LE MÊME AU MÊME
A Paris, ce 12 février 1753.
Monsieur, j’ai requis aujourd’hui la lecture et l’inscription
des deux arrêts du Parlement. Cette affaire a pris une tournure à laquelle je ne m’attendais pas. Je vous rendrai compte de tout ce qui s’est passé, quand vous le souhaiterez ; mais je vous prie de ne m’appeler chez vous que le soir. J’ai l’honneur, etc....
Gervaise 1 .
Ainsi, le livre de M. Lovson, loin de détruire ou seulement d’affaiblir les conclusions du mien, les laisse subsister en entier et leur prête même une nouvelle force : et il n’y aura pas, j’en suis sûr, un seul lecteur impartial qui ne convienne avec moi que le gallicanisme n’a jamais rencontré de plus redoutable adversaire que son nouvel apologiste.
Je veux, en terminant, répondre à un reproche qui me serait très-sensible, si je le méritais, c’est d’avoir blessé l’honneur de l’Église de France. Je croyais l’avoir prévenu à diverses reprises, et notamment lorsque je m’exprimais ainsi : « Les évêques et les prêtres de l’Assemblée de 1682 n’étaient ni l’élite ni les représentants légitimes de l’Église de France sous Louis XIV ; nous pourrons donc raconter leurs fautes sans porter atteinte à l’honneur de cette grande Église.» J’avais rangé à part Bossuet, qui sera toujours au-dessus de toute louange et de toute vénération; mais je n’avais pu dissimuler les faiblesses de son caractère, et je ne crois
1 Autogr. — Papiers du Procureur général Joly de Fleury.
vraiment pas avoir excédé les droits d’un écrivain catholique. J’avais dit qu’il fallait chercher l’Église de France uon-seulement parmi les députés de 1682, mais encore parmi ces curés modestes et zélés dont le royaume était rempli, dans ces séminaires et ces collèges, dans ces belles et innombrables communautés séculières et régulières qui couvraient nos provinces et nos colonies, qui envoyaient des missionnaires à toutes les parties du monde et qui ne comptaient pas un seul membre à l’Assemblée de 1682. J’avais rappelé qu’à l’exception de Bossuet, elle n’avait pas dans son sein un seul des prédicateurs, des savants, des maîtres de la vie spirituelle, des écrivains ecclésiastiques, qui vivaient alors et qui ont immortalisé le règne de Louis XIV. J’avais invoqué le témoignage de Bossuet lui-même, et son sermon du jour de Pâques 1681, pour prouver qu’il y avait dès cette époque, parmi les évêques, une diminution alarmante de l’esprit sacerdotal. C’est qu’en effet le mouvement gallican de cette époque était en opposition avec l’esprit qui avait inspiré toutes les grandes choses accomplies dans l’Église de France depuis Henri IV. Voyez saint François de Sales et sainte Chantal, le cardinal de Bérulle et madame Acarie, saint Vincent de Paul et saint François Régis, les PP. Eudes et Condren, M. Bourdoise et M. Olier ; parmi ces hommes de piété, de science et de dévouement, y a-t-il un seul nom dont le gallicanisme puisse se glorifier? Femmes du monde ou religieuses, fondateurs ou réformateurs, séculiers ou réguliers, tous ceux qui ont attaché leur mémoire à ces grandes œuvres de la foi et de la charité
catholique, se sont au contraire montrés les plus humbles et les plus fidèles enfants de l’Église Romaine.
Sans parler des Jésuites, nés pour défendre la Papauté et si zélés dans l’accomplissement de leur mission, toutes les congrégations de clercs qui furent fondées alors s’inspirèrent des mêmes principes , et non des prétendues libertés de l’Église gallicane. César de Bus et les pères de la Doctrine chrétienne n’eurent rien de commun avec les adversaires du Saint-Siège; et si, au dix-huitième siècle, un grand nombre d’Oratoriens, égarés par le jansénisme, affligèrent l’Église Romaine parleur révolte, il est notoire qu’ils n’étaient plus que de nom les fds de Bérulle et de Condren. Olier à Saint- Sulpice, Bourdoise à Saint-Nicolas-du-Chardonnet , Claude Bernard au séminaire des Trente-trois, instituèrent des communautés destinées à resserrer les liens entre le Clergé français et le centre de l’unité catholique.
