‹ Une nièce de MazarinChapitre 108 sur 113 · LOUIS-ARMAND DE BOURBON · texte numérisé non relu

LOUIS-ARMAND DE BOURBON

PRINCE DE GONÏI

Louis-Armand, né le 4 avril 1661, eut une assez triste et assez inutile existence. Nous avons dit que la princesse de Gonti en mourant confia l'éducation de ses deux fils à la duchesse de Long-ueville qui choisit le savant Père Lancelot pour leur servir de précepteur. Nous avons peu de détails sur leur enfance à l'un et à l'autre : M"' de Sévig^né nous parle du violent chagTÎn que leur causa la mort de leur mère qui paraît s'être beaucoup occupée d'eux. La première fois que les mémoires contemporains prononcent leurs noms, c'est pour mentionner qu'en 1672 ils refusèrent de déférer aux vœux de la famille Ség'uier en conduisant le deuil du chancelier , honneur qu'elle réclamait, à l'exemple de ce qui s'était passé pour les obsèques des chanceliers de Birag-ue et de Bellièvre. Mais le prince de Gondé, auquel On s'était d'abord adressé, se déclara

320 LA PRINCE SSE DE CONTf .

malade ; le duc de Bourbon répondit que cela était bon « pour le temps passé, et que les seig^ieurs de ce siècle-ci sont plus grands seiguieurs qu'ils n'étoient ». Les princes de Conti se retranchèrent derrière l'impossibilité de faire ce que M. le Duc refusait ^

Armand de Bourbon eut de bonne heure une excellente situation à la cour. Beau cavalier, aimant le plaisir et les aventures, il avait l'esprit vif, la réplique prompte, et M™" de Sévig-né enregistre avec plaisir quelques-uns de ses mots. Un jour le Dauphin lui parlait d'un petit chariot traîné par des puces qu'on montrait dans les salons de Paris, et il lui demanda qui avait pu fabriquer les harnais. — « Quelque araig-née du voisinag'e, » répondit le prince. Un autre jour, à propos d'un bal qui devait avoir lieu à la cour vers le temps de son mariag'e avec M"" de Blois : « Ah ! si vous entrez, dit-il à Guillerag-ues qui voulait y aller, ce bal deviendra une comédie et peut-être même une farce. » — A M. de Marsan, mal habillé à son gTé et passablement difforme dans sa très-petite taille ■: « Ah ! que vous soutenez mal Thonneur des mirmidons ! » — Enfin au petit duc de Boquelaure, qui se vantait beaucoup de l'habit neuf qu'il étrennerait à cette fête : « Ayez un nez, je vous en prie,» et M"" de Sévig-né ajouta : «Il ne dit rien qui ne soit à écrire ^ ! »

1 M"'' de Sévigné, 23 mars 1672.

2 Lettre du 26 jan-vier 1674.

Le prince s'éprit fortement de M"" de Blois, fille de Louis XIV et de M"^ de la Vallière, et on devine quelle faveur il conquit auprès du roi en se montrant disposé à épouser une de ses lég-itimées. Nous ne parlerons pas particulièrement d'elle ici, nous réservant d'étudier sa vie dans un travail spécial. Mais nous constaterons que, se modelant sur l'attitude du g-rand roi, la cour montra une bruyante satisfaction à la déclaration du mariag^e. « Ils s'aiment comme dans les romans; le roi s'est fait un g-rand jeu de leur inclination; il parla tendrement à sa fille, et qu'il l'aimoit si fort qu'il n'avoit pas voulu l'éloig-ner de lui : la petite fut si attendrie et si aise qu'elle pleura, et le roi lui dit qu'il voyoit bien qu'elle avoit de l'aversion pour le prince de Gonti ; elle redoubla ses pleurs ; son petit cœur ne pouvoit contenir tant de joie. Pour M. le prince de Gonti, il étoit transporté : il ne savoit ni ce qu'il disoit ni ce qu'il faisoit; il passoit par-dessus tous les g'ens qu'il trouvoit en son chemin pour aller trouver M"'=de Blois S). M'"'=deGolbert, g*ouvernante de la jeune princesse, voulait vainement s'opposer aux visites du soir : « Le prince força les portes et se jeta à ses pieds, et lui baisa la main; elle sans autre façon l'embrassa et la revoilà encore à pleurer. Gette bonne petite princesse est si tendre et si jolie qu'on la voudroit mang*er'-. » Le roi s'amusait de cette ardente passion : excessive-

i M-^o de Sévigné, 27 décembre 1679.

