PLAN DE CB QUI RESTE A FAIRE DANS LE MORBIHAN
19 Nivôse.
A Prieur de la Marne,
« Il en faut finir avec le Morbihan, mon bon ami, je dirai môme bientôt avec toute la ci-devant Bretagne, oh la régénération de l'esprit public n'est encore qu'ébauchée et où elle doit se compléter pour l'intérêt de la République. Je te parlerai seulement ici du département dont tu te trouves aujourd'hui chargé. Et quand tu auras sous les yeux le résumé de ce qui reste à faire avec l'indication des patriotes dont le secours te sera d'une indispensable nécessité dans les différentes parties de tes opérations, la moitié du travail sera déjà faite.
« Je partirai d'abord de Lorient où ta principale affaire est l'épuration de la marine. Deux choses sont importantes, une grande activité dans les travaux du port, une confiance méritée dans les administrateurs et dans tous les officiers. Sans ces deux points, comment réaliser nos espérances sur la liberté de l'Angleterre? Eh bien : fais-toi représenter la liste de tous ceux, sans exception, qui dans ce port occupent les places de la marine. Des républicains: Desfosses, Retobie, Parmentier, Renaud, Duquesnel et Lacroix, qui méritent ton entière confiance et qui ont les connaissances individuelles et locales, pourront te donner des renseignements détaillés et sûrs qui te dirigeront dans l'examen de cette liste. Un seul après-midi suffira pour l'épurer. Tu nommeras sur-le-champ les patriotes qui te seront indiqués à la place de ceux que tu devras destituer, et si tu manques de sujets pour quelque poste important.
tu t'adresseras au ministre de la marine ou à ton collègue Jean-Bon Saint-André, qui s'occupe de pourvoir aux emplois vacants. Tu y laisseras provisoirement, pour ne point interrompre le service, les hommes que tu de stines à la destitution. En moins d'un jour l'ouvrage le plus essentiel est terminé.
« Les opérations de la marine terminées, et tu vois qu'elles demandent peu de temps, tu donnes un jour au Port-Liberté , un autre à Hennebont pour renouveler les municipalités de ces deux communes et leurs comités de surveillance et montagnardiser les habitants. A Hennebont, les patriotes Fichoux, Cochois et Le Bègue, membres du district, dirigeront ton choix. Au Port-Liberté, tu peux consulter Tigon et Grandchamp. Tu te feras ensuite rendre compte des moyens de défense de ces parages, et tu n'auras qu'à écrire à Rossignol pour faire de suite pourvoir à la défense de ces côtes. 11 faudra faire désigner un commandant intelligent et actif pour presser et surveiller l'exécution des mesures qui devront être prises. N'oublie pas de provoquer du Comité de Salut public l'adoption de la mesure générale à toute la ci-devant Bretagne, de l'envoi de réquisitions dans les départements éloignés pour dépayser un peu les Bretons et les identifier avec les autres enfants de la grande famille. Pour tout ce que je viens de t'engager à faire et qui me paraît de la dernière importance, il ne faut tout au plus que trois jours de travail et quelques lettres à écrire.
« Reste encore l'épuration des districts. Mais tu ne peux y travailler que d'après les indications qui te seront données par les patriotes et que tu auras soin de vérifier toi-même. Compucas, ton ci-devant délégué, a fait tout le travail de Pontivy. Tu n'auras qu'à recueillir les renseignements après avoir vu par toi-même s'ils
sont bons. Huit jours ou moins seront assez pour les expédier en y ajoutant le district de la Roche-Sauveur. Pendant le môme temps sera renouvelé le district de Faouët, ainsi que le comité de surveillance et la la municipalité de Gourin. Dans une décade et demie tout sera fini pour le Morbihan. Tu auras assuré les côtes, épuré la marine et la guerre, le militaire et le civil. »
Du 26 Nivôse.
J'écris à Robespierre:
« Je vois avec bien du plaisir, mon bon ami, que toutes les mesures réclamées par les patriotes ont leur exécution et chacun ici bénit le Comité de Salut public. Prieur est ici. L'^^ration de la marine va bientôt aller grand train et nous a^^oftS-des troupes pour la garde des côtes et une bonne garnison pour cette place. On nous envoie des poudres et des munitions. Les réquisitions de la ci-devant Bretagne vont aller apprendre dans le nord ou au sud le républicanisme et le français. Les travaux du port acquièrent une grande activité. La société populaire est énergique et bien régénérée. Les fêtes publiques ont tué le fanatisme. Aussi je m'en vais on ne peut plus content de la commune de Lorient, que je t'invite encore à faire déclarer avoir bien mérité de la patrie.
