‹ Une nuit de Noël sous la TerreurChapitre 2 sur 3 · VS LA TERREUR · texte numérisé non relu

VS LA TERREUR

rerois un pan de ciel apparu entre les toits, et surtout j'entends Taccent d^une femme de charge, qui ne se montrait pas, sans doute par prudence, et eHe répondait à ma demande formulée dans le vocabulaire obligatoire :

— Le citoyen Couturier n'est pas chez lui .

— Mais quand rentrera-t-il ? demandaî-je.

— Pas ayant demain, reprit la voix.

B est parti cet après-midi pour le Valdahon voir un de ses clients, qui est à la mort. Il le veillera toute la nuit. . .

— Mais il s'agit d'une malade qui ne peut pas attendre non plus. Ma

femme est en mal d'enfant . Combien y a-t-il d'ici au Valdahon ?

— Huit lieues et demie. Ce n'est pas la peine d'essayer. Il faut le cheval du docteur pour aller par des chemins comme ceux-là, et la nuit encore. Et puis, il ne quitterait pas son malade. Il a remis toutes ses visites à demain pour se rendre libre...

— Mais à qui s'adresse-t-on dans les cas pressés ? insistai-je. M. Couturier n'a donc personne pour le suppléer quand il y a urgence et qu'il est absent ? En cas de danger, encore une fois, à qui s'adresse-t-on ?

— Au citoyen Raillard, répondit mon interlocutrice.

La voix s^étouffait pour prononcer

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ce nom, qui me glaça plus que la bise de cette nuit où j'étais sorti sans manteau. La servante était descendue de quelques marches. La lampe qu'elle élevait par dessus sa tète sculptait ses traits avec un relief qui en accusait l'expression. Visiblement elle était elle- même troublée jusqu'à Tàme à cette seule mention du terroriste.

— Le citoyen Raillard n'exerce plus depuis trois ans, continua-t*elle, mais il est convenu avec mon maître que dans les circonstances urgentes on peut envoyer chez lui... Si vous attendez jusqu'à demain, le docteur Couturier sera revenu vers neuf heures...

Jusqu'à demain ? Attendre jusqu'à

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demain ? Le pouvaia-je? Et «i je oa le pouvais pas, que devenir ? Laiwerai-je ma femiae» ma ehère femme»

mourir peut-être devant moi, et avec elle l'enfout^ notre enbnl, ^na avoir appeM te seul médecin qu'il y eài à cette heure dans cette ville ? £t rappeler, c'était ce taux paaaepori mumtré à ses yeux d'inquisiieur, c'était dm questioiia posées auxquelles il faudrait répondre ! Au moindre soupçon o'était rarreataiion« et c'Mait la . mort, pour mei eertainement, pour W^^ de fleury aans doute, et flftfts doute pour les deui: humMes dieflii-aœurs dont l'une nous avait recueillis gisant sur la neige, dont Tautre nous logeait maintenant.

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Dévoré par celte inquiétude, de quelle course hitive je redescendis vers le boulevard où habitait M*^ Bouveron et avec qudle angoisse je vis s'avancer la vieille fille an-devanl de moi sur le pas de la porte, et déjà elle m'interrogeait :

•^ Madame vient d*étre bien mal^ disait-elle. C'est pour cette nuit, j'en SUIS eùre. Vous n'amenez pas M. Coutinrier?

Et quand je hii eus expliqué le résttiiai de ma visite.

-^ M. lUilIard ? s'écria-t-ette en jeignaai ses mains avec un geete d'hoiraur.

aiei^ta:

— M. RaiUard ?. . . C'est lui qui a fcit

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arrêter et guillotiner M. François. . .

Ah ! monsieur^ s'il sait seulement que vous êtes ici, vous et madame, vous êtes morts !

C'est sur ce cri de détresse que j'entrai dans la chambre où Henriette, couchée à présent dans un lit^ me montra un visage où je lus l'agonie.

