‹ Une nuit de Noël sous la TerreurChapitre 1 sur 3 · PARIS H. DARAGON, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS H. DARAGON, ÉDITEUR

30, RUE DUPEBRB, 30

sous ]a Terreur.

Le hasard d'une villégiature à Nemours m'avait amené à visiter un château bien connu de tous ceux qui s'intéressent à l'architecture du sei-

zième siècle en France — celui de Fleury-les-Tours. On l'a nommé ainsi pour le distinguer de l'autre Fleury, célèbre par le séjour du prétendant Charles-Edouard, et qui dresse dans le voisinage de Courances sa jolie construction de briques. Je n'ai pas rintention de discuter le point controversé entre archéologues, si ce charmant bijou de pierre, construit par les ordres du premier duc de Fleury, le favori de Louis XII, a servi de modèle à cet autre bijou, qui le reproduit quasi exactement, et qui est Azay-le-Rideau, ou si c'est l'inverse. Je ne discuterai pas non plus cet autre problème débattu indéfiniment dans les clubs ; le propriétaire

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dé Fleury-les-Tours, a-t-il vraiment le droit de s*appeler le duc de Fleury tout court, comme le jeune héros d'Agnadel? La contestation dure avec l'autre branche de la fa« mille depuis quelque cent cinquante ans. Que son titre soit ou non très authentique, Tactuel duc de Fleury le porte de manière à justifier toutes ses prétentions. Il emploie admira* blement une très grande fortune*, héritée de sa mère, fille elle-même d^un de ces gentilshommes verriers dont une tradition plusieurs fois sé« culaire se perpétue dans nos dépar* tements du nord. Le duc a eu le bon esprit de ne pas confier à des inteiv médiaires la gérance de ses intérêts.

Quarante ans durant, il a dirigé en personne les vastes usines qu'il possède près de Saint-Quentin. Son fils aîné s'en occupe maintenant. Ce maniement direct de ses propres a£Faires a eu ce résultat que le châtelain de Fleury-les-Tours appuie ses prétentions sur douze cent mille francs de revenu sans mésalliance, et le château est habité aussi noblement que le méritent les sculptures de ses portes et les meneaux de ses fenêtres.

Le seigneur de cette exquise et grandiose demeure en a un très légitime orgueil. Ceci soit dit pour expliquer comment il avait tenu, m'ayant rencontré chez des amis communs, à m'en faire les honneurs, malgré mon

sous LA TBRRBUR ^

manque absolu de compétence dans la partie où il excelle. Il a réuni là une collection d'armes à rivaliser celle du Palais Royal de Madrid. Un trait définira la parfaite politesse de ce vrai gentilhomme : durant la visite à laquelle je fais allusion, il m^épargna le détail de son musée, et un autre trait encore définira Fincompétence que je viens d'avouer. De toutes les pièces incomparables éparses — dans les appartements du châ> teau — que dis-je? — de tout le château lui-même, je ne me rappelle vraiment qu'une petite toile, suspendue dans la chambre à coucher du maître du logis, et cela moins pour elle-même, quoique ce soit une excel-

leoie peinture d^un maître anonyme da dix-septième siècle français, qu'à cause de Tanecdote qui s'y rattache.

Celte prédominance de Fintérèt moral sur la beauté et le pittoresque distingue récrirain de l'artiste — heureux quand cet intérêt emporte avec lui, comme ce fut le cas, un enseignement.

Ce tableau devant lequel je tombai aussitôt en arrêt, représentait un sujet bien banal : une Nativité. La peinture avait la solidité qui décèle un faire très exercé, cette minutie forte dont la valeur reste indiscutable à travers les variations du goût.

Le saint Joseph, la Vierge, le bœuf, Tâne, TEnfant sur la paille étaient

sous LA TSKRBUR il

traités avec une robustesse de touche où se reconnaissait Tinfluence de Philippe de Champaigne, et une précision apprise en Flandre. Jusqu'ici pourtant rien que d'ordinaire. Haïs un détail d'une extrême originalité trahissait dans cette création d'un excellent ouvrier une imagination de poète. La scène était placée, comme d'habitude, dans une pauvre étable, éclairée par une fenêtre dont le châssis se composait de deux barreaux, coupés l'un par l'autre à angle droit.