« Je me rends à Nantes, la Rochelle et Bordeaux pour continuer la tournée dont le Comité de Salut public m'a chargé. Plus je vais, plus je crois qu'elle peut devenir utile. Je profite aujourd'hui, pour t'écrire, du départ de trois dépulés de Saint-Domingue près la Convention. Le citoyen Barbier, chargé par Prieur de les accompagner, est un patriote de Lorient qui doit faire plusieurs demandes pour sa commune. Tu provoqueras l'adoption de celles qui te paraîtront justes.
27 Nivôse.
Lettre aux citoyens de la société populaire et de la commune de Montagne-sur-Odet, ci-devant Quimper,
« Citoyens, j'avais été chargé de renouveler les corps constitués dans votre district et dans votre commune, et je m'étais attaché à consulter le vœu du peuple, de manière que ceux-là seuls qui avaient sa confiance et son estime fussent élevés à des fonctions publiques. Vous avez sanctionné les différents choix que j'ai proclamés en votre nom, et j'ai eu la douce satisfaction de croire que mon passage dans Quimper avait été l'époque heureuse de la régénération de l'esprit public, ainsi que des magistrats du peuple, et que le caractère de républicanisme imprimé à votre commune serait long à s'effacer. Je vous ai quittés avec la certitude que si pendant quelques instants l'erreur et la malveillance avaient fait, dans vos climats reculés loin de la commune centrale, triompher le fédéralisme, depuis, l'erreur avait été dissipée, la malveillance réduite à l'envie impuissante de nuire. Enfin, j'ai vu dans les habitants de Quimper de fermes soutiens de la Montagne. L'occasion s'est bientôt présentée pour eux de montrer ce qu'ils étaient. Je les ai vus à Vannes, à Dinan, et leur patriotisme et leur courage se sont signalés dans ces deux circonstances. Revenu moi-même à Lorient, je comptais rentrer dans le Finistère et revoir les braves républicains dont plusieurs avaient été mes compagnons d'armes. J'appris alors l'espèce de contre-révolution qui venait de s'opérer: les patriotes incarcérés, les corps constitués détruits, une persécution apparente élevée contre le fanatisme pour le réveiller, quand c'est par le mépris auquel il faut le vouer et par le langage insinuant et
persuasif de la raison qu'on doit le détruire. Mon désir redouble d'aller au milieu de vous. Un arrêté du Comité de Salut public qui prolongea ma mission à Lorient vint s'opposer à ce projet. J'écrivis aux représentants du peuple à Brest, au Comité de Salut public à Paris. J'avais recueilli les faits, je m'empressai de les dévoiler, et depuis les patriotes ont été rendus à la liberté. Le coupable Hérault a été rappelé à Paris pour être jugé sévèrement, Dagorne a été traduit au tribunal révolutionnaire et la mission donnée à Leclerc vient de lui être retirée.
«Ainsi, républicains de Quimper, vous obtiendrez justice. Dans un État libre comme le nôtre, le règne de l'opposition est court.
« La patrie compte sur vous. La ci-devant Bretagne a grand besoin que les montagnards et les républicains s'y prononcent fortement. Habitants de Quimper, élevez-vous à la hauteur de la Révolution. Que votre société républicaine s'épure et se régénère. »
6 et 7 Pluviôse.
J'écris à Prieur de la Marne à Lorient :
«Je t'ai fait connaître à peu près l'esprit du Faouët, et t'ai envoyé la note de tous les fonctionnaires publics et des citoyens propres à remplacer les destitués. Je dois t'observer que la municipalité et le district qui ont pris des arrêtés tant soit peu fédéralistes ont des intentions extrêmement pures et sont patriotes, tandis que le tribunal qui, n'ayant été appelé à rien, n'a concouru à rien, est composé d'hommes faibles ou de patriotes douteux. Bellanger, agent national de la commune, est un patriote rempli de zèle et un vrai montagnard. 11 a eu le malheur de signer. — Teparlerai-jedeGuéménée?
L'ancien régime y vit encore ; l'agiotage y domine ; l'argent est en concurrence avec le papier, et les assignats nationaux sont méconnus. Le comité de surveillance n'a fait encore arrêter aucun homme suspect. Le club est fermé. Les ci-devants et les aristocrates dominent, les protecteurs et parents d'émigrés sont en place ; les religieuses réfractaires sont en liberté dans leur couvent. Viens vite ici tuer la contre-révolution. »
Josselin, 7 Pluviôse.
Je trouve ici tout lé contraire de ce que j'ai vu à Guémenée. Le maire et l'agent national du district sont d'excellents sans-culottes.