- Lettre du 5 jan\ier 1 680.

ment satisfait lui-même de cette alliance, il cherchait à alarmer le prince, « à lui donner des transes, » en lui faisant dire que les articles du contrat demandaient à être étudiés, qu'il faudrait peut-être retarder le mariag-e d'un an : « là-dessus le prince tombe comme évanoui, la princesse l'assure qu'elle n'aura jamais d'autre mari. Cette fin s'écarte un peu dans le roman, mais, dans la vérité, il n'y en eut jamais de si joli. »

Le prince de Gonti avait hérité des idées relig-ieuses de ses parents ; il voyait beaucoup M'" de la Vallière retirée chez les Carmélites : a Elle est son directeur, dit M"' de Sévigné; il est dévot et le sera comme son père ! » Et, depuis son mariag'e décidé, il venait sans cesse au couvent où la marquise le trouva un jour.

Les fiançailles furent célébrées le 15 janvier 1680 « en g'rande cérémonie » ; le mariag'e eu lieu le lendemain « à la face du soleil dans la chapelle de Saint-Germain. Un grand festin comme la veille; l'apèrs-dîner une comédie, et le soir coucher et leurs chemises données par le roi et par la reine' ». Le cardinal de Bouillon bénit le lit. Le prince montra un grand luxe : « Ses habits étoient inestimables ; c'étoit une broderie de diamants fort gros qui suivoit les compartiments d'un velouté noir sur un fond de couleur de paille. Son manteau étoit doublé

* Lettre du 17 janvier 1680. « Le roi embrassa tendrement la piincesse quand elle fut au lit et la pria de ne rien contester à M. le prince de Couti, et d'être bonne et obéissante : nous croyons qu'elle l'a été. »

d'un satin noir piqué de diamants comme de la moucheture. La princesse étoit romanesquement belle, et parée et contente *. » M""" de Sévig-né ne tarit pas sur la joie du roi : « Il caresse et traite si tendrement M"" la princesse de Conti que cela fait plaisir; quand elle entre, il la baise et l'embrasse, et cause avec elle ; il ne contraint plus l'inclination qu'il a pour elle ; c'est sa vraie fille : il ne l'appelle plus autrement. » Du reste il avait fait royalement la chose : 50 000 écus pour les frais de noces ; 100 000 livres pour les habits de la mariée; 50000 écus au prince avec 25 000 écus de pension ; un million de dot, plus 100 000 livres de pension, le duché de Vaujours et beaucoup de pierreries ^ La conduite des nouveaux époux leur conquit les sympathies de toute la cour : le caractère de la princesse paraissait charmant, et le prince était d'une générosité inouïe : « 11 jette l'argent héroïquement, a des bontés de Henri IV, des procédés de Bayard et des justices de Sully \n

Ces beaux commencements cependant durèrent à peine quelques semaines. La princesse ne tarda pas à se montrer sous un jour très-différent, et, dès le moisdejuillet,M"'deSévigné mande àsa fille qu'elle « est méchante comme une petite harpie pour son mari » , qui partait à ce moment pour l'armée de Flandre. La marquise lui consacre dans une lettre

'Lettre (lu 2 février 1G80.

^ Gazette de France, année IGbO, pa^cs 33-30.

* Lettre de M""» de Sévigué, 24 juin ItJSii.

de cette période un passage passablement fàciieux, quoique fort mystérieux : « Pour le prince, c'est une chose étrang-e que les mauvais bruits qui courent de lui : cela commence à l'embarrasser. Ce jeune prince de la Roche-sur-Yon le désole : l'autre jour, M""' la princesse de Gonti dansoit, il dit tout haut : Vraiment, voilà une fille qui danse bien. — Cette folie toute simple et toute brusque fit rougir ce pauvre frère aîné et le défit à plate couture*. » Et plus tard : « Que dites-vous de ce mariage, sur qui toutes les fées avoient soufflé ^? »

Nous n'entendons plus parler des jeunes époux pendant quelque temps. La princesse s'était liée très-intimement avec la Dauphine et s'amusait beaucoup à la cour. Sa coquetterie se donnait libre cours, et il paraît qu'elle ne cachait pas une sympathie vive pour son beau-frère. Un beau jour le chevalier de Lorraine, dont la réputation n'était pas de nature à compromettre une femme, mais dont la malignité était très-connue, s'avisa de s'exprimer publiquement de la manière la plus fâcheuse sur cette intimité; les propos parvini-ent au prince de Gonti qui, en présence de leur persistance, ne put faire la sourde oreille. Un beau jour il aborda le chevalier dans le jardin de Versailles, et lui dit a qu'il vouloit lui faire l'honneur de se battre avec lui parce qu'il l'avoit offensé par ses discours ». Le chevalier le remercia « de cet honneur », mais pré-

