L'EUROPE EN 1*89 ET EN
considérable (de 30 à 35 millions d'habitants) était misérable, barbare et vivant au milieu des steppes ; ce n’était encore qu’un État oriental, qui n’avait jamais pris part aux grands démêlés européens et n’avait pas affirmé sa puissance militaire.
A nos portes, la maison de Savoie, malgré son ambition héréditaire, n’avait pu s’agrandir que par la cession de la Sardaigne. Les républiques de Gènes et de Venise, bien que déchues, étaient libres et indépendantes. Cette dernière possédait de vastes territoires et une population de 2 millions cinq cent mille âmes. Dans les Deux-Siciles, et en Espagne, régnaient des princes de la maison de Bourbon, que le pacte de famille unissait à la France *.
Aujourd’hui, quel est l’état de l’Europe?
La France a 37 millions d’habitants. Si elle s’est accrue du comté de Nice et de la Savoie, au prix de l’unité italienne, de l’Algérie, ce beau fleuron ajouté à sa couronne par la Restauration et qui compte une population de 235,000 Européens, et de 2 millions d’indigènes, elle vient de perdre l’Alsace et une partie de la Lorraine.
Le progrès des autres nations a été bien autrement rapide, et les accroissements territoriaux des autres puissances bien plus considérables.
L’Angleterre, qui avait 10 millions d’habitants, en a maintenant 30 millions. Son empire colonial est immense. Les Indes avec le Napaul, le Lahore, le Sind, le Bélouchistan, le Caboul, le Pendjab, l’ile de Ceylan, l’Australie, c’est-à-dire un continent tout entier, les îles de Malte, de Périm, l'ile de France, les Seychelles, les îles Sandwich, la Nouvelle-Zélande, la terre de Van-Diémen, presque toutes les Antilles
1 Pour mieux étudier la situation de l'Europe en 1789, voir lu remarquable étude de M. Léonce de Lavergne, publiée dans la revue le Con'esponilunt , janvier 1867.
lui appartiennent, avec une population coloniale d’au moins
140 millions d’indigènes et de 10 millions d’Européens.
La Prusse, de 6 millions d’habitants qu’elle comptait en 1789, est arrivée à en avoir 27 millions ; avec les États delà Confédération du Sud qu’elle vient d’incorporer au nouvel empire d’Allemagne, elle a sur nos frontières une population supérieure à la nôtre, organisée militairement, elle attend l’occasion favorable pour attirer à elle les populations allenrandes de la Suisse et de l’Autriche, et elle ne dissimule guère ses convoitises sur la Hollande, le Danemark et même sur le nord de l’Italie.
L’Italie, faite par nous et sur nos frontières, a 28 millions d’habitants, manifestant si ce n’est une hostilité ou verte, au moins une vive antipathie pour la France, leur libératrice.
La Russie a les peuples les plus divers sous sa domination et 70 millions environ de sujets, elle a ajouté à ses États : la Finlande, la Pologne, la Bessarabie, la Géorgie, la Circassie, elle s’étend en Asie jusqu’au fleuve Amour, s’est emparée en face du Japon de la grande île de Saghalien, impose sa domination à la plus grande partie de la Tartarie, et à tout cet immense plateau qui s’étend de la mer Caspienne à la mer d’Aral, que sillonnent deux grands fleuves, le Sirdaria et l’Amoo ( l’Iaxarte et l’Oxus des Anciens). De ce plateau sont sortis les Huns et les Turcs, et la Russie peut discipliner et armer les hordes sauvages qui l’habitent ; enfin elle menace Constantinople et est un danger pour l’avenir de l’Europe.
La France seule est donc restée à peu près stationnaire, et elle le doit à ses révolutions périodiques, à l’instabilité du pouvoir qui ne lui permet pas d’adopter un programme de politique extérieure, de suivre des plans mûrement conçus et sagement exécutés , de rester fidèle à des traditions et de conserver des alliés. Chaque révolution condamne le pays à
L’EUROPE EN 1189 ET EN 1871 4r>
plusieurs années de travail, pour revenir à l’état normal et réparer les pertes subies, et on est vraiment en droit de se demander, avec une patriotique douleur, à quel degré de grandeur, de puissance et de richesse, nous serions arrivés si, à l’exemple de l’Angleterre, nous avions modifié nos institutions sans commotions violentes. On n’en peut pas douter, la France serait maintenant à la tête de l’Europe et la maîtresse du monde. Comprenons aujourd’hui qu’un peuple, qui aspire à de grandes destinées, doit faire preuve de calme et de modération dans l’accomplissement des réformes intérieures ; sans cette sage mesure , il use ses forces vives dans la guerre civile, il s’affaiblit dans les luttes vaines, il est perpétuellement balotté entre l’anarchie et le despotisme, il est enfin conduit à une décadence qui, pour être lente, n’en est pas moins certaine, et pendant ce temps les autres nations poursuivent sans arrêt leur marche progressive vers la prospérité et la grandeur.
Si, de cet exposé de faits incontestables, il ressort que la France n'a pas augmenté de puissance dans la proportion de ses rivales, a-t-elle pu du moins établir à l’intérieur, sur des bases solides, une société où tout concourt à l’harmonie générale et à un progrès sage et régulier? Hélas ! il n'en est rien. La France est, depuis 1789, à son douzième gouvernement, sans avoir pu rien fonder. Il est bon de donner ici la parole à des hommes dont les témoignages ne peuvent être entachés de partialité et d’exagération, et qui, profonds observateurs, ont étudié nos agitations et leurs causes, ainsique les erreurs et les besoins de notre temps. Depuis que ces observations ont été publiées, que d’événements terribles se sont accomplis, comme pour nous montrer à quel point d’abaissement moral, de désorganisation sociale nous a amenés le scepticisme religieux et politique ! Combien serait encore plus énergique, plus convaincue et plus autorisée la parole de ces écrivains en présence de nos épouvantables calamités. !
M. Le Play, dans ses si remarquables ouvrages *, constate
1 Les Ouvriers européens, 1 vol.. Les Ouvriers des deux mondes, 4 vol., La Réforme sociale, 2 vol., et V Organisation du travail, 1 vol.
que la France n’est plus l’agent et le propagateur du bien, qu’elle est au contraire soumise aux ravages de l’esprit du mal, que ses exemples, ses leçons, ses prédications, ses ouvrages s’attachent à détruire dans le monde la notion de Dieu, à attaquer les choses les plus saintes, qu’elle prêche la révolte contre toute autorité, la famille et la société. On peut résumer ses travaux, fruit de ses longs voyages et de ses savantes observations, par cette règle absolue : il n’y a de peuples forts et prospères que ceux qui sont moraux, et il n’y a de peuples moraux que ceux qui sont religieux. Il soutient qu'il est rigoureusement indispensable, « si nous voulons résoudre le problème social, de renoncer à nos discordes, à nos vices, à nos erreurs, » et d’introduire la réforme dans les mœurs et les institutions en les appuyant « sur les pratiques de la famille et la loi du Décalogue. >
Proudhon lui-même a écrit : « Quel magnifique symbole ! quel philosophe ! quel législateur que celui qui a établi de pareilles catégories et qui a su remplir ce cadre ! Cherchez, dans tous les devoirs de l’homme et du citoyen, quelque chose qui ne se ramène point à cela, vous ne trouverez point. Au contraire , si vous me montrez quelque part un seul précepte, une seule obligation irréductible à cette mesure, d’avance je suis fondé à déclarer cette obligation, ce précepte, hors de la conscience et par conséquent arbitraire, injuste, immoral 1 .*
Et à propos de la famille, M. Le Play a fait cette belle réflexion :
« La famille chrétienne, aidée par le prêtre, est par excellence l’agent de la loi morale ; c’est là que, par une faveur insigne de la Providence, se conserve l’esprit de dévouement, lorsqu’il s’éteint dans les autres groupes sociaux. C’est au foyer paternel que se régénèrent sans cesse chez l’enfant les vertus du citoyen, qui le rendent capable d’obéir ou de com-
* De l'Utilité île lu célébration du Dimanche.
48 DU PASSE ET DE L'AVENIR DE LA FRANCE mander; ou, en d’autres termes, qui fécondent à la fois l’autorité et la liberté. La meilleure constitution sociale a toujours été celle où le foyer, étant plus libre, résiste efficacement à la corruption venue du dehors , où le père , maître de ses enfants, mais soumis à Dieu, a le pouvoir de dresser ses enfants à la pratique de la vertu. *
Après des considérations profondes sur ce sujet, l’éminent publiciste est conduit à cette conclusion : « Dans l’ordre social l’homme ne se distingue de la brute et ne s’élève à la prospérité qu’en cultivant soigneusement la loi morale. »
Nous sommes à une de ces heures solennelles dans la vie des nations où la vérité est enfin comprise , et Dieu veuille que nous acceptions l’enseignement qui découle de nos dernières calamités !
