EDOUARD LOCKROY
Du Havre, lettre première.' Le 17 Septembre 1793. Tan 11° de la République une et iadivisible.
J*écris au comité de Salut public la lettre suivante :
« Je suis ici depuis trois jours, je me suis entouré de patriotes sûrs, je n'ai rien négligé, pour prendre les renseignements relatifs à ma mission, je vous le garantis. Je vous garantis aussi les mesures que je vous propose; mais il n'y a pas un instant à. perdre, et, si vous les adoptez, il est bon qu'elles puissent être mises à exécution avant mon départ. Je vous prie, à cet égard, de me transmettre ce que vous aurez arrêté.
« Vous avez eu raison de craindre quelque temps que cette ville ne suivît l'exemple de Toulon. Les muscadins, les marchands y dominaient et tenaient le peuple dans leur dépendance ; mais l'établissement d'un comité de surveillance, qui, par l'arrestation deshommes les plus suspects, a porté la terreur chez tous leurs complices et adhérents, le départ de l'ordonnateur de
marine Blepchamps, l'un des chefs de Taristocratie, ont ranimé ici le patriotisme. Nous devons cependant être bien loin d'une parfaite sécurité : la Société populaire est excellente et c'est beaucoup; le^comitéde surveillance bon, mais trop circonspect et peu révolutionnaire. La municipalité est composée d'hommes d'autant plus à craindre qu'ils ont des talents et une aristocratie adroitement déguis^ée. Il y^ a cepeûdâtnt un fait notoire contre eux, c'est^^uJfls ont-faèàiéS i'ëvasion d'un émissaire du Calyadcts.^jiiîayai^r^Tr^té.uii patriote, et le décret de laC(H>vèiftiba*tîui^âmiiLre les autorités constituées, tant soit peu entachées de fédéralisme, leur est applicable. Le général Beaulieu, qui commande ici, est mauvais, dangereux; j'ai consulté sur son compte les patriotes, je l'ai vu moi-même, je l'ai entendu ; je puis vous être garant qu'il est urgent de l'éloigner. Il y a ici un bataillon de Rouen qui corrompt l'esprit public, il faut le remplacer par des soldats patriotes. Les grenadiers de cette ville forment un corps à part, à la dévotion des riches; il faudrait les fondre dans la Garde nationale, avant môme de destituer la municipalité qu'ils ne manqueraient pas de soutenir. Des certificats de civisme ont été donnés, ici comme ailleurs, par la municipalité, aux plus mauvais citoyens. Par là tous les employés de l'administration de la marine ont été conservés. Il faudrait que tous ceux qui ont eu des municipalités, des certificats de civisme, fussent tenus de les faire viser par les comités de surveillance, ou, lorsqu'il n'y en aurait point, par des Sociétés populaires.
« 1° Faire décréter sur-le-champ par la Convention que tous^ les grenadiers et chasseurs, institution de Lafayette, seront fondus dans les compagnies respectives de la Qarde nationale auxquelles ils appartiennent.
« 2° Destituer la municipalité du Havre dénoncée par
le public lui-même et par tous les bons citoyens. Faire suivre cette destitution d'une proclamation au peuple, qui en contiendra les motifs et ralliera les esprits.
« 3** Éloigner le bataillon de Rouen, et faire venir ici le reste du bataillon de la Dordogne, dont il y a déjà une partie.
« A^ Rappeler sans délai le général Beaiilieu et Tadjudant général Hamaber, et, si Ton ne croit pas avoir assez de motifs pour les destituer, leur confier au moins un poste moins important et les remplacer ici par des hommes Sûrs.
« 5° Garder à Paris l'ordonnateur de la marine Blepchamps, qui a fait ici beaucoup de mal, et le remplacer par le chef d'administration de la marine Labarre, instruit, et qui paraît patriote, chargé provisoirement des fonctions d'ordonnateur. Garder aussi à Paris, et ne plus employer le capitaine de vaisseau Herriez, astucieux, aristocrate, qui a fait beaucoup de mal à Cherbourg.
« 6° Faire décréter par la Convention que les certificats de civisme donnés par la municipalité devront être représentés aux comités de surveillance et visés par eux.
« 7° Joindre au décret concernant les grenadiers et chasseurs une disposition qui ordonne la réélection des officiers des gardes nationales.
