LE SBIRE MICHELE TAYOLACCINO
Les deux acolytes du duc Alexandre ne s'étaient point trompés : trois hommes s'approchaient en effet de la place de Santa-Croce ; seulement, ce n'était point par la rue del Diluvio, mais par celle délia Fogna, qui lui était parallèle.
Sans doute, ces trois hommes, enveloppés tous trois de larges manteaux, avaient des motifs pour ne pas être reconnus; car l'un d'eux allongea la tête à l'angle de la rue, examina attentivement la place, et ne se hasarda d'y entrer que lorsqu'il se fut assuré qu'elle était déserte.
C'était le plus âgé des trois ; il marchait en tête des
deux autres, qui paraissaient des hommes d'une condition secondaire.
Aussi fut-ce avec un ton de supériorité bien marqué qu'il demanda, en interrogeant l'homme qui le suivait de plus près :
— Il me semble, Michèle, qu'il y avait du monde sur cette place ?
— Il n'y aurait rien d'étonnant à cela, Excellence, répondit celui auquel il s'adressait ; minuit sonnait seulement lorsque nous entrions par la porte San- Gallo. D'ailleurs, ce bruit venait peut-être de ceux à qui Votre Excellence avait donné rendez-vous.
— Oui, cela est possible, répondit le vieillard. Fais le tour par la via Torta, et reviens par celle dei Cocchi, et regarde en passant si tu vois quelque lumière dans le palais Cibo. Je t'attendrai caché dans l'ombre de ce mur.
Celui à qui cet ordre était donné s*éloigna avec le silence et la rapiaité d'un homme habitué à l'obéis-
sance passive, et disparut au coin de la via Torta. Pendaut ce temps, le vieillard, qui paraissait, autant par sa stature que par sa physionomie, un homme considérable, fît un signe à son second suivant qui obéit non moins rapidement que le premier.
— Mattéo, lui dit-il, va chez ma sœur, via degli Alfani ; annonce-lui mon retour, et informe-toi près d'elle si ma fille Luisa est toujours près d'elle. Si, par un motif quelconque, elle a cru devoir s'en séparer, qu'elle te dise où est sa nièce.
— La sœur de Votre Excellence est une dame prudente, répondit le serviteur qui venait de recevoir l'ordre que nous avons rapporté. Voudra-t-elle me croire et consentira-t- elle à me répondre cans un mot de vous ?
— Tu as raison, dit le vieillard; attends.
Et, s'approchant de la niche de la madone devant laquelle brûlait une lampe, il écrivit quelques lignes au crayon sur une page de ses tablettes, déchira la page et la remit à Mattéo.
Si quelqu'un eût été à portée de là, il eût pu voir que celui qui écrivait élait un homme de soixante à soixante-cinq ans, robuste, de haute taille, admirablement conservé; avec des yeux noirs pleins de feu, des cheveux et une barbe grisonnant à peine; les cheveux coupés court, la barbe laissée à son entier développement.
Mattéo prit la rue del Pepe; le vieillard coupa la place dans toute sa longueur et revint s'abriter à l'ombre du mur tout couvert de lierres dans la sombre verdure desquels il disparut entièrement.
A peine y était-il, qu'un homme qui paraissait jeune et qui débouchait de Borgo dei Greci, traversa diagonalement, à son tour, la place d'un pied léger, alla frapper trois coups à la porte d'une petite maison située entre la via del Diluvio et la via délia Fogna ; puis, après avoir frappé ces trois coups à la porte, il frappa trois coups dans ses mains.
A ce double signal, une fenêtre s'ouvrit ; une tête
de femme passa par l'encadrement, prononça à voix basse quelques paroles auxquelles une réponse fut faite à voix basse aussi; puis,, un instant après, la porte s'ouvrit avec les mêmes précautions que s'était ouverte la fenêtre. Le jeune homme s'élança rapidement dans la petite maison, dont la porte se referma sur lui.