L'ombre de ce châssis se projetait sur le mur du fond, de telle manière qu'une croix se dessinait sur le crépi blanc, démesurée, fantomatique et pourtant distincte. La base de cet

instrument du futur supplice posait juste au-dessus du berceau de Tenfant divin, endormi si doucement 1 Entre celte croix et ce sommeil, entre cette menace et cette sécurité, le contraste était assez poignant pour qu'il suffît seul à retenir Tattention . J'avais un motif pour être intéressé doublement par ce tableau. Je venais, en le re* gardant, de le reconnaître. Oui, j'avais déjà vu cette disposition des personnages, et ce reflet du châssis de fenêtre projeté en croix sur le mur blanc du fond. Un nom me vint aux lèvres que je prononçai très étourdi ment. Il est rare qu'un collectionneur aime à posséder un objet dont une réplique existe, et les quel-

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ques autres tableaux réunis là prouvaient que le duc, spécialisé dans les armes, ébauchait aussi un tout petit commencement de galerie.

'y — Votre mémoire vous sert très bien, me répondit-il ; une copie de ce tableau existe en effet chez Madame de — r-.

Il répéta le nom que j'avais dit, et qu'il est inutile de transcrire ici .

' — Ce sont des cousins à moi. Vous auriez pu en voir une autre chez les ■ ■ - (je ne transcris pas non plus cet ailtre nom) et une autre chez les — < — • Ceci est Toriginal, que mon grand-père a laissé par testament à Talné de ses quatre enfants, qui était mon père. Il a voulu que trois autres

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copies fussent faites pour mes deux

oncles et ma tante. . . M*"^ de ne

vous a pas dit pourquoi ?

Et, sur ma réponse négatiTe :

— C'est naturel, reprit-il, arec une amertume hautaine. Quand on a consenti à servir la Révolution, certains souvenirs font honte.

Le père de M«^ de a été, eh

effet, dans la diplomatie sous Napoléon m ! J'ai oubKé d'indiquer que le duc-verrier est un de ces légitimistes intra&âgeants auxquels il a fallu Tordre du prince qui dort à G<sritz pour qu'ils acceptassent la fusion.

— Je n'ai pat les mêmes raotib pour TOUS laim répbode qui donse

k ee petit taUeau U v«leur d'une réKque de famille. Voua me permettrez de vous offrir la petite {^quette où j'ai fait inscrire le passage du tes* tament de mon grand^père dans lequel il explique cette yolonté... Vous lirez ces pages en vous en allant...

Elles seront toujours auesi intéressantes qu'un article de journal. Et du train dont nous allons, elles risquent fort de resaeaibler à ce que vous lirez dans les jourmaux de demain I . . .

Le possesseur de cette m Nativîlé »

s'itait41 trompé en m'aimoaçai^ mt récit aussi saisifltant que l'idée nié«e i de «ette toile, «asociée à «ne erise déci^ve de lliisioire de son ileul ? •

f6 UNE NUIT DB NOBL

Le lecteur va être à même d'en juger car le duc, m'ayant donné la permis* sion d'utiliser ce document, je prends le parti de le copier tel quel .

Par les époques troublées comme celles que nous traversons, if est toujours sain de se rappeler quelles terribles épreuves l'expérience de certaines doctrines sociales a imposées aux destinées privées, il n'y a pas . beaucoup plus d'un siècle. Ce n'est pas une raison pour croire, comme H. de Fleury, à des identités d'événements qui ne se reproduisent guère. La Commune, cependant, est trop près de. nous pour que les sentiments traverses par les bommes qui ont vécu sous la Terreur nous

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soient tout à fait étrangers. Ce récit a donc des chances pour offrir un certain intérêt d'actualité. Le voici, sous le titre que le duc lui avait donné : € Note laissée par mon grandpère pour son fils aine et qui expli* que le codicille de son testament relatif à un tableau d'auteur inconnu^ représentant une Nativité » . A partir de maintenant c'est donc le duc de Fleury de 1793 qui tient la plume.