« Les catastrophes sociales, symptômes évidents de la décadence, dit encore M. Le Play, viennent promptement rappeler au peuple l’instabilité et les dangers des biens de ce monde, qui n’ont point pour fondement la crainte de Dieu et le respect de la loi morale. »
M. de Tocqueville dit aussi, dans ses belles études sur l’Amérique : « C’est par une espèce d’aberration de l’intelligence et à l’aide d’une sorte de violence morale exercée sur leur propre nature que les hommes s’éloignent des croyances religieuses. Une pente invincible les y ramène. L’incrédulité est un accident, la foi seule est l’état permanent de l’humanité l . >
L’oùbli des devoirs est donc la cause première de tous nos malheurs ; les droits acquis par la force n’ont rien pu fonder de stable, aussi est-ce avec une grande vérité que M. Renan a pu écrire :
< La Révolution est une expérience infiniment honorable
1 De la Démocratie en Amérique, t I, p. 359.
pour le peuple qui a osé la tenter, mais c’est une expérience manquée 1 . »
Ailleurs il dit encore : « Le but que la France a voulu atteindre par la Révolution est celui que toutes les nations modernes poursuivent : une société juste, honnête, humaine, garantissant les droits et la liberté de tous, avec le moins de sacrifices possible des droits et de la liberté de chacun. Ce but, la France, à la date où nous sommes, après avoir versé des flots de sang, en est fort loin, tandis que l’Angleterre, qui n'a pas procédé par révolutions, l’a presque atteint 2 . »
C’est en revenant aux principes immuables, que la France pourra établir un Etat vraiment libre, marchant d’un pas ferme et gradué dans la route du progrès social et du perfectionnement moral ; nous ne voulons plus de cette liberté de 1793, la liberté de l’échafaud, des massacres et des noyades, la liberté qui mène fatalement à un 18 brumaire ; mais nous voulons la liberté de 1789; cette liberté, nous la revendiquons hautement, la France a le droit d’y aspirer et le devoir de la consolider à jamais.
Sous ce titre : Une grande Nation modèle de noire temps , M. Le Play nous montre le Canada, peuplé aujourd’hui de 1,250,000 Canadiens français, tous issus des 65,000 de nos compatriotes qui s’y trouvaient en 1763, lors du funeste traité de Paris. Restés honnêtes , religieux , devenus à peu près indépendants, donnant l’exemple de toutes les mâles vertus, pratiquant le respect de la famille , si oublié chez nous , jouissant des libertés les plus sages et les plus complètes, toujours soumis aux lois , parce qu’ils veulent toujours être libres et indépendants, s’associant entre eux sans la moindre difficulté, dès que leurs intérêts et l’amour du bien les y
1 Questions contemporaines, préface.
2 Philosophie de l’Histoire contemporaine, — de la Monarchie cons litutionnelle en France.
convient , ils offrent , en effet , le modèle , aussi parfait que possible, d’une nation forte, prospère et heureuse.
Tel est l’exemple enviable que nous offre une ancienne colonie française, qui n’est que la vieille France rajeunie et régénérée au contact des libres institutions de l’Angleterre. C’est le but que la France de 1789 voulait atteindre et qu’elle aurait en effet atteint , sans les théoriciens , les violents et les despotes qui la conduisirent à 1792 et à 1794 , car, ainsi que le fait observer M. de Chateaubriand : « La monarchie constitutionnelle n’est pas née d’hier parmi nous d’un système écrit, bien qu’elle ait un code imprimé, elle est fille du temps et des événements. »
En 1789, la France se livrait donc à une évolution naturelle , que favorisait un roi honnête, bienfaisant et libéral, et que désirait la nation tout entière. Il est affligeant de penser que tant de malheurs, de crimes et de révolutions stériles auraient pu être épargnées à notre infortunée et chère patrie !
Il serait facile aujourd’hui, par la concorde, le bon vouloir de tous, d’établir la société sur des bases solides, puis, suivant les besoins ultérieurs , d’ajouter à la construction, d’en modifier les parties, tout en respectant l’ensemble.
L’œuvre est cependant considérable. L’ordre moral rétabli, la famille remise en honneur, la pratique de la liberté s’unissant au respect de l’autorité, il faudra arrêter les empiétements d’une centralisation envahissante, et l’extension d’une bureaucratie composée d’agents irresponsables qui entrave toute initiative privée et s’impose à tout et partout. Nos derniers malheurs ont assez montré combien sont usés les rouages de nos administrations civiles et militaires, et combien il est urgent de les simplifier et de les réformer.
Comme conséquence , ou plutôt comme préambule, les libertés locales et privées devront être ressuscitées, sans nuire cependant à l’unité et à la cohésion de la nation ; nous
n’entrerons pas dans le développement d'un tel ordre d’idées, nous serions entraînés trop loin ; nous sentons tous qu’il y a en France beaucoup à modifier et beaucoup à renouveler.
La défense nationale, par exemple, n’aurait-elle pas été beaucoup plus efficace si on avait formé des groupes départementaux, déterminés par des conditions topographiques et des intérêts communs, et qui auraient été dirigés par des conseils supérieurs? Qui pourrait se plaindre de voir des hommes intelligents de chaque région, de chaque département, de chaque canton, s’intéresser aux choses publiques, trouver chez eux à exercer une légitime influence, et abandonner les grandes villes qui absorbent aujourd’hui toutes les capacités, sans utilité pour le bien général ? Ne serait-il pas utile de créer de nombreux centres scientifiques à l’exemple de l’Allemagne, et ne serait-ce pas le meilleur moyen de’vaincre nos ennemis sur un terrain qui nous appartenait autrefois? Combien d’intelligences, s’éteignant aujourd’hui faute d’aliments, qui deviendraient fécondes et utiles à la patrie 1 !
Dans l’ordre militaire, tout sera à reconstituer : enseignement, discipline, matériel.
Nous aurons, en outre, une dette énorme à payer, des ruines sans nombre à relever, des pays entiers ravagés à exonérer d’impôts, l’ordre à rétablir, la confiance à faire renaître, le commerce et l’industrie à faire revivre, la disette à conjurer, les complications européennes à résoudre, et les destinées de la France à fixer glorieusement; voilà la tâche immense qui doit être poursuivie, et, s’il plaît à Dieu, menée à bonne fin.
1 L'Académie des sciences, dans sa séance du 0 mars 1851, a constaté que notre infériorité scientifique venait de la centralisation universitaire. Le général Morin a dit: « Quand j’ai parcouru l’Allemagne en 1864, j’ai constaté qu'il existait vingt instituts polytechniques où le niveau des études est à la hauteur de celui de notre Ecole polytechnique. » Et M. Dumas ajoute : « Il faudrait que nos université reprissent leur indépendance, comme avant la première Révolution. »
Pendant de nombreuses années, le pays devra comprendre la nécessité d’accepter de grands sacrifices, il faudra revenir à des idées sérieuses et travailler longtemps et énergiquement ; les impôts seront lourds, mais le bon sens public n’en rendra pas responsable un gouvernement réparateur. Nous ne désespérerons pas de l’avenir. * A aucune époque de son histoire un peuple n’est fatalement voué ni au progrès, ni au déclin. 11 ne passe pas nécessairement, comme chaquè individu, de la jeunesse à la vieillesse. Il peut, en se corrompant, tomber dans la décadence, mais il retrouve la prospérité en revenant à la vertu 1 . »
De nos jours, en effet, grâce à l’influence du christianisme et aux germes de dévouement, d’abnégation et de vie qui peuvent sans cesse se développer dans les sociétés chrétiennes, les nations sont guérissables et ne sont point condamnées, comme sous l’antiquité, à la décrépitude et à la morl . La France, dans les conditions présentes, a soif de paix pour développer le travail national et accomplir les réformes indispensables à sa réorganisation et à sa régénération. Quand on pense que le souverain sorti des sociétés secrètes 8 , que l’homme qui s’était illustré dans les échauffourées de Strasbourg et de Boulogne a été sur le point de fonder sa dynastie, on peut concevoir l’espérance que la France est vraiment disposée à appuyer de toute son énergie un gouvernement honnête, moral et national. Les voix données à l’empire n’avaient d’autre jbut que de mettre un terme aux révolutions qui dévorent la France et l’empêchent de poursuivre sans agitations le développement de l’agriculture, du commerce et de l’industrie.