« Cela fait, les patriotes vous répondront du Havre; il y a ici des intelligences avec les Anglais; mais quand nous aurons une municipalité et un général patriotes, nous déjouerons toutes les conspirations. Le peuple est dans la dépendance des riches et des négociants ; mais quand nous aurons de bonnes autorités constituées, elles protégeront le peuple contre les riches, et
quand les chefs seront sûrs, il pourra être mis quelques fonds dans leurs mains pour se procurer des renseignements utiles. Avec cela un bon comité de surveillance, une excellente société populaire qui va s'accroître de tous les pauvres sans-culottes, et le Havre ne devra nous donner aucun sujet de crainte. »
Notes additionnelles à celles ci-jointes pour le Comité de Salut public de la Convention nationale,
<( 1° 11 serait dangereux de déclarer dans ce moment la ville du Havre en état de siège, et même de placer, compie on y avait songé d'abord, des batteries à la hauteur d'Ingouville, dans le double objet de protéger les dehors de la place pour en empêcher les approches, et d'en imposera la ville pour contenir les malveillants.
« 2° H serait bon d'armer chaque sans-culotte d'une pique pour opposer en cas de besoin le peuple aux muscadins.
« 3° l\ serait bon aussi de mettre des fonds à là disportion des commissaire? de la Convention nationale, pour remonter l'esprit par toutes sortes de moyens, mettre le pauvre dans l'indépendance du riche, et prendre des renseignements sur les intelligences des hommes suspects avec nos ennemis.
« 4" Il faudrait presser le code pénal de la marine, car il n'y a ni discipline, ni subordination dans nos ports.
« 5** Le maître de la marine est invité à surveiller et même renvoyer Dehaix et Duperro, deux de ses adjoints, l'un attaché à la sixième et l'autre à la troisième division, tous deux très mauvais, et dont le premier lui a été dénoncé dans une lettre de la Société populaire du Havre, qu'a dû lui remettre Quénelin, jacobin de Paris.
« 6*» Les Anglais ne pouvaient arriver au Havre que par Étretat et Fécamp. Mais il est impossible de s*emparer de la place, à moins que les habitants ne le veuillent. Le grand point est donc d'avoir ici un bon esprit public, de bonnes autorités constituées, et nous n'aurons rien à craindre.
« Nous, membres du comité de surveillance établi dans la ville du Havre et autres citoyens, tous membres de la Société populaire dont le citoyen JuUien, commissaire du Comité de Salut public de la Convention nationale a voulu s'entourer, pour recueillir d'eux les divers renseignements relatifs à sa mission, et pour les consulter sur le genre des mesures réclamées ici par les circonstances ; déclarons que nous avons cru toutes les mesures ci-dessus détaillées qui ont été transmises par le citoyen Jullien au Comité du Salut public de la Convention, les plus propres à servir dans cette commune le patriotisme et la liberté.
« Au Havre. Susd. jour que dessus.
« Rolland, Premont, Jean-Félix Benoit, Labarre, J. Alexandre, Bonneau, Jh. Deval, F. Leconte, Dartet. »
Suite du 17 septembre.
Je fais la visite des ateliers de la marine, de la salle d'armes, et je prends des renseignements sur l'état du port, le nombre des bâtiments armés, et les moyens de défense qui existent dans les parages. L'ordonnateur provisoire Labarre et le capitaine de vaisseau Benoît commandant d'armes, doivent me donner ces renseignements par écrit, pour que, réunis à ceux qui me sont donnés dans les autres villes maritimes où je dois
successivement aller, je puisse former de Tensemble de ces pièces l'état général des moyens de défense des ports de la République.
