LA JEUNESSE ET L'IMPÉRIALISME
Voici plusieurs années déjà que la lecture d'un numéro de La Revue offrait à notre curiosité de psycho-pathologie littéraire une étude sur Le caractère de la méditation philosophique chez Nietzsche (1) — infiniment plus pénétrante sous ce rapport que notre Nietzsche décadent, alors tout récent. Nous écrivîmes spontanément à l'auteur du magistral article que ses considérations sur les leçons morales du prophète de la Volonté de Puissance avaient entièrement conquis notre suffrage ; mais nous ne prévoyions guère ce jour-là que, après nous être familiarisé par la suite avec l'ensemble de la doctrine dont ces considérations se dégageaient, notre adhésion à ses propositions fondamentales allait devenir assez péremptoire pour nous faire prendre la séduisante mais périlleuse initia-
(1) Extrait d'AjyoUon ou Dionysos.
tive d'offrir au public un aperçu tliéorique de cette Philosophie de l'Impérialisme, h. l'élaboration de laquelle M. Ernest Seillière semble avoir voué désormais la plus large part de son activité intellectuelle.
Aussi, dès l'abord, faisons-nous appel à l'indulgence du lecteur aussi bien qu'à celle du penseur dont nous avons entrepris d'interpréter les idées, si cet exposé d'un vaste système psycliologique et moral, présenté par l'un de ses plus fervents, mais aussi de ses plus modestes adliércnts, reste incomplet, tout en s'alourdissant de ces commentaires erronés toujours inévitables de la part d'un néophyte.
Nous ne croyons pas possible, du reste, qu'un disciple, quelque étroits que soient les liens qui unissent ses convictions à celles d'un maître, arrive jamais à refléter celles-ci dans leur absolue intégrité : il y a autant dans la gestation que dans l'assimilation de toute théorie une part irréductil)le d'éléments personnels, que la plus profonde unanimité de pensée ne saurait annihiler, quoique cet écart puisse être atténué de plus en plus par la compénétration dialectique. Tel fut notre cas en présence de la pliilosopliie de M. Seillière; notre affiliation à son égard s'est réalisée par voie progressive, à mesure que paraissaient les ouvrages qui en ont posé les assises. Pour mieux dire, l'initia-
INTRODUCTION m
tion qui peu à peu entrafna nos idées dans le grand courant de la conception impérialiste, ne fut pas le fruit d'une révélation intellectuelle subite, mais procéda, à l'origine, d'une simple affinité de pensée.
Cette affinité s'était manifestée d'abord par notre commun souci de dégager de toute la gangue psycho-pathologique et irrationnelle — que nous pressentions et que M. Seillière avait si exactement diagnostiquée déjà — le contenu sain et réellement tonique de l'inspiration nietzschéenne. C'est en constatant la supériorité et la sûreté des résultats critiques ol)tenus par l'examen de l'évangile zarathustrique sous le jour impérialiste utilitaire, que nous fûmes amené à nous intéresser de plus près aux fécondes thèses éthiques du rénovateur de l'idée conquérante.
Nous avons eu déjà l'occasion de dire, dans notre réponse à Y Enqw'te sur ^influence de Nietzsche de la Grande Revue [l), comment le dédoublement apollinodiontjsien, svmbolisation éloquente des deux tendances dominatrices, d'inspiration si opposée, qui se disputaient l'àme instable du philosophe de Bàle, avait expliqué pour nous le prestige de ce dernier auprès d une génération encore imprégnée de romantisme moral, et élucidé la portée efficace de ses suggestions stoïciennes authentiques (2j.
(1) Janvier 1911.
(2) Faut-il iavoquer d'autres exemples à l'appui de cette reveu-
Mais ce ncst pas seulement avec nos modestes idées morales personnelles que celles de M. Seillière nous semljlent être en étroite liarmonie, sinon il eût été vain dinsister sur cette circonstance; c'est, en général, avec celles de l'élite de la génération actuelle. Était-ce la préoccupation sys-
dicalion de [laieiité intellectuelle entre M. Seillière et nous à l'égard des problèmes moraux de temps présent? Nous commencions à. écrire nos HénUiges du roniaulisnie quand parut l'édition allemande du Mal romaiiliqae. — Notre pensée voisine encore, de l'aveu même de l'auteur de ce dernier ouvrage, dans la conception que nous nous formons de la dominalion exercée sur leurs semblables par certains iiommes,« dominateurs d'eux-mêmes autant que du monde ambiant, » conception que nous comptons bien exi)oser quelijue jour, en mettant en relief les moyens piiysiques les plus pratiques et les conditions psychiques les plus favorables à l'exercice do l'impérialisme individuel.
Enfin, la distinction que l'on pourrait en dernier recours discerner sous l'attitude, ambiguë pour des regards superficiels, du théoricien de l'impériali-nie envers l'appétit mystique en un bon (mysticisme progressif) et un mauvais mysticisme (plus ou moins fétichiste), s'accorderait assez avec nos vues personnelles sur l'introspection psychologique : de même que la foi eu des alliances souveraines peut être infra- ou suin-drationnclle, dans un article du Journal de paychologie et de magnélisme paru vers 19U2, — destiné, du reste, à baser une métaphysique nouvelle — nous nous sommes proposé de dévelop[)er cette idée qu'il existe deux inconscic)ii$ très ditlérents l'un de l'autre, l'un, représentant les cristallisations du passé, l'autre, les complexes élaborations de l'avenir, l'un, arsenal d'impulsions anciennes, l'autre, foyer d'inspirations nouvelles, presque virtuelles encore, réserve laite de l'approbation consciente rationnelle. Voici, d'ailleurs, pour les esprits curieux de celte tentative discriminalrice, le début de l'article en question, auquel nous ferons plusieurs allusions au cours de ces pages :
« Malgré la remarque de Leibniz qu'il ne saurait être question « d' « inconscient » proprement dit, mais plutôt d' « infiniment « petits de conscience », la psychologie classique continue d'af- « l'ecter l'étiquette d'/)ironsc(e(W à tous les phénomènes psychi- « ques dont la représentation subjective est plus ou moins défec- « tueuse.
« D'une part, il semble assez difficile d'adopter entièrement la « manière de voir de Leibniz, son minimum de conscience ne « pouvant surtisamment rendre compte, si la conscience est l'es- « sence de l'être, de bien des activités intenses relevant de Vin-