Ses traits comme décomposés, son teint livide^ la fixité hagarde de son regard, le clignotement de ses pau^ pières, ses doigts crispés sur la couverture annonçait l'imminence d'une de ces crises nerveuses dont s'accompagnent si souvent les accouchements prématurés. Elle me reconnut et me fit signe qu'elle ne pouvait pas parler. Son souffle était court, sa

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mâchoire contractée. Elle eut la force de prendre ma main, qu'elle mit sur sa poitrine. Je sentais aux pulsations de son cœur, comme à la chaleur de ses doigts, que la fièvre la brûlait. Ma présence pourtant lui fit du bien. Les secousses dont ses membres étaient agités s'arrêtèrent pour quelques instants. Elle respira plus régulièrement, et elle se retourna vers le mur, comme si elle allait essayer de dormir. Après dix minutes de ce faux sommeil, de nouveaux phénomènes se manifestèrent qui ne pouvaient plus laisser cette espérance d'une attente jusqu*au lendemain. Les convulsions reprenaient plus violentes. Elles se calmèrent

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encore, pour . revenir plus fortes <;haque ibis. La bonne Bouveron allait et venait entre sa euisine et la chambre, me proposant tour à tour tous les remèdes que lui suggérait son expérience de commère de village. Son épouvante augmentait la mienne, à cause d'un très petit détail mais trop significatif : évidemment elle croyait que ma femme allait mourir, et elle continuait à ne pas même prononcer le nom de Raillard.

C'était donc que, le connaissant, elle considérait comme inutile un appel à la pitié du révolutionnaire. Que pouvaitril arriver pourtant si je mV dressais à lui? Qu'il me fit arrêter sur-le-champ comme suspect, qm

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ma femme agonisât, toute seule.

Notre situation était bien terrible.

S^arés, elle serait pire. Non, je ne devais pas courir ce risque plus effrayant que tout le reste, et je répétais mon cri devant la rencontre avec M°»« Poirier :

- Que faire ?que faire?. . .

C'est à ce moment, et dans Pîntervalle d'une de ces crises de douleur aiguë, durant lesquelles mon ignorance et mon impuissance me désespéraient, qu'une idée abominable traversa ma pensée. Je n'étais pas très croyant à cette époque . Comme la plupart des hommes de ma classe, j'avais été touché par l'esprit de

scepticisme émané de Voltaire et de l'Encyclopédie. Je comprends aujourd'hui que j'ai subi là une de ces tentations^ comme Téternel ennemi — Yantiquus hostis — dont parient les Pères, nous en inflige aux heures décisives de notre existence. J'avais posé mes pistolets sur une table, quand j'étais revenu de mon inutile visite chez M. Couturieor. Comme je uk'aeooudais pour prendre na Ukf dans mes mains — k geste inrttnc* tif do désespoir — « un de mes cendes heurta une des crosse». J'eus un sursaut soudain de tout men être. J'avais oubUé que ees armes étaient là, et chargés». Arrivé à l'ex*»

trémité du malheur, il y a tonjowrsiin

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moyen sûr de s'en affranchir. J'avais à ma portée de quoi faire taire cette plainte de bote blessée que poussait ma pauvre Henriette et qui dénonçait ses intolérables souffrances; de quoi faire taire aussi la plainte de mon cœur, cœur d*amoureux^ cœur de Français, car cette agponie de ma jeune femme, dans cette maison inconnue, à quelques lieues de la firontiëre, après cette fuite du foyer ancestral, qu'était-ce, sinon un épisode de l'immense désastre public?

Malgré tout — la nature a de ces énergies qui défient les craintes les plus justiAées — malgré tout un enfant pouvait naître. Pour quel sort ? Destiné à quelless misères? Avec cette

rapidité dans le raisonnement qui nous fait, à de certaines minutes, apercevoir d'un seul coup d'œil, tout le passé et tout Tavenir, je vis cet enfant, si c'était un garçon, grandir dabs l'exil, revenir dans son pays chargé du poids inutile d'un grand nom, sans fortune pour le soutenir, étranger à la France issue de la Révolution — un émigré à Tintérieur ! Si c'était une fille les difficultés ne seraient pas moindres. Que deviendrait-elle? Comment l'élever?

Où? Pour quel mariage?... J'avais pris un des pistolets, puis l'autre. . .

Une petite pression sur une des gâchettes, et cet enfant ne naissait pas, et sa mère cessait de souffrir. Une seconde

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pression sur la seconde gâchette et le malheureux homme qui avait fait la folie de se marier en pleine Terreur, se reposait lui aussi, pour jamais. Je dis tout haut :

— Oui, cela vaut mieux.

Une horrible volonté s'exprimait dans ce cri. n faut que cette confession soit écrite, et je l'écris avec horreur, avec remords. Cette heure a été vraie. Je l'ai vécue. Durant cette nuit du 24 au 25 décembre 1793, il y a eu un instant où j'ai été un assassin et un suicide. J'ai résolu de tuer ma femme et avec elle le fruit de notre mariage. J'ai résolu de me tuer. J'ai armé mes pistolets pour cela. J'en ai vérifié la charge et la

pierre. Voilà pourquoi, mon fils, je \*eux que vous gardiez toujours auprès de vous oe tableau de piété dont Dieu s'est servi pour me sauver du plus hideux, du plus inexpiable des crimes...

