L AVEN! R DE LA FRANCE
« Ce ne sont point les hommes qui ont conduit les événe- « ments dont nous sommes les témoins : la main de Dieu est « visible dans tout ceci. »
Si M. de Châteaubriand pouvait , avec raison , écrire ces paroles en 1814 , combien elles s’approprient mieux encore aux choses extraordinaires qui se passent en France depuis bientôt un an , à ces coups imprévus déjouant tous les calculs et confondant la raison humaine ! Oui, nous sommes à un de ces moments solennels où, sous un souffle puissant, tombent et s’écroulent , comme frappées de malédiction , les œuvres élevées par nos mains et qui nous semblaient impérissables !
Aussi , des journaux tels que les Débats et le Temps s’écrient eux-mêmes :
« Le jour de l’explosion est venu, dies irœ. Puisse, du « moins, la flamme allumée par l’ange exterminateur avoir « purifié à la fois l’air et les cœurs »
« Sommes-nous au bout? L’expiation est-elle assez com- « plète? Et surtout saurons-nous la recevoir comme il con- « vient? Saurons-nous reconnaître, dans l’énormité même de « cet écroulement, la main toute-puissante qui nous châtie ? « Notre orgueil et notre légèreté sauront-ils enfin s’incliner « et comprendre? Si de tels coups trouvent encore des esprits « fermés et des cœurs hautains , c’est à désespérer de la « France 2 . »
Oui, il faut admettre l’action de la Providence ou tout est inexplicable.
Napoléon III, investi de la puissance suprême, s’était fait, parmi nous, l’agent du mal. La France, bien que conduite visiblement à l’abîme, venait encore, par le plébiscite du 8 mai, de lui confier ses destinées. Cet homme, que ses plus grands ennemis avaient rêvé de renverser par la révolution ou qui devait périr sous leurs coups, est frappé dans sa toute-puissance ; il déclare follement la guerre et, comme si un bandeau était posé sur ses yeux , il est conduit d’inconséquences en inconséquences, de fautes en fautes, jusqu’à ce coin de la France où il va mettre son épée vierge aux pieds de l’ennemi et livrer une armée frémissante, dernière espérance du pays. Cette chute honteuse, la France, qui ne pardonne jamais une lâcheté, ne pourra l’oublier et ne cesser de maudire celui qui l'a trompée.
A ce moment, des hommes nouveaux s'emparent du pouvoir et prétendent sauver le pays; ils montrent bientôt leur insuffisance. La France se lève cependant à leur voix et lutte héroïquement; mais la résistance devient impossible; nos armées
1 M. John Lemoine, Journal des Débats, 31 mai 1871. Le Temps.
sont détruites ou dispersées ; les éléments combattent contre nous et il nous faut accepter une paix funeste. Désastre unique dans l’histoire, car jamais peut-être une nation, vaillante et belliqueuse comme la nôtre, n’a eu à subir une telle série de défaites et d’humiliations, défaites et humiliations destinées sans doute à nous faire comprendre qu’un peuple n’est grand et fort qu’en possédant l’esprit de discipline et de sacrifice.
A la suite de ces calamités , les hommes les plus pervers s’agitent. Leurs doctrines et leurs menées avaient troublé bien des intelligences, corrompu bien des cœurs. On connaît aujourd’hui leurs utopies insensées et leurs projets sanglants, qui n’ont d’autre but que la destruction de toute société et de toute religion. Le pillage, l’assassinat, les crimes de toute espèce dont ils se sont rendus coupables, l’incendie de Paris, doivent avoir ouvert tous les yeux et désabusé tous les esprits, et si ce terrible enseignement n’est pas encore compris nous pouvons nous attendre à de nouveaux désastres.
C’est alors qu’apparaît notre armée. Patiente dans le malheur, elle n’avait cédé que sous le nombre ; toujours valeureuse, instruite par ses revers, elle vient, au milieu des ruines fumantes de Paris, combattre un ennemi bien autrement redoutable que les Prussiens, elle vient sauver la France et la société, et par là elle mérite notre reconnaissance et celle du monde civilisé. On comprend maintenant dans quel but les révolutionnaires réclamaient, avec tant d’acharnement, l’abolition des armées permanentes.
Sans doute, nous pourrions trouver plus d’un enseignement précieux dans les ruines amoncelées par ces hommes, que le général de la Moricière avait, un jour, justement appelés les « Barbares modernes ; » mais les ruines qu'ils ont faites autour d’eux, dans un ordre moral, sont bien autrement instructives.
Nous avons vu, en effet, la révolution démolissant ce qu’elle
avait jadis édifié, et brisant dans sa fureur les idoles qu’elle adorait hier encore : la centralisation, sortie si terrible et si oppressive de la première Révolution de 1793 ; le suffrage universel, cette institution sainte de la République de 1848, à laquelle nul n'osait apposer de restrictions ; la liberté de la presse qu’on voulait illimitée, pour tout attaquer, tout saper et tout détruire.
Quelle a été l’œuvre de cette dernière révolution ? Tandis que nous voulions la liberté de la presse pour la discussion des actes du pouvoir et des mesures administratives , mais en mettant au-dessus de ses attaques la morale et la religion, indispensables au maintien de tout État et de toute société , les révolutionnaires ont supprimé tous les journaux. Nous ne demandions que la régularisation et la moralisation du suffrage universel ; ils le confisquent et en demandent l'abolition. Nous osions à peine, il y a quelques jours, nous élever contre la centralisation qui tuait tout esprit d’initiative et étouffait toute vie provinciale ; ils ont levé l’étendard de l’émancipation de la Commune, avec lequel dis espéraient entraîner les populations dans leur coupable entreprise.
Ainsi, depuis un an, tout s’écroule, tout tombe, tout disparait , tout semble se préparer pour une ère nouvelle , ère de régénération, d’ordre et de vraie liberté, et il faut répéter cette phrase du P. Lacordaire, écrite cependant dans des temps moins troublés : « Je crois qu’à toutes les époques la Providence s’est fait visiblement sentir, mais par des mouvements moins pressés et moins larges qu’aujourd’hui ; on dirait que Dieu est devenu impatient *. »
Sachons donc profiter de cet enseignement, aidons à l’action providentielle de Dieu sur cette France qui n’a été éprouvée que pour être sauvée, afin de la rendre digne de
1 Correspondance du R P. Lacordaire et de Af"“ SwefcAine. p. 80Î-
poursuivre le cours de ses destinées glorieuses et de reprendre sa mission chrétienne et civilisatrice. « Car, dit Bossuet , il n’y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d’autres desseins que les siens. Dieu sait tout réduire à sa volonté. C’est pourquoi tout est surprenant, à ne regarder que les causes particulières, et néanmoins tout s’avance avec une suite réglée *. »
1 Discours sur l'Histoire universelle, is‘ part., les Empires, ch. vm, conclusion.
LE PREMIER EMPIRE
Personne ne peut contester l’étonnant génie militaire de Napoléon et se refuser à la juste admiration qu'il inspire ; mais nous sommes en droit de rechercher si ce génie a servi les véritables intérêts de la France. De l’examen impartial des actes extraordinaires de ce règne, il ressort évidemment que Napoléon n’a jamais suivi une politique française, et que notre pauvre pays n’a été entre ses mains que l’instrument de la plus insatiable des- ambitions et du plus froid égoïsme. Ses conceptions politiques, qui ont si vivement frappé l’imagination populaire, sont presque toutes empreintes d’incohérence et de folie.