Au Faouët, j'avais été obligé de faire abattre les croix. A Guémenée il m'avait fallu réintégrer le club. Ici j'ai trouvé uïie bonne société populaire, bien montagnarde et régénérée. J'ai trouvé les croix abattues et les prêtres décalottés. Je t'envoie encore toutes les notes. La loi sur le maximum, qui s'exécute difficilement au Faouët et très mal à Guémenée, .a ici sa pleine exécution. Tous les saints sont envoyés à la monnaie; les églises fermées; les campagnes révolutionnées par des promenades civiques et militaires. J'ai préparé pour décadi prochain l'inauguration d'un temple de la Raison, et je pars satisfait, avec l'idée que ma tournée n'a pas
été inutile au patriotisme. AJosselin, j'ai fait rendre la
société responsable de la conservation de l'esprit public dans ses alentours, et j'espère que tout ira bien.
De Vannes, le 9 Pluviôse.
J'écris à Prieur de la Marne :
« Je t'envoie le résumé des notes que j'ai recueillies
sur les habitants de Ploërmel auxquels il m'a fallu parler longtemps pour leur prouver que Tesprit du fanatisme est un esprit contre-révolutionnaire, et que le papier représentatif des propriétés nationales vaut mieux que l'argent de Tancien régime. Je ne crois cependant pas avoir absolument prêché dans le désert. En général, dans toute l'étendue du Morbihan la loi du maximum est difficilement et mal exécutée. Il est bien instant de faire partir les jeunes gens de la première réquisition, car ils donnent des inquiétudes très fondées. Plusieurs ont fait entendre des propos royalistes, et dans une commune môme ils ont arboré le drapeau blanc. Vannes, où j'arrivai hier soir, est plus que jamais détestable. Gomment cela ne serait-il pas quand la municipalité elle-même, servant le fanatisme, a empêché ^d'inaugurer la ci-devant cathédrale en temple de la Raison, quand l'évêque, qui a parlé contre le mariage des prêtres et contre la loi, n'est pas encore en état d'arrestation? »
De Nantes, le 10 Pluviôse.
J'écris à Robespierre :
«Je n'ai point laissé, mon bon ami, ralentir l'activité de ma correspondance. J'ai toujours écrit, soit à toi ou à Barère en particulier, soit au Comité collectivement, et je lui ai transmis toutes les observations que je croyais utiles. Aujourd'hui je viens de quitter Lorient après avoir vu les habitants, dans un de ces beaux élaùs d'enthousiasme qui caractérisent la véritable hauteur de l'esprit public, se rendre responsables de leur port et de leurs côtes, ainsi que du maintien du républicanisme et de la propagation des principes révolutionnaires dans ces parages. Je quitte Lorient avec la certitude d'avoir rendu cette commune aussi montagnarde qu'elle pou-
vait Têtre, et j'y laisse un représentant montagnard qui va terminer les opérations, épurer la marine et régénérer tous les corps constitués du département. Il est bien urgent de faire exécuter la mesure que j'avais proposée au Comité de Salut public et qu'il a sanctionnée par un arrêté : l'éloignementdes réquisitions qui seront remplacées par d'autres venues de climats opposés. C'est pour la ci-devant Bretagne surtout que cette mesure est indispensable. Les Bretons, longtemps courbés sous le joug de la féodalité, sont encore trop abrutis pour sentir les bienfaits de la révolution. Ils ont besoin d'aller s'instruire et se républicaniser hors de leurs foyers où tout les attache encore à leurs préjugés, à leurs habitudes et à leur crasse ignorance. Les Bretons sont égoïstes et paresseux; ils bornent tout à leur intérêt privé ; ils ne voient que le sol où ils ont pris naissance. Ils iront s'identifier avec les habitants des autres parties de la République, et reviendront bons républicains, sachant parler français, ayant quelque teinture des arts et surtout de l'agriculture, trop négligée par eux. J'ai trouvé la plus grande partie des terres incultes, un nombre infini de marais dont le dessèchement pourrait assainir et fertiliser ces contrées. Il faudrait que cette opération fût confiée aux bras robustes et laborieux de nos réquisitions du Nord qui viendraient remplacer celles de l'Ouest. Cet échange des réquisitions m'a fait naître l'idée d'un autre échange non moins utile que le Comité de Salut public pourrait mettre à exécution. Je lui en écris en détail et te prie d'insister sur l'adoption de la mesure que je propose et qu'il serait trop long de détailler ici. Tu en jugeras par ma lettre au Comité. Je me suis attaché dans la tournée des districts à réveiller un peu l'énergie révolutionnaire. Pour la première fois les comités de surveillance se
sont occupés de rarrestation des personnes suspectes. J'ai combattu le fanatisme par lé langage seul de la raison, et j'ai vu s'élever l'arbre de la Liberté à la place des croix et autres signes de la superstition qui ont été abattus par les paysans eux-mêmes. A Josselin les prêtres ont tous abjuré; les saints de bois ont été brûlés dans les corps de garde: ceux d'argent et les calices envoyés à la Monnaie, le tout d'après le vœu même du peuple. Dans le district de Rochefort on vient d'arrêter 22 hommes, tant émigrés ou prêtres réfractaires que jeunes gens de la première réquisition déserteurs. Ici encore est un motif de plus pourles éloigner. Hâtons donc le départ des premières réquisitions de la ci-devant Bretagne; ayons soin d'y avoir longtemps encore dans chaque village des garnisons républicaines comme dans un pays ennemi, et peu à peu les habitants fraterniseront avec les soldats et seront amenés au républicanisme dont ils sont bien loin, car on peut les dire à un siècle en arrière de la révolution. Faisons cultiver les terres, bonnes en elles-mêmes, mais laissées incultes par la paresse de ceux qui les possèdent, et nous aurons un produit considérable qui fera de ces départements un véritable grenier de la République par les ressources en subsistances qu'ils auront à lui offrir. Après, nous ferons dessécher les marais qui rendent plusieurs cantons malsains et inhabitables.