Je vois Gailleux et Laugier, bons jacobins de Paris, qui me donnent aussi des renseignements sur Tétat actuel de cette ville. Il y a beaucoup d'aristocratie dans la caste commerçante, dans la municipalité, dans la marine, dans les comédiens eux-mêmes, qui, au lieu de seconder la révolution à laquelle ils doivent leur existence civile, font tout ce qu'ils peuvent pour corrompre l'esprit public et servir les contre-révolutionnaires. Je vais le soir au Comité de surveillance, dont plusieurs membres m'avaient témoigné qu'ils désiraient avoir une conférence avec moi. Le comité me donne fraternellement les détails de la conduite qu'il a tenue jusqu'à ce jour. Il a fait descendre les cloches pour les fondre, distribuer des piques aux sans-culottes, désarmer et arrêter plusieurs hommes suspects, apposer les scellés sur leurs papiers. J'invite le comité à surveiller aussi à la poste les correspondances qui pourraient appeler sa défiance, à décacheter certaines lettres ; le salut du peuple étant la loi suprême et la seule qu'on doive consulter en des temps de révolution. J'invite le comité à procurera la Société populaire un local plus vaste, qui puisse recevoir un plus grand nombre de bons citoyens, et qui soit plus digne de la majesté du peuple et de l'importance des délibérations qui ont pour objet le bien public. J'invite également le comité à voir et remplir un double but dans son institution, la surveillanoe des ennemis du peuple, l'instruction du peuple ; je lui propose comme moyen d'instruction publique de faire jouer et même gratuitement des pièces patriotiques et d'empêcher toute représentation des pièces propres à servir l'aristocratie. Le comité m'ob-
serve qu'il a besoin de quelque^ fonds, tant pour les représentations gratuites que pour le local h faire préparer à la Société, qui même exigerait une somme d'environ quinze mille livres. Le comité de surveillance étant mal avec la municipalité, qui a des liaisons très suspectes, est souvent entravé par elle dans la recherche des intelligences des mauvais citoyens avec nos ennemis. Le bataillon de Rouen opprime le peuple et sert les riches ; il faudrait que les gardes nationales d'Yvetot et de Caudebec concourussent à la défense du Havre. Les bateaux pêcheurs dans retendue de la côte sont en partie plus anglais que français, et servent parfois euxmêmes d'espions à nos ennemis ; mais tous les pilotes du Havre sont bons. Le comité me prie de demander pour lui au Comité de Salut public, que tous les fers inutiles, qui sont dans le district de Montivilliers, soient laissés h sa disposition, pour en faire fabriquer des piques, ji^squ'à la concurrence de quina^e cents.
Du comité de surveillance je vais à la Société populaire, où je parle de la nécessité de réunir tous les patriotes, de bien veiller avec eux pour déjouer les muscadins et les royalistes. Je rappelle l'engagement sacré qui lie les sociétés patriotiques de sauver la patrie, quand presque toutes les autorités constituées la trahissent. Un noble enthousiasme s'empare des esprits, la Société se lève tout entière et jure de rester ferme à son poste et de sauver la République. Je montre la nécessité de multiplier les sociétés populaires et de réveiller leur énergie. La disette des clubs et le refroidissement de quelques-uns est une des grandes causes de l'égarement de l'esprit public. Je fais arrêter que la Société du Havre enverra une commission dans les petites villes ou villages des environs, et d'abord à Montivilliers, chef*lieu du district, dont la population se monte .environ à
deux mille âmes, pour y fonder des sociétés affiliées, composées de sans-culottes avec lesquelles elle correspondra exactement, tant pour les instruire que pour recevoir d'eux des renseignements sur les menées des ennemis de là chose publique. M
^ Le 18 Septembre.;
J'écris à Barrère la lettre suivante pour être communiquée au Comité de Salut public :
« Vous avez vu sans doute, mon bon amijjna dernière lettre à Robespierre et celle au Comité de Salut public, les renseignements sur le Havre etlesnotes que je lui ai transmises. Il serait instant d'exécUter ce que j'ai proposé, voici de nouvelles demandes que je fais. La Société du Hayre,qui est animée des meilleurs principes, soutient seule ici resprit public, et, quoique peu nombreuse, en impose à rinsolence muscadine et arisr -tocratique ; mais cette Société, qui n'a dans son sein que de pauvres sans-culottes, manque absolument de moyens. Il lui faudrait une salle convenable pour ses séances. Je propose de mettre h sa disposition la salle des ex-capucins, et de lui avancer quelques fonds pour préparer cette salle, ou même de faire contribuer pour cette dépense ^messieurs les riches négociants. Ne perdez point cet objet de vue, je vous prie. Il serait très urgent aussi d'armer de piques les sans-culottes, car il n'y a dans cette ville que les citoyens ci-devant actifs qui soient armés.