1 De l' Organisation du travail, p. DO.
1 Napoléon III fut à Florence, eu 1832, solennellement affilié aux loges du carbonarisme et devint le collègue de Mazzini et d’Orsini qui ne l’oublie rent point et l'amenèrent à combattre pour leur cause en Italie, avec les armées et l’argent de la France.
Pour se charger d’un tel fardeau et accomplir celte œuvre immense, deux seuls gouvernements sont possibles : la République ou la monarchie héréditaire.
Toute autre forme gouvernementale ne peut être qu’un expédient et une nouvelle aventure. M. Peyrat, en soutenant à la Chambre, le 18 mai, sa proposition de faire reconnaître la République comme le gouvernement définitif de la France, disait avec raison : « Vous n’avez qu’une alternative, le choix de la légitimité, le choix de la République. » Mais avant d’examiner si la République est possible, ce qu’elle nous promet et où elle nous conduit, nous devons d’abord nous demander si la France est républicaine.
Il est vrai qu’aux yeux du plus grand nombre de ses partisans, la République est indiscutable : Elle est parce qu’elle est. C’est ce que M. Gambetta exprimait dans son allocution du 1 er janvier : « La République est hors de question, elle est immortelle, » et M. Louis Blanc, par ces mots : « La République est au-dessus du suffrage universel. » Les républicains voudraient combattre tous les gouvernements, faire des révolutions, commettre toutes les violences et toutes
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les illégalités pour imposer lenr gouvernement à la France sans nous permettre la moindre discussion.
Les membres du gouvernement de la défense nationale, restés à Paris, ont été bien mieux inspirés quand ils ont dit, dans leur belle proclamation après la capitulation, en parlant de la prochaine Assemblée : « La France seule décidera des destinées de la France. * M. Thiers, chef du pouvoir exécutif, par le choix de l’Assemblée nationale, et son ministère ont toujours déclaré que leur mission était de réorganiser le pays sans engager son avenir. Le 19 avril, M. Jules Simon, ministre de l’instruction publique, chargéde la direction du Journal officiai, répondait à une interpellation par cette nouvelle déclaration : « Nous ne nous écarterons à aucun degré des engagements pris ici par le gouvernement et ces engagements seront scrupuleusement respectés. »
Quoi qu’en dise donc M. Gambetta, le pays a le droit « de contester la légitimité de la République, de discuter ses origines » et de réclamer le gouvernement qui lui convient.
La France est-elle donc républicaine? Le plébiscite se chargera de faire une réponse catégorique.
Les républicains, tous ennemis de l’empire, votèrent négativement, mais assurément ils ne peuvent réclamer les 1,500,000 non déposés dans les urnes. Il faut nécessairement admettre que les partis conservateurs en fournirent la moitié ; parmi eux, beaucoup d’hommes ne se laissèrent point séduire par la manière insidieuse employée pour présenter la question, et virent, après le plébiscite, la guerre d’abord, le retour du pouvoir personnel ensuite. De 7 à 800,000, voilà donc le nombre des républicains en France *. Est-il juste
* Le journal la Presse écrivait après le plébiscite:
« Un peut attribuer 500,000 voix au parti légitimiste, 200,000 aux orléanistes, 700,000 aux socialistes cantonnés dans les grandes villes et les centremanufacturiers, 100.000 enfin à lu République formaliste de la gauche parlementaire. »
que cette minorité impose sa volonté à la nation tout entière ?
Depuis le 4 septembre, leur nombre a-t-il augmenté? les élections pour l’Assemblée nationale constituent un autre fuit très-concluant. Accomplies en pleine dictature gambettiste elles ont donné des représentants dans la proportion de 5 monarchistes contre le républicain, et dans les listes conservatrices, on avait, par esprit de conciliation, fait une très-large part à l’élément démocratique.
Il convient de signaler l’importance capitale de ce fait. La France ne soutenait l’Empire que parce que c’était encore une forme monarchique. L’Empire tombé sous le poids de ses fautes, dès qu’elle a pu exprimer librement sa volonté, elle s’est retournée vers les légitimistes et les orléanistes. Cet acte n’a une aussi grande importance que parce que nous l’avons vu se produire après chaque république. Nous l’avons constaté en 1848 pour les élections de l’Assemblée nationale et quelques temps après à la nomination du prince président. M. Renan a pu dire à ce sujet : « La France attendit et en décembre 1848 infligea au parti républicain un affront sanglant » Cette même tendance à la forme monarchique a été la grande force de Napoléon 1" et amena le 18 brumaire. La République n’a jamais été proclamée en France que par surprise, mais le pays la désavoue aussitôt qu’il a pu se recueillir , et , pour échapper à une forme gouvernementale contraire à ses traditions et au caractère national , il se jette dans une monarchie d’aventure. C’est encore là, il ne faut pas se le dissimuler, le danger de l'heure présente. Les républiques ont toujours été accaparées par un Napoléon, et, par haine d’une monarchie honnête et juste, les républicains nous livreront encore à un troisième empire.
Les élections municipales du 30 avril ont, dans un certain
* Philosophie île l'histoire eontemiioriiine-
nombre de grandes villes, amené aux affaires des conseils démagogues, qui se sont hâtés de lever l’étendard de la révolte contre l’Assemblée; mais le nombre de ces villes est bien restreint, quand on le compare au chiffre des 38,000 communes de France. On a eu aussi à regretter, dans les grands centres, de trop nombreuses abstentions. A Dijon, à Valence, à Bordeaux, à Marseille, on a constaté l’indifférence la plus condamnable. ARouen, lenombredes électeurs inscrits était de 30,824, celui des votants a été de 9,033 ; à Grenoble, qui a nommé un conseil dont le premier acte a été une adresse séditieuse à l’Assemblée nationale, il y a eu 4,074 abstentions sur 10,000 inscrits ; à Nantes, sur 20,000 électeurs, 14,000 ont voté; à Tours, sur 10,701 inscrits, 3,000 ont voté; à Nice, 3,407 sur 11,211 ; à Saint-Etienne, plus de la moitié des électeurs se sont abstenus. Or, on sait que dans cette circonstance, les démagogues, obéissant à un mot d’ordre, ont voté avec empressement et ensemble.
Si les élections complémentaires du 2 juillet n’ont pas été la solennelle confirmation de celles du 8 février, la raison en est bien simple : les deux manifestes extraparlementaires de la minorité républicaine de la Chambre ont donné, le 13 juin, le signal des plus violentes attaques contre la majorité, qui a dédaigné, non sans danger pour elle-même et pour le pays, de répondre à d’injustes agressions.
A dater de ce jour, tout a été mis en œuvre pour combattre les candidats conservateurs ; les calomnies les plus ridicules, les manœuvres les moins avouables vinrent jeter le trouble dans les esprits simples ; des agents nombreux et actifs ont parcouru les villes et les campagnes; on a soufflé dans l’oreille des ouvriers et des paysans ces mots fantastiques de dîme, de corvée et de droits féodaux, etc. , etc. ; il les ont vus écrits en gros caractères dans toutes les feuilles radicales 1 ; les
1 II serait facile de donnera ce sujet d’éditiuntes et d’innombrables citations.
la république ’>’
journaux républicains libéraux sont venus à leur tour entretenir ces terreurs enfantines et agiter le fantôme de l’ancien régime ; avec l’autorité que leur donnait leur modération relative et leur origine plus aristocratique, ils ont puissamment contribué à faire croire à la résurrection d’une époque qui n’a plus de raison d’être, et ils ont si bien réussi, que les populations effarées ont souvent abandonné les candidats qu'ils présentaient eux-mêmes, pour adopter ceux qui hier leur étaient antipathiques, mais qui étaient le plus opposés aux idées , objet de leurs ignorantes mais naturelles appréhensions.
Il faut encore ajouter les menaces écrites et colportées partout, auxquelles M. Thiers a donné une autorité puissante en déclarant imprudemment à la Chambre que « la solution des questions de monarchie serait le signal infaillible d’une guerre civile abominable. »
On comprend maintenant et la majorité acquise à l’élément républicain, et l’insouciance partout signalée des campagnards et ces abstentions atteignent la proportion de trente et même de cinquante pour cent dans certains départements. Un tel résultat a été encore facilité par la division des conservateurs.
