‹ Une nuit de Shakespeare; conte en trois actes. Pref. de Grégoire Le RoyChapitre 8 sur 32 · SEPTIÈME SCENE GREEN, WILLIAM, JOHN, PISTOL, SNOUT, ESSEX, SYLVAIN · texte numérisé non relu

SEPTIÈME SCENE GREEN, WILLIAM, JOHN, PISTOL, SNOUT, ESSEX, SYLVAIN

GREEN

Il est l'heure, Snout, préparez la scène, placez les écriteaux.

SNOUT Oui, maître.

GREEN

Bientôt les spectateurs envahiront ces lieux.

SNOUT

Il y aura foule. On a annoncé la représentation d'Achille et Penthésilée, tragédie à l'antique, au son de la flûte et du tambour. De quel côté faut-il placer le rempart de Troie ?

GREEN

A gauche. Au fond, il faut suspendre l'écriteau qui représente le camp des Grecs.

SNOUT

Il y en a deux. Les Grecs étaient-ils divisés en deux clans ?

GREEN

Vous ne savez donc plus vos lettres, vieil Ecossais f Prenez le plus grand, l'autre sert à désigner l'endroit où s'élève la tente du fils de Thétis et de Pelée.

WILLIAM (le chapeau à la main)

Maître Green, deux mots ; je voudrais vous dire deux mots.

Un instant, jeune homme, je suis très occupé. (Aux corné" di'ens.) Connaissez-vous vos rôles ?

SNOUT

Je serai le Thersite le plus railleur et le plus bossu qu'on ait jamais vu î

ESSEX

Les freluquets de la cour essayeront d'imiter ma démarche après m' avoir admiré sous les traits du superbe Àgamemnon I

GREEN Et toi, Sylvain ?

SYLVAIN

On pleurera, maître, en voyant mourir la belle Penthésilée.

GREEN

C'est notre grande scène. Répétons-la vivement. A toi la parole f Je te donnerai la réplique.

SYLVAIN

Où faut-il commencer ?

GREEN

Tu tombes percé de mon javelot. (A Snout.J Thersite, fais ta partie.

SNOUT (contrefaisant le bossu) J'y suis.

SYLVAIN {Jouant Penthésilée)

« Je meurs î Et maintenant, ô Achille, regarde mon visage [ » (// tombe dans les bras de Green.)

GREEN (jouant Achille)

« Quoi f une guerrière, une femme ? Et si belle et mourir f »

SNOUT(77»e/-syYe)

« Je la connais. C'est Penthésilée, une gourgandine f L'épouse « de tous nos lansquenets allemands! Fi f Fi f Cela ne vaut pas « une larm.e î »

SYLVAIN « Tu mens, misérable î Je suis la reine des Amazones. »

SNOUT

« Alors tu avais des lansquenets dans tes bagages; cela revient « au même. »

GREEN

« Pourquoi as-tu voulu me combattre avec les armes pesantes « du guerrier? Un seul de tes regards eut suffi pour me vaincre.»

SNOUT

« Quand les femmes porteront des culottes, les hommes « auront des ailes. »

SYLVAIN

« Esclave, je t'aurais méprisé, Achille! Et je ne voulais pas « être esclave moi-même. »

GREEN

« Tu aurais été ma Reine, ô fille d'Atalante, la chasseresse « aux talons agiles. Je t'aurais fait forger par Vulcain un char « de bronze posé sur des roues éclatantes comme des soleils. « Des étalons sauvages nous auraient emportés dans leur course « rapide. Je t'aurais donné un casque invulnérable et beau « comme un cygne d'or, au long cou harmonieusement recourbé « vers ton front si blanc \ O Penthésilée, réveille-toi î Ne me « quitte point. Réveille-toi f A nous deux nous ferons la con- « quête du monde. Nous prendrons les villes et les forteresses I « Les hommes s'enfuiront au seul bruit de nos voix, les rois « embrasseront nos genoux et les murs de nos palais s'écroule- « ront sous le poids de notre butin, de nos trésors et de nos tro- « phées. Penthésilée... O Penthésilée...! »

SNOUT

« Il n'y a pire sourd que celui qui ne peut plus entendre. « Seigneur, cette jeune fille n'a que faire de vos présents. Mettez- « lui plutôt une obole entre les dents, afin qu'elle puisse payer « son passage à l'impitoyable Caron. »

