‹ Une nouvelle apologie du gallicanisme; réponse à m.l'abbé LovsonChapitre 19 sur 37 · ELECTIONS DU 2 JUILLET · texte numérisé non relu

ELECTIONS DU 2 JUILLET

CONTINUATION DE L’OPPRESSION DE LA FRANCE PAR LES MINORITÉS. — SON AVENIR

Jugement du journal de* DÉBATS sur le* élection* du 2 juillet.

Le 5 juillet dernier, un journal s’exprimait ainsi : « On ne dépouille pas en un jour le vieil homme et les Parisiens sont gens trop légers e ttrop crédules pour

nommer vingt-un députés sans froisser le bon sens

Plus on réfléchit à la triple élection de M. Gambetta, et plus on a peine à se défendre d’un sentiment de tristesse. Ne faut-il pas qu’une nation soit bien molle ou bien aveugle pour confier de nouveau la puissance à un homme dont le règne si court, mais si bien rempli par les fautes les plus graves a été défini : la dictature de l’incapacité et du mensonge officiel? »

Quel est le journal qui, en si peu de mots, a si énergiquement dépeint Paris, la France et le dictateur Gambetta? Est-ce une feuille cléricale, légitimiste, réactionnaire ? Non ! c’est le journal des Débats !

Ji

Cependant, depuis plus de quatre-vingts ans, on a arboré en France le drapeau de la raison, du progrès, de la civilisation, de la liberté, de l égalité, de la fraternité !

Et sous ce drapeau, Paris a perdu le bon sens, la France a perdu la vigueur et la vue. Un incapable, un menteur officiel est devenu, dit-on, à deux reprises, le maître de la nation française et de sa capitale.

Comment du rang suprême un grand peuple a-t-il pu tomber jusqu’à ce degré d’abaissement et d’humiliation?

La France en 1789.

Qu’était la France en t789? Ses cahiers de vœux et de doléances, rédigés à cette époque, nous le disent clairement. Elle étaitchr-étienne et catholique. Le Tiers- Etat de Paris déclarait que le catholicisme était la religion d’Etat de la nation. Elleétait monarchique, elle acclamait avec amour son roi Louis XVI,

Charlemagne avait fondé la grandeur de la France sur la consolidation de la papauté ; et les rois qui lui avaient succédé, s’étaient conformés a son programme.

En consacrant par leurs suffrages la charte nationale réformée par les assemblées primaires, les États-génécaux auraient assuré pour plusieurs siècles, le bonheur de la France.

Dans un écrit intitulé : Les deux Programmes de 1789 , nous avons récemment fait connaître celui que Mirabeau avait opposé à la volonté nationale; c’était le programme du mal, de la destruction et des ruines, substitué à un plan bien conbiné de sages réformes, d’améliorations pratiques et de raffermissement de l’édifice

social. Nous aurions désiré que ce programme infernal fut inséré dans tous les journaux conservateurs ; il aurait révélé à des millions de français qui l’ignorent la cause véritable de tous les maux qui accablent la France.

Le génie infernal de Mirabeau avait conçu la pensée de détruire la religion chrétienne et la monarchie des Bourbons; il faisait luire aux yeux du duc d’Orléans l'espérance de retenir et de placer sur sa tête la couronne tombée des mains de Louis XVI. Mais ce n’était qu’un leurre ; bientôt le système républicain devait être substitué au régime monarchique. Tous les ennemis du christianisme, les sectateurs de Rousseau, les avocats avides de succès et habitués à la domination, étaient appelés à fournir de nombreuses phalanges de démolisseurs qui, en peu de temps, renverseraient les institutions religieuses et l'antique royauté ; elles formeraient ensuite une aristocratie perpétuelle, où se recruteraient successivement les fonctionnaires, les hauts dignitaires, les législateurs et les maîtres de la France.

Tel était le programme de Mirabeau, programme directement contraire à la volonté formelle et unanime, exprimée par la nation. Mais que lui importait? « Si elle désapprouvait ces projets, ce ne serait que timidement et sans bruit; on l’intimiderait par l’annonce sans cesse répétée de ravages, d’incendies, de sang

' versé, de disette, de famine. D’ailleurs, la nation savaitelle ce qu’elle voulait? On lui ferait vouloir et on lui ferait dire ce qu’elle n’a jamais pensé : C'est un grand troupeau qui ne songe qu’à paître, et qu’avec de bons chiens les bergers mènent à leur gré... Tout ce qui est nécessaire à la révolution, tout ce qui lui est utile est juste,

~ r t’est là le grand principe , »

Temps Intermédiaires.

Tel était le programme révolutonnaire de Mirabeau. Il avait pour but d’abolir le christianisme dans une nation catholique, de soumettre au régime républicain un peuple essentiellement monarchique, d’imposer à trente millions d’habitants le joug de quelques milliers d’audacieux sans foi, sans principes et sans conscience ; quatre années suffisent pour réaliser cet effrayant problème. Mirabeau, les philosophes, les jacobins, les girondins, les montagnards, tantôt alliés, tantôt hostiles les uns aux autres, ont, avec une cynique hardiesse, accompli cette œuvre infernale.

Le directoire remplace les tribuns et les gouvernements de sang; il semble que la France va respirer plus librement. Elle tente d’élever la voix ; elle redemande ses souverains. Les dictateurs du jour ne veulent pas abdiquer le pouvoir suprême que leurs prédécesseurs ont conquis et leur ont légué ; aux sulîrages populaires, aux élections royalistes, ils opposent la proscription, l’emprisonnement et l’exil ; la minorité domine la majorité et la maintient dans la servitude.

Napoléon Bonaparte leur arrache leur proie, il confisque la France à son profit personnel. La révolution enlevée à l’émeute de la rue, à l’aristocratie de la parole, devient militaire ; elle promène son drapeau dans toutes les régions de l’Europe. La France est toujours esclave ; son nouveau maître lui a rendu, il est vrai, les ministres de son culte, mais pour les asservir; sa religion, mais pour en faire une branche de gouvernement. Il veut l’encadrer dans le cercle des institutions impériales ; bientôt les Etats pontificaux sont confisqués ; le

pape est transféré à Fontainebleau. Lorsque d’immenses revers ont succédé a de nombreux et éclatants triomphes, Napoléon, captif à Sainte-Hélène, raconte avec une cynique franchise les artifices qu’il a employés pour trompef la nation française et la rendre à son insu complice de ses ruses sacrilèges et de ses complots anti-chrétiens.

En 1814 et 1815, la France salue avec transport le retour de ses rois, la cessation de trop longues guerres, et le rétablissement d’un gouvernement paternel et réparateur. Mais les usurpateurs du 10 août et du 18 brumaire naguère ennemis, se réunissent, oublient leurs dissentions et, par une coalition générale, mettent en commun leurs haines, leurs antipathies etleurs ardentes convoitises. Ils relèvent le drapeau de Mirabeau: guerre à Dieu, à la religion, à la monarchie! Ils aiguisent les armes de l’impiété, du mensonge, de la calomnie ; ils jettent incessamment à leurs ennemis, la dérision, le ridicule, l’insulte, l’outrage; ils multiplient et propagent les écrits, les livres, les journaux destinés à inoculer dans les veines du peuple le poison de l’impiété et de la corruption.

La monarchie sans cesse battue en brèche pendant quinze ans succombe en 1830. Une poignée d’avocats, de littérateurs et de banquiers a 'de nouveau conquis la France. L’aristocratie victorieuse en 1789, détrônée en 1799, a ressaisi le pouvoir dont elle concède une faible part aux bonapartistes, ses alliés et ses complices. Guidés par un petit nombre de conjurés, deux cent vingt-un députés parjures à leurs serments, foulant aux pieds les lois divines et humaines, se jouent audacieusement d’une grande nation sans la consulter, sans lui demander ratification; ils renversent une antique

dynastie et en fondent une nouvelle au gré de leurs passions et de leurs intérêts personnels. Et ils se disent libéraux, et ils proclament sans rougir de honte que la France n’est devenue libre que depuis 1789! pauvre France !

En 1848, une nouvelle génération d’ambitieux avides de pouvoir, d’honneurs et de richesses renverse la génération de 1830, repue, satisfaite et vieillie qui s'étonne et s’indigne contre ces nouveaux usurpateurs qui viennent lui enlever les agréables bénéfices d’une usurpation presque deux fois décennale. Les vainqueurs démocrates se rient d’eux et plus ambitieux, plus téméraires encore, proclament la république. La nation a été depuis 1792 et 1793 contrainte d’acclamçr tourà-tour la république, le directoire, le consulat, l’empire, la royauté de la branche des d’Orléans; elle est appelée par ces hommes d’aventure à crier une seconde fois : Vive la République ! Pauvre esclave poussée tour-à-tour dans les bras d’un nouveau maître, humiliée et avilie! Mais on l’encense et on lui répété sans cesse qu’elle est la grande nation !

Chez les peuples affaiblis ou dégénérés, la république passe toujours dans les mains d’un dictateur militaire. Napoléon III fait une seconde édition du 18 brumaire, et telle est l'antipathie que la France porte au régime républicain, toujours fécond en hécatombes humaines, qu’elle accueille avec une satisfaction relative et comme une délivrance l’avénement du régime militaire. La démocratie, ou pour mieux dire, la démagogie et la révolution ont fait successivement la fortune des deux Bonaparte.

Napoléon III a restauré la forme monarchique ; imitateur servile de son oncle, il parait d’abord vouloir

favoriser le culte catholique, mais comme lui il prémédite la ruine du pouvoir temporel; comme lui et plus encore que lui, il déguise ses projets sous des apparences cauteleuses et hypocrites de respect et de dévouement. Il enfonce lentement avec des paroles persévérantes de bienveillance sympathique le poignard dans le cœur du souverain Pontife, se jouant ainsi odieusement de Dieu, du chef du catholicisme et de la nation française. Son œuvre infâme et néfaste s’accomplit; mais, avant que le pape tant persécuté par lui ait été expulsé de Home, le second et dernier des Césars corses est tombé de son trône dans la boue et la fange d’où il ne se relèvera jamais.

Ainsi, depuis 1792 jusqu’en 1870, pendant soixante trois ans (en déduisant la durée de la restauration) la France n’a jamais été maîtresse de ses destinées ; conquise tantôt par les émeutiers de la rue dirigés et soudoyés par les princes de la parole, tantôt par la force du sabre, elle a subi tour-à-tour les dictatures que lui ont imposées quelques ambitieux avides de pouvoirs, la plupart athées ou déistes, tous anti-chrétiens, et surtout anti-catholiques.

Il semble que la chûte providentielle de l’auteur du 2 Décembre va rendre enfin à la nation son libre arbitre et la disposition de ses destinées. Le moment est solennel ; une guerre imprudente a été déclarée à la Prusse ; toutes les corruptions accumulées pendant vingt ans ont énervé l’Etat, c’est-à-dire les maîtres de la France, les fonctionnaires qui, à l’image de César! ont puisé largement dans les coffres du trésor public et ont bu à longs traits dans la coupe empoisonnée de la mollesse et des voluptés. Presque tous républicains en 1848, farouches alors à l’égard des tyrans, de-

venus ensuite les satrapes dévoués de l’empire, ils se sont prosternés devant le chef, se dédommageant de ce joug par le joug plus lourd encore qu’ils imposaient aux populations courbées à leur tour devant eux.

Et maintenant, administrateurs, intendants, chefs d’armée, ils sont presque tous frappés de vertige, de paralysie et d’impuissance, en présence d’un ennemi intelligent, discipliné, fort et bien armé.

Pour conjurer des périls mortels et une complète destruction, il fallait réunir en un seul faisceau, en une seule volonté, toute l’énergie, toutes les forces de la nation.

En 1869, elle s’était réveillée de sa trop longue léthargie ; par les votes de trois millions et demi d’opposants elle avait hautement déclaré qu’elle voulait à l’avenir prendre une juste part à son administration. Quarante députés d’abord avaient manifesté ses vœux ; bientôt leur nombre s’était élevé à cent seize. Pour éluder Cette démonstration nationale, le sombre Napoléon 111 avait eu recours successivement aux promesses fallacieuses, aux combinaisons perfides, ci un ministère servile revêtu d’une étiquette libérale, au plébiscite et enfin à la guerre. Sa chûte et son suicide rendaient à la Chambre sa liberté 'et son patriotisme; une majorité vraiment française, aurait facilement dominé la' faible minorité qui eût pu rester attachée au char de l’empire. Mais l’aristocratie démocratique guettait sa proie; une grande partie de ses membres soudainement éclose dans les clubs de 1 848 avait déserté les rangs populaires pour grossir les cohortes de l’empire et prêter son concours au nouveau gouvernement. Ces anciens démocrates avaient été admis dans les conseils du prince, introduits dans la

Chambre élective ou au palais du Luxembourg; ils avaient reçu les subventions, les dotations, les plaques de diaments, les lettres olympiennes, les douceurs de l’intimité et les gloires des ministères do la parole ; une statue avait même promis l’immortalité à l’orateur officiel Bidault. Ceux que n’avait pas visités la faveur impériale avaient vu avec dépit et d’un œil jaloux les splendeurs dont étaient entourés leurs anciens camarades, leurs amis, leurs coreligionnaires politiques.