Quoique quarante ans se soient écoulés entre le jour de Noël on j'écris ces lignes (1833) et celui dont je ▼eux retracer l'angoisse (4793), ancune des émotions trarersées alors ne s'est effacée de mon esprit. Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir, distinctement, nne plaine blanche de B^ge, entre des montagnes, une

route presque déserte, où de rares piétons et de plus rares cavaliers cheminaient sous un ciel livide, dans lequel le soleil découpait un disque rouge. Je revois une voiture roulant à travers ce morne paysage, sinistre comme l'atmosphère qui planait alors sur la France. Ce véhicule cahoté sur un sol dont le ravinage dénonçait Tincurie de la Révolution»

emportait un jeune homme de trente ans et une jeune femme de vingt. Cet homme, mon iils, était votre père, cette femme était votre mère. Elle était à la veille de vous avoir. Son état de grossesse avancé lui rendait ce voyage si douloureux qu'à chaque secousse ses traits se décomposaient

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comme si elle allait mourir. Ses paupières se fermaient sur ses prunelles mouillées de larmes. Puis, la volonté de ne pas ajouter à mes anxiétés était la plus forte. Elle trouvait le courage de me sourire et elle me disait :

— Ne vous tourmentez pas, mon ami. Dites au cocher de pousser les ehevaux. Dieu, qui nous a protégé depuis notre départ, ne permettra pas que nous échouions au moment d'arriver...

n était en effet assez extraordinaire que nous eussions parcouru sans être inquiétés, la distance enlre Fleury-les- Tours et la petite ville de la Franche- Gomté dont nous approchions. C'était Horteau, à huit lieues seulement de

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Loele^ à aiûLii& d'une journée de La Ckauxrde- Fonda ei de la Suisse. Noua nous étions décidés à chMsir» fMW sortir de France, ce chesain détoumév, ajM^ ai^ir pris ostenaïUemenit la route naturelle» celle de ChàLons eL da Nancy. Je me souviens. Tandis que nona avancions péniblem^Ai» glaeéa par le froid de cet apcèsrmidk» daaa noire voiture achetée d'occasion ^à feiae close,, épiant, sans en avoiir l'ak, la physionomie de chaque pasBMil^ avec ^piels xemords je nae repivoehais de n'avoir pas émigré pluatùt l Cern'es4 parque je me fusse laissé endumûr,!

comme tant d'autres,, par lesiUuaion'f des insensés de la nuit du 4 aeML J'avaia toujours pensé que la tempête

9&ffB LA TÉMimflt 2^

éêf^t^lmèè ^r le par^ serait sstùs ^ié m épfelJ^ jutait tm tf»ppefe efmây moi et lès vAms. Mais en 9t

JTen ékiê âefetm àitttttffeux e# |ef

ptas s«M pèfe. Ëlte* bâftilait avec ttiie nvèref iiifaiasde^ «iti |»e£rt eMteâti pas tî«» éMgiSé d^ mm . Je i!k/éfais tûtil (te aiïite' (Siwwidéfé comme le^ protectémr (te€és d^itres. Ifadlfeur^, ni eff^ nr iWoi tf'afwori» été ettcoré rtneiMKJéa,yst^ demandé U main d'Henrîefll^, notirnous éfiojû^ fiancé», ptn^ rtfarféy,- Gas'événteMtents nous" avment menés, «te ^cfmame en àemamîe^, ju^'à: ce tefriftte mots def janvier où le procès et r«téCUtion in Ffoi iritfugtïrèrëhÉ

yraiment cette crise d'universelle consternation, si bien nommée la Terreur. Dès que j'eus appris cette affreuse nouvelle, j'avais dit : il faut partir. A ce moment même, H°^® de Hiossens était devenue plus souffrante. La paralysie la rendait in* transportable. Nous étions restés. Je n'avais pas eu le courage de démontrer à sa fille qu'en agissant ainsi nous nous perdions sans espérance de sauver sa mère. La malade était morte en août. Redevenus libres, nous avions remis de partir cette fois en constatant que Fleury conti- .

nuait d'être ignoré par les Jacobins de Nemours. Il en était de lui comme il en fut de Dampierre et de quel-

