FIN
A rage heureux qui suit l'enfonce, j'aimais à me promener sur le port de Marseille, pour regarder les vaisseaux. C'était un triste spectacle, en 1814. Hudson-Lowc, Tamlral, se faisait alors le geôlier de Marseille, en attendant Napoléon; sa flotte, disséminée à l'horizon, ôtait tout espoir de sortie aux bâtiments de la marine marchande. Le commerce expirait de langueur. Rien au monde de triste comme une longue succession de navires désarmés. Le quai de Marseille ressemblait à une Thèbes navale; ce n'était que mines, silence, solitude, désolation. ^
À l'angle du môle de la Bourse était ancré mélancoliquement un vaisseau qui avait joué un rôle brillant sur toutes les mers, et qui, depuis le blocus anglais, dépérissait à vue d'œîl, et laissait emporter chaque jour au flot dévorant quelque parcelle de sa coque nue. C'était
le Sfjlide^ célèbre par son ypyage autour du monde. J'avais lu, avec cette curiosité du jeune âge^ les aventurcs du Solide^ dans ti-ois in-quarlo que le gouvernement avait envoyés à la bibliothèque publique. Je m'étais intéressé à ce navire, comme s'il eût vécu de la vie miraculeuse de son aine Jryo ; Je l'avais suivi, en imagination, sur l'océan du sud ; je croyais être entré avec lui dans l'archipel des Marquises de Mendoce, lorsque les jeunes filles insulaires se jetaient à la nage pour le visiter, et que le grand mât goudronné ressemblait à Tarbre enchanté de la forêt du Guide. Je connaii^sais .donc parfaitement l'odyssée du Solide, mais j'ignorais qu'il fût ancré dans le port de Marseille, sur cette même palissade 011 je me promenais tous les jours.
J'entrais quelquefois dans un café du port, pour faire une partie de dames ou d*échecs; il y avait là beaucoup de marins désœuvrJs, ruines vivantes entassées par la gueire devant d'auties ruines. Je vénérais beaucoup ces malins, et j'écoutais dans Textase leui-s éternels récits de leurs courses d'autrefois. J'aimais surtout à causer avec le célèbre capitaine Mordeiile, ce corsaire qui fut si souvent redoutable aux Anglais. Mordeiile voyait en moi le plus jeune et le pTiis complaisant des auditeurs, et 11 abusait quelquefois de mon inébranlable constance à l'écouter. Il méprisait souverainement la marine marchandtî; 11 avait été décoré par Napoléon, après quinze abordages victorieusement accomplis; aussi daigpait-il
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rarement se mêler aux groupes dont les conversations ne roulaient que sur les voyages du Levant et du Cap.
Un jour, comme le capitarne Mordeille me racontait pour la vingtième fois son dernier abordage, un homme que je ne connaissais pas entra, serra la main du corsaire et s'assit avec nous, en demandant du café.
— Eh ! bonjour. Masse , dit Mordeille, comment ça va?
— Pas trop bien, j'ai fait une petite maladie, répondit Tautre ; je crois que nous nous faisons vieux.
A ce nom de Masse, je regardai ûxement l'habitué convalescent, et son visage, son lefnt, sa voix, ses mains, ses habits, tout chez lui me parût remarquable. C'est à coup sûr un personnage historique, dis-je en moi-même, questionnons.
— Je lisais l'autre jour, dis-je à Mordeille, le voyage du Solidf.'y il y avait à bord un capitaine qui perlait le nom de monsieur.
— Mais c'est lui-même, dit Mordeille.
— C'est moi, dit l'habiiué; je commandais \e Solide, en second, sous le capitaine Marchand.
— Comment, c'est vous! m'écriai-je, avec toute la fraîche et vive émotion de mes quatorze ans. Vous êtes M. Masse, qui a donné son nom à une des îles de l'archipel de la Révolution!
M. Masse accompagnait ma demande de signes de tête affirmatifs et chargeait sa pipe.
— Vous avez doublé le cap Hom!
— Signe affirmatif.
— Vous ares passé le détroit de Magellan !
— Nouveaux signes.
— Vous avez découvert l'ile Baux!
— Toujours des signes.
— Vous avez découvert la pointe Elisée 1
— Eh ! oui^ oui, c'est moi; il faut bien que ce soit quelqu'un.
— Comment I vous avez fait tout cela, et vous êtes ici, à prendre du café avec nous!
— £t où voulez-vou^ que je sois ?
— Ah I c'est superbe I permettez-moi de vous serrer la main.
