réunion nombreuse qu'a été proféré ce blasphème, on a dit qu'il faudrait que le peuple se portât en foule pour s'opposer au départ de son ami. J'ai tiré de ces faits et d'une multitude d'autres, trop longs à détailler, la réflexion que je crois vraie, qu'un représentant, revêtu de pouvoirs illimités, ne doit jamais rester longtemps dans les mêmes lieux, car, s'il se conduit mal, il ne faut pas lui laisser le temps de rendre le peuple victime de sa mauvaise conduite ; s'il se conduit bien, il faut craindre ce penchant trop facile du peuple à la reconnaissance et à l'idolâtrie qui devient la mort de la liberté. 11 faut craindre que le peuple ne se fasse une habitude, un besoin d'un homme, qu'il s'identifie avec lui au point de ne pas croire pouvoir s'en passer. Du reste, je dois rendre justice à Ysabeau, qui n'a cessé de travailler à bien remplir sa mission et qui mérite des éloges pour les services qu'il a rendus. 11 désirerait luimême être rappelé d'ici à l'armée des Pyrénées-Occi- 4entales, avoir un mois de repos dans les Pyrénées après treize mois d'absence de Paris et de mission continue, et regagner ensuite son poste. Je te dirai maintenant deux mots de moi. Mes lettres au Comité ont pu t'instruire de tout ce que j'ai dit et fait pourrégénérer l'esprit public. J'ai saisi la dernière conspiration découverte pour électriser un peu les sociétés populaires de Rochefort, où j'étais à cette époque, de la Rochelle, de Nantes et de Bordeaux. Je vous ai parlé en détail de la disette
de ce département et de ses causes, et je vous ai aussi rappelé l'infâme guerre de la Vendée et les moyens qui, d'après la connaissance que j'ai des faits et des localités, me paraissent puissants pour la terminer. J'ai toujours suivi dans ma mission le même système, que, pour rendre la révolution aimable, il fallait la faire aimer, offrir des actes de vertu, des adoptions civiques, des mariages, associer les femmes à l'amour de la patrie et les lier par de solennels engagements. Ce système m'a bien réussi et l'influence qu'un sexe obtient sur l'autre est un niobile puissant dans le particulier comme dans le public pour élever les âmes au degré de chaleur républicaine. J'ai envoyé au Comité les détails de notre fête pour la plantation de l'arbre de Marat. J'ai aussi donné les mêmes exemples qu'à Port-Malo, Lorient, la Rochelle, Rochefort et Nantes, et les Bordelaises ont par de publiques promesses réchauffé l'enthousiasme et présenté la carrière de la vertu, pour les presser de la suivre, à leurs époux, à leurs fils, à leur famille entière et à la commune qui en était témoin.
« Comme j'ai vu les incalculables effets de ce genre de fêtes, j'ai cru salutaire de l'oflrir, au moins sur la scène, à toute la France, et j'en ai composé un petit délassement patriotique intitulé : « Les engagements des ^^ citoyennes. » J'en ferai hommage au Comité dé Salut public, et, s'il le juge bon, je ferai imprimer mon petit ouvrage et les détails du ballet républicain qui le termine, pour être joué à Paris et dans les autres communes. Je n'ai pas regardé ce travail comme étranger à ma mission de former Tesprit public, et je n'y ai d'ailleurs donné que trois jours. Je t'embrasse; écris-moi, je te prie, à Bordeaux; »
J'écris aux membres composant le Comité de Salut public :
« Je reçois en ce moment, citoyens, la lettre de votre collègue Barère, par laquelle il m*apprend que le Comité de Salut public. m*a nommé à la place de commissaire de l'instruction publique et m'invite à gagner mon nouveau poste. Je vais m'y rendre avec le désir de répondre à votre confiance et la certitude que, du moins dans cette nouvelle mission dont vous me chargez, comme danâ la première, je n'aurai d'autre guide que l'amour incorruptible du peuple. »
J'écris aux membres du club national :
« J'espérais, frères et amis, devoir rester encore quelque temps avec vous et travailler avec les patriotes bordelais à relever l'esprit public d'une commune qui, malgré les calomnies aristocratiques, va se montrer aussi sur la Montagne et concourir à distribuer les éclats de la foudre qui doit frapper tous les trônes. Je me formais une douce idée des civiques travaux auxquels j'étais appelé et dont le succès charmait déjà mes yeux; mais le Comité de Salut public de la Convention nationale a jeté les regards sur moi pour une place d'un des commissaires qui vont remplacer les différents ministres, et je ne puis différer de me rendre à mon nouveau poste. Dans un autre moment j'aurais refusé sans doute la marque de confiance trop grande qui m'est donnée. Dans un instant de crise révolutionnaire, il est défendu de s'arracher aux pénibles mais précieux devoirs que la patrie impose. Frères et amis, je vous quitte, mais j'emporte avec moi l'espérance qu'à Paris je ne serai pas moins utile à régénérer l'esprit public de Bordeaux qu'à Bordeaux même. Ici permettez-moi de vous offrir une réflexion que vous ne sauriez trop avoir présente. Un homme est quelquefois utile, il n'est jamais nécessaire, et, s'il pouvait l'être, il serait dès lors dangereux
à la liberté. Ce grand principe est le contrepoison de ridolâtrie, et Tidolâtrie est la mort de l'esprit républicain.