Le vieillard avait suivi des yeux cette petite scène amoureuse et était resté les yeux machinalement fixés sur la porte, lorsqu'une voix qui murmurait son nom à son oreille le fit tressaillir.
Il se retourna vivement : celui qui venait de le tirer de sa préoccupation était ce même Michèle qu'il avait envoyé à la découverte.
— Tu est resté bien longtemps, lui dit-il; rapportes-tu quelque nouvelle, au moins?
— Une seule, mais terrible !
— Parle! tu sais qu'on peut tout me dire, à moi.
— En rentrant chez lui avec Selvaggio Aldobran-
dini, le marquis Cibo y a surpris le duc Alexandre. Le duc a tué le marquis et blessé grièvement Selvaggio.
— De qui tiens-tu ces détails? demanda le vieillard.
— Un peu au-dessus de la porte du marquis, je vis un homme qui se traînait lentement en s'appuyant à la muraille ; je m'approchai de lui ; alors, il se laissa tomber sur une borne en disant : « Si vous êtes un ennemi, achevez-moi; si vous êtes un ami, aidez-moi. Je suis Selvaggio Aldobrandini. »
— Et toi?
— Je lui dis alors qui j'étais et à qui j'appartenais, lui offrant de l'aider. Il me demanda mon bras pour le conduire chez messireBernardo Corsini : ce qui fut vite fait, messire Bernardo Corsini demeurant via del Palaggio. A la porte, il m'a renvoyé près de vous pour vous dire de fuir.
— Et pourquoi fuir? demanda le vieillard.
— Parce qu'il ne peut plus vous recevoir chez lui,
obligé qu'il est lui-même d'aller demander un asile à un autre.
— C'est bien, Michèle. Il y a à Florence, sans me compter, trente-neuf Strozzi, c'est trente-neuf portes qui me sont ouvertes; et fussé-je forcé de me retirer dans mon propre palais, il est assez fort pour qu'on puisse y soutenir un siège contre toutes les troupes du duc Alexandre.
-— Plus la maison sera humble, monseigneur, plus vous y serez en sûreté. Songez que vous vous appelez Philippe Strozzi et que votre tête vaut dix mille florins d'or!
— Tu as raison, Michèle.
— Ainsi Votre Excellence reste?
— Oui ; mais, toi qui n'a pas les mêmes raisons que moi pour rester, tu peux partir. Le factionnaii 3 qui nous a laissés passer à la porte San-Gallo ne doit pas encore être relevé : ainsi la retraite t'est facil^. Va donc, Michèle, je te délie de ta parole.
U > E y :iT A FLORENCE 69
Mais celui auquel s'adressait Philippe Strozzi secoua la tête d'un air sombre.
— Monseigneur, dit-il, je croyais que Votre Excellence me connaissait mieux. Si vous avez des raisons pour rester à Florence, j'en ai aussi, moi, pour ne pas la quitter. Il faut que la chose pour laquelle je suis venu s'accomplisse.
Puis, d'une voix sourde et comme se parlant à luimême :
— D'ailleurs, si je voulais fuir, ajouta-t-il en étendant la main vers Santa-Croce, il sortirait de ce couvent une voix qui m'arrêterait en me criant que je suis un lâche. Merci donc de votre offre, monseigneur; mais, si vous étiez parti, je vous eusse demandé, moi, la permission de rester.
Philippe Strozzi, qu'il eût entendu ou non Michèle, ne répondit pas; il paraissait plongé dans une profonde méditation.
En effet, la position était précaire. Philippe Strozzi,
après avoir accepté la nomination du duc Alexandre sans lui faire opposition, s'était plus tard, quand il avait mieux connu le protégé de Clément VII et le gendre de Charles-Quint, éloigné de lui. Puis, dans l'exil, il s'était trouvé naturellement, par ses richesses immenses et par sa haute position, le chef des bannis. 11 avait des engagements pris avec le parti républicain, et c'était pour remplir ses engagements, en soulevant tout ce qui restait de Guelfes à Florence, qu'il était rentré dans la ville avec le marquis Cibo et Selvaggio Aldobrandini, qui tous deux s'en étaient bannis volontairement.
