‹ Une nuit à Florence sous Alexandre de MédicisChapitre 1 sur 10 · Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis · texte numérisé non relu

Une nuit à Florence sous Alexandre de Médicis

Nous allons, pour beaucoup de gens, avancer un étrange paradoxe. — Ce n'est pas la faute des peuples s'ils sont esclaves : la liberté ou l'esclavage tiennent aux différentes conditions topographiques dans lesquelles ils sont nés.

Pourquoi l'Indien n'est-il pas libre? Pourquoi /'Égyptien n'est-il pas libre? Pourquoi le Russe n'est-il pas libre? Pourquoi les deux Amériques ont-elles été si longtemps sans être libres? Pourquoi l'Afrique estelle encore aujourd'hui un marché de nègres?

Examinez la configuration massive de leur terri

loire.

2 QUELQUES MOTS SUR l'iTALIE

La liberté, c'est l'esprit de Dieu, et l'esprit de Dieu, dit la Genèse, était porté sur les eaux.

L'esclavage est partout où il y a de longs espaces de terre sans eaux à traverser.

Il est dans l'Inde, qui s'étend de Calcutta au golfe Persique. Il est dans l'Egypte, qui s'étend des montagnes delà Lune à la Méditerranée. Il est dans la Russie , qui s'étend de la mer Caspienne à la Baltique. Il persista longtemps dans l'Amérique du Nord, plus longtemps encore dans l'Amérique du Sud, et nul ne peut prévoir le jour où il finira en Afrique.

Jetez les yeux sur la carte du monde et jugez.

Voyez au contraire notre petite Europe et comparezla à la massive Asie, à l'infranchissable Afrique, à cette double Amérique qui coupe en deux le globe, qui commence à donner au monde l'exemple de la liberté, qui fonde ses républiques.

Cette imperceptible merveille qu'on appelle la Grèce ;

QUELQUES MOTS SUR I.'lTALIE 3

Suivez ses contours sur la triple mer qui baigne ses caps, ses isthmes, ses promontoires; voyez la multiplicité de ses courbes et de ses angles si vivement accentués : ne dirait-on pas qu'elle s'agite et qu'elle scintille sur la carte, et que ses îles sont toutes des Délos prêtes à s'arracher du fond de la mer et à flotter au vent de la science et des arts ?

Aussi voyez-la, comme elle se constitue en guerre contre l'immobile Asie ; elle l'attaque dans l'expédition des Argonautes ; elle la dompte dans la guerre de Troie; elle la repousse à Salamine; elle la submerge avec Alexandre; elle lutte contre la nature sensuelle de l'Orient, met une barrière à la polygamie, fait de la femme la compagne de l'homme et lui donne l'âme que lui refusent Wichnou, Djérid et Zoroastre.

Voilà ce qu'a fait la Grèce, la terre aux mille découpures, belle entre les belles, divine encore et cependant déjà humaine, fleur de hberté éclose sur les eaux, terre de toutes les perfections que nulle autre

i QUELQUES MOTS SUf, LIT A LIE

terre n'a jamais égalée, et que toutes ont été forcées d'imiter lorsqu'elles ont voulu se rapprocher du beau.

Après la Grèce vient l'Italie, une presqu'île; elle aussi est baignée par trois mers, la Tyrrhénienne, la Méditerranée, l'Adriatique; elle aussi chasse promptement ses rois, s'érige en république et ne reconnaît ses empereurs que lorsqu'elle touche à sa décadence morale sinon matérielle.

Elle fit plus que la Grèce au point de vue social. La Grèce se contentait de coloniser; Rome non-seulement colonise, mais elle adopte ; elle aspire les peuples, elle s'assimile les nations, elle absorbe le monde; tout vient se fondre en elle, la civilisation orientale et la barbarie de l'Occident; elle ouvre un Panthéon à tous les dieux du monde; puis, d'un revers de sa main, elle renverse Panthéon, autels, statues, pour s'agenouiller sur le Calvaire, au pied de l'arbre de la liberté taillé en croix.

QUELQUES MOTS SUR l'ITALIE 5

Et maintenant, à l'ombre de cette croix, \oyez, les unes après les autres, naître les républiques.

Où naissent-elles d'abord ?

Sur les côtes.

Déjà, du temps de Solon, on avait remarqué que les marins étaient les plus indépendants des hommes : comme le désert, la mer est un refuge contre la tyrannie. Celui qui se trouve sans cesse entre Teau et le ciel, entre l'immensité et l'infini, a bien de la peine à reconnaître un autre maître que Dieu.

Aussi Venise, qui n'est pas même une terre, mais seulement une réunion d'îles, marche-t-elle la première la bannière de la liberté à la main. Qu'est-ce que son peuple? Quelques pauvres familles d'Aquilée et de Padoue qui fuient devant Attila, c'est-à-dire devant un barbare de la massive Asie. D'abord chaque île s'administre seule et comme elle l'entend ; puis, dès 697, toutes ces îles se réunissent, se choisissent un chef commun. Venise reconnaît bien encore la suprématie

de l'empire d'Orient; mais, vers le commencement du X* siècle, elle brise ses lisières et soumet les villes maritimes de j'istrie et de la Dalmatie.

Après la reine de l'Adriatique vient Pise; dès 888, elle se gouverne elle-même, s'érige en république, devient une des premières puissances commerciales de l'Italie ; conquiert une partie de la Sardaigne sur les Arabes, l'autre sur les Génois; reçoit la Corse en fief du pape, soumet Palerme, les Baléares et l'île d'Elbe; se fait donner un quartier privilégié à Constantinople, à Tyr, à Laodicée, à Tripoli et à Ptolémaïs, et, pour que Pise déchoie, pour que Pise descende, pour que Pise tombe, il faut que, mentant à son origine, elle adopte la cause impériale et se fasse gibeline, et encore fut-il besoin, pour étouffer la puissante renégate, que quatre villes guelfes se liguassent contre elle, Pistoie, Lucques, Sienne et Florence.

