PUIS
PRINCE DE GONTI
François-Louis de Bourbon naquit le 30 avril 1664, et fut d'abord titré comte de la Marche, puis de Glermont, puis prince de la Roche-sur- Yon , par la g-racieuseté de Mademoiselle : « Son père, n'ayant pas de nom à lui donner, me demanda la permission de lui faire porter celui-là dont j'ai la terre et qu'un cadet de la maison de Montpensier avoit porté. » Nous avons vu qu'il avait suivi son frère intimement tant que celui-ci avait vécu, trop intimement même peut-être, puisque son attitude envers sa belle-sœur provoqua à la cour de fâcheux bruits, qui ne paraissent pas cependant avoir eu de fondement sérieux. Enveloppé dans la disg'râce de son frère, il ressentit un violent chag-rin de sa mort et vécut pendant quelque temps après dans une retraite absolue, sans que le roi voulût d'abord
se départir de la rig'ueur que sa conduite lui avait méritée. Au bout d'un an cependant Louis XIV se décida à se montrer clément : « Le prince de Gonti est enfin revenu à la cour, écrit M"^ de Sévig-né le 25 avril 1686. Il est ce soir à Versailles, et le roi, comme un véritable père, l'a fait revenir auprès de lui après l'avoir exilé quelque temps pour lui donner le loisir de faire des réflexions. Il les a faites sans doute, et la cour sera bien parée et bien brillante de son retour. » II fut immédiatement compris dans la promotion des chevaliers des Ordres qui eut lieu pour la Pentecôte suivante. Restait encore à obtenir du roi qu'on song-eât à l'employer activement. Le prince de Condé, quelques jours avant sa mort, le demanda comme une dernière g-râce au roi qui, naturellement, ne sut ni ne put le lui refusera Le prince de Gonti avoit passé tout le temps de son exil à Ghantilly, a faisant un usag'e admirable de tout l'esprit et de toute la capacité de M. le Prince, puisant à la source de tout ce qu'il y avoit de bon à apprendre sur un g^^and maître dont il étoit chèrement aimé" »-
Gette mort causa une vive douleur à son neveu, qui comprenait quelle perte immense il faisait ; aussi M"" de Sévig'né, en parlant de sa rentrée définitive en g"râce, dit-elle très-justement, que » jamais une joie n'a été noyée de tant de larmes ». Il resserra encore le lien qui l'unissait aux Gondé
' Lo prince iiiDunit le II iléceiubic 1080. ^ M""' (le Sévigné, 13 décembre 1CHG.
LE l'UlNCE DE CUNTI. 333
en épousant, le 25 juin 1688, M"° de Bourbon, sœur de la duchesse du Maine, ce qui ne l'empêchait point, quelques semaines après, de partir pour l'armée et de se conduire avec une g*rande bravoure; au siég-ede Philipsbourg*, notamment, il s'exposa dans la tranchée avec une ardeur que M"*" de Sévig-né trouve exag-érée'. Depuis ce moment nous voyons le prince constamment à l'armée et s'y comporter toujours avec une réelle distinction. Il eut une largue part à la victoire de Nerwinden (27 juillet 1691), où il commandait les g-ardes françaises et suisses. L'attaque de ce villag-e avait d'abord échoué, et le marquis de Montchevreuil ayant été tué à la tête de sa division, le trouble se mit dans nos troupes; le prince marcha bravement avec ses g*ardes et enleva Nerwinden avec un admirable élan et au prix de pertes sérieuses : lui-même reçut une balle morte au côté et sur la tête un coup de sabre que le fer de son chapeau para. Après ce premier succès il emmena quelques escadrons et acheva de balayer l'ennemi.
Chaque année depuis, le prince prit part à la campag'ne de Flandre; mais bientôt des événements se produisirent qui faillirent le faire monter sur un trône. En 1696, l'électeur Frédéric-Aug^uste de Saxe, roi de Polog-ne, mourut et le roi conçut la pensée de faire élever le prince de Conti à sa place. L'abbé de Pohg-nac, ambassadeur à Varsovie,
* Lettre du 2o octobre I088. « M. le duc et M. le prince de Couti ont aussi fort bien et trop bien fait. »
