‹ Une nuit de Shakespeare; conte en trois actes. Pref. de Grégoire Le RoyChapitre 7 sur 32 · SIXIEME SCENE · texte numérisé non relu

SIXIEME SCENE

MIRANDA, SHAKESPEARE, puis SHAKESPEARE, JOHN et PÎSTOL

MIRANDA Bonjour...

WILLIAM

Miranda I Bonjour, petit lutin \

MIRANDA Veux-tu des fleurs ?

WILLIAM

Je n'ai plus d'argent.

MIRANDA

Oh f c'est triste. Prends des fleurs tout de même, des violettes; je sais que tu aimes les violettes.

WILLIAM

Leur parfum de miel et d'ambre me rappelle les campagnes où je suis né : les prés verts, la forêt profonde, la calme rivière. Comment sais-tu que j'aime les violettes ?

MIRANDA Je suis fée...

WILLIAM

Eh f Eh I qui sait ? Celles qui dansent le soir dans les vallées de la montagneuse Ecosse ne doivent pas être beaucoup plus blondes que toi. Iras-tu chez Lady Titania aujourd'hui ?

MIRANDA

Oui, je lui porte des fleurs tous les jours.

Veux-tu lui donner ceci. (II tire une feuille de papier de son pourpoint.)

MIRANDA Oui, je ferai cela pour toi.

WILLIAM A-t-elle lu mes autres poèmes... qu'en pense-t-elle ?

MIRANDA

Oh f c'est une grande dame, dont on ne peut deviner les pensées. Elle semble y prendre plaisir. Mais pourquoi te caches-tu... ? Elle ne te connaît pas.

WILLIAM Que puis-je faire ?

MIRANDA Si elle te voyait...

WILLIAM

Elle me rirait au nez f Regarde mon manteau troué.

MIRANDA

Les femmes ne regardent pas le manteau des hommes, mais leur visage...

WILLIAM

Dis-moi, que voit-on sur le mien, petite sorcière ?

MIRANDA Beaucoup de choses.

WILLIAM Mais quoi ?

MIRANDA Que tu auras le destin d'un dieu.

WILLIAM Les Dieux ont-ils un destin ?

MIRANDA

Oui, celui d'exister sans exister, comme le chêne est dans le gland; tu seras adoré et renié... Je me sauve!

(Miranda s'enfuit.)

WILLIAM (songeur)

Etrange fillette... Ainsi sur le pavé boueux de Londres errent des enfants sans famille et dont la sagesse précoce étonne! (Haussant les épaules.) Bahf elle imite, sans doute, le jargon de quelque vieille tireuse de cartes, assidue aux sabbats et aux assemblées dans les cimetières...

(Voyant Sir John.)

Mais, sur mon âme, ce dos m'est familier. Voici un coquin qui existe, lui, indubitablement. Ce n'est pas un germe, mais un aboutissement. Les étoiles, les planètes et les lunes ne s'allument, naissent et meurent que pour nourrir et pour éclairer sa sublime anatomie. Je parie tout mon génie contre un diplôme de docteur es lettres que seul l'esprit du valeureux Sir John peut habiter une si imposante masse de chair et de graisse: John, retourne-toi et contemple le visage d'un ami f

JOHN (se retournant vivement)

Un ami f Sur ma bravoure, Pistol, la vérité est sortie toute nue de sa bouche f

PISTOL

Toute nue! J'aurais bien donné une guinée pour la voir.

JOHN

C'est William \ Mon petit William Shakespeare \ Le plus franc vaurien de Stratford-sur-Avon... {Il embrasse Shakespeare.) Un vaurien sublime î

PISTOL

Il a de l'allure. S'il ne craint rien on pourrait en faire quelqu'un.

JOHN

Lui craindre! Je le connais comme tu connais la poche de tes voisins. C'est un vrai lion, Pistol.

WILLIAM

Tu me flattes, Sir John f

JOHN

Je le flatte! Oh! sainte modestie, Pistol, en compagnie de cet oiseau j'ai fait plus de cent tours; nous sommes compatriotes...

PISTOL

Un vrai lion qui devient un oiseau? Ton lyrisme t'égare, noble John ; tu emploies des images impropres.