Je m'étais levé, cette résolution prise. Car elle était prise. Je m'étais dit : — Dans un quart d*heure j'agirai. Je la tuerai et je me tuerai ensuite. Une espèce de tranquillité que je n'hésite plus à qualifier de diabolique avait succédé en moi à l'atroce agitation de tout à l'heure. La malade aussi travei*sait des moments moins agités. Elle avait cessé de gémir. Je pris la misérable chandelle

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qui éclairait cette scène de désespoir afin de revoir ces traits si chers, une dernière fois. Comme je m'approchais du lit, la lumière porta sur une toile suspendue dans Talcôve, qui avait été celle du prêtre-martyr. Cette toile était cette « Nativité » que je vous lègue. Comment expliquer, sinon par une faveur providentielle, que je n'y eusse prêté aucune attention jusqu'alors, et que, tout d'un coup, à cette place, j'aie regardé cette peinture et que j'en sois demeuré si profondément saisi? J'ai dit que je n'avais pas gardé intacte la foi de mes premières années. Pourtant je l'avais eue, et très fervente. Sans doute j'avais aussi subi, à mon insu.

rînfluence de la piété de celle que je me préparais à assassiner par excès d'amour... Mais à quoi bon tenter d expliquer un de ces retournements intimes de Tàme, aussi mystérieux qu'ils sont irréductibles ? Entre le sujet traité par cette toile et l'épreuve que je traversais dans cet instant même» il y avait une analogie trop frappante pour que je ne la sentisse pas : c Et Marie enfanta son Fils premier-né. Elle l'enveloppa de langes elle coucha dans une crèche, parce qu'il n*y avait pas de place pour eux dans t hôtellerie » . Je lus à mi-voix ces mots écrits sur le cadre. Et je me mis à songer.... L'enfant dont la venue prochaine arrachait à ma

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femme ces gémissements, c'était, lui aussi, un premier-né. Nous aussi, ses parents, nous étions errants, sans place où nous reposer, obligés de nous contenter d'un asile de hasard.

Je regardai de plus près la toile.

Le peintre avait voulu qu*en levant les yeux, Joseph et Marie puissent reconnaître au-dessus du berceau de leur fils rinstrument de son futur supplice. La singulière idée qu'il avait eue de dessiner ainsi une croix sur le mur par l'ombre portée des barreaux n'aurait peut-être inté- .ressé dans d'autres circonstances que ma curiosité. Remué comme j'étais dans les fibres les plus secrètes de ma personne, l'enseignement de

ce symbole se révéla soudain à moi avec une force souveraine... Combien de temps passai-je ainsi à contempler tour à tour cq groupe des parents, le Sauveur endormi, la silhouette de cette croix auprès de ce sommeil ? Je n'en sais rien. A les regarder ? Non.

A écouter une voix échappée d'une bouche invisible et qui me disait :

— (( Ecce homo » . Voilà l'homme .

Auprès de toutes les naissances, il y a une menace, puisqu'auprès de toutes il y a une certitude de mort et que nous ne venons au monde dans la douleur que pour en sortir dans la douleur. Cette menace, ces parents l'acceptent. Ils sont agenouillés. Ils prient. Cet enfant

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Taccepte. H dort. Les uns et les autres acceptent la vie, avec ce qu'elle a d'inconnu et de redoutable, et pour ceux qui la donnent, et pour celui qui la reçoit. Cette mère sera crucifiée dans la chair de son fils.

Elle le sait et elle ne se révolte pas.

Cet époux sera crucifié dans le cœur de son épouse. Il le sait et il ne se révolte pas. Cet enfant connaîtra les tortures de la plus cruelle agonie, la sueur de sang, l'abandon des amis, la trahison de Judas et son baiser, l'outrage de tout un peuple, les «oufflets, les crachats, les clous dans «es pieds, dans ses mains, l'éponge de fiel, le coup de lance. Son martyre £»st là, prédit sur ce mur par ce jeu

de lumière et d'ombre qui dessine oette croix. Il le sait et il ne se révolte pas... Et toi !... Ah ! lâche, lâche !...

En rédigeant ces phrases à la distance de tant d'années, je me rends bien compte que je leur donne une précision qu'elles n'ont certes pas eue. Je suis très sûr cependant qu'elles expriment les pensées qui s'agitèrent en moi tandis que je regardais le tableau d'abord, et revenu auprès du lit de ma femme, je m'abandonnai à une méditation dont je sortis pour dire à mon hôtesse, brusquement :

— Où habite M. Kaillard ? Je veux aller le chercher*

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— Vous voulez aller chercher H. Raillard? répéta la Bouveron, épouvantée. Oh ! mon bon monsieur, ne faites pas cela ! Nous sommes morts tous les trois s*il sait que vous êtes ici, madame et vous, et que je vous cache...