334 LA I>Rli\CESSE DE CONTI.
lui présenta les choses sous un jour assez favorable, et Louis XIV embrassa avec empressement un projet qui, en même temps qu'il devait servir à la g-randeur de la maison de Bourbon, l'aurait décemment débarrassé d'un prince dont la popularité dans l'armée commençait à lui déplaire. Cinq autres candidats brig-uaient en même temps les suffrag^es des diètes : l'électeur palatin, les électeurs de Saxe, de Bavière, le duc de Lorraine et le prince Louis de Bade. Le prince de Gonti semblait en effet pouvoir avoir des chances : il s'était fait brillamment connaître dans la g*uerre de Hong-rie; il était neveu du plus gTand capitaine du siècle, cousin du comte de Saint- Paul, qui avait réuni la g-rande majorité des suffrag^es pour cette même couronne quand il fut tué au passag'e du Rhin. Polig*nac y apportait tous ses soins, espérant obtenir par ce succès le chapeau de cardinal. Louis XIV poussa vivement les choses, stimula le zèle du prince, lui promit un concours actif : celui-ci entra résolument dans cette voie et commença par vendre d réméré pour 600,000 livres de terres de la succession du duc de Long^ieville, que le Parlement venait précisément de lui adjug^er contre la duchesse de Nemours, et il envoya immédiatement cette somme à notre ambassadeur. Dans cette circonstance cependant il ag-issait plus par contrainte que par entraînement. Saint-Simon , qui nous a fait connaître les causes du désir du roi, nous révèle aussi les motifs des hésitations du
LE PRINCE DE CONTl. 335
prince. « II alloit jusqu'à craindre le succès. Il étoit prince du sang*, et, quoique mal voulu du roi, il jouissoit de l'estime et de l'affection publiques. 11 profîtoit encore de la compassion de sa situation délaissée et de son espèce de disg-râce, du parallèle qu'on faisoit entre lui si nu et M. du Maine si comblé, de la préférence sur lui de M. de Vendôme pour le commandement de l'armée et de l'indig-nation qui en naissoit. Elevé avec Monseig-neur, extrêmement lié avec lui et dans toute sa privance, il comptoit sur le dédommag-ement le plus flatteur et le plus durable sous son règ-ne. » Enfin il étoit surtout passionnément épris de M"° la duchesse de Bourbon * : (( Quoique M. le Duc fût fort étrang-e et extrêmement jaloux, M. le prince de Gonti nelaissoit pas d'être parfaitement heureux. » Aussi apportait-il aux nég-ociations une visible lenteur, une prudence exag"érée, et chacun devinait aisément sa profonde répug-nance à un avenir brillant assurément, mais qui devait l'expatrier. Cependant les choses marchaient en Pologne à l'encontre de son véritable désir. Le roi déployait une gTande volonté, et son envoyé spécial, l'abbé de Ghàteauneuf, le secondait habilement. L'électeur de Saxe était demeuré seul candidat en face du prince. De part et d'autre on déployait une prodig'ieuse activité et on jetait l'arg-ent à pleines mains. L'élection eut lieu le 27 juin 1697, et le soir même les deux partis
' Mademoiselle de Nantes^ légitimée de Louis XIV, mariée le 24 juillet lti85.
336 LA PRINCESSE DE CONTl.
élurent chacun leur candidat. Mais le chef du parti français, le cardinal-primat Radziewski, fut plus habile et plus prompt ; il g"ag"na rapidement Varsovie et fit ratifier la proclamation du prince de Conti selon la loi en usag-e. Le secrétaire de l'abbé de Polig-nac arriva le 11 juillet à Marly : le prince apprit la nouvelle en revenant de la chasse et fut mandé dans le cabinet du roi qui le voulut aussitôt traiter en souverain. « Mais le prince le supplia d'attendre que cette élection fût plus certaine et hors de toute crainte de revers pour n'être point embarrassé de lui si, hors de toute espérance, il arrivoit quelque révolution en faveur de l'électeur de Saxe. » Le roi y consentit, mais ne voulut pas cependant tenir la nouvelle secrète : sortant donc de la chambre de M"" de Maintenon pour entrer dans le gTand cabinet rempli de courtisans, il leur dit en montrant son cousin : « Je vous amène un roi ! » Le prince « fut étouffé de compliments » . Peu de temps après, on apprit que l'électeur résistait et rassemblait des troupes. Louis XIV décida alors que le nouveau roi devait immédiatement partir, et il fallut bien obéir, mais ce ne fut pas sans reg-retj, car Saint-Simon nous dit que le 1" septembre le prince sortit le matin du cabinet du roi « les larmes aux yeux » . Il venait encore de le prier de ne pas traiter sa femme en reine tant que tout ne serait pas complètement fini. Louis XIV lui remit 2,000,000 livres en traites, 400,000 en or et 100,000 pour ses équipag'es. Le 3 , le prince s'embarqua
à Dunkerque sur une escadre que Jean Bart fît bravement passer sans coup férir à travers la flotte ennemie C|ui croisait devant le port.