« Je vais passer seulement quelques jours à Nantes, ainsi qu'à la Rochelle et Rochefort pour y donner en passant quelques fortes secousses à l'esprit public et stimuler vivement les sociétés populaires, après quoi je me rendrai sans retard à Bordeaux, pour qu'à la fin de ma tournée je puisse voler à Londres où j'ai déjà servi la liberté et me sens prêt à la servir encore. »
Décadi, \ Pluviôse.
J'écris à Prieur :
« J'arrive à Nantes, mon bon ami, et je m'empresse de te transmettre le résultat d'une lettre très officielle que je reçois de Paris, L'Angleterre eat en feu; on crie tout haut dans Londres qu'il ne faut plus de rois ; Georges et Pitt jouissent de leur reste. Le Comité de Salut public songe à seconder puissamment les habitants des bords de la Tamise, et la mission de représentant du peuple français auprès de la nation anglaise t'est destinée. Moi j'irai fort probablement aussi, et je ferai dans la Grande-Bretagne la même tournée que je viens de faire dans la Petite. Hâte-toi d'en finir avec le Morbihan. Je vais me rendre rapidement à Bordeaux et au Portla-Montagne ; et, comme je te le disais avant mon départ de Lorient en pleine société populaire, notre rendezvous est en Angleterre. L'année d'après nous porterons ailleurs la liberté. »
Décadi, 10 Pluviôse.
J'écris aux rédacteurs de Y Anti- Fédéraliste :
<( Une fête solennelle vient d'être célébrée dans les murs de Lorient pour l'inauguration du temple de la Raison. Les détails de cette fête doivent être rendus publics. Le nonidi soir, les soldats de l'armée de l'Ouest et les envoyés des campagnes voisines arrivent dans Lorient. Une illumination générale et spontanée fait de leur entrée une véritable entrée triomphale, et la veille du jour destiné pour la fête est elle-même une fête unanime et touchante. Le décadi, dés l'aurore, plusieurs salves d'artillerie donnent le signal du réveil, et chacun se lève, empressé d'allonger, en la devançant, la
plus belle journée qui ait encore éclairé ces cantons. En attendant la douzième heure du jour, fixée pour la cérémonie, chaque citoyen dans de civiques banquets fraternise avec les habitants des campagnes et les braves soldats de l'armée de TOuest, qu'il se réjouit de réunir à sa table, où ils boivent à Tenvi des santés communes à la victoire, cette favorite de nos guerriers, aux progrès de Fart utile et respectable de l'agriculture, et à la Liberté, déesse des Français. L'astre du jour a parcouru la moitié de sa carrière et des salves nouvelles proclament le moment de la réunion. Un cortège nombreux assiège déjà les portes de la maison commune; il s'ébranle, et le peuple immense, qui contemple avec une avidité curieuse les différents groupes qui le composent, s'unit à la marche et se rend à la place de la Montagne. Précédés d'un corps de cavalerie, d'un détachement d'artillerie et d'une musique guerrière, les citoyens soldats et les soldats citoyens, sans armes, marchent par pelotons, se tiennent fraternellement sous le bras. Le jeune bataillon de l'Espoir de la Patrie vient après eux; il porte une bannière où se peint une brillante aurore sortant de derrière une montagne. On y voit gravés ces mots : Naître, vivre et mourir pour la liberté. Un groupe de soldats de marine, d'ouvriers du port, ayant au milieu d'eux les bustes de Marat et de Pelletier, vient ensuite, précédé d'une bannière qui représente un sans-culotte avec les bras d'Hercule, armé d'une hache et d'une massue, s'appuyant sur un globe et comme prêt à Tenfrouvrir pour donner une issue au volcan révolutionnaire, et sous ses laves brûlantes ensevelir la tyrannie. Le globe a cette inscription : Mort aux tyrans! Liberté à tous les peuples! L'œil qui se fixait avec admiration sur cet emblème chéri de la République universelle, voit ensuite avec attendrissement la foule
aimable et touchante de jeunes citoyennes qui, vêtues de blanc, parées des couleurs nationales, portent dans leurs mains des couronnes de myrte et de laurier destinées à ceux qui auront bien mérité de la patrie. La bannière qui la précède représente une jeune fille déposant des couronnes sur un autel civique. L'inscription est : Au Civisme ^à la Raisonna la Vertu. Une autre bannière paraît. On voit un soleil à son déclin, qui darde
ses rayons sur une montagne : Nos derniers jours sont les plus beaux. Ce sont les vieillards qui sous les glaces de Tâge sentent renaître encore tout le feu de la jeunesse au seul nom de liberté. »