Le pays n’en reste pas moins si profondément monarchique qu’une restauration napoléonienne serait elle-même possible et pourrait recevoir la sanction du suffrage universel.
Il est donc certain qu’un vote libre et sincère résoudrait bien vite la question. La France a accepté et non choisi la forme républicaine et ce ne sont point les derniers événements et les agissements des républicains qui peuvent avoir changé ses sentiments. Aussi, dès le 1" mars, Georges Sand pouvait faire cet aveu dans la Revue des Deux Mondes : « Il faut bien ouvrir les yeux, le pays n’est pas républicain ; nous sommes une petite fraction, même à Paris. »
Aussi s’effraient-ils eux-raèmes de leur petit nombre. La proposition de M. Quinet et des membres de l’extrême gauche, à la séance de l’Assemblée nationale du 8 mai, éclaire amplement la question. Cette singulière demande de n’accorder qu’aux villes de 35,000 âmes le droit d’élire des représentants prouve suffisamment qu'ils redoutent le vote des petites villes et des campagnes, c’est-à-dire de l’immense majorité des Français, parce qu’il leur serait hostile et que le pays est monarchique.
Alors que les républicains, à part de très-honorables exceptions, montaient à l’assaut des préfectures et s’emparaient de tous les emplois, accusant la réaction, c’est-à-dire tout le reste de la France, de trahison et de connivence avec l’ennemi, toutes les classes de la société, confondues dans un magnifique élan, versaient leur sang pour la défense et l’intégrité de la patrie, ou réunies par la charité, adoucissaient les innombrables misères, tristes fruits de la guerre. On ne peut pas supposer que tant de zèle, tant de dévouement aient été suscités par un enthousiasme républicain. Tous ces sacrifices de vie et de fortune étaient faits à la France, et à la France seule, et ce qui nous en donne la preuve, c’est que ce sont les hommes les moins favorables à l’idée républicaine qui ont le plus vaillamment combattu et ont montré le plus d’abnégation et de patriotisme.
Tandis que se poursuivait cette lutte contre les envahisseurs, le pays n’était pas associé aux graves mesures qui allaient décider de ses destinées. Loin de partager avec les représentants de la nation cette effrayante responsabilité, une dictature queM. P. Lanfrey a déclaré être « la plus outrecuidante et la plus incapable qui fut jamais! » s’emparait du pouvoir souverain, cassant tous les mandataires librement élus des départements et des communes, pour les remplacer par des commissions arbitrairement nommées, faisant livrer des batailles à jour et à heure fixes, destituant des généraux
LA RÉPUBLIQUE malheureux pour avoir obéi, contractant des emprunts aux conditions les plus onéreuses, ayant la prétention louable de sauver et de réorganiser le pays, mais ne se servant pour cela que d’instruments inhabiles, enfin couvrant tant de fautes et de défaites par cette phraséologie déclamatoire, tradition de 1792.
Si ces faits doivent être constatés, c’est surtout parce qu’ils nous montrent, une fois de plus, la tendance | invariable de la révolution de confisquer la liberté à son profit, et d'établir son despotisme sur les ruines de tous les droits acquis.
Dans la crise que nous traversions, une pensée aurait dû dominer toute autre considération ; il fallait à tout prix, et dés le début, établir un ordre de choses légal, car personne ne peut reconnaître à un parti le droit de s’emparer du gouvernement sans l’assentiment de la nation ou de ses représentants. Si certaines éventualités s’étaient présentées, la situation devenait sans issue, et l’absence de tout pouvoir régulier amenait la Prusse à traiter avec Napoléon ou la régente ’.
La France n’est donc pas républicaine, mais pourquoi ne le deviendrait-elle pas i
Théoriquement, la République peut faire le sujet des plus belles dissertations, et paraître le type idéal du gouvernement. Mais, si ce thème brillant permet à l’imagination de se livrer carrière, notre raison ne doit pas s’égarer, et nous devons examiner les enseignements de notre histoire, le caractère et le tempérament de notre race, et enfin nos traditions nationales. Certainement, si l’expérience se prolongeait, nous n’aurions pas de meilleurs résultats qu’en 1793 et en 1848,
1 Dans sim discours (lu 17 juin, M. Jules Favre a dit lui même : u Je m'étais présenté à M. de Bismarck sans caractère officiel, comme le représentant d’un gouvernement de fuit, et je ne lui avais pas dissimulé la fuildesse d’une situation que les fautes et les crimes d’autrui nous avaient imposée. »
60 IHJ l’ASSft ET DE L’AVENIR DE LA FRANCE et nous aurions à déplorer de nouveaux désastres et de nouvelles ruines.
Toutes les fois que la forme républicaine a gouverné la France, nous avons vu l’anarchie et la guerre civile. Ces mots : « La République est proclamée,» sont toujours le signal de l’explosion de toutes les mauvaises passions; les anarchistes s’obstinent à croire que l’heure de leur règne est arrivée, et si on parvient à les contenir, ce n’est jamais que pour un temps. 11 faut bien le reconnaître, le nombre dés républicains intelligents et modérés est extrêmement restreint ; la masse de ce parti professe les doctrines les plus subversives et menace sans cesse la société. Peut-on admettre que, pendant que les républicains perdent leur gouvernement par leurs excès, les conservateurs consentent longtemps à descendre dans la rue au premier appel de l’autorité, à sacrifier leurs intérêts les plus chers, et courent enfin le risque de se faire tuer pour le maintien d’une forme gouvernementale qui n’est ni de leur choix ni de leur goût?
Durant la guerre, les républicains ont été à la tête de toutes les administrations et de tous les départements, et alors qu’il ne fallait songer qu’à la défense nationale, oublier toutes les divisions, faire appel à tous les courages, donner l’exemple de la concorde et du patriotisme, nous avons vu partout le règne du bon plaisir substitué à celui de la loi, des milliers de tyrannaux se disputant les places *, épouvantant les citoyens paisibles, violant les domiciles au nom de la liberté, s’emparant des propriétés, se livrant à des arrestations arbitraires. Ils votent les impôts les plus illégaux, ils décrè-
1 Voici un témoignage qui n’est certainement pas suspect. « Nous assistons au spectacle d’une curée de places rappelant les souvenirs de l’empire et de fonctionnaires oubliant leur premier devoir pour se prélasser dans une oisiveté qui serait en tout temps une honte, mais qui devant les malheurs de la patrie est un crime de haute trahison. » Extrait de l'adresse de la commune de Lyon aux membres du gouvernement de la Défense nationale.
LA RÉPUBLIQUE tent l’abolition de l’enseignement religieux, sous le prétexte qu’il est contraire l’esprit républicain. Ils ont toujours affirmé que le suffrage universel est la base de la République, mais leur premier acte est de l’attaquer et de réclamer la suppression du vote des campagnes. Ils cassent les fonctionnaires, nomment aux emplois un jour, destituent le lendemain et se livrent en quelques mois à toutes les fautes et à toutes les erreurs administratives possibles. Sous l’empire, ils étaient les plus fanatiques partisans de la liberté de la presse; ils la combattent aussitôt qu’ils sont au pouvoir. Un journal déplaît à un préfet, hier encore journaliste et le plus souvent de troisième ordre, le journal est suspendu ou supprimé. Dans un conseil municipal qui s’est rendu célèbre, un membre demande que les journaux réactionnaires soient supprimés, un second proteste et veut que les rédacteurs soient déportés, enfin un troisième insiste pour qu’ils soient tous fusillés *. Un préfet harangue une bande de patriotes et leur dit : « Je serai votre capitaine pour la guerre civile, mais l'heure des vengeances n’est pas encore venue 1 2 . » Une feuille ose écrire au milieu des dangers de la patrie : « Périsse plutôt la France tout entière que de voir compromettre la République 3 .> Si c’est ainsi que les républicains comprennent la liberté, on arrive bien vite à considérer les préfets de l’empire comme des administrateurs libéraux.
Pendant ce temps de désordre et de confusion, des ligues se forment, les démagogues s’organisent, l’émeute du 31 octobre à Paris coupe court à l’armistice et au ravitaillement, le drapeau rouge qui flotte sur l’Hôtel de ville de Lyon est employé pour amener la capitulation de Bazaine, Garibaldi et ses volontaires se ruent sur notre pauvre pays et viennent, sous le prétexte de combattre pour la France, former une
1 Conseil municipal de Lyon.
* Paroles prononcées par M. Duporlal, préfet de la Haute-Garonne.
