‹ Une nuit à Ispahan; pièce en un acteChapitre 5 sur 5 · LE PRINCE ~ ABDOLLAH - LEILA - FATMÈH LE DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

LE PRINCE ~ ABDOLLAH - LEILA - FATMÈH LE DOMESTIQUE

LE PRINCE

Eh bien. Abdollah! Parle! Et Séfy?

ABDOLLAH Il n'est plus.

LE PRINCE

Et sa mort paraît-elle suspecte? Qu'en dit-on?

ABDOLLAH

L'émoi est grand au harem, mais nul ne recherche les causes de cette brusque fin... N'était-ce pas la volonté d'Allah! Personne d'ailleurs n'a vu mourir celui qui n'aura régné que quelques heures.

LEÏLA

Non, Seigneur, personne ne l'a vu mourir... Il paraît qu'il est tombé comme frappé par la foudre...

ABDOLLAH

Demain le Roi Séfy sera déjà oublié... Il était

craint et détesté; je pense que personne ne le regrettera.

LE PRINCE

Et que dit-on de moi?

ABDOLLAH

La foule, injuste dans le châtiment qu'elle inflige comme dans l'apothéose qu'elle décerne n'a jamais connu d'autre droit que celui du plus fort. Elle n'a que l'instinct du troupeau qui se laisse mener par le berger. Pour elle, vous êtes le plus fort puisque, survivant à votre frère, vous allez régner sur elle et la conduire. Comme elle abhorrait Séfy, elle fera de l'usurpateur que vous êtes un justicier; car pour elle la justice se confond avec la vengeance...

Sire, le peuple a toujours adoré le Soleil levant. Demain vous serez pour lui le Roi victorieux, l'ombre d'Allah très grand répandue sur toutes choses!

LE PRINCE

Je reconnais en toi un conseiller et un ami. Tu seras ministre de ma Maison.

{Abdallah s'incline, prend le bas de la robe du Prince et la porte à ses lèvres)

ABDOLLAH

Quelque soit le rang. Sine, auquel il vous plaira de m'élever, je ne serai que votre esclave; ma vie vous appartient.

LE PRINCE

Eh bien! donne-moi un conseil. Que faut-il que je lasse? Convient-il que je quitte ce pavillon pour rentrer au harem?

ABDOLLAH

Je pense, Sire, que rentrer à présent au Palais serait jeter le masque et vous reconnaître complice de la mort de Séfy que vous devez ignorer. Ce serait montrer à tous que vous attendiez ce triste événement et que vous avez été parmi les premiers à l'apprendre.

Puisque vous daignez me demander ma pensée, j'estime et vous dis humblement que vous agiriez sagement eif passant la nuit dans ce pavillon et en ne oaraissant que demain aux yeux de vos sujets...

LE PRINCE

Je suivrai ton conseil, encore que ce séjour ne soit guère agréable.

ABDOLLAH

Puisque vous me faites la grâce d'ajouter quelque prix à mes humbles avis, daignerez-vous encore m écouter ?

LE PRINCE

Parle.

ABDOLLAH

Demain, Sire, vous ceindrez la couronne et celui qui durant cette longue journée partagea vos alarmes voudrait que le règne de Votre Majesté s'ouvrît par un geste généreux.

Vous souvenant des angoisses que vous avez connues à l'idée que vous pourriez perdre vos yeux, nallez-vous pas abolir cette coutume barbare que vous réprouviez si justement il y a quelques heures à peine?

L'attente du supplice vous a trop lait souffrir pour que vous vouliez que d'autres après vous en connaissent encore les tortures. Montrez, Sire, que votre force ne craint aucune intrigue et que vous pouvez être bon puisque vous êtes le plus puissant des Rois...

LE PRINCE

Pourquoi ne suivrais- je pas une tradition barbare mais nécessaire! Le Roi n'a pas le même intérêt

que le Prince. Un Roi doit avant tout régner et régner c'est prévoir!

En devenant un autre homme, je suis tenu de penser autrement. La coutume que ce matin je trouvais inhumaine et injuste parce qu'elle brisait ma vie, m'apparaît maintenant comme salutaire! Elle me permettra d'écarter de possibles rivaux, de rendre inoffensils les prétendants futurs! Grâce à elle, la tranquillité de mon règne sera assurée. Aussi sera-t-elle appliquée à tous les enfants de sang royal qui pourraient un jour prétendre à la couronne...

Leïla qui pendant toute cette scène est restée avec Fatmèh au fond de la chambre se lève et s'approche vivement du Prince)

LEÏLA

Même au fils que m'a donné Séfy?

LE PRINCE

Même à lui! Que dis-je, surtout à lui, puisqu'il est le seul enfant mâle que possédait mon frère.

LEÏLA

Oh! pitié. Seigneur, pitié pour mon petit Ali.

FATMÈH

{Prenant la main du Prince et la baisant)

Oui. Seigneur, faites grâce à notre petit Ali... Faites-lui grâce en pensant à vos yeux.

LElLA

C'est moi qui les ai sauvés et vous feriez aveugler mon fils... votre neveu, pitié. Prince!

{Elle se Jette à ses pieds)

LE PRINCE

Pour les Rois il n'y a ni frères, ni neveux, ni parents, il n'y a que des envieux et des entiemis!

LEÏLA

{Elle se relève et avec l'accent du désespoir)

Vous ne voulez donc pas avoir pitié de mon enfant. Seigneur ?

LE PRINCE

N'insiste pas; il subira la loi commune.

LEÏLA

Mais si vous l'ordonnez, je quitterai Ispahan. Je partirai avec lui si loin que vous ne le reverrez plus jamais et que vous le croirez mort. Les yeux de mon petit Ali valent pour moi toutes les richesses; que ne donnerais- je pas pour les lui conserver! Et vous les lui feriez cirever!

C'est donc pour lui réserver ce supplice que

j'ai fait disparaître son père! Car jamais Séfy n'aurait fait aveugler son fils. Ainsi c'est à moi que mon enfant devra l'horreur de oe destin!... Y pensez-vous. Seigneur?... C'est ainsi que vous reconnaissez ce que votre humble servante a fait pour vous sauver la vue?...

LE PRINCE

En faisant empoisonner Séfy, tu t'es vengée... Et tu viendras me parler de reconnaisscmce ! Songe à ton crime et estime-toi heiu^use que je ne te fasse pas lapider ou enterrer vivante.

LEÏLA

Ainsi vous restez sourd à ma voix qui implore, vous restez insensible à mes larmes. Ma douleur ne vous touche pas?...

LE PRINCE

{L'interrompant)

J'ai dit et tu n'as déjà que trop parlé.

(// appelle le domestique qui est resté debout au fond de la chambre)

Hassan, emmène cette femme!

LEÏLA

Non, je ne partirai pas... Promettez-moi d'épar-

gner mon lils... Laissez-moi un peu d'espoir, Sei-

gneur

on.

LE PRINCE

{Avec énergie)

LEÏLA

(Menaçante) Cest là votre dernière parole?

LE PRINCE

{Brutalement)

Oui!

LEILA

Eh bien! fils de chien, tu ne seras pas Roi!

{En disant ces mots elle se jette sur le Prince, lui arrache le poignard qu'il porte à la ceinture et le lui plonge dans la poitrine)

Le Prince tombe en poussant un grand cri.

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