Folie, en effet, l’expédition d’Egypte, cette première étape d’une campagne au travers des déserts de l’Afrique et de l’Asie, pour aller détruire l’empire britannique des Indes ; folie, ces guerres monstrueuses déclarées à toutes les puissances européennes, et qui- tôt ou tard devaient amener une explosion de haines contre la France ; folie, ces trônes éphémères que Napoléon élève pour les siens, que la force seule pouvait faire accepter aux peuples conquis, et qu’en Allemagne il fonde sur les premières ruines de la Confédération germanique.
LE PREMIER EMPIRE
Et comment apprécier la conquête de l’Espagne et le guetapens de Bayonne qui, amenant Wellington et son armée dans la Péninsule, lui ont permis de s’y aguerrir, d’envahir en 1814 le midi de la France et de nous vaincre à Waterloo? Depuis cette désastreuse époque, les Pyrénées , abaissées par Louis XIV, ont de nouveau séparé ces deux grands peuples latins, et le Portugal est maintenu sous l’influence anglaise.
Est-il possible de ne pas déplorer aussi cette singulière conception du blocus continental, qui, après avoir ruiné le commerce français, a forcé le commerce anglais, chassé de l’Europe, à se répandre dans le monde entier, et est devenu la véritable cause de la richesse britannique.
Et cette funeste et sanglante campagne de Russie, où le conquérant, frappé de vertige, alla enfouir dans des champs de neige une armée de 950,000 hommes et donner au czar un rôle prépondérant dans les affaires européennes, ne fut-elle pas une œuvre insensée?
Quel esprit juste et honnête peut approuver cette lutte perfide de Napoléon contre Pie VII? L’emprisonnement du pape et les exigences tyranniques de l’empereur contraignirent les catholiques à oublier le Concordat. Aujourd’hui, on rend justice à l’héroïque pontife qui se montre dans l’histoire plus grand que le maître de l'Europe.
Enfin, il couronne cette vie d’aventures par la plus téméraire et la plus criminelle des entreprises, le retour de l’île d'Elbe, qui ne pouvait aboutir qu’à un Waterloo et qui nous a valu une seconde invasion Napoléon avait pourtant dit à ses soldats à Fontainebleau : « La France elle-même a voulu d’autres destinées... Soyez fidèles au nouveau roi que la France s’est choisie. » Et il vint ensuite faire un appel coupable à la défection et à la trahison ! Ce retour qui fit revivre des haines éteintes, qui sema la désunion alors que le pays tout entier venait de se grouper autour du roi Louis XVIII
et de la Charte, inspira à M. de Chateaubriand cette page de ses Mémoires d’ outre-tombe : « La hardiesse de l’entreprise était inouïe. Sous le point de vue politique, on pourrait regarder cette entreprise comme le crime irrémissible et la faute capitale de Napoléon. Il savait que les princes encore réunis au Congrès, que l’Europe encore sous les armes ne souffriraient pas son rétablissement ; son jugement devait l'avertir qu’un succès, s’il l’obtenait, ne pouvait être que d’un jour. Il immolait à sa passion de reparaître sur la scène le repos d’un peuple qui lui avait prodigué son sang et ses trésors; il exposait au démembrement la patrie dont il tenait tout ce qu’il avait été dans le passé, et tout ce qu’il sera dans l’avenir. Il y eut dans cette conception fantastique un égoïsme féroce, un manque effroyable de reconnaissance et de générosité envers la France. »
Et au milieu de ses courses triomphantes, sans songer aux éventualités de l’avenir, aux aspirations des peuples, méprisant les droits acquis et les engagements les plus solennels, déchirant les traités qu’il avait lui-même imposés , anéantissant les plus vieilles constitutions de l’Europe , Napoléon mettait fin, sans en être attaqué, à la république de Venise, que des réformes pouvaient raffermir, et la livrait à l’Autriche.
Il détruisait la république de Gênes, encore pleine de vie et de force, et abandonnait Malte à l’Angleterre, après l’avoir enlevée aux successeurs de ces héroïques chevaliers qui gardaient encore la Méditerranée des incursions des pirates barbaresques.
La France, traitée en esclave pendant dix ans, qu’a-t-elle retiré de ce règne si brillant? I)e la gloire, et beaucoup de gloire militaire ; mais aussi elle a perdu deux millions de ses enfants, morts au service de l’ambition d’un homme, elle a subi deux invasions, a payé un milliard à l’Europe coalisée, enfin des forteresses élevées par Vauban ont été abandonnées
LE PREMIER EMPIRE
et les frontières de la vieille France ont été entamées; tels furent les tristes résultats du règne de Napoléon. Cet homme prodigieux qui avait dit cette parole insensée : « Je veux que ma dynastie soit la plus ancienne de l’Europe, » ne put comprendre que la gloire ne suffit pas à un chef de race, et que la prospérité, le bonheur et l'amour d’un peuple sont les plus solides assises d’un trône nouveau. L’élève de l’Ecole de Brienne, l’officier d’artillerie du siège de Toulon fut emporté par les ardeurs de son caractère tyrannique et grisé par le pouvoir absolu , et c’est avec vérité qu’il prononça ces mots à Sainte-Hélène : « On ne saurait se coucher dans le lit des rois sans y gagner la folie, j’y suis devenu fou. »
LA RESTAURATION
Parmi les calomnies historiques, il n’en est pas qui aient été propagées avec plus de constance et acceptées par le public avec plus de crédulité, que celles qui concernent la rentrée des Bourbons en France; démenties, preuves en main, par les hommes les plus sérieux et les plus autorisés, que le peuple malheureusement n’écoute et ne lit pas, on n’a pas cessé de les renouveler et de les accepter. Ainsi, il est admis que les Bourbons ont été imposés à la France, qu’ils sont revenus dans les fourgons ennemis, que nos pares les accueillirent avec froideur si ce n’est avec colère. Rien n’est plus faux. Les puissances alliées, pas plus que la France, ne songeaient aux Bourbons ; faut-il le dire? leur nom même était sorti de la mémoire des Français ; l'Empire avait tellement occupé les esprits par ses coups de théâtre, ses victoires retentissantes, ses brillantes, éphémères et dangereuses conquêtes, que les masses ingrates et ignorantes, ne savaient plus qu’il y avait encore des descendants de cette race royale de France, qui, depuis son avènement, n’avait jamais failli à sa mission d’agrandir, de fortifier, de constituer la patrie. Tout à coup, quelques fidèles serviteurs prononcent le nom de Louis XV11I, • qui vivait retiré en Angleterre. M. de Châteaubriant publi-
LA RESTAURATION 17
sa fameuse brochure De Bonaparte et des Bourbons, un éclair luit dans les esprits, un choc ébranle l'àme de la nation, et les Bourbons sont acclamés comme les sauveurs de la France.
Ce fait ressort d’une façon évidente, quand on consulte les ouvrages et les documents publiés à cette époque et dont les auteurs ne peuvent être suspectés de partialité.
M. Bignon écrivait que « non-seulement la Restauration n’avait pas provoqué l’invasion étrangère, mais qu’elle avait atténué les malheurs qui en étaient la suite et prévenu les terribles conséquences qu’elle pouvait entraîner h »
Benjamin Constant disait à son tour : « Le changement qui vient de s’opérer rend le sceptre aux mains de la famille incontestée; il consacre la représentation nationale; il établit la liberté de la presse, il met hors d’atteinte l’indépendance de la magistrature. Tous les partis doivent être également satisfaits. »
Il disait encore : « Aujourd’hui que reste-t-il de l’empire? plus de prestige, plus de triomphe, un empire mutilé, l’exécration du monde, un trône dont les pompes sont ternies, dont les trophées sont abattus, et qui n’a pour tout entourage que les ombres errantes du duc d’Enghien, de Pichegru, de tant d’autres qui furent égorgés pour le fonder 1 2 . »
< Le retour des Bourbons, écrivait Carnot, produisit un enthousiasme universel, ils furent accueillis avec une effusion de cœur inexprimable. Les anciens républicains partagèrent sincèrement les transports de la joie commune. Toutes les classes de la société avaient tellement souffert qu’il ne se trouvait personne qui ne fût véritablement dans l’ivresse. > Dans sa proclamation à la garnison d’Anvers, Carnot s'exprimait ainsi le 18 avril 1814 :
1 État des partis en France.
