M. LE C O MT K UE OH AM BO R U
« plus vivement que le nôtre le douloureux contre-coup.
« Cependant, grâce à Dieu, en considérant avec calme et sangle froid l’état des choses, je n’y vois rien pour nous d’irrépa- « rable. Notre influence prépondérante a été profondément « atteinte ; mais une sage et ferme conduite, sans témérité « comme sans faiblesse peut la relever. Oui! la France, avec « son énergie, sa loyauté, son désintéressement prompt à se « passionner pour toutes les justes causes, avec son armée € aussi admirable par la discipline que par la valeur, avec sa « puissante unité, œuvre des siècles, marchera toujours à la « tète des nations. Sa grandeur est nécessaire à l’ordre, au « repos et à la stabilité de l’Europe, mais c’est une raison de « plus pour ne pas accepter en silence ce que nos pères se « sont efforcés d’empècher dans tous les temps, pour ne pas « négliger les conseils d’une politique prévoyante , pour « ne pas laisser se former à nos portes deux vastes États,
« dont l’un surtout dispose d’une puissance militaire incon- « testable. Justement jaloux de l’honneur et de la dignité de « notre belle patrie, craignons pour elle jusqu’à l’ombre « même d’un amoindrissement de l’influence qui lui appar- < tient. » -
Au surplus, dès les premiers jours de l’Empire, M. le comte de Chambord avait compris que le gouvernement français s’engageait dans une voie déplorable et le 9 janvier 1855. en écrivant à M. Léopold de Gaillard, il déplorait de voir « tant de sang français répandu pour des intérêts qui ne sont « pas ceux de la France. » Peu de mois après, le 3 mars, il écrit au comte de Locmaria : « Vous jugez les choses saine- * « ment, et vous vous affligez comme nous de voir nos braves « soldats servir d’instruments à une politique toute person- « nelle. N’est-il pas à craindre que ce soit là le commence- « ment d’entreprises aventureuses où les véritables intérêts « de la France ne seraient guère consultés t »
La politique des annexions violentes et de l'imité italienne
qui devait engendrer les annexions prussiennes et l’unité allemande, fut dès le début jugée sévèrement par le prince et le 25 janvier 1800, il écrit à M. Villemain, de l'Académie française : « Une politique ténébreuse a cru le sens moral assez « affaibli et l’opinion publique assez comprimée pour pouvoir « impunément, sous une vaine apparence de zèle et de dou- « ceur, justifier, encourager, favoriser, après avoir solennel- « lement promis de l'empêcher, une odieuse spoliation dont la « conséquence serait de mettre bientôt partout la force à la « place du droit... 11 est triste de voir la France servir ainsi « d’instrument, contre sa conscience, contre son cœur, contre « tous ses intérêts, à des entreprises qui ne peuvent aboutir « qu’à de nouveaux bouleversements. »
Lorsque cette guerre, à jamais funeste, préparée, déclarée et conduite avec une si coupable légèreté, eût amené l’ennemi sur la terre française, M. le comte de Chambord fut en proie à la plus patriotique douleur, toutes ses lettres sont empreintes de ce sentiment.
Le 22 août 1870, il adressait la lettre suivante à M. de Flavigny, président de la Société internationale de secours aux blessés :
« Monsieur le comte, condamné par l’exil à la douleur de ne « pouvoir combattre pour ma patrie, j’admire plus que per- « sonne les prodiges de valeur de notre héroïque armée, et je « veux du moins venir en aide, autant qu’il est en moi, à nos « soldats blessés, en accomplissant le plus saint des devoirs.
« Je leur offre pour asile le château de Chambord, que la « France m’a donné en des temps plus heureux et dont j’aime « à porter le nom en souvenir de mon pays. »
Le 1 er septembre, à la nouvelle de l’affreux désastre de Sedan, le prince convoqua tous ses amis au salut de la France, et il écrit ce mémorable appel :
« Au milieu de toutes ces poignantes émotions, c’est une « grande consolation de voir que l'esprit public, l’esprit de
« patriotisme ne se laisse pas abattre et grandit avec nos « malheurs. Je suis heureux que nos amis aient si bien com- « pris leurs devoirs de citoyens et de Français. Oui, avant « tout, il faut repousser l’invasion, sauver à tout prix l’hon- « neur de la France, l’intégrité de son territoire. Il faut « oublier, en ce moment, tout dissentiment, mettre de côté « toute arrière-pensée; nous devons au salut de notre “pays, « toute notre énergie, notre fortune, notre sang. La vraie « mère préférerait abandonner son enfant que de le voir « périr. J’éprouve ce même sentiment et je dis sans cesse : « Mon Dieu, sauvez la France, dussé-je mourir sans la re- « voir ! Vous comprenez avec quelle impatience nous atten- « dons les nouvelles. »
L’àrae de M. le comte de Chambord est tout entière dans ce cri : «Mon Dieu, sauvez la France, dussé-je mourir sans la revoir ! » et qui rappelle la prière de Henri IV avant la bataille d’Ivry, demandant la victoire et ajoutant : « Mais, Seigneur, si tu voyes que je dusse être au nombre de ces rois que tu donnes en ta colère, ôte-moi la vie avec la couronne, fais que ma mort délivre la France des calamités de la guerre et que mon sang soit le dernier qui soit répandu en cette querelle. » Dans ces douloureuses circonstances, les légitimistes se montrèrent dignes de leur chef, et en effet, dans aucun parti, il est juste de le reconnaître, il ne s’est trouvé, pour le salut du pays, plus de désintéressement, plus d’abnégation, plus de dévouement, et aussi plus de vaillance et d’indomptable énergie ; dans toutes les provinces ils ont été les premiers à marcher au combat, un grand nombre d’entre eux sont tombés ou à la tète de leurs bataillons ou dans les rangs des simples volontaires. Les hommes de toutes les opinions ont rendu à ces morts héroïques, qui ont été d’un grand exemple, le plus éclatant témoignage '.