Eh <869, les orateurs de la gauche radicale n’avaient pas pris part au mouvement national qui, des comices électoraux, avait passé dans la Chambre. Il s’agissait de réformes intérieures, de décentralisation, de libertés locales ; ces améliorations pacifiques ne sourient point aux radicaux ; ce qu’ils veulent, eux, c’est la liberté idéale, fantastique et bruyante de la Marseillaise.

La catastrophe de Sedan en renversant le trône impérial a du même coup jeté à bas les Baroche, les Rouher, les Ollivier. Hâtons-nous ! se disent les orateurs de la gauche si réservés en 1 869 ; hâtons-nous ! voici la révolution, voici notre règne! EtM. Jules Favre se travestit à demi en garde national, il se précipite à l’hôtel de ville ; deux à trois mille émeutiers sont déjà réunis sur la place, il’se fait sacrer avec ses camarades ; ils sont neuf, bientôt Rochefort arrêté naguère en grande pompe par E. Ollivier viendra se joindre à eux.

Coup de main du 4 Septembre 1870.

La dictature.

Le 3 Septembre, le chef de la nation était l’empereur Louis Napoléon Bonaparte porté sur le trône le 1 décembre 1851 par la puissance des baïonnettes. Le

4 Septembre 1870, la France compte dix souverains : Crémieux et Garnier-Pagés déjà dictateurs, Jules Favre et Arago déjà fonctionnaires en 1848; puis MM. Gambetta. Ferry, Picard, Simon, Pelletan et Rochefort, tous avocats, écrivains, journalistes radicaux, hommes deparole; ilssont les maîtres de la France, ils ont conquis une nation de trente huit millions d’habitants avec un faible détachement de deux à trois mille individus, repris de justice, hommes de désordre, factieux, membres de l’Internationale et qui comptent dans leurs rangs une multitude d’étrangers. Voilà les grands Électeurs de France!!!

Le 10 août 1792 fut-il un crime? Oui!

Les 25 et 26 juillet 1830, le 24 février 1848 furent-ils des crimes? Oui !

Le 18 brumaire, le 2 décembre furent-ils des crimes ? Oui !

Eh bien! fut crime, fut un très grand crime, le coup de main du 4 Septembre 1870. Furent criminels, furent de grands criminels les dix auteurs de cette odieuse usurpation du pouvoir national.

Depuis que l’on a adoré la raison humaine, la raison publique a été tellement pervertie que l’on admet aujourd’hui facilement ces crimes, qu’on les excuse, que trop souvent même on accorde des louanges à ceux qui les ont commis , quelquefois même l’apothéose.

Il est temps de réagir énergiquement contre ces défaillances morales qui accusent la décadence d’une nation. Répétons donc encore et que d’autres en grand nombre répètent avec nous : « Comme les coups de mains et les coups d’Etat précédents depuis 1789, le coup de main du 4 Septembre fut un grand crime. »

Tel sera le langage de la postérité , tel sera l'arrêt de l’histoire.

Que deviennent cependant ces quarante citoyens modestes, mais fermes, énergiques, dévoués à la patrie qui , l’annce précédente , ont courageusement relevé le drapeau de la France et revendiqué les libertés nationales? Aucun d’eux n’est appelé au pouvoir ; ils sont tous proscrits comme leurs collègues. Ces dix rhéteurs qui , à la tribune publique , n’ont cessé de déclamer contre la violation de la représentation nationale , contre l’expulsion des députés en 1831 , ont l’impudente audace de dissoudre la Chambre où ils représentent Paris, congédiant ainsi les représentants de quatre - vingt huit départe ments.

Les dictateurs appelleront-ils du moins auprès d’eux le chef de l’opposition qui a si habilement et si vaillamment combattu l’empire? nullement! M.Thiersaété écarté par Napoléon III , il est de même écarté par les décemvirs; les conquérants du sabre, les tyranneaux de l’émeute ne recherchent que dans la médiocrité servile des coopérateurs à leur pouvoir usurpé. Les vainqueurs du 4 Septembre se réservent exclusivement les porte-feuilles ministériels et la puissance suprême ; ils se font cumulards après avoir longtemps déclamé contre le cumul.

A ces agissements on reconnaît de suite des républicains ; ces fils de l’émeute s’empressent de proclamer la république , c’est leur fief transmis , sauf quelques interruptions , des philosophes de 89 aux girondins, aux montagnards, au directoire, aux libéraux de 1830 et aux démocrates de 1848. C’est bien le règne prédit, par Marmontel en 1789,

de l’aristocratie républicaine 'et perpétuelle du barreau parisien.

U s’agit d’organiser promptement la restauration aristocratique déguisée sous le nom de République. L’armée impériale des fonctionnaires publics , recrutée parmi les républicains de 1848, est presque entièrement licenciée ; elle est remplacée par une armée improvisée d’avocats , de médecins , de lettrés , de journalistes radicaux. Le dictateur Crémieux , né juif , devenu citoyen français par la grâce de Napoléon I er , qui deux fois a eu l’audace de saisir les sceaux de la justice française , attente même à l’inamovibilité de la magistrature.

Ainsi , pendant que l’ennemi envahit notre territoire français, qu’il s’agit d’arrêter sa marche soit par des propositions de paix , soit par des préparatifs énergiques de défense , les dix rhéteurs qui se sont emparés de la France ne se préoccupent que d’une chose : de leur égoïsme, de leur personnalité , de leur pouvoir, de sa consolidation et de sa durée perpétuelle. Au moment où il faudrait relever l’esprit national, inspirer à tous le désintéressement et le dévouement , réchauffer et ranimer les vertus religieuses et sincèrement patriotiques, on refoule tous ces nobles sentiments au fond des cœurs en lançant sur la France des nuées de vautours affamés qui portent partout l’athéïsme , l’impiété , l’esprit de domination , les haines de parti , les jalousies de classes et les discordes civiles. Le journal des Débats a dépeint ces étranges fonctionnaires en dépeignant leur chef ; ils ont donné le triste spectacle de la dictature « de l'incapacité et du mensonge officiel » et pour la plupart d’entre eux il faut ajouter « de la convoitise et de la dilapidation. »

Que de fautes ont accumulées ces hommes aussi présomptueux qu’incapables — approvisionnements insuffisants pour la capitale , — composition-imprudente de la garde nationale comprenant une foule de repris de justice , de vagabonds , d’ouvriers fainéants et déclassés , de membres de l’Internationale, d’étrangers, etc. — distributions d’armes faites sans contrôle et abondamment accordées aux hommes les plus dangereux, — défaut d’exercices militaires suffisants, — stationnement continu d’une multitude de gardes nationaux dans les tavernes et les débits de boissons transformés en clubs, — asservissement des dictateurs aux émeutiers qui les ont élus le 4 septembre, — interdiction par ces factieux des élections générales, — proclamation de la guerre à outrance à laquelle s’abstiennent généralement de prendre part ceux qui l’érigent en dogme ; — élections des officiers par les soldats ordonnées par les dictateurs malgré les représentations de l’autorité militaire ; — les généraux Trochu et Ducros voués à la haine et à l’hostilité des gardes nationaux de Paris ; — la faiblesse du gouvernement encourageant l’indiscipline , les tentatives d’émeutes pour surprendre la capitale pendant les sorties de l’armée. — L’insurrection du 31 octobre dirigée par les anciens amis des décemvirs; — l’un d’eux écrivant au ministre des finances Picard : Envoie moi de suite onze millions ; — l’impunité des coupables et la seconde tentative du 28 janvier également impunie; — l’inconcevable imprudence des dictateurs s’enfermant tous dans Paris à l’exception du vieillard Crémieux envoyé à Tours et assisté du vieillard Glais- Bizoin ; — puis l’avocat Gambetta devenu ministre de la guerre expédié par un ballon et apportant à Tours

« son incapacité et ses mensonges officiels ; ( journal des Débats ) ; — le cours intarissable de ses proclamations et de ses harangues contrastant avec la nullité de ses actes, l’imprévoyance, le décousu et les contradictions de sa direction militaire ; — l'introduction de Garibaldi et de ses bandes reculant toujours devant l’ennemi , mais actives et courageuses contre des prêtres et des religieuses ; — le scandale des marchés conclus avec des inconnus, des intrigants et des intrigantes, laissant nos soldats sans chaussures, sans vêtements solides, sans pain et sans armes, etc., etc., etc., et toutes ces fautes , toutes ces imprudences paralysant la défense nationale, accumulant les désordres , les défaites , les ruines , et préparant fatalement une paix dure et humiliante pour la France; le sacrifice de deux provinces et de dix milliards! Voilà le bilan de cinq mois de dictature exercée par dix ambitieux dont l’ignorance et l’incapacité étaient à la hauteur de leur fol orgueil !

Et l’on nous vantera le zèle de M. Jules Favre et ses angoisses patriotiques, et l’activité dévorante de M. Gambetta. Leurs prédécesseurs et modèles Rouher et Ollivier avaient entraîné la France sur le bord du ravin ; ils l’ont précipitée au fond de l’abîme. Voilà ce que valent à notre malheureuse patrie les princes de la science et de la parole, les plus hauts dignitaires de l’aristocratie démocratique qui l’ont depuis 1789 enchaînée et soumise à leur joug !

Les Élections du 8 février 18)1.

Les nécessités d’une paix tardive et funeste qui devra prendre les noms de ceux qui l’ont rendue nécessaire

et s’appeler : paix Napoléon-Favre-Gambetta ont du moins rendu à la France sa liberté. Le 8 février elle nomme ses représentants ; comme en 1848 aux usurpateurs qui , sans la consulter , ont proclamé la république, elle envoie une chambre monarchique.

La majorité est si nettement tranchée , si évidemment royaliste que les démocrates n’osent pas renouveler la surprise de 1848; ils ne tentent pas de faire proclamer la république par cette assemblée. Se conformant aux circonstances, ils lui dénient au contraire le titre et les droits de constituante quoiqu’elle le fût par la force même des choses, puisque , comme celle de 1848, elle avait été nommée en l’absence de tout gouvernement régulièrement établi , qu’elle représentait la France et avait ainsi des pouvoirs illimités.

Si elle eût suivi le précédent et l’exemple de l’Assemblée de 1848 , si elle eût adopté immédiatement le principe monarchique et nommé un roi, qui donc aurait pu dire qu’elle avait outrepassé ses pouvoirs? N’aurait-elle pas invoqué les actes de MM. Crémieux et Garnier-Pagès? Par cette décision énergique elle aurait mis fin aux incertitudes et aux dangers qui pèsent encore sur la France.

Mais, dit-on , l’armée n’aurait pas accepté ce choix ; le peuple ne l’aurait pas ratifié , ainsi parlent les aristocrates de la démocratie. Mais lorsqu’ils ont eu le pouvoir en main, en 1792, en 1795, en 1830, en 1848 se sont-ils préoccupés du soldat et des aspirations nationales? Non! ils ont uniquement consulté leurs intérêts et leur bon plaisir; ils se sont joués de la nation; ils lui ont, comme en 1789, «fait dire et fait faire ce quelle n’avait jamais pensé. » Mais lorsqu’ils sont en minorité ils éprouvent les scrupules politiques de la conscience la plus pure et la plus timorée,

Loin de nous la pensée de blâmer l’Assemblée nationale 1 Elle avait de grands devoir à remplir ; conclure un traité de paix dont les conditions rudes, douloureuses et humiliantes avaient été préparées par l’empire et aggravées outre mesure par la dictature des rhéteurs ; ramener dans leurs foyers des fils de famille, des pères de famille dont l’absence créait tant de misères domestiques; faire rentrer trois cent mille prisonniers , réorganiser la France bouleversée pendant cinq mois par des fonctionnaires anti-religieux , besogneux et tyranniques. De plus des nominations géminées, plusieurs démissions , laissaient de grands vides dans ses rangs. Elle crut devoir mettre de côté pour le moment ses sympathies et ajourner à des temps meilleurs le choix d’un gouvernement définitif conformément au vœu de la France.

Cependant les dictateurs détrônés par la volonté nationale s’étaient rendus à Bordeaux. Humbles et modestes, en apparence du moins, ils venaient remettre leurs pouvoirs à la Chambre et se disaient prêts à rendre compte de leur administration.