2 De V Esprit de conquêtes.
« Soldats, aucun doute raisonnable ne pouvant s’élever sur le vœu de la nation française en faveur de la dynastie des Bourbons, ce serait nous mettre en révolte contre l’autorité légitime, que de différer plus longtemps à la reconnaître. Nous avons pu, nous avons dû procéder avec circonspection; nous avons dû nous assurer que le peuple français ne recevait cette grande loi que de lui-même. »
Dès le 31 mars, le conseil municipal de Paris, demandant le rétablissement des Bourbons, disait dans sa proclamation placardée sur tous les murs de la ville :
« Habitants de Paris, vous devez tous les maux qui vous accablent à un seul homme. C’est lui qui, chaque année, par la conscription, décimait nos familles, c’est lui qui, au lieu de quatre cents millions que payait la France sous nos anciens rois, pour être libre, heureuse et tranquille, nous a surchargés de plus de quinze cents millions d’impôts. A lui, nous devons la haine de tous les peuples, sans l’avoir méritée. Que nous parle-t-on de ses victoires passées? Les larmes de nos familles, le célibat forcé de nos filles, la ruine de toutes les fortunes, le veuvage prématuré de nos femmes, le désespoir des pères et des mères, voilà ce qu’ont produit ses victoires. Ce sont elles qui amènent aujourd’hui les étrangers jusque dans nos murs, toujours restés vierges sous la paternelle administration de nos rois. »
Enfin, Napoléon ne dit-il pas lui-même à ses soldats, à Fontainebleau :
« La France elle-même a voulu d’autres destinées... Soyez fidèles au nouveau roi que la France s’est choisie *. »
1 Le Sénat, qui osa prononcée la déchéance de Napoléon, le 2 avril 1814, après avoir été pendant tout son règne son instrument muet et docile, n’en lut pas moins vrai dans ses considérants. Nous n’en donnons qu'un extrait: e Considérant qu’il a entrepris une suite de guerres en violation de l’article 50 de l’acte des constitutions de l’an VIII qui veut que la déclaration soit proposée, discutée et promulguée comme des lois. » a Qu'il a inconstitutionnel lement rendu plusieurs decrets portant peine de
LA RESTAURATION'
Et à Lucien en 1815 :
« Les Bourbons conviennent mieux que moi dans ce moment à la France *. »
Oui, le retour des Bourbons fut une véritable délivrance pour le pays tout entier, et l’homme qui disait froidement après une bataille : < Voilà une grande consommation, » et qui n’eut jamais un mot de pitié pour les victimes de son ambition, fut remplacé, aux applaudissements de la nation tout entière, par un prince généreux, libéral et pacifique !
Pendant que la France acclamait les Bourbons, que faisaient les puissances alliées? Les souverains avaient-ils au milieu d’eux le petit-fils de Louis XIV ? Bien loin de là, ils offraient à Napoléon, dont l’aveuglement croissait avec les revers, une paix honorable d’abord, à Dresde, à Prague, à Francfort, puis au congrès de Chàtillon s . Ils songeaient ensuite au roi de Rome et à une régence; ce projet était caressé par M. de Metternich. En 1814, ils méditaient, au
mort, nommément les deux décrets du 5 mars dernier, tendant à faire considérer comme nationale une guerre qui n’avait lieu que dans l’intérêt de son ambition démesurée. »
« Qu’il a violé les lois constitutionnelles par ses décrets sur les prisons d’État.
« Qu'il a anéanti la responsabilité des ministres, confondu tous les pouvoirs et détruit l'indépendance des corps judiciaires...
« .... Que des actes et des rapports entendus par le Sénat ont subi des altérations dans la publication qui en a été faite ;
« Considérant que, au lieu de régner dans la seule vue de l’inlérèt, du bonheur et de la gloire du peuple français, au terme île son serment, Napoléon amis le comble aux malheurs de la patrie, etc., etc., etc. »
1 Mémoires de M ,M d’Abrantès, la Restauration, t. 1, Introduction,
p. XVIII.
8 L’entêtement de Napoléon fut vraiment inconcevable ; le roi Joseph lui écrivait : ® Sire vous êtes seul ; votre famille, vos ministres, tous vos ser‘ viteurs , votre armée, veulent la paix que vous refusez. *> Napoléon demandait encore trente mille hommes, les ministres furent convoqués à cet effet et l'archichancelier Cambacérès, si complaisant jusque-là, dit qu'on ne pouvait les accorder, que la France pourrait plutôt demander compte des deux millions d’hommes qu’elle avait perdus. Les ministres rédigèrent alors l’avis laconique qui suit: a Sire, la paix ou la mort ; tel est l'avis de vos ministres sans exception. »
congrès d’Aix-la-Chapelle, le démembrement de la France et voulaient lui enlever ses provinces du Nord et de l’Est ; il existe une carte où les nouvelles frontières sont tracées à l’encre rouge. Cette carte, qui faisait de la France une puissance de troisième ordre, fut remise à M. de Richelieu par l’empereur Alexandre qui déclara, au négociateur officieux de Louis XVIII, que ce projet n’aurait jamais son assentiment.
En 1815, M. de Talleyrand, qui trahissait Louis XVIII après avoir trahi Napoléon, intriguait secrètement en faveur de M. le duc d'Orléans, et un jour, l’empereur Alexandre, presque gagné à cette candidature, la mit en avant en pleine séance de souverains.
A cette époque, Bliicher, dans sa proclamation, annonçait à son armée qu’elle prenait les armes « pour partager le territoire de cette nation qui troublait le repos du monde. »
En Angleterre, le duc de Wellington etM. Canning avaient déclaré au parlement « que l’Angleterre et les alliés n’avaient pas travaillé pour le rétablissement de la maison de Bourbon.»
Les journaux parlaient plus que jamais de la démolition de toutes les forteresses du nord de. la France, de l’abandon de toutes les conquêtes de Louis XIV, de la cession de la Lorraine à l’Autriche et de l’Alsace à la Prusse.
En 1814, le comte d’Artois ne trouvait dans le Nord que des méfiances de la part des alliés, et l’Autriche faisait stipuler dans le traité de Chaumont, que la présence des Bourbons sur le territoire français n’empècherait pas de traiter avec Napoléon. Le duc d’Angoulème se présenta à Bordeaux : le commandant anglais de la ville lui intima la défense de descendre à terre , et le duc de Wellington lui enjoignit de ne prendre aucun caractère officiel, l’avertissant que l’armée anglo-espagnole ne pourrait protéger un mouvement royaliste et qu’elle reconnaissait toujours l’empire. Le prince passa outre. Bordeaux se prononça, le 12 mars, en faveur des Bourbons, et donna à la France le signal de sa régénération.