GREEN

« Elle n'est pas morte I »

SNOUT

« Elle est vivante à la manière des trépassés; vivante dans « l'autre monde. Qu'on prépare le bûcher. »

GREEN

« Celui que je ferai élever pour ses funérailles insultera le ciel « impassible par sa vertigineuse hauteur \ Quant à toi, infâme « bouffon, ne te moque pas de ma douleur, sinon... »

SNOUT

« Je ne me moque pas de votre douleur, Achille î Je veux « vous consoler. Je veux vous apprendre que rien ne vaut un « regret, puisque rien n'est vrai, pas même la beauté. »

GREEN

« Que la terre s'entr'ouvre et te dévore, monstre hideux. Tu « crois railler l'univers et c'est ta propre misère seule que tu « railles I »

« Qui distinguera dans cent ans les cendres de Thersite, le « bossu, des cendres d'Achille ? Pleurez cette guerrière! Demain « Thersite rira encore et elle ne sera plus qu'un souvenir. « N'aurait-elle pas mieux fait de rester à son rouet ? D'élever « des enfants, de jouer à la nourrice? O Penthésiléef pourquoi « n'es-tu pas venue me trouver? Je t'aurais épousée. J'aurais été « le père de tes enfants, sans exiger pour cela qu'ils fussent plus « bossus que moi. Penthésiléef O Penlhésilée f À nous deux « nous aurions détroussé tous les citoyens du royaume f Moi sur « le grand chemin, toi dans ton lit. Que de combats! Que de « butin r O Penthésiléef O Penthésiléef »

GREEN

« Par Pluton f je vais t' arracher la langue, chien vil et « galeux. »

SNOUT

« Nous aurions eu des filles, je connais les marchés, un solide « garçon, pour faire sortir les clients récalcitrants... »

GREEN

« Eh bien f alors, va ouvrir ta boutique sur les rives du Styx f « La terre est lasse de te porter. » (// frappe Snout rudement.)

SNOUT

« Je suis mort \ » (II tombe.)

LES COMÉDIENS Bravo f Bravo f

ESSEX (à Green)

Vous venez d'avoir un mouvement superbe.

GREEN (à Snout) Allons, lève-toi, c'est fini.

Oui, mais tu frappes trop fort î À ce compte là je serai estropié dès la troisième représentation! 11 faudra mettre des gants.

WILLIAM (à Green)

Maître..., c'est pour les deux mots..., je voudrais vous demander...

GREEN

Je vous écoute, mon ami, parlez sans crainte, mais parlez vite.

WILLIAM Je suis poète.

GREEN

Oh r Très bien! Rien que poète?

WILLIAM

C'est un métier comme un autre. J'ai une grande admiration pour...

GREEN

N'est-ce pas que je joue vaillamment ? Ce rôle d'Achille est dans mes moyens.

WILLIAM

J'ai une grande admiration pour tout ce qui touche au théâtre. Ne pourriez-vous pas m'employer dans votre troupe ?

GREEN

Dans ma troupe f De quoi êtes-vous capable, monsieur le poète ? Savez-vous moucher les chandelles, imiter le bruit du tonnerre ou les aboiements furieux d'un petit chien de dame?

WILLIAM

Je sais même, s'il le faut, braire comme un âne. J'ai aussi écrit quelques tragédies.

GREEN Quel est votre nom ?

WILLIAM

William Shakespeare.

GREEN

Ohf Ohf Vous êtes un habitué de la Taverne de la Sirène. J'ai entendu parler de vous.

WILLIAM Cela est possible.

GREEN

Vous êtes beaucoup d'auteurs dans ce milieu d'ivrognes î

WILLIAM

Il y en a plus d'un î Puis je pourrais vous être utile pour remanier les anciens canevas... Voici une de mes pièces ; je serais très heureux si vous vouliez bien l'examiner.

GREEN {prenant le manuscrit)

Une pièce de théâtre? On m'en offre tous les jours.

WILLIAM

Les bonnes sont rares. Ceci est un sujet émouvant. C'est l'histoire tragique des amants de Vérone, Roméo et Juliette; il y a de grandes scènes d'amour et des duels.