L’autorité suprême a des charmes enivrants ; ceux qui ont bu à cette coupe enchanteresse ne se résignent jamais à une abdication volontaire. Dès que les décemvirs ont reconnu que la Chambre se décide à rester dans le provisoirè , tout est sauvé pour eux ; ils ont inauguré- la République ; ils conserveront de gré ou de force la tutelle de cette fille chérie et sauront envers et contre tous se maintenir sous son nom au pouvoir suprême.

L’aristocratie démocratique est une véritable francmaçonnerie ; ses membres ne peuvent pas tous arriver simultanément au faîte du pouvoir; mais ce qui im-

porte , c’est que le plus grand nombre possible d’entreeuxy tienne toujours une large part,soit au second rang sous le régime monarchique, soit au premier en temps de République. Ainsi à Mirabeau avaient succédé Barnave, puis les girondins, les montagnards, les directeurs. Napoléon I" en avait appelé un certain nombre aux grandes fonctions publiques. 1830 avait vu la nouvelle royauté dirigée par Dupont (de l’Eure), Dupin, Odi lon-Barrot, Mauguin , Benjamin Constant, Guizot, Thiers, etc. La République de 1848 avait été proclamée par Lamartine , Ledru-Rollin , Garnier- Pagés, Crémieux, etc. Billault, Baroche, Rouher, Ollivier, Duvernois, etc., avaient prêté un concours actif et dévoué à Napoléon III. En 1870, ils avaient été relevés de leurs fonctions par les décemvirs. Ainsi les hommes passaient et changeaient , mais l’institution subsistait toujours; ses adeptes avaient un nœud commun, l’impiété, la haine contre le christianisme ; à ce signe Ils se reconnaissent facilement. Audacieux au besoin, souples et rampants lorsque les circonstances l’exigeaient, légers de principes, sacrifiant facilement le drapeau de la veille au drapeau du lendemain, les membres de cette association perpétuelle étaient toujours prêts à se saisir du pouvoir ou à accepter la part que leur offrait un compétiteur plus heureux.

C’est dans les. rangs de cette aristocratie que le gouvernement de juillet et le second empire avaient recruté leurs fonctionnaires , leurs ministres . leurs pairs et leurs sénateurs ; c’est là que par les candidatures officielles ils faisaient choisir les représentants nouveaux de la France , les favoris réels et les complaisants de leur autorité. Après 1830, on avait

soigneusement exclu tous les partisans de la monarchie légitime ; à cette proscription l’empire ajouta, avec une sévère rigueur, celle des Orléanistes.

Ainsi, pendant quarante ans, les hommes distingués par leur nom, leur position sociale, leurs anciens services , et surtout par l’indépendance de leur caractère avaient été systématiquement écartés , exclus du pouvoir; M. Thiers lui-même avait été compris dans cette proscription et n’avait pu rentrer dans la vie politique qu’aux élections de 4 863, et avec une extrême difficulté. La Chambre du 8 février compte beaucoup d'hommes jeunes, pleins de talents et d’avenir ; mais elle ne possède pas de monarchistes environnés du prestige éclatant que donne une longue carrière honorablement consacrée au maniement des affaires publiques.

17 février 1871 ; Pouvoirs conférés à IM. Thiers; son administration.

L’instinct de la conservation éclaire les décemvirs ; ils espèrent tirer partie de cette circonstance et se maintenir au pouvoir. M. Thiers est devenu populaire comme historien; son opposition à l’empire, ses voyages récents auprès des cours étrangères , la confiance qu’il inspire par sa grande habileté et par sa longue expérience d’homme d’Etat et de diplomate ont accru sa popularité; vingt-six départements lui ont accordé leurs suffrages. Sous sa grande renommée, sous son immense talent s’abriteront les dictateurs déchus. Des amis communs, M. Dufaure et autres, cimentent cette sympathique alliance. Le plan est arrêté, les rôles sont distribués; on se propose *-

d'obtenir : 1° le maintien de la République ; 2° l’appel de M. Thiers seul au pouvoir suprême ; 3° la conservation du rôle politique des décemvirs ou du moins des principaux d’entre eux.

La mise en scène a lieu le 17 février; une proposition émanée de M. Dufaure et d’autres députés est présentée inopinément à la Chambre : la République sera maintenue ; le pouvoir sera délégué à M. Thiers; il aura le droit de choisir ses ministres. Cette proposition habilement combinée aurait dû comporter un examen sérieux et approfondi; mais cet examen pouvait faire découvrir le piège qu’elle recouvrait . les conséquences graves et multiples qu’elle devait entraîner. Les vétérans des assemblées et des révolutions sont façonnés à l’art d’emporter habilement et d’assaut les résolutions d’une assemblée, surtout d’une assemblée nouvelle et encore plus d’une assemblée composée d’éléments presque entièrement nouveaux, qui n’ont pas eu le temps de se réunir, de se compter, de s’assimiler et de se fortifier par leur cohésion. L’urgence est vivement réclamée , elle est emportée comme par acclamation ; on presse la délibération comme si l’ennemi était sur le point d’enfoncer les portes de la cité ; un vote quelque peu tumultueux en est la suite. Toutefois, la Chambre n’a pas voulu adopter la forme républicaine ; elle a entendu réserver le choix ultérieur d’un gouvernement définitif.

Le 18 février M. Thiers prend officiellement le titre de « président, chef du pouvoir exécutif de la République française. » Sur la réclamation d’un député , M. Grévy , président de la Chambre , s’exprime ainsi : « Le titre qui a été confié à M. Thiers par la résolution de l’Assemblée est celui de ; chef du

pouvoir exécutif, président du conseil des ministres.» Ainsi le mot de République ne se trouve pas dans la résolution qui confère certains pouvoirs à M. Thiers. Et cependant ce mot continue d’être inscrit à la suite du titre officiel précisé par M. Grévy.

L’Assemblée, cédant à l’entrainement qui a été si habilement préparé, a donné au chef du pouvoir exécutif le droit de choisir ses ministres.

Quel usage M. Thiers va-t-il faire de ce droit important que la Chambre lui a décerné sans réserve et sans conditions écrites?

Le t6 février, les pouvoirs de la nation française appartenaient à l’Assemblée nationale tout entière ; aucun de ses membres n’avait une antorité supérieure à celle de chacun de ses collègues. Elle aurait pu se charger entièrement de la direction des affaires publiques avec'la coopération de ministres et employés, choisis par elle et toujours révocables à son gré.

La délibération par laquelle elle confie à M. Thiers le pouvoir exécutif constitue un mandat; or, le mandat est un acte par lequel une personne donne à une autre le pouvoir de faire quelque chose pour le mandant et en son nom (art. -1984 du code Civil). Par la nature des choses , par le sentiment de l’équité et du devoir , par les prescriptions de la loi civile le mandataire ne doit agir que dans les limites de son mandat; car nul n’a le droit de s’ingérer dans la gestion des affaires d’un autre , s’il n’y est formellement autorisé; tout ce qui dépasse les termes du mandant est nul de plein droit.

Le mandat est ou spécial et pour une ou certaines affaires spéciales , ou général et pour toutes les affaires du mandant (art. 1987 du code Civil),

Autrefois, le mandat politique était, en France , précédé de délibérations et rédigé par écrit. Celui auquel il était confié s’engageait par serment, non pas envers le souverain dont il devait contrôler les actes, mais envers ses mandants, à exécuter ponctuellement le mandat qu’ils lui avaient confié.

Quant aux questions qui n’avaient pas été prévues, si elles découlaient nécessairement de l’ensemble des clauses du mandat, si elles devaient le compléter et en assurer l’exécution , les mandataires devaient et pouvaient les résoudre en s’inspirant de l’esprit du contrat et des intentions bien connues des 'commettants.

Mais s’il surgissait des questions graves et imprévues, dont la solution n’était autorisée ni explicitement ni implicitement par les termes du mandat, les délégués refusaient de les résoudre ou demandaient un délai pour consulter leurs mandants et recevoir d’eux de nouveaux pouvoirs ; c’est ce que nous apprend l’histoire de la France monarchique, ce que nous lisons dans diverses délibérations des Etats généraux.

Tels étaient sous l’ancien régime les principes d’honnêteté, de conscience, de loyauté qui régissaient en matière politique les mandants et les mandataires, les électeurs et les députés.

En 1789, ces règles avaient été maintenues ; tous les députés aux Etats généraux avaient juré de respecter les volontés des Assemblées électorales consignées par écrit ; il ne s’agissait que d'homologuer les cahiers des doléances et voeux unanimes sur toutes les bases fondamentales du droit public et de la constitution française. Une grande réforme aurait été opérée sous l’égide de la religion, de la royauté et des libertés paroissia-

les et provinciales. Mais un homme qui résumait en sapersonne toute l’impiété et l’immoralité de Voltaire, tous les sophismes et les fausses théories de Rousseau, ce Riquetti-Mirabeau, ce génie du mal que l’on ne saurait trop flétrir, car il est le principal auteur des malheurs de la France, détruisit d’un seul mot tous ces principes salutaires et fit abolir les mandats impératifs. Voilà comment la Révolution que le peuple français n’avait pas demandée fût substituée aux réformes qu’il avait réclamées. Voilà l’origine de tous nos bouleversements. Cette époque qualifiée, par les trompeurs et les trompés ère de liberté, est devenue en réalité l’inauguration du despotisme et du mensonge officiel. Il a été dès lors interdit aux honnêtes citoyens de s’associer, aux électeurs de se réunir et de se concerter, aux assemblées électorales d’exprimer par écrit leurs plaintes et leurs réclamations. .• •

Le peuple pompeusement proclamé souverain n’a pu répondre aux questions les plus multipliées et les plus complexes que par oui ou non, ou par l’inscription sur un bulletin des noms d’un ou plusieurs candidats. Voilà l’étendue des prétendus droits conférés à chaque citoyen, devenu omnipotent, par les chefs des révolutions populaires ou militaires qui ont si bien su le flatter, l’enchainer et l’asservir.

Dés ce moment, chaque député a reçu un blanc-seing qu’il a rempli à son gré s’il n’est retenu par aucun principe d’honneur, de conscience et de devoir. Dès cette époque a commencé l’oppression de la majorité par une infime minorité, d’une nation de plus de trente millons d’habitants par quelques centaines, quelques milliers d’ambitieux sans moralité, sans foi. religieuse, sans convictions politiques.

Vainement la raison et la loi ont déclaré qu’on mandat, même conçu en termes généraux, n’embrasse cependant que les actes d’administration, que s’il s’agit par exemple d’aliéner ou d’ hypothéquer, ou de tout autre acte de propriété, le mandat doit être exprès. Ces régies applicables aux questions d'intérêt privé doivent être encore plus rigoureusement observées lorsqu’il s’agit de la nation qui représente l’universalité des intérêts. Mais qu'importent ces règles à des ambitieux presque tous athées, matérialistes, égoïstes, qui ne connaissent et ne pratiquent d’autre principe que leur intérêt personnel ?

Voilà comment des représentants nommés pour concourir au vote des lois et au réglement annuel des impôts, c’est-à-dire à la pratique et au maintien des institutions d’un peuple, se sont arrogé le droit de détruire ces institutions et d’en créer de nouvelles au gré de leurs systèmes, de leurs partis et surtout de leurs intérêts personnels et sans consulter leurs mandants, les citoyens qui les ont élus ;

Comment les Girondins et leurs alliés du jour ont expulsé Louis XVI des Tuileries le 1 0 août, ont proclamé la République le 21 septembre 1792, ont fait condamner à mort le roi de France par la Convention et l’ont fait exécuter, le 21 janvier 1793, sans sursis et sans appel au peuple ;

Comment une petite faction de niais politiques, Lafayette, Dupin aîné, Odilon-Barrot, Mauguin, etc. ont, en 1830, renversé du trône la dynastie des Bourbons et ont crqé la dynastie d’Orléans ;

Comment Lamartine, Ledru-Rollin, Crémieux et autres avocats ont détruit, en 1848, le régime monarchique, ont inauguré une seconde République et préparé les massacres du mois de juin ;

Comment, le 18 brumaire et le 2 décembre, les fils et petits-fils de la Corse ont brutalement conquis l’empire de France ;

Comment, le 4 Septembre 1870, dix orateurs, dix eunuques politiques se sont proclamés les successeurs de Napoléon III et ont inauguré le régne de l’incapacité et du mensonge officiel;

Comment, depuis 1792, la France, la noble France, la fille ainée de l’église, la gardienne du droit des gens en Europe, la protectrice des faibles et des opprimés est devenue tous les quinze à vingt ans la proie d’une tourbe, sans cesse renouvelée,, d’aventuriers sans loi, sans foi religieuse, sans foi politique, déserteur?, non de leurs principes, ils n’en ont aucun, mais de leurs programmes; jaloux, affamés, besogneux, avides d’honneurs et de richesses, promettant la liberté , resserrant toujours et appesantissant les chaînes des populations trompées et subjuguées ;

Comment, depuis trois quarts de siècle, dans une nation éminemment catholique, la religion a été tour à tourpersécutée, abolie, outragée, et ses ministres tantôt persécutés, exilés, emprisonnés, mis à mort, tantôt accablés de sarcasmes et d'injures, d’outrages et de calomnies ; t

Comment la France monarchique a été privée de ses rois réduits en captivité, bannis ou mis à mort.