15 Pluviôse.
J'écris d'Angers la lettre suivante , à Juliien de la Drôme.
« Au reçu de ma lettre, vole, je t'en prie,chpz Robespierre avec les braves sans-culottes que je t'adresse. Il faut étouffer la Vendée qui renaît; il faut rappeler Carrier, qui tue la liberté. J'avais des détails si importants à communiquer au Comité de Salut public^ que j'ai hésité un instant si je me rendrais à Paris, d'autant plus que je me rapproche, étant forcé de passer par Tours pour me rendre à la Rochelle. La route directe est interceptée. Montaigu est pris. Mais j'ai pensé que je ne devais revoir Paris qu'après ma mission absolument remplie, et les porteurs de ma lettre donneront les détails. En résumé, qu'on n'attende pas un jour pour rappeler Carrier et le remplacer par un représentant jeune et populaire, montagnard et sans-culotte, actif et laborieux. Lis à Robespierre cette lettre, et lis aussi toi-même celle que je lui écris. J'enverrai de Tours d'autres détails. Écris-moi de suite à la Rochelle. »
J'écris à Barère, membre du Comité de Salut public:
« Il faut sauver la commune de Nantes et la République. J'y ai trouvé l'ancien régime. Je viens de Nantes. J'ai vu la Vendée repaissante, Montaigu est repris. Charette rallie les débris d'une armée qui grossit chaque jour. 4'ai vu dans les généraux un dessein bien formé de prolonger la guerre. « Ne vous inquiétez pas, disent-ils, nous la finirons quand nous voudrons. » Elle ne finit point. Je viens de Nantes et j'ai vu dans Carrier un satrape, un despote, un assassin de l'esprit public et de la liberté. Je n'exagère pas. Écoute les détails des patriotes de Nantes, porteurs de ma lettre. Que le Comité rappelle Carrier et le remplace bien; qu'il arrache Nantes h l'oppression, finisse la Vendée et déjoue nos ennemis et nos généraux. Réponds-moi, je te prie, à la Rochelle, où je vais me rendre. »
15 Pluviôse.
J'écris aux Jacobins :
« Je viens de Nantes, frères et amis. J'y ai vu les sansculottes de cette ccgiimune dans la constjBrnation et sous le joug de la tyrannie. On ne peut ni parler ni écrire. La liberté n'existe plus, et la Vendée est aux portes, et les généraux sont dans les murs au sein des plaisirs et de la mollesse. Secondez-nous au Comité de Salut public et sauvons la patrie. »
J'écris de Tours à Robespierre.
« Je t'ai promis quelques détails, mon bon ami, sur Carrier et sur Nantes. Je ferai connaître au Comité le mal que j'ai vu. Le Comité s'empressera d'y porter remède. La réunion des trois fléaux de la peste, de la famine, de la guerre, menace Nantes. On a fait fusiller peu loin de la ville une foule innombrable de soldats
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royaux, et cette masse de cadavres entassés jointe aux exhalaisons pestilentielles de la Loire toute souillée de sang, a corrompu Tair. Des gardes nationales de Nantes ont été envoyées par corvées pour enterrer les morts, et deux mille personnes en moins de deux mois ont péri d'une maladie contagieuse. L'embarras de la Loire n'a pas permis de faire venir des subsistances pour remplacer celles qu'absorbaient nos armées, et la commune est en proie à la plus horrible disette. On dit que la Vendée n'est plus et Charette à quatre lieues de Nantes tient en échec les bataillons de la République qu'on lui envoie les uns après les autres, comme dans le dessein de les sacrifier. On ne dissimule pas qu'on veut éterniser la guerre. « Nous la finirons quand nous voudrons, » disent les généraux, et cependant elle ne finit pas.
