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Une opinion sur la littérature canadienne-française [microforme]

Parler de la littérature franco-canadienne, c’est affirmer ou contester son existence C'est, aussi, faire un peu le procès de la littérat :.: canadienne anglaise. Les écrivains des deux 1 Les dominantes du Canada subissent une influence dont ils pourront difficilement se débarrasser, et qui rend impossible pour le moment, à notre sens du moins, une classification nationale des ocuvres littéraires sorties du terroir. Selon le mot de Crémazie, notre pays n’a pas encore d'idiome propre, et pour écrire comme pour parler, les Canadiens de toute origine sont forcés d'emprunter, aux langues policées de la vicille Europe, les lexiques nécessaires à la rédaction d’une oeuvre de mérite —les autres oeuvres n’entrent pas dans la littérature. Ceci nous permet de dire qu’un livre signé d’un nom canadien et fait au Canada, appartient déjà aux

lettres francaises ou à la littérature anglaise, quoi qu'on ait écrit pour nationaliser la production littéraire d'ici. L'opinion est discutable, sans doute, mais elle vaut les avis outranciers qui voudraient, d’une part, nier toute littérature en Nouvelle-France, ou lui donner un caractère national ntttement défini. Edmond de Nevers afivmait l’existence du peuple canadien français. A sa suite, Cawille Roy voulait constater l’affirmation d’une littératurr propre à ce peuple dans les oeuvres publiées en Canada par des Franco-Canadiens. Henri d’Arles et l’Abbé Chartier penchaient pour le même avis, sous un prétexte qui ressort franchement de leurs écrits: la Littérature exprime l’âme d’un peuple. L'âme du Canada français vit certainement, encore qu'elle ait été jusqu'ici bien imparfaitement exprimée, et dans une langue qui appartient à une puissance européenne dont nous avons été violemment séparés par la force des événements politiques:

Henri d’Arles soutient que les Etats-Unis ont une littérature nationale, bien que cette littérature n'ait d’autre interprète que la langue anglaise. Edgar Poe,—n’en choisissons qu'un, — appartient à la littérature anglaise. Rousseau, Edouard Rod, ne comptent pas plus dans la littérature suisse que Macterlinck dans les lettres belges; ces écrivains illustres entrent dans l’anthologie francaise. Les vocables qu’on croit être particuliers au Canada, et qui ne sont que des

archaïsmes déracinés dans les provinces francaises pour être transplantés ici par les navigateurs colons, tiennent trop intimement au parler régional de France pour qu'on puisse les approprier à notre pays, à titre de mots propres, parce que les gens de lettres de Paris les ont oubliés rapidement.

Il a fallu des siècles d'évolution pour donner à la France les premières manifestations de sa littérature nationale. La langue, imparfaite aux débuts de la vie publique du jeune pays, s’est lentement développée; elle a quitté à regret la formule latine pure, qui dominait les nombreux dialectes et patois populaires, et s’est enrichie peu à peu de mots utiles pris dans chaque sphère de la Société pour former, il y a près de mille ans, un noyau de langage nouveau qui différait autant de la langue franque qu'il ne ressemblait plus au verbe classique, honoré jusqu'alors dans les milieux instruits à l'exclusion de tout autre moyen d’expression. L'évolution s’est continuée, presque imperceptible, se pliant inconsciemment aux exigences politiques dues au hasard de la guerre ou des alliances; et si Rabelais ect Villon n’écrivaient déjà plus comme l'auteur anonyme de La vie de Saint Alexis, ou s'ils n’employaïent pas le vocabulaire du Serment de Strasbourg, Ronsard et ses disciples oubliaient la phrase antique de Pantagruel pour être condainnés eux-mêmes à l'oubli, quand vint ce Grand

Siècle au classicisme vanté, qui paraît si précieux et Suranné à nos Contemporains. La première lit. térature de la France fut latine. Elle devint nationale le jour où la langue nouvelle se grammatisa, c’est-à- lire après un pénible travail de sélection dont le progrès s’assimila tout naturellement à l’avancement de l'âme nationale. Or le propre de la littérature est d'exprimer l'âme d’un peuple; on l’a dit souvent avec plus ou moins de raison. Existe-t-il une nation canadienne française? Oui et non. Le Çanada est un Pays constitutionnelle. ment bilingue ayant deux langues complètement étrangère l’une à l’autre par le génie et par l’histoire, le français et l’anglais. Les Franco-Canadiens sont devenus britanniques dès le Traité de Paris, mais ils ne se sont pas anglicisés. Aucun Pays civilisé n’a droit d’imposer sa langue à un autre pays civilisé, comme marque oppressive de sa domination. Cette pensée, reprise par Paul Hazard, explique la survivance du français au Canada. Les Canadiens français doivent allé.

geance à une nation dont ils savent la langue, sans la parler sauf quand son usage est nécessaire, et ils parlent le langage d’un peuple avec lequel ils n’ont absolument aucune relation politique directe, mais dont la richesse littéraire leur servira très longtemps de source première en fait d'éducation. N'est-ce pas de Nevers qui prétendait que le français et l’allemand survivraient avec l’anglais au b-bel des langues en Amérique

