‹ Une nuit à Ispahan; pièce en un acteChapitre 4 sur 5 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

LE PRINCE et FATMÈH

{Le Prince entrebâille la porte du fond, jette un resard dans la chambre puis reparaît suivi de Fatmeh. La porte reste ouverte et on voit dans l'azur sombre se lever une lune éblouissante)

FATMÈH

Us sont partis?

LE PRINCE

Oui.

FATMÈH

Oh! les brutes! Avez-vous entendu. Seigneur, ce que disait le bourreau?

LE PRINCE Oui et je t'ai senti trembler en l'écoutant. D'ailleurs, j'ai frissonné, moi aussi.

FATMÈH

Comment n'ont-ils pas songé à ouvrir la porte du balcon? Nous l'avons échappé belle!

LE PRINCE

Allah n'a pas voulu que je sois découvert.

FATMÈH

Oui, Seigneur, Allah est avec vous... Mais le bourreau pourrait revenir. Restons près du balcon pour nous y réfugier si le danger reparaissait... Nous n'avons pas besoin de lampe... Voyez donc... la lune s'e?t levée; sa lumière éclaire toute la chambre.

LE PRINCE

Oui, elle est belle et tu es belle comme elle, ma bien aimée... Comme elle tu es pâle et ta pâleur est douce et fraîche comme la sienne! Tu éclaires les ténèbres qui régnent dans mon cœur inquiet comme elle illumine l'azur sombre! Tu es la poésie de ma vie comme la lune est la poésie de la nuit!...

FATMÈH

Mais non, je ne suis qu'une toute petite chose

que vous avez daigné regarder et qui vous semble belle parce que vos yeux ont l'illusion de la voir ainsi.

{En ce moment on entend dans le silence de la nuit un carillon de gongs et de sonnailles.

LE PRINCE

Ecoute cette musique lointaine, ces cloches sonores comme des gongs, ces notes pareilles à des glas et puis les notes frêles des grelots claires et joyeuses!... Ecoute ce chant nostalgique... C'est une caravane qui passe... D'où vient-elle, où va-telle? Vers quelles joies ou vers quelles tristesses?... Je gage que ces voyageurs sont pleins d'espoir; car, avant d'être arrivé au terme du voyage, avant d'avoir atteint le but rêvé, on espère toujours... Et espérer c'est vivre!

J'envie ce chamelier qui chante et qui rythme sa chanson, plaintive comme une mélopée, sur la marche dolente et lente de son chameau. Il n'a ni ambition, ni souci et son rêve limité ne peut le décevoir. Ignorant l'artifice, il admire ce que la nature lui montre d'admirable. Il doit aimer ce ciel étoile, cette lune immense qu'Allah tient ainsi suspendue dans la nuit... Il chante une bien aimée qu'il n'a, peut-être pas, mais il croit aimer puisqu'il le dit et il a l'illusion d'être aimé! Lorsqu'il traverse.

à la tête de sa caravane, les blondes solitudes de l'Iran, il peut croire que le désert est son royaume. . .

Comme lui, je voudrais voyager sans cesse, me lever chaque matin devant un décor nouveau, sous un ciel inconnu! Avoir l'illusion qu'avec le jour naissant j'entrerais dans une vie nouvelle, différente de celle d'hier et qui ne serait pas celle de demain. ,

Ah! oui, il est plus heureux que moi ce pauvre chamelier : nul ne l'envie et personne n'a intérêt à lui faire crever les yeux...

Comme ces heures me paraissent longues, Fatmèh.

FATMÊH

Il me semble que j'entends du bruit... Si c'était

encore le bourreau... Cachons-nous, Seigneur.

{Le Prince et Fatmèh regagnent le balcon)

{On frappe à la porte de droite trois petits coups secs. Le Prince entrebâille la porte du fond et tend l'oreille. On frappe à nouveau trois coups)

LE PRINCE

Ah! je respire... C'est un ami qui frappe... C'est Abdollah.

{Abdollah entre, parle à voix,basse au prince et fait entrer Leïla suivie d'un domestique)

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