LA RESTAUR ATIUN
Ces faits sont irréfutables, et l’on est amené à répéter la parole de M. de Chateaubriand : « Si Louis XVIII, en venant s’asseoir aux Tuileries, ne se fût pas hâté de voler son trône, il n’aurait jamais régné. »
Mais si, en 1815, les Bourbons ne purent pas, comme en 1814, conserver intact le territoire de l’ancienne monarchie, s’il fallut briser nos lignes de forteresses, abandonner Sarrelouis , Landeau, Philippeville, Courtray, Tournay, Marienbourg, démanteler Huningue et perdre la Savoie, s’il fallut rendre les tableaux et les objets d’art, payer une contribution de guerre, que, malgré les réquisitions de Napoléon, les alliés n’avaient pas exigée en 1814, subir enfin l’humiliation d'une occupation étrangère, il faut être juste et n'en pas accuser les Bourbons, mais le vrai coupable, qui, en revenant de l’ile d’Elbe, infligea à la France affaiblie et ruinée, la défaite de Waterloo et une seconde invasion bien autrement terrible que la première. Il est plus équitable de dire avec M. de Chateaubriand « que la race, qui avait fait la France ce qu'elle est, la sauva encore dans cette occasion, et que sinous sommes encore la vieille Gaule, c’est aux descendants de Robert le Fort que nous le devons. »
C’est donc aidé par le mouvement spontané de la France que Louis XVIII s’imposa aux souverains alliés.
Autrefois, quand on disait eu Europe : le Roi, il s’agissait du roi de France. Il y avait un roi d’Angleterre, un roi d'Espagne, un roi de Prusse, mais le Roi c’était le descendant de saint Louis, le chef de la maison de Bourbon, c’était l'ainé de tous les souverains de l’Europe. Les Hapsbourg, les Romanoff, les Hanovre étaient de petits seigneurs , lorsque les princes de la maison de France étaient de puissants souverains. Quand Louis XIV régnait dans toute sa gloire , l’aïeul du roi de Prusse était marquis de Brandebourg.
Louis XVIII avait toujours eu le sentiment profond de la grandeur de sa race ; il connaissait la force morale que lui
donnait son titre de roi légitime de France. Il se présenta aux souverains, tous s’inclinèrent, et, à Paris, il prit le pas sur les autres monarques ; au congrès de Vérone , ses ambassadeurs se conformèrent à l’ancienne étiquette et passèrent, avant tous les envoyés des autres puissances.
La Restauration hérita d’une lourde charge ; il serait trop long de discuter son administration intérieure ; sans doute des fautes et même de grandes fautes furent commises, mais il faut tenir compte de la situation difficile que les événements et les hommes firent au nouveau gouvernement. L’union de tous les partis, manifeste en 1814, cessa d’exister en 1815, à la suite du retour de l’ile d’Elbe ; alors les hommes les moins faits pour s’entendre se trouvèrent en présence; les uns représentant l’ancien régime que la France ne connaissait plus, les autres dévoués à l’empire qui avait fait leur élévation et leur fortune; d’autres encore, sortis de la Révolution, rendirent plus difficile la tâche du nouveau gouvernement, alors qu’il aurait fallu la plus grande union, pour réparer les • ruines et assurer l’avenir.
Au milieu des attaques acharnées des uns et des résistances irrréfléchies des autres, la route était épineuse ; nul gouvernement n’est infaillible; et il faut convenir que l’on fut sévère pour celui de la Restauration. Ce qu’on doit reconnaître c’est qu’on vit alors un splendide réveil de l’intelligence engourdie pendant des années d’oppression. Elle brilla du plus vif éclat pendant cette ère d’une honnête et féconde liberté. Ecrivains , poètes, savants de toute sorte, orateurs politiques, diplomates, furent l’honneur et l’orgueil de lu France.
En même temps, on créait l’École des Beaux-arts, l’École des Mines, ! le Collège royal de la Marine, l’École forestière, l’École d’état-major, l’Ecole de cavalerie de Saumur, l’Écoe desChartes, l’École de diplomatie, l’Ecole de Rovilleet l’établissement royal de Grignon.
LA RESTAURATION 2 j
Au point de vue financier, l’administration fut admirable, soit comme organisation, soit comme sage économie; l’État, obéré en 1815, avait, en 1830, payé le milliard des alliés, le milliard des émigrés, sage mesure qui légalisa les acquisitions des biens nationaux, exécuté d’immenses travaux d’utilité publique, supporté les frais des expéditions d’Espagne, de Grèce et d’Alger, et enfin, « au mois de juillet 1830, ne se trouvait plusdébiteur que de 162,000,000 de fr. de rentes sur 192,000,000 qui avaient si lourdement grevé le début de l'administration des finances à la suite des désastres de 1815. La France était parvenue, en quelques années, de la profonde détresse où l’avait plongée les malheurs de la guerre au plus haut degré de la prospérité publique. » Ces quelques lignes empruntées au livre Le Budget de M. d’Audiff'ret, si compétent en matière financière, indiquent suffisamment combien avait été sage, prévoyante et paternelle l’administration des Bourbons dans cette importante question.
Tous les partis ont rendu justice à cette habile et honnête gestion financière, mais c’est surtout au point de vue de la politique extérieure, que le gouvernement de la Restauration mérite l’admiration de tous. D’impartiaux et sincères témoignages lui ont, à ce sujet, été accordés ces derniers temps dans les Chambres françaises.
Jamais, en effet, le drapeau de la France ne fut tenu plus fièrement, jamais on ne vit plus d’orgueil national et plus de clairvoyance, plus d'esprit de suite et plus de prudence.
Les traités de Vienne, que la politique de Napoléon III avait pour but d’anéantir, la Restauration les avait modifiés dans ce qu’ils avaient d’hostile à la France, mais elle l’avait fait ouvertement et loyalement.
Dès 1822, l’expédition d’Espagne, faite contre le gré des puissances alliées, leur avait porté une première atteinte. L inten entiou armée en faveur de la Grèce, provoquée par
la France, et que la Russie et l’Angleterre ne voulurent pa:> lui laisser effectuer seule, les réduisirent à néant ; en 1830, au moment où se préparait l’expédition d’Alger, M. le baron d’Haussez, ministre de la marine, répondait ainsi aux observations les plus vives de l'ambassadeur d’Angleterre, lord Stuart :
« Notre flotte, déjà réunie à Toulon, sera prête à mettre à la voile dans les derniers jours de mai; elle s’arrêtera, pour se rallier, aux îles Baléares ; elle opérera le débarquement à l’ouest d’Alger. Vous voilà informé de sa marche, vous saurez où la rencontrer. »
Les négociations diplomatiques généralement ignorées sont peut-être le plus beau titre de gloire de la Restauration. Que de conflits sanglants eussent été évités si le remaniement projeté avait pu s’exécuter ! La Belgique qui voulait à tout prix briser son lien avec la maison d’Orange, et dont l'autonomie n’existait pas encore, devait être unie à la France; le gouvernement ne réclamait pas les frontières du Rhin, car c’était le. moyen de réveiller le patriotisme ombrageux de l’Allemagne, que Napoléon avait exalté par son ambition démesurée, mais il obtenait le transfert dans les provinces rhénanes de la maison de Saxe, notre vieille alliée et qui, catholique, gouverne un peuple protestant; la Prusse assez embarrassée de ces provinces nouvellement acquises, qu’elle ne s’était pas encore attachées et qui se trouvaient séparées de son groupe, acceptait des compensations (notamment la Saxe), ce qui faisait de ses Etats un tout homogène ; un empire chrétien était fondé à Constantinople ; l’Autriche et la Russie recevaient des dédommagements sur le Danube, où les principautés n’existaient pas encore.