Une mesure très instante dans la circonstance actuelle, c'est d'établir dans toutes les villes maritimes des comités de surveillance pour observer tous les .hommes suspects et mettre en état d'arrestation les plus dangereux, suivre la conduite des autorités con-
stituées, favoriser et soutenir les sociétés populaires, et relever Ténergie des patriotes. J'ai vu ici tout le bien qu'a fait cet établissement ; il en faudrait un pareil dans tous nos ports et d'abord à Cherbourg qui est très mauvais. S'il le veut, j'en ferai dans tous les ports établir un,, et je n'agirai qu'en suivant la route qui me sera tracée par lui. J'ai plusieurs fois été à la Société de cette ville, et j'y ai fait nommer une commission pour aller dans tous les environs fonder des sociétés aftiliées^ qui surveilleront les ennemis du pays, instruiront le peuple et propageront l'esprit public. Une des causes de l'égarement de l'esprit public est la disette des clubs : je m'attache à les muîtiplier, pour bien remplir le but de ma mission. Je vous prie, mon cher Barrère, de communiquer ma lettre au Comité, de presser l'exécution des mesures que je propose, et de m'adresser à Cherbourg un mot de réponse qui m'apprenne i3[uel en aura été le succès. Il me serait fort utile |ci pour ma mission que le conseil exécutif m'envoyât les journaux qu'il envoyait à ses commissaires. Je n'ai pas une feuille publique.
Je vois dans l'après-midi Musquiet-Lapagne, enfermé pendant vingt-deux ans dans des cachots, élargi seulement depuis trente mois, aujourd'hui maire de la commune d'Ingouville, composée de bons jacobins. On n'y voit pas un seul riche, mais pas un seul homme suspect, ou froid ou modéré. Tous sont ardents patriotes, révolutionnaires exaltés ; il nous faut de pareils hommes, dans les moments de danger de la patrie, pour contenir les malveillants, réchauffer l'esprit public, intimider les traîtres et ranimer les faibles. Je parle à ces bons sanscalotteâ pour leur retracer les principes dont ils ne sauraient être trop investis, d'un ferme courage, d'un noble espoir, d'une résolution généreuse de sauver la
pairie et de vaincre tous ses ennemis. Le juge de paix d'Ingouville est un contre-révolutionnaire qu'il serait instant d'ôter de son poste. Il fait arbitrairement arrêter et détenir les patriotes et veut même s'immiscer dans la police intérieure des séances de la municipalité et du club. La commune réclame quelques canons pour placer sur la côte oîi le bourg est situé; il y a dans la garde nationale une brave compagnie de canonniers déjà bien exercée.
Le 19 Septembre.
Je propose et fais adopter les deux arrêtés suivants par 4es sociétés du Havre et d'Ingouville :
« Les sociétés populaires du Havre et dlngouville considérant que Tégarement de l'esprit public vient surtout de la disette des clubs; qu'on ne saurait trop les multiplier pour propager en tous lieux les bons principes, surveiller lés ennemis du peuple, garantir le peuple de Terreur et protéger les patriotes, assurer Tindépendance de la classe des pauvres à Tégard de celle des riches. - . -
« Que la constitution elle-même reconnaît et favorise les associations des bons citoyens, réunis pour la défense de leur commune liberté; que le devoir est imposé à ces associations patriotiques de répandre partout la lumière, de porter de tous côtés l'œil attentif d'une surveillance active et sévère, et de maintenir dans la pureté le feu sacré de l'esprit public.
« Considérant que dans plusieurs villes ou villages aux environs du Havre, soit dans le département de Seine-Inférieure, soit même hors de son enceinte, il n'existe point de clubs où puisse se rallier le peuple et où les sans-culottes réunis forment une masse impo-
sâiite et redoutable, aux ennemis de la chose publique. « Arrête que par les deux sociétés de concert il sera envoyé des commissaires pris dans leur sein aux habitants des villes et villages des environs où it n'existe pas de club, pour en établir, afin que partout où s'élève Tarbre de la Liberté, dans chaque commune il y ait une société populaire qui réchauffe l'esprit public, protège le peuple, et surveille ceux qui pourront lui nuire.