3 L' Eclaireur de Saint-Étienne.
62 DI' PASSÉ RT DR L’AVENIR DE LA FRANCE armée à la révolution. Cet homme qui s’est vanté d’avoir les maius teintes du sang français, qui réclame le retour à l’Italie de Nice et de la Corse, qui a combattu, en 1866, avec la Prusse contre l’Autriche, ne pouvait pas avoir pris les armes pour sauver la France, et il faut accepter l’opinion du général Ducrot : « Quand cette enquête sera faite, nous vous produirons des télégrammes émanant de M. Gambetta et prouvant qu’il reprochait au général Garibaldi son inaction, dans un moment où cette inaction amenait le désastre que vous connaissez. On pourra examiner alors si le général Garibaldi est venu payer une dette de reconnaissance à la France, ou s’il n’est pas venu, plutôt, défendre sa république universelle '. » Et, profitant habilement de nos malheurs, l’ennemi s’avancait partout victorieusement, prenant une à une toutes nos places fortes et détruisant toutes nos armées.
Ce tableau, qui n’est nullement fantaisiste, on le reconnaîtra, chaque révolution l'a retracé avec les mêmes traits et les mêmes couleurs. Ce que le général Cavaignac disait en 1848 aux députés de la Montagne : « Ce sont vos fureurs qui tuent la République, » pourrait être répété aux démagogues de 1871: ils n’ont rien changé à leur programme gouvernemental. C’est toujours par la terreur qu’ils dominent le pays, la terreur à propos de laquelle M. Guizot écrivait dernièrement : « Que jamais nation n’a été plus opprimée, plus décimée et plus outragée que ne l’a été la nôtre par le régime de la terreur.» Il n’y a pas en effet de pire tyrannie que celle d’une Convention ou celle du peuple, c’est ce que constate un historien qui. pendant la guerre, s’est distingué dans le parti républicain par son patriotisme et son indépendance, M. P. Lanfrey :
« Que m’importe que l’oppression se nomme un ou cent mille? ce que je hais, c’est l’oppression et non l’instrument qu’elle emprunte. La tyrannie des multitudes a même sur
* Assemblée nationale, séance du 8 mars 1871.
LA RÉPUBLIQL' E celle des individus cette triste supériorité qu’elle est mille fois plus écrasante, parce qu’on rencontre partout ses yeux et ses bras. Contre elle il n’y a pas de refuge, et comme elle est en quelque sorte l'ouvrage de tous, elle se considère comme tout à fait irresponsable. IS’espérez pas de la fléchir, elle est impersonnelle et anonyme, c’est-à-dire aussi inaccessible aux scrupules qu’aux remords. A toute révolte contre un tyran, fut-elle suivie d’une défaite, est d’ordinaire attachée une sorte de gloire et de popularité ; mais à vous insurger contre le joug des multitudes vous ne gagnerez jamais qu’un renom de scandale, formé au bruit des outrages et des malédictions; vous serez les élus de la haine populaire qui portera au bout de ses piques vos tètes ensanglantées ; vous laisserez une mémoire exécrable ou vulgaire. »
Une idée nouvelle est encore venue s’ajouter à tous les autres principes des révolutionnaires, c’est le cosmopolitisme qui tend à remplacer de plus en plus l’idée de la patrie. M. John Lemoine a dit avec raison dans le Journal des Débats : « Ils n’ont aucune notion ni de patrie, ni d’honneur, ni de sentiment national. » Ils n’ont réclamé la guerre à outrance avec tant d’énergie que comme un moyen de créer une armée pour une révolution européenne. Ce sont ces hommes qui, après avoir détruit l’idée de Dieu et du devoir, anéanti toute obéissance et toute discipline, ont la prétention de fonder une nouvelle société et d’établir un gouvernement.
Aussi pourrait-on chercher en vain en France les vertus républicaines indispensables au maintien d’un gouvernement populaire : la soumission aux lois, le respect de l’autorité, et le respect des droits d’autrui. Si on enlève à un peuple l’idée de Dieu, on détruit la base même de toute autorité. L’athéisme engendre nécessairement la négation de tout pouvoir humain et dessèche dans sa source le dévouement et le patriotisme. Lorsqu’on ne croit plus en Dieu, on est conduit à ne plus croire à rien et nul ne veut plus obéir et encore moins se sa-
•->4 l)t; PASSÉ KT DK L’AVENIR DE LA FRANCE crifier. L’insubordination et la révolte remplacent le droit et la justice.
Il est incroyable qu’en France, pays du bon sens et de la logique, il se soit trouvé un aussi grand nombre d’esprits distingués se laissant assez dominer par des préjugés et des haines surannées pour faire une guerre acharnée à l’idée religieuse, sans se demander où devait arriver une nation à laquelle on enlevait tout sentiment et tout mobile élevé. Une telle faiblesse de jugement, commune parmi nous, est bien rare chez nos voisins, et M. Le Play, en tête de son chapitre : Réponse aux objections concernant la religion *, affirme ceci : « Pendant trente années d i : voyages et d’études, je n’ai jamais entendu un Russe, un Anglais ou un Américain du Nord, élever une objection contre la pratique de la religion. Malgré la diversité de leurs constitutions sociales, nos trois émules s’honorent également de sanctionner, autant que possible, cette pratique par les institutions et par les mœurs. »
M. de Tocqueville, dans son ouvrage la Démocratie en Amérique , a dit : « C’est le despotisme qui peut se passer de foi mais non la liberté. La religion est beaucoup plus nécessaire dans la république que dans la monarchie et dans les républiques démocratiques que dans toutes les autres. Comment la société pourrait-elle manquer de périr si, tandis que le lien politique se relâche, le lien moral ne se resserrait pas; et que faire d’un peuple maître de lui-même , s’il n'est pas soumis à Dieu ? »
Les hommes qui, dans les congrès de Liège, de Genève, etc., et dans les réunions publiques, avaient enseigné à des masses ignorantes et surexcitées ces doctrines : Plus d'autorité ; la force ! la force révolutionnaire ! — La révolution , c’est le triomphe de l’homme sur Dieu ! — On a parlé de guillotine , nous ne voulons que renverser les obstacles. Si cent
1 De l'organisation du travail, p. 225.
mille tètes font obstacle, qu’elles tombent ; oui, nous n’avons d’amour que pour la collectivité humaine. — Guerre à Dieu, haine à la bourgeoisie, haine aux capitalistes ! Plus de Dieu ! transformation de la propriété, abolition de l’hérédité 1 ! Ces hommes qui voulaient la liquidation sociale et i expropriation pour cause d'utilité publique 2 et dont le programme peut se résumer ainsi: abolition de la religion, de la propriété et de la famille, devaient donc, le jour où les circonstances leur seraient favorables et où leurs adeptes fanatisés seraient en armes, ne pas reculer devant les moyens les plus violents, les plus odieux et les plus sanguinaires. C’était aussi une inconcevable illusion que de supposer que ces masses, ainsi flattées dans leurs passions et dans leurs appétits, instruites à l’école des réunions publiques et de la presse jacobine, ne suivraient pas leurs chefs jusque dans leurs fureurs et leur délire. La raison troublée, le jugement faussé, l’esprit et le cœur pervertis, ils devaient tous se jeter sur leur mère et, parricides insensés, la frapper sans merci.
Aussi, quand l’émeute éclate à Paris et gronde en province, c’est en vain que, le 23 mars, M. Jules Favre fait appel au patriotisme des insurgés, par ces paroles qui émurent si vivement la Chambre et le pays tout entier: « Ce qu’il faut que l’Assemblée sache, c’est que les Allemands, qui avaient commencé leur mouvement de retraite l’ont arrêté, c’est que les plaintes nombreuses et légitimes qui m’arrivent de tous les pays occupés sont plus saisissantes que jamais ; que l’irritation de l’occupant a augmenté et que se voyant ainsi menacé d’un retour en arrière sur lequel il ne comptait pas, il le fait expier par de cruelles exigences aux populations dont il foule le sol. »
1 V. la lettre Je Mgr l'évèque d’Orléans sur les Malheurs et les Signes 'lu temps, publiée en octobre 1806.
1 V. l’ouvrage publié sous ce titre : Société internationale des Travailleurs, par Oscar Testut, avocat à la Cour d’appel de Lyon.