JOHN

Impropres? Jupiter ne s'est-il pas métamorphosé en taureau et en cygne ?

PISTOL

C'était pour plaire à une femme ! Du moment qu'il s'agit de plaire aux femmes, les Dieux eux-mêmes sont parfois obligés de faire la bête.

JOHN

Tu sors de la question. Sache donc qu'en compagnie de ce gaillard j'ai étranglé plus de cent lapins sur les terres de Thomas Lucy lui-même.

Mauvais souvenir : on nous mit dans un cachot où nous fûmes privés de tout, même de paille humide.

JOHN

Et de boisson ! Pour la boisson c'est un trou dans le sable. Un jour nous avons défié ceux de Bedford, la paroisse la plus altérée d'Angleterre !

WILLIAM

Et nous fûmes battus I

JOHN

Mais bien vengés par ton impromptu :

« Bedworth le Auteur, le danseur Martson, « Hilbrogh aux revenants, l'affamée Grafton,

« Exhall le brigand, le papiste Wixford,

« Broon oii l'on mendie et l'ivrogne Bedford. »

Voilà comment il qualifia les villages rivaux. Et en vers encore, car il est un poète f II manie la plume aussi bien que moi la flamberge.

PISTOL

Une plume ne suffit pas pour voler.

JOHN

Combien des fois n'ai-je pas voulu le lui faire comprendre. Mais la littérature le tient. Ah f par exemple, j'ignore où il a gagné cette maladie-là ?

Sur les chemins déserts en regardant les étoiles! Mais toi quel métier fais-tu par ici, John ?

JOHN

Soldat, Will \ Un vieux soldat f Mais dis-moi, Will, es-tu toujours un homme ?

WILLIAM

Va le demander à ma femme, elle te répondra.

JOHN

Où est-elle cette gracieuse mégère ?

WILLIAM

A Stratford, elle élève nos enfants.

JOHN

Tu l'as abandonnée ? Oh f libertin î Avec qui se disputerat-elle maintenant...? Je parie qu'une nouvelle amourette préoccupe tes esprits î

WILLIAM

Mes esprits?... Un seul, et c'est bien suffisant pour mourir de faim. Quant à l'amourette, c'est un incendie ou plus simplement une ardente passion.

JOHN

Peut-on connaître l'objet d'un sentiment aussi chaud ?

WILLIAM

Qui veux-tu que ce soit? Ehî la plus éblouissante au plus obscur! C'est une grande dame, une étrangère, qui habite...

Quoi f lady Titania... l Tu es amoureux de lady Titania ?

V/ILLIÀM Tu la connais ?

JOHN

Pas beaucoup l Mais je pourrais peut-être t'indiquer le moyen de pénétrer chez elle... avec profit.

WILLIAM

Laisse-là tes moyens, maître John; tes ruses de soldat pillard ne valent rien pour ce genre d'entreprises.

JOHN Tu crois ?...

WILLIAM Je veux agir seul.

JOHN

Je suis curieux de savoir comment ?

WILLIAM

Je lui envoie des vers tous les jours. Puis j'ai achevé une pièce de théâtre que je vais offrir à Green. Ma pièce est fort belle, Green la jouera... et voilà î

JOHN Comment et voilà f

WILLIAM

Ouif Green jouera ma pièce, Titania l'entendra, elle vient à tous les spectacles, elle voudra connaître l'auteur de tant de tirades passionnées et aussi le poète mystérieux, et alors...

Elle t'aimera ?

J'obtiendrai au moins son amitié.

JOHN

La moindre de ses bagues ferait mieux mon affaire f

WILLIAM Que dis-tu ?

JOHN

Rien f Tu es un enfant :

Des lunettes pour un aveugle Un casque pour le boulanger Des éperons pour la fille Du vin doux pour le trépassé L'Amitié pour celui qui aime Ah f Àh f voilà de beaux trésors.

WILLIAM

Quelle est cette chanson ?

JOHN Ce sont des vers.

WILLIAM

Ils n'ont ni rime ni raison, ni queue ni tête !

JOHN

Il y a des pieds f C'est suffisant pour une âme sœur.

Green entre suivi de quelques comédiens

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