SCENE IV VIRGINIE et GODINOIS, cachés, JULOT, POLYTE
Un temps, puis la porte de droite s'ouvre tout doucement et Julot paraît. Il tient d'une main une lanterne électrique de poche et de l'autre un revolver... Il entre avec précaution et regarde autour de lui.
JULOT
Personne ici non plus!... c'est bien la chambre à coucher... et v'ià la commode. Pas d'erreur, les proprios sont partis dans l'auto!... (n va vers la
porte de gauche et se met à siffler, puis remettant son revolver en
poche.) On peut remiser Joséphine et y aller de la
lumière. Ousqu'est le truc?... (Apercevant un bouton électrique près de la porte de droite.) Ail ! le vlà !
Il tourne le bouton lumière. On aperçoit sous le lit lee pieds de Godinois et de Virginie.
POLYTE, passant la tête par la porte de gauche.
Psst!
JULOT
Ben quoi? Faut-il t'envoyer l'autobus pour que tu t'amènes?
POLYTE
Y a pas de danger ?
JULOT, avec pitié.
Non, écoutez-moi ça !
POLYTE, entraut.
Bien sûr, hein ?
JULOT
Veux-tu bien t'amener ? La cambuse est vide!
POLYTE, rassuré.
Ah! j'aime mieux ça! J'ai pas un poil de sec!
JULOT
Ahl malheur! (Montrant Poiyte.) Et ça a vingt ans! Et c'est mon neveu, le fils de feu ma sœur, la grosse Adèle qu'a laissé un nom sur les fortifsl... Tiens, t'es la honte de la famille !
POLYTE
Mon oncle I
JULOT
Ferme çat... T'es la honte que j'te dis!... Monsieur voudrait travailler dans les endroits de tout repos, ous qu'on n'risque rien : le musée du Louvre!
POLYTE
Dame! L'gouvernement y met des gardiens pour protéger les cambrioleurs quand y travaillent!
Il a tiré de sa poche un flacon d'eau de mélisse et boit une gorgée.
JULOT
Eh ben, qnéqu'tu bois?
POLYTE
D' Teau de mélisse!... J'ai fait un llacon c'matin chez: un pharmacien d'Asnières.
JULOT, avec pitié.
D' l'eau de mélisse!... Tenez, la v'ià la jeunesse d'aujourd'hui! Pauvr' France, va!
POLYTE
Mon oncle, faut être juste, j'débute, et toi v'ià 28 ans que tu travailles!
JULOT, rectifiant.
29!... Dans un an j'aurai droit à la médaille!
POLYTE
T'es secrétaire du syndicat des cambrioleurs de la Seine. Et quand j'aurai ton âge...
JULOT, rinterrompant.
Allons, assez jaspiné, v'jà la commode ou s qu"est r magot.
POLYTE
Combien qu'y a?
JULOT, tirant de sa poche uq trousseau de fausses clefs.
Dix mille balles sous les falsars de la damel
POLYTE
Non ?
JULOT
Hein! Tu renifles !
POLYTE
Dix mille ! !
JULOT
Moins cinq pour cent pour la caisse des retraites!... Faut pas oublier ceux qui n'peuvent plus travailler !
POLYTE
J'pourrai payer une chouette robe à la grande Irma I
JULOT
Les femmes!... V'ià à quoi qu'ça pense!
POLYTE
Elle est gironde!
JULOT
Mon p'tit, écoute-moi: méfie-toi du sesque!... Sans les femmes, tel que tu m'vois, j's'rais peutêtre au jour d'aujourd'hui ministre des finances.
(Tendant le trousseau de fausses clefs à Polyte tout en montrant la
commode.) Ouvre-moi ça que je voie si t'as fait des progrès!
POLYTE
Oui^ mon oncle !
JULOT
Ah! si je n'avais pas juré à sa pauv' mère d'veil- 1er sur lui et d'iui faire un' situation ! (a Poiyte qui
essaie vainement d'ouvrir.) Eh heU, qué qu'tu fùis?...
Que qu'tu fais?...
POLYTE
C'est un peu dur !
JULOT
Ah! malheur! T'es donc maladroit comme un architec? Tiens, passe-moi ça... que j'te montre!
POLY'TEj lui passant le trousseau.
Oui, mon oncle !