Le roi se sentit véritablement délivré par le départ d'un prince auquel il n'avait point pardonné le voyag^e de Hong*rie et dont la valeur militaire, nous l'avons dit, lui portait ombrag'e. Il ne pouvait même cacher assez sa satisfaction, facile heureusement à expliquer pour la cour par la g-loire de voir un membre de sa maison rég^ner sur un g'rand peuple. La princesse de Gonti parut ravie de ce qui arrivait à un mari qu'elle aimait. Le prince de Gondé était ég'alement flatté de ce qui élevait si prodig-ieusement son g'endre, et le duc de Bourbon « nag-eoit entre la rag-e de la jalousie » et la satisfaction de se voiràl'abride ses inquiétudes conjuguâtes. Quant à sa femme, elle était condamnée à une cruelle contrainte. « Elle aimoit, elle étoit aimée, elle ne pouvoit douter qu'elle ne le fut plus que l'éclat d'une couronne. Il falloit prendre part à une g*loire si proche, à la joie du roi, à celle de sa famille qui l'observoit dans tous les moments, qui voyoit clair, mais qui ne put mordre sur les bienséances. »
L'escadre arriva sans encombre le 17 décembre à Gopenhag-ue et le 25 à Dantzick, où l'abbé de Ghâteauneuf attendait le prince et lui apprit les préparatifs de l'électeur pour soutenir la lutte. Les bourg'cois de la ville, dévoués à la Saxe , reçurent si mal le nouveau roi qu'ils refusèrent des vivres aux vaisseaux. Une ambassade polonaise arriva sur
ces entrefaites, mais, sans montrer d'empressement, ses membres vinrent saluer le prince sur la frég-ate qu'il n'avait pas encore quittée, et^ avant de mettre pied à terre, il put se convaincre des difficultés considérables, sinon insurmontables, en présence desquelles il allait se trouver et dont la plus g*rave était l'impossiblité de répondre aux prodig'ieuses promesses d'arg*ent faites par l'abbé de Polig-nac : on en évaluait le total à 10,000^,000 de livres. Faute même de répondre immédiatement aux plus pressés, le prince Sapielia refusa d'amener l'armée de Lithuanie, comme il en avait pris l'eng'agTment. Le prince qui, nous le savons du reste, ne souhaitait nullement cette couronne, devina l'issue de l'affaire dans laquelle il était embarqué, et, avant de quitter son navire, il n'eut qu'une pensée, celle de trouver un moyen d'opérer une retraite honorable. Il en informa sans tarder Louis XIV, lui représentant son humiliante situation, « accueilli de personne, dit Saint-Simon, aboyé de tous et n'osant mettre pied à terre dans un parag-e hostile » . Le roi était probablement renseig-né de même d'autre part , car il approuva le parti que prenait le prince et parut se consoler facilement, a II loua tout haut les raisons du prince et envoya Torcy faire compliment de sa part à M™" la princesse de Gonti sur sa douleur de ce qu'elle ne seroit point reine et sur le plaisir de revoir bientôt M. le prince de Gonti. » Il rappela aussitôt les abbés de Polig-nac et de Ghàteauneuf, en apprenant que son cousin avait failli
LE PRINCE DE CONTI. SU'.i
être enlevé; le bruit avait couru qu'il allait descendre à l'abbaye d'Oliva, et trois rég-iments de cavalerie saxonne vinrent en effet se cacher dans les environs pour s'emparer de sa personne; le prince bien avisé ne quitta pas le bord, et Jean Bart remit à la voile le 6 novembre, se ven gréant sur sa route en prenant cinq navires de Dantzick. On échoua en vue de Gopenhag-ue, où il fallut passer une semaine incog-nito, mais du moins où le roi fit une bonne réception. Le 12 décembre, le prince de Gonti arriva à Paris « où il se trouva plus à son g-ré qu'il n'eût fait roi à Varsovie. Le lendemain, il salua le roi qui le reçut à merveille, au fond bien fâché de le revoir. Quant à lui, qui n'avoit pu cacher sa douleur à son départ, il ne put empêcher à son retour qu'on ne démêlât son contentement extrême * » .
L'abbé de Polig-nac paya cher son imprudente illusion : il s'échappa d'abord à g*rand'peine de Polog'ne, vit tous ses équipag-es pillés à Dantzick, et en arrivant fut, avec de rudes paroles, exilé dans son abbaye de Pont-de-l'Arche , sur la demande formelle du prince.
L'année suivante ne fut pas plus heureuse pour M. de Gonti. Il g'ag-na au parlement et en dernier ressort son g'rand procès contre la duchesse de Nemours, et en tira la prétention de revendiquer ég*alement la possession^, au moins viag-ère, de la
' Saint-Simon.