«Occupez-vous beaucoup de Tesprit public; déjà vous avez, comme on Ta dit, républicanisé matériellement Bordeaux. La place du Panthéon offrira dans les rues adjacentes les noms des grands hommes dignes d'y entrer. Au bas de la rue Brutus, sera cette inscription : Jl frappa César, Plus loin cette autre]: Aucarstrœm républicain immola Gustave roi. Les lieux publics voisins de la place de la Révolution rappelleront les journées révolutionnaires. La place de la République seca entourée des noms des vertus républicaines; les Droits de rhomme gravés sur la pierre et retracés aux yeux. L'agriculture aura aussi son nom consacré ; c'est la mère nourrice de la société. Les instruments aratoires serviront de dénomination aux rues circonvoisines. Votre commune sera un livre vivant d'instruction publique. La mère ne pourra sortir avec son enfant sans le nourrir de l'histoire de la Révolution française.
Souvenez-vous, patriotes des corps constitués, que votre devoir n'est qu'à moitié rempli si, vous acquittant de vos fonctions, vous négligez de venir dans la société populaire. Travaillez plutôt un peu plus. avant dans la nuit, et n'ayez point de séances aux heures des séances du club. Votre poste est aussi dans cette enceinte, car ici on travaille à la formation de l'esprit public, et sans bon esprit public les corps constitués ne peuvent rien. Club national, oblige tous tes membres d'être assidus dans ton sein. Ceux qui t'abandonnent un seul instant sont aussi coupables que le soldat qui manque à Fappel. Citoyens, organisez bien et sur-le-champ vos comités de correspondance, d'instruction publique et d'épuration. Que le premier vous fasse bien connaître à la France
par de fréquentes circulaires aux sociétés affiliées, des adresses à la Convention nationale, et que raristocratle nô puisse pas se dissimuler votre existence. Que les liens de l'unité et de l'indivisibilité resserrent tous les républicains. Que votre comité d'instruction travaille sans relâche à mettre les vertus et la morale à l'ordre du jour. Portez dans les campagnes l'habitude des fêtes décadaires pour tuer la célébration des momeries superstitieuses. Parlez à l'Imagination, aux esprits, aux cœurs, et offrez la vertu en pratique par l'ouverture d'un registre d'adoptions civiques qui assurent un père à l'orphelin, uafîls au bon vieillard dénué de ressources. Ayez aussi des souscriptions pour doter les époux vertueux et pauvres que le défaut de fortune empêcherait de s'unir. Protégez et encouragez les mariages pour aider la population et régénérer les mœurs. Que votre comité d'épuration bien choisi vous surveille tous pour éloigner de vous les hommes coupables de faits et de propos immoraux, et qu'ils appellent dans votre sein une masse de vrais montagnards qui fasse du club national un corps vivant de l'opinion publique sain et robuste. Soyez sévères envers ceux qui ont conduit le peuple dans l'erreur. Sachez bien séparer l'homme qui est essentiellement vertueux et qui n'a été qu'égaré de bonne foi. Pour n'être pas trompés sur ces nuances, consultez la vie privée de l'individu; remontez à sa conduite depuis les premiers jours de la Révolution. Tandis que vos comités s'occuperont assidûment de leurs devoirs, que la société populaire acquerra de la consistance par des ordres du jour fixes et indiqués d'avance, et des délibérations vastes, imposantes et bien mûries dans le silence de la réflexion, suivez exactement vos articles réglementaires provisoires qui, bien observés, garantissent votre existence. Je viens de vous rappeler
ce qu'il me paraissait utile de faire ; la déclaration et délibération solennelle que je vous ai déterminés à prendre, les engagements unanimes qui vous lient et que vous ferez bientôt connaître à l'Europe entière, vous offriront le développement des vérités que j'ai cru devoir répéter. Rappelez-vous toujours des scènes touchantes que présenta la séance d'hier. Relisez les rapports du Comité de Salut public sur les principes qui nous unissent tous. Je joins d'ici des rapports de ma mission à Vannes, à Lorient, une adresse à la société populaire de cette commune sur le mal qu'ont fait les prêtres coalisés avec les rois, et je vous invite à les lire. Ils vous détailleront encore ce que j'aurais désiré vous dire. Je continuerai de correspondre avec vous. Bientôt je viendrai vous revoir. Ma poitrine épuisée par une longue permanence dans la tribune publique et très fatiguée de la dernière séance, ne me permet pas de me rendre ce soir à mon poste, qui m'est toujours bien cher. Recevez mes adieux, mes regrets et les nouveaux témoignages de mon attachement à la République une et indivisible et à la commune de Bordeaux.
« Votre frère et ami. »