1 » Qui donc signerait cette paix ? Ce n’est pas vous, légitimistes qui vous
Au milieu de ces terribles catastrophes et à la pensée des redoulables éventualités qui pouvaient mettre la France dans la plus terrible des positions, c’était un devoir pour M. le comte de Chambord de faire entendre sa voix, voici son manifeste :
* « Français,
« Vous êtes de nouveau maîtres de vos destinées.
« Pour la quatrième fois depuis moins d’un demi-siècle, « vos institutions politiques se sont écroulées, et nous sommes « livrés aux plus douloureuses épreuves.
« La France doit-elle voir le terme de ces agitations stéri- « les, source de tant de malheurs? C’est à vous de répondre.
« Durant de longues années d’un exil immérité, je n’ai pas « permis un seul jour quç mon nom fût une cause de division « et de trouble; mais aujourd’hui qu’il peut être un gage de « réconciliation et de sécurité, je n’hésite pas à dire à mon « pays que je suis prêt à me dévouer tout entier à son bonis heur.
« Oui, la France se relèvera si, éclairée par les leçons de « l’expérience, lasse de tant d’essais infructueux, elle con- « sent à rentrer dans les voies que la Providence lui a trait cées.
« Chef de cette maison de Bourbon qui, avec l’aide de « Dieu et de vos pères, a constitué la France dans sa puis- « santé unité, je devais ressentir plus profondément que tout
battez ai vaillamment sous le drapeau île la République pour défendre le sol du vieux royaume de France. » ( Extrait de la proclamation de M. Gambetta, après la capitulation de Paris.)
« L’hisloire dira que dans le cours de cette triste guerre, si humiliante pour notre amour-propre national, le parti légitimiste a de nouveau gagné ses éperons. Il y a là comme un renouvellement de ses vieilles vertus chevaleresques, et je suis convaincu, pour ma part, que le pays lui en tiendra grand compte. » (Lettre de M. P. Lanfrey à il. Ad. Meyer, publiée dans la Gatette du Midi et reproduite par plusieurs journaux.)
« autre l’étendue de nos désastres, et mieux qu’à tout autre,
« il m’appartient de les réparer.
« Que le deuil de la patrie soit le signal du réveil et des « nobles élans. L etranger sera repoussé, l’intégrité de notre « territoire assuré si nous savons mettre en commun tous nos « efforts, tous nos dévouements et tous nos sacrifices.
« Ne l’oubliez pas, c’est par le retour à ses traditions de « foi et d’honneur que la grande nation, un moment affaiblie, « recouvrera sa puissance et sa gloire.
« Je vous le disais naguère, gouverner ne consiste pas à « flatter les passions des peuples, mais à s’appuyer sur leurs « vertus.
« Ne vous laissez plus entraîner par de fatales illusions. « Les institutions républicaines, qui peuvent correspondre « aux aspirations de sociétés nouvelles, ne prendront jamais « racine sur notre vieux sol monarchique.
« Pénétré des besoins de mon temps, toute mon ambition « est de fonder avec vous un gouvernement vraiment natio- « nal, ayant le droit pour base, l’honnêteté pour moyen, la « grandeur morale pour but.
« Effaçons jusqu’au souvenir de nos dissensions passées, « si funestes au développement du véritable progrès et de la « vraie liberté.
« Français, qu’un seul cri s’échappe de notre cœur :
« Tout pour la France, par la France et avec la France.
« Henri.
« Frontière de France (Suisse), 9 octobre 1870. »
Ce fut encore un devoir pour lui de protester contre le bombardement de Paris, et alors que toutes les puissances étaient tacitement les complices de ce grand forfait, de cet acte de sauvagerie, sa voix se fit de nouveau entendre à la fois indignée et désolée.
C’était bien lui, qui cejour-là, aurait pu s’écrier avec raison et demander aux hommes qui ont perdu le pays : « Qu’avez -
152 DU PASSÉ ET DE L’AVEN IR DE LA FRANCE vous fait de la France que mes ancêtres avaient faite si grande et si puissante et qu’ils ont laissée si prospère et si heureuse ! >
Voici la protestation de M. le comte de Chambord que tous les journaux légitimistes et un certain nombre d’autres feuilles ont publiée ainsi que tous les documents qui précèdent :
« Il m’est impossible de me contraindre plus longtemps au « silence.
« J’espérais que la mort de tant de héros tombés sur le « champ de bataille, que la résistance énergique d’une capi- « taie résignée à tout pour maintenir l'ennemi en dehors de « ses murs, épargneraient à mon pays de nouvelles épreuves. « Mais le bombardement de Paris arrache à ma douleur un « cri que je ne saurais contenir.
« Fils des rois chrétiens, qui ont fait la France, je gémis « à la vue de ses désastres, condamné à ne pouvoir les ra- « cheter au prix de ma vie. Je prends à témoin les peuples « et les rois, et je proteste comme je le puis contre la guerre « la plus sanglante et la plus lamentable qui fut jamais.
« Qui parlera au monde, si ce n’est moi, pour la ville de « Clovis, de Clotilde et de Geneviève; pour la ville de « Charlemagne et de saint Louis, de Philippe-Auguste et « d’Henri IV ; pour la ville des sciences, des arts et de la « civilisation?
« Non ! je ne verrai pas périr la grande cité que chacun <c de mes aïeux a pu appeler « Ma bonne ville de Paris.
« Et puisque je ne puis rien de plus, ma voix s'élèvera de « l’exil pour protester contre la ruine de ma patrie; elle « criera à la terre et au ciel, assurée de rencontrer la sympa- < thie des hommes, en attendant tout de la justice de Dieu.