340 LA PRINCESSE DE CONTl.
principauté de Neufchàtel, qui appartenait à sa cousine : le roi s'étant désintéressé dans cette question , les deux adversaires se rendirent en même temps dans la capitale qu'ils se disputaient ; mais, tandis que la duchesse y était reçue avec les plus g-rands honneurs et une sympathie universelle, le prince y était dans une situation vraiment fâcheuse pour un membre de la maison de France, et Louis XIV, le sentant et redoutant même des manifestations hostiles de quelques-uns des cantons voisins, sig'nifîa un ordre de retour auquel il fallut obéir. « L'acquisition de Neufchàtel ne l'éloig-noit pas de France pour toujours comme la couronne de Polog-ne, aussi en eut-il plus d'envie et le roi infiniment moins'. »
Quand la duchesse de Nemours mourut , au commencement de l'année J707, le prince de Gonti reprit espoir et se rendit immédiatement à Pontarlier , mais il fut encore plus mal traité et les bourgeois dt; Neuchàtel se donnèrent à l'électeur de Brandebourg" : le roi dut s'incliner pour ne pas entamer une lutte dont il n'avait nulle envie et qui, vu l'humeur des cantons suisses, pouvait prendre les plus fâcheuses proportions.
Pendant toutes ces années le prince de Conti avait été tenu éloigné des armées. Tout d'un coup un appui lui vint d'une main de laquelle il ne devait certainement pas l'attendre. M"' de Mainte-
* Saiut-Simon.
non, jalouse du crédit pris par Vendôme, clierclia à le faire rappeler, en 1708, en lui substituant le prince de Conti, qui avait toujours soutenu le duc de Bourg'og'ne en Flandre, où ce prince était en butte à de criantes injustices. Mais en même temps les princes lig'ués en Italie le demandaient pour couper court aux disputes de préséance qui surg-issaient à chaque instant entre des chefs militaires ég-aux. Le roi hésitait ; le duc du Maine redoutait le succès du prince de Conti, mais il semblait que ses intiMg'ues dussent échouer en présence de l'influence de la toute-puissante marquise, qui reçut le prince chez elle « audience qui fit beaucoup parler ». Et en effet, huit jours après, le maréchal de Tessé était envoyé en Italie en qualité de plénipotentiaire et de g-énéral en chef « en attendant le prince de Conti promis, mais non encore déclaré ' » . Ghamillart cependant sentit que le prince serait plus utile en Flandre et il décida le roi à le nommer au commandement en chef de cette armée : la maladie vint rompre ce retour de fortune : une hydropisie se déclara, après de violentes attaques de g-outte qui avaient réduit le prince à ne plus pouvoir prendre que du lait. Il mourut presque subitement, le jeudi 21 février 1709, à peine âg"é de quarante-cinq ans, et Saint-Simon n'hésite pas à attribuer sa fin à l'ig'norance du médecin qui le traitait et à l'obstination incroyable avec laquelle
* S.iiiit-Siiiioii.
on lui refusa la permission de faire venir un docteur français réfugié en Suisse , dans lequel il avait la plus g-rande confiance.
Saint-Simon a laissé un portrait des plus flatteurs de ce prince : « Sa fig-ure avoit été charmante. Jusqu'aux défauts de son corps et de son esprit avoient des g-râces infinies. Des épaules trop hautes, la tête un peu penchée de côté, un rire qui eût tenu du braire dans un autre, enfin une distraction étrang-e. Galant avec toutes les femmes, amoureux de plusieurs, bien traité de beaucoup, il étoit encore coquet avec tous les hommes.
« Il prenoit à tâche de plaire au cordonnier, au laquais, au porteur de chaise, comme au ministre d'Etat, au g*rand seig-neur, au g-énéral d'armée, et si naturellement que le succès étoit certain. Il fut aussi les constantes délices du monde, de la cour, des armées , la divinité du peuple , l'idole des soldats, le héros des officiers , l'espérance de ce qu'il y avoit de plus disting"ué, l'amour du parlement, l'ami avec discernement des savants, et souvent l'admiration de la Sorbonne, des jurisconsultes, des astronomes et des mathématiciens les plus profonds. C'étoit un très-bel esprit, lumineux, juste, exact, vaste, étendu, d'une lecture infinie, qui n'oublioit rien, qui connoissoit les g'énéalog'ies, leurs chimères et leurs réalités, qui savoit où il avoit appris chaque chose et chaque fait, qui en discernoit les sources, et qui retenoit et jug*eoit de même tout ce que la conversation lui avoit appris.
sans confusion, sans mélange, sans méprise, avec une sing^ulière netteté.