De son côté. Gênes, couchée aux pieds de ses montagnes arides qui, pareilles à une muraille, la séparent

QUELQUES MOTS SUR l'iTALIE 7

de la Lombardie, fière de posséder un des plus beaux ports de l'Europe, déjàpeuplé de vaisseaux au x^ siècle, isolée par sa position du siège de l'empire, se li\Ta au commerce et à la marine avec toute l'aventureuse ardeur qui devait, quatre siècles plus tard, faire découvrir un monde à l'un de ses fils. Pillée par les Sarrasins en 936, moins d'un siècle après elle se liguait pour aller leur reporter en Sardaigne le fer et le feu qu'ils étaient venus apporter en Ligurie, si bien que Caffaro, l'auteur de la première Chronique, commencée en 1101, achevée en 1164, nous apprend qu'au moment où il écrivait, Gênes avait déjà des magistrats suprêmes, que ces magistrats portaient le titre de consuls, qu'ils siégeaient alternativement au nombre de quatre ou de six, et qu'ils restaient en place trois ou quatre ans.

Voilà pour les rivages.

Quant aux villes du centre de l'Italie, elles étaient restées en retard : l'esprit de liberté qui avait soufflé

8 OUELQUES MOTS SUR l'iTALIE

sur les côtes avait bien passé sur Florence, sur Milan, sur Pérouse et sur Arezzo; mais ces villes n'avaient point de mer, c'est-à-dire l'immensité devant elles. Elles ne pouvaient lancer leurs vaisseaux sur la plaine que laboure le vent, et, comme les lions de marbre qui roulent une boule sous leur griffe, l'empire étendait son ongle sur elles.

Occupons-nous particulièrement de Florence, puisque c'est à cette ville que se rapportent les événements que nous allons raconter.

Lorsque Sylla, qui conquérait l'Italie au profit de Rome, en fut à l'Étrurie, seul pays qui jusqu'alors eût échappé aux colonies et aux lois agraires, seul pays dont les laboureurs fussent restés libres, il s'arrêta, entre deux massacres, dans une charmante vallée qu'arrosait un fleuve au doux nom, et y fonda une '"ille à laquelle il donna ce mystérieux nom de Rome que les patriciens avaient seuls le droit de prononcer, Flora,

QUELQUES MOTS SUR LliALIE 9

De là Florentia; delà Florence.

Deux des trois grands poêles qui font la trinité littéraire du monde sont nés sur cette féconde terre d'Étrurie :

Virgile, à Mantoue,

Dante, à Florence.

C'est de cette province que Machiavel dit : a Elle semble née pour ressusciter les choses mortes. Para nata a resuscitare le cose morte. »

La ville de Sylla, la future patrie des Médicis, de Boccace, de Machiavel, de Guicciardini,d'AméricVespuce, de Cimabue, de Brunelleschi , d'André del Sarto et de Léon X, fut prise et reprise par Totila et Narsès, ruinée par tous deux; Charlemagne la releva en 781 .

Enfin, et pour préparer sa liberté, Godefroy de Lorraine, marquis de Toscane, et sa femme Béatrix, mouraient l'un en i070, l'autre en 1076, laissant la comtesse Mathilde, leur flUe, héritière du plus grand

10 QUELQUES MOTS SUR l'iTAME

fief qui eût jamais existé en Italie. Mariée deux fois, la première avec Godefroy le jeune, la seconde avec Guelfe de Bavière, elle se sépara successivement de ses deux époux, et mourut sans héritier, laissant tous ses biens à la chaire de saint Pierre.

Aussitôt, Florence prit exemple sur Venise, Pise et Gênes; elle s'érigea en république, donnant l'exemple qu'elle avait reçu de Sienne, de Pistoie et d'Ârezzo.

C'était l'époque où l'Italie était divisée en deux grandes factions :

La faction guelfe,

La faction gibeline.

Disons en deux mots quels principes ces deux facitions représentaient.

En 1073, le moine Hildebrand avait été élu pape et était monté sur le trône du saint-siége en s'imposant le nom de Grégoire VIL

L'empereur Henri IV régnait alors eo Allemagne.

QUELQUES MOTS SUR l'iTALIE H

Grégoire VII était un homme de génie, représentant le véritable esprit de l'Église, c'est-à-dire la démocratie.

Il jeta les yeux sur l'Europe et partout y vit poindre le peuple comme le blé en avril. Il comprit que c'était à lui, le successeur de saint Pierre, de recueillir cette moisson de liberté semée par la parole du Christ; et, pour émanciper les peuples dont il était le représentant, il résolut de commencer par l'émancipation du pontificat.

En conséquence, en i076, il publia une décrétale qui défendait à ses successeurs de soumettre leur nomination à la puissance temporelle.

De ce jour, la chaire pontificale fut placée au môme étage que le trône de l'empereur, et, si la noblesse eut son César, le peuple aussi eut le sien.

Jamais hasard, fatalité ou providence, n'avait mis en face l'un de l'autre deux adversaires d'une plus tenace volonté.

Henri IV répondit à la décrétale par un rescrit, et un ambassadeur vint en son nom, à Rome, ordonner au souverain pontife de déposer la tiare, et aux cardinaux de se rendre à la cour afin de désigner un autre pape.

La guerre était déclarée entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.

Grégoire VII répondit à la manière de l'Olympien : il lança sa foudre.

Henri IV rit de l'excommunication.

En effet, les forces des deux lutteurs semblaient bien inégales.

Henri III avait légué à son fils un immense patrimoine : la toute-puissance féodale en Allemagne ce pays de la féodalité; — sur l'Italie, une influence que l'on croyait irrésistible : la prétention de faiie et, par conséquent, de défaire les papes.