« Henri.
« 7 janvier 1871. »
Mais c’était dans son sein même que se trouvaient les plus terribles ennemis de Paris. Le 18 mars, la guerre civile éclate
M. LE COMTE I)K CHAMBORD 15 î
et la perversité des hommes qui en prennent le commandement ne laisse aucun doute sur les nouveaux malheurs qui vont assaillir la France. Les plus grands crimes sont commis, Paris est soumis au régime de la terreur, la société menacée est obligée de se défendre contre les assassins, les démolisseurs et les incendiaires. M. le comte de Chambord écrit alors cette lettre, datée du 8 mai, si noble et si loyale. En la lisant on acquiert la conviction que pour ce prince honnête et droit, le trône n’est point le but d’une ambition vulgaire. C’est une charge que lui imposent sa naissance et son nom, c’est un devoir d’autant plus sacré que les malheurs de la France sont plus grands.
« Comme vous, mon cher ami, j’assiste, l’àme navrée, aux « cruelles péripéties de cette abominable guerre civile qui a « suivi de si près les désastres de l’invasion.
« Je n’ai pas besoin de vous dire combien je m’associe aux « tristes réflexions qu’elle vous inspire et combien je com- « prends vos angoisses.
« Lorsque la première bombe étrangère éclata sur Paris, « je ne me suis souvenu que des grandeurs de la ville où je « suis né. J’ai jeté au monde un cri qui a été entendu.
« .Je ne pouvais rien de plus, et aujourd’hui, comme alors, « je suis réduit à gémir sur les horreurs de cette guerre fra- « tricide.
« Mais ayez confiance ; les difficultés de cette douloureuse « entreprise ne sont pas au-dessus de l’héroïsme de notre ar- « mée.
« Vous vivez, me dites-vous, au milieu d’hommes de tous « les partis, préoccupés de savoir ce que je veux, ce que je « désire, ce que j'espère.
« Faites bien connaître mes pensées les plus intimes et tous « les sentiments dont je suis animé.
« Dites-leur que je ne les ai jamais trompés, que je ne les « tromperai jamais, et que je leur demande, au nom de nos
151 DU PASSÉ ET DE L’AVENIR DE LA FRANCE « intérêts les plus chers et les plus sacrés, au nom de la ci- « vilisation, au nom du monde entier, témoin de nos malheurs, « d’oublier nos dissensions, nos préjugés et nos rancunes.
« Prémunissez-les contre les calomnies répandues dans « l’intention de faire croire que, découragé par l’excès de « nos infortunes et désespérant de l’avenir de mon pays, j’ai « renoncé au bonheur de le sauver.
« Il sera sauvé le jour où il cessera de confondre la licence « avec la liberté; il le sera surtout quand il n’attendra plus « son salut de ces gouvernements d’aventure qui, après quel- « ques années de fausse sécurité, le jettent en d’effroyables « abîmes^
« Au-dessus des agitations de la politique, il y aune France « qui souffre, une France qui ne peut pas périr et qui ne « périra pas ; car lorsque Dieu soumet une nation à de pa- « reilles épreuves, c’est qu’il a encore sur elle de grands « desseins.
« Sachons reconnaître enfin que l’abandon des principes « est la vraie cause de nos désastres.
< Une nation chrétienne ne peut pas impunément déchirer « les pages séculaires de son histoire, rompre la chaîne de
* ses traditions, inscrire en tête de sa constitution la néga- « tion des droits de Dieu, bannir toute pensée religieuse de « ses codes et de son enseignement public.
« Dans ces conditions, elle ne fera jamais qu’une halte dans « le désordre ; elle oscillera perpétuellement entre le césa- « risme et l’anarchie, ces deux formes également honteuses « des décadences païennes, et n’échappera pas au sort des
* peuples infidèles à leur mission.
« Le pays l’a bien compris, quand il a choisi pour man- « dataires des hommes éclairés, comme vous, sur les besoins « de leur temps, mais non moins pénétrés des principes né- « cessaires à toute société qui veut vivre dans l’honneur et « dan . la liberté.
« C’est pourquoi, mon cher ami, malgré ce qui reste de « préjugés, tout le bon sens de la France aspire à la monar- « chie. Les lueurs de l’incendie lui font apercevoir le chemin;
« elle sent qu’il lui faut l’ordre, la justice, l’honnêteté, et « qu’en dehors de la monarchie traditionnelle elle ne peut « rien espérer de tout cela.
« Combattez avec énergie les erreurs et les préventions, « qui trouvent un accès trop facile jusque dans les âmes les « plus généreuses.
« On dit que je prétends me faire décerner un pouvoir « sans limite. Plût à Dieu qu’on n’eût pas accordé si légère- « ment ce pouvoir à ceux qui, dans les jours d’orage, se « sont présentés sous le nom de sauveurs; nous n’aurions « pas la douleur de gémir aujourd’hui sur les maux de la pa- « trie.
« Ce que je demande, vous le savez, c’est de travailler A la « régénération du pays ; c'est de donner l’essor à toutes ses « aspirations légitimes; c’est, à la tête de toute la maison de « France, de présider à ses destinées en soumettant avec « confiance les actes du gouvernement au sérieux contrôle de « représentants librement élus.
« On dit que la monarchie traditionnelle est incompatible « avec l’égalité de tous devant la loi.
« Répétez bien que je n’ignore pas à ce point les leçons de « l’histoire et les conditions de la vie des peuples.
« Comment tolérerais-je des privilèges pour d’autres, moi « qui ne demande que celui de consacrer tous les instants de « ma vie à la sécurité et au bonheur de la France, et d’ètre « toujours à la peine avant d’ètre avec elle à l’honneur.