JULOT
Et regarde bien, c'te fois!... (il entre une fausse clef
dans la serrure.) T'appuie pas... tu glisses... comme ça... joliment... bellement.,, que ça entre comme dans une motte de beurre... puis tu tournes à la douce... sans rien brusquer... làl... Et ça s'ouvre tout seul... qu'on dirait l'sourire de la Joconde !
11 ouvre le premier tiroir de la commode. PO L Y TE, émerveillé.
T'es épatant, tu sais !
.IULOT.
On en a décoré qui ne travaillaient pas' comme ça!
POLYTE
Pour sûr! Y a pas de justice!
JULOT
Si, hélas, sans ça l'métier serait trop beau ! T'as bien compris, c'tte fois ?
POLYTE
Oui, mon oncle.
Julot jette le trousseau de clefs à Polyle ; mais celui-ci le laisse tomber.
JULOT
Gourde, va! (Se disposant à fouiller dans la commode.)
Voyons sous les falsars!
Mais Polyte s'est penché pour ramasser le trousseau de clefs, en se penchant, il aperçoit les pieds de Virginie et de Godinois; il se relève en poussant un cri qui s'étrangle dans sa gorge et se met à trembler de tous ses membres.
POLYTE, à voix basse.
Mon oncle ! mon oncle !
JULOT
Eh ben quoi ? Que qu'tas ?
PO L Y TE, à voix basse.
Là... sous le lit!
JULOT
Sous le lit !... (il regarde et gaiement.) DeUX paires de
zépiedsf... Ah! Elle est bonne! (a Poiyte qui veut se sauver.) Eh ben ! où qu'tu vas ? Veux-tu bien rester I
POLYTE, à part, tremblant.
Ah! que métier! que fichu métier!
JULOT, qui a tiré son revolver et à haute voix, clans la direction du lit.
Alors, on s'a caché sous 1' plumard?
VIRGINIE, sous le lit.
Il nous a vus!
JULOT, passant à droite.
Allons, houst, sortez ! (Les quatre pieds s'agitent frénétiquement.) Mais minute! Pas ensemble! Deux zépieds d'abord... ceusses de droite, ou je tire!
VIPiGINIE, sortant de dessous le lit.
Non! Ne tirez pas! ne tirez pas !
JULOT
La dame est en liquettel
VIRGINIE
Messieurs les cambrioleurs vous pouvez emporter tout ce que vous voudrez, mais ne nous faites pas de mal!
JULOT
Rassurez-vons;, Marquise, du moment qu'on
n' rouspète pas, j' suis doux comme un gigolo d'agneau !
POLYTE, à part.
Gironde, elle aussi!
JULOT, montrant les pieds de Godinois.
Aux deux autres zépieds maintenant... Allez, houst 1
Godinois sort de dessous le lit, côté gauche. VIRGINIE, à part.
J'en ferai une maladie!
GODINOIS, les cheveus ébouriffés.
Ah! vous avez de la chance, que je ne sois pas armé!
JULOT, le menaçant de son revolver.
Sage, hein? Ou j' donne la parole à Joséphine.
VIRGINIE, vivement.
Non! Non! laissez Joséphine tranquille!
JULOT, à Godinois.
Les bras le long du corps... Bon!... Et maintetenant contre le plumard...
Il indique la tête du lit.
GODINOIS.
Hein?
JULOT
Allez, allez! (Godinois se met contre le lit, au fond.) Et
toi, Polyte, attache-le solidement.
POLYTE, qui a tiré une corde de sa poche.
Oui, mon oncle.
Il va à Godinois et l'attache aux barreaux du lit. GODINOIS.
Quoi! vous voulez?
VIRGINIE
Laissez-vous faire, mon ami.
JULOT
J'entends ton épouse ? A parle d'or? Ça y est Polyte?
POLYTE
Oui, mon oncle.
JULOT
A votre tour, marquise.
Il lui indique l'autre côté du Ut.
VIRGINIE
Qaoil VOUS voulez aussi?
JULOT
Je vous en prie... Et de la douceur avec le sesque, pas Polyte ?
POLYTE
Oui, mon oncle.
Il va attacher Virginie.
JULOT
Gomme dit la chanson :
Ctiantant.
Avec les femm's faut toujours être galant !
POLYTE
Ça y est, mon oncle.
JULOT
Pardon, marquise, dans quel tiroir les 10.000 balles ?