(( Chez lui l'utile et le futile, l'agréable et le savant, tout étoit distinct et en sa place. Il avoit des amis ; il savoit les choisir, les cultiver, les visiter, vivre avec eux, se mettre à leur niveau sans hauteur et sans bassesse. Il avoit aussi des amies indépendamment d'amour. Il en fut accusé de plus d'une sorte, et c' étoit un de ses prétendus rapports avec César.
« Doux jusqu'à la complaisance dans le commerce , extrêmement poli , mais d'une politesse disting'uée selon le rang% l'âg'C, le mérite^ et mesuré avec tous. Il ne déroboit rien à personne. Il rendoit tout ce que les princes du sang* doivent rendre, et qu'ils ne rendent plus ; il s'en expliquoit môme et sur leurs usurpations et sur l'histoire des usag-es et de leurs altérations. L'histoire des livres et des conversations lui fournissoit de quoi placer, avec un art imperceptible, ce qu'il pouvoit de plus oblig-eant sur la naissance , les emplois , les actions. Son esprit étoit naturel, brillant, vif; ses reparties promptes, plaisantes, jamais blessantes: le g-racieux répandu partout sans affectation ; avec toute la futilité du monde , de la cour, des femmes, et leurlang'ag^e avec elles, l'esprit solide et infiniment sensé ; il en donnoit à tout le monde, il se mettoit sans cesse et merveilleusement à la portée et au niveau de tous, et parloit le langag-e de chacun avec une. facilité non pareille. Tout en lui prenoit
un air aisé. Il avoit la valeur des héros , leur maintien à la g-uerre, leur simplicité partout, qui toutefois cachoit beaucoup d'art. Les marques de leur talent pourroient passer pour le dernier coup de pinceau de son portrait , mais comme tous les hommes il avoit sa contre-partie.
« Cet homme si aimable , si charmant, si délicieux, n'aimoit rien. Il avoit et vouloit des amis, comme on veut et comme on a des meubles. Encore qu'il se respectât, il étoit bon courtisan, il ménag*eoit tout et montroit trop combien il sentoit ses besoins en tout g^enre de choses et d'hommes: avare, avide de biens, ardent, injuste. Le contraste de ses voyag-es en Polog^ne et de Neufchâtel ne lui fît pas d'honneur. Son procès contre M"^ de Nemours, et ses manières de le suivre, ne lui en firent pas davantag-e, bien moins encore sa basse complaisance pour la personne et le rang' des bâtards qu'il ne pouvoit souffrir, et pour tous ceux dont il pouvoit avoir besoin, toutefois avec plus de réserve, sans comparaison, que M. le Prince.
« Le roi étoit vraiment peiné de la considération qu'il ne pouvoit lui refuser , et qu'il étoit exact à n'outre-passer pas d'une ligme. 11 ne lui avoit jamais pardonné son voyag"e de HongTie. Les lettres interceptées qui lui avoient été écrites et qu'avoient perdu les écrivains, quoique fils de favoris, avoient allumé une haine dans M"° de Maintenon, et une indig*nation dans le roi, que rien n'avoit pu effacer. Les vertuS; les talents, les ag'réments , la g'rande
réputation que ce prince s'étoit acquise, l'amour g-énéral qu'il s'étoit concilié , lui étoient tournés en crimes. Le contraste de M. du Maine excitoit un dépit journalier dans ses g-ouvernants et dans son tendre père, qui lui échappoit malg-ré eux. Enfin la pureté de son sang*, le seul qui ne fût point mêlé avec la bâtardise, étoit un autre démérite qui se faisoit sentir à tous moments. Jusqu'à ses amis étoient odieux, et le sentirent.
« Toutefois , malg-ré la crainte servile , les courtisans même aimoient à s'approcher de ce prince. On étoit flatté d'un accès familier auprès de lui ; le monde le plus important, le plus choisi, le couroit. Jusque dans le salon de Marly, il étoit environné des plus exquis. Ilytenoitdes conversations charmantes sur tout ce qui se présentoit indifféremment: jeunes et vieux y trouvoient leur instruction et leur plaisir par l'agTément avec lequel il s'exprimoit sur chaque matière, par la netteté de sa mémoire , par son abondance sans être parleur. Ce n'est point un fîg'ure, c'est une vérité cent fois éprouvée, qu'on y oublioit l'heure du repas. Le roi le savoit , il en étoit piqué, quelquefois même il n'étoit pas fâché qu'on pût s'en apercevoir. Avec tout cela on ne pouvoit s'en déprendre ; la servitude si rég'nante jusque sur les moindres choses y échoua toujours.