« On dit que l’indépendance de la papauté m’est chère et « que je suis résolu à lui offrir d’efficaces garanties : on dit « vrai.
« La liberté de l’Église est la première condition de la paix « des esprits et «le l’ordre dans le monde. Protéger le Saint-
156 DU PASSÉ ET DE L’AVENIR DE LA FRANCE « Siège fut toujours l’honneur de notre patrie et la cause la « plus incontestable de sa grandeur parmi les nations. Ce « n’est qu’aux époques de ses plus grands malheurs que la « France a abandonné ce glorieux patronage.
€ Croyez-le bien, je serai appelé, non-seulement parce que « je suis le droit, mais parce que je suis l’ordre, parce que je « suis la réforme, parce que je suis le fondé de pouvoir né- « cessaire pour remettre en sa place ce qui n’y est pas, et « gouverner avec la justice et les lois, dans le but de réparer « les maux du passé, et de préparer enfin un avenir.
€ On se dira que j’ai la vieille épée de la France dans la « main, et dans la poitrine ce cœur de roi et de père qui « n’a point de parti. Je ne suis point un parti, et je ne veux « point revenir pour régner par un parti. Je n’ai ni injure à « venger, ni ennemi à combattre, ni fortune à refaire, sauf « celle de la France, et je puis choisir partout les ouvriers « qui voudront loyalement s’associer à ce grand ouvrage.
« Je ne ramène que la religion, la concorde et la paix, et « je ne veux exercer de dictature que celle de la clémence, « parce que dans mes mains, et dans mes mains seulement, la « clémence est encore la justice.
« Voilà, mon cher ami, pourquoi je ne désespère pas de « mon pays, et pourquoi je ne recule pas devant l’immensité « de la tâche.
« La parole est à la France, et l’heure est à Dieu.
« Henri.
« 8 mai 1871. »
Cependant Paris est reconquis par nos soldats et sauvé par eux d’une destruction complète. Cette armée, si bien appelée l’armée de la délivrance, s’est attiré, par son admirable conduite, la reconnaissance du pays. M. le comte de Chambord devait à tant d’héroïsme l’expression de sa gratitude personnelle, et, lorsque. M. de Carayon-la-Tour, député et chef de bataillon des mobiles de la Gironde, qui avait repris
son épèe pour combattre l’insurrection, envoya au prince le récit des opérations militaires, celui-ci répondit :
« Le ô juin 1871.
« Je vous remercie, mon cher Carayon, des détails si com- « plets que vous me donnez sur les sinistres événements qui « viennent de s’accomplir. Ils sont la honte de l’humanité et « feront l’étonnement de l’histoire. Le cœur se brise au récit « de pareils attentats. Paris voyant revenir, après quatre- « vingts ans, les plus mauvais jours de la Terreur, subissant « pendant deux mois le joug le plus odieux; Paris menacé « d’une destruction totale par des incendiaires plus spéciale- « ment acharnés contre ces incomparables monuments que « l’Europe nous envie, voilà bien de quoi confondre toutes les « prévisions humaines ! Mais quelle admirable attitude que « celle de nos officiers et de nos soldats ! Quelle abnégation, « quelle bravoure dans l’accomplissement de leur doulou- « reuse mission ! Retrempée dans l’esprit de discipline, l’ar- « mée est aussitôt rentrée en possession de toutes ses vertus « militaires. Il n’est donné qu’au soldat français de se relever « si vite et si bien.
« La Providence devait une revanche à l’homme qui re- « présente si complètement en France l’honneur militaire. « Il a suffi à Mac-Mahon de quelques semaines pour recons- « tituer une armée digne de lui et de la grande cause qu’il « allait servir. Il a su inspirer à ses troupes ce sang-froid, « cet élan, cette énergie, ce sentiment du devoir, qui seuls « pouvaient lui fournir les moyens de venger la civilisation et « de sauver la France.
« J’ai lu, avec un vif intérêt, le récit que vous me faites si « bien des plans du maréchal, savamment combinés et fidèle— « ment exécutés, et qui lui ont permis, à l’aide de mouve- « ments tournants, d’éviter l’attaque des barricades les plus « formidables et de ménager ainsi la vie si précieuse de nos « soldats.
« Ma confiance était (lu reste inébranlable : je savais trop ■x ce qu’on pouvait attendre de l’illustre maréchal et des « braves généraux qu'il avait sous ses ordres.
« Pour vous, mon cher Carayon , vous avez déposé votre « vaillante épée. En vous choisissant pour les représenter, « vos concitoyens vous ont imposé d’autres devoirs. Vous « servez encore la France, car si les bonnes armées sont né- « cessaires pour protéger les sociétés contre les ennemis du « dehors et du dedans, les bonnes lois ne sont pas moins « indispensables pour assurer leur stabilité et rendre impos- « sible le triomphe des destructeurs.
« Croyez à ma sincère gratitude et à ma constante affec- « tion. Henri. »
L’abrogation des lois d’exil ayant permis aux princes de la maison de Bourbon de rentrer en France, M. le comte de Chambord traversa Paris, visita les ruines du palais des Tuileries, où il était né et où s’était écoulée son enfance, et se rendit à Chambord, d’où est daté le manifeste qu’on va lire :
« Français !
« Je suis au milieu de vous.
« Vous m’avez ouvert les portes de la France, et. je n’ai pu « me refuser le bonheur de revoir ma patrie.
< Mais je ne veux pas donner, par une présence prolongée, « de nouveaux prétextes à l’agitation des esprits, si troublés « en ce moment.
« Je quitte donc ce Chambord que vous m’avez donné et « dont j’ai porté le nom avec fierté, depuis quarante ans, sur « les chemins de l'exil.
« En m’éloignant, je tiens à vous le dire, je ne me sépare « pas de vous : la France sait que je lui appartiens.
