PREMIER VOLONTAIRE
Tu menaces des enfants de la ville, toi !
ANTOINE
Oui, je les menace, et je frappe quand ils ne lèvent pas langue. Écoutez tous les deux, mes amis les crânes^
écoutez... (il le* tire à part, et à voix basse.) YOUS faites leS
vaillants, aujourd'hui, pas vrai! vous faites plus de bruit que toutes les trompettes de saint Jean; elle tourne belle la carte?... Mais hier, hier matin à Taube, quand la rosée vous: mouillait les pieds sur les genêts de la colline.
VOUS n'élieï pas tant farauds, messieurs les crânes; je vous ai vus tous les jîeux, moi, dans la compagnie de perdrix qui s'est levée au premier coup de fusil... Chut... chut... il ne faut pas le dire... personne ne m*a entendu... touchez là tous les deux, là, voyons, en amis; et quand vous passerez à la campagne de M. Dumeurier, demanâez Antoine; je vous ferai manger des becfigues au mois d'octobre, vous vous en lécjierez les doigts, (ii
sene la maia aux deux volontaires.) Sergent dc pOStc! OÙ est Ic
sergent?.'.. Ah! écoutez; ce pauvre vieux s'ennuie là tout seul (moniraut Angles) ; croycz-lc Jblcu, OU a oubUé de venir le chercher, nous allons le conduire à la préfecture avec ces deux camarades...
• LE SERGENT
Non, non, mille fois non; il faut qu'il reste ici... C'est ma consigne^
^ ANTOINE
Ah! bah! est-ce qu'il y a des consignes ici? Nous sommes des soldats de paille !
ANGLES, bas à Antoine.
Ne l'irritez pas... Nous ne sommes pas les plus forts.
ANTOINE, s'asseoit 'auprès d'Angles.
Je crois que nous sommes les plus forts, moi... Écoutez, il faut faire un coup d'enfer ; je vais jeter le sergent
par la retiètrc ; il ne se fera pas mal ^ il y a tout au plus dix pans de profondeur. Je dis à ug de ces dcux-là d'aller fermer la porte de la rue , et nous nous sauvons par la petite porte du jardin.
AISGI.ÉS.
Mais CCS deux sentinelles, et ces autres qui jsai des armes ? ^
AXTOINE.
Ceux-là, avec mon fusil, je les tiendrai deiLX heures en arrêt...
A.NGLÈS.
Mais, mon ami, vous me disiez tantôt que je ne risquais rien...
ANTOINE, enib rra«H',
Oui, c'est juste... Mais tous ces coups de fusil que j'entends me font bouillir le sang. .. Et puis, je ne veux pas rester ici enfermé comme un lapin de garenne... Vous devez avoir faim aussi, monsieur Angles ?
ANGLES
Non, mais j'ai soif...
ANTOINE
Je crois bien; vous avez la fièvre, i>auvrc homme î... Mais c'est une maison maudite, celle-ci; vous n'y lioiivericz pas une goutte de vin... Ah ! j 'attends encore une
deini-heuiv, pas plus; après, j'envoie au diable leur consigne... C'est dit...
(Il se lève et se mêle avec les autres.) ANGLES.
Au moins , si je pouvais envoyer quelqu'un à la campagne pour mssiu'er mon ami... Voilà la nuit qui tombe. . . 11 doit être dans un état horrible; Dieu fasse qu'il ne vienne pas en ville I ! ! Ah I. .. Ce matin, nous avions une victoire... et maintenant tout est perdu .. Et je ne sais rien, rien... et personne pour m'expliquer ce mystère !... Le maréchal est parti... Il est mort peut-être!... Et Mouton-Duvemet, qui était si heureux ce matin! Et ces jeunes officiers qui se préparaient à la fêle de ce soir!... on les assassine peut-être en ce moment!... Oh ! la vie! la vie!... Neuf heures sonnent... Personne pour envoyer à la campagne... excepté Antoine... Mais je ne puis pas me séparer de lui...
lOn entend de longs cris di vive le roi ! Le sergent regarde dans la me. En dehors la sentinelle de la porte crie : Qm» vive ! on répond i Royalistes, Antoine se replace à côté d'Angles, le fusil entre ses genoux.}
LE SERGENT
Ce sont eux, ce sont eux; je reconnais V étranger à son t)lumet blanc.
ANGLES, i AotoiM.
Que dit le sergent?
ANTOINE
Rien, rien... On dit que c'est Tëtranger qui arrlye... Je ne sais pas pourquoi, c'est celui que je crains le moins... Et lui me craint.