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ques autres demeures seigneuriales situées un peu à Técart et dans des contrées où ne se trouvait aucun meneur très énergique. Or les lois sur les biens des émigrés étaient implacables. Nous ne possédions d'autre fortune que nos deux châteaux et leurs dépendances. A la veille d'avoir son premier enfant, Henriette avait hésité à le ruiner d'avance. Elle était extrêmement pieuse. Elle avait voulu voir une protection de la Providence dans la tranquillité exceptionnelle où nous venions de vivre. J'avais cédé à son .désir de ne pas quitter notre manoir. Ah ! combien je me le reprochais maintenant ! Un coup de foudre nous avait réveillés de cette

211^ vms mjiT m »obl

Mie BêcimUf, Un mprésetrfent âo pe«pi& ayait embarqué à iVemotrrsr un iMLtitf. Il tétait fait nsmeffre la* ImCè dés propriétaires de la ville et de9 emmms, C'étsdf une taMe d!e pnsAGtipfion toute dressée. Un vieux serfitevr de ma famille avait appris q&e àesf maudatsr d'amener aRaient être laiifés eontre lesr suspecfe et nafureliemenf contre mui (f abord.

L*«rgeuee du péril n'avait pfus perm^rhésilation. C'est ainsi que nou)s neus* trouvions sur !a route de Suisse p€^ cet après* midi die la fin de àé^ ccfHibre. Un passeport au nom éhi cilbyeii et de IlBt citoyenne Chtfrdonr, procuré par le fidèle avertisseur, non» atait permis de fran^hÎT sans

Imp fte dittmltés les< étapes dé t»

hm§ et dangereux yojage. Ce papier lUPélu du timbre de la municipalité dtiNeaiDun> me qualifiait de ctîoysm ceteumant dans seci pays, k de la eaivtè de sa femme. Lai de eelte ruse en avait jmqfaiad fût la réussite. Il ne s'élnf w m È B tmiié personne pour imagmev* cps'vK duc dtt' Fleury n'eût pas i^m fkm dm préeaolietts pour dépister leslimiers lancés à ses trousses. A Tap^* proche de la frontière, ce misérable (AàSott de papier sui&rait-il ? C'est ta^ question que je me posais avec une ^«ivante grandissante, tandis que jftfiKtcltais à Fhorizon la silhouetté^ èr cette petits ville de Morteau, où *

28 UNE NUIT D£ MOBL

allait se jouer le dernier acte du drame de notre salut... Vers quatre heures, elle commença de se dessiner sur le ciel maintenant presque noir. La masse sombre des maisons prenait une physionomie si étrangement sinistre que mon appréhension d'afiFronter là un dernier examen de mon faux passeport devint intolérable. Le désir d'y échapper me suggéra ridée la plus évidemment déraisonnable que je pusse concevoir.

— Vous sentez-vous assez bien pour marcher deux heures ?. . dis-je à ma compagne.

— Oui, répondit-elle, avec une expression dans les yeux qui aurait djii m'avertir. Mais dans ces fièvres

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de fixité on ne veut rien reconnaître de ce qui contrarie les projets où Ton aperçoit une issue possible.

— Ce sera le dernier effort, reprisje. Il est nécessaire.

' En même temps, par des coups frappés contre la vitre, j'avertissais le, cocher d'arrêter. J'avais engagé ce gros garçon sur sa mine nigaude, à Dijon, en achetant la voiture.

Qu'avait-il pensé de la qualité des voyageurs qu'il conduisait ainsi ? Je me Tétais souvent demandé, et je m'étais comporté de manière à dissi<# per de mon mieux ses soupçons s'il en avait. Il était insensé, presque au terme du voyage, de démentir d'un coup cette attitude. C'est pourtant ce

30 UNB wurr ob hosl

^e je fis en deacendant de Toitvre» à urne demi*li^ie peat-Mee de ftfeiteMi et lui disant :

— Je n'ai plos besoin de vos «ervices, mon ami. Ma teaume et naoî imMéroitô continuer la rou^ à pied .

Lm. voiture est à vous avee les dwraus et eeei par dessus le mamké (jft ]m mettais dans la nain un muleaii de louis), si vous paitez tout de suite de ce côté (je lui montrai la route par laquelie nous étâoea venus). Sîsmmi...

J'avais tiré de ma poche un piaioàét que j'armai d'an geste si déterminé que le malheureux se mit à tremUer de tous ses membres :

— Je vous obéirai^ Monsieur, répondit-il, je vous obéirai...