Grégoire VII n'avait rien, pas même Rome, pas même l'Église, qu'il venait de mettre tout entière

QUELQUES MOTS SUR l'iTALIE 13

contre lui en décrétant le célibat des prêtres, et, sinon en faisant, du moins en laissant mutiler ceux qui avaient voulu conserver leur femme ou leur -concubine.

Mais là où le pouvoir visible manquait, il était soutenu par un pouvoir invisible, — le sentiment public.

Chassé de partout, il fuyait en triomphateur. Mais, à l'heure de son agonie, le triomphateur n'eut pas une pierre à mettre sous sa tête, et il mourut en disant ces paroles, qui ressemblent bien aux derniers mots de Brutus :

— J'ai aimé la justice et haï l'iniquité ; voilà

pourquoi je meurs dans l'exil. — Dilexi justitiam,

et odivi iniquitatem, propterea morior in exi-

ao.

Mais l'excommunication portait ses fruits. Les

princes allemands se rassemblèrent à Terbourg, el

comme, dans sa violence, Henri IV avait dépassé ses

l4 QUELQUES MOTS SUR l'iTALIE

droits, qui s'étendaient à l'investiture, mais s'arrêtaient à la nomination, ils le menacèrent de le déposer, du même droit dont ils l'avaient élu, si, du jour où ils prenaient cette délibération, en un an, il ne s'était pas réconcilié avec le saint-siége.

Il fallut obéir. — L'empereur apparut en suppliant aux portes de Rome, sans soldats, sans drapeau, sans armure, vêtu de la robe de pèlerin, les reins ceints d'une corde et les pieds nus. Asti, Milan, Pavie, Crémone et Lodi le regardèrent passer, et, voyant de prés quel être faible c'était qu'un empereur sans sceptre et sans glaive, elles se délièrent de leur serment vis-à-vis de lui.

Henri IV, presque seul, en chemise, les pieds nus, resta trois jours sur la neige, dans les cours du château de Canossa*, au bout de trois jours, le pape consentit à le recevoir.

Le lendemain, les deux grandes puissances qui se partageaient le monde, le pape et l'empereur, commu-

QUELQUES MOTS SUR l'iTALIE 15

niaient à la même table, Grégoire priant le Seigneur de changer le pain en poison, s'il était coupable.

Le vicaire de Dieu en appelait au jugement de Dieu.

L'empereur revint en Allemagne. Là, il oublia et la promesse qu'il avait faite, et le pain sacré qu'il avait partagé avec son ennemi. Il créa un antipape, Clément III, battit les princes allemands qui l'avaient menacé de le déposer, repassa les Alpes, en vainqueur cette fois, et prit Rome.

Mais alors la malédiction du Seigneur, comme si elle eût voulu venger son pontife, s'attacha au vieil empereur. Son fils aîné Conrad, qu'il avait fait nommer roi des Romains, se souleva contre lui.

Henri IV le fit déposer et lui donna pour successeor son second fils.

Mais l'esprit de rébellion était entré dans la famille impériale. Ce second fils, qui se nommait Henri, se souleva à son tour, et, plus heureux ou plus

malheureux que son frère, fit son père prisonnier.

Alors les évoques restés purs de simonie arrachèrent au vieillard couronne, sceptre et vêtements ."oyaux. Son fils lui-même leva la main sur lui, et lui arracha ce cri, non moins pitoyable que celui de César.

— Sitôt que je le vis, touché jusqu'au fond du cœur de douleur et d'affection paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés auraient mérité que je fusse puni de la main du Seigneur, de s'abstenir, lui du moins, de souiller à mon occasion son âme, son honneur et son nom ; car jamais aucune loi divine n'a établi les fils vengeurs des fautes de leurs pères.

Cette prière, qui eût fléchi l'ennemi le plus acharné, o'émoussa sur le cœur d'un fils ; dépouillé de tout, même de ses vêtements, en proie au froid et à la faim, Henri vint à Spire, frappa à la porte de l'église de

QUELQUES MOTS SUR l'iTALIE M

la Vierge, qu'il avait bâtie, demandant à y être nourri comme clerc, s'appuyant sur ce qu'il savait lire et chanter au lutrin.

Mais les moines le chassèrent en le menaçant, et il s'en alla mourir de misère à Liège, où la terre fut refusée à son corps, et où il resta cinq ans sans sépulture dans une cave.

Ainsi, tous deux, empereur et pape, représentants de la grande lutte qui a divisé depuis si longtemps, et qui si longtemps encore divisera le monde, mouraient en exil, loin du trône qu'ils avaient occupé, l'un à Liège, l'autre à Salerne.

Eh bien, c'est de cette querelle entre la couronne et la tiare que naquirent les deux grandes factions qui désolèrent l'Italie. Ceux qui se déclarèrent pour le pape, c'est-à-dire pour le peuple, prirent le nom de guelfes, de Henri le Superbe, duc de Saxe, neveu de Guelfe II, duc de Bavière. Ceux qui suivirent le parti de Henri IV, c'est-à-dire de la noblesse, prirent

18 QUELQUES MOTS SUR l'ITAI.îS

le nom de gibelins, de Conrad, fils de Frédéric de Hohenslauffen, duc de Souabe, seigneur de Wiblinque.

Florence, comme les autres villes, se divisa en deux partis, et ce sont, comme dit Dante, les querelles de ces deux partis qui teignirent en rouge les eaux de l'Arno, et firent son lis blanc couleur de pourpre.

Et maintenant un dernier mot sur cette Italie, fille de la Grèce, mère de la France, à laquelle nous devons tous nos enseignements d'art, de guerre et de politique.

L'Italie, au moment où tous les autres peuples avaient une architecture religieuse, avait déjà — consignons ce fait, il est significatif, à l'endroit de l'esprit italien,— l'Italie avait déjà une architecture civile.

Pontifex, dont nous avons fait pontife, signifie, au mot à mot, bâtisseur de ponts.