Et des historiens, des orateurs, des journalistes radicaux, des professeurs présentent chaque jour à notre admiration les héros de ces coups d' Etat, de ces coups de main, de ces surprises, et leurs crimes abominables! Et les générations nouvelles sont élevées dans le culte des glorieuses journées de 1792, de 1793, 1799, 1830, 1848, 1851, 1870!

Faut-il s’étonner ensuite si cette glorification du parjure et du brigandage, cette apothéose de l’oppression d’une grande nation par une infime minorité trouble les consciences, obscurcit les esprits, énerve les âmes, si les disciples de l’instruction universitaire, devenus les employés, les fonctionnaires, les chefs et les maîtres de la France, séduits et égarés par ces odieuses confusions, ces perversions étranges du vrai et du faux, du juste et de l’injuste, sont devenus incapables de diriger les destinées d’une nation, qui leur ont été confiées ; si un seul peuple conquiert facilement la France en 1870, tandis qu’en 1792, des populations formées, sous les auspices des vertus domestiques, par la religion, le respect de l’autorité, les règles, les traditions et les exemples de l’honneur, de la loyauté, du dévouement et du sacrifice, ont résisté avec succès aux efforts de l’Europe coalisée ?

Les uns avaient vécu sous le régime monarchique ; les autres sont nés ou ont été élevés sous la révolution, sous la république, sous l’empire; chaque institution a porté ses fruits.

Ne serait-il pas temps aujourd’hui, si nous voulons nous relever et rendre à la France le rang qui lui appartient parmi les notions, de rejeter les fausses doctrines qui l’ont précipitée dans l’abîme et de raviver les saines notions de la conscience, de l’équité et du droit qui lui avaient jadis imprimé le sceau de la véritable grandeur?

La cynique théorie de l’athée Mirabeau sur le mandat politique a été la cause principale de nos révolutions, de notre décadence et de notre ruine. Que désormais ce mandat scrupuleusement rempli, soit un principe et une vérité !

, Le vote, si homogène dans son immense majorité, du 8 février 1871 avait été une éclatante protestation de la France contre le régime impérial et contre la dictature du 4 Septembre, contre le coup d’Etat et contre le coup de main. La Chambre ne comptait pas dix bonapartistes ; les républicains relativement peu nombreux avaient été presque tous élus dans les grandes cités où les électeurs enrôlés et enrégimentés sous un drapeau étranger, celui de l’Internationale, considèrent la France non point comme leur patrie, mais comme leur ennemie et leur proie. La véritable France avait repris les traditions de 1789, du véritable 1789, des six millions de votants de cette année mémorable, Par le choix de ses mandataires elle avait énergiquement affirmé sa foi religieuse, sa foi royaliste. Comme sous le directoire, elle redemandait le Dieu, le roi de ses ancêtres; cette vérité est incontestable, ses amis le reconnaissaient et s’en applaudissaient; ses ennemis, loin de le nier, le constataient également par leurs efforts désespérés pour restreindre ses pouvoirs et abréger sa durée.

Par son vote du 17 février, la Chambre a-t-elle amoindri ses pouvoirs; a-t-elle abdiqué son autorité? Nullement. Elle a délégué à M. Thiers une partie de ses attributions, l’exercice du pouvoir exécutif, le choix des ministres. Cette délégation est temporaire, toujours révocable en principe. M. Thiers n’est point, en sa nouvelle qualité, le mandataire de la nation, il ne tient d’elle aucun droit qu’il puisse exercer sur l’Assemblée ou contre elle ; il ne peut la convoquer ni la proroger ni la dissoudre. Ses amis, ses affidés ont bien compris cette position; aussi le 18 février, persévérant dans leurs manœuvres, s’efforcent-ils habi-

lement d’accroilre son autorité en le qualifiant président de la République française, ce qui présentera le double avantage de sanctionner le régime républicain et de préparer à M. Thiers un rang et une autorité conforme à la tradition de 1848. Mais des réclamations immédiates s’élèvent contre cette qualification, et le nouveau délégué reste uniquement, au titre de mandataire de la Chambre, chef du pouvoir exécutif, président du conseil des ministres. La République n’est ni proclamée ni acceptée ; elle n’a pas de président, puisqu’elle n’a pas d'existence légale et constitutive. Si le nom est toléré, ce n’est que pour la forme, comme une étiquette ; mais il n’oblige personne, puisque le choix ultérieur et définitif d’un gouvernement est expressément réservé; M. Thiers le reconnaît : c’est ce que l’on appelle « le programme de Bordeaux. »

Si les théories immorales et antifrançaises de Mirabeau sont définitivement écartées, ainsi que l’exigent la raison, l’équité et le droit, le chef du pouvoir exécutif, quoique les conditions et l’étendue de son mandat n’aient pas été précisées par écrit grâce à la précipitation de ses amis, doit en adopter l’esprit. Délégué par une Chambre de députés dont l’immense majorité reflétant l’esprit de la France est religieuse, antibonapartiste et antirépublicaine, il doit nécessairement s’inspirer des sentiments de la nation exactement reproduits par des représentants élus librement et même malgré la pression des fonctionnaires du 4 Septembre. 11 doit se conformer au “vœu national et y conformer ses actes, notamment le premier de tous, celui qui est le programme de la politique de l’avenir, le choix des ministres. Déjà arrêté à l’avance, le nouveau ministère est installé le 19 février, En dehors des portefeuilles

spéciaux de la guerre, de la marine et des finances, le département de l’agriculture et du commerce est confié à M. Lainbrecht, l’un des membres distingués des dernières Chambres, celui des travaux publics à M. de Larcy, homme religieux et, à ce titre, proscrit par l’empire comme député et comme candidat. M. Dufaure, avocat, doctrinaire, ancien ministre de Louis-Philippe, est nommé ministre de la justice, Les affaires étrangères, l’intérieur, l’instruction publique sont donnés à MM. Jules Favre, Picard et Simon qui, dix jours auparavant, étaient encore membres de la dictature du i Septembre.

En choisissant ces six ministres, M. Thiers s’est-il conformé aux vœux de la France, à l’esprit qui anime la députation nationale?

M. de Larcy, a certainement toutes ses sympathies ; le choix de M. Lainbrecht ne peut pas lui déplaire. Mais elle s’étonne de voir rappeler aux affaires un ancien ministre de la triste royauté de juillet qui a doucement préparé la décadence de la nation française. Mais ce qui indigne, ce qui révolte, c’est la nomination à trois ministères importants des trois principaux membres de la dictature de Paris. Il ne suffirait pas de dire que ces choix ne sont pas sympathiques à la majorité delaChambre, onest en droit d’affirmer qu’ils lui sont complètement antipathiques.

La surprise du ^Septembre était un attentat contre la nation, un véritable crime ; le chef du pouvoir exécutif ne pouvait pas amnistier directement ce crime, et l’association de trois de ces coupables au gouvernement de la France était, sinon en droit, du moins en fait, une sorte d’amnistie. Les demandes de mise en accusation des dictateurs était le vœu de la France;

des propositions étaient déposées ou du moins préparées pour la faire ordonner par la Chambre ; elles sont paralysées par la nouvelle position faite aux coupables.

L’usurpation du l Septembre était la contrefaçon du 2 Décembre ; elle l’excusait et le réhabilitait. •• L’amnistie obtenue par les derniers usurpateurs couvrait naturellement le premier. Et cependant, par une contradition singulière, la déchéance de Napoléon III a été soudainement et par acclamation prononcée par l’Assemblée, et parmi ses juges, l’empereur déchu a pu retrouver quelques-uns de ses imitateurs.

Ainsi, dans un moment où il importait de rappeler une nation dégénérée, ou plutôt l’armée des fonctionnaires qui l’avaient perdue, aux sentiments de l’honneur, de la loyauté et du désintéressement, on leur donnait dans la personno de MM. Favre, Picard et Simon non- seulement l’assurance de l’impunité, mais encore par de nouveaux honneurs, par une participation à la puissance publique une véritable prime d’encouragement. Ah 1 ce n’est pas ainsi que l’on retrempe une nation infectée depuis cinquante ans par tant de fausses doctrines, égarée par tant de mauvais exemples.

Tout mandataire régulier ou officieux doit rendre compte de son mandat ; les décemvirs l’avaient reconnu et, en arrivant à Bordeaux, ils s’étaient déclarés prêts à fournir le compte de leur administration. Devenus ministres, ils ont oublié leur offre plus ou moins sincère ; ils se sont, il est vrai, empressés de la renouveler toute les fois qu’une demande de mise en accusation dirigée contre eux a été présentée à la Chambre; mais l’effet n’a jamais suivi la parole. Aujourd’hui encore (21 août), il faut qu'on les appelle devant les commissions spéciales formées par l’initiative de la

Chambre à l’effet de rechercher et de constater les agissements des prétendus directeurs de la défense nationale à Paris, à Tours, à Bordeaux, pour qu’ils se décident à fournir des explications. Les tristes révélations que procurent ces recherches donnent la mesure de l’incapacité et, tout au moins, de la légèreté de ces sauveurs de la France ; on acquiert la conviction que si bien ils offraient sans cesse leurs comptes ils se seraient bien gardé de les donner jamais. Cette position de coupables amnistiés, de comptables dispensés de produire spontanément le tableau de leur gestion, placés cependant à la tête des affaires publiques, est un pénible et douloureux spectacle ; on pourrait la qualifier bien plus sévèrement encore.

Pour justifier, pour expliquer au moins ces choix étranges, on a dit que la présence de M. Jules Favre était nécessaire pour continuer et terminer les négociations avec la Prusse. Pitoyable excuse! Etait-il donc indispensable de lui conserver le ministère qu’il avait si témérairement usurpé, dont il avait si déplorablement rempli les fonctions? En supposant, ce qui est fort douteux, que sa présence fût opportune et pût être utile, ne devait-il pas fournir à un nouveau ministre plus capable, plus expérimenté, plus autorisé que lui tout concours qui aurait pu lui être demandé. C’était la conséquence obligée d’une gestion qu’il avait trop imprudemment assumée et dont il devait rendre un compte intégral.

Serait-il téméraire de supposer, d’affirmer même, que M. Thiers s’est grandement mépris sur le caractère et sur la valeur réelle de la Chambre élue le 8 février. 11 n’y a pas trouvé ces grandes illustrations, ces talents supérieurs qui avaient donné tant d’éclat aux Cham-

bres de députés sous la restauration et qui avaient même encore brillé pendant les premières années du règne de Louis-Philippe. Sous le second empire, le mérite élevé, noble et indépendant était systématiquement proscrit. L’éloquence devait revêtir la livrée du maître ou le combattre à outrance ; ces deux carrières si éloignées, sans aucun juste milieu, ne produisaient ni de grands hommes ni des hommes d’Etat. Si la nouvelle Assemblée n’offre pas beaucoup de membres déjà exercésaux affaires publiques et aux luttesde la tribune, elleest,cequiestbienpréférable, le produit spontané et 'par conséquent l’image vivante de la nation. Pendant que les républicains et les démocrates s’occupaient de faire la guerre à outrance aux employés, auxfonctionnaires, aux finances des communes et des départements, au trésor de l’Etat, les royalistes proscrits par l’empire se précipitaient aux armées et combattaient vaillamment, mais infructueusement, grâce à l’incapacité des dictateurs Favre, Picard, Gambetta et de leurs délégués. La reconnaissance publique a fait choix d'un grand nombre de ceux qui avaient défendu la patrie sur les champs de bataille, pour la défendre encore dans le grand conseil national. Cette Chambre représente la France de 1870 et 1871 , qui a lutté, qui a souffert, qui connaît la cause et l’intensité de ses maux, qui a sondé ses plaies et qui veut employer les remèdes salutaires qui seuls peuvent les cicatriser et procurer une prompte guérison. Sans doute, elle a les défauts de sa jeunesse; noble, confiante, loyale, elle croit à la loyauté ; elle ne veut pasabu serde la victoire, imposer d’assaut, comme font les démocrates, un nouveau gouvernement à la nation; elle accepte M. Thiers et lui donne de grands pouvoirs ; elle choisit pour son président un républi-

cain. elle voit sans regret un ministère donné à M. Victor Le franc. M. Tliiers se conforme-t-il à cette grande franchise? On a vu de quels autres ministres il a fait choix, il trouve que l’Assemblée est trop libérale ; elle veut des libertés, c’est-à-dire les anciennes libertés locales; il préfère la liberté, chose théorique, élastique, indéfinie. La Chambre est le cœur de la France nouvelle; M. Tliiers est l’esprit de la France, mais de la France de 1830 à 1840. Sans s’en douter il est arriéré ; la Chambre est avancée, elle est libérale dans la meilleure acception de ce mot trop souvent mal employé, mal appliqué.