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septentrionale? Nos gens sont francais par l’origine et par l’idiome, et anglais par le status politique. Ils sont en quelque sorte des sans-patrie dont les affections sont partagées entre deux nations qui furent des ennemies séculaires, et qui tentent de se rapprocher au nom du bon sens, malgré le: différences d’idéal, de culture, de tendances et de traditions. Dans ces conditions, la littérature canadienne française peut-elle être qualifiée de nationale? ?'oeuvre littéraire des nôtres n’appartient-elle pas plutôt à la littérature purement française, quels que soient les sujets traités? Le caractère d’une littérature nationale est visible autant dans la langue propre du pays que dans les événements qu'elle raconte. Cet aspect de la question nous fait mieux comprendre l’idée d’Aram Pothier: ‘‘La grande culture n’est pas l'apanage des peuples nouveaux’. En effet, la langue est encore en marche vers sa forme définitive, et tant qu'elle ne se sera pas perfectionnée, son expression littéraire restera sans modalité distincte. Peut-on dire qu'un semblant de langue régnicole s'affirme au Canadaf Assurément non. A moins de prendre pour langage du terroir l’agglomération des barbarismes, des anglicismes, des amérieanismes courants dans les couches inférieures; mais ce n’est pas là le milieu littéraire d’un peuple, même si l'usage crée la langue avant le dictionnaire. Notre vie publique, c’est la vie provinciale de partout; c'est du pro-

vincialisme contre lequel les hommes supérieurs cherchent et chercheront à réagir, non pas Pour fonder rapidement une vie nationale, qui ne viendra qu'après de longs tâtonnements, Mais afin de rendre possible le rapprochement sensé des deux races maîtresses de la masse Canadienne, Or ce rapprochement ne fera disparaître ni le français ni l’anglais; il n’élaborera pas même une langue particulière avant de longues années. Ce que l'écrivain Enoch disait de la littérature suisse peut ici fort bien s’appliquer à la littérature canadienne française. A prendre les mots dans leur sens rigoureux, notre littérature ne saurait s'écrire qu’au moyen des dialectes propres à notre Pays; ces dialectes n'existent plus,— ils n'ont pas même laissé de Souvenirs visibles, tout au plus quelques chants indiens conservés par une tradition trop fréquemment trompeuse. Ce n’est certainement pas là que le Canadien ira chercher l'expression de l’âme nationale. Le passage des hommes qui occupèrent Québec et l'Ontario avant l’arrivée des découvreurs français est cffacé de nos archives depuis la fondation de Québec quant à la langue parlée. D'autre part, il ne faudrait pas croire que les changements de Souvernement ont toujours entraîné, en Amérique septentrionale, la radiation du langage des vaincus, puisque le français se ramifie partout au Canada, malgré plus d’un siècle et demi d’occupation anglaise, Notre idiome national, le français pur et simple,

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est aujourd'hui comme il le sera probablement fort longtemps, le seul moyen d'expression littéraire que le Canadien francais puisse utiliser pour faire part de ses sensations. La langue francaise s'identifie ici avec tout ce que l’héroïsme des découvertes, des missions, des guerres fabuleuses et des fondations audacieuses comporte de précieux dans notre histoire. Fréchette a pu là chanter, cette histoire, écrin de perles ignorées, mais ii l’a fait en français; et sa Légende d’un peuple, la première oeuvre canadienne couronnée par l'Académie Française, est inscrite au Parnasse français comme les vers de Fitzgerald sont compris dans l’anthologie des poètes anglais. C'est done dans uue langue qui n’appartient pas en propre à notre sol que nous écrivons ces belles pages de notre histoire, que si souvent la Gloire a burinées dans les fastes du courage humain, de 1608 à 1760.

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Cela ne veut pas dire, toutefois, que l'oeuvre littéraire proprement dite n'existe pas au Canada français. Il suffirait de consulter une bibliographie quelconque pour vérifier le grand nombre des ouvrages produits chez nous par des Canadiens de langue francaise. De tout temps la psychologie de ces travaux a été la même. J'écrivain était obligé de prendre sur ses heures de repos les quelques rares instants qu'il por.vait consacrer à un travail intellectuel, après avoir ardûment peiné dans une usine, dans un atelier, derrière un comptoir de commerce, ou dans une étude professionnelle. L'art n’a pas de castes, sauf dans la gradation des talents, et le librairepoète Crémazie peut très bien coudoyer, dans la fréquentation des Muses, le Conseil du Roi Fréchette et le peintre en bâtiments de Bussières. La plupart des écrivains français du Canada,— les exceptions sont plutôt infréquentes,— ont été tenaillés par les obligations du gagne-pain: N'estil pas merveilleux qu’au nombre de leurs oeuvres il se trouve encore des choses que des Francais connus signeraient volontiers?

En regrettant la publication de son ouvrage pourtant bien fait, L'avenir du peuple canadien français, De Nevers parlait des Poésies inspirées qu'il n’avait pas écrites, et il semblait vouloir

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