« Il faut bien que la France le sache, c'est la coupable émeute de Paris, c’est cette folie inexplicable, à jamais maudite, qui consomme les malheurs du pays. » C’est en vain que M. Jules Simon écrit : « Ceux qui troublent l’ordre, en ce moment où le pays en a tant besoin, sont les plus crueb ennemis de la République. Ils sont les ennemis de la France, de son repos, de son bien-être, de son indépendance comme nation, car ils nous apportent la guerre civile au lendemain de nos désastres, quand les Allemands foulent encore notre sol. »
« Le travail reprenait dans les ateliers, le commerce renaissait, les capitaux, confiants dans l’avenir de la France, s’offraient à nous pour acquitter les frais de la guerre ; un emprunt allait être conclu. Mais voilà, par cette insurrection, le crédit anéanti, le mouvement d’évacuation arrêté, les troupes retenues sous les drapeaux, les gardes nationaux obligés de quitter de nouveau leurs ateliers, de déserter la terre, privée depuis si longtemps de leurs bras. »
Ces voix, si chaleureusement applaudies hier , ne sont plus écoutées aujourd’hui, elles sont couvertes par les clameurs furieuses des rebelles. C’est alors que Paris, par un acte de folie inqualifiable, ne réprouve pas les tentatives de ces misérables qui l’entraînent à sa perte et conduisent le pays à l’abime. Les septembriseurs de 1793, les barri cadiers de 1848 renaissent de leurs cendres, et Paris voit froidement assassiner des généraux et massacrer des soldats fidèles. L’amiral Saisset, envoyé pour y rétablir l’ordre, est condamné à mort, il fuit et vient déclarer à la Chambre, le 21 mars, qu’il n’a pu « avoir à sa disposition que 300 hommes. » M. Thiers.dans cette même séance, ajoute « legénéral d’Aurellc avait bien demandé dix mille gardes nationaux pour les faire battre à côté de l’armée active ; ils ne se sont pas présentés. » Et cet homme éminent, investi de la redoutable mission d’exécuteur des hautes-œuvres de la Providence envers
cette révolution dont il fut l’historien trop complaisant, M. Thiers dut, l’ânie navrée, ajouter encore : « Paris ne voulant pas se sauver, nous avons résolu de penser à la France. »
Le 27 avril, le chef du pouvoir exécutif déclarait à l’Assemblée nationale, vraie représentation du pays qui, attaquée avec injustice et violence, a toujours été digne de sa noble mission, à cette Assemblée qu’il déclarait la plus libérale qu’il ait vue, et plus libérale que lui : * Cette guerre cruelle, en sommes-nous les auteurs 1 (Non, Non .) Nous nous défendons et nous défendons en même temps la loi, la société. »
La loi, le droit, comment étaient-ils respectés à Paris! 1
Les chefs de la Commune, tout en s’accusant , se dénonçant, s’emprisonnant, s’entendaient pour tromper, comme toujours, le peuple par de grands mots menteurs, et ils établissaient leur despotisme aux cris de Vive la liberté ! Paris est bientôt en proie à une terreur folle; ces hommes violent toutes les lois divines et humaines : les prisons sont ouvertes et les bandits mis en liberté , les églises sont fermées et leurs trésors volés, l’archevêque, les religieux et les prêtres emprisonnés, les cercueils sont ouverts, des ossements profanés, on vole, on pille, on fait des saisies, des perquisitions, des arrestations et des exécutions arbitraires ; un Comité de salut public est créé et des commissions sont instituées pour recevoir les dénonciations contre les citoyens suspects ; tous les hommes valides, depuis 19 ans, doivent aller combattre, quelles que soient leurs convictions ; la liberté de réunion, la liberté électorale, la liberté de la presse sont anéanties; les finances sont dilapidées ; il n’y a plus de crédit, tonte production est arrêtée, et, en quelques jours, 500,000 personnes fuient cette ville frappée par la malédiction divine.
En province, et répondant à des ordres venus de Paris, les démagogues proclament la Commune à Saint-Etienne, à Toulon, à Narbonne, à Lyon, à Marseille, et le sang coule dans plusieurs de ces villes.
En proie à de telles discordes, la France dut signer une paix rendue aussi dure que possible. Jamais créancier impitoyable ne profita mieux de la position critique de son débiteur. L’insurrection du 18 mars 1871 servit les calculs de M. de Bismarck aussi bien que celle du 31 octobre 1870. C’est ce que M. Jules Favre, arrivant de Francfort, constatait avec douleur, dans son discours à l’Assemblée nationale du 13 mai.
Cependant l’heure fatale sonne. Paris bombardé est pris d'assaut par les valeureuses troupes françaises ; Paris, la gloire de la France, l’envie de toutes les nations, Paris est en partie brûlé. Des monuments merveilleux , des richesses incalculables, scientifiques et artistiques, des quartiers entiers sont dévorés par un incendie inextinguible ; l’archevèquede Paris, de saints et savants ecclésiastiques, des otages, de nombreux réfractaires, qui refusent noblement de combattre pour une telle cause, sont fusillés et massacrés, tandis qu’une pluie de cendres se répaud au loin. Tel dut être le sort de Babylone et de Rome tombant aux mains de Cyrus et d’Alaric. Mais ici les Barbares sont des Français \ et sous ces ruines fumantes, sous ces cendres ensanglantées, s’abîme la Commune.
En présence d’un tel spectacle, la honte monte au front, quand on lit ces lignes écrites dans un journal américain :
« De nos jours , on est fier de pouvoir dire : Je suis Américain , ou Anglais , ou Allemand ; mais quel est l’homme qui n’a pas honte de confesser : Je suis citoyen de la France ?
« Les événements des derniers jours ont consterné le monde, et beaucoup de gens regardent la France comme une autre Pologne, qui doit être occupée, partagée, anéantie. >
Le parti républicain s’est hâté de renier les insurgés de
1 Cluscret avait écrit à son ami Yurlin, délégué au département des finances de la Commune : a Je ne sais si nous aurons jamais Paris, mais si nous l’avons, nous le tiendrons et nous le ferons sauter. »
Paris. Mais alors que sont-ils donc ? Appelez-les, à votre choix, jacobins, démagogues, socialistes, communistes, septembriseurs, terroristes, communeux ou fédéralistes, ils n'en sont pas moins républicains. Leurs pères sont bien les jacobins de 1793, ils sont les républicains de la veille et ils envoyaient àla Chambre MM. Jules Favre, Picard, Ferry, Pelletan, Jules Simon. Il y a un an, il ne serait venu à l’idée de personne de ne pas appeler les citoyens Delescluze, Félix Pyat, Millière, Blanqui,Flourens et Rochefort de vrais républicains ; ils ont lutté, ils ont souffert , plusieurs ont été déportés, beaucoup ont été poursuivis et emprisonnés pour la cause de la République, et son triomphe était le but qu’ils poursuivaient, seulement c’était une république plus avancée et plus accentuée que celle des modérés, des platoniques et des ralliés, transformant la société d’après leurs utopies, au gré de leurs convoitises et de leurs passions. Et comme ils sont en majorité dans leur parti, ils veulent avoir une certaine logique, imposer la république du plus grand nombre des républicains.
Et cette singulière prétention d’enlever aux révolutionnaires le titre de républicains se trouve généralement dans la bouche de gens qui, avant le 4 septembre, se sont toujours accomodés de bonne foi de tous les gouvernements, pourvu qu’ils existassent, et qui, en vertu de ce principe, se sont rattachés à la République avec leur sincérité et leur conviction ordinaires ; mais, à leur tour,ils se voient exclus de ce parti si divisé d’opinions et traités de Girondins par nos modernes jacobins.
Et c’est cependant à cause de ces derniers que l’essai de la République est encore prolongé, et que la France subit ce système bâtard du provisoire, car quel est le nombre et la puissance des républicains de la veille partisans de la légalité? A peine seraient-ils capables de constituer un ministère viable; leurs rangs se sont grossis provisoirement, il est vrai, de ces hommes qui n’appartiennent à aucun parti, impérialistes hier, aujourd’hui partisans de l’ordre de choses actuel,
Vi IM l’ A SS K ET II K I.AVKNIR DK LA FRANCE et qui n'attendent qu’une occasion pour changer encore d’opinion; mais il ne faut pas compter sur la sincérité et la solidité des convictions de ces nouveaux venus.