Si la France honnête, la France du 8 février est frappée d’étonnement et douloureusement affectées par le choix et la réhabilitation imprudente des dictateurs, la démagogie, les radicaux, [l’Internationale atterrés et abattus par les élections générales respirent, relèvent la tête et reprennent courage. Trois alliés dans le camp ennemi, quelle fortune inespérée I Le succès même dépasse leur attente et leurs espérances, et l’avenir, naguères si sombre, leur sourit de nouveau.

■ Les élections du 8 février devaient entraîner comme conséquence logique et morale, comme une juste satisfaction donnée à l’opinion publique, le renvoi de la presque totalité de ces fonctionnaires improvisés que les dictateurs avaient brutalement imposés à la France, presque tous sans ressource ou chargés de dettes, inexpérimentés, incapables, tyranniques, dilapidateurs, hostiles au culte de la majorité des Français. Ils avaient traité avec un superbe dédain et comme leurs vassaux les administrés que leur avait livrés le coup de main du 4 Septembre, le favoritisme des dictateurs et leur mépris matérialiste d’une nation surprise par

eux et soumise à un joug humiliant. La dictature cessant, leur rôle était fini, ils devaient disparaitre promptement et rentrer dans l’ombre. Trois dictateurs maintenus au pouvoir deviennent pour eux un gage inespéré de conservation ; ils se cramponnent au pouvoir qui a pour eux tant de charmes par sa nouveauté, par l’au-' torité qu’il leur assure et par les bénéfices qu’ils en recueillent. MM. Picard, Simon et Dufaure se montrent pour eux tendres et indulgents. Les révocations sont rares ; des mutations par avancement assurent des postes plus avantageux à ceux qui se sont rendus impossibles dans certaine localité. La plus grande partie de ces fonctionnaires, devenus tels uniquement par la grâce du coup de main du 4 Septembre, sont ainsi maintenus. Quelques nouveaux choix, plus sympathiques au régime démagogique qu’à la majorité de l’Assemblée nationale, comblent les vides peu nombreux qui se sont faits dans les rangs de ceux qui occupent les postes les plus élevés, Ainsi, on voit un étrange spectacle; l’administration de la France refusée aux vainqueurs du suffrage universel et conservée aux vaincus, fils de l’émeute de la rue. Malgré la nation, malgré la Chambre, malgré le droit, la puissance reste encore à la minorité. Comme sous le règne de Louis- Philippe, de Napoléon III et des décemvirs, la France, qui avait secoué ses chaînes le 8 février, retombe onze jours après sous le joug des fonctionnaires qui, depuis quarante ans, n’ont cessé de l’opprimer et dont elle est condamnée àpayer la solde. Voilà, en 1 871 , le triomphe de la politique deM. Thiers!

Cependant plusieurs députés, organes de l’opinion publique . réclament la réintégration des administrateurs et magistrats arbitrairement révoqués par le

pouvoir usurpé de dictateurs temporaires ; ils demandent une enquête sur ces destitutions scandaleuses et des remplacements plus scandaleux encore. Les ministres paraissent céder à ces justes réclamations. Ils s’adressent aux victimes de l’absolutisme des décemvirs et les invitent à 'formuler leurs demandes. Presque tous désirent être réintégrés dans les positions qu’ils occupaient ; on les comble d’espérances et de promesses ; mais pour les réaliser il faudrait écarter les favoris des dictateurs, devenus les favoris des ministres de M. Thiers ; ils conservent leurs positions emportées d’assaut, et les anciens titulaires sont condamnés à la retraite définitive. Tel est le résultat de l’enquête demandée par quelques députés et ordonnée par la Chambre.

» Le ministre imprudent qui, par ses forfanteries et ses rodomontades , a imposé à la France une paix désastreuse lui avait aussi préparé, comme dernier, malheur , la guerre civile , ou, pour parler plus exactement, la guerre antisociale. La Révolution, suivant le programme de Mirabeau, ne connaît qu’un seul principe: « Est bon, est licite tout ce qui lui est nécessaire, tout ce qui lui est utile. » De môme les révolutionnaires n’ont d’autre régie de conduite que les actes et gestes de leurs pères de 1792 et 1793. Ainsi, pour eux, la garde nationale, inventée par Mirabeau et qui avait créé sur tous les points du territoire des foyers ardents de sédition et de brigandage, est devenue pour eux un dogrnei ndiscutable; ils ne veulent admettre aucune autre force armée. Dans les préliminaires de la paix arrêtés entre M. de Bismark et M. Jules Favre , il avait été convenu qu’il ne resterait dans Paris qu’une garnison de quarante mille hommes, et le diplomatQ

du A Septembre , oubliant le 31 octobre 1870, le 28 janvier 187f -et la fermentation continuelle de la garde nationale parisienne pendant le siège , avait vivement insisté pour qu’on lui confiât la garde de Paris. On sait à quel prix la France a payé ce fétichisme révolutionnaire : la prise de la capitale par ces nouvelles bandes de barbares , les réquisitions , les enrôlements forcés, le pillage, la captivité des honnêtes gens, l’assassinat , la démolition et l’incendie des propriétés privées et des monuments publics, le sang versé à flots, la destruction et les ruines, voilà les sinistres résultats des fautes volontaires de l’avocat diplomate. Voilà les conséquences de ce régne, tant préconisé de nos jours, de l’intelligence : telle quelle , bonne ou mauvaise , théorique ou pratique , modeste ou superbe , éclairée par l’esprit du bien et le sentiment du devoir ou surexcitée et égarée par l’égoïsme et la passion ! Outre les folies de la guerre à outrance poursuivie contre l'étranger, outre les perles d’hommes et les malheurs des familles, cet orateur présomptueux a causé à la France des dommages matériels que l’on peut évaluer àplus d’un milliard. Erostrate avait acquis une triste célébrité par l’incendie d’un seul temple ; le nom de Jules Favre aura conquis désormais une déplorable illustration par la guerre antinationale et les nombreux incendies allumés par les communards.

Peu de temps après la nomination de M. Thiers, l’Assemblée avait voulu tranférer sa résidence à Orléans. Mettant à profit l’expérience de quatre-vingts années, elle voulait soustraire la France au souffle contagieux de Paris et à ses éruptions révolutionnaires, périodiquement renouvelées à chaque nouvelle génération. L’adoption do ce projet eut été le salut de la

UMYLnoi i 1 Uf hilltïtlvànîiH übKüUtES

patrie. Sans doute, l’adoption d’une seconde capitale eut entraîné, surtout dans les première^ années , de graves difficultés, mais le temps les eut aplanies, la source des révolutions aurait été tarie au moins pour plusieurs siècles. Pierre-le-Grand avait bien sacrifié à ses projets ambitieux Moscou , la ville sainte , et plus tard Rostopchin n'avait pas hésité à la livrer aux flammes pour sauver la Russie. Mais les peuples jeunes et sains sont seuls capables d’adopter et d’exécuter ces héroïques résolutions. Les nations vieillies, enrichies et corrompues , visitées par le scepticisme , l’athéisme , le matérialisme et la soif des jouissances sont incapables de s’élever à une telle hauteur; M. Thiers refusa d’accepter la résidence d'Orléans; il ne voulut pas même se résigner à Fontainebleau; il n’agréa que Versailles , faubourg de Paris, comme une étape qui devait bientôt préparer la rentrée dans l’antique capitale. Ses ministres parisiens avaient vivement appuyé sa résistance.

Si l’Assemblée nationale s’était installée à Orléans l’insurrection du 1 8 mars n’aurait pas eu lieu , ou, tout au moins , n’aurait pas eu une aussi grande importance et par conséquent une aussi grande intensité. Inspirés par les traditions de 1789, les insurgés espéraient, au moyen de la proximité, séduire et corrompre l’armée, ramener ensuite facilement à Paris l’Assemblée et le gouvernement et leur imposer le joug d’une nouvelle Commune. On sait que peu s’en est fallu que ce dangereux projet ne fût couronné du succès.

Cependant de nouvelles élections se préparent ; le 30 avril 1871 les électeurs sont convoqués pour procéder au renouvellement intégral des conseils municipaux. Le résultat est bien différent de celui du 8

février : l’esprit démagogique a pénétré dans les comices électoraux non-seulement des cités , mais même d’un grand nombre de communes rurales.

Si l'on recherche la cause de ce revirement inattendu de l’opinion publique , il n’est pas difficile de la découvrir.

Les procédés tyranniques et arbitraires des préfets de la dictature , leur profusion , l’appel continu de diverses classes que l’on ne savait ni vêtir ni nourrir ni armer avaient indigné et irrité les populations. A leurs actes elles avaient bientôt reconnu des parvenus de l’émeute , égoïstes besc^neas , orgueilleux de leur pouvoir, avides de richesses, traitant leurs administrés comme des peuples conquis; c’étaient des ennemis notoires, elles les avaient traités comme tels.

Après la nomination de M.Thiers, diverses mutations avaient eu lieu dans les préfectures ; le ministre Picard avait fait quelques nouvelles nominations. Au moyen de ces remaniements, le personnel administratif paraissait en quelque sorte renouvelé. Les préfets n’étaient plus les représentants de l’émeute, de l’absolutisme ; ils étaient les préfets du pouvoir exécutif, les délégués de M. Thiers, d’une autorité régulière. Or, depuis quarante ans , les Français, soumis à une armée de quatre à cinq cent mille fonctionnaires, ont été habitués à ne parler, à ne penser et à n’agir que suivant l’impulsion de leurs chefs et les instructions données aux maires, gardes-champêtres, etc., etc. On aeusoin, il est vrai, au mois d’avril, de déclarer officiellement et dans les journaux que l’administration garderait dans les élections municipales la plus stricte neutralité. Mais une trop longue expérience a donné la

mesure de la valeur habituelle de ces déclarations publiques. On s’abstient, sans doute, de circulaires, d’envois de bulletins, de pression ouverte ; mais il est si facile de faire connaître les intentions de l’administration, ses exclusions et ses préférences. Cette direction occulte, comme un fil électrique est transmise rapidement sur toutes les parties du territoire, et l'influence est d’autant plus efficace qu’elle est latente et ne peut pas être combattue. Yoilà comment les élections municipales du 30 avril ont été la traduction des pensées et des volontés de MM. Picard, Favre et Simon, et non des vœux et des aspirations de la Chambre et de la France. Toujours les habiles dominent et dirigent la majorité par la minorité, en 1871 comme en 1789, en 1830, en 1848, etc.

Un emprunt de deux milliards est émis par le gouvernement ; il est largement couvert soit à l’étranger, soit en France, le crédit national est relevé; il semble que de meilleurs jours vont luire sur la France, qu'elle est appelée à reprendre son rang parmi les grandes nations.

Élections dn 2 juillet ; leur caractère.

Des nominations multiples, des démissions successives ont créé des vides nombreux dans l’Assemblée nationale ; cent douze sièges sont vacants ; des élections ont lieu le 2 juillet : elles présentent par leur résultat un phénomène singulier.

A Paris où des candidatures ont été patronnées par vingt-six journaux conservateurs , la majorité a été acquise à l’élément conservateur; dans les départements au contraire , les démocrates plus ou moins

avancés ont généralement triomphé. Le dictateur de Tours et de Bordeaux, M. Gambetta, a obtenu une triple nomination.

Ces élections ne sont pas d’une haute importance s * l’on ne considère que le nombre, mais on ne peut se dissimuler la gravité de l’effet moral qu’elles produisent. 11 importe donc d’en chercher les causes, d’en constater la valeur réelle et d’en apprécier les conséquences.

1° Le délai fixé pour les élections est généralement trop court, du moins pour les conservateurs qui, n’étant pas associés, pas organisés, n’ayant ni centre commun • ni mot d’ordre, attendent presque toujours la convocation officielle pour se réunir, se concerter et arrêter leurs candidats. Ainsi , dans le département de la Loire, il ne leur est resté, àcette époque, que cinq jours pour faire imprimer, transmettre, distribuer et colporter deux cent mille bulletins ; avec un délai si court ils devaient nécessairement succomber.