Le capitaine Mordeille fut jaloux de cet hymne d'exclamations que j'entonnais à la gloire de Masse, il se jeta à l'abordage sur notre colloque pour le sabrer.
— Eh! mon Dieu! dit-il, en s'adressant à moi, que diriez-vous si je vous racontais ma prise de la P'ille de Fevey, qui avait seize canons; moi, je eonmiandais le Jean-Bart, une mouche grande comme cette table, j'avais six canons et deux pierriers à l'avant... Écoutez, écoutez; vous regardez toujours M. Masse... Figurez-vous que j'arrivais, bâbord amures...
— Capitaine, lui dis-je respectueusement, vous m'avez raconté la prise de la Fille de Fetey hier soir, là... permettez-moi de demander à M. Masse des nouvelles du
navire le Solide. Qu'est devenu votre beau Solide, capitaine Masse ?
— Le Solide l répondit Masse, eh ! il vous crève les yeux ; le voilà I
A travers la vitre du café, il me montra le vaisseau amarré à l'anneau du quai.
J*ouvris la porte, et en deux sauts je touchai de mes mains l'arrière du Solide. Le nom était à demi effacé, et couvert de filasses flottantes. Ce n*était plus que l'ombre d*un navire ; pourtant ce fantôme avait consente une dignité qui l'élevait au-dessus de ses voisins.
L'échelle pendait à tribord ; je montai, je m'assis sur un tronçon de cabestan, et je m'ensevelis dans de mélancoliques réflexions, comme un voyageur sur une corniche de Babylone ou de Persépolis.
C'est qu'il y a bien plus d'intérêt autour du cadavre d'un vaisseau qu'autour des ruines d'une ville. La pierre a toujours été morte, même dans ses beaux jours d'architecture ; mais un vaisseau a fait sa vie comme nous ; il a parlé aux mers par Torgane de sa proue d'airain ; il a tressaflli de joie aux brises favorables ; il a reçu le baptême aux acclamations du môle ; il a souffert comme tout ce qui est mortel ; il a Hubi de cruelles maladies ; il a connu toutes les chances de bonheur et de malheur, comme un être organisé. Aussi^ lorsque ce Bélisaire, qui fut triomphant, étend sa dernière yergue comme une main solliciteuse, et frissonne sous ses haillons, à l'amarre
d'un pnrty autrefois tëmûin de sa gloire^ oh * alors, on lui accorde la môme pitié qu'aux ht^ros dont l'infortune est accomplie ; on pleure sur lui ; on touche avec respect son squelette vt^ndrable ; on le console de la voix et du regird : surtout si ce vaisseau s'est élové au-dessus du vulgaire ; s'il se nomme U P'ictory, comme le tombeau de Nelson ; U Muiron, crj»mme la frégate orientale de Bonaparte ; U Solide, comme le navire de Marchand !
11 me vint alinv une idée qui me sourit. Je de.«eendis au café voisin, pour prier le capitaine Masse de vouloir bien me inconter suceinctcmont le voyage du Solide, sur les mêmes planches qui avalant rësunné sous les pas de rinfortunc Marchand. Masse se rendit complaisamment à mon caprice ; il m'accompagna sur le pont du navire^ et s'assit à mon côté.
Le capitaine Masse avait rapporté de ses voyages une figure extraordinaire; on aurait dit qu'il s'estait composé une physionomie de toutes les physionomies de l'univers. Ses j^ues et son front tatouési son teint de cuivre, son front chauve, son regard impassible, le faisaient l'essembler à un Cacique en redingote marron. C'était comme un vieux sauvage habillé. 11 ne s'exprimait jamais qu'en provençal ; il ne dédaignait pas la langue française, il l'ignorait. Sa diction était lente, et il racontait sans s'émouvoir les plus terribles scènes de sa vie orageuse. La joie ou la douleur n'avaient qu'une môme corde dans sa voix.
Il me fit son odyssée, et j'aurais voulu récrire sous sa
dictée^ pour donner au public l'œuvre la plus originale qui ait été faite, La parole abondante et oalroe du vieux capitaine se e^jlorail d'images pittoresques^ grandes comme lliorizon de rocéani mats Itii ne savait pas de quelle poésie inouïe 11 colorait la simplicité majestueuse de son récit. Il croyait dire des choses vulgaire^i il parlait de la m3r^ de tempêtes, de combats, d'archipels lointains, comme on parle des instruments de sa profession, sans enthousiasme et sans orgueil. M. Masse était plus grand qu'Homère, à mes yeux. .