Saint Vincent de Paul se prononça hautement contre la secte naissante à laquelle le gallicanisme prêta un si fatal concours, et il eut pour ami et pour conseil le célèbre docteur André Duval, l’un des visiteurs généraux de toutes les Carmélites de France, doyen de la Faculté de théologie de Paris, et si redoutable aux jaloux de la Papauté.
La communauté des Missions étrangères, si utile et si populaire, fut fondée en 1665, sous l’inspiration du père Bernard de Sainte-Thérèse, évêque de Babylone, par l’abbé Vincent de Meurs et ses confrères, que dirigeait le pèreBagot, Jésuite censuré par les gallicans.
L’année 1680 avait vu mourir Jean Eudes, fondateur
des Eudistes, dont la vieillesse fut affligée par les persécutions parlementaires.
Au moment où l’on élit les membres de l’Assemblée de 1682, l’Église de France compte encore dans ses rangs un homme dont le nom va de pair avec tous ceux qui viennent d’être cités, l’abbé de la Salle, ancien élève de Saint-Sulpice, chanoine de Reims, qui a fondé, en 1681, l’institut des Frères des écoles chrétiennes. Est-il élu député?
Les fondations d’ordres nouveaux s’arrêtent en 1680, en même temps que les réformations d’ordres anciens. La réforme de Saint-Vannes par Didier de la Cour, celle deSaint-Maur par Renaud, celle de Ghancelade par Alain de Solminhiac, celle des chanoines réguliers de Lorraine par P. Fourier, celle de Sainte-Geneviève par Faure, celles de la Trappe, de Septfonds, de Barbery, de Val- Richer, sont antérieures à 1680, et il n’y en aura pas d’autre jusqu’à la fin du règne! Lequel donc de tous ces réformateurs suivait les doctrines formulées dans les Quatre Articles?
Ils n’étaient pas non plus gallicans, les prêtres séculiers ou réguliers, dirigeant la conscience et entretenant la piété de ces admirables femmes qui eurent peu d’imitatrices après l’Assemblée de 1682 : mesdames de Chantal, Acarie, Legras, de Melun, de Lamoignon, de Dampierre, de Miramion, Polallion, d’Arbouze et tant d’autres!
Les évêques de 1682 et Bossuet lui-même se plaignent souvent des progrès que firent les maximes ultramontaines en France sous. Louis XIII et pendant la mi-
norité de Louis XIV : c’est précisément l’époque où la renaissance catholique y fut le plus florissante.
Quoi qu’on dise et qu’on fasse, on ne parviendra pas à justifier l’Assemblée de 1682, qui s’est placée en dehors de ces traditions de piété, de dévouement, de sainteté! S’il n’y a rien au-dessus de la gloire de nos évêques à certaines époques, tout esprit impartial avouera que cette gloire s’est un peu voilée depuis les dernières années de Louis XIV jusqu’à la Révolution. Mais comme l’Église de France ne cessa pas de produire de nombreux modèles de vertu, de science et de talent, Dieu lui réservait pour la fin du dix-huitième siècle, avec une grande leçon, une grande récompense. 11 la récompensa lorsqu’il lui envoya la persécution, et qu’il renouvela sa couronne de martyrs; et il lui donna une leçon qu’aucun gallican ne devrait oublier, lorsque le successeur de saint Pierre accomplit sur elle, en 1801, le plus grand acte de toute-puissance pontificale dont le monde ait été témoin, depuis l’origine du christianisme !