2° Au contraire, leurs adversaires de toutes nuances s’étaient complètement mis d’accord à l’avance pour le choix de leurs candidats dans tous les départements soumis àdc nouvelles élections. Aucune réunion importante, aucun débat public n’avait donné L’éveil sur ces travaux préliminaires. A ce silence, à ce profond mystère, à cette entente complète, il est facile de reconnaître une main habile et exercée, la main de l’Internationale. Les démagogues radicaux et socialistes manœuvraient déjà sourdement dans les communes, dans les cités, dans les cantons, pour recommander leurs candidats, alors que le choix de ceux des conservateurs n’était pas encore arrêté.

3° Un mot d’ordre avait été donné, un drapeau avait

été adopté par le parti avancé : choisir des républicains modérés qui acceptent le programme de M. Thiers. « Nos candidats, MM. Chavassieu et Cherpin , disait ï Eclaireur, journal de Saint-Etienne, ont adopté ce programme, MM. de Poncins et Genton consentiraientils à s’y soumettre ? »

4° La liste radicale avait triomphé dans la plupart des départements, dans ceux-là notamment où M. Thiers avait été élu le 8 février, son nom était devenu le trait-d’union de deux élections si contraires l’une à l’autre.

5° Les candidats portés sur cette liste étaient presque tous républicains, mais n’appartenaient pas à l’opinion radicale, sauf ceux qui étaient proposés dans les grandes villes.

6° Les révolutionnaires, qui n’admettentd’autre principe que ce qui sert, ce qui est utile à la révolution, comptant sur l’appui des préfets du 4 Septembre , avaient à l’avance, au mois de février 1871, donné le titre de Constituante à l’Assemblée qui devait être prochainement élue. Le résultat ayant trompé leur attente, ils s’étaient empressés de rétracter leur programme, de restreindre les pouvoirs de cette nouvelle Assemblée et de soutenir qu’elle n’avait été nommée que pour arrêter définitivement les conditions de la paix avec la Prusse et sanctionner le traité ; cette mission remplie, son rôle était terminé. Dès le lendemain du 2 juillet, ils changent encore de langage : la nation a parlé, disent-ils; le vote populaire est significatif ; il a affirmé la République. L’Assemblée redevenue constituante doit la proclamer immédiatement.

Il faut attribuer encore le succès inouï et inattendu

des élections du 2 juillet, d’abord à la prodigieuse habileté de l’Internationale et, en second lieu, à la complaisance, pour ne pas dire à la connivence, et à la complicité des ministres du 19 février 1871, exdictateurs du 4 Septembre 1870.

L’Internationale avait prémédité, préparé et exécuté l’insurrection du 18 mars 1871. Ses affiliés avaient prescrit à leurs bandes le cri de guerre à outrance, la haine, la persécution, la défiance, les soupçons injurieux, les accusations perfides contre le clérical Trochu, etc. L’Assemblée nationale était sommée avec hauteur de résigner ses pouvoirs, de se retirer et de faire place à la Commune de Paris. Quant à M. Thiers, des délégués de conseils municipaux communards de Paris et de la province se rendaient à Versailles, conjuraient le chef du pouvoir exécutif de veiller au salut de la République en danger et de faire un pacte d’alliance avec les maîtres de Paris. Tous revenaient enchantés de son bienveillant accueil et répétaient ses paroles sympathiques. L’Assemblée s’était émue de ces assertions si formelles, et l’un de ses membres avait interpellé M. Thiers sur ces allégations. Irrité de ce qu’il appelait des tracasseries, le chef du pouvoir exécutif était monté à la tribune pour se plaiudre de ces importunités et avait demandé à la Chambre un vote de confiance qui ne lui avait pas été refusé. Comme Alexandre, il tranchait le nœud gordien, mais ne le dénouait pas ; la nature de ses rapports avec les délégués des communes restait un problème.

Toutefois les insurgés de Paris, toujours assiégés et défaits par l’armée, vouaient une haine profonde au chef du pouvoir exécutif. Des cris de mort étaient poussés contre lui ; ne pouvant les mettre à exécution,

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ils s’attaquaient à son hôtel, pillaient ses meubles, ses objets précieux, enlevaient ses papiers et démolissaient ses bâtiments. Ils assouvissaient leur rage dans toute la mesure du possible.

La politique a quoique fois d’étranges revirements. Victorieuse, la Commune aurait satisfait ses rancunes et complété sa vengeance contre M. Thiers. Vaincue, mais non résignée, elle médita les moyens de se relever de sa chute. L’objectif principal et direct de sa haine implacable était la majorité do la Chambre, il fallait l'affaiblir afin de la décomposer peu à peu et de la renverser plus tard. M. Thiers avait été indulgent dans ses discours pour des « égarés, des fédérés, des sécessionnistes. » Il avait conservé pour ministres trois . dictateurs et n’avait accordé à la majorité de la Chambre qu’un seul portefeuille; les emplois n’avaient été donnés qu’à des républicains. M. Thiers devenait donc en ce moment leur espérance de salut, leur appui contre la Chambre, sauf à régler plus tard les comptes avec lui, lorsque l’occasion favorable se présenterait.

Ce plan avait été adopté par l'Internationale ; on prendrait garde de ne pas effrayer la Chambre par un trop grand nombre de choix démagogiques ; on formerait un centre gauche qui serait une menace contre la majorité sans être pour elle un effroi. La République serait établie nominativement, s’il était possible, sous la direction régulière de M. Thiers, nommé président pour deux ou trois ans. Dans tous les cas, elle serait maintenue de fait, et le temps sc chargerait infailliblement de convertir le fait en droit.

8° L’élection la plus accentuée du 2 juillet est celle de M. Gambetta, nommé dans trois collèges et notamment à Paris. A-t-elle cependant une aussi grande

importance que le prétend le journal des Débats? Sans doute, cette appréciation serait juste si la France devait toujours s’incliner devant la volonté des grandes cités et surtout de l’ancienne capitale. Mais elle a vivement réagi, le 8 février, contre cette funeste tradition, et cette protestation ne sera point perdue pour l’avenir. M. Gambetta restera l’élu de la démagogie, il ne sera point le représentant des aspirations, des vœux de la France. Trois départements, quels qu’ils soient, n’ont pas pu amnistier l’usurpateur du 4 Septembre. Et, s’il se présente à la tribune pour y reprendre son attitude et son rôle de dictateur, il se trouvera certainement un député courageux qui lui répliquera: ÿ Avant tout, la France vous demande compte de ses fils, de ses armées, du sang versé, de ses trésors, des emprunts que vous avez contractés et do la paix désastreuse que vous avez préparée. Hâtez-vous do rendre ce compte et attendez son verdict. »

Ainsi, on le voit, les élections ont été faites dans l’intérèt actuel de M. Thiers, dans l’intérêt plus ou moins prochain de la démagogie, de l’Internationale. Elles portent le trouble dans les esprits, la division dans la Chambre ; elles ajournent la solution qui doit rendre à la France la paix et sa grandeur.

Influcucc de ce» élection» sur l'administration de !M. Th lcr».

Quel usage M. Thiers fera-t-il du renfort que lui ont envoyé les électeurs du 2 juillet?

Ce n’est pas à plaisir que nous venons ici discuter la politique de cet homme éminent; nous n’avons point oublié les services rendus à la France ; celui qui

n’en tiendrait pas compte serait justement taxé d’ingratitude. Mais il est en ce moment l’arbitre de nos destinées et, après de si cruelles épreuves, il est bien permis à chaque citoyen de se préoccuper de l’avenir et d'en rechercher les chances bonnes ou mauvaises. Nous pouvons dire sincèrement : Amicus tertius, sed magis arnica patria.

M. Thiers nous paraît être tout à la fois l’homme le plus heureux et le plus malheureux qui soit en France.

Heureux M. Thiers ! la fortune lui a été propice; dès sa jeunesse sa haute intelligence a été remarquée; ses premiers pas ont été vivement encouragés ; le journalisme lui a de bonne heure procuré une rapide notoriété et de zélés protecteurs. La révolution de Juillet, au succès de laquelle il n’est pas resté étranger, lui ouvre la carrière des honneurs et du pouvoir. Deux ans après, il entre dans le ministère ; plus tard, et à deux reprises, il devient président du conseil des ministres. En 1 840, il cesse d’occuper ce poste, qui est confié à M. Guizot, et reprend son siège dans la Chambre des députés. Le 24 février 1848, il est chargé par Louis- Philippe de composer un nouveau ministère ; mais les événements se pressent, l’émeute est devenue une insurrection ; l’insurrection a produit la Révolution et la République. M. Thiers est appelé à l’Assemblée constituante et à l’AssembléeJégislative, et il y exerce une influence considérable. Disgracié à la suite du coup d'Etat, il rentre dans la vie privée, mais pour lui le repos n’est pas l’oisiveté. Il se livre avec ardeur à ses travaux historiques ; depuis plusieurs années il a commencé le tableau de la transformation sociale pendant le quart de siècle qui s’est écoulé de 1 789 à 1 81 5, c’està-dire de la Révolution successivement philosophique,

sanguinaire, corrompue, militaire et césarienne. Il a promis à son début une impartialité qu’il ne pouvait pas observer. Se considérant comme le fils de la Révolution, if devait de la reconnaissance à celle qui lui avait donné le jour et qui lui promettait la fortune, les honneurs et la renommée. Plein de tendresse et d’indulgence pour elle, il avait exalté ses mérites et sa gloire, excusé ses erreurs, atténué ses excès et porté ses crimes au compte de l’inexorable fatalité ; il avait fait entrer dans son cadre les monographies de nos batailles, de nos brillantes victoires, dont le nom magique charmait toutes les oreilles et faisait vibrer tous les jeunes cœurs. Ecrite avec un art admirable, avec cette simplicité et cette clarté qui dénotent la perfection du talent, son histoire, attrayante et instructive au point de vue de l’auteur, était lue avec un égal intérêt par l’homme du peuple, par l’homme de lettres, par le financier, par le diplomate, par le guerrier ; il avait ainsi popularisé la Révolution, s’était acquis une célébrité universelle. Rappelé à la vio publique malgré les efforts désespérés des ministres de Napoléon III, il était rentré à la Chambre des députés en 1863. Placé à la tête de l’opposition naissante, véritable Nestor de la France, il avait combattu vivement avec l’autorité de son talent, de son expérience et le prestige de sa parole, toujours pure, claire et limpide, les erreurs et les fautes d’un gouvernement despotique, corrompu et corrupteur ; ses discours étaient des événements. Il avait protesté contre la politique tortueuse et imprudente de 1866 ; il s’était énergiquement élevé contre la guerre de 1870 et avait fait entrevoir les désastres qu’elle devait entraîner, et sa prophétie n’avait pas tardé à devenir une lugubre réalité. La déchéance de

l'empire, suivie du coup de main du 4 Septembre et aussitôt après de la proclamation de la République, isolait la France du reste de l’Europe. Les imprudents dictateurs demandent à M. Thiers de détourner le fléau qu’ils ont si considérablement aggravé, de renouer des alliances affaiblies par Napoléon , complètement brisées par leur égoïsme républicain. II remplit avec résignation et dévouement cette mission nécessairement infructueuse. Malgré son insuccès, sa popularité s’est accrue et de nombreuses élections lui témoignent que la patrie est reconnaissante de ses efforts. Nommé chef du pouvoir exécutif, il devient le premier de l’Etat; il représente la souveraineté nationale et, sous un litre modeste, son autorité est plus grande peut-être que celle des monarques qui depuis cinquante ans ont régné sur la France. Il porte haut le sentiment de sa puissance, admet difficilement l’opposition et les contrariétés; représentant suprême du peuple frauçais, il est disposé à marcher à l’égal des chefs des grandes nations. Quel couronnement pour la vie de l’homme d’Etat à un âge où taut d’autres ont subi la caducité du temps et les déchéances de toute nature!

Malheureux M. Thiers! que d’épines il a senties sur ce lit de roses où il a habituellement reposé. Plusieurs fois il a renversé les ministres, mais il n’a pas longtemps conservé ses portefeuilles. En 1840, il a dû céder son poste à M. Guizot qui l’a conservé pendant sept longues années. En 1848, il entrevoit seulement, comme une lueur fugitive, son retour à la direction des affaires publiques. Les vainqueurs proclament la République et ne l’appellent pas à prendre part à ladirection du gouvernement. Ils laissent au neveu de Napoléon une porte entr’ouverte par laquelle il se hâte de ren-

trer en France et de s’introduire dans l’ Assemblée nationale. Il semble qu’un courant magnétique doit attirer l’un à l’autre l’historien du consulat et de l’empire et le prétendant à la couronne impériale; cependant ils restent éloignés et arrivent peut-être même à l’état d’hostilité. L’admirateur du premier consul est incarcéré en 1851 par l’auteur du coup d’Etat du 2 Décembre et condamné par lui à un repos forcé bien prématuré. Son rappel à la vie publique par le vote électoral est combattu comme un immense danger pour le second empire. A la chute de Napoléon III, l’opposition s’empare du pouvoir et en exclut le chef qui, pendant sept années, en a été la gloire et la puissance. L’empereur du sabre et les dictateurs de l’émeute se sont reconnus trop petits pour confier la direction de leur gouvernement à un homme d’un talent trop supérieur. Comme fiche de consolation, le premier l’a qualifié d’écrivain national, les autres lui décernèrent le vain honneur d’une haute mission stérilisée à l’avance par l’imprudente et égoïste proclamation de leur République.