On a vu comment venaient de se fermer pour lui les deux maisons dans lesquelles il comptait trouver un asile.
Maintenant, où allait-il aller? Un chef de parti ne s'appartient pas à lui seul. Strozzi aux mains du duc Alexandre, les républicains étaient décapités, car Strozzi était non-seulement le bras, mais la tête.
Il en était au plus profond de ses réflexions, quand la porte du couvent de Santa-Croce s'ouvrit et donna passage à un moine de l'ordre de Saint-Dominique qui, regagnant son couvent de Saint-Marc, traversa la place et vint droit à la via Torla, à l'angle de laquelle se tenaient Philippe Strozzi et Michèle del Tavolaccino.
Au bruit de la porte du couvent et des pas du moine, Philippe Strozzi releva la tête.
— Quel est ce moine ? demanda-t-il à Michèle.
— Un dominicain, Excellence.
— Il faut que je lui parle.
— Et moi aussi.
En effet, pareil à une statue de pierre, Strozzi se détacha de la muraille et savança vers le moine, qui, voyant un homme venir à lui, s'arrêta.
— Pardon, mon père, lui dit Philippe; mais, si je ne me trompe, vous êtes du couvent de Saint-Marc?
— Oui, mon fils, répondit le moine.
— Vous avez connu Savonarole?
— Je suis son disciple.
— Et son souvenir vous est cher?
— Je le vénère à l'égal des saints martyr».
— Mon père, je suis proscrit : l'asile sur lequel je comptais m'est fermé ; ma tête vaut dix mille florins d'or. Je me nomme Philippe Strozzi. Mon père, au nom de Savonarole, je vous demande l'hospitalité.
— Je n'ai que ma cellule, — c'est celle d'un pauvre moine, — mon frère, elle est à vous.
— Mon père, songez-y, je vous amène la proscription sûrement, la mort peut-être.
— Elles seront les bienvenues, venant avec le devoir.
— Ainsi donc, mon père...
— Je vous l'ai dit, ma cellule est à vous. Je vous y précède et vous y attends.
— Cette nuit même, j'irai frapper à la porte du couvent.
— Vous demanderez fra Leonarao.
Les deux hommes se serrèrent la main.
Fra Leonardo allait continuer sa route, lorsque Michèle l'arrêta à son tour :
— Excusez-moi, mon père, lui dit-il.
— Que voulez-vous, mon fils? lui demanda le moine.
Michèle hésita, passa la main sur son front couvert de sueur, puis enfin, faisant un effort :
— Au nombre des religieuses qui habitent ce couvent, dit-il, n'en est-il pas une qui s'appelle...?
Et il s'arrêta, hésitant de nouveau.
— Avez-vous oublié son nom î demanda le moine. Michèle sourit tristement.
— J'oublierais plutôt le mien, dit-il. — Qui s'appelle Nella?
— Qu'étiez-vous à la pauvre enfant, mon fils? demanda le moine. Étiez-vous son parent, son ami, ou n'étiez-vous pour elle qu'un étranger?
— J'étais...
Michèle rassembla tout son courage.
— J'étais son frère, dit-il.
— Alors, mon fils, répliqua le moine avec une solennité pleine de douceur, priez pour votre sœur, qui est au ciel...
— Morte!... s'écria Michèle d'une voix étranglée.
— Ce matin, acheva le moine.
Michèle baissa la tête, comme si le coup eût été trop lourd pour être supporté; mais, au bout d'un instant, relevant la tête :
— Seigneur, Seigneur, dit-il, vous êtes grand et miséricordieux ; après l'agitation de la terre, la tranquillité d'en haut ; après la douleur d'un jour la béatitude infinie. — Pourrais-je voir Nella, mon père?