« Jamais homme n'eut tant d'art caché sous une simplicité si naïve, sans quoi que ce soit affecté en rien. Tout en lui couloit de source. On n'ig-noroit pas qu'il n'aimoit rien, ni ses autres défauts. On
les lui passoit tous et on Taimoit véritablement, quelquefois jusqu'à se le reprocher, toujours sans s'en corrig'er.
« Monseig-neur, auprès duquel il avoit été élevé, conservoit pour lui autant de distinction qu'il en étoit capable, mais il n'en avoit pas moins pour M. de Vendôme, et l'intérieur de son cœur étoit partag'é entre eux. Le roi porta toujours en tout M. de Vendôme; la rivalité étoit donc g-rande entre eux. On a vu quelques éclats de l'insolence du g-rand prince. Son aîné, plussag'e, travailloit mieux en dessous. Son élévation rapide , à l'aide de la bâtardise de M. du Maine , surtout la préférence au commandement des armées, mit le comble entre eux, sans cependant rompre les bienséances.
« M""" le duc de Bourg'ognie , élevé de mains favorables au prince de Conti, étoit en dehors fort mesuré avec lui ; mais la liaison intérieure d'estime et d'amitié étoit intime et solidement établie. Ils avoient l'un et l'autre mêmes amis, mêmes jaloux, mêmes ennemis, et, sous un extérieur trèsuni, l'union était parfaite.
« M. le duc d'Orléans et M. le prince de Conti n'avoient jamais pu compatir ensemble: l'extrême supériorité de rang* avoit blessé par trop le prince du sang". M. le prince de Conti s'étoit laissé entraîner par les deux autres. Lui et M. le duc l'avoient traité un peu trop en petit g^arcon à sa première campagMie, et à la seconde avec trop peu de déférence et de ménag^ement. La jalousie d'esprit, de
savoir, de valeur, les écarta encore clavantag*e. M. le duc d'Orléans, qui ne sut jamais se rassembler le monde, ne se put défaire du dépit de le voir bourdonner sans cesse autour du prince de Gonti. Un amour domestique acheva de l'outrer. Gonti charma une personne qui, sans être cruelle, ne fut jamais prise que par lui : c'est ce qui le tenoit sur la Polog'ne, et cet amour ne finît qu'avec lui. Il dura même long*temps après dans l'objet qui l'avoit fait naître, et peut-être y dure-t-il encore après tant d'années au fond d'un cœur qui n'a pas Caisse de s'abandonner ailleurs. M. le Prince ne pouvoit s'empêcher d'aimer son g^endre, qui lui rendoit de g*rands devoirs. Malgré de grandes raisons domestiques, son g'oût et son penchant l'entraînoient vers lui. Ce n'étoit pas sans nuages. L'estime venoit au secours du goût, et presque toujours ils triomphoient du dépit. Ce g'endre étoit le cœur et toute la consolation de M""" la Princesse.
« Il vivoit avec une considération infinie pour sa femme, môme avec amitié, non sans être souvent importuné de son humeur, de ses caprices, de ses jalousies. Il glissoit sur tout cela et n'étoit guère avec elle. Pour son fils, tout jeune qu'il étoit, il ne pouvoit le souffrir et le marquoit trop devant ses domestiques. Son discernement le lui présentoit par avance tel qu'il devoit être un jour. Il eût mieux aimé n'en avoir point, et le temps fit voir qu'il n'avoit pas tort, sauf pour continuer sa branche. Sa fille, morte duchesse de Bourbon , étoit
3i8 LA PRINCESSE DE CONTI.
toute sa tendresse; l'autre, il se contentoit de la bien traiter.
(( Pour M. le Duc et lui, ils furent toujours le fléau l'un de l'autre, et d'autant plus fléau réciproque que la parité de l'âg'e et du rang", la proximité la plus étroite redoublée, tout avoit contribué à les faire vivre ensemble à l'armée , à la cour , presque toujours dans les mêmes lieux, quelquefois encore à Paris. Outre les causes les plus intimes, jamais deux hommes ne furent plus opposés. La jalousie dont M. le Duc fut transporté toute sa vie étoit une sorte de rag-e qu'il ne pouvoit cacher, de tous les g-enres d'applaudissements qui environnoient son beau-frère. 11 en étoit d'autant plus piqué que le prince de Gonti vouloit tout avec lui et l'accabloit de devoir et de prévenances. Il y avoit ving't ans qu'il n 'avoit mis le pied chez M"" la Duchesse lorsqu'il mourut. Elle-même n'osa jamais envoyer savoir de ses nouvelles pendant sa long^ue maladie. Elle n'apprit qu'en cachette, le plus souvent par M""" la princesse de Gonti sa sœur. Sa g'rossesse et sa couche de M. le comte de Glermont lui vinrent fort à propos pour cacher ce qu'elle auroit eu trop de peine à retenir. Gette princesse de Gonti et son beau-frère vécurent toujours avec union, amitié et confiance. Elle entendit raison sur la Ghoin' que le prince de Gonti courtisa comme les autres, et qu'il n'y avoit pas moyen de nég-lig-er.