La plupart des monuments de l'Italie, presque tous

QUF LOUES MOTS SUR î.'lTALIE 19

Its monuments étrusques, étaient des ponts, des aqueducs, des tombeaux ; — les temples, jusqu'au X.V® siècle, n'ont tenu que le second rang en Italie. — La plus grande dépense de Pise ne fut faite ni pour son baptistère, ni pour son dôme, — elle fut faite pour son Campo-Santo, — c'est-à-dire pour son cimetière.

Les citoyens étaient mieux logés dans leurs tombeaux que Dieu dans son église.

Quand Galéas Sforza voulut fermer les voûtes de son dôme, les architectes italiens furent insuffisants, — il fallut en faire venir de Strasbourg.

Autre chose à remarquer dans la formation des sociétés italiennes : c'est que l'individualité y est plus puissante que chez aucun autre peuple. L'Italien, qui ne se donne pas à Dieu sans conditions, se donne encore bien moins à l'homme. Pendant trois siècles, l'Italie présente l'image de la féodalité; mais jamais elle n'est la féodalité même. Elle a des châteaux

foris, de puissants coursiers, de magnifiques armures; mais elle n'a pas, comme la France, l'inféodalion de /homme à l'homme. L'héroïsme italien vise plus haut, il se dévoue à une idée, et, une fois qu'il s'est dévoué à cette idée, il meurt pour elle, et meurt admirablement.

Qu'était-ce que Henri IV, auquel se dévouèrent les gibelins? Une idée.

Qu'élait-ce que Grégoire VII, auquel se dévouèrent les guelfes ? Une idée.

Seulement, nous l'avons dit. Tune représentait l'aristocratie, l'autre la démocratie.

Le génie italien est passionné mais sévère. Il n'admet pas, comme notre génie à nous, l'aventureuse recherche de périls inutiles; — son poëme chevaleresque est, comme celui de Cervantes, une satire do •a chevalerie. — Il y a bien aussi Torquato Tasse, génie mélancolique ; — mais Torquato Tasso passa pour fou, et demandez aux Italiens lequel ils pré-

QUELQUES MOTS SUR l'iTALIK 21

fèrent de Roland furieux ou de la Jérusalem délivrée, neuf sur dix vous répondront : Roland furieux. Même remarque à faire pour l'architecture et pour la peinture. Peu de paysages, comme il y a peu de poésie descriptive. Partout, même à la campagne, le monde artificiel de la ville, tant la vieille cité étrusque ou romaine vit encore dans l'Italie moderne. Les murailles élevées autour de lui par la nature, les limites tracées autour de lui par des fleuves innavigables, ne suffisent pas encore à l'Italien du centre. S'il quitte son palais de marbre, ce n'est point pour aller chercher l'ombre des arbres, les tapis de mousse, le murmure d'un ruisseau libre dans son cours : c'est pour troquer ce palais de marbre contre des villas et des jardins de pierre, aux eaux encaissées dans des bassins carrés. Voyez, aux deux bouts de l'Italie, l'ïsola-Bella et la villa d'Esté, c'est un texte du caractère cyclopéen qui se retrouve, nonseulement dans les murs de Volterra, mais dans les

22 QUELQUES MOTS SUR l' ITALIE

sombres masses du palais Strozzi et du palais Pitti; et si, passant de rarchitecture à la peinture, vous cherchez bien, vous trouverez la ligne roide de l'art étrusque dans Giotto, dans Raphaël et jusque dans Michel-Ange. Dans l'école florentine, et, par conséquent, dans l'école romaine, la figure de l'homme affecte presque toujours la sévérité, même la sécheresse architecturale, et la chose se comprend dans des contrées où la charrue est encore la même que celle décrite par Virgile, où les bestiaux, comme du temps où le poète de Mantoue regardait les grands bœufs ruminants, sont encore nourris, non pas d'herbe, mais de feuillage, et renfermés dans des parcs, de peur qu'ils ne blessent la vigne et les oliviers.

Au nord seulement, le colon vénitien et la grâce lombarde consentent à humaniser l'homme.

Tout est savant et mathématique en Italie. Avant qu'il obtienne son droit de bourgeoisie, un mot est

QUELQUES MOTS SUR L'iTALIE 23

débattu pendant des années à l'académie de la Crusca; — bien autrement pédante et roide que la nôtre, sa littérature moderne manque du langage familier, parce que les savants n'ont point permis à beaucoup de mots d'entrer dans la langue. On dit encore aujourd'hui, — tirer à pierre, — îirare a scalia, — au lieu de tirer à mitraille.

C'est surtout dans la tactique militaire que cet esprit systématique est visible. Entre les mains des condottieri italiens, la guerre est devenue une science dont Montecuculli a posé les principes. En Italie, les peintres et les architectes sont naturellement des ingénieurs civils et militaires. Léonard de Vinci invente des machines d'irrigation et de dynamique ; Michel-Ange s'enferme dans Florence, et la défend contre les Espagnols. Les deux plus grands capitaines du monde, dans l'antiquité et dans les temps modernes, appartiennent à l'Italie:

César et Napoléon.

24 QUELQUES MOTS SUR l' ITALIE

On dit, pour s'expliquer les malheurs et la chute de l'Italie : l'Italie a changé. — Ceci, c'est pour le^ uns une erreur, — il y a des hommes naïfs même dans la calomnie; — c'est pour les autres un mensonge. Nul pays, au contraire, n'a moins changé que l'Italie; chaque province y est restée fidèle à son antique génie. Nous avons déjà dit que Florence était restée étrusque ; Naples est toujours grecque ; les Napolitams sont toujours bruyants, toujours parleurs, toujours musiciens. Ilsn'ontpas oublié que, du temps deNéron, il y avait des combats de musique à Naples. L'improvisateur du Môle fait toujours foule, qu'il se nomme Stau ou Sgrinei ;— les filosofi de Venise sont les lilîcrati en plein vent de l'antiquité ; les anneaux et les colliers des femmes de Rome sont les anneaux et les colliers retrouvés à Pompéi, et l'aiguille d'or qu'elles portent dans les cheveux est la même dont Fulvie a percé la langue de Cicéron, et Poppée, crevé les jeux d'Octave. ^.