— On transporte cette nuit son corps au couvent de la Santissima Annunziata, où elle a demandé à être enterrée. Vous pourrez la voir au moment où elle sortira du couvent,
— Et croyez-vous qu'elle sorte bientôt?
- Tenez, la voilà.
— Merci.
Michèle prit la main du moine et la baisa. Celui-ci jeta un dernier regard à Strozzi, lui fit un signe de la main comme pour lui dire qu'il l'attendait, et s'éloigna par la via Torta.
En effet, comme l'avait dit fra Leonardo, les portes du couvent de Santa-Croce s'ouvraient à deux battants et une longue file de pénitents portant des torches apparaissait sous les voûtes. Quatre d'entre eux, marchant entre les deux files sinistres et lumineuses, soutenaient sur leurs épaules le corps d'une jeune fille de dix-neuf à vingt ans, couchée sur un catafalque tout semé de fleurs; son front était couronné de roses blanches, et son visage découvert indiquait, malgré sa pâleur, qu'elle avait été d'une suprême beauté.
En la voyant paraître, Michèle poussa un gémissement si profond et si douloureux, que le cortège s'arrêta.
~ Frères, dit Michèle, une prière?
Il se fit un silence qui indiquait à la fois l'intérêt et l'étonnement.
Michèle reprit.
— Déposez un instant ici le corps de cette jeune fille. — 0 mes frères ! il renferme le seul cœur qui m'ait jamais aimé dans ce monde; et je voudrais, maintenant qu'il a cessé de battre, le remercier une dernière fois de son amour.
Les pénitents déposèrent le cercueil à la porte du couvent et s'écartèrent pour laisser Michèle s'approcher de lui.
Celui-ci s'avança au milieu du cercle formé par les torches et s'agenouilla pieusement devant le catafalque.
Puis, s'inclinant vers la morte :
— N'est-ce pas, pauvre enfant, lui dit-il, que tOD agonie a été moins douloureuse que ne l'avait été ton existence? N'est-ce pas que la mort, si redoutée des
uns, n'est pour les autres qu'une pâle et froide amie, qui nous berce dans ses bras comme une bonne mère et qui nous couche doucement dans ce lit éternel qu'on nomme le tombeau? N'est-ce pas qu'au lieu de te pleurer, je fais bien, pauvre enfant, de remercier le Seigneur, qui te rappelle à lui?... Adieu donc, Nella! adieu donc pour la dernière fois. — Je t'aimais, pauvre fille de la terre! je t'aime toujours, bel ange du ciel ! — Adieu, Nella 1... Vivante ou morte! j'étais revenu pour te venger. Dors tranquille ; je ne te ferai pas attendre 1
Alors, se courbant de plus en plus sur le cadavre, Michèle déposa un baiser sur son front glacé; puis, se relevant :
— Et maintenant, merci, mes frères, dit-il; vous pouvez rendre ce beau lis à la terre d'où il est sorti. Tout est fini, et je remets le corps et l'âme entre les mains du Seigneur.
Puis, les bras croisés sur sa poitrine et la tête bais-
sée, Michèle del Tavolaccino alla s'agenouiller devant la Madone.
Les pénitents rechargèrent sur leurs épaules le corps de la jeune fille, et le funèbre cortège, s'éloignant par la rue del Diluvio, laissa de nouveau la place silencieuse et obscure, sinon déserte.
En effet, trois personnes y stationnaient encore.
Philippe Strozzi, appuyé aux ornements de fer du puits de Seggio Caporano; Michèle del Tavolaccino, agenouillé devant la madone, et Mattéo, qui s'était arrêté devant la porte du couvent, attiré par l'étrangeté d'un spectacle qui lui avait fait oublier un instant la mission dont son maître l'avait chargé.