‹ Une nuit d'amour; piece en un acteChapitre 7 sur 7 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

GODINOIS, VIRGINIE, puis LETRINQUIER.

Et il se paie notre tête, encore !

VIRGINIE

Eh bien, nous voilà gentils!

GODINOIS.

Attendez, je vais tâcher de défaire la corde... si je pouvais au moins avoir une main de libre... Non! impossible !

VIRGINIE

Vous n'avez donc aucune force, aucune énergie?

GODINOIS.

Je fais des efforts surhumains!

VIRGINIE

Allons donc!... Vous n'êtes qu'une poule mouillée!

GODINOIS.

Moi?

VIRGINIE

Si vous aviez pour deux sous de courage, au lieu de vous cacher dans le lit, vous vous seriez jeté à la tête de ces misérables!

GODINOIS.

Sans armes, sans rien? Pour me faire tuer?

Au moins pendant ce temps là j'aurais pu me sauver 1

GODINOIS.

Charmant!

VIRGINIE

Mais non, monsieur ne pensait qu'à sa peau!... Et me voilà à la merci d'une bonne!... Et demain je serai la fable de tout le pays!... Quelle leçon!

GODINOIS.

Vous pouvez le dire!

VIRGINIE

Et si j'avais su !

GODINOIS.

Et moi donc !

VIRGINIE

Toute une nuit à passer ainsi !

GODINOIS.

Et j*ai une soif avec ça !

On entend à la cantonade une corne, une automobile qui corne et s'approche.

VIRGINIE, poussant un cri

Ah î mon Dieu !

Quoi?

VIRGINIE

On dirait l'automobile de Ghamoulard!

GODINOIS.

Hein !

On entend l'automobile s'arrêter.

VIRGINIE

Oui!... Elle s'arrête à la porte!... C'est mon mari qui revient !

GODINOIS.

Nom de Dieu !

VIRGINIE

Allez-vous en ! Allez-vous en vite !

GODINOIS.

M'en aller? Mais je ne peux pas!... Plus je fais d'efforts pour me détacher, plus la corde se serre !

VIRGINIE

Coupez là avec vos dents !

GODINOIS.

Mais je ne peux pas non plus !

Il ne peut rien!... Et dire que j'ai aimé un homme comme ça!

LETRINQUIER, à la cantonade.

N'aie pas peur, c'est moi!

VIRGINIE

Qu'est-ce que nous allons lui dire? Trouvez donc quelque chose I

GODINOIS.

Eh! que voulez-vous que je trouve? Nous sommes foutus !

VIRGINIE; frappée d'une idée.

Ah!

GODINOIS.

Vous avez trouvé ?

VIRGINIE

Evanouissons-nous !

Godinois et Virginie font semblant d'être évanouis. LETRINQUIER, entrant par la droite.

Figure-toi que Ghamoulard s'est trouvé indisposé tout à coup, alors... (Mais apercevant Godinois et Virginie, il pousse un cri.) Ah!... qu'est-cB que c'est que ça?... Ma femme! Godinois en caleçon! Attachés

et évanouis tous les deux ! (Voyant le papier sur le mur.)

Tiens on dirait qu'il y a quelque chose d'écrit làhaut, (u met son lorgnon et lit :) « Letrinquier, tu es cocu ». (Parlé.) Hein!

GODINOIS, à part.

La rosse !

LETRIKQUIER.

Cocul! Ah! nom de nom!... Mais alors, les misérables me jouaient donc la comédie? (Secouant Virginie.)

Virginie! Virginie!! Virginie!!!

VIRGINIE, feignant de revenir à elle et d'une voix faible.

Toi? C'est toi?

LETRIXQUIER.

Madame, voulez-vous m'expliquer !

VIRGINIE, d'une voix mourante.

Détache-moi d'abord !

LETRINQUIER.

Pas avant que vous ne m'ayez expliqué...

VIRGINIE, feignant de s'évanouir.

Ah!

LETRINQUIER.

Hein ? Elle s'évanouit de nouveau!... (La secouant.) Virginie! Virginie!... (Enlevant la corde.) Ah! je te forcerai bien à parler.. . et tu ne perdras rien pour attendre.

Il la détache.

VIRGINIE

Enfin!

LETRINQUIER.

M'expliquerez-vous, maintenant ?

VIRGINIE, éclatant.

Imbécile ! Idiot ! Crétin ! Ane bâté I Triple buse!

LETRINQUIER, ahuri.

Hein?

VIRGINIE

Non, regardez-moi monsieur qui va raconter devant tout le monde qu'il a touché dix mille francs et qu'il cache son argent dans la commode, sous mes pantalons !