« Les sociétés populaires du Havre et d'Ingouville s'engagent à correspondre exactement avec toutes les sociétés que leurs commissaires pourront établir, et elles regarderont toujours comme leur premier devoir de seconder leurs frères dans la lutte commune de tous les amis contre les ennemis de la liberté. »
(( Moi, commissaire du Comité de Salut public de la Convention nationale, chargé principalement par la mission qui m'est confiée, de seconder et soutenir les sociétés populaires invite, et en tant que de besoin rcr quiers les municipalités et autorités constituées des lieux où seront envoyés les commissaires des sociétés du Havre et d'Ingouville pour établir des sociétés populaires, de favoriser leurs opérations et les aider de tous leurs moyens à remplir le but de cette mission civique* Fait au Havre, etc. »
Voici le second arrêté que je propose et fais adopter : « Les sociétés populaires du Havre et d'Ingouvillç réunies entre elles par les doubles liens du voisinage et de la fraternité.
« N'ayant qu'une même opinion, qu'un même sentiment, qu'un même intérêt, qu'un même vœu, celui de concourir de concert à servir la République, et à défendre la liberté.
« Considérant que, placées par la nature sur les limites de la France, elles doivent se regarder comme
12 UNE MISSION EN VENDÉE, 179ti.
responsables envers la France de la conservation de son territoire.
« Qu au moment où la livraison de Toulon, le siège de Dunkerque, le$ trahisons multipliées des agents de la République et les dangers qui l'entourent de toutes parts excitent les justes inquiétudes des patriotes; qu'au moment surtout où l'aristocratie d'une |certàine classe des habitants du Havre a paru devoir offrir quelque espérance à nos ennemis, il importe que les républicains de cette commune se prononcent hautement pour déjouer les projets et arrêter les menées des conspirateurs, ou pour ranimer l'énergie des hommes faibles, et intimider tous les traîtres.
« Déclarent qu'invariablement attachés à l'unité et à l'indivisibilité de la République, elles ne cesseront pour la maintenir d'exercer la surveillance la plus active sur tous les hommes suspects, tous les négociants, tous les riches qui ont pris la place des aristocrates et des nobles, sur tous les égoïstes avares, qui refusent à la patrie leur contingent des secours qu'elle réclame de tous ses enfants, qui veulent assujettir lés peuples à leurs aristocratiques opinions et l'égarer ou le corrompre^ en lui offrant, pour prix de son égarement ou de sa corruption, le travail qui doit assurer sa subsistance, lorsqu'il en prive le sans-culotte vertueux, indépendant et incorruptible, qui résiste à leurs séductions à leurs promesses et à leurs menaces; qu'elles ne cesseront de suivre de près la marche des autorités constituées et des agents civils et militaires, de provoquer des mesures révolutionnaires, tant que durera le danger de la patrie et que la France sera en état de révolution.
« Déclarent qu'elles s'attacheront à réclamer sans cesse du Comité de Salut public de la Convention hationale, de la Convention elle-même, et du Conseil exécutif tous
les moyens de défense nécessaires pour leurs côtes, tous les moyens répressifs contre les ennemis, tant de l'intérieur que de l'extérieur; qu'elles s'occuperont dé répandre les bons principes, de multiplier les sociétés populaires, d'électriser et d'éclairer le peuple.
« Déclarent que, bien certaines d*en imposer, par la réunion et la constance de leurs efforts, à tous les aristocrates^ qui sont aussi lâches que méchants; fières de concourir au maintien de la république une et indivisible et de mériter l'amour, et la reconnaissance de tous les bons Français ; investies d'un ferme courage, d'une noble confiance et d'un généreux espoir de vaincre tous les ennemis de la ville. et du port du Havre.
« Elles ont juré de sauver la patrie : la Convention et la France sont dépositaires de leurs serments. »
Je reçois dans le jour deux députations des deux sociétés populaires d'Ingouville et du Havre, qui me comnmniquent de nouveaux renseignements, sur l'état de leur ville et de leurs côtes, sur les mesures à prendre, sur la conduite et le degré de suspicion ou de confiance des principaux fonctionnaires publics; je recueille avec soin le résultat de l'opinion des patriotes, pour obtenir de la Convention ou des députés en mission ce qu'ils demandent à juste titre. Je vais le soir successivement dans les deux sociétés ou je vois de bons sans-culottes qui ont perdu plusieurs pratiques dé gros messieurs, de riches aristocrates, parce que les aristocrates et les messieurs ne voulaient point d'un boucher, d'un épicier, d'un cordonnier clubiste ; mais tous ces braves gens ont mieux aimé perdre leurs pratiques que leur titre honorable de membre du club, et ils ont conservé avec leur pauvreté leur indépendance et leur républicanisme. Je leur parle de la nécessité du ralliement entre les patriotes, dui beeoin de multiplier les sociétés populaires
et je fais arrêter par les deux sociétés Tarrêté ci-dessus transcrit.