GREEN (faisant semblant de lire)

Allons f Allons l Voyons cela ; un coup d'œil me suffit. Les Amants de Vérone, dites-vous? Y a-t-il une idée là-dedans. Nous voulons maintenant avoir des pièces à idées. Ehf Ehf cela n'est pas sans qualités... Mais c'est jeune. Cela manque d'imagination et de métier. Ohf le métier, la technique, la littérature ? De quelle école sortez-vous ?

WILLIAM

J'ai étudié avec le pinson, le coucou et l'alouette. Il n'y a pas d'école où l'on enseigne l'art de voler aux aigles.

GREEN

Ah \ pardon, vous êtes un aigle ?

WILLIAM Pourquoi pas ?

GREEN

Je vois ce que c'est, vous avez de l'enthousiasme, vous avez la foi I En travaillant encore un peu vous arriverez certaine-

ment. Mais il faut travailler, soigner votre style, apprendre à distinguer le tragique du comique, le comique de la farce, le genre moyen du genre élevé, apprendre à ne pas confondre l'équivoque avec la subtilité, à jouer avec les transitions, les nuances, les ficelles, les caractères! Etudiez, jeune homme î Ceci est plein de bonnes promesses, mais aussi plein de défauts. Vous ignorez les anciens, les règles, les lois de la psychologie et de la rhétorique! Laissez reposer cela pendant un an encore...

WILLIAM

Je vous remercie, maître Green, vos conseils sont bons. Mais pourquoi tenez- vous mon manuscrit à l'envers?

GREEN

À l'envers f A l'envers I Que dites-vous? Oseriez-vous vous moquer de moi ?

Vous ne savez peut-être pas lire ?

GREEN

Pas lire! Que le diable vous emporte, vous et vos griffonnages! Et moi qui les ménageais par pitié! Mais cela est tellement stupide, incohérent, monsieur le rimailleur, qu'on ne sait même pas voir où est l'envers et l'endroit. Cela ne tient pas debout! Allez! Allez! Sortez d'ici! Portez votre chef-d'œuvre au théâtre des marionnettes.

// remet le manuscrit a Shakespeare et lui tourne le dos. WILLIAM (a Jolin)

Un porc! un vrai porc enflé de bêtise, à force d'avoir tout avalé pêle-mêle.

PISTOL II a des idées générales.

WILLIAM C'est beau un imbécile.

JOHN (sentencieux)

L'imbécile est le produit le plus réussi de la création. Il n'y a pas de génies parfaits, mais il y a de parfaits imbéciles. Que vas-tu faire maintenant ?

WILLIAM

Hélas! je n'en sais rien. Je suis à bout de ressources. J'avais compté là-dessus pour dîner ce soir. Il ne me reste plus qu'à retourner à Stratford, en mendiant le long du chemin.

JOHN

Quel enfant tu fais \

A la fin de cette scène, des marchands de fruits, de livres, etc., pénètrent dans la cour et dressent hâtivement leurs échoppes. Puis viennent, par petits groupes, des bourgeois, des apprentis et des hommes d armes gui prennent place au parterre. Sur le balcon, gui entoure la cour, des dames masguées et des gentilshommes viennent prendre place. Au moment où Greenveutsortir, suivi de ses comédiens, il est arrêté par Monna, la servante de Titania.

MONNA Maître Green, voici un billet pour vous.

GREEN Un billet de Titania? Très bien...

MONNA Elle vous attend ce soir, après le spectacle.

GREEN Lady Titania assistera-t-elle à notre représentation ?

MONNA La voilà. Elle vient d'apparaître au balcon.

WILLIAM (à John)

John I la vois-tu ? Regarde comme ses yeux brillent sous le masque. Mais ce coquin de Green la salue...

JOHN

Et elle s'incline en souriant. Ne vois-tu pas que la servante vient de remettre un billet à ce coquin de Green, comme tu dis?

WILLIAM

Ah î non, pas cela f Mon petit John, mon petit chevalier à taille de guêpe, donne-moi le moyen d'aller jusqu'à elle. Je suis prêt à tout, le destin vraiment se moque trop de moi f Ton moyen, John f Je préfère la poignarder que la laisser à ce drôle f

JOHN

Viens, je te l'apprendrai, mon moyen! Suis-nous, Pistol. Il nous faut des manteaux et des armes. Je savais bien que cela se terminerait ainsi.

Pistol, John et William s'éloignent.

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