Enfin, l’acquiescement était à peu près général, quand éclatèrent les journées de Juillet ; aussitôt les méfiances de l’Europe reconstituèrent tacitement la sainte alliance, et le gouvernement de Louis-Philippe, sorti de l’émeute, fut tenu
LA RESTAURATION
en suspicion. Il put assurer la paix du pays, mais il ne lui fut pas permis de prendre une part considérable dans les affaires européennes.
Enfin, la Restauration fut un gouvernement essentiellement honnête. Charles X, en partant pour l’exil, était dans un complet dénûment et il dut d’abord accepter l’hospitalité de l’Angleterre. Quand M. de Chateaubriand fut le visiter en 1833, à Prague, Charles X lui dit : « A Prague, je suis logé pour rien , et ma position m’oblige à ce calcul. » — « Noble calcul, ajoute M. de Chateaubriand, que celui-là, pour un prince qui avait joui pendant cinq ans d’une liste civile de 20 millions, sans compter les résidences royales ; pour un prince qui avait laissé à la France la colonie d’Alger et l’ancien patrimoine des Bourbons, évalué de 25 à 30 millions de revenu *. »
Quant au dauphin de France, Mgr le duc d’Angoulème, il avait vingt mille francs de rente. * C’est plus qu’il ne me faut, disait-il. » M. de Chàteaubriand le trouva vieilli, amaigri. < Il était vêtu d'un habit bleu, râpé, boutonné jusqu’au menton et qui, trop long et trop large, semblait acheté à la friperie ; le pauvre prince me fit une extrême pitié 8 . >
Disons encore qu’il a été constaté que tous les ministres de la Restauration moururent dans la pauvreté ou dans une modeste aisance ; pourrait-on rendre cette justice et donner cet éloge banal aux ministres du second empire qui, sans fortune avant le deux décembre, ont, pendant vingt ans, ébloui la France par un faste inouïet une folle prodigalité ?
1 Au début de la Restauration, Louis XVIII et les princes de sa famille économisèrent (K) millions sur leur liste civile, qui furent appliqués aux départements ayant souffert des deux invasions. On peut en trouver la preuve dans le compte rendu général des finances pour 183(5, publié par M. Duchâlel et qui renferme le tableau des affaires financières de 1814 à 1829.
* Mémoires de M. Chàteaubriand, 10 vol., p. 398.
LE SECOND EMPIRE
La politique de Napoléon III, ainsi que celle de Napoléon 1", a été avant tout une politique personnelle ; les intérêts de la France ont été sacrifiés aux intérêts dynastiques; tous les actes de ce règne, présentés par les adulateurs de l’empire comme si sages et acceptés sans examen parla foule des naïfs, ne sont en réalité qu’une série de fautes ou d’aventures, de sorte que les malheurs de la dernière guerre et le désastre de Sedan ne sont pas le résultat d’une erreur impardonnable et passagère, mais la conclusion logique de tout un système d’inconséquences et d’aberrations politiques.
Napoléon a constamment repoussé toutes les traditions françaises; il a abandonné les petites puissances, alliées séculaires de la France, et qui seules, au milieu de nos désastres, ont compati à nos adversités. 11 a eu des complaisances coupables envers les ennemis visibles du pays, suivies de retours offensifs; nous l’avons vu rechercher sans suite et sans énergie, un agrandissement territorial, se livrer à des attaques inopinées qui, par un malheureux fatalisme, se sont toujours adressées aux Etats qui auraient pu être nos alliés naturels. A cette conduite incohérente ajoutons des fourberies, des pif-.
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nées souterraines, des manques de parole, qu : , en répandant l’inquiétude et la méfiance, nous donnent le secret de la froideur de toutes les puissances envers notre malheureux pays.
Sans doute des succès ont inauguré ce règne, mais n’est-ce pas le cas de dire avec Larochefoucauld :
« La gloire des hommes se doit toujours mesurer aux moyens dont ils se sont servis pour l’acquérir. »
A cette époque, le nouveau pouvoir héritait de l'organisation militaire et administrative de la Restauration et du gouvernement de Louis-Philippe. Plus tard, quand semblable à un mauvais génie, Napoléon eut touché à tout pour tout vicier et tout désorganiser, dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel, et que le favoritisme se fut introduit dans l’armée et dans l’administration, nous avons eu le Mexique, Sedan et Metz.
Maintenant, si nous passons en revue tous les actes de la politique extérieure de Napoléon III, nous y trouvons une copie servile et malheureuse de celle de Napoléon I er ; attaquer toutes les puissances de l’Europe les unes après les autres, se les rendre hostiles, et enfin arriver au même et fatal dénouement : l’invasion du sol français.
L’expédition de Crimée, si généralement approuvée, était vraiment utile et bonne à ses débuts ; mais, aussitôt que la première division française eut, en débarquant en Turquie, fait repasser le Pruth aux troupes russes, condition qui avait été d’abord exigée, il fallait attendre, laisser un corps d’armée à Constantinople, ce qui amenait le czar à traiter de la paix.
Pourquoi faire périr six ou sept cent mille hommes, derrière les remparts, dans les ravins de Sébastopol et dans les hôpitaux *, faire dépenser à la France dix-huit cent mil-
i M. le docteur Cliemi, dans son livre spécial sur les ambulances de t'.rimee. donne le chiffre total de 781, OUI morts, sur lesquels on compte '.0,610 Français.
2S DU PASSÉ ET DE L’AVENIR DE LA FRANCE lions, puisque on ne voulait pas toucher à l’édifice vermoulu de l’empire turc et renouveler la face du vieil Orient ? Ah ! c’est qu’il s’agissait de faire oublier le 2 décembre ; pour cela il fallait de la gloire et l’empire se crut tout-puissant, quand il convoqua à Paris tous les diplomates de l’Europe. Mais quels ont été les résultats de ce fameux traité de Paris ? La Russie, dont nous avions détruit la flotte, est-elle moins puissante en Orient? Son influence sur les chrétiens s’y accroît sans cesse, et la France a dû partager avec elle les frais de la reconstruction de la coupole du Saint-Sépulcre. L’Angleterre a profité presque seule delà guerre de Crimée, et elle nous a payé de notre aide généreuse par son indifférence dans nos revers, et en contrariant tous nos projets de politique extérieure. Enfin, nous avons dù abandonner ce protectorat de droit sur les chrétiens, qui remontait à François 1" et était la base de notre politique en Orient; aussi avons-nous dû attendre patiemment l’autorisation de l’Europe pour aller au secours des Maronites, dont nous n’avons pu empêcher le massacre. Le résultat de l’expédition de Crimée peut donc être très-justement contesté, surtout aujourd’hui que le traité de Paris vient d’être modifié sur la demande de la Russie.
Quant à la guerre d’Italie, elle est la cause première de nos malheurs actuels ; chasser l’Autriche de la Vénétie et de la Lombardie était une œuvre de générosité et de justice digne de la France; il fallait alors aller jusqu’à l’Adriatique, mais respecter les droits incontestables des souverains italiens et surtout ne favoriser, en aucune façon, l’unité italienne, qui devait fatalement et logiquement engendrer l’unité allemande.
Depuis Henri IV et Richelieu, nos souverains et leurs ministres avaient suivi cette politique vraiment française, qui consistait à entourer nos frontières de petits Etats, incapables de nous porter ombrage et qui s’étaient d’eux-mèmes
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placés sous notre protection ; ils nous séparaient de nos rivaux, et nous les défendions contre les grandes puissances, nos ennemis communs.