— Où habite-t-il ? insistai-je. Ne voyez -vous pas que ma femme va mourir s'il ne vient pas de médecin ?

Vous avez été si bonne pour nous, continuai-je, que je ne veux pas vous avoir mise en danger... Je dirai que je suis entré chez vous en vous menaçant. . . £t si je suis arrêté, vous trouverez là de quoi vous récompenser. J'avais tiré de ma poche un des sachets où étaient

COUSUS mes diamants. La bonne femme esquissa un geste de refus. A cette seconde, un cri plus aigu d'Henriette déchira Tair.

— Je vais vous indiquer la maison de M. Raillard..., dit la vieille fille.

Si vous ne revenez pas, je ferai ce que je pourrai pour madame. C'est la nuit de Noël...

Et elle aussi regardant du côté du tableau, elle ajouta, naïvement :

— La bonne Mère et M. François nous protégeront...

Le simple prêtre de province qu*avait été le curé de Morteau ne s'était guère douté, en achetant cette « Naissance du Christ » d'un confrère besogneux, comme j'ai su depuis, qu'il suspendait au mur de sa chambre une image de piété destinée à s'associer à un drame moral comme celui que je traversais, et capable en

même temps de rendre de la force à rhumble servante qui en avait hérité. Tout bon chrétien que je suis devenu, je ne crois pas à cette action directe des morts sur les vivants à laquelle la dévotion de cette âme primitive faisait appel. De l'entendre exprimer cette foi si profonde me fut cependant un réconfort. J*en avais besoin dans la démarche que j'osais entreprendre. Je ne réalisai mon insensée témérité qu*à l'instant où je me trouvai introduit dans le cabinet de travail du redoutable partisan dont j'allais implorer Taide médicale. Mais était-il encore un médecin, un pitoyable guérisseur de la misère humaine, le dur person-

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nage qui se tenait là dans le silence de la nuit, assis à une table encom* brée de dossiers? Voilà de nouveau un détail que j'ai su depuis : Les Jacobins avaient organisé leur police secrète en un petit nombre de circonscriptions auxquelles présidaient les plus sûrs de leurs adeptes. Ces inquisiteurs inconnus, et qui, pour la plupart, n'exerçaient aucune fonction apparente, ont été les vrais dictateurs de ces terribles années. Un Danton, un Saint-Just, un Robespierre pliaient devant eux. De sa chambre de Morteau, Raillard avait de la sorte sous sa surveillance toute là Franche-Comté. Il venait sans doute de recevoir un document qui

satisfaisait sa haine furieuse contre les ennemis de la Révolution, car une joie sauvage éclairait son front lorsqu'il se retourna pour me dévi* sager. Par quel mystère une physio* nomie comme celle-là» ^ intelligente et si fière, pouvait-elle s'associer à cette besogne de haine et de sang?

Comment ces yeux d'où émanait une telle ardeur d'enthousiasme se consacraient-ils, sans en verser des larmes de remords, à des enquêtes d*ignoble mouchardise? Mon intuition ne m'avait pas trompé. Raillard n'était ni un jouisseur comme l'immonde Danton, ni un envieux comme le sinistre Robespierre, ni un bas coquin comme ce drôle de

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Fouquier-Tinville. Il était de bonne foi dans sa criminelle aberration. Il croyait vraiment régénérer la France en la purifiant de ce qu'il considérait comme Télément empoisonné de la vie nationale. Faire guillotiner un aristocrate, c'était pour lui une opération légitime, pareille à celles qu'il avait si souvent exécutées dans sa profession première : l'amputation d'un membre gangrené. C'était sa mission en ce monde, sa pensée fixe que cette monstrueuse mutilation du pays, où il voyait un redressement.

Il m'accueillit, en effet, du ton de quelqu'un qui n'a pas assez de temps pour une tâche de conscience.

— Je suis occupé, citoyen, me dit-

il, très occupé. Je travaille pour la patrie. Si tu as quelque chose à mie communiquer qui puisse servir la nation, fais vite...

— Ma femme est mourante, lui répondis-je, simplement, et le docteur Couturier est absent. On m'a envoyé chez vous...

— Qui, on ? répliqua-t-il, d'une voLx dure.

Cet appel à son métier lui était odieux. Le € vous » que j'avais employé par habitude ne lui déplaissait pas moins.

— Et toi-môme ? continua-t-il. Qui es-tu?

Mon regard ne se troubla pas sous le sien. Pourtant ses prunelles

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étaient terribles à soutenir. La perspicacité de l'homme habitué au diagnostic s'y devinait, mise au service du fanatisme le plus passionné. Mais je venais de revoir mentalement la scène de tout à Theure : ma femme à l'agonie sur ce grabat que dominait le tableau de la c Naissance du Christ », avec sa muette éloquence, la Bouveron tremblante à la seule idée de ma visite chez le bourreau de son maître. Manquer de sangfroid, c'était trahir Henriette et mon hôtesse. Ce fut donc avec le calme le plus absolu que je sortis de ma poche le chiffon de papier qui me faisait Suisse et que je débitai mon histoire. Raillard ro*écoutait en

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m'enveloppant, en me perçant tou> jours de ses formidables prunelles.

Leur éclat bleu faisait penser à la dureté coupante de Tacier. Quand j'eus fini, il me demanda, non moins brusquement :

— Tu es arrivé k Morteau ce soir ?

Et où as-iu couché hier ?

— Près de Besancon, répondis-je.

Je ne sais pas le nom de Tendroit.

J'étais arrivé par la direction opposée.

— Et avant?

— A Besançon.

— A quelle auberge ?

En me posant ces questions, sa n^in s'était avancée vers la table.

Je compris que ses soupçons Paient

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déjà éveillés. Un des papiers épars devant lui contenait peut-être l'indication de notre départ et notre signalement. La grossesse avancée de ma compagne la désignait trop.

Je ne connaissais le nom d'aucun hôtel à Besançon. J'étais perdu cependant si je me troublais. Je répondis :

— A ïMtel de la Poste.

Quel soulagement lorsque Raillard me répondit à son tour :

— Et ici, où es-tu descendu?

Il y avait donc un hôtel de la Poste à Besançon, comme je Ta vais imaginé à tout hasard. Fort de ce succès, j'osai nommer la Bouveron, en racontant un roman tout mêlé de

vérité : que ma chaise avait cassé à un moment de la route, que j*étais monté dans la voiture de M"« Poirier, que cette femme nous avait déposés chez sa demi-sœur. Tout cela n'était pas bien vraisemblable, mais quelque chose était plus invraisemblable encore : Taudace de ma présence volontaire chez le chef de la police secrète des Jacobins si je mentais. Raillard avait froncé les sourcils et son visage était devenu comme noir quand j'avais mentionné mon hôtesse. Il chercha une feuille parmi des centaines d*autres, qu'il lut tout bas, en me regardant par intervalles pour comparer les détails donnés par son correspondant.

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Etait-ce une circulaire dénonçant mon départ de Fleury ? Le signalement se trouvait, sans doute, avoir été mal fait, et mon passage par Besançon contredisait les autres indications. L'instinct de défense qui se développe chez nous, à notre insu, dans les heures de danger, m'avait fait deviner le piège tendu par cette question si simple sur mon itinéraire. Ce même instinct m'avertit que le Jacobin hésitait et qu'une impression forte le déterminerait dans un sens ou dans l'autre.

— Tu vérifieras ce que je t'ai dit demain, repris-je, sur le même ton que lui, rude et brutal, et en employant le tutoiement civique

qu'il avait adopté avec moi. Pour le moment, pense que chaque minute de retard peut coûter la vie à une femme...

Et je commençai de lui rapporter les symptômes que j'avais observés, avec d'autant plus d'insistance que dès les premiers mots je vis distinctement le médecin se réveiller en lui. On n'a pas impunément exercé un métier toute sa vie durant. Au fur et à mesure de mes indications, ce métier revenait, remontait en lui des profondeurs de ses anciennes habitudes. Il allait s'établir une lutte entre le politicien sectaire qu'il était devenu et le physiologiste de jadis.

C'était sur la malade qu'il m'interro-

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geait maintenant, sur son âge, son tempérament, ses habitudes, ses antéeédents, la date de notre ^mariage. Je remarquai que, peu à peu, sa physionomie changeait d'expression. Elle s'humanisait et se détendait. Quand, enfin, il me dit :

€ Hé bien, allons. Il n'y a, en effet, pas de temps à perdre » il avait oublié, s'il l'avait reçue, la note qui lui annonçait la disparition du cidevant duc de Fleury avec sa femme enceinte de plusieurs mois.

J'avais souvent constaté cette sorte de dualité dans les quelques Révolutionnaires que j'avais approchés.

J'avais discerné chez tous des réapparitions de leur personnalité d'avant

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