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— - C'^t k riiurtaat qu'il faut patitidr* UMÎatai-je. J*ai votr« immu. Je t^i»

Agirai j'eadpoit toù vioag ^leirn» tme

h mtw^. & Jabs sa iBois vous n'av^ rieci neçu, tovi ast à tous.

J^'àonàma l>aJbuiia un reiQ«ix^iopi^t. Il m'aida, dun^ main qui contij^uait ie iiaeinUer, à mettre mur mes épaules une espèee de havre-sac qyi cofitenajt quelques e&ts iiMUsfMW^aUes. J'avais duas «la eeÎBture Wie diiaine d'autres neuleaux d'er et 4e6 dianiajsls. U remonta eur «on siège sans presque oser me pailer.

Je tenais toujours à la main mon pistolet levé. Les chevaux tournèrent, dans l'accablement de bétes

fatiguées qui comptaient si bien toucher à l'écurie. Mais leur conducteur était si impatient de n*ètre plus à la portée de mon arme qu*il trouva le moyen de les mettre au grand trot. M™« de Fleury et moi. nous étions seuls. Nous n'avions plus qu'à marcher en contournant la ville pour arriver en Suisse. Elle me dit :

— Je suis prête. Et nous commençâmes à nous diriger vers Morteau, avec rintention d obliquer par le premier sentier à droite ou à gauche pour rejoindre la grand>oute de l'autre côté.

Nous n'avions pas fait cinq cents paà que la ralentissement de la dé»

maFche de ma compagne me prouva que son énergie avait préjugé de ses forces. Encore cinq cents autres pas et elle s*arréta. Elle dit %

— Je ne peux plus..»

Et» se laissant tomber sur une pierre, elle éclata en sanglots.

-— Je ne peux plus, je souffre trop, répétait-elle.

Ses mains s'étaient portées sur sa ceinture. Quoiqu'elle fût enveloppée d*un manteau, la déformation de son pauvre corps était trop visible pour que celte exclamation et ce geste ne donnassent pas à ce cri de douleur la signification d'une menace, à lai)uelie *je n'avais *pas voulu songer.

•Mènrietle était tout rprès d'iicbever le 'biiitième mois de sa grodsess^. Si ^e allait accoucher avaftt terme, là, sous^ <;eMa bise froide, surjette, imffi gelée, loin de tout seooitrs !^.. J'essayai de la ^ulever de t^re, .pour l'ewportep, où ?.^. où ? Vers 1^ ville dont la: siliiotjtôtte toujoiu^s dressée

8006 LA TBRRBUB SS

mÊT rinrazdn «n-avaîl; ëpomwMidté tout à riheure^^rifmiateiiaTitiâUe-oi'ifipariinmit '«omo» TmIb 4ià Au jonenis ma 4>iaa aimée auraîÉ «e iloii pour pni^ger «sa ohair rfpimiHiii ania, un lit pour étemlre «es memlNfiee ^teeouéa par le grand travail, àts langes^ painr looeiroir notre enfant, s'il iSevaii naltte ! J'étaie nllMMAe akm et jaune. Je lui demandai jd'assnier tee Inrae avtour ide ^mon ^u et ije marchai encore . dnax cents paa avec eet adoré Taidecui... -iit puis, je sentis moi-«aème ma vigu^ir défaillir.

Je dus im^arréter à fldon tonr.

-*Tu voisliien, reprit^aUe, quand ie Teos reposée à .tsere, d'aœ yaix si basse qneije Tenieidais «à faine,

elle n'avait même plus la force de parler : — tu vois bien que c'est im»^ possible. Embrasse-moi, mon ami y et dis-moi adieu... Ouiy à Dieu, répé* ta-t*elle en séparant les deux mots, laisse-moi à Lui, qui me sauvera s*i| veut me sauver. Et s'il ne le veut pas. Il sait pourquoi et je ferai mon sacrifice... Mais toi, va-t'en, va-t!en« mon amour ! Qu'ils ne te prennent pas! QujIs ne te lient pas tes chères mains I Qu'ils ne te. . .

Le geste passionné par lequel elle serra ma tète contre son cœur — je m'étais mis à genoux devant elle pour essayer de l'apaiser -^ avait une horrible âoquence. Elle voyait la guillotine et le couperet.