« Je ne puis oublier que le droit monarchique est le patri- « moine de la nation, ni décliner les devoirs qu’il m’impose « envers elle.
« Ces devoirs, je les remplirai, croyez-en ma parole d’hon- « nète homme et de Roi.
* Dieu aidant, nous fonderons ensemble et quand vous le « voudrez, sur les larges assises de la décentralisation admi- « ministrative et des franchises locales, un gouvernement « conforme aux besoins réels du pays.
« Nous donnerons pour garantie à ces libertés publiques, « auxquelles tout peuple chrétien a droit, le suffrage univer- « sel honnêtement pratiqué et le contrôle des deux Cham- « bres, et nous reprendrons, en lui restituant son caractère « véritable, le mouvement national de la fin du dernier siècle.
« Une minorité révoltée contre les vœux du pays en a fait « le point de départ d’une période de démoralisation par « le mensonge et de désorganisation par la violence. Ses cri- « minels attentats ont imposé la révolution à une nation qui «sc ne demandait que des réformes et l’ont, dès lors, poussée <sc vers l’abime où hier elle eût péri, sans l’héroïque effort de «k notre armée.
«c Ce sont les classes laborieuses, ces ouvriers des champs « et des villes, dont le sort a fait l’objet de mes plus vives «c préoccupations et de mes plus chères études, qui ont le plus « souffert de ce désordre social.
« Mais la France, cruellement désabusée par des désastres «c sans exemple, comprendra qu'on ne revient pas à la vérité «c en changeant d’erreur ; qu’on n’échappe pas par des expé- « clients à des nécessités éternelles l .
1 L'opinion de M. le comte de Cltambord est en ceci couforme à celle de lous les auteurs précédemment cités. M. le colonel baron Stoflet, attaché militaire en Prusse, qui vient de publier les remarquables rapports dans lesquels il avertissait le gouvernement impérial des périls qui le menaçaient, a dit aussi dans sa préface:
« Pour trouver lescauses essentielles «le cette décadence intellectuelle et morale de la France, il faut remonter à quatre-vingts ans, et la chercher d'une part «lans l’absence d'une saine éducation religieuse, d'autre part, «lans la déplorable instruction qui est donnée A tontes les générations, les unes après les autres. »
ICO liu PASStè ET DE L'AVENIR DE LA FRANCE
« Elle m’appellera et je viendrai à elle tout entier, avec « mon dévouement, mon principe et mon drapeau.
« A l’occasion de ce drapeau, on a parlé de conditions que « je ne dois pas subir.
« Français !
« Je suis prêt à tout pour aider mon pays à se relever de « ses ruines et à reprendre son rang dans le monde ; le seul « sacrifice que je ne puisse lui faire c'est celui de mon honneur.
« Je suis et veux être de mon temps ; je rends un sincère € hommage à toutes ses grandeurs, et, quelle que fût la cou- « leur du drapeau sous lequel marchaient nos soldats, j’ai « admire leur héroïsme et rendu grâce à Dieu de tout ce que
* leur bravoure ajoutait au trésor des gloires de la France.
« Entre vous et moi il ne doit subsister ni malentendu ni « arrière-pensée.
« Non, je ne laisserai pas, parce que l’ignorance ou la cré- « dulité auront parlé de privilèges, d’absolutisme ou d’into- « lérance, que sais-je encore? de dime, de droits féodaux,
* fantômes que la plus audacieuse mauvaise foi essaie de
* ressusciter à vos yeux, je ne laisserai pas arracher de mes « mains l’étendard d'Henri IV , de François I er et de « Jeanne d’Arc.
« C’est avec lui que s’est faite l’unité nationale, c’est avec « lui que vos pères, conduits par les miens, ont conquis cette « Alsace et cette Lorraine, dont la fidélité sera la consolation « de nos malheurs.
» Il a vaincu la barbarie sur cette terre d’Afrique, témoin « des premiers faits d’armes des princes de ma famille ; c’est « lui qui vaincra la barbarie nouvelle dont le monde est « menacé.
« Je le confierai sans crainte à la vaillance de notre armée ; « il n’a jamais suivi, elle le sait, que le chemin de l’honneur.
« Je l’ai reçu, comme un dépôt sacré, du vieux Roi mon « aïeul, mourant en exil ; il a toujours été pour moi insépa-
« rable du souvenir de la pairie absente; il a flotté sur mon « berceau, je veux qu’il ombrage ma tombe.
< Dans les plis glorieux de cet étendard sans tache, je vous « apporterai l’ordre et la liberté.
« Français !
< Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc d'Henri IV.
« Henri.
« Chambord, 5 juillet 1871. *
Ce manifeste est une nouvelle preuve de la franchise et de la loyauté du prince. A cette occasion les témoignages les moins équivoques d’estime lui ont été rendus et Le Constitutionnel s’est écrié : « Comme sa parole est saine et que nous serions plus forts et plus fiers si tout le monde parlait avec cette droiture. S’il s’engage à rester fidèle à son programme libéral, il dit aussi à la nat ion ses préférences pour l’ancien drapeau de la France , avec lequel le pays s’est affranchi du joug de l’étranger, pour cet étendard national 1 qui s’est couvert de gloire dans les deux mondes et sur toutes les mers et qui en 1814 a ramené la liberté en France. Il promet au pays la décentralisation administrative, des franchises locales et un gouvernement conforme aux besoins réels de la nation. .
Dans le cours de cette étude, nous avons montré M. le comte de Chambord tel qu’il est et on a pu constater que nul mieux que lui ne connaît son temps et son pays. La France ne peut lui reprocher ni un acte, ni une démarche, ni un mot !
1 C’esl une erreur populaire de croire que le blanc est la couleur de la maison de Bourbon. Depuis le couronnement de Henry VI d’Angleterre comme roi de France, le drapeau blanc devint le drapeau national et le bleu, qui figure sur l’écusson de France, était la couleur royale.