1 On sait que M"" de Choiii fut In Maintenon du gi'aud Dauphin. Voir notre étude sur ce curieux personnage, in-S", chez Techeuer, 1873.
LE PRINCE DE CONTl. 349
« Avec M. du Maine il n'y avoit que la plus indispensable bienséance : pareillement avec la duchesse du Maine; peu de crainte d'ailleurs. M. le prince de Gonti en savoit et en sentoit trop là-dessus pour ne pas s'accorder quelque liberté qui lui éloit d'autant plus douce qu'elle étoit applaudie.
(( Quelque courtisan qu'il fut, il lui étoit difficile de se refuser toujours de toucher par l'endroit sensible, et qu'on n'osoit g'uère relever, le roi, qu'il n'avoit jamais pu se réconcilier, quelque soin, quelque humiliation, quelque art, quelque persévérance qu'il y eût constamment employés, et c'est de cette haine si implacable qu'il mourut à la fin, désespéré de ne pouvoir atteindre à quoi que ce fût, moins encore au commandement des armées, et d'être le seul prince sans charge, sans g-ouvernement, môme sans rég-iment, tandis que les autres, et plus encore les bâtards, en étoient accablés.
« A bout de tout, il chercha à noyer son déplaisir dans le vin et dans d'autres amusements qui n'étoient plus de son âg-e et pour lesquels son corps étoit trop faible et que les plaisirs de sa jeunesse avoient déjà altéré. La g'outte l'accabloit. Ainsi privé des plaisirs et livré aux douleurs du corps et de l'esprit, il se mina, et, pour comble d'amertume, il ne vit un retour g-lorieux et certain que pour le reg'retter.
« On a vu qu'il fut choisi pour commander en chef toutes les diverses troupes de la lig-ue d'Italie. Ce projet, qui ne fut jamais bien cimenté, n'y sub-
3o(> LA PRINCESSE DE CONTI.
sista pas même long'temps en idée. Chamillart. qui, trop g'ouverné, trop entêté;, avec des lumières trop courtes, avoit le cœur droit et François, alloit toujours au bien autant qu'il le voyoit, sentoit le désordre des affaires, les besoins pressants de la Flandre et se servit de ce premier retour forcé vers le prince de Gonty sur l'Italie pour porter M"* de Maintenon, et le roi par elle, à sentir la nécessité de relever l'état si fâcheux de cette frontière et de l'armée qui la défendoit, par ce même prince dont la naissance même cédoit à sa réputation. Il l'emporta enfin et eut la permission de l'avertir qu'il étoit choisi pour commander l'armée de Flandre.
a Gonti tressaillit de joie : il n'avoit jamais trop compté sur l'exécution de la lig-ue d'Italie; il en avoit vu le projet s'évanouir peu à peu. Il ne comptoit plus être de rien : il se laissa donc aller aux plus agréables espérances. Mais il n'étoit plus temps; sa santé étoit désespérée: il le sentit bientôt, et ce tardif retour vers lui ne servit qu'à lui faire reg-retter davantag*e la vie. Il périt lentement dans le reg-ret d'avoir été conduit à la mort par la disg-râce, et de ne pouvoir être ramené à la vie par ce retour inespéré du roi et par l'ouverture d'une brillante carrière.
« Il avoit été, contre l'ordinaire de ceux de son rang% extrêmement bien élevé; il étoit fort instruit, Les désordres de sa vie n'avoient fait qu'offusquer ses connoissances sans les éteindre ; il n'avoit pas laissé de lire souvent de quoi les réveiller. »
Le prince mourut en effet très-chrétiennement, en se souvenant probablementdes excellents conseils de sa pieuse mère. Il s'adressa au Père de la Tour pour l'aider dans ce redoutable moment, se résig-nant difficilement à mourir si jeune encore. Saint- Simon nous assure que pendant trois mois la foule assiég-ea son palais, que le populaire se rassemblait devant sa porte^, et que les égalises « retentissoient de prières et de vœux. Et il est arrivé plusieurs fois aux g'ens des princesses, sa femme et ses filles, d'aller d'égalisé en ég'lise de leur part pour faire dire des messes, et de les trouver toutes retenues pour lui ». Un mieux se produisit un moment, mais pour faire place à une recrudescence qui amena une prompte fin. Le prince, dans les derniers jours de sa vie, reçut des visites fréquentes du duc de Bourg-og-ne ; il vit aussi ses fils, assez souvent le duc de Bourbon « qui g-arda la bienséance » , un peu le duc du Maine : tous les soirs quelques amis l'entouraient, et la princesse de Gonti, sa bellesœur, passait toutes ses nuits à son chevet. Dans les derniers jours cependant il ne voulut plus absolument voir que son confesseur Fleury, son ami et précepteur, « et deux ou trois g'ens de bien» . Il conserva sa présence d'esprit jusqu'à la dernière minute et mourut dans son fauteuil de la façon la plus sincèrement édifiante.