Napoléon III, pour faire accepter sa politique en Italie, a mis en avant un nouveau principe, celui des nationalités, d’après lequel tous les peuples de même origine, parlant la même langue, doivent se grouper et deviennnent en définitive la proie d’un ambitieux et astucieux conquérant. Ce principe est faux, et ce qui le prouve, c’est que son application rigoureuse pourrait amener l’anéantissement de la plus respectable et de la plus glorieuse des nationalités, celle du peuple suisse, le plus heureux et le plus libre de l’Europe.
Quant à la France, elle n’avait rien à gagner à ce nouveau principe. La Belgique, qui possède maintenant son autonomie et une constitution libérale qui lui assure la tranquillité, ne veut plus être annexée à notre’pays. L’Europe était du reste décidée à la défendre contre les convoitises napoléoniennes. Il aurait donc fallu faire couler des flots de sang pour nous l’approprier, ainsique Genève et quelques parties de la Suisse; nous gagnions ainsi cinq ou six millions d’habitants, mais nous ne pouvions pas, au nom de ce principe, réclamer les frontières du Rhin. Par contre , l’unité de l’Italie avec ses vingt-huit millions d’habitants à nos portes avait pour conséquence l’unité allemande qui, complétementrèalisée, peut grouper sur nos frontières 50 à 55 millions d’habitants. Au nom de ce même principe , l’Allemagne pouvait revendiquer l'Alsace et une partie de la Lorraine. Enfin la Russie, se faisant désormais une arme puissante du panslavisme, pouvait invoquer le droit de réunir autour d’elle tous les peuples slaves, c’est-à-dire former une masse de plus de cent millions d’habitants.
Nous le demandons franchement, est-ce là une politique française ?
On ne peut point nier le droit des peuples à l’unification
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par un travail naturel et un élan libre et spontané; ils peuvent mettre en faisceau leurs intérêts, mais ils ont seuls le droit de manifester leur volonté, sans qu’on puisse exercer sur eux la contrainte et la violence , ainsi que l’ont fait MM. de Cavour et de Bismarck, pour arriver à tout prix à l’œuvre de l’uniâcation.
Et c’est la France qui follement a versé son sang, dépensé ses millions, pour propager une idée qui n’était pas encore acceptée par les populations , pour hâter ce mouvement fatal des agglomérations, qui est devenu pour elle le plus grand des dangers, et l’a amenée jusqu’au bord de l’abîme, alors que dans trente ou cinquante ans le mouvement naturel pouvait s’opérer sans péril, grâce à une richesse et à une puissance croissantes, qui lui eussent permis de ne rien redouter de ses ennemis.
C’est bien Napoléon III qui’ a été le propagateur de l’idée de l’unité italienne ; c’est bien lui qui, tout-puissant après Villafranca, a laissé déchirer le traité de Zurich, qui venait d’être signé et placé sous l’invocation de la Sainte Trinité. Ce mépris des engagements les plus sacrés devait être contagieux, et depuis nous avons vu violer les traités de Londres, de Miramar, de Prague, de Paris, et la convention du 15 septembre. C’est bien lui qui a permis le vol et la spoliation de tous les petits Etats italiens, et se rappelant la parole de Napoléon I er à la députation de la ville de Madrid : « Les Bourbons ne peuvent plus régner en Europe, » a autorisé l’envahissement et la conquête du royaume des Deux-Siciles, que les plus honteuses conspirations et les plus ignobles trahisons ont rendu si fneiles *, lui qui, quelques années après, favorisait en secret la révolution espagnole pourcaresser plus tard les vaines espé-
* Après lu chute de l'intrépide et malheureux roi de Naples, le ministère espagnol fut interpellé aux Cortès, en raison des droits éventuels que la couronne d’Espagne avait sur celle des Deux-Siciles; on demanda compte de l’inaction du gouvernement, il fut répondu que le cabinet des Tuileries avait
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rances de la reine décime; c’est bien lui qui avait laissé déjà entrevoir sa pensée en disgraciant le général Oudinot et en écrivant sa lettre à Edgard Nev, en autorisant M. de Cavour à accuser le gouvernement pontifical et les princes italiens, à la séance du 8 avril 1856, au congrès de Paris ; et lui enfin, qui, oubliant que la papauté doit être le lien des nations latines et catholiques, avait écrit sa très-fameuse brochure : Le Pape et le Congrès, lui qui, ayant vu à Chambéry le général Cialdini, a laissé s’accomplir, tout en protestant, le forfait de Castelfidardo et la spoliation du pape.
La destruction du pouvoir temporel est une tradition napoléonienne, mais Napoléon I" avait la force brutale pour arme, Napoléon III réalisait ses projets par la fourberie et le mensonge; il laissait agir le gouvernement italien, le désavouait, reconnaissait ensuite le fait accompli ; il donnait de temps en temps, contraint par l’opinion publique et l’honneur français, un appui précaire à la papauté, mais poursuivait sans relâche son œuvre de démolition.
Nous retrouvons toujours sous la pourpre impériale l’homme qui, en 1832, avait pris les armes contre le pape dans l’insurrection des Romagnes, et nous saurons plus tard les obsessions, les remontrances dont il accabla pendant dix ans le vénérable pontife qu’il feignait de protéger ; nous connaîtrons enfin la part qu’il prit à la spoliation des Etats de l’Eglise, pendant que nos troupes tenaient garnison à Rome ; nous saurons la vérité sur cette dérisoire et hypocrite convention de septembre, dans laquelle Victor-Emmanuel et Napoléon traitaient entre eux, et sans le consulter, de Pie IX et des Etats pontificaux.
signifié qu’il nejiermettrait pas à l'Espagne d'aller au secours île François II. et l'escadre française, mouillant dam les eaux de Gaëte, envoyée sous le pretexte de donner une marque de sympathie à l’infortuné monarque, avait pour but d'empêcher l’arrivée de tout secours effectif. En effet quand Gaële, après une héroïque résistance, reçut le coup de grâce, M Le Barbier •lut, sur un ordre venu de Paris, se retirer et céder la plare à l’escadre piém ontaise.
C'est encore Napoléon qui, dès 1859, faisait célébrer par la presse officieuse les louanges de l’unité italienne, lui laissant dire que si l’Allemagne voulait user d’un pareil droit, nous ne nous y opposerions pas. 1 . C’est encore lui qui, par ses discours, par ceux de ses ministres, les circulaires diplomatiques de ses agents, n’a cessé d’encourager les grandes agglomérations ; c’est enfin lui qui a laissé écraser l’Autriche, afin de faciliter et de consolider l’unification de l’Italie et celle de l’Allemagne,
Faut-il maintenant s’étonner que l'indépendance de la patrie ait été un moment compromise? Oui, il faut le redire encore, nos lamentables malheurs ont été la conséquence d’une politique aveugle, déloyale, et contraire aux vrais intérêts de la France.