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— Allons, adieu... Et va-t'en !

— Non, lui répondis-je. Je ne te quitterai pas... Mais que faire, que faire?

— Partir, insista-t-elle, leur échapper, toi du moins...

— Oui, m'écriai-je, mais avec toi...

Ecoute...

Un petit bruit de grelots se faisait entendre au loin.

-^ C'est une voiture qui approche.

Notre homme révient pour aller notis dénoncer . . Ah ! si c'était lui ! Mais qui que ce soit, il faudra bien qu'il nous prenne !

Ainsi, moins d'une heure après avoir renvoyé, au risque de nos vies, une voiture qui était à moi et un co-

cher dont j'étais presque sèr, j'allais arrêter, comme un voleur de grand chemin, à la nuii tombante, Yéqmpage d'un voyageur inci^ntiu m9t lequel je devrais sans doute me battre ! L'incohérence de mes réB8»

lutions dans des circonstances si graves eût mérité un chàtimenl. B me fut ^Mirgné. Ce voyageur se trouvait être une femme d'un certoin âge qui conduisait à la ville, au trot d'un mauvais bidet, non sans redouier elle-même une mauvaise reneoatre, une carriole chargée de légumev.

Cinq minutes de conversation suffirent pour qu'elle devinât la vérité :

— Montez, madame, dii-eHe à {Henriette après les premiers ponr-

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parlers» et vous aussi, Monsieur^ llaisc ne répondez pas à la barrière.

Oa reconuatkaii que vous n'êtes pa3 d'ici, ni de Suisse, ajoutart-elle. Jte dirai, que vous êtes des cousins à moi... Et je vous mènerai chez mu scMur qui vous logera. Son maître hii a recommandé avant de partir die reQueilHr tous les oi-devants qui passeraient...

J'aime à rapporter ces discours de la mtoe Poirier — et à écrire cet humMe nom — r comme un témoigo^ge qu'il restait encore de brOiV^ .ge»is dans ce qui avait été le doux paysi de. France. S'ils avaient osé se soufevev tous, kommes et femmes, et faire bloc, qu'ils auraient eii vHe

raison des brigands au pouvoir — une poignée — et combien lâches^ on Ta trop vu quand ils se sont trouvés devant Bonaparte ! Mais en 93, les braves gens ne savaient que mourir et pardonner. La mère Poirier devait m'en donner aussitôt une preuve saisissante :

— Qui était le maître de votre sœur? lui demandai-je, comme la carriole s'ébranlait.

Je n'avais pas protesté contre le mot de ci-devant. Ce silence était le plus dangereux des aveux. De quoi m'eût-il servi de discuter avec la maraîchère ? J'étais tellement à sa merci !

— C'était M. François, le curé de Morteau, répondit-elle.

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^- Et il est parti ? interrogeai-je.

— Ils Font arrêté, monsieur, et ils l'ont guillotiné.

Mme de Fleury poussa un petit cri et elle se serra contre moi. La mère Poirier, préoccupée de bien diriger sa béte dans la nuit, enfin venue, ne remarqua pas ces deux signes d'une épouvante qu'elle augmenta en continuant :

— Ils ne sont pourtant pas trop mauvais à Morteau, mais il y a Raillard...

— Qui est Raillard ? demandai-je.

— Vous ne connaissez pas Raillard ? reprit-elle . C'est vrai, vous n'êtes pas du pays. Mais on prétend qu'il fait tout ce qu'il veut, même à

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Paris. C'est le médecia... ou c'était, rectifia-t-eHe. Presque personne ne s*adresse plus à lui. On va chez M. Couturier.

■^ M. Raillard est le ehef des Jacobins de Morteau ? insistainje.

Il est le président du club?

— Pourquoi faites-vous comme si vous ne le connaissiez pas alors^?

dit-elle en se retournant, et dans Vomr bre je vis pmndre aux yeux de la paysanne une lueur aiguë de défiance.

La sœur de la servante du curé guillotiné soupçonnant d'espionnage un duo de Fleury, quel symbole d'une époque dont la plus triste caractéristique fut celle-là : les persécutés s'évitant les uns les autres!