1 Lettre du 22 nuus l()80.

- Du 7 juillet lO.SO.

tendit se justifier. Le prince ne voulut rien entendre : il choisit pour second le comte de Soissons, tandis qu'il désig'nait M. de Marsan pour son adversaire, et le rendez-vous fut fixé. Mais le chevalier, dont le courag-e était au-dessus du soupçon, prit peur des suites d'un tel duel, et il s'empressa d'aller conter l'affaire à Monsieur qui courut en informer le roi. « Vous pouvez penser tout ce qu'il dit à son g-endre ; il lui parla pendant deux heures avec plus de g-aieté que de colère, mais d'un air de maître qui a dû causer de g*rands repentirs*. » L'affaire n'eut pas de suite, mais elle indisposa vivement le prince, et presque immédiatement un autre froissement vint mettre le comble à son irritation.

Le 24 mai 1682 mourut le comte de Verneuil qui • avait reçu, après le premier prince de Gonti, le g-ouvernement du Lang'uedoc. Le jeune prince s'empressa de le demander, et sa femme insista de toutes ses forces auprès de son père; mais Louis XIV n'écouta rien et en disposa sur l'heure en faveur du duc du Maine. Les deux époux en furent profondément irrités et le montrèrent hautement. A ce moment le prince de Gonti avait notablement perdu dans l'esprit du roi. Il hantait ostensiblement des g'ens qui ne lui plaisaient pas : il dépensait avec une véritable prodig-aHté, empruntant à tort et à travers sans savoir comment il pourrait se libérer. Puis il avait complètement abandonné ses idées et ses ha-

' Lettre (lu 28 jiiilleHn82.

bitudes de dévotion. « Il avoit planté là tout d'un coup ses amis, dit Mademoiselle qui nous apprend tous ces détails, qui étoient peu rég'lés en la relig-ion, pour être toujours avec des débauchés, et se piquoit de l'être ». Mademoiselle ajoute : « Il étoit beau et bien fait, mais on voyoit bien à sa taille qu'il étoit fils d'un bossu. Il avoit beaucoup d'esprit, mais un esprit savant, contraint, distrait, qui convenoit mieux à la dévotion qu'à la g-alanterie. » Cette attitude indisposa le roi, et l'affaire du duel acheva de le mécontenter tout à fait. Ne comptant pas sur l'exacte exécution de ses ordres, Louis XIV prit le parti de faire suivre par un exempt le prince afin de prévenir toute possibilité d'un nouveau duel.

Le séjour de la cour devint insupportable au . prince de Conti. Il venait cependant de faire bravement ses preuves au siég-e de Luxembourg*, et Mademoiselle dit « qu'il fit des merveilles à la tête de ses régMments. Il préféroit s'éloigner, et la pensée d'aller guerroyer en HongTie le tenta ». Il partit un beau jour sans prévenir personne; mais le comte de Soissons, auquel il s'en était ouvert, le dénonça au roi qui fit courir après lui, et on le rejoignit en Lorraine « étant au jeu à table, je ne sais chez qui c'étoit, raconte Mademoiselle; il dit que ceux qui l'avoient décelé étaient des coquins et des malhonnêtes gens. M. le comte de Soissons y étoit. Comme il fut un peu embarrassé et qu'on disoit dans le monde que c'étoit lui qui avoit donné cet

avis au roi, ceux qui étoient là rompirent la conversation et on accommoda l'affaire » . Le prince se décida alors à demander au roi la permission d'aller servir en Polog-ne avec son frère qu'il ne se souciait probablement pas de laisser sans lui en France, Louis XIV consentit à accorder la même permission au prince de Turenne, fils aîné du duc de Bouillon (mars 1685). Les trois princes s'empressèrent de partir, de peur de voir le roi revenir sur sa décision, et ils nég'lig'èrent de prendre cong'é de leur souverain (22 mars). Ils écrivirent bien des lettres d'excuses, mais Louis XIV les brûla devant la princesse de Gonti qui les lui remit. La pensée de ces jeunes aventuriers n'était nullement de se rendre en Polog*ne, mais bien de se battre en Hong'rie. Le prince de Gondé leur dépêcha un courrier pour les presser de n'en rien faire en leur faisant connaître l'irritation du roi. Rien n'y fît : ils suivirent l'électeur de Bavière'. A Paris, beaucoup de g^ens les blâmèrent : « Vous conservez une approbation romanesque pour les princes de Gonti, écrit M""" de Sévig-né à sa fîlle le 19 juin 1685; pour moi, qui ne l'ai plus, je les blâme de quitter un tel beau-père, de ne pas se fier à lui pour faire cesser la g-uerre. Eh ! mon Dieu ! ils n'ont qu'à prendre patience et jouir de la belle place où Dieu les a mis : personne ne doute de leur courag-e ; à quel propos faire les aventuriers et les chevaux échappés? »

' Voir Danffeau, 20-37 mars, 14 avril, 2 mai 1685.