Et Rome, dira-t-on qu'elle a changé? Dira-t-on que son peuple grave et rêveur, qui semble, drapé dans ses lambeaux, être descendu de la spirale Trajane, ne soit pas le civis romanus ? Où avez-vous vu le Romain faire œuvre, service? Non, sa femme elle-même se refuserait à recoudre les déchirures de son manteau. Il discute sur le forum, il juge au Champ de Mars. —Qui répare les routes? L'homme des Abruzzes. Qui porte les fardeaux ? Les Bergamasques; comme autrefois, le Romain mendie, mais mendie, pour ainsi dire, en maître. Dites qu'il est resté féroce, — soit, — mais ne dites pas qu'il est devenu faible. — Dans aucun pays le couteau ne tient moins à la gaîne qu'à Rome.

Le cri de fête du Romain était : « Les chrétiens aux lions!» Son cri de carnaval est aujourd'hui : «Mort au seigneur abbé ! Mort à la belle princesse! »

Finissons-en donc, une fois pour toutes, avec ces ridicules déclamations sur la mollesse italienne. Nous

26 QUELQUES MOTS SUR l' ITALIE

l'avons déjà dit l'Italien ne s'inféode pas aux hommes, mais aux idées.

Prenons le plus calomnié de tous les peuples italiens, sous ce rapport, — prenons le Napolitain ; — il fuit avec Ferdinand, il fuit avec Murât, il fuit avec François, et François dit à son fils qui vient de mourir, et qui était un grand changeur d'uniformes : « Vestite di bianco, vestite di rosso, fuggirono sempre. — Vêtus dehlanc, vêtus de rouge, ils fuiront toujours. »

Oui, ils fuiront toujours, s'ils suivent Ferdinand à Rome, s'ils suivent Murât à Tolentino, s'ils suivent François aux Abruzzes ; — ils fuiront, parce que c'est un homme qu'ils suivent, parce qu'ils ne savent pas pourquoi ils suivent cet homme, parce que cet homme ne leur représente pas une idée, ou, s'il leur en représente une, il leur en représente une contraire et antipathique.

Mais, lorsque les Napolitains se battent pour leur idée, voyez comment ils se battent.

Championnct est trois jours sans entrera Naples. Qui défend Naples? Les lazzaroni. Quelles sont les irmes des défenseurs de Naples? Des pierres et des bâtons.

Et quand Championneta été forcé de se retirer devant une armée de Calabrais, conduite par un cardinal, quand le salaire du bourreau ne se paye plus à la tête, mais au mois, tant il tombe de têtes, — voyez comme on meurt à Naples.

C'est Carracciolo qui commence, -— l'amiral octogénaire, le héros en cheveux blancs. — Il se promène sur le pont de sa Minerve, en attendant le jugement de Nelson, et, tout en se promenant, démontre à un jeune officier la supériorité de la construction des bâtiments anglais sur les bâtiments napolitains.

Au milieu de la démonstration, on l'interrompt pour lui lire son jugement. Ce jugement le condamne à être pendu, vous comprenez bien, ce n'est pas seulement la mort, c'est une mort infamante.—

[l écoute la lecture d'un visage serein, et, sans la moindre altération de voix, se retournant vers le jeune nomme :

— Je disais donc, continue-t-il, que la grande supériorité des bâtiments anglais sur les nôtres tient à ce qu'ils portent surTeau beaucoup moins de bois et plus de toile.

Dix minutes après, soncorps se balançait aune vergue, comme celui du dernier pirated' Alger ou deTunis.

Une junte royale fut établie et demeura en permanence.

Elle était chargée d'absoudre ou de condamner à mort.

L'arrêt rendu était exécuté le jour même.

Elle siégeait à un deuxième étage et était présidée par un misérable nommé Speziale.

Nicolo Palemba comparaît devant lui.

— Nomme tes complices, lui dit Speziale, ou je t'envoie à la mort.

— A la mort, répondit Nicolo Palemba, j'irai bien sans toi.

Et, échappant à ses deux gendarmes, il s'élance par une fenêtre, ouverte à cause de la chaleur, et se brise la tête sur le pavé.

— Quelle était ta profession sous le roi Ferdinand? demande Speziale à Cirillo.

— Médecin, lui répondit celui-ci.

— Sous la République, qu'es-tu devenu î

— Représentant du peuple.

— Et devant moi, maintenant, qu'es-tu?

— Devant toi, lâche,— un héros.

Cirillo et Pagano, condamnés à être pendus, sont conduits à la même potence. Au pied du gibet, ils se disputent à qui mourra le premier ; comme aucun a'eux ne veut céder son tour à l'autre, ils tirent à la courte paille. Pagano gagne, tend la main à Cirillo, met la courte paille entre ses dents et monte à l'échelle infâme, le sourire sur les lèvres, la sérénité sur le front.

Il va sans dire que Cirillo y monte à son tour, et meurt non moins héroïquement que Pagano.

Hector Caraffa est condamné "à avoir la tête tranchée ; il arrive sur i'échafaud; on s'informe s'il n'a pas quelque désir à exprimer.

— Oui, répond-il, je désire être guillotiné à Tenvers, pour voir tomber le fer de la guillotine.

Et il est guillotiné couché sur le dos, au lieu d'être couché sur le yentre.

Eleonora Pimentele, — une femme admirable, — coupable d'avoir, pendant la République, rédigé le Moniteu r Parîhénopéen, est condamnée à être pendue. Par un obscène raffinement de cruauté, sa potence, ï elle, est du double de la hauteur des autres.