11 est donc évident que toute la force, toute la puissance du parti républicain, réside dans la masse démagogique. C’est en vain (jue les modérés, parmi lesquels se trouvent les intelligences, veulent se séparer des jacobins; ils sont toujours obligés de compter avec la foule et ils ne peuvent rien sans elle; aussi M. Edouard Hervé se demandait dernièrement, dans le Journal de Paris, pourquoi les feuilles républicaines n'adhéraient pas à l ’ Union parisienne de la presse, formée au moment des élections complémentaires dans une pensée d’apaisement et de conciliation, et il trouvait cette réponse : « Pourquoi? Nous allons vous le dire. Parce qu’il y a dans le parti républicain, même modéré, une incurable faiblesse à l’égard du désordre. Jamais ce parti n’ose arborer franchement le drapeau de l’ordre. Il craint en rompant avec la démagogie et en lui déclarant la guerre de tirer sur ses propres troupes. C’est qu’en effet les républicains modérés ne forment qu’un état-major, tandis que les jacobins et les socialistes forment une armée. Or, l’état-major a besoin de l’armée surtout les jours d’électioqs, et par conséquent il ne veut pas se brouiller avec elle. »
Enfin, s’il fallait retrancher les révolutionnaires de la liste des républicains, on reconnaîtra que le nombre en sera considérablement réduit, et alors on arrive à cette autre étonnante pensée, que M. Louis Blanc a bien le droit d’appeler une risible chimère, d’établir la République avec l’aide des monarchistes, grâce à une politique d’intérêts et d’expédients. L’expérience en a déjà été faite, et nous savons tous, hélas! ce que valent les gouvernements qui ne reposent que sur Ie> intérêts, et où nous conduisent les politiques d’expédients.
Si le concours des monarchistes est absolument nécessaire au maintien d’un gouvernement qui n’est pas celui de leur choix
ou se demande pourquoi on n’applique pas franchement la forme monarchique, avec les gages de stabilité qu’elle procure, eu retournant le mot de Platon : « La meilleure des républiques est celle qui ressemble le plus aune monarchie l »
Avec la masse du parti républicain, animée des idées que nous connaissons, on peut le dire sans hésitation, toutes les républiques sont frappées de mort dès leur naissance, elles portent en elles, sur notre sol français, un vice originel qui ne leur permet ni de vivre ni de grandir. Les démagogues, en voulant parodier la grande Révolution, la tuent de leurs propres mains; ils la souillent d’une tache de sang accusatrice et ineffaçable ; c’est en vain qu’ils font l’éloge de cette grande et noble Révolution, c’est en vain qu’ils chantent ses cri mes et ses folies, le peuple qui les écoute n’ignore plus qu'il en fut la première victime, et qu’autant et plus peut-être que la bourgeoisie, la noblesse et le clergé, il porta sa tête sur l’échafaud. Les registres des condamnations sont à ce sujet de précieux et instructifs documents ] , et les nouveaux crimes commis
1 Dans une intéressante étude, jiubliée dans le journal La Décent ralisation de Lyon, M. A. V. M. Olivier a récemment fuit lebiluu de la première Révolution; voici le résumé effrayant que donne l'auteur, eu y comprenant
le consulat :
Constitutions 6
Lois rendues 10,860
Salaires des premiers fonctionnaires. . 231,6-11,610
Vente des biens nationaux 3,325,000,000
émission d'assignats 45,500,000,000 (A)
Emprunts forcés 2,000,000,000
Mandats 2,407,000,000
Français morts pour el contre la cause révolutionnaire 4,026,422
« Que l’ou réduise, si l'on veut, de moitié ces chitfres puisés aux sources officielles, ils u’eu représenteront pas moins dix siècles de calamités. » Ainsi, au point de vue financier, la Révolution commencée pour un déficit de 35 millions amena la banqueroute .
(V Ce chiffre de 45 milliards êOO millions est donne par M, Tiiicrs dans son Histoire de la Ko cotation française, t. VIII, ch. m, p. 101.
DU l’ ASSIS ET DE L'AVENIR DE LA FRANCE
il Paris sont venus, s’il en était besoin, compléter l’enseignement. Voilà pourquoi les républiques, tilles de la Révolution, sont des enfants mort-nés.
Que les républicains en soient bien convaincus, tous les arbres de liberté qu’ils planteront sont condamnés à périr, parce que leurs racines plongent dans la boue sanglante de la Terreur. Que ceux qui en gémissent , et qui, se trouvant dans un compromettant voisinage, voient leurs bonnes intentions méconnues et leur modération accusée, comprennent enfin qu’ils ne changeront ni les penchants de la masse démagogique, ni les préventions populaires. La République est désormais placée sous une mauvaise enseigne ; elle est comme une hôtellerie mal famée où les honnêtes gens n’osent entrer, ou comme un navire dont l’équipage indiscipliné effraye les voyageurs et les éloigne du bord.
En résumé, les républicains sont au milieu de nous une infime minorité ; et parmi eux le nombre des modérés, des conciliants et des pratiques est bien restreint. Tous les autres ont toujours rendu et rendront toujours la République impossible, et la France ne pourrait l’accepter que le jour où il n’y aurait plus de républicains.
Admettons un instant la réalité de cette étrange hypothèse : la République rendrait-elle alors à la France la paix et l’ordre d’une façon stable? 11 est impossible de le croire et nous contestons d’une façon absolue la vérité de cette formule célèbre : « La République est le gouvernement qui nous divise le moins. » Jamais en efièt, les combats entre les divers partis ne sont plus constants et plus acharnés ; la République n’est qu’une trêve et une trêve armée; ce n’est plus seulement sur des questions législatives, sur l’opportunité de telle ou telle réforme, sur un projet financier ou d’intérêt général que l’opinion se divise, c’est surtout à propos du pouvoir exécutif, objet de toutes les ambitions, que tous s’agitent et tous intriguent, arène dangereuse, où, dans la mêlée, un prince
LA RÉIMJRLIQUK ;;i
conspirateur ou un général entreprenant renverse tous ses adversaires et remplace la République par le despotisme. 11 le fait le plus souvent avec l'appui de la nation qui, lasse de ces luttes, ne comprenant pas une liberté aussi agitée et soupirant après Y ordre, qui selon le mot plein de sens de M. Guizot, « n’existe que lorsqu’il paraît stable, » arrive bien vite à se donner un maître qu’elle se réserve de renverser plus tard s’il abuse de son autorité.
Il se pourait même que le pays, dans un moment d’égarement ou sous le coup de la terreur, nommât ou laissât nommer une Chambre démagogue et un président de la République jacobin. Alors, légalement, les bases de la société seraient ébranlées, le communisme s’imposerait à tous, détruisant les droits acquis, tarissant toutes les sources de la fortune publique, s’attaquant à tous les principes sociaux, moraux et religieux, et il ne laisserait après lui que ruines et désastres. La F rance, qui fut muette et docile en 1793, Paris qui, en ces derniers temps, nous a montré combien était complète l’obéissance d’un peuple terrifié, courberaient encore la tète, et pendant quelque temps le triomphe de la démagogie pourrait être complet.
Le régime électif dans notre société, s’appliquant soit à une présidence, soit à une royauté, est donc une base essentiellement fragile. De plus, ce régime périlleux est particulièrement contraire aux aptitudes, au tempérament et aux traditions de notre race. Nous sommes en effet trop impressionnables pour pouvoir vivre froidement au milieu de ces conflits et de ces compétitions périodiques; la guerre civile succède rapidement à des disputes pacifiques, mais passionnées, et ne nous sentant pas capables d’un long et patient eflort, nous avons recours à des délégués, cercle vicieux qui nous conduit de l’anarchie au despotisme, et du despotisme à l’anarchie; enfin, l’idée monarchique est trop enracinée chez nous pour que la République y soit d’une existence bien longue. Un
T4 DTJ P ASS K RT DR L'AVENIR DR LA FRANCK peuple n’a pas vécu, grandi el prospéré pendant quatorze siècles sous la monarchie, sans qu’il n'en garde de secrètes et puissantes attaches. Un principe gouvernemental qui a fait un peuple, s’est trouvé à son berceau, lui a fait traverser tous les âges en le rendant grand et glorieux, qui a été son refuge dans les heures de crise et de péril, est tellement entré dans sa constitution qu’il doit le conserver, s’il veut croître toujours en force et en prospérité.
Il faut encore se poser cette question : La République pourra-t-elle accomplir la régénération morale de la France? De grands désordres minaient la société, de grandes réformes sont nécessaires, nos désastres nous ont montré l’intensité du mal, afin que sans murmurer, on acceptât un remède énergique; la République peut-elle se charger de cette tâche?