Mais le prince de Gonti ne s'en tenait pas à faire bravement la g-uerre : il intrig'uait bel et bien, d'accord avec le cardinal de Bouillon qui était particulièrement désagTéable au roi. M""" de Maintenon explique clairement le nœud de cette affaire dans une lettre du 27 septembre 1685, annonçant à son frère l'exil du prélat. Le roi avait appris que le prince de Gonti envoyait de fréquents courriers à Paris : il voulut en savoir le motif et fît arrêter l'un d'eux, le pag'e Merez, à Strasbourg*. « On a pris toutes les lettres et l'on en a trouvé plusieurs pleines de ce vice abominable qui règ-ne maintenant, de très-g-randes impiétés et des sentiments pour le roi très-contraires à ceux que tout le monde lui doit, et bien éloig-nés de ceux que devroient avoir les enfants de g-ens comblés par lui de biens et d'honneurs». Dangeau n'est pas moins explicite ', et La Fare nous apprend que M"* de Maintenon était particulièrement maltraitée dans ces lettres qui compromettaient quelques-uns des principaux parmi les jeunes seig-neurs de la cour. Geux-ci cependant payèrent pour les deux princes auxquels Louis XIV n'osa trop s'en prendre : MM. de la Roche-Guyon et d'Alincourt furent exilés; M. de Liancourt fut incarcéré à l'île de Ré. Les deux princes continuèrent leur campag-ne et se disting-uèrent avec un véritable éclat à la bataille de Gran et au siég'e de Neuhausen (août 1685), puis ils

» Tome I, p. 202.

reprirent la route de France, où Mademoiselle nous dit « qu'ils ne furent pas trop bien reçus », ce que nous n'avons pas de peine à croire*.

La cour s'installa alors à Fontainebleau. La princesse de Gonli y tomba presque aussitôt malade, et la petite vérole se déclara. Elle fut prompte ment à toute extrémité et demanda alors instamment à voir son père, en lui faisant dire « qu'elle mourroit contente, pourvu qu'il lui pardonnât. Il lui dit qu'il lui pardonnoit avec beaucoup de tendresse "-. » Elle g'uérit cependant; le prince, dès le premier jour, s'enferma auprès d'elle pour la soignier, et il g-ag-na sa maladie. On n'était pas inquiet, l'éruption suivant un cours normal, quand tout à coup le cerveau se prit, la connaissance disparut, et le prince mourut sans même pouvoir recevoir l'extréme-onction, le 5 novembre 1685. « Quelle mort que celle de M. le prince de Conti, écrit ]VL"'de Sévig'né^! Après avoir essuyé tous les périls infinis de la g-uerre de Hong'rie, il vient mourir ici d'un mal qu'il n'a quasi pas ! Il est fils d'un saint et d'une sainte, il est sage naturellement, et, par une suite de pensées emmancbées à g'auche, il joue le fou et le débauché, et meurt sans confession et sans avoir un seul moment, non-seulement pour Dieu, mais pour lui, car il n'a

* Dangeaii nous apprend qu'ils rencontrèrent le 4 septenilire le roi à Chartres, « se jetèrent ;i ses pieils et lui demandèrent pardon de lui avoir déplu. »

- Mademoiselle.

' Lettre du 24 novembre.

pas eu la moindre connoissance. » La princesse montra une g-rande douleur'. Restée veuve sans enfants, le roi lui conserva 100 000 écus de rente. On sait qu'elle vécut jusqu'en mai 1739.

* A propos de cette mort, La Bruyère a écrit dans ses Caractères, chap. XI, n" 64 : « Nous faisons par vanité ou par bienséance les mêmes choses et avec les mêmes dehors que nous le ferions par inclination ou par devoir. Tel vient de mourir à Paris de la fièvre qu'il a gagnée à veiller sa femme qu'il n'aimoit point. » Le jugement nous semble sévère.

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