La France s’empresse de témoigner à M. Thiers sa reconnaissance par de nombreux suffrages, et bientôt il est porté par une suite d’acclamations à une sorte de pouvoir suprême qui n’est défini ni pour le temps ni pour l’étendue. Il arrête les conditions d’une paix que des fautes successives ont rendu désastreuses, mais qui semble permettre au pays de se recueillir et de • réparer par une sage administration les désastres d’une guerre étrangère, follement entreprise et inhabilement prolongée. Mais bientôt un nouvel orage se forme ; un avocat qui a cru pouvoir cumuler avec les négociations diplomatiques ces affections révolutionnaires a jeté

les semences de la guerre civile, qui ne tarde pas d’éclater. Les armements et les fortifications, établis et accumulés dans Paris pour combattre l’ennemi, tombent au pouvoir des gardes nationaux insurgés. La Commune est rétablie; une nouvelle édition de 1789 est commencée ; la troupe séduite ou trompée met bas les armes et se joint à la milice citoyenne créée par la Révolution et pour la Révolution. Les électeurs de l'émeute du 4 Septembre sont à la tête du mouvement; leur armée se compose de tous les repris de justice, des bandits de la France et de toutes les nations, des affiliés de l’Internationale et de cette multitude trop nombreuse que l’on allèche si facilement par l’attrait de la nouveauté, par des promesses fallacieuses, par l’appât du désordre et du pillage. Bientôt elle dépasse cent mille hommes bien équipés et complètement armés, disposant d’une prodigieuse quantité de munitions. Si l’Assemblée eût cédé aux désirs de M. Thiers, elle serait emportée et dispersée par l’insurrection victorieuse. Heureusement, la majorité a résisté à ses entraînements et n’a pas voulu dépasser Versailles; mais l’histoire enseigne les moyens de la ramener à Paris. M. Thiers a remplacé temporairementLouis XVI; en 1789, on a conduit triomphalement à Paris l’infortuné monarque et l’Assemblée constituante. En 1871, le chef du pouvoir exécutif et l’Assemblée nationale doivent subir le même sort. Singulier revirement de rôle ; l’historien de la République est appelé à combattre celte Révolution qu’il a si complaisamment décrite ; il devient à son tour l’objet des fureurs de cette multitude dont il a célébré le patriotisme et les exploits. Elle s’est emparée non pas d’une Bastille, mais d’une multitude de forts ; elle est maîtresse de Paris. Bientôt elle

tente d’assaillir Versailles; mais elle n’a pas de Lafavette pour la conduire et légaliser en quelque sorte ses démarches. L’Assemblée ne se laisse point entrainerpar ces orateurs, petite monnaie sans valeur de Mirabeau, qui lui conseillent de pactiser avec l’insurrection, de se laisser conduire par son char triomphal. Quelques forts restés an pouvoir de l’armée arrêtent la marche des bandes insurgées. Irritées de leur insuccès, elles se ruent avec fureur sur l’hôtel de M. Thiers et le livrent au pillage et à la destruction ; bientôt ce séjour si agréable, cette charmante retraite créée à loisir n’est plus qu’un monceau de ruines. L’on pourra rétablir les bâtiments renversés, remplacer ces meubles somptueux et élégants que sait créer, pour les grands et les heureux du jour, l’industrie moderne. Mais qui pourra rendre à l’illustre homme d’Etat ces objets intéressants et précieux, ces gages d’affection, d’estime et de reconnaissance, souvenirs si chers par leur origine, par les époques et les événements qu’ils rappellent, ornements de la soirée d’une vie laborieuse et d’une situation élevée, douce récréation d’une vieillesse verte et encore féconde ? Qui lui rendra ces correspondances, ces notes précieuses, ces écrits qui lui auraient permis un jour de cumuler le repos que l’âge commande et le travail que l’habitude lui impose comme une agréable nécessité ! Que de regrets, que de déchirements, que de blessures aigries encore par la vue de ce peuple qu’il a aimé, adulé et célébré et qui retourne contre lui, fils de la démocratie, les fureurs qu’il réservait autrefois aux privilégiés de l’aristocratie et du trône. C’est ainsi qu’il a répondu par l’outrage et la dévastation à ses paroles d’indulgence et de mansuétude. Appnyéet retenu par une Chambre qui n’a point

trahi de serments et qui est fidèle à son mandat, il ne peut pas, comme Louis XVI, céder à la volonté populaire. A l’exemple de Henri IV, il assiège Paris; il est obligé de détruire les fortifications qu’il a préparées comme ministre et d’abattre ces remparts dont il a fait enceindre la capitale. Ainsi tombent les illusions et les œuvres de l’homme d'Etat. Ce n’est pas tout , il a, comme Horace, élevé un monument, mais un monument plus grandiose encore, plus solide et plus vaste qui semblait devoir défier le temps et les siècles. Eh bien ! il est condamné à survivre au magnifique ouvrage qu’il a consacré à l’histoire contemporaine. Napoléon III a détruit à Sedan le prestige et la légende de Napoléon I er . Quel Français pourra à l’avenir, sans une vive amertume, sans de profonds serrements de cœur, lire les récits pompeux des batailles et des conquêtes du premier empereur, de ses guerres contre la Prusse, de ses entrées triomphales à Berlin, de ses ignobles outrages officiellement déversés sur la vertueuse et héroïque reine, Louise de Prusse, si rudement vengée par son fils Guillaume. Que deviennent les tableaux de la République française au dix-huitième siècle, tantôt vivement coloriés, tantôt prudemment revêtus d’une teinte adoucie par l’habile historien, en présence des tableaux d’une si saisissante et si hideuse réalité de la République parisienne de 1871. Ainsi, M. Thiers a vu se fondre, comme une ombre vaine, la République et l’empire qu’il avait décrits, nous dirions presque, chantés. Le mérite littéraire, scientifique, descriptif de cette œuvre admirable subsistera encore, mais le charme et la séduction de l’histoire se seront évanouis. Moins heureux, sous ce rapport, que Mirabeau, Casimir Périer, de Morny, il a eu la destinée de Barnave, de La-

fayette, de Lafitte, de Rouher, d’Emile Ollivier ; il a survécu à ses rêves chéris et à l’ouvrage qui lui a coûté tant de travaux et de veilles.

Dépositaire du pouvoir suprême par la reconnaissance publique, habilement dirigée par ses amis, M. Thiers doit se préoccuper de cette position qui le place si haut, mais ne lui donne qu’une autorité précaire et non définie. La République pourrait lui décerner une présidence viagère ou prolongée pendant quelques années ; ce serait un magnifique couronnement de cette existence fondée sur une grande renommée. Mais la France n’est pas républicaine; elle a besoin de remontera la monarchie qui est sa nature intime. Une restauration orléaniste ne déplairait pas sans doute àM. Thiers; en 1830, il a contribué autant qu’il l’a pu à placer la couronne sur la tête de Louis-Philippe ; pourquoi en 1871 ou 1872 ne la replacerait-il pas sur celle de son petit-fils? Une fusion entre les deux prétendants a dérangé ses calculs et ses prévisions ; ce serait le comte de Chambord, le petit neveu de Louis XVI, le petit-fils de Charles X, Henri V, qui serait appelé à régner sur la France. Cette perspective prochaine a paru emportée comme par un coup de tonnerre; mais elle se maintient et s'affirme de nouveau par ellemême et dégagée de toute combinaison étrangère. Ainsi M. Thiers, historien de la République et de l’empire, intimement lié à la dynastie des d’Orléans, serait appelé, singulière destinée ! à rendre lui-même à la République les honneurs funèbres et à couronner de sa main et au nom de la France le descendant d’Henri IV, Henri, cinquième du nom.

Est-il maintenant bien difficile de comprendre comment, à la suite de cet immense naufrage, M. Thiers

recueille avec empressement et bonheur et presse sur son cœur attristé et déchiré les épaves qu’il rencontre sous sa main, les débris des jours de gloire et de triomphe qu’il a connus, MM. Dufaure, Favre, Simon. Picard, de Rémusat, etc., etc.; comment il se complait à de familiers entretiens qui ravivent les souvenirs de ses premiers combats dans la presse, dans les cohortes du libéralisme, qui lui rappellent ses premiers récits de l’histoire de la Révolution française, écrits avec amour dans un âge où la virilité qui commence n’a pas encore banni tous les rêves d’or, toutes les illusions d’une jeunesse vivace et persistante. C’est ainsi qu’il ranime et recompose le passé vers lequel la vieillesse porte toujours irrésistiblement, avec attrait, ses pensées et ses souvenirs; qu’il écarte les ombres importunes d’un présent sombre et lugubre , qui viennent s’imposer à sa vue.

Et, dans ces complaisances et dans cet abandon , il oublie qu’il est le mandataire de l’Assemblée nationale.

A la vérité , cet abandon, ces complaisances et ces oublis ont été habituellement pratiqués par les auteurs de la Révolution et amnistiés par ses historiens.

En 1789, Mirabeau persuada aux députés de la France qu’ils devaient déchirer les cahiers qu’elle avait écrits et leur avait confiés ; à la constitution réformée et raffermie quelle avait votée avec unanimité, il substitua une constitution dictée par Voltaire et par Rousseau. En 1792, Roland, Servan et Clavières, ministres de Louis XVI, mais apôtres de la Révolution, puisaient dans le trésor public des fonds pour payer des pamphlets hostiles à la royauté, avant-coureurs de la République et destinés à recevoir une immense

Et cependant, tant que restera gravée au fond du cœur humain cette éternelle maxime « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qui fût fait à toimême, » de tels actes devront être qualifiés de parjures et encourront le blâme sévére de tous les hommes de bien. Nul écrivain n’aura le pouvoir de les justifier et de leur assurer une réhabilitation définitive.

Dans un siècle de fausses doctrines et d’erreurs accréditées, on est parvenu à proscrire en quelque sorte le mandat. En effet, on ne veut pas admettre aujourd’hui qu'il soit impératif; l'orgueil suprême, qui caractérise notre époque, etque l'on déguise sous le nomdedignité personnelle, ne permet pas que le mandataire se soumette à un mandat impératif. 11 abdiquerait, dit-on, sa raison, son libre arbitre, sa conscience; une telle servitude est inadmissible. Nous avons déjà fait observer que cette théorie était autrefois inconnue. Ce n'était pas du mandataire que l’on se préoccupait alors, mais des mandants. Ainsi, en 1789, Louis XVI voulait connaître les aspirations et les vœux de six millions d’habitants : il ne s’inquiétait pas des systèmes, des opinions individuelles des douze cents députés qui recevraient la mission de lui transmettre la volonté nationale; il s’adressait à la France et la France tout entière lui répondait. Les députés devaient porter au pied du trône ses vœux et non leurs opinions personnelles.

Au XIX e siècle le peuple est, dit-on, souverain , et ce prétendu souverain ne peut pas, comme autrefois, exprimer ses intentions, ses volontés ; il ne peut plus les faire connaître à ses mandataires ; il a la souveraineté nominale, mais les députés sont les véritables souverains ; ils usent et abusent de leurs mandats, font et

défont tour à tour les chartes, les royautés, les républiques !

C’est ainsi que depuis quatre-vingts ans la nation est trompée, outragée et opprimée ; elle est catholique; on persécute ses prêtres ; on opprime ou l’on abolit son culte . Elle est monarchique , on démolit la royauté; on emprisonne son roi; on lui tranche la tête sur l’échafaud. Et, plus avilis, plus infâmes que les courtisanes, les courtisans de la Révolution font l’apothéose de ces crimes commis contre Dieu, contre la nation, contre l’humanité. Une poignée d’hommes qui crient sans cesse « à bas les tyrans! vive la liberté ! » infligent le plus abominable despotisme à une nation de trente à quarante millions d’habitants. Sous les noms et les titres de philosophes, de bienfaiteurs de l’humanité, de républicains , libéraux , démocrates, socialistes, par leurs crimes et par les réactions que provoquent ces crimes, ils soumettent tour à tour la France, cette pauvre esclave encensée* enchaînée et dégradée, à la démagogie parisienne, à la République, à la terreur, à la corruption du Directoire, au sabre du général Bonaparte, au despotisme impérial, aux Cent jours, à la révolution de Juillet, à la république du 2i Février, au coup d’Etat du 2 Décembre, au coup de main du 4 Septembre, à l’insurrection socialiste et communarde du 1 8 mars. C’est par l’effet progressif et dissolvant de ces maladies violentes et périodiques que la France a été, en quelques mois, envahie, conquise, pillée, démembrée, humiliée et ruinée par les Prussiens, et que, dernière honte ! sa capitale a été prise, rançonnée, terrifiée et incendiée par des brigands qui n’appartiennent ni à la France, ni à aucune nation ; car ils ont abdiqué la raison de l’homme

et ne se sont pas même conformés à l'instinct de la brute, qui admet généralement comme terme ou trêve à sa férocité la satisfaction temporaire de ses besoins.