162 DU PASSÉ ET DE L’AVENIR DE La’fRANCE
Nous en appelons au témoignage des nombreux Français, de toutes les conditions, qui sont allés à Rome, à Naples, à Londres, à Ems, à Wiesbaden, à Lucerne, saluer le lils de France, ou qui ont été reçus au château de Frohsdorf et au palais Cavalli, à Venise, toujours ouverts à nos compatriotes de toutes les opinions et de tous les rangs ; tous pourront affirmer n’avoir jamais entendu sortir de la bouche du prince un seul mot qui ne soit conforme à ce qu’il a écrit et ils ne pourront que répéter cette parole de M. de Châteaubriand, à son retour de Londres : « Le prince comprend tout ce qui est grand et veut tout ce qui est juste. »
Parmi les récits des dernières visites à Frohsdorf, nous choisissons celui qu’a publié Le Correspondant dans sa livraison du 18 avril 1870 et dont l’auteur est M, Frédéric Béchard.
« Ma famille n’a jamais approché de la cour, elle ne doit aux Bourbons que ce que leur doivent tous les Français, la patrie qu’ils nous ont faite. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il faut refuser de servir son pays, parce que le gouvernement qu’il s’est donné ne répond pas absolument à vos préférences, de ceux qui maudissent à jamais leur mère parce qu’elle a commis une faute. Mais je n’ai pu, je l’avoue, sans me sentir sincèrement ému, retrouver au fond d’un château allemand le dernier héritier de la plus grande des races françaises, courageux contre l'exil, comme ses pères le furent contre l’ennemi, assez dévoué à la France pour éviter d’ajouter à ses embarras par des tentatives plus dignes d’un aventurier que d’un roi.
* La vue de M. le comte de Chambord a complètement déconcerté l’idée que je m’étais faite de lui d’après ses photographies. J’ai trouvé un homme agile, alerte, de taille moyenne, à la barbe taillée en pointe, au regard limpide et loyal, aux yeux fendus comme ceux d’Henri IV, dont il est le portrait vivant. L’étiquette surannée dont ou m’avait parlé n’existe pas autour de lui, ou du moins elle se borne aux
égards respectueux que tout homme de cœur doit au fils innocent d’un roi proscrit. Je défie qu'on me cite dans toute l’Europe un seul prince, régnant ou exilé, un seul dont l’entourage soit aussi exempt de morgue et aussi cordialement empreint de bonhomie.
< M. le comte de Chambord n’accepte qu’un seul titre, celui de Monseigneur; tout autre est banni à Frohsdorf. D’une extrême vivacité d’esprit, d'une grande gaieté de caractère, il aime à parler de Paris, et il en parle en homme qui n’aurait jamais cessé de l’habiter. A l’Académie française la langue n’est pas plus correcte; à la Comédie française, l’accent n’est pas plus pur. C’est un phénomène véritable que cette pureté d’accent et de langage chez un prince qui a quitté la France à l’âge de dix ans.
< Au surplus, ce n’est pas seulement Paris qu’il connaît ainsi par le menu ; il connaît aussi bien la province. 11 m’a étonné par l’aisance avec laquelle il s’est exprimé sur les hommes et les choses du département où je suis né, et par l’incroyable exactitude des détails minutieux dans lesquels il est entré à ce sujet.
« La chasse est à peu près son unique plaisir à Frohsdorf, On m’a raconté qu’il lui arrive parfois de réunir autour de lui les habitants du hameau où il s’arrête pour déjeuner et d’assister, sur l’herbe, aux danses dont il paye les violons. Sa bonté est proverbiale à dix lieues à la ronde; les paysans des environs l’adorent. En arrivant à Newstadt, station où l’on descend pour prendre une voiture qui vous mène à Frohsdorf, je me suis vu entouré, salué, escorté par une foule de braves gens qui reconnaissaient en moi un Français, devinaient une visite pour le prince et qui faisaient fête de leur mieux à l’humble courtisan de l’exil. »
Cette ressemblance de M. le comte de Chambord avec son aïeul Henri IV a déjà frappé beaucoup de voyageurs; elle est sürtout saisissante dans la spontanéité et la générosité du ca-
16» DU i’ASSlï ET DE L'AVENIR DE LA FRANCE ractère, la simplicité et la vivacité de l’allure du prince ; on peut réellement lui appliquer ces mots de l’historien d’Henri IV : « La franchise, la confiance, la simplicité, lui sont des vertus naturelles. »
Que l’on compare cette vie sans tache, cette conduite grave et digne, cette loi adoptée et invariablement suivie de placer avant tout le bonheur et la tranquillité de la France, à la vie de conspirateur, à la conduite enfiévrée et coupable, à l’ambition effrénée et égoïste de ces princes d’aventure, dont la main se retrouve dans toutes nos révolutions, et l’on comprendra comment tous les voyageurs français qui ont vu de près l’héritier de nos rois soient revenus faisant l’èlog,e de ce prince qui a pu dire hardiment : «.Ce que je désire c’est que la < France me connaisse. »
Qui pourrait s’empêcher de ressentir un profond respect et une sympathique admiration pour ce malheur supporté si noblement, pour ce caractère si droit et si loyal, pour cette âme si grande et si française.