ANGLES
Voici le mauvais quart d'heure.
ANTOINE
Non, je ne crois pas... La preuve, c'est que je vais fumer une pipe... Mais, dites, sergent, est-ce qu'on n'aj)porte pas une chandelle, au moins, pom* y yoir, et pour allumer les pipes ? Nous somm es tout à l'heure comme dans un four ; moi je n'y vois plus pour parler.
LE SERGENT
Ça ne me regarde pas.
ANTOINE
Ce n'est pas dans sa consigne de nous donner une chandelle de six liards. Ah ! nous sommes tous des ruinés ici... sauf votre respect, monsiem- Angles, (u cuaise lentement sa pipe.) On voit bien quc nous sonunes connue au temps de la révolution de M. Dumeurier; tenez, monsieur Angles, voilà une once de tabac que j'ai achetée avant-hier ; jo n'ai pas eu le temps de fumer trjis pipos...
ANGLES^ {«Ds récouter.
Ce pauvre ami, doit-il être inquiet ! il doit compter les minutes.
ANTOINE
Vous n'en voudriez pas fumer une, monsieur Angles ? . . . Vous ne fumez pas, peut-être ; ah ! je connais des messieurs qui fument...
ANGLES
Merci, merci, mon ami... Quelle destinée !
ANTOINE, à part.
Ah ! le pauvre homme n'y est plus...
(Un tomalte épouvantable éclate dans le vestibule ; on distingue det cris de vive le roi I des chants royalistes, des roulements de tambours, des retentissements d'armes sur l'escalier. Entre une foule d'hommes armés, de fusils anglais à longues baïonnettes, vêtus les uns de blouses bleues, les autres de vestes avec des bufïleteries noires en sautoir. Mêlés dans la bande,' quelques enfants dégueniUés portant des bâtons rougis de sang. En tête l'étranger, en frac d'officier, sans épaolettes, un^ ceinture de pistolets, un sabre de cavalerie. M. Dateuil et plusieurs hommes suivent dans le même costume. Ils portent eur lears habits des taches de sang frais.)
l'étranger, avec précipitation.
OÙ est Angles?... Sergent du poste, où est Angles ?
LE SERGENT
Là, là, soyez tranquille, je Tai bien garde.
m UNE NUIT DU MIDI
l'étranger.
On n*y voit pas ici, ouvrez toutes les fenêtres, sous aurons la clarté de ce réverbère, et nous en aarons* assez.
(Angles reste assis, Antoine est debout à cdté de lai, son fasil à la main.)
M. DUTEUIL, * relisnsrr.
Je vais rexpi'dicr.
l'étranger.
Ne fais rien cncoi'e.,. Ne vois-tu pas ce diable d'Antoine ?
M. DUTEUIL.
Tiens, cet Antoine qui est encore là!
(Il remet son pistolet à sa ceinture.) l'étranger, ba» à Diilcuil.
Faisons les choses en règle... Jugeons Angles ici, nous sommes sûrs de le condamner, eh ?
M. DUTEUIL.
Va... Jugeons -le... ça nous amusera.
l'étranger, liant.
Sergi'nt, sergent... chef du poste, prenez dix hommes
et conduisez Angles au corps de garde voisin ; vous y attendrez mes ordres.
ANGLES^ à rélrangoi'.
Mon bon monsieur, je ne crois pas que vous ayez Tiiilention de me faire du mal, n'est-ce pas * ?
L'ÉTRANGEn.
Allez attendre mes ordres ; allez.
Le sergent place Anglùs au miliea de son escouade. Ils sortent. Antoine s'asseoit dans un coin du salon sur une chaise pla(?éo à rebours; il fume, la tête appuyée sur le dossier.)
M. DUTEUIL, aux volontaires al à ses collègues en unirormet d'officiers.
Asseyez-vous, messieurs...
UNE voix.
11 n'y a pas assez de chaises pour tout le monde.
l'étranger.
Eh bien ! asseyez-vous à terre comme les Turcs, (ii rasseoit sur une chaise.) Mes amis, au uom de Sa Majesté Louis XVIII, que je représente ici, je vous donne le pouvoir de juger un brigand que Dieu a mis entre mes mains. C'est ce misérable que je viens d'envoyer au
' Toutes les phrases que j'ai mises dans la bouche d'Angles aux ■i^-rni^res scènes s'Otit historiques.
corps de garde, en attendant de le faire fusiller quand
nous aurons prononcé sur son sort.