« Quand des canons sont pris, un général répond : « Nous avons le temps de les reprendre. » Etcependant on laisse aggraver le mal. On affecte le mépris le plus indécent des assassins de la patrie ; on voit de sangfroid périr ses défenseurs. Une armée est dans Nantes, sans discipline, sans ordre, tandis qu'on envoie des corps épars à la boucherie. D'un côté l'on pille, de l'autre on tue la République. Un peuple de généraux fiers de leurs épaulettes et broderies en or aux collets, riches des appointements qu'ils volent, éclaboussent dans leurs voitures les sans-culottes à pied, sont toujours auprès des femmes, aux spectacles ou dans les fêtes et repas somptueux qui insultent à la misère publique, et dédaignent ouvertement la société populaire où ils ne vont que très rarement avec Carrier. Celui-ci est invisible à tous les corps constitués, les membres du club et tous les patriotes. Il se fait dire malade et à la campagne, afin de se soustraire aux
occupations que réclament les circonstances, et nul n'est dupe de ce mensonge; on le sait bien portant et en ville; on sait qu'il est dans un sérail entouré d'insolentes sultanes et d'épaulettiers lui servant d'eunuques; on sait qu'il est accessible aux seuls gens d'état-major qui le flagornent sans cesse et calomnient à ses yeux les patriotes ; on sait qu'il a de tous côtés des espions qui lui rapportent ce qu'on dit dans les comités particuliers et dans les assemblées publiques. Les discours sont écoutés, les correspondances interceptées. On n'ose ni parler, ni écrire, ni même penser. L'esprit public est mort, la liberté n'existe plus. J'ai vu dans Nantes l'ancien régime. L'énergie des sans-culottes est étouffée, les vrais républicains pleurent de désespoir d'avoir vu le despotisme renaître, et la guerre civile semble couver au sein de tant d'horreur. Une guerre manifeste éclate déjà entre les états-majors et la société populaire. Une justice doit être rendue à Carrier, c'est qu'il a dans un temps écrasé le négociantisme, tonné avec force contre l'esprit mercantile aristocratique et fédéraliste, mais depuis il a mis la terreur à Tordre du jour contre les patriotes eux«-mêmes dont il a paru prendre à tâche .de se faire craindre. Il s'est très mal entouré. Il a payé par des places les bassesses de quelques courtisans et il a rebuté les républicains, rejeté leurs avis, comprimé les élans du patriotisme. Il a par un acte inouï, fermé pendant trois jours les séances d'une société montagnarde. Il a chargé un secrétaire insolent de recevoir les députations de la société populaire! Enfin il a fait arrêter de nuit, comparaître devant lui et maltraiter de coups en les menaçant de la mort ceux qui se plaignaient qu'il y eût un intermédiaire entre le représentant du peuple et le club, organe du peuple, ou qui dans l'énergique élan
de la franchise républicaine demandaient que Carrier fût rayé de la société s'il ne fraternisait plus avec elle. J*ai moi-même été le témoin de ces faits. On lui ch reproche d'autres. On assure qu'il a fait prendre indistinctement, puis conduire dans des bateaux et submerger dans la Loire tous ceux qui remplissaient les prisons de Nantes. Il m'a dit à moi-môme qu'on ne révolu-
tionnait que par de semblables mesures, et il a traité d'imbécile Prieur de la Marne qui ne savait qu'enfermer les suspects, etc. Ma conférence, avec lui serait trop longue à détailler. C'est encore Carrier qui par un acte public a réfusé de reconnaître un de ses collègues pour représentant du peuple , et cet arrêté, que je t'ai envoyé, était, dans toute la force du terme, contre-révolutionnaire. Il faut sans délai rappeler Carrier et envoyer à Nantes quelqu'un qui réveille l'énergie du peuple et le rende à lui-même. Il faut sans délai charger un général, sous sa responsabilité, d'exterminer à terme fixe les restes des rebelles. Vous chargez bien un corps constitué d'exécuter un décret à terme fixe, et le rendez responsable de l'exécution, faites-en de même pour les généraux. La limite du consulat chez les Romains^ a empêché bien des campagnes de se prolonger. Limitez aussi le généralat. Il le faut, ou vous avez un nouveau système de trahison inévitable. Réponds-moi, je te prie, à la Rochelle. Je t'ai donné des détails sur nos généraux, sur Carrier et sur Nantes; les patriotes que je t'ai adressés te diront le reste.