Ce témoignage lui a été rendu par un républicain de vieille date, M. Charles Didier, dont la brochure, publiée en 1849, a eu beaucoup de retentissement. Rendant compte d’une visite faite au prince en décembre 1848, il déclarait que « le prince est un honnête homme dans toute la force du terme. » Il reconnaissait en lui « une grande droiture de cœur et d’esprit, un vif sentiment du devoir et de la justice, uni à l’amour du bien ; que son esprit était ouvert aux questions du jour, qu’il les étudiait toutes et qu’il n’était point étranger aux théories industrielles... Deux questions le préoccupaient entre toutes les autres: l’organisation administrative de la France par la commune et le problème social des travailleurs. »
Il était frappé de la vivacité de ses réparties. Son esprit est «français, » ajoutait-il, sa figure est très-agréable, franche, ouverte, sympathique, son œil est d’un bleu limpide et à la fois vif et doux, écoute bien, interroge beaucoup, il regarde
si droit et si fixe que je considère comme impossible de lui mentir en face. Quant à lui, il suffit de le voir pour demeurer convaincu de sa véracité. »
Voici l’opinion de M. Didier sur les idées politiques de M. le comte de Chambord : « L’esprit de parti le représente comme un absolutiste. La vérité est qu’il n’y a peut-être pas dans toute l’Europe un constitutionnel plus sincère que lui ; bien plus, sauf quelques idées modernes qui ont déteint sur lui dans ces derniers temps et qu'il travaille à s’assimiler, c’est presque un libéral de la Restauration... Il fait bon marché de l'étiquette et va si loin à cet égard que si jamais il remontait sur le trône, il n’aurait pas même de cour, son parti est pris là-dessus. »
Nous donnons encore la conversation du prince et de M. Charles Didier ; le visiteur s’exprima ainsi :
« Monseigneur, j’ignore et Dieu seul peut savoir quelles destinées vous sont réservées dans l’avenir, mais si vous avez une chance de régner quelque jour en France, ce que pour mon compte, je ne désire pas, cette chance, la voici : Que par impossible la France, épuisée par ses expériences, à bout de ressources, ne trouve pas dans le principe électif la stabilité qn’elle poursuit, que le découragement, les mécomptes retournent jamais ses pensées vers le principe héréditaire comme base de l’autorité, vous représentez ce principe et dans ce cas c’est la France elle-même qui viendrait vous chercher. Jusque-là je ne vois pour vous qu’une chose à faire : « attendre. >
« M. le duc de Bordeaux m’avait écouté avec attention. A mesure que je parlais, sa physionomie se détendait visiblement. Il répondit sans hésitation que je venais de traduire sa pensée, qu’il n’entreprendrait jamais rien contre les pouvoirs établis, qu’il se considérait, en effet, comme le principe de l’ordre et de la stabilité; que ce principe était toute sa force ; qu’il n’en avait pas d’autre ; qu’il en aurait toujours assez
10'’. Dr PASSÉ ET DE I/AVENIR DE LA FRANCE pour accomplir son devoir, quel qu’il fût. « Si je rentre jamais « en France, ajouta-il, ce ne sera que pour y faire de la con- « ciliation, et je crois que moi seul, je peux en faire >
Ces paroles échangées entre le prince exilé et son visiteur et cette même pensée exprimée par eux méritent de fixer toute notre attention.
M. le comte de Chambord a la conviction que son droit est inséparable du droit national, tous deux se confondent dans une même institution et c’est pour les avoir violemment séparés que nous sommes dans l’anarchie, le désordre et la confusion. Les immortels cahiers de 1789, que la Révolution a déchirés, avaient reconnu ce principe : « Le souverain c’est la nation jointe au monarque. » Et depuis M. le comte de Chambord a, dans son manifeste du 25 octobre 1852, reproduit par ces mots cette antique maxime française : « La monarchie » c’est la maison de France indissolublement unie à la na- « tion. » Aussi M. Berryer, lorsque fut présentée en 1848 la motion d’abolir la loi contre les proscrits politiques s’est-il écrié : « Il y un prince qui ne peut rentrer en France que comme le premier des Français, le roi. »
Mais M. le comte de Chambord ne veut point s’imposer à la nation : « Je ne suis pas un prétendant, a-t-il dit, je « suis un principe. » Et il a déclaré plusieurs fois * qu’il n’en- « treprendra jamais rien contre son pays, parce qu’il le res- « pecte autant qu’il l’aime. » Et ce qu’il disait en 1848 à M. Charles Didier, il l’écrivait déjà en 1844 à M. Hyde de Neuville : « Je regarde les droits que je tiens de ma nais- « sance comme appartenant à la France et bien loin qu’ils « puissent devenir, dans un intérêt personnel, une occasion « de trouble et de malheur pour elle, je ne veux jamais re- « mettre les pieds en France que lorsque ma présence sera
1 Une visite /> M. le due de bordeaux, par M. Ch. Didier, 6’ édition, p. 51 et rit*
SI. I,E COMTE DE CHAMBORD . 16t
« utile à son bonheur. » Il renouvelait solennellement cette déclaration au lendemain des regrettables journées de juin dans une lettre que nous avons déjà reproduite.
« Français avant tout, je n’ai jamais souffert, je ne souf- « frirai jamais que mon nom soit prononcé lorsqu’il ne pour- « rait être qu’une occasion de division et de troubles... Si la * France , lasse enfin de toutes ses expériences qui n'a- « boutissent qu’à la tenir perpétuellement suspendue sur « un abîme, tourne vers moi ses regards et prononce elle- « même mon nom comme un gage de salut et de sécurité,
< comme la garantie véritable des droits et de la liberté de « tous, qu'elle se souvienne que mon bras, que mon cœur,
< que ma vie, que tout est à elle et qu’elle peut toujours
< compter sur moi. »
C’est donc à la nation « lasse de toutes ses expériences, » comprenant « qu’on ne revient pas à la vérité en changeant d’erreur » voulant réparer ses désastres et revivre, c’est à la nation faisant appel à tous les dévouements, à tous les courages, à tous les cœurs et à toutes les intelligences pour l’œuvre de l’apaisement et de la conciliation, de l'union et de la reconstitution nationale, c’est à la nation inquiète, oppressée, recherchant l’ordre et la stabilité qu’il appartient de dire à M. le comte de Chambord : Venez et ramenez avec vous la fortune de la France !
