‹ Une nuit de Shakespeare; conte en trois actes. Pref. de Grégoire Le RoyChapitre 4 sur 32 · PREMIERE SCENE BENVOLIO, TITANIA · texte numérisé non relu

PREMIERE SCENE BENVOLIO, TITANIA

BENVOLIO

Adieu, Madame. Je remettrai vos lettres au duc et je lui dirai quelle vie paisible vous menez à Londres.

TITANIA

Devez-vous vraiment partir si tôt? J'aurais voulu vous montrer mes comédiens.

BENVOLIO

Je dois me rendre chez la reine. Elle nous dira aujourd'hui si elle accepte notre alliance contre l'Espagnol. Si vous le permettez, je viendrai vous saluer avant de m'embarquer pour Venise.

Vous avez hâte de revoir votre patrie?

BENVOLIO

Oui! Ce pays toujours enseveli dans un humide brouillard me rend mélancolique. Quel étrange lieu d'exil vous avez choisi... N'eussiez-vous pas été plus heureuse en France?

TITANIA

Je suis venue en Angleterre par curiosité, je n'y voulais faire qu'un séjour sans durée. Mais frappée par le caractère et les mœurs des habitants, j'ai désiré connaître tout cela davantage.

BENVOLIO

Ce sont, me semble-t-il, des barbares, d'épais buveurs de bière?

TITANIA

Oui, mais ils cachent sous des dehors violents une âme inquiète et tourmentée! Il n'y a pas de plus grands poètes qu'eux; leur théâtre surpasse tout ce qui existe dans ce genre chez les autres nations...

BENVOLIO Cela est à peine croyable.

TITANIÀ

Et pourtant cela estî Rien n'est plus près de la vie. Leurs héros, même les plus vulgaires, semblent être des créations divines : ce sont des hommes. Je voudrais pénétrer le secret de ce merveilleux génie.

BENVOLIO

Vous êtes toujours la savante Titania, celle qui apparaissait aux fêtes du duc vêtue en déesse et récitant des strophes harmonieuses aux sons d'une harpe d'or. Que vous étiez belle, couronnée de roses, drapée dans votre éblouissante tunique. A présent les jardins sont déserts, et les fontaines abandonnées pleurent dans leurs vasques de marbre. Lorsque le cruel Fernando sera mort, reviendrez-vous au moins? Le duc n'aspire à la couronne que pour vous rappeler et vous asseoir, à côté de lui, sur le trône.

TITANIA

Je reviendrai lorsqu'il le voudra.

{Benvolio et Titania s approchent du théâtre dressé au fond de la cour.)

BENVOLIO Est-ce là la scène où triomphent vos acteurs?

TITANIA

Oui, c'est ici que les chevaliers, les dames, les amants et les dieux viennent déclamer avec l'âpre accent des pêcheurs du port. Cet accent évoque mieux la mâle et rude antiquité que les phrases alanguies et enjolivées de nos précieux Italiens. Chez nous, Benvolio, la moisson est faite; ici elle se lèvel

BENVOLIO

Vous êtes en ces matières meilleur juge que moi, noble Titania. Je ne suis qu'un soldat. Pourtant mon maître sera heureux d'apprendre combien vous prenez cet exil injuste en patience. Il vous aime encore comme au premier jour I Et toute

cette alliance contre les caravelles du roi Philippe n'a été forgée, je crois, que pour faire naître l'occasion de vous envoyer des ambassadeurs, à vous, notre seule et vraie reine f Veuillez prendre connaissance des messages que je vous ai remis. Je reviendrai demain.

TITANIA

Voici ma main, fidèle Benvolio.

Benvolio s'incline et sort. Titania remonte lentement à gauche. Fly, le domestique, sort de la cave les mains chargées de brocs ; il regarde la dame s'éloigner, d'un air ahuri.

DEUXIÈME SCENE BETSY (l'hôtesse), FLY

BETSY

Allons, Fly, qu'as-tu encore à regarder en l'air, comme un jeune chien ? A l'ouvrage, à l'ouvrage f

FLY Voilà f Voilà I

BETSY

Mettez les tonneaux en perce I Préparez les cruchons et les pots d'étain.

FLY

Voilà r Voilà f

BETSY

Aujourd'hui il y aura foule f Les comédiens représenteront une histoire antique.

FLY

Antique? Cela n'est-il pas contraire aux commandements de l'église ?

BETSY

C'est ta fainéantise qui est un péché I À l'ouvrage, à l'ouvrage, ou le diable t'emportera par les oreilles.

FLY C'est toi qui t'emportes 1

BETSY Tu dis...?

FLY

Voilà, voilà î (Fly plonge dans la cave)

(Entrent Pistol et Brown.J

Brown est vêtu de noir, comme il sied à un homme de loi. Pistol porte un manteau rapiécé^ un chapeau pointu et une longue rapière.

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