C'est ainsi qu*il me fit descendre avec lui Sur ce grand cbcmin atlantique, ornière défrichée par Vasco de Gama> et qui a pour rebords TAmérique d'un côté, et de l'autre le continent africain. J'éprouvais une singulière émotion en écoutant le récit de ce long voyage à bord de ce Solide, si plein, alors, de mouvement et de vie, aiijourd hui> triste ruine entourée de silence et de désolation.
M. M isse ne m'apprit d'abord que ce que je savais déjà, moi qui avais lu dii fois le voyage de Marchand.
— Je crois, lui dis*je, que le journal du capitaine finit à Botany-Bay, ou au Van-Diemen, comme la narration que vous venez de me faire. D'où vient que vous vous arrêtez là aussi? N'y a-t-il plus d'aventures à me conter, après la Nouvelle-Hollande?
Masse poussa un soupir, et des larmes tombèrent dans les plis de ses joues cuivrées.
— Écoutez^ me diUl après une longue pause, je vais TOUS dire maintenant ce que vous ne savez pas.
Je me rapprochai de lui avec un frisson, car la volt de Masse était altérée comme céDe d'un homme qui se débat sous l'obsession d'un terrible souvenir.
11 reprit la parole et dit :
— Nous étions arrivés à File de France, et ce qui nous restait à faire de chemin pour entrer à Toulon nous paraissait si peu de chose, que nous nous livrions à la joie. Nous avions fait un voyage des plus heureux; nous avions découvert de nouveaux archipels; nous avions avantageusement commercé dans les pelleteries sur les côtes de la Chine; les piastres roulaient; il semblait que nous avions le Pérou à bord. Nous ne devions nous arrîv ter à nie de France que le temps nécessaire pour noas ravitailler.
Le soir, le capitaine Marchand me pria de l'accompagner au café de la Mai^ine. Je le suivis. Nous primes ensemble quelques rafraîchissements , puis il me pria de l'attendre un instant, et il entra par une porte du fond dans l'intérieur de la maison. J'attendis trois heures avec une patience de Job. Minuit allait sonner; tous les habitués étaient sortis; j'étais seul devant ma table, et le maître du café me regardait d'un air signiûcalif dont je compris Tinteniion. Ne voulant point commettre d'indiscrétion d'aucune sorte, je payai nos rafraîchissements et je fus coucher à bord.
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Le lendemain matin^ à neuf heures^ je me promenais sur le débarcadère^ en fumant ma pipe^ et comme je regardais du côté du café^ j'aperçus le capitaine qui en sortait^ dans un état de grande agitation. Je crus qu'il y avait dans ce mystère quelque intrigue d'amour, dont je ne devais pas avoir l'air d'être instruit. Cependant, je marchai vers le capitaine, qui parut surpris de me voir.
— Vous m'avez attendu? me dit-il d'un air effaré.
— Attendu! répondis-je en riant; eh! je n'ai pas eu tant de patience.
— Ah! c'est juste! Oui... vous avez bien fait... Comment avez-vous passé la nuit, mon cher Masse?
— Très-bien, à bord; et vous, capitaine?
— Moi... mais*,, pas m^...
— Ah! capitaine! capitaine! vous aviez donné le bon exemple aux îles Marquises de Mendoce, mais je crois qu'ici vous vous relâchez un peu de votre sévérité. Les créoles sont plus dangereuses «pie les Mendoçaines.
Marchand garda le silence, et son visage resta sérieux. J'ajoutai aussitôt :
— Pardon, capitaine, je suis indisca^t; prenez que je n'ai rien dit.
Marchand me prit par la main, et m'entraîna mystérieusement dans un lieu écarté. Nous nous arrêlàmes; il croisa ses bras, et me regardant fixement, il me dif ;
— Devinez ce que j'ai fait cette nuit?
— Quelque tour d^j^npe homme, sans doute.
tM U» SOUVENIR
-* J'ai joué.
— Eh bî«nl il n'y a pas d« mal la.
— J'ai perdu.
^ Beaucoup?
— Tout ce que JVais...
— C'est un malheur.
~ Et ce que je n'avais pas.
— C'est une faute.
— Je dois mille piastres au jeu.
— 11 faut les payer.
— Oui| mais avec quel argent?... H faut les payer ce soir... entendez- vouSj ce soir!
— J'ai cinq cents piastres à tous offrir^ cela vous suffit>U?
— Il m'en faut encore cinq cents; donnes-les-moi toujours; je comblerai le déficit; j'ai des marchandises à moi... El puis, il me faut quelque argent pour me remettre au jeu; je veux me rattiuper. Ces Anglais jouent comme de» imbéciles; il faut être damné pour perdre contre ùiix. Cette nuit» je leur gagne cent mille fi*ancs, et nous mettons à la voile demain.