Au pied du gibet, espérant qu'elle va demander sa grâce, Speziale lui dit :

— Exprime un désir, et j'ai l'ordre de t'accorder ce que tu demanderas.

— Alors, répond-elle, fais-moi donner un caleçon.

J'allais dire : Une Spartiate du temps de Léonidas, une Romaine du temps de Cincinnatus , n'eussent pas répondu mieux; — j'oubliais que la pudeur est une vertu chrétienne.

N'est-ce pas, martyrs, que vous avez tressailli dang vos tombeaux, en entendant le canon de la France?

Et maintenant, revenons à Florence, où nous avons donné rendez-vous à nos lecteurs.

Alex. Dumas.

SUR LA PLACE DE SAxNTA-CROCE

Si les ballons eussent été inventés pendant la troisième année du pontificat d'Alexandre Farnèse, inscrit, dans la chronologie des souverain>: pontifes, entre Clément VII et Jules III, sous le nom de Paul, et que notre lecteur, vers onze heures du soir, se fût élevé avec nous au-dessus de la ville de Florence,

voici ce qu'il eût pu voir pendant la nuit du 2 au 3 janvier 1537:

D*abord, une masse sombre, éclairée en deux ou trois endroits seulement, s'étendant de Santa-Maria délia Pace à la porte San- Galle, et délia Zecca au boulevard délia Serpe.

Au milieu de cette masse, séparée en deux parties inégales par un large ruban de moire argentée qui n'était autre que l'Arno, il eût distingué, comme deux léviathans nageant l'un près de l'autre parmi des vagues de maisons, les deux plus gigantesques monuments de Florence, sortis tous deux des mains d'Arnolfo Dihapo : la cathédrale de Sainte-Marie des Fleurs et le palais de la Seigneurie, aujourd'hui connu sous le nom du Palais-Vieux.

Près ie -a place délia Santa-Trinità, au coin de la via de LegnaoU et de la via de CipoUe, semblable à un immense tombeau et plongé dans la plus profonde obscurité, il eût, à sa massive architecture, reconnu

UNE iNUIT A FLORENCE 33

le palais Strozzi, avec ses anneaux de fer, ses oras de fer, ses portes de fer.

Les trois points éclairés étaient :

D'abord, la place du Dôme, où les soldats du d'ic Alexandre, mélange de sbires de tous les pays, et particulièrement espagnols et allemands, mangeaient joyeusement, aux portes des cafés, comme c'est l'habitude à Florence, l'argent d'une gratification gui leur avait été distribuée le jour même, au nom du duc Alexandre, par leur chef Alexandre Vitelli, dont le père, Paul Vitelli, avait, deux ans auparavant, été tué dans une émeute populaire; et, tout en buvant et chantant, insultaient les rares habitants attardés que leurs affaires ou leurs plaisirs, — leurs affaires plutôt, caries plaisirs étaient rares à cette époque, — forçaient de traverser, dans un sens ou dans un autre, la placi^ de Sainte-Marie des Fleurs.

Puis la petite rue del Garofano,prèsde Santa-Maria- Novella, où le cardinal Cibo donnait une sérénade à

Laura di Feliro, courtisane fort en renom à celte époque, et qu'il avait à prix d'or enlevée à Francesco Pazzi; — générosité qui, du reste, n'altérait aucunement sa fortune particulière, cet or venant, disait-on, du duc Alexandre, auquel, en l'absence de son mari, le complaisant cardinal avait livré sa belle- sœur, la marquise Cibo.

Enfin le troisième point lumineux au milieu de la masse sombre était la porte San-Ambrosio, où quelques bandits brûlaient et pillaient la maison de Ruccellai, un des plus illustres bannis de l'époque.

Partout ailleurs régnaient le silence et l'obscurité.

Cependant, si, durant un de ces courts instants où la lune glissait entre deux nuages, les regards de notre observateur aérien se fussent abaissés vers la piazza de Santa-Croce, il eût, à la lueur d'un de^, rayons fugitifs de l'astre à la face pâle, reconnu i'abord le couvent, vaste parallélogramme s'ouvrant sur la place.

UNE NUIT APLORRNCE 37

Puis, au coin de la rue dei Diluvio, un puits avec une de ces magnifiques armatures en fer qui, à cette époque, faisaient souvent des objets les plus vulgaires une œuvre d'art. Ce puits, en effet, était un caprice d'un riche citoyen de Florence, nommé Seggio Cav porano, qui l'avait fait creuser devant sa maison, dans un double but d'ornementation et d'utilité.

Enfin, au sommet d'un grand mur à créneaux s'étendant de la via dei Cocchi à la viaTorta, un homme assis les jambes pendantes, ayant une échelle de corde à sa portée, et perdu dans l'ombre des grands arbres verts qui s'élevaient majestueusement au-dessus de la muraille.

La seule lumière qu'il eût remarquée sur toute la place, était la lampe brûlant devant la niche d'une madone située à l'angle du couvent donnant sur la via dei Pepe.

Minuit sonna lentement à l'horloge du Palais-Vieux.

L'homme assis sur le haut de la muraille venait de

compter les vibrations retentissantes du timbre avec une attention qui prouvait le peu de distraction qu'il prenait à sa faction sans doute forcée, lorsqu'un autre homme, faisant retentir les dalles sous les talons ferrés de ses bottes et le froissement de ses éperons, déboucha par la rue del Diluvio et s'avança vers la porte du couvent.

Il allait frapper à cette porte, lorsque le factionnaire placé au sommet de la muraille, et qui l'avait suivi des yeux avec une grande attention, mais qui probablement ne l'avait reconnu qu'à sa décision bien arrêtée d'entrer dans le couvent, fit entendre un sifflement modulé de telle façon, qu'il n'y avait point à douter que ce sifflement ne fût un appel.

En effet, l'homme se retourna, et le sifflement s'étant fait entendre une seconde fois avec les mêmes modulations, il laissa retomber le marteau sans bruit et s'avança vers le point où l'appel s'était fait entendre.