« Nota, — L'exemple du secrétaire de Carrier, qui reçoit, avec la hauteur d'un ci-devant ministre, les députations d'une société populaire, et les exemples multipliés qu'il serait trop long de rapporter ici, de maints secrétaires que j'ai vus, me font croire très utile d'interdire à ces messieurs de prendre un caractère
public et de signer les arrêtés des représentants du peuple. Ils ne s'identifieront plus avec la représentation nationale et ne pourront plus la compromettre. Fais part de cette observation au Comité. »
Tours, 17 Pluviôse.
J'écris aux membres du Comité de Salut public:
«Je vous ai fait part successivement, citoyens, de mes opérations et observations dans les différents ports et communes où vous m'avez envoyé. J'arrive de Nantes où m'appelait la continuation de ma tournée, et mes lettres particulières à Barère et Robespierre, que je les ai priés de communiquer au Comité, vous ont mis à même de juger du mal, de ses causes et des remèdes qu'il réclame. Je me bornerai à vous dire ici en général les autorités constituées de Nantes composées de vrais sans-culottes, et la société populaire de Vincent-la- Montagne bien disposée et animée des meilleurs principes. Elle a seulement besoin d'être un peu stimulée. Je me suis concerté avec l'agent national et le maire de la commune pour que les fêtes décadaires eussent cette solennité qui pût attacher, électriser, républicaniser le peuple ; et de grands spectacles offerts, des exemples de vertus retracés, de belles actions honorées, lui rendront la révolution plus chère, et relèveront à la hauteur de la Montagne. J'ai vu par mon séjour à Lorient quels sont les incalculables effets des fêtes publiques bien dirigées. J'en prendrai occasion de vous parler des spectacles, qui presque partout sont les repaires de l'aristocratie. Il faut ou les fermer ou les mettre en réquisition pour la République et ne leur permettre que déjouer des pièces républicaines et seulement les jours où le club ne tient pas séance. Alors Taristo-
cratie n'y sera pas seule. A Nantes il y a deux salles de spectacle. Ne pourrait-on pas mettre celle des artistes soi-disant républicains à la disposition de la société populaire de Yincent-la-Montagne, qui est reléguée dans une ci-devant église très malsaine et défavorable aux orateurs. Il n'est point indifférent, pour l'esprit public, que le club d'une ville comme Nantes ait un local vaste, imposant et commode. Le peuple alors affluera et les progrès de l'instruction seront rapides. Gomme il y avait encore dans le sein de la Société des hommes du SI mai, des modérantistes, des négociants, je lui ai fait adopter pour une époque très rapprochée un scrutin épuratoire calqué sur celui des Jacobins de Paris. J'en ai senti par expérience tous les avantages à Lorient^ oit il a rendu la Société populaire aussi bonne qu'elle pouvait l'être, et élevé les âmes à cette franchise républicaine, à cette abnégation des personnes, premier germe de la vertu et de l'amour de la patrie. »
23 Pluviôse.
J'écris à Robespierre :
«J'attends, mon bon ami, avec/impatience le résultat du voyage à Paris des sans-culottes nantais que je t'ai adressés. Plus je. parcours les départements voisins de la Vendée et me trouve avoir des relations avec ceux qui ont vu de près les événements, plus je m'aperçois que le Comité de Salut public a été trompé, que les traîtres pullulent encore dans nos armées et qu'il faut de prompts remèdes pour arrêter le mal. Je dois te transmettre pour le Comité de Salut public tous les renseignements que j'ai recueillis, et te faire part des mesures qui peuvent enfin terminer une guerre à dessein prolongée, où l'on ne voit de la part des généraux qu'un
système bien suivi de calculs et de trahison. Une correspondance continue a exister entre un grand nombre de nos chefs et ceux des brigands. Les munitions, les vivres ont été fournis à la Vendée par les généraux des armées de la République bien plus que par l'Angleterre. Les ateliers et magasins de la cohorte royale étaient dans nos propres camps et nos places fortes. Il est prouvé que très souvent nos généraux ont concouru à leurs défaites mutuelles en refusant par jalousie ou tout autre motif de se seconder. Un général de brigade voyant revenir après une déroute complète une division de Tarmée qui n'avait jusqu'alors éprouvé aucun échec, dit en riant: « Il était bien temps qu'elle eût son tour, et mon cher collègue apprendra qu'il n'est pas invincible. » Une lettre d'un de nos agents militaires, maintenant guillotiné, portait ces mots adressés à Tun des chefs des brigands : « Je fais partir de tel côté tant d'hommes avec tel nombre de cartouches; c'est autant de munitions que je t'envoie. » Il est prouvé que dans mainte et mainte occasion les défaites ont été combinées par les généraux eux-mêmes qui couvraient ainsi les dilapidations faites par eux dans le trésor public, en disant que les caisses de l'armée avaient été prises par l'ennemi, et se dispensant de rendre aucun compte. Il est prouvé que lorsqu'un officier patriote, témoin des abus, des crimes, des trahisons, a voulu les faire connaître, il a été sacrifié et, sous prétexte de confiance dans une entreprise périlleuse, envoyé à la boucherie. 