VIRGINIE
Le premier tiroir... sous mes pantalons.
JULOT
Dans le premier tiroir, sous les pantalons, les renseignements étaient exacts, (a Poij-te.) T'as entendu, Polyte?... (Poiyte va vers la commode.) Va chercher les faflots... Et proprement, hein? N' salis pas 1' linge de madame... que garde un bon souvenir de nous!
Il gagne la gauche.
POLYTE
Les v'ià, mon oncle, dans une enveloppe.
11 passe l'enveloppe à Julot.
JULOT, lisant la suscription.
M. Letrinquier à Colombes... (ouvrant l'enveloppe).
Voyons si le compte y est. (Comptant les bUlets qu'il tire
de l'enveloppe.) Un,... deux,... trois,... quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix!... Il y est!.., on est chez des
honnêtes gens!... (Mettant l'argent dans sa poche.) Sur Ce
à l'honneur de vous revoir.
VIRGINIE
Vous n'allez pas nous laisser ainsi !
GODINOIS.
Maintenant que vous avez l'argent, détacheznous.
JULOT
Penses-tu! Pour donner l'éveil, dès qu'on aura l'dos tourné? Quand on travaille, faut toujours assurer ses derrières, t'entends, Polyte ?
POLYTE
Oui, mon oncle.
VIRGINIE
Monsieur le cambrioleur, je vous en supplie!
GODINOIS.
Je vous donne ma parole que nous vous laisserons partir tranquillement.
JULOT
Oui ! Oui ! . . . Connu ! . . . La boniche vous détachera demain matin.
Ecoutez, monsieur le cambrioleur, j'aime mieux tout vous dire : Monsieur n'est pas mon mari, il est mon amant!
JULOT
Non?
P CL Y TE, scandalisé.
Oh!
JULOT, gagnant la droite.
Alors on faisait un cocu ? Et monsieur est l'ami du mari?
GODINOIS.
Qu'est-ce que ça peut vous faire ?
JULOT
Ce que ça peut me faire? (sévèrement.) Ça m' fait que ça m' dégoûte!... J' suis pour la morale et la famille, moi! pas Polyte?
POLYTE
Oui, mon oncle.
JULOT 5 avec reproche, à Virginie.
Et sous son toit, encore! Dans son propre plumard!... Un joli exemple que vous donnez à c' t' enfant !
Il montre Polyte.
Ah! je vous conseille de parler d'exemple!... Un cambrioleur I
JULOT
Ben, et toi, l'enflé, tu ne l'es donc pas, cambrioleur?
GODINOIS.
Moi ?
JULOT
Et un p-îu! Si je lui ai pris sa galette, toi, tu lui as pris sa femme !... Seulement, moi, je ne suis pas son ami, je ne lui serre pas la main, je ne m'assieds pas à sa table... et le plus salaud de nous deux, c'est encore toi!... Aussi tant mieux si t'es pincé! Sur ce, bonne nuit. (Gagnant la gauche)... Passe devant Polyte.
Il indique la gauche.
POLYTE
Oui. mon oncle!...
Fausse sortie.
JULOT
Un instant! (.v part.) Faut que je le prévienne!...
Il va vers la commode, ouvre le buvard dans lequel est une grande feuille de papier toute préparée et sur laquelle est écrit en gros caractère bien visibles : « Letrinquier, t'es cocu )). Le dos au public, il fait semblant d'écrire.
VIRGIN IK, à Godinois.
Qu'est-ce qu'il écrit?
GODINOIS.
Je ne sais pas!
Julot saute sur le lit, la feuille de papier à la main et, à l'aide de deux épingles la fait tenir sur le mur.
JULOT, à Polyte, sautant du lit.
J'ai pas raison?
POLYTE
Oui, mon oncle!
JULOT
.1' suis pour la morale et la famille ! (a Poiyie.) File clampin.
POLYTE
Oui, mon oncle!
Il sort par la gauche.
JULOT, apercevant le costume de Godinois sur la chaise. Tiens, 1' complet du gigolot!... (ll prend le costume, les chaussures et le chapeau de Godinois.) Il me servira pour
aller au Grand Prix!
GODINOIS.
Il emporte mes vêtements!
JULOT, sur le seuil de la porte à Godinois et à Virginie.
Dites-donc, n' faites pas d'enfant!
Il disparaît par la gauche.