Saint-Simon constate l'universalité des reg-rets, mais il ajoute que le roi se sentit « soulag-é », comme M""' de Maintenon ; le duc de Bourbon « infiniment
davanlag-e ». Louis XIV vint rendre visite le surlendemain à la princesse de Conti\
Le prince avait ordonné qu'on l'enterrât à l'ég-lise Sainl-André-des-Arcs auprès de sa mère, sans aucune pompe. Mais le duc de Bourbon ne l'entendit pas ainsi, et les choses se passèrent au contraire avec le plus grand cérémonial^ ce qui donna lieu à des discussions de préséance dont Saint-Simon raconte tous les détails. Les obsèques furent célébrées le 21 juin en présence d'une foule nombreuse : la vieille égalise était splendidement décorée : des inscriptions et des trophées rappelaient les faits d'armes du prince, et un « cabinet de livres » constatait les g*oûts lettrés du défunt. L'archevêque de Narbonne officia, et Massillon prononça l'oraison funèbre", qui fut un mag^nifique élog^e et qui est certainement un des plus brillants morceaux de notre gTand orateur catholique. Massillon le termine par ces dernières paroles du prince : « Si l'on pouvoit comprendre l'état où l'on se trouve dans ces
' Le prince eut sept enfants : quatre moururent au berceau. Louis- Armand, l'aîné (1695-1727), lui succéda comme prince de Conti et fut l'aïeul du dernier prince, mort en 1814 sans postérité. — Marie-Anne, mariée en 1713 au prince de Coudé. — Louise-Adélaïde, Mademoiselle de La Roche-sur-You, morte sans alliance le 20 novembre 17o0.
Le dernier prince de Conti a laissé deux fils qui furent légitimés par ordonnance royale du 17 novembre 1815. Un seul se maria et n'eut pas d'enfant de M"^ de Vertillac, veuve eu 1840 et remariée au duc de Doudeauville.
- Cette oraison funèbre est un des rares écrits que Massillon lit imprimer lui-même : elle parut en 1700, chez Maizieres, à Paris.
LE PRINCE DE CONTI. 3o3
moments, on verroit qu'il n'y a de ressources que dans la relig-ion ! »
Le marquis de Lassay, qui fut un des amis les plus constants du prince, a fourni à Massillon les éléments de son discours, et tracé un portrait qui corobore complètement lejug-ement favorable de Saint-Simon quant aux bonnes qualités du prince, mais qui est évidemment beaucoup plus vrai quant à sa valeur personnelle, tout en étant passablement sévère.
« Je suis persuadé qu'il est à la place du monde qui lui convient le mieux, et, s'il en occupe quelque jour une plus considérable, il perdra la réputation et diminuera l'opinion qu'on a de lui ; car il est bien éloig^né d'avoir les qualités nécessaires pour commander une armée ou pour commander un Etat : il ne connoît ni les hommes ni les affaires, et n'en jug'e jamais par lui-même ; il n'a point d'opinion qui lui soit propre; il ne sait point la vérité : on lui ôte ses sentiments et ses pensées, et souvent il n'a que celles qu'on lui adonnées qu'il s'approprie si bien, et qu'il explique avec tant de g'râce et de netteté qu'il n'y a que les g'cns qui ont de bons yeux et qui l'approfondissent bien qui n'y soient pas trompés : on peut même dire qu'il les embellit. Il ne sait ni bien aimer ni bien haïr ; les ressorts de son âme sont si hauts qu'ils en sont foibles ; ce défaut contribue encore à le rendre aimable; mais il est bien dang-ereux dans un homme qui remplit la première place. De plus, il est paresseux, il craint
les affaires et il aime les plaisirs ; peut-être que de g*rands objets pourroient roblig-er à se vaincre làdessus; mais on ne se donne ni la fermeté ni le discernement, et, quand ces deux choses manquent, quelque perfection qu'on ait d'ailleurs, on n'est pas un homme de premier ordre. »