11 est prouvé que les généraux connaissant parfaitement la force de l'ennemi et pouvant sans peine le détruire, lui ont toujours opposé des forces inférieures. Il est prouvé que la guerre de la Vendée n'existerait plus si les généraux l'avaient voulu de bonne foi. Leur multiplicité inutile et dispendieuse a été la première cause du mal. Les
uns avaient des intelligences avec la horde catholique, les autres cherchaient moins à servir la patrie qu*à se nuire mutuellement à eux-mêmes et contrecarrer leurs opérations. Ceux qui n'étaient pas des traîtres étaient des intrigants qui s'occupaient de satisfaire leur ambition personnelle, et non d'être utiles à la chose publique. L'égoïsme, Tamourrpropre, l'avarice et la perfidie ont éternisé la Vendée. Il faut destituer un grand nombre de ces chefs que la cabale seule a élevés à leur grade, et qui ne font que manger inutilement l'argent de la République. Moins vous aurez de chefs, plus vous serez à même de les surveiller et d'éviter les trahisons. 11 faut limiter le généralat pour que le chef, qui voit dans un terme prochain sa destitution prononcée par la loi^ travaille à mériter une nomination nouvelle et n'ait aucun intérêt à prolonger une guerre qui ne le prolongerait pas dans sa place. Il faut réduire les appointements énormes qui ne font que nourrir le luxe et la cupidité, sauf à indemniser au sortir de leurs emplois ceux qui les auront bien gérés. Il faut rendre la responsabilité réelle et terrible pour le non-succès des expéditions militaires mal dirigées, et ne plus laisser d'alternative entre la guillotine et la victoire. Les soldats ont été trop longtemps victimes d'une extrême indulgence pour les chefs. Ne vaut-il pas mieux, en épargnant le sang de nos guerriers, s'exposer même à ce qu'un ou quelques, chefs puissent être victimes d'une excessive sévérité.
«J'aurais encore plusieurs détails et renseignements à te communiquer, des faits à l'appui des mesures que jeté propose, mais j'ai dit l'essentiel etcrois inutile d'insister davantage. Fais, je te prie, part de ma lettre au Comité de Salùt public. »
24 Pluviôse.
J'écris aux membres composant le Comité de Salut public :
« Chargé par vous, citoyens, d*électriser Tespritpublic dans nos différents ports et d'imprimer plus d*énergie encore aux sociétés populaires, je vous ai rendu un compte exact et détaillé de la marche que j'ai suivie pour remplir cette mission. Souvent les plus petits moyens en apparence produisent les plus grands effets, et c'est par des fêtes, des spectacles, des cérémonies solennelles qu'on éveille l'enthousiasme, qu'on embrase ' les cœur.s, qu'on rend la patrie plus chère.
«A mon passage à Nantes j'ai parlé avec force contre le négociantisme. J'ai relevé l'énergie des sans-culottes, tracé les derniers devoirs des sociétés populaires, préparé les esprits à la grande entreprise qui doit planter sur le sol anglais l'étendard tricolore. J'ai provoqué un scrutin épuratoire public et sévère qui ne laisserait plus, dans lasociété de Vincent-la-Monlagne,nimodérés, ni patriotes faibles ou douteux.
« J'ai fait promettre aux jeunes citoyennes de n'unir leurs mains qu'à des mains républicaines. Cette cérémonie solennelle et touchante a fait couler des larmes d'attendrissement et de joie. Pour décadi prochain j'ai proposé à la société populaire de destiner une dot à deux époux choisis, pauvres, patriotes et vertueux, qui seraient unis sur l'autel civique. La dot a bientôt été trouvée, et le mariage aura lieu. Comme les habitants des campagnes sont en beaucoup d'endroits, et surtout ici, en guerre ouverte avec les habitants des villes, j'ai pris des moyens pour qu'un grand nombre d'entre eux vînt célébrer les décadis avec leurs frères. Ils seront
admis à leurs foyers, à leurs tables; ils fraterniseront ensemble, et, de cette hospitalité qui sera réciproque, naîtra l'union que Faristocratie voulait rompre entre les campagnes et les villes pour affamer ces dernières. Les instruments aratoires seront portés en triomphe dans les fêtes décadaires, et Tagriculteur, voyant son art honoré, y sera plus attaché, trouvera dans l'estime et la reconnaissance publiques la récompense de ses travaux, et apprendra à se glorifier du beau titre de père nourricier de la patrie. »
Quintidi 25 Pluviôse.