Que pouvons-nous dire de la honteuse expédition du Mexique, nouvelle interprétation de cette menteuse parole: «L’empire, c’est la paix, » et dont le vrai motif fut le trafic des bons Jecker? C’est surtout à propos de cette guerre à jamais déplorable, que les orateurs du gouvernement ont abusé de leurs grandes phrases habituelles, sur la sagesse de l’empereur et la grandeur de la France, afin d’obtenir de nouveaux subsides qui, toujours insuffisants, n’empêchaient pas la dilapidation des munitions et du matériel de nos arsenaux. Le résultat de cette triste guerre a été de détruire cette cordialité qui, depuis la guerre de l’indépendance, n’avait cessé de régner entre la France et les Etats-Unis, de reculer devant Juarez, d’abandonner avec mi lie infamies l’infortuné Maximilien, et de couvrir le manteau impérial des éclaboussures du sang de Queretaro.
i Les avertissements ne manquèrent pas à cette époque. La presse, la tribune et les ouvrages de toutes sortes montrèrent le danger de cette politique. M. de Falloux écrivait dans la préface des Lettres du P. Lacordaire à M«* Sirectchinc : « En effet au degré d'expérience où la science politique devrait être arrivée, on est surpris d’entendre des publicistes sérieux s'éprendre de passion pour les grandes unités européennes et demander à côté de l’unit * italienne l’unité allemande et l'unité slave. »
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Comment qualifier la conduite imprévoyante, pour ne pas dire plus, de l’empereur, au moment de la guerre allemande de 1866, et ces complaisances à peine dissimulées pour la Prusse, agressive et déloyale. Cette conduite fut approuvée, il faut bien le reconnaître, par toute la presse démocratique et démagogique, qui faisait des vœux ardents et insensés pour la réussite des projets de M. de Bismarck et l’agrandissement de la Prusse. Complicité coupable qui fait remonter jusqu’à elle une partie de la respousabibité de nos malheurs. Nos voisins d’outre-mer, bien plus clairvoyants, s’unirent avec toute la presse monarchique et les libéraux intelligents, pour déclarer que jamais notre puissance ne fut atteinte aussi directement que par cette funeste campagne de Bohême 1 ; et le Times put s’écrier, avec une joie mal contenue : < C’est la France, bien plus que l’Autriche, qui vient d’ètre battue à Sadowa. » Rien n’était plus vrai, et le gouvernement impérial, frappé de vertige, au lieu de se préparer à une lutte devenue inévitable, s’est jeté en aveugle, sans plan de campagne, sans alliés, avec une armée insuffisante, dans le piège tendu par son ennemi, qui a su habilement se faire déclarer la guerre, et mettre la forme du droit de son côté. Oui ! l’empereur Napoléon a bien été le propre instrument de sa ruine, et, inconscient de l’infériorité de ses armes, il a expié dans une honteuse défaite, tout un règne rempli par une politique ambiguë, tortueuse et personnelle. Tombant sous le poids de ses fautes, il a abandonné le pays livré à l’invasion, « le plus grand et le plus irrémissible des crimes,» a dit M. de Chateaubriand, et à une invasion inconnue de nos jours , impitoyable, barbare, et que sont venus couronner le siège et le bombardement de Paris.
1 Qu mil ou parcourt les journaux de celte époque ou est frappé de l’accord ■le toute la presse monarchique et indépendante pour signaler le danger et abjurer le gouvernement de conjurer le conflit entre l’Autriche et la Prusse ; il aurait sufti pour cela de siguifler que la Franco se tournerait contre l'agresseur.
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La France, coupable à son tour d’une inconcevable condescendance, a racheté son erreur ; puisse-t-elle comprendre désormais que l’abandon du Danemark, son vieil et intrépide allié a été le commencement de l’accroissement de nos ennemis ; puisse-t-elle comprendre que le droit du faible et du petit est de tous le plus respectable , et que l’intérêt de la France est de défendre toujours la cause de la justice !
Cette véritable politique française, Napoléon III ne pouvait la comprendre. M. de Chateaubriand écrivait, en 1814, des paroles que nous pouvons rappeler aujourd’hui : « Chaque nation a ses vices, ceux de la France ne sont pas la trahison, la noirceur, l’ingratitude. Le meurtre du duc d’Enghien, la torture et l’assassinat de Pichegru, la guerre d’Espagne et la captivité du pape, décèlent dans Bonaparte une nature étrangère à la France *. »
11 faut encore répéter ici le jugement que portait sur Napoléon I er cet éminent écrivain, qui rendit toujours une justice éclatante au génie de l’administrateur et du grand capitaine, mais qui flétrit constamment la politique du conquérant et fut impitoyable pour le caractère de l’homme et la tyrannie du souverain : « La nature le forma sans entrailles; sa tète, assez vaste, est l’empire des ténèbres et de la confusion ; toutes les idées, même celles du bien, peuvent y entrer, mais elles en sortent aussitôt ; le trait distinctif de son caractère est une obstination invincible, une volonté de fer, mais seulement pour l’injustice, l’oppression, les systèmes extravagants ; car il abandonne facilement les projets qui pourraient être favorables à la morale, à l’ordre et à la vertu ; l’imagination le domine et la raison ne le règle point; ses desseins ne sont point le fruit de quelque chose de profond
1 Napoléon I" considéra longtemps l'Italie comme sa vraie patrie. Dans ses moments d’impatience il disait souvent à ses interlocuteurs : a Volts autres Français! » La famille Bonaparte se servit pendant longtemps de la langue italienne et Napoléon dans son enfance 11e savait pas le français.
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et de réfléchi, mais l’effet d’un mouvement subit et d’une résolution soudaine ; mobile comme les hommes de son pays, il a quelque chose de l’histrion et du comédien, il joue tout jusqu’aux passions qu’il n’a pas, il est toujours au théâtre...
« Il méprise souverainement les hommes, parce qu’il les juge d’après lui, sa maxime est qu’ils ne font rien que par intérêt et que la probité même n’est qu’un calcul...
« Dans son administration, il voulait qu’on ne connut que le résultat et qu’on ne s’embarrassa jamais des moyens. Les masses devant être tout et les individualités rien. « On cor- * rompra cette jeunesse, mais elle m’obéira mieux. On fera « périr cette industrie , mais j’obtiendrai pour le moment « plusieurs millions. Il périra soixante mille soldats dans « cette affaire, mais je gagnerai la bataille. » Voilà tout son raisonnement et voilà comme les royaumes sont anéantis. »
Ce portrait ne semble-t-il pas tracé d’hier, pour l’homme qui nous a valu une troisième invasion?
Mais si nous reprochons avec raison au second empire ses fautes politiques, combien nous devons être plus rigoureux pour le système de l’administration intérieure qui, sans contrôle efficace, n’ayant pour base que la dissimulation et le mensonge, tendait à la démoralisation populaire. On éloignait des classes laborieuses les pensées sérieuses ; les exemples les plus pernicieux les poussaient à l’inconduite, et le noble but de vouloir s’élever par le travail et l’économie avait été remplacé par une soif déréglée de plaisirs et de jouissances. Les lieux de débauche et de perdition se multipliaient à l’infini ; Paris, reconstruit et brillant, avec ses palais de faux marbre, ses Thérésa et ses Schneider, également applaudies aux Tuileries et aux cafés chantants, Paris était devenu avec ses joies et ses orgies, le cabaret de l'Europe, selon un mot énergique devenu célèbre. Aussi un écrivain illustre, profond
observateur des maux de notre temps , a-t-il pu s’écrier récemment: « A Paris le mal dépasse aujourd’hui toutes les limites atteintes chez les autres peuples civilisés. Il a repris certains caractères qu’on ne connaissait plus depuis la décadence d’Athènes ou de Rome, et il s’est tellement incorporé à la population, que les unions deviennent de plus en plus stériles et donnent d’ailleurs un bâtard sur trois naissances ; l'esprit d’égalité a fait passer sur toutes les classes le niveau «lu mal ; tandis que les oisifs subventionnent une armée de courtisanes, les ouvriers renoncent au mariage et, dans certains corps d’état, le concubinage est en quelque sorte une pratique professionnelle *. »
Ce n’était plus dans Paris qu’il fallait aller pour trouver une jeunesse studieuse et savante ; de plus en plus les universités allemandes attiraient à elles les étudiants, qui autrefois accouraient à Paris de tous les coins du monde: « Les étran-* gers, dit encore M. le Play, qui au temps de Louis XIII adoptèrent la France comme modèle, la citent aujourd’hui comme un foyer de contagion, ils redoutent également les enseignements de sa littérature et le désordre de ses mœurs. Ils lui reprochent surtout, en termes amers, la désorganisation du foyer domestique, l’exil des enfants dans les pensionnats, et la corruption précoce qui en résulte, l’habitude des mariages d'argent et l’ascendant social des courtisanes 2 . »
Sans doute, les causes de ce mal sont anciennes, mais le mal se propagea avec une extrême rapidité, grâce au système corrupteur de l’empire. La littérature ne produisit plus d’œuvres sérieuses ; elle se résumait dans des publications malsaines et un journalisme frivole, qui cherchaient le succès dans des récits de scandales et de crimes, et dans des tableaux d’immoralité et de débauche ; jamais on ne vit un