J'ai visité dans l'après-midi les hauteurs dlngouville, pour connaître la position du pays, et voiroîi pourraient être placées les batteries, qui, regardant et la rade et la ville, seraient destinées à garantir le Havre et de l'approche des ennemis du dehors et des mouvements contre-révolutionnaires des ennemis du dedans.
Le 20 Septembre.
La Société populaire tient séance tout le jour et délibère en comité particulier sur les mesures de salut public.
Les bons sans-culottes, uniquement occupés de la ctose publique, restent tout le jour en permanence, et quittent tous leurs travaux particuUers, sans même interrompre leur séance pour aller prendre leurs repas. Chaque membre paie son contingent de dix sols pour avoir son petit écot, et ils dînent ainsi en famille, en délibérant sur les moyens de défense de leur pays.
Je vais dans l'après-midi visiter, avec Benoit et Labarre, les ateliers de la marine, le chantier, le port, et plusieurs bâtiments. Nous faisons limer une couronne qui restait encore gravée sur la cloche d'un bâtiment» Je parle aux marins et aux forgerons, qui sont tous animés d'un brûlant républicanisme, et je rédige ensuite une proclamation, qui n'est que le résumé de ce que je leur ai dit, et que je fais publier au nom de l'ordonnateur par intérim de la marine.
Je vais le soir au club, où je fais délibérer une invitation à toutes les sociétés patriotiques de se réunir par députation dans la ville du Havre, le 15 octobre prochain. Je parle des avantages qui ont résulté dans le
Midi d'une réunion pareille pour réveiller Ténergie du patriotisme et terrasser raristocralie.
Le 21 Septembre.
J'écris le matin la circulaire suivante aux différentes sociétés populaires au nom de celle du Havre.
« Les républicains du Havre réunis en société populaire, à tous leurs frères des départements de la République française, salut et fraternité.
« Nous avons senti les avantages d'une réunion de plusieurs sociétés populaires , telle qu'elle a eu lieu dans le Midi, pour offrir une masse de patriotes plus imposante à l'aristocratie, et pour resserrer entre les républicains les nœuds de la fraternité qui doit les unir. Nous avons besoin tous de nous rapprocher pour arriver à cette union, à cet accord parfait qui nous promet la victoire. Nous avons besoin tous de nous éclairer mutuellement, de nous électriser du feu commun de notre patriotisme. Nous venons de célébrer la fête de la liberté, venez avec nous célébrer celle de la réunion. Nous invitons toutes les sociétés populaires, à se réunir à la nôtre par députations dans la ville du Havre au 15 octobre prochain. Nous y renouvellerons ensemble l'engagement de multiplier les sociétés populaires et le serment sacré de répondre tous de notre territoire à la France, et de maintenir la République une et indivisible. »
A deux heures, banquet civique en mémoire de l'anniversaire de la République. Je suis nommé président du banquet. On y porte plusieurs santés à la République une et indivisible y à la destruction des tyrans et à la IIbef*té de tous les peuples, aux mânes de Marat, de Lepellelier, et de tous les patriotes immolés pour la cause de la
liberté, à nos frères morts au Champ^de-Mars, à Nancy ^ à Toulon, au iO août y à Toulon r Avignon et Marseille, à la Commune et aux quarante-huit sections de Paris ^ à tous les Jacobins de la France, à la destitution de la municipalité du Havre, au succès de toutes les mesures prises par le patriote Jullien pour le Salut public y à nos frères qui combattent sur la frontière, etc.
Cherbourg, le 27 septembre.
J'ai parlé hier aux républicains de Cherbourg du devoir qui leur est imposé, de répondre à la France, comme Tont fait les républicains du Havre, du territoire qu'ils occupent, et le serment a été prêté par eux de ne jamais laisser envahir les côtes qui leur sont confiées, et dont ils ont été nommés gardiens par la nature. Je leur parle de la nécessité de multiplier les sociétés populaires, de donner à ces sociétés l'activité la plus continue pour nourrir toujours leur zèle et leur patriotisme. Je fais délibérer que les séances de la Société de Cherbourg seront journalières, et qu'elle travaillera surtout à multiplier de tous côtés les associations patriotiques qui devront instruire le peuple et déjouer ses ennemis.