En laissant subsister la division et la subdivision des partis, en faisant des appels fréquents au suffrage populaire pour l’élection du chef du pouvoir exécutif, on sèmera de nouveaux germes de désordres et de corruption. Dans un tel état de choses, le peuple a bien plus que les rois des courtisans obséquieux ; on le trompe, on l’éblouit, on flatte ses passions. Et quand on a été adulateur, on n’a plus la force morale nécessaire pour faire entendre des vérités salutaires; quand on a porté dans la presse ou à la tribune les doléances des soldats contre leurs chefs, on est incapable de rétablir la discipline; quand on a détruit le respect de l’autorité, on est impuissant à la répression, les lois ne suffisent plus. On peut tout à coup se révéler grand citoyen dans une crise, parce qu’on ne désespère pas de la patrie, mais assurément on ne pourra pas présider à une œuvre de régénération sociale.
Deux autres considérations très-graves s’élèvent contre la forme républicaine ; nous avons plus que jamais besoin de crédit et d’alliés en Europe.
Le crédit nous est indispensable. Ne nous laissons pas trop éblouir par le succès de l’emprunt et ne nous dissimulons pas
que l’affluenœ «les capitaux a été due à la confiance qu’inspiraient les principes conservateurs qui dominent à la Chambre. Nos dettes et nos charges sont écrasantes ; de nouveaux impôts et de nouveaux emprunts sont absolument nécessaires pour payer les unes, diminuer les autres, et amener le départ de 500,000 ennemis qui occupent encore notre territoire. Pour que la France puisse rembourser des milliards, il fanl faire renaître une confiance absolue, qui seule peut permettre le fécond développement des opérations industrielles et commerciales. Mais n’est-il pas à craindre qu’un gouvernement basé sur l’élection, c’est-à-dire snr l’instabilité du pouvoir, ne puisse pas assurer longtemps la sécurité du lendemain et une forte et puissante renaissance des affaires privées et du crédit public ? N’est-il pas à craindre que, par une de ces surprises auxquelles le suffrage universel nous a accoutumés sous le régime de la République, nous ne voyions s’écrouler tout cet échafaudage qui ne repose que sur la sécurité et la mutualité des intérêts? Que faudrait-il pour cela? Nous l’avons déjà dit : un moment d’égarement, qui nous amènerait dans la Chambre etaux affaires une majorité et un président communistes.
Si nous ne pouvons nous passer de crédit, nous avons aussi plus que jamais besoin d'alliés en Europe, et l’Europe est monarchique. Ce fait est peut-être regrettable, mais nous n’avons pas à le discuter ;ee que nous devons aussi constater, c’est que la France, depuis la Restauration, n’a pas eu d’alliances durables. Pendant la République de 1848, et sous les deux gouvernements qui l’ont précédée et suivie, et que l’Europe regardait comme des variations de la Révolution, notre isolement a été à peu prés complet. Aujourd’hui nous avons la preuve encore plus saisissante de ce fait. Jamais la France n’avait été dans une position aussi périlleuse, l’Europe ne pouvait pas se dissimuler que le triomphe de la Prusse était un danger pour elle, et cependant elle n’est point sortie d’une
7 fi ]DU PASSÉ ET DE L’AVENIR DE LA FRANGE
complète indifférence à notre égard ; elle sait trop que lorsque la révolution règne en France l’ordre est partout menacé ; elle redoute le débordement des idées et des fureurs démagogiques. Tel est la cause de notre isolement fatal, et le drapeau de la république universelle, déployé par Garibaldi et nos révolutionnaires, a contribué pour sa part à la froideur de toutes les puissances.
Ce qui est encore évident, c’est qu'avec le changement continuel du pouvoir exécutif, il ne peut y avoir ni suite ni unité dans la direction des affaires étrangères. La succession constante des chefs du gouvernement doit nécessairement produire une action vague, indécise, variable, susceptible même de modifications radicales à de très-courts intervalles. 11 nous est au contraire urgent d’adopter, dans notre politique extérieure, une conduite ferme et un esprit de suite pour atteindre un but sage et déterminé.
Quant à la république universelle, nous n’en verrons pas encore la réalisation, car le projet des États-Unis d’Europe n’est qu’un rêve creux. Abandonnons enfin toutes ces utopies, soyons de notre temps et soyons pratiques. Nous avons vu si ces bons Allemands, si philantropes et parmi lesquels la ligue de la paix avait des adhérents, ont, pendant cette épouvanvantable guerre, hésité un seul instant à la pensée de l'âge d’or que poursuivent nos tendres démagogues.
L’exemple des Etats-Unis d’Amérique, cités sans cesse à ce propos, est aussi mal choisi que possible. L’Amérique est un pays nouveau, d’une étendue presque indéfinie, sans traditions et presque sans histoire. Les populations, qui viennent se fondre dans la grande République vont y chercher l’espace qui manque dans notre vieille Europe et acceptent une constitution et des lois faites pour une société nouvelle et sans passé. Ces populations appartiennent presque toutes à la race a iglo-saxone ou à la race germanique et chacun, en arrivant, abandonne ses préjugés, oublie le vieux monde et se fait un
esprit nouveau. Une société ainsi formée peut se développer, s’étendre et s’emparer de tout un continent inhabité pour en faire un vaste empire inspiré par les mêmes idées et soumis aux mêmes lois.
Et cependant, des penseurs observent déjà des signes évidents de faiblesse et de décadence dans cette si jeune Amérique. Dès 1832, M. de Tocqueville parlait de la corruption électorale qui s’était déjà introduite aux Etats-Unis. M. Le Plav assigne trois causes à ce mal : la flatterie des candidats envers les masses, la vénalité électorale et enfin l’exagération de l’égalité , et il ajoute : « Il est digne de remarque que les mœurs de la race anglo-saxone ont décliné sous la démocratie américaine, dans le temps même où, sous la monarchie anglaise, elles éprouvaient une amélioration considérable. »
Enfin la guerre fratricide de la sécession est venue nous prouver que l’union était loin de régner dans la grande république et elle a laissé des ferments de discorde et de haine entre le Nord et le Sud.
L'exemple de l’Amérique ne peut donc pas être appliqué à notre vieille terre d’Europe : les peuples les plus divers l’occupent, leurs institutions, leurs mœurs, leurs langues, leurs histoires, leurs traditions varient à l’infini ; des haines nationales s’élèvent entre eux , et la dernière guerre n’est pas faite pour faciliter cette conception chimérique d’une république universelle. Un projet comme celui que méditait Henri IV, quand la mort vint le frapper, pourrait bien plutôt se réaliser et empêcher des guerres sanglantes, en équilibrant les forces militaires de chaque Etat eu raison de sa population et en soumettant tous les conflits à un grand conseil européen ; mais, dans ce cas, les peuples conservent leur autonomie et leur libre arbitre.
Cet irréalisable dessein abandonné, nos purs démocrates s’écrient : Que la République peut se suffire à elle-même et
n’a que faire de l’appui des souverains étrangers. C'est ainsi qu’après le 4 septembre, ils avaient la naïve certitude que la France devait être sauvée par le fait seul de la proclamation de la République, et la levée en masse fournissant subitement d’invincibles soldats devait anéantir toute l’armée prussienne.
Depuis la première République les fanatiques delà Révolution mit entretenu cette croyance dans l’esprit du peuple, qu’avec un drapeau tricolore et le chant de la Marseillaise quelques bataillons français pouvaient faire le tour du monde et entrer dans toutes les capitales de l’Europe. Ces erreurs coupables, trop facilement acceptées, ont été en partie la cause de nos derniers revers. Après la bataille de Sedan, nos républicains s’imaginaient que pour l’honneur du principe, les Etats-Unis allaient jeter le gant à la - Prusse et combattre ave 1 nous ; on a pu voir depuis l’inanité de pareilles illusions, et le message du président Grant exaltant nos ennemis doit ouvrir les yeux aux moins clairvoyants.
Laissons donc enfin toutes ces dangereuses chimères, et pour être humanitaires ne cessons pas d’être français; songeons avant tout à nos affaires, et occupons nous sérieusement de nos intérêts.
Il résulte donc clairement que la République u’est point en harmonie avec la position que nous avons à prendre en Europe, avec nos traditions, nos intérêts, notre impérieux besoin de tranquillité et le caractère de notre race. Le régime électif, appliqué au choix périodique du pouvoir exécutif, est le plus mauvais que nous puissions adopter. Quand on examine attentivement notre situation politique et sociale on est convaincu que la République en France ne se rapprocherait en aucune façon du type sans cesse glorifié des États-Unis, et les regards se portent plutôt avec tristesse vers cette infortunée Pologne, pour laquelle nous ressen-