LETRINQUIER, se précipitant vers la commode dont le tiroir est resté ouvert.

Ah! mon Dieu ! Des cambrioleurs?

VIRGINIE

Oui, des cambrioleurs !

LETRINQUIER, qui a regardé sous les pantalons.

Plus rien! Volé! Je suis volé et cocu par dessus le marché !

VIRGINIE, indignée.

Qu'est-ce que c'est?

LETRINQUIER.

Oui, oui, je comprends tout!... Ils vous ont surpris au lit, tous les deux...

Ah ! tenez, je l'aurais parié !

LETRINQUIER.

Vous dites ?

VIRGINIE

Je dis que votre ami Godinois en allant à la gare a vu deux apaches qui se dirigeaient vers la maison et qu'il a voulu sauver notre argent!

GODINOIS, à part.

Pas bête !

Vraiment?

LETRINQUIER, incrédule.

VIRGINIE

Et après avoir déshabillé monsieur, ils nous ont attachés tous les deux...

LETRINQUIER, toujours incrédule.

Et ils ont écrit : « Letrinquier, tu es cocu! »

VIRGINIE

Pour se venger de n'avoir rien trouvé.

LETRINQUIER, même jeu.

Comment! puisque l'argent n'y est plus!

VIRGINIE

Il n'est plus dans la commode, mais il est sous le matelas !

GODINOIS, à part, furieux.

Hein?

LETRINQUIER, ahuri.

Sous le matelas ?

VIRGINIE, aUanl chercher les dix mille francs de Godinois et tirant les billets de l'enveloppe.

Où j'avais eu le temps de les cacher. (Lui donnant les billets.) Tiens.

LETRINQUIER, ravi.

Mes dix mille francs!!

GODINOIS, à part.

Ah ! elle est raide !

VIRGINIE, à part.

Tant pis, c'est lui qui paiera!

LETRINQUIER, allant tout joyeux à Godinois.

Godinois! Mon vieux Godinois!

11 défait les cordes.

GODINOIS, comme s'il revenait à lui.

Letrinquier !

LETRINQUIER.

Oui, ton vieil ami Letrinquier qui n'oubliera jamais ce que tu as fait pour lui. (Redesceadant ainsi que Godinois qui se trouve au milieu, entre Virginie et Letrinquier.) Et

si un jour tu as besoin de quelque chose, ne te gêne pas, tu sais!..,

GODINOIS.

Eh bien, ce jour est arrivé : j'ai justement besoin de dix mille francs... un billet à payer demain.

LETRINQUIER.

Te prêter dix mille francs ?

GODINOIS.

Oui.

Mais.

LETRINQUIER, hésitant.

VIRGINIE, à Letrinquier.

Je ne veux pas t'influencer, mais quand on prête de l'argent à un ami on se brouille toujours avec lui.

LETRINQUIER, vivement.

Elle a raison !

GODINOIS

Tu refuses... après ce que jai fait pour toi?

LETRINQUIER.

Justement... tu m'as rendu un trop grand service pour que je me brouille jamais avec toi !

Hein?

VIRGINIE

Il a raison I

LETRINQUIER.

Tu entends ?

GODINOIS.

Si tu écoutes madame, maintenant!

LETRINQUIER, sévèrement.

Ah ! je te prierai de prendre un autre ton en parlant de ma femme !

GODINOIS, interloqué.

Mais...

LETRINQUIER, lui coupant la parole.

Il n'y a pas de mais. Et si mon observation le déplaît je ne te retiens pas.

GODINOIS, furieux.

Ah ! c'est ainsi? Eh bien, je m'en vais...

VIRGINIE, qui ressaute sur le lit.

Bon voyage !

LETRINQUIER.

Oui. Foutez le camp ! Bon voyage !

Seulement je ne peux pas m'en aller comme ça... Ils ont emporté mes vêtements... Prête-moi quelque chose.

LETRINQUIER.

Quel tapeur ! (Lui donnant son chapeau.) Tenez, voilà mon chapeau, c'est tout ce que je peux faire pour vous I

GODIXOIS.

Merci!... Ahf oui elle est raide celle-là! Des mufles, vous entendez, des raufles! I

Il sort furieux par la droite.

VIRGINIE

Il ne t'aurait jamais rendu un sou, tu sais?

LETRINQUIER.

C'est un sale individu !

Lelrinquier commence à se déshabiller, tandis que le rideau tombe.

Rideau.

Imprimerie Générale de Châtillon-sur-Seuc. — .A.. Pichaï.

PQ Henneqiiin, Maurice

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