Il est là sur les frontières de sa patrie, ce prince, ce chef de la plus illustre et de la plus ancienne maison française, cet héritier de la dynastie la plus nationale qui fut jamais. Étranger à nos discordes, exempt de préjugés, innocent de nos malheurs, ayant vécu quarante ans dans un exil immérité, affligé de nos calamités, il connaît nos besoins, il veut passionnément le bien, il est ardemment désireux de guérir les plaies de la patrie. Sa loyauté, son honnêteté, son intelligence, sa grandeur morale sont reconnues de tous et proclamées dans toute l'Europe. Il arrive seul, il laisse dans l’exil
168 DU PASSE ET DE L’AVENIR DE LA FRANCE les dépouilles de tous les siens et de tous ses fidèles serviteurs, mais il retrouvera en rentrant en France des princes qui veulent le seconder et mettre, eux aussi, leur intelligence et leur dévouement au service du pays. Il est sincèrement libéral, il a proclamé qu'il ne voulait pas être « le roi d'une « classe ni (T un parti, mais le roi de tous, et que le mérite « et les services rendus seront les seules distinctions à « scs peux. » Et son exil, qui est la principale cause de nos malheurs, lui a au moins permis d'étudier les mœurs, d’observer les progrès des peuples avec lesquels la France est en relation d’intérêt; et sur ce point son esprit sage, réfléchi et pratique, éclairant un patriotisme qui, pour être intelligent ne doit pas être aveugle, lui faisait dire, dès 1841, au colonel de Locmaria : « La force de la France réside tout entière « dans une communauté d’origine, «le confiance, d’estime et * d’intérêt avec les puissances continentales; remplacez cette « politique par l’isolement, par des préoccupations privées... « il faudra se faire petit et renoncer aux conditions de puis- « sanee que nous tenons delà nation elle-même. »
Issu de cette forte race € dont l’origine se perd dans la nuit des temps, » successeur des rois ses ancêtres, il a pu s’écrier récemment, avec une mâle fierté, une amère tristesse et une noble confiance : « Chef de cette maison de Bourbon ■x qui, avec l’aide de Dieu et de vos pères, a constitué la « France dans sa puissante unité, je devais ressentir plus « profondément que tout autre l’étendue de nos désastres et « mieux qu’à tout autre il m’appartient de les réparer '. » Tel a été, en effet, le rôle providentiel de la maison de Bourbon. Henri IV vint mettre un terme à des guerres sanglantes et réconcilier les Français depuis si longtemps divisés: il introduisit dans son gouvernement le principe de la tolérance religieuse, encore inconnue à son époque, et cela au
• Manifeste du 9 octobre 1870.
moment où les nations protestantes sévissaient avec rigueur contre les catholiques ; il mit de l’ordre dans les finances. ; il fit refleurir les arts, le commerce, l’agriculture; enfin il plaça la France à la tète des nations de l’Europe. Louis XVIII, lui aussi, trouva notre pays abaissé, sanglant, appauvri, et quand Charles X le quittait, conduisant en exil son petit-fils, le jeune duc de Bordeaux, il laissait la France riche, heureuse et respectée. Aujourd’hui la tâche est plus difficile : les ruines jonchent notre sol, notre vieil édifice national s’écroule de toutes parts, au dedans régnent la confusion et l’anarchie, au dehors, des voisins puissants, méfiants et jaloux, regardent, d’un œil satisfait , cette grande démolition , activée par nos propres mains. M. le comte de Chambord, seul, peut présider à cette œuvre de reconstitution et de régénération, en suivant de mémorables exemples. Représentant direct du principe d’autorité dont la négation a été une des causes de nos dernières épreuves, il l’unira indissolublement au principe de la liberté ; il a réalisé les plus belles espérances de M. de Frayssinous, son savant précepteur, qui lui répétait souvent : « Il importe peu que vous soyez roi, Dieu en décidera ; mais ce qui importe c’est que, si vous n’êtes pas sur le trùne, chacun voie et sente que vous êtes digne d'y monter. »
Nous aussi, nous devons apporter notre concours : le dévouement au bien public, la concorde, l’abnégation et l’amour du devoir; les malheurs de notre patrie exigent des efforts constants et énergiques, qui retremperont nos âmes et nous prépareront des jours meilleurs. Au milieu de tant de ruines, M. le comte de Chambord nous apparaît comme prédestiné par le Ciel au salut de la France, et cette parole du roi Louis XVIII, le bénissant à son lit de mort, semble aujourd’hui devoir se vérifier : « Pauvre enfant ! quelle tâche Dieu t’a réservée ; tu y succomberais, s'il ne te donnait l’énergie nécessaire pour la remplir ; ce sera toi qui achèveras mon œuvre et qui sauveras la France. »
Aujourd’hui, en effet, tout est tombé, tout a disparu dans la tourmente ; lui seul représente encore un principe libérateur, lui seul est notre espoir; tendant la main à tous et appelant à lui les hommes de bonne volonté, il peut arrêter la marche fatale des révolutions, car « il est le droit, l’ordre, et il est la réforme. » Lui seul peut refaire cette France que, par un travail persévérant et héroïque, ses pères et les nôtres avaient mis dix siècles à faire et qu’en quatre-vingts ans la révolution a défaite ; lui seul peut, nous groupant tous autour de lui, nous répéter avec assurance ces mots d’Henri IV, à l’ouverture de l’assemblée des notables de Rouen : « Je désire REMETTRE LA FRANCE EN SA PREMIERE FORCE ET EN- SON ANCIENNE SPLENDEUR ; PARTICIPEZ A CETTE GLOIRE. »