UXE OPINION SUR LA LITTÉRATURE
enteudre par là que les Canadiens francais, ses compatriotes, pensaient beaucoup plus qu’ils n’exprimaient. Nous ne ferons pas le catalogue oiseux des oeuvres bonnes qui auraïent pu être re- Çues