J'écris k Barrère la lettre suivante :
« En vous écrivant, mon bon ami, c'est comme si j'écrivais au Comité de Salut public, auquel je n'adresserai directement mes lettres que lorsqu'il s'agira d'objets de la première importance. Je ne saurais trop répéter quelle a été ma joie en voyant les vœux des bons sans-culottes accomplis par les trois décrets qui ordonnent la destruction de leur municipalité et la réélection des officiers de leur garde nationale, et enfin le visa par le Comité de surveillance de ces certifi-
cats dé civisme que tant de mauvaises municipalités avaient prodigués aux plus mauvais citoyens. Le rappel de Baulieu et d'Hamabert a aussi fait le plus grand bien. Les patriotes s'embrassaient en pleurant dans les rues; la joie était publique et universelle; on aurait dit que là riait, pour la première fois, Taurore de la liberté. Les députés Lacroix, Légendre et Louchetsoht arrivés pour faire exécuter les décrets bienfaisants de la Convention nationale, et le peuple a vu en eux ses libérateurs. J'ai passé deux jours avec eux, occupé à leur transmettre une partie des renseignements que j'avais pu recueillir; et, ma mission étant remplie dans la ville du Havre, où je n'ai peut-être pas été inutile à la cause de la liberté, j'en suis parti pour me. rendre à Cherbourg.
« On s'est plaint vivement à moi du chef d'artillerie Baudesson et du major de place Feuillet. On leur reproche leur morgue nobiliaire, leur rouille aristocratique, leur nullité de moyens et de patriotisme.
« La frégate Isl Seine qui est encore sur le chantier du Havre et dont là construction s'achève, doit être commandée par Duplauciy doublement suspect, comme cidevant noble et comme aristocrate. Le ministre de la marine avait promis de ne jamais employer cet homme qu'on lui avait dénoncé ; et cependant il vient de le nommer capitaine pour commander la Seine A\ importe de réformer ce choix..
(( Après vous avoir parlé des mauvais, je dois vous parler des bons. Je sais que vos occupations ne vous permettent pas d'entrer dans tous ces détails que je vous transmets seulement pour que vous veuillez les faire, passer aux ministres. Car en provoquant la destitution de ceux qui sont indignes d'occuper des emplois publics, on doit y appeler, en les faisant connaître, les
bons citoyens propres à y servir leur patrie. Tels sont, je crois, le chef d'administration de la marine Labarre, qu4l serait avantageux de mettre définitivement à la place de l'ordonnateur Blepchamps, les lieutenants de vaisseau Rolland et Fremond, dignes du grade de capitaine, officiers distingués par leur conduite et leur civisme, marins instruits et bons républicains ; LevassQur ayant quatre-vingt-six mois de navigation, dont partie en qualité d'officier sur les bâtiments marchands, ayant subi Texamen d'enseigne non entretenu, et propre à être employé en cette qualité sur les vaisseaux de la République. — Deval, capitaine des canonniers est un bon sans-culotte qui mérite aussi de l'emploi.
« J'ai vu la Société républicaine de Cherbourg dont l'esprit est excellent, vous pouvez assurer le Comité de Salut public qu'on ne se livrera point ici à l'Angleterre; on veut la République une et indivisible; on abhorre les tyrans et les traîtres. Vos collègues Le Garpentier et Garnier de Saintes ont ici l'entière estime des patriotes et sont la terreur de Taristocratie. Ils m'ont prié de m'arrêter à Granville en allant à Sainti- Malo. L'esprit public à Granville est loin d'être épuré ; il est très mauvais à Caen, où vos collègues Lindet et Oudot s'occupent à le bonifier. L'administration de Seine-Inférieure, qui est aussi mauvaise que celle du Calvados, devrait bien être destituée. Les patriotes le demandent à grands cris. »
Je vois le général Tilli qui me donne des renseignements sur l'état des côtes, la position de nos batteries, et m'assure que, dans la saison surtout oti nous allons entrer, nous n'avons rien à craindre de l'Angleterre, et devons être, quant à cette partie de nos frontières maritimes, dans une parfaite sécurité. Je visite le port, les
UNE MISSION EN VENDÉE, 1793.' i9
casernes, le chantier, le bassin, et vois quelques marins tous animés d'un bon esprit.