1 Le l’i iy, l 'Organisation du traçait, |i. HH. « Le Fia*, p. tZ).
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tel déchaînement contre ce qu’il y a de plus sacré : la religion et la société ; jamais on ne vit plus de livres immoraux et de journaux favorisés par le pouvoir faire profession ouverte d’impiété, d’athéisme et saper les fondements mêmes du monde social; c’est un fait significatif, en effet, que de voir toutes les feuilles socialistes et antichrétiennes, libres de toutes atteintes, pendant la plus grande partie de l’empire, tandis que les feuilles conservatrices étaient- suspendues et supprimées au moindre examen d’un acte préfectoral.
Un peuple soumis à une telle éducation s’énerve et s’abâtardit naturellement ; les mauvais instincts, les appétits grossiers deviennent ses guides ; les cœurs s’amollissent, les intelligences s’obscurcissent ; mais pendant qu’il sommeille , le pouvoir peut se livrer à tous les caprices du despotisme et parfois aux proscriptions en masse, sans soulever un cri d’indignation et même susciter une parole de blâme; il peut toucher, avec une incroyable légèreté, à toutes les questions sociales et jeter le désordre dans les idées.
Un gouvernement a vraiment charge d’âmes , il a la mission de combattre l’erreur et de propager la vérité ; aussi ne peut-on être trop sévère pour un pouvoir coupable qui vient, dans un but égoïste, se faire l’agent des doctrines les plus perverses et les plus antisociales. On en a maintenant la preuve : des journalistes, les orateurs les plus fougueux des réunions publiques étaient à la solde de ce souverain , qui ne cessait de se représenter comme le plus ferme appui de l’ordre.
Sous l’empire, la moralité publique a reçu encore de plus rudes atteintes au point de vue des transactions commerciales et des affaires industrielles. L’exemple d’une spéculation effrénée, de la vénalité la moins dissimulée était donnée par l’entourage même de l’empereur ; il n’était plus possible de fonder une grande entreprise d’intérêt général sans faire d’énormes sacrifices pour se créer des protecteurs et des sou-
tiens ; aussi a-t-on vu des hommes sans fortune avant le nouveau règne, afficher le plus grand luxe et se permettre les plus ruineuses folies. Ces hommes, le R. P. Gratry les flétrissait, dans son discours de réception à l’Académie française, de cette appellation : « des hommes de joie et de proie, » et Berryer disait d’eux, en 1806 :
«Vous ne voyez pas ces hommes d’assez près; vous ne connaissez ni la bassesse de leur cupidité, ni la honte de leur servilisme, ni la lâcheté de leurs adulations.
« Attendez un peu de temps encore, et vous verrez dans les faits qui déjà s’accomplissent et recevront bientôt leurs déplorables conséquences, ce que deviendront dans notre pays l’antique honneur, la religion, l’ordre et la liberté.
« Les apparentes prospérités matérielles ne tarderont guère à disparaître et ne laisseront aux yeux de tous que les ruines de tous les intérêts respectables 1 . »
En 1818, M. de Chateaubriand écrivait une phrase qui est parfaitement à sa place après les paroles indignées de l’illustre orateur. «Elevez, disait-il, les hommes politiques à ne penser qu’à ce qui les touche , et vous verrez comme ils arrangeront l’État ; vous n’aurez par là que des ministres corrompus et avides, semblables à ces esclaves mutilés qui gouvernaient le Bas-Empire et qui vendaient tout , se souvenant eux-mêmes d’avoir été vendus g . »
Le mal se montrait si ouvertement , que le général Trochu écrivait en décembre 1866 :
« Je suis étonné du bruit que l’on fait autour de cette réforme (réorganisation de l’armée). Une réforme de l’État, avant tout, est nécessaire : réforme des principes , réforme des idées, réforme des habitudes, réforme des hommes; l’honneur substitué au trafic des âmes ; le sentiment de l’in-
1 Lettre à M. Biston, avocat à la Cour impériale de Paris, en réponse à l’envoi de son ouvrage : Lettres sur la politique du temps présent. e De la morale des intérêts matériels et de celle des devoirs.
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térèt public, au personnalisme ; la sincérité, aux souterrains; la discussion et la pondération , à la fantaisie et aux influences. »
D’autres voix éloquentes montraient l’abîme auquel nous courions ; de nombreux écrits sévères et prophétiques, ceux surtout de Mgr Dupanloup, et parmi eux : Y Athéisme et le péril social, essayaient d’arracher l’épais bandeau qui couvrait nos yeux ; mais alors les peuples étaient sourds et aveugles ; ils sont effrayés aujourd’hui que , 'réveillés par la foudre, ils se voient sur la pente du gouffre, ils reconnaissent que nous sommes bien loin de ces époques où les ministres mouraient dans la misère et où des souverains dont les ancêtres ont fait la France quittaient pauvres le sol de la patrie.
Qui nous a conduits où nous sommes ? L’empire , assurément, qui a tout désorganisé, tout démoralisé, qui, trouvant la dette de la France à sept milliards, l’a laissée à près de quatorze milliards, auxquels il faut ajouter la contribution de cinq milliards à payer aux Prussiens, les frais de la guerre, que M. Thiers évalue à trois milliards dans son discours du 20 juin, et toutes les pertes causées par l’invasion *.
Mais qui nous a conduits à l’empire? Sachons le reconnaître c’est l’école libérale qui, sous la Restauration, dans l’aveuglement de son opposition, avait fait de Napoléon I", ce tyran de nos pères, ce grand contempteur du droit et de la liberté, un héros libéral. Béranger en le chantant, le roi Louis-Philippe en faisant revenir ses cendres, les historiens, les écrivains, les romanciers, les journalistes de la Restauration et de la royauté de Juillet, en l’entourant d’une auréole de libéralisme et en le proposant à l’admiration de tous, voilà vraiment
* Dans un travail fort compétent que vient de publier M. A. de Malarce dans le Correspondant du 25 juin, le total de ce que la guerre aura coûté à la France est porté à 17 milliards, en y comprenant les réquisitions de l'ennemi, les ruines à relever et toutes les pertes commerciales, industrielles et agricoles, récoltes détruites, cheptel à reconstituer, usines, etc., etc.
ceux qui ont fait le second empire. Enfin, et après eux, les révolutionnaires de 1848, en épouvantant les populations, ont produit cette aberration du suffrage universel qui a porté sur le pavois le héros de Strasbourg, de Boulogne et du 2 Décembre.
Au milieu de nos désastres, nous ne saurions trop remercier la Providence qui , par un de ces coups où paraît sa toutepuissance, nous a débarrassés d’un régime énervant et corrupteur , car vingt ans encore de césarisme, et notre pauvre France arrivait au dernier degré de l’abaissement moral et de l’avilissement des caractères ; le Bas-Empire était fondé et les barbares pouvaient se jeter sur leur proie, la déchirer et se la partager.