‹ Une nuit à Ispahan; pièce en un acteChapitre 2 sur 5 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LE PRINCE puis FATMÈH

LE PRINCE

Comment se fait-il que Fatmèh ne soit pas encore ici? C'était elle que j'attendais; c'est AbdoUah qui est venu. Le complot aurait-il été découvert? Séfy règnerait-il déjà?...

(On frappe à la porte de gauche, trois coups légers, nettement détachés, à la manière d'un signal)

LE PRINCE

Ah! la voilà.

(Il se dirige vers la porte et l'ouvre. Fatmèh apparaît le visage caché par un voile qui ne laisse voir que ses yeux)

(Elle s'incline profondément devant le Prince qui l'amène sur le devant de la scène)

Que ta venue me rend heureux, Fatmèh ! Mes yeux deviennent plus clairs en te revoyant. J'étais dans une anxiété, dans une angoisse inexprimables. Pourquoi viens-tu si tard? Que s'est-il passé depuis ce matin? As-tu vu Leïla? Le roi est-il mort? Séfy vît-il toujours? Réponds-moi.

FATMÈH

Seigneur, le Roi est mort. Il s'est éteint pendant qu'il faisait pieusement, tourné vers La Mecque, sa confession de foi.

LE PRINCE

Qu'Allah le prenne par la main et lui ouvre son Paradis éternel!

FATMÈH

Oui, qu'Allah lui ouvre son paradis... J'ai voulu,^

Seigneur, que cette triste nouvelle fût certaine avant que de vous l'apporter. C'est pourquoi vous me pardonnerez de vous avoir fait attendre. Dès :et instant Séfy est Roi. Le sera-t-il longtemps? Allah seul le sait!

Je viens de voir Leïla. Elle voulait, déguisée en valet, présenter elle-même le poison au frère de Votre Altesse... Mais je lui ai représenté qu'elle risquait d'être reconnue, que sa main pouvait trembler en versant le breuvage mortel... Elle a suivi mon conseil et elle attend, sous le vêtement d'une servante, le dénouement espéré. J'ai cru pouvoir lui faire connaître votre retraite, car elle tient à venir elle-même mettre un terme à vos alarme;s et, la oremière, vous appeler son Roi.

LE PRINCE

Je te remercie, Fatmèh, d'ainsi tenter de me rassurer; mais je ne sais si je puis partager ta confiance. Craignant une désillusion prochaine, je n'ose trop espérer. J'ai le pressentiment que c'est le dernier soir où je verrai resplendir les étoiles...

(Il ferme les yeux et les tient clos sous ses doigts)

Mes yeux, mes chers yeux ! Je vous sens vivre encore là, sous vos paupières palpitantes ! Allezvous donc me quitter?... Chères prunelles, reflè-

terez-vous encore longtemps les spectacles qui ont enchanté ma jeunesse? Cette nuit d'un instant, où vous plongent mes mains, pourrait-elle, dans quelques heures, durer toute ma vie?...

Ah! devoir dire adieu aux merveilles de la plus belle des villes, à Ispahar aussi grande que la moitié du monde! Ne plus la voir sortir, comme d'un rêve, des roses de l'aurore! Ne plus voir le soleil se lever et renaître innombrable aux dômes des mosquées, arracher des éclairs aux flèches des minarets et mourir dans le sang des horizons blessés!

Ne plus jamais revoir l'oiseau qui chante, le ruisseau qui murmure, ni la fleur qui s'entrouvre!... Ne plus distinguer le jour d'avec la nuit, l'été d'avec l'hiver, l'ami d'avec l'ennemi!... Ne plus( pouvoir monter à cheval, ni chasser au faucon ! . . , A vingt ans être vieux, avant d'avoir vécu! N'êtiie plus qu'un fantôme errant dams les ténèbres ! Ou devenir semblable au mendiant qui s en va par les chemins sans autre ami que son bâton ! . . . Devoir abdiquer toute fierté, renoncer à toute ambition; être voué à la peur et à la lâcheté... Tel est le sort qui m'attend, moi, fils de Roi, petit-fils d'Hossein, le Saint Imam tombé à Kerbela ! . . .

Quelle journée j'ai passée! A tout instant, il me semblait entendre venir l'honmie chargé de m'aveugler!... Je le voyais entrer, tirer son poignard.

se jeter sur moi!... Ah! quelle vision infernale! Horreur! Quand j'y pense, il me semble sentir la pointe du couteau sur mes prunelles ! . . .

Pourtant je connaîtrai un destin plus cruel encore! Dans quelques instants, je ne te verrai plus, Fatmèh... Je ne te verrai plus onduleuse et souple, comme le cyorès, prendre pour moi d'hau-monieuses attitudes et mimer, par des gestes de rêve, les voluptés promises... Je ne verrai plus tes grands yeux de gazelle peureuse, ni tes lèvres de rubis, ni la vague houleuse de tes cheveux dénoués... Mes mains d'aveugle chercheront les lignes que tu dessines, pour revoir en pensée la forme de ton corps adorable...

Mais ces apparences diverses que ta danse suscitait à mes yeux, toutes ces créatures éphémères et belles que tu inventais pour moi, toutes ces femmes que je découvrais en toi... je ne les verrai plus!... Tu ne seras plus, Fatmèh, le poème émouvant de ma vie.

FATMÈH

(L'interrompant)

Seigneur, je vous en prie, chassez de votre esprit toutes ces noires pensées. Ne vous laissez pas abattre. L'attente est douloureuse et je ressens vos angoisses... Mais espérez avec moi.

LE PRINCE

Hier j'ai composé un ghazel en pensant à toi. C'est le dernier peut-être; je m'en vais te le dire :

« En contemplant la courbe de tes hanches, je songe au dôme éclatant des mosquées et tes jambes ont l'élégance gracile des minarets!

Tes lourds cheveux sont comme des grappes de raisin noir prêtes pour les vendanges et tes lèvres sont rouges comme la pulpe d'une grenade mûre!

Tes joues ont la blancheur lumineuse de la lune qui se lève le treizième jour et ta voix est pareilk au murmure d'une source qui chante sous les fleurs!

Tes seins jeunes et fermes ressemblent à ces pommes d'Ispahan qui parfument les caravanes et ton haleine est fraîche comme un matin de printemps!

Tes regards sont plus ardents que la myrrhe et le sandal qui brûlent dans les cassolettes et je suis l'esclave de tes yeux plus noirs que la pierre miraculeuse vénérée à La Mecque!

Donne-moi toutes ces beautés, ô Fatmèh! Mais surtout donne-moi ton cœur plus précieux que les trésors de Cachemire et de Golconde et offre-moi l'opium de ton amour, car je voudrais m'endormir à jamais sous ta bouche et mourir dans ton baiser! »

Ce ghazel ne ressemble-t-il pas à un adieu?

FATMÈH

Non, Seigneur... Il respire au contraire la joie de vivre et le bonheur d'aimer...

(On entend un bruit de pas et de voix au dehors)

LE PRINCE (Haletant)

Ecoute... On vient... Si c'était le Bourreau... Sauve-toi là, sur le balcon...

(// tire son poignard et éteint la lampe)

FATMÈH

Ne m'abandonnez pas. Seigneur, je vous en conjure... Ne risquez pas inutilement votre vie... Venez avec moi... Venez...

(Elle entraîne le Prince et ils sortent par la porte du fond)

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