‹ Une nuit à Ispahan; pièce en un acteChapitre 1 sur 5 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

LE PRINCE REZA et ABDOLLAH

Au lever du rideau le Prince est assis à l'orientale sur le divan. Abdollah, son confident est debout devant lui.

ABDOLLAH

Seigneur, je viens du Palais. Le Roi agonise. Allah lui a peut-être en ce moment déjà ouvert son paradis. Votre frère Sély va ceindre la couronne... Et vous savez. Seigneur, le sort qui vous attend.

LE PRINCE

Oui, je le sais, Abdollah! Dans quelques heures, que dis-je, dans quelques instants sans doute, Séfy»

se conformant à un usage barbare, m'enverra le bourreau qui fera, sous son poignard, sauter mes deux prunelles pour les lui porter pleines encore de leur dernière vision ! . . .

(// se lève)

Mais je ne suis pas résigné à subir ce supplice atroce... Je n'accepterai pas, sans lutter, cet horrible destin ! . . .

Vivre avec un bandeau sur mes paupières vides et purulentes ! . . . Vivre en étant pour tous un sujet d'aversion! Vivre sans voir tout ce que l'on aime» et ceux que l'on chérit; sans voir fleurir les roses et mûrir les moissons; sans voir se lever et mourir le soleil; sans même se voir soi-même!... Vivre dans une nuit sans fin en marchant à tâtons dans les ténèbres! Vivre en faisant pitié... Jamais!

Si je ne suis pas encore un homme accompli, je ne suis plus un enfant, puisque cette année pour la vingtième fois, j'ai vu les jardins du palais fleurir sous le soleil du printemps. Je veux vivre joyeux parmi les clartés du matin et les splendeurs du jour, ou mourir aujourd'hui en défendant mes yeux!;..

(// tire de sa ceinture un poignard kurde)

Si la retraite que j'ai trouvée dans ce pavillon désert est découverte, cette lame large et nue aura pour gaine la poitrine et s'empourprera du sang dfe celui qui tentera de me ravir la lumièiti ! . . .

Mais j'ai encore un espoir... Je me suis créé des intelligences dans le harem let si la trahison ne fait pas échouer mes projets, c'est moi qui régnerai!

ABDOLLAH

Que voulez-vous dire. Seigneur?

LE PRINCE

Ne m'interroge pas... Je t'en ai trop dit : le secret que l'on confie à ses lèvres est déjà divulgué...

ABDOLLAH

Seigneur, que ma peine est profonde en vous entendant ainsi parler!... N'ai-je donc plus votre confiance ?

LE PRINCE

{Après un moment d'hésitation)

Reçois donc une confidence terrible; mais que ton père sois damné à jamais, si tu trahis celui qui te livre son cœur!

ABDOLLAH

Seigneur, je jure sur vos yeux si chers que je

saurais me taire — même si l'on me mettait à la torture.

LE PRINCE

Eh bien! écoute. Tu sais que Séfy a, sous un vain prétexte, chassé la plus belle de ses concubines, Leïla, qui lui a voué une haine exacerbée encore par la défense que lui a faite mon . frère de revoir le fils qu'elle lui a donné et qui est élevé dans le harem royal.

L'abandonnée a juré que — elle vivante — Séfy ne monterait jamais sur le trône et elle m'a fait proposer par sa sœur Fatmèh, l'adorable danseuse, qui enchante ma vie, d'unir mon désir de régner à son désir de vengeance. J'ai conclu avec elle ce pacte libérateur...

Leïla a conservé au Palais de précieuses amitiés; elle s'y est — à prix d'or — assuré des complices. Et puis l'avarice de Séfy lui a suscité des ennemis qu'il ignore parmi ceux qui l'entourent...

Bref. Leïla se trouve en ce moment, sous un déguisement, au harem; peut-être a-t-elle déjà versé le poison subtil qui doit foudroyer mon frère! Tu comprends mon angoisse, tu devines mes alarmes...

Et maintenant, Abdollah, que tu connais le crime qui doit sauver mes yeux, ne te compromets pas davantage en restant plus longtemps avec moi. Si

mon rêve m'accomplit, la Perse m'appartient et Ispahan m'acclEmie! ... Si notre projet échoue, c'est la mort !

ABDOLLAH

Mais non, Seigneur, je ne vous quitterai pas. Je veux partager votre sort : vivre ou mourir avec vous.

LE PRINCE

Abdollah, obéis à ton prince et tu le serviras mieux ainsi. Va, informe- toi de ce qui se passe au harem et reviens m'en instruire.

(Abdallah s'incline profondément et sort)

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