Mais la lune, sortie un instant des nuages, y était

UNE XUIT A FLOnENCK '.] )

rentrée, et ce fut au toucher de l'échelle de cuide plutôt qu'à la vue de son compagnon qu'il s'orienta et reconnut celui à qui il avait affaire.

Alors, à voix basse, et rapprochant ses deux mains de sa bouche :

— Est-ce toi, le Hongrois? demanda-t-il.

— Moi-même, répondit celui qu'il interrogeait.

— Et par quel hasard es-tu perché comme un hibou au haut de ce mur, au lieu d'être avec le duc au couvent de Santa-Croce?

— Le duc n'est point au couvent de Santa-Croce, répondit celui qui avait été désigné sous le nom du Hongrois ; il est chez la marquise Cibo.

— Et par quel hasard chez la marquise, au lieu d'être au couvent? demanda le dernier venu.

— Attends un peu que je te raconte les affaires de monseigneur du haut en bas d'un mur de quinze rieds... Monte ici, et tu sauras ce que tu désires savoir.

L'invitation était à peine faite, que celui auquel elle s'adressait s'accrochait à l'échelle de corde, et, avec une agilité indiquant l'habitude qu'il avait de ces exercices, arrivait à la hauteur du Hongrois.

— Que s* est-il donc passé? demanda-t-il.

— La chose du monde la plus simple. La mort d'une religieuse avait mis toute la communauté en révolution. Fra Leonardo était là, de sorte que la bonne abbesse, tout en remerciant monseigneur de l'honneur qu'il avait eu l'intention de lui faire, l'a prié de repasser un autre jour, ou plutôt une autre nuit...

— Et Son Altesse s'est contentée de cela?

— Son Altesse voulait faire jeter à la porte et la morte et le moine qui la veillait; mais, en bon catholique que je suis, je lui ai glissé à roreille que mieux valait laisser les religieuses tranquilles et aller faire une surprise à la belle marquise Cibo. « Tiens! a-t-il répondu, c'est vrai; je l'avais oubliée, cette pauvre

marquise... » Et comme il n'y avait que la place à traverser, il a traversé la place.

— Mais le duc ne s'est pas amusé à monter par tOH échelle?

— Non, par ma foi! Le marquis est absent, et il est entré bravement par là porte. C'est Lorenzino, qui aime mieux deux sûretés qu'une, qui m'a poslé ici en cas d'accident.

— Je le reconnais bien là, notre mignon... toujours prudent!

— Chut, Jacopo ! dit le Hongrois.

En effet, on entendait un bruit de pas venant du côté de la rue des Malcontents.

Non-seulement Jacopo se tut, mais encore il remit son masque.

Ce bruit était causé par deux hommes enveloppés de grands manteaux, qui bientôt apparurent au coin du couvent, passèrent sans s'arrêter devant les rues del Pepe et délia Fogna, et coupèrent diago-

nalement la place pour entrer dans la rue Torta.

— Sonne avec précaution, dit un des deux hommes à l'autre, afin que les voisins ne nous entendent pas.

— Inutile, dit celui à qui on faisait cette recommandation, j'ai la clef.

— Alors tout va bien , dit le premier qui avait parlé.

Et tous deux, sans voir ni Jacopo ni le Hongrois, entrèrent dans la rue Torta, où ils disparurent.

— Hein 1 dit le Hongrois, que veut dire cela?

— Cela veut dire, répondit Jacopo, que voilà deux honnêtes bourgeois qui rentrent chez eux, et que l'un des deux, homme de précaution, a la clef délia casa.

— Oui, mais la casa, quelle est-elle? Descends et regarde un peu où ils entrent. J'ai un soupçon.

— Lequel?

— Descends vite, te dis-je, et regarde.

Jacopo se laissa glisser le long de l'échelle, dis-

parut dans la rue Torta, et un instant après revint tout effaré.

— Eh ! le Hongrois!... cria-t-il à voix basse.

— Eh bien?

— ïu ne t'étais pas trompé.

— Comment cela?...

— Ils sont rentrés par la première porte à gauche.

— Au palais Cibo, alors?

— Justement, au palais Cibo.. .

— Der Teufel ! murmura le Hongrois

— Le duc est- il seul? demanda Jacopo.

— Eh nonl il est avec son damné cousin, je te l'ai déjà dit.

— Eh! je t'ai renouvelé la question parce que être avec lui ou seul, c'est tout un.

— Tu te trompes... c'est bien pis.

— Si tu courais le prévenir?

— Oui, et que je le dérange inutilement, n'est-ce pas?... Je serais le bienvenu..;

— Est-il armé?

— Il a sa cotte de mailles et son épée.

— Bon, alors! Le duc a l'habitude de dire qu'avec sa cotte de mailles et son épée il vaut quatre hommes, et, si j'ai bien vu, ils ne sont que deux?

— Deux seulement.

— Monte ici, que je te dise une chose. Jacopo reprit sa place auprès du Hongrois.

— Laquelle? demanda-t-il.

Le Hongrois regarda autour de lui et écouta avec la plus grande attention avant de lui répondre.

Puis, à voix si basse, que c'est à peine si Jacopo Tentendit :

— Eh ! si c'était lui qui l'eût dénoncé? murmurat-il.

— Lorenzino? s'écria Jacopo.

— Veux-tu te taire, double brute !

— Oh ! mais c'est qu'aussi tu dis des choses...

— Prenons que je n'aie rien dit.

— Non, au contraire... prenons que tu aies parlé, mais seulement explique-moi tes paroles.

— Eh bien!...

Le Hongrois s'interrompit, tendant le cou dans la direction de la maison où venaient de rentrer les deux promeneurs de nuit.

Sa pantomime était si expressive, que son compagnon ne songea point à lui demander la suite de sa phrase et tendit le cou comme lui.

— Alerte ! alerte ! cria tout à coup le Hongrois.