Je ne fis point d'objection à Mdrcbandi je lui donnai rendez^vous au café, et je le quittai pour aller chercher mon trésor> mes économiei de trois ans. Pendant toute la journée, je ne le revis plus; à neuf heures du Soir, il m'envoya un matelot avec un UUet. Je remis la éfOûme
pronniso au porteur^ que je connaisiais pour Thommc de confiance du bord; il se nommait Cyprien Delon.
J'aitendU le lendemain avec une impatiente extrême. Je me promenai depuis Taube jusqu'à cinq heures du soir devant le café^ sans voir arriver le capitaine. J'étais dani» des angoisses mortelles. L'ordre de mettre à la voile avait été donné; l'équipage faisait ses préparatifs de départ.
Ënfin^ un peu avant le coucher du soleil^ je vis sortir le capitaine du café. Il était dans un état affreux : iui^ que je n'avais jamais vu pdlir dans les grands dangers^ était en ce motnent Lléme comme un cadavre. 11 me fit signe de le puivre. Nous nous acheminâmes^ sans ptTlcr, du côté des arbres^ vers les Pamplemousses. J'attendais qu'il parlât; je n'osais T interroger.
-^ Eh bien ! me dit-il^ lorsque nous fûmes en lieu désert; eh bien! j'ai tout perdu... tout... Compreûes- vous, mon ami? tout I
— Je crois comprendre*
'— Non, vous ne comprenez pas. J'ai fait débarquer les marchandises, je les ai vendues ; J*en ai touché l'argent, et je l'ai perdu.
— Ahl mon pauvre capitaine, m'écriai-je, qu'avea- Y0U8 fait?
— J'aurais joué le Solide, si j'avais pu le porter stur ce tapis vert.
— Ëh ! qu'allons^rioiiê defénir mftifttenattit
-- Soyei tranquille» Masse, j'ai mis tout en règle. Voos screx content de moi.
~ Ah! il y a de l'espoir encore d'arranger vos al^ faires?
-- Bahl de l'espoir! il n'y a plus d'espoir pour moi... plus!... Faut-il être proscrit du sort!... Pourqnd n'ai-je pas péri, comme Lapeyrouse? Pourquoi n'ai-je pas été assassiné à Owi-Hée, comme Cook? Ahf... j'ai passé, la sonde à la main, dans le détroit de Magellan, sans perdre une écaille de mon vaisseau; j'ai relevé les côtes de la Chine; j'ai couru dans tous les archipels de la mer du Sud ; je suis descendu dans l'océan Indien ; j*ai fait le tour du globe sans trouver un écueil, et je viens me briser là, contre une table de jeu! et j'y perds corps et biens!... et l'honneur !
Le capitaine avait appuyé son front contre un arbre, et il pleurait.
— Dites-moi, capitaine, croyez-vous que je puisse faire quelque chose, moi, pour adoucir votre malheur?
*- Oui, oui, mon cher Masse... Tenez, voilà trois lettres... il y en a une pour la maison Baux de Marseille... une pour ma famille, une pour vous... ce sont des instructions...
— Vous comptez donc rester à Tile de France? lui dts-je vivement.
— Oui, je compte y rester.
Et il dit cela sèchement, et avec un sourire affreux.
Je ne pus, moi auissi, supporter le poids de la douleur ; je massis au pied d'un arbre; j'appuyai mon front sur mes mains, mes mains sur mes genoux^ et je pleurai comme un enfant.
Une forte détonation me fit relever brusquement la têle : le capitaine Marchand était étendu à chiq pas de moi, la tête fracassée d'un coup de pistolet.
Pourquoi vous parlerais-je de mon désespoir? Trouverais-je, d'ailleurs, des mots pour le peindre? Vous figurezvous combien j'ai dû souffrir, en ramenant en France ce vaisseau, où tout me parlait d'un ami que j*avais accompagné sur tous les points du globe, et que j'avais enseveli dans une île de la mer des Indes, après une aussi horrible catastrophe ? Quinze ans se sont écoulés depuis; eh bien ! c'est une douleur qui me revient toujours, là, au cœur, à la même heure. Les chagrms que nous rapportons de la mer sont éternels.
Le capitaine Masse se tut, avec la gravité solennelle d'un chef indien ou d'un pasteur arabe qui viennent de faire un récit; et moi, qui avais tant aimé le capitaine Marchand, je demeurai longtemps muet de douleur, immobile, les yeux fixés sur un débris d'échelle qui pendait dans l'entre-pont.