Voilà où nous ont conduits la violation des principes, l'abolition des droits des commettants, des devoirs du mandataire, la substitution du blanc-seing au mandat, la puissance retirée à la nation, l'absolutisme conféré au petit nombre, l’oppression continue et persévérante de la majorité par la minorité !

Ces épouvantables catastrophes, cet effondrement d une nation tout entière qui, la veille encore, se proclamait la première nation du monde, cette chute sans exemple dans l’histoire, tous ces terribles châtiments ne devaient-ils pas être pour la France de salutaires et efficaces enseignements ? Ne devaient-ils pas nous rappeler aux véritables principes, aux régies de la justice et de l’équité, aux droits de celui qui donne un mandat, aux devoirs de celui qui l’accepte et nous forcer enfin de reconnaître, comme nos aïeux, que le mandat est impératif de la part du commettant, qu’il est obligatoire à l’égard du mandataire.

Si, le 8 février, la nation n’a pas pu, comme en 1 789, consigner ses vœux par écrit, elle a du moins, par des choix libres et même par sa résistance énergique à des pressions tyranniques, par des préférences données à des hommes nouveaux dans la carrière politique , imprimé un caractère indélébile aux élections nouvelles. Ainsi qu’il est arrivé toutes les fois qu’elle n’a consulté que ses traditions et ses sentiments intimes, elle a affirmé par les nombreuses élections de candidats catholiques et monarchistes qu’elle maintenait la foi religieuse et la foi politique qui s’étaient abritées sous le drapeau national depuis le baptême de Clovis I ; et l’origine de la monarchie.

Malgré l’impiété tyrannique de Napoléon III, malgré la pression irrésistible des candidatures officielles, elle avait, à diverses reprises, protesté contre les spoliations du pouvoir pontifical, notamment par le vote significatif de quatre-vingt-onze députés; au mois d’octobre 1867, par son attitude énergique, la Chambre avait arraché au ministre Rouher le fameux mot « jamais. »

Elle s’était déclarée monarchiste sous le Directoire et en 1848, en envoyant à des Chambres républicaines des députés royalistes.

Et, en 1871, elle persistait à se déclarer chrétienne et «à redemander ses rois proscrits sans sa participation et condamnés à l’exil par deux cents députés factieux et parjures, qui avaient sacrifié leur patrie à leur honteuse cupidité.

Telle se disait, telle s’affirmait, le 8 février 1871, la nation française; tels étaient les sentiments de la Chambre lorsque, onze jours plus tard, elle confiait à M. Tbiers le pouvoir exécutif.

Et que l’on ne dise pas, que l’on ne croie pas que ce choix était absolument forcé : ce serait une grave erreur. Il est vrai que, depuis que la France est tombée entre les mains d’une aristocratie démocratique et impie, ses maîtres et ses tyrans se sont toujours présentés comme ses sauveurs. Tels ont été Mirabeau, Lafayette, Barnave, les girondins, Robespierre, Barras, Bonaparte, les libéraux, Lamartine, Napoléon III, Jules Favre et Gambetta. Où nous ont conduits ces sauveurs successifs? A Fabime. Que la mort eût déjà enlevé M. Thiers en 1870, oserait-on dire que la France eut été irrévocablement vouée à la ruine après les élections du 8 février. Nous sommes trés-convaincus

au contraire qu'elle aurait marché plus sûrement à sa restauration, qu’elle ne l’a fait, en cédant à un entrainement qui doit inspirer aujourd’hui de sérieuses inquiétudes pour l’avenir.

On a offert à M. Thiers de le placer à la tête d’une nation catholique et royaliste.

S’il n’est ni royaliste ni catholique, ne devait-il pas refuser un poste où il lui serait impossible de concilier ses opinions avec ses devoirs de mandataire et de satisfaire les intentions et les voeux de ceux qui l’appelaient au pouvoir , ou tout au moins exposer son programme de gouvernement en matière religieuse, politique, économique et sociale? La précipitation calculée avec laquelle fut habilement conduite cette manœuvre ne laissa point aux députés le temps d’adresser à M. Thiers les interpellations qui l’auraient obligé de formuler ce programme. Toutefois, en acceptant sans explicationset sans réserves le mandat qui lui était offert par une Assemblée dont les opinions étaient notoires, il s’engageait nécessairement à gouverner la France conformément à ses intentions. Mandat oblige : c’est un principe d’honnêteté et de morale, longtemps écarté, il est vrai, mais qui doit reprendre toute sa force sous l’empire des durs enseignements que nous ont infligés nos désastres de 1871 .

M. Thiers s’est-il montré le chef d’une nation chrétienne? Dans des moments douloureux, l’avocat 'Gambetta disait aux Français : « Elevez vos cœurs ! » mais il n’expliquait pas si ces aspirations devaient remonter au soleil, àlalune, à Saturne, au bœuf Apis, etc., etc.; c’était un infra- païen. M. Thiers a été plus silencieux encore : il n’a faitappel ni à Dieu ni au Christ; la France si éprouvée n’a pas été, comme les autres nations, cop-

voquée dans ses temples pour se courber devant le Tout-Puissant. 11 a fallu qu’un brave militaire, encore couvert de blessures, montât à la tribune et réclamât des prières Ipubliques pour que satisfaction fut donnée à ce sentiment national.

La Chambre aétè élue sous l’impression d’une réaction énergique contre l’administration dissolvante de dictateurs aussi incapables que présomptueux ; en confiant àM. Thiers, par un blanc-seing, le choix des ministres, elle ne doutait pas qu’il ne choisit des hommes de bien, capables, expérimentés, dévoués à leur pays et désintéressés, dont le nom seul méritât et inspirât la confiance générale.

Et M. Thiers place dans son ministère trois des dictateurs que la nation a repoussés, MM. Favre, Picard et Simon. Oh stupeur! quel mépris de l’opinion publique! Quel défi jeté à la Chambre, à la France! Quel triomphe imprévu de la camarilla de l’aristocratie démocratique de Paris!

Si la Chambre eut procédé elle-même à l’élection des ministres, ces trois noms déplorables auraient à peine été inscrits sur quelques rares bulletins de vote; dans tous les cas, ils n’y auraient brillé que par une infime et ridicule minorité. Et M. Thiers leur confie les plus importants ministères. N’est-ce pas là un abus évident du blanc-seing qui lui a été donné par la Chambre? Début malheureux, qui a de suite provoqué de sinistres prédictions, dont, par malheur, les événements semblent prendre soin de démontrer la justesse.

Toutes les fonctions, toutes les faveurs, tous les postes importants sont réservés à ses amis, à ses favoris, à ceux qui ont gagné ses sympathies, mais qui ne possèdent pas celles de l’Assemblée nationale.

Et il laisse dans l’oubli ceux qui, dans des temps et des postes difficiles, bravant tous les dangers, ont, avec un courage et un dévouement sans bornes, accompli leurs devoirs et ont bien mérité de la patrie.

En 1869, quelques députés ont compris et apprécié le réveil de l’esprit national qui s’est démontré dans la lutte électorale. Ils se décident à en transmettre l’expression au souverain qui, depuis dix-huit ans, comprime et opprime la nation au gré de ses fantaisies capricieuses, de ses intérêts égoïstes et de ses instincts pervers. Ils sont au nombre de quarante ; leur manifestation devient sérieuse, le chef de l’empire espère la détourner et l’absorber en l’inondant de ses créatures et en portant à cent seize le nombre total des adhérents. Il forme sous la direction de M. E. Ollivier un nouveau ministère revêtu d’un vernis do faux libéralisme, mais qui sera toujours docile aux volontés impériales. Cette manœuvre se réalise le 31 décembre 1869; mais l’opinion publique la condamne à l’avance et, le 2 janvier 1 870, dans ce ministère remanié, on a dû introduire deux députés, MM. Daru et Buffet, victimes du coup d’Etat du 2 Décembre et em- ■ prisonnés à Mazas. M. Daru dit à la Chambre que l’on a formé un ministère « d’honnêtes gens qui tiendront leur parole, » et ce simple programme est accueilli par la nation comme un symptôme de délivrance et de régénération. Mais Napoléon III ne tarde pas à tendre à la France le piège du plébiscite ; les deux honnêtes ministres ne veulent pas s’associer à cette œuvre néfaste et perfide ; ils se retirent. Ces défenseurs zélés et éclairés de la nation, disgraciés par l’empire ne sont-ils pas naturellement appelés, après sa chute, à reprendre leur place dans les conseils de la nation et à poursuivre l’œu-

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vre qu ils avaient courageusement commencée en 1869? Hélas ! le nouveau chef du pouvoir les laisse dans la retraite à laquelle les a condamnés le chef du pouvoir déchu.

Le général Trochu a fait entendre sous l’empire la voix de la vérité; il a porté l’attention sur la décomposition de l’armée ; sous ce régime, la vérité est importune ; il est disgracié. Les malheurs de la guerre le rendent à l’activité ; il est chargé de la défense de Paris. Mais, sans cesse entravé et contrarié par les dictateurs, plus soucieux de leur popularité et de leur pouvoir que de la discipline, il ne peut, malgré son zélé iufatigable et son talent militaire, composer la garde nationale d’éléments purs et solides, donner à des officiers, élus par leurs subordonnés, l’instruction et l’autorité nécessaires. Il lui est impossible de réprimer la démagogie que flattent et caressent les décemvirs qui lui doivent leur puissance ; il doit craindre plus encore les ennemis intérieurs, dans la capitale, que les Prussiens hors des remparts. Ainsi, harcelé par des bandes qu’il ne peut lancer contre l’ennemi extérieur, ses efforts sont impuissants. Et ceux-là mêmes qui l’ont sans cesse entravé lui jettent la pierre, l’insultent et l’outragent et lui reprochent l’insuccès dont ils sont la véritable cause. Cependant le pays le venge de leurs outrages ; dix départements lui donnent leurs suffrages ; leurs vœux l’appellent à prendre une part importante dans le nouveau gouvernement. Mais il est breton, catholique, indépendant, et à tous ces titres il est antipathique à la camarilla anticatholique, qui s’est depuis trop longtemps arrogé la direction exclusive des destinées de la France. Elle réserve toutes ses tendpesses, toutes ses faveurs pour M. Thiers. et |e

vaillant défenseur de Paris est oublié et ne reçoit aucun témoignage de la reconnaissance publique. U est traité par l’administration de M. Thiers à peu près comme l’a été par Gambetta le général d’Aurelles de Paladines. La France est affligée et outragée dans la personne de ce noble guerrier par l’oubli volontaire des aristocrates de la démocratie parisienne, qui ne tiennent aucun compte de sa décuple nomination ; un jour viendra où elle saura réparer cet oubli et cette injustice.

Pendant le siège, le gouverneur de la Banqne de France, M. Rouland, célèbre par sa campagne contre les sociétés de Saint-Vincent-de-Paul, a déserté son poste et abandonné le dépôt important dont il était chargé. Heureusement, il est remplacé par un sousgouverneur. le marquis de Plœuc, probablement breton et clérical. Cet homme de bien s’arme de courage et de dévouement ; il inspire ses sentiments aux employés de la Banqne, et avec leur concours il résiste par la fermeté, par l’adresse, par le sang-froid aux ordres qui lui sont intimés, aux menaces qui lui sont faites et sans cesse réitérées. Toujours sur la brèche, il lutte sans relâche contre d’ardentes convoitises et parvient, chose inouïe 1 à sauver presque entièrement les richesses de ce précieux établissement de l’avidité et des fureurs des communards, ne leur livrant quelques faibles sommes que sous la pression de la force constatée par écrit de la main même des envoyés de la Commune. Après la délivrance de Paris, M. Rouland reprend la direction et les bénéfices du poste qu’il avait abandonné aux jours du danger et qu’un subordonné a su garder au péril de sa vie. 11 est ensuite relevé de ses fonctions qui doivent être transmises, commq

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