— Quoi? qu'y a-t-il?...

— On se bat, on se bat...

— Oui... j'entends le froissement du fer .

— On attaque monseigneur... Toi, Jacopo, par la porte de la rue Torta... tu trouveras une pince au bas de l'échelle... Moi par ici... Tenez ferme, monseigneur, tenez ferme... me voilà !...

Et tandis que Jacopo descendait et, armé de la pince, s'élançait dans la rue Torta, le Hongrois,

tirant son épée hors du fourreau, disparaissait dans le jardin.

Presque au même instant un- homme masqué apparaissait au sommet du mur, donnait, rasé contre les cheneaux, le temps au Hongrois de s'éloigner à portée de vue, descendait alors rapidement l'échelle, courait au puits de Seggio Caporano, tirait de son manteau une cotte de mailles qu'il jetait dans le puits, et revenait au pied du mur, où il écoutait avec anxiélé.

Au bout de quelques secondes, un cri comme en pousse un homme frappé à mort se fit entendre... puis le froissement des épées cessa, et tout rentra dans le silence.

— L'un des deux est mort, dit l'homme masqué ; mais lequel?...

Le doute ne fut pas long, car à peine avait-il prononcé le dernier mot, que la tête, puis les épaules, puis le torse d'un homme apparurent de l'autre côté

de la muraille. Cet homme tenait son épée entre ses dénis. En voyant son compagnon qui attendait sur la place, au pied de l'échelle, il s'arrêta, tira son épée de ses dents, la secoua pour en faire tomber le sang, puis, croisant ses bras sur sa poitrine :

I Pardieu ! dit-il d'une voix si calme, que l'on n*eûl pas dit que cet homme venait de courir danger de mort, tu es un fameux compagnon, Lorenzino !... Deux hommes nous attaquent, et il faut non-seulement que jefasse ma besogne, mais encore la tienne ! ...

— Oh! monseigneur, je croyais que c'était chose convenue une fois pour toutes entre nous, répondi Lorenzino, que j'étais le compagnon de vos fêles, de vos plaisirs, de vos amours ; mais de vos combats, non... de vos embuscades, non... de vos coups d'épée, non, nonl... Que voulez-vous 1 il faut me prendre comme je suis ou me laisser à d'autres...

— Poltron l fit le duc en enjambant la muraille et en commençant de descendre à l'échelle.

— Oui, poltron, répondit Lorenzino, poltron tant que vous voudrez... J'ai du moins sur mes pareils l'avantage de ne point cacher ma poltronnerie, moi. D'ailleurs, ajouta le jeune homme en riant, est-ce que j'ai une cotte de mailles comme la vôtre pour me donner du courage?

Le duc porta vivement ses deux mains à sa poitrine, et son sourcil roux se fronça.

— Tu m'y fais songer, dit-il ; je l'ai laissée dans la chambre de la marquise.

Et, en disant ces paroles, il fit un mouvement pour remonter à l'échelle ; mais Lorenzino l'arrêta par le pan de son manteau.

— En vérité, dit-il, il faut que Votre Altesse ait le diable au corps!... Comment! pour une misérable cotte de mailles, vous allez vous exposer?...

— Elle en vaut la peine, dit le duc, cédant cependant à Lorenzino et descendant l'échelon qu'il avait déjà monté; jamais je n'en trouverai une qui m'em-

boîte comme celle-là; elle s'était tellement assouplie à mon corps, que je ne la sentais pas plus qu'un pourpoint de soie ou de zibeline.

— La marquise vous la renverra ou vous la rapportera elle-même. Savez-vous qu'elle sera très-belle, la marquise, avec ses habits de deuil?... Lequel des deux avez-vous tué ? J'espère bien que c'est le marquis...

— Je crois que je les ai tués tous les deux.

— Le second aussi?

Le duc regarda son épée rouge de sang jusqu'au milieu delà lame.

— Ou il faut, continua-t-il, qu'il ait l'âme chevillée dans le corps. Mais attends... voilà le Hongrois qui va nous donner des nouvelles.

En effet, le Hongrois apparaissait à son tour à la crête du mur.

— Eh bien? lui demanda le duc.

— Eh bien, monseigneur, l'un est mort et l'autre

ne vaut guère mieux... Votre Altesse veut-elle que je l'achève?

— Non pas... Leur silence en.nous attaquant m'inspire quelques soupçons ; je suis sûr que l'un est le marquis Cibo, mais je crois avoir reconnu l'autre pour Selvaggio Aldobrandini, qui est exilé de Florence par arrêt. Si c'était lui, ce retour ne serait plus un accident, mais pourrait bien être une conspiration. Tu préviendras le bargello de ce qui est arrivé, et tu lui donneras de ma part l'ordre d'arrêter le blessé.

- Maintenant, monseigneur, dit Lorenzino, m'est avis que nous pourrions regagner la via Larga. Un homme tué, un autre blessé dans la même nuit... il me semble que c'est suffisant.

■— D'autant plus, dit le duc, que nous n'avons rien de bon à faire ici.

Et le duc s'apprêta à prendre la rue del Diluvio pour gagner la place de Santa-Maria-Novella ; mais le second sbire, qui venait de le rejoindre, l'arrêta.

— Point de ce côté, monseigneur, dit-il ; j'entends le pas de plusieurs hommes.

— Et moi aussi, dit le Hongrois.

Et il entraîna le duc vers la rue dei Cocchi.

— Oh I oh ! dit le duc, est-ce que, toi aussi, tu as peur, le Hongrois?

— Quelquefois, répondit le sbire. Et vous, monsei gneur?

— Moi jamais, répondit le duc Alexandre. Et toi, Lorenzino ?

— Moi toujours, répondit celui-ci.

Et les quatre hommes, le duc Alexandre en tête, s'enfoncèrent dans la ruelle sombre qui conduisait à la place du Grand-Duc.

lî

Page 1