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Ge^ impression ne se dissipa quV pfès que not» eûmes franchi fci porte de la petite ville et qirand M»a Poirier eût constaté, au trerabtement presque convulsif de ma femme, que nous étions bien des fu^ gHifc en proie aux affres d'un mortel dn^nger.

— Ma; ft», madame, s'écria^t^elle, ingénument, ça n*a pas Fair gracieux, mais ça m'a fait plaisir de sentir que TOUS aviez peur quand j'ai crié au g9xè& : € C'est mon cousin et ma cottsiae...)» S'ils savaient ce que je TOUS ai dit sur Raillard, ils m'envet raient rejoindre ce bon M. Françoie.

Et dame, j'ai un mari et deux enfants,

ei je voudrais bien voir avec eux de meilleurs temps ! Mais nous approchons de chez ma soBur. Ils la lais* sent tranquille^ ellei parce qu'elle a été la sœur de lait de défunte M"*« Raillard. Rapport à ça, il ne Ta pas fait arrêter... C'a a été un brave homme autrefois, et savant !...

Ce sera le chagrin de cette mort qui lui aura troublé la cervelle, et puis ces nouvelles idées. Il ne boit qiie de l'eau, cet homme-là. U ne mange pas. Il ne vit que dans ses livres. H en a deux chambres toutes pleines.

Je vous demande un peu, tant savoir, pour devenir si méchant ! . . . Tenez, monsieur, voyez Jeannot... — Elle désignait son cheval du bout de son

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fouet. — n ne sait pas lire, lui, et il connaît tout ce qu'il a besoin de connaître... C'est la porte de ma sœur. Voyez. Il s'arrête tout seul. Je ne remue pas les guides. Oui, mon garçon, tu es arrivé... Tu vas manger l'avoine dans un quart d'heure.

C'avait été à mon tour de trembler.

A travers ces .propos naïls, j'avais entrevu le 4ype le ,plus. redoutable des révolutionnaifes d'alors — et de tous les tem^ps — le fenatiq^le d'idées, hoiraéte dans sa vie ^ivée, débcatt même et a^Mible. Le chagrin que ce Raillard avait eu de soki veuvage l'attestait. Et puis, lorsqu-il s^agit de

l'application de leur système d'idées, la vie humaine ne compte pas pour eux. Quant à expliquer par le souvenir de sa femme morte l'espèce de tolérance accordée par celui-ci à la servante de l'abbé François, cette hypothèse était ^ bonne pour des simples d'esprit^ comme M™« Poirier.

Il était bien plus probable que la maison de M"« Bouveron — ainsi s'appelait la vieille fille — servait de traquenard. Une surveiBance un peu étroite devait suivre les allées et venues de tous les visiteurs. Je tiens à répéter que ni à ce moment, ni depuis, je n'ai admis une seconde que les deux demi-sœurs — c'^était eur degré de parenté -^ eussent la

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moindre idée d'un pareil rôle.

C'était deux loyales et pitoyables créatures. Dieu ait leurs âmes, et puissent-elles avoir reçu là-haut la récompense du Bon Samaritain !

D'ailleurs eussent-elles été des émissaires de la police jacobine^ je n'avais pas le choix. Les souffrances aiguës dont ma femme s'était plainte sur le bord de la route s'étaient calmées un moment dans la voiture. L'accueil de M'ie Bouveron qui nous reçut comme si nous avions été réellement envoyés par M. François avait paru lui rendre du courage. Cette veine ne dura pas. M"e de Fleury ne fut pas plutôt assise au coin de l'àtre qu'elle recommença de gémir. Sa réponse à mes

qtiestions me convainquit que mon pressentiment ne m'avait pas trompé.

C'était un accouchement avant terme qui se préparait, et sans doute cette nuit. J'expliquai mes craintes à notre hôtesse, et je lui demandai l'adresse de M. Couturier. Je m'y rendis en personne. Je voulais voir de mes yeux à qui j'allais confier le soin de mettre au monde mon premier-né, peut-être un fils, l'héritier de mon nom. Je ne trouve pas de mots pour traduire l'émotion qui m'étreignit le cœur quand la porte du médecin se fut ouverte à mon coup de marteau. Je revois la rue montante et blanche de neige, où se dressait ce logis du praticien de province. Je

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