PRÉFACE
C'est, le plus souvent, par l'étude et l'entraînement d'un milieu littéraire que l'homme est amené à écrire. Bien rares sont ceux que n'y porte que leur seul instinct, leur vocation si l'on aime mieux ce mot; mais c'est eux aussi qui ont le plus de chance de faire œuvre durable.
Pour un Villon ou un Charles d'Orléans que de rimailleurs dont on ne se souvient plus f Pour un Montaigne que d'écrivains savants qui n'ont plus de noms pour nous î
Serait-ce que l'inspiration puisée hors de soi, c'est-à-dire hors de la vie même, est déjà entachée de mort parce qu'elle ne connaît d'autre beauté que celle — combien fugitive et fragile I — qui a la faveur d'une époque ? Il le faudrait penser à voir l'incurable médiocrité de ceux qui ne songent à écrire que parce que l'heure et le milieu y sont favorables.
Jamais, en Belgique, on n'a tant écrit que depuis quelques années, mais il semble bien que le bon livre y soit toujours aussi rare qu'autrefois.
Quand il n'y avait que quatre ou cinq écrivains, on nommait parmi eux Octave Pirmez et Charles de Coster. Plus tard, lorsqu'en dépit de l'hostilité générale je ne sais quel hasard augmenta ce nombre de quelques unités, ce sont de beaux noms qui s'y viennent ajouter : Camille Lemonnier, Georges Eekhoud, Georges Rodenbach, Emile Verhaeren, Albert Giraud, Charles van Lerberghe, Maurice Maeterlinck, Fernand Séverin, Max Elskamp. Ce sont des écrivains de race, ayant leur personnalité propre, écrivant malgré le milieu et l'heure, et non des écrivains de rencontre, des parasites de la faveur du jour, comme j'en vois tant aujourd'hui, qui n'ont ni tempérament ni pensée, rien qu'un peu de littérature, pas même des lettres.
Quelle joie l'on éprouve en découvrant de temps à autre, dans ce fatras, l'œuvre d'un spontané, d'un instinctif, d'un qui a vraiment quelque chose à nous dire.
Horace Van Offel est de ceux-là ; certes, s'il en est un qui écrit d'instinct, c'est bien celui-là I
Oii naît-il? À Anvers, la Mecque des marchands, où l'ignorance générale n'a d'égal que le mépris de tout ce qui n'est pas argent et mercantilisme.
Ne voyant d'autre issue salvatrice à la compression des avidités lucratives qui l'étouffent, il se fait soldat. Son instruction est élémentaire, mais à peine ses yeux s'ouvrent-ils sur le drame de la vie qu'il voit aussitôt celle-ci en profondeur, et qu'il sent par lui-même les souffrances dont elle est faite.
Spontanément, sans encouragement, malgré son milieu, en dépit de tout ce qui l'en éloigne, il écrit. Il écrit parce qu'il ne pourrait pas ne pas écrire. Tout d'abord il écrit même mal pour ce qui est de la forme, mais il écrit d'instinct, parce qu'il a vu et qu'il a senti; il écrit non pas avec des phrases, mais avec des parcelles de vie, avec des mots dont chacun est une palpitation de son cœur. Et ce n'est qu'après avoir pris au drame perpétuel de l'existence la matière dont il fera son œuvre qu'il songera à acquérir le métier nécessaire à pétrir cette matière avec art.
Mais la flamme centrale est allumée; elle ne s'éteindra plus; à mesure qu'il découvrira le monde, tant dans les livres qu'autour de lui, les mille facettes de son imagination réveillée s'éclaireront au feu de cette première flamme.
Réceptif au plus haut point et doué de cette faculté de réaction immédiate qui est la marque des personnalités accentuées, toute lecture, tout événement lui suggèrent aussitôt mille pensées. Un coin de voile qu'il soulève découvre tout un horizon; son imagination s'amplifie d'autant. En même temps qu'au contact des maîtres son expression se précise et s'épure, les idées, grâce à son observation sans cesse attentive, pénètrent dans son esprit. Mais qu'il lise ou qu'il voie, qu'il apprenne ou qu'il sente, ce ne sera jamais sans que réagisse sa propre sensibilité.
Quoi qu'il entreprenne, le conte, l'essai ou le théâtre, il le fait avec fougue, avec conviction et sincérité, se livrant sans réserve dans l'un autant que dans l'autre, car il ne saurait écrire sans y mettre tout son cœur et toute sa pensée. Et c'est cette franchise, cet abandon, cette participation de sa passion à son
œuvre qui donnent à celle-ci ce nnouvement, cette agitation nerveuse, en un mot l'illusion de la vie même.
Il n'est pas une page d'Horace van Offel qui ne soit le reflet fidèle de l'homme, vous diront tous ceux qui le connaissent. Le décrire, c'est décrire son style et sa pensée : un petit être nerveux, vibrant, perpétuellement ému — de la vie des autres comme de la sienne propre — un grand enfant impressionnable que les mémoires d'un soldat font vibrer à l'unisson de toute une armée, comme dans certains de ses essais; un Imaginatif dont l'intuition devine, à la lueur d'un simple souvenir d'enfance, une époque et un monde qu'il n'a pu connaître, comme dans sa Victoire, et qui sait élever à la grandeur d'un drame la mort d'une souris, comme dans sa Nuit de la Garde, déjà célèbre.
Mais il est aussi poète — car le poète n'écrit pas nécessairement en vers, et ceux qui écrivent en vers ne sont pas toujours poètes — puisqu'une lecture suffit pour le lancer dans la fiction et la fantaisie, comme dans La Nuit de Shakespeare.
Et la leçon de cet art à' Horace Van Offel, si vivant et si mobile ?
C'est qu'alors que la plupart des écrivains ne sortent leur nez des livres qu'ils lisent que pour le plonger dans le livre qu'ils font, Horace Van Offel, lui, a d'abord vécu, et cela d'une existence multiple, multiple comme la vie même.
S'il ne fut pas, comme Gorki, boulanger, trimeur et forçat, il fut soldat, antiquaire, que sais-je ? À peine homme fait, son passé est plus lourd que l'existence de bien des vieillards, plus riche aussi en souvenirs, en sensations, en observation.
Tout un trésor de vie est accumulé dans son âme; il sait donc où puiser pour en donner à ses œuvres, donc pour les faire vivre — dans le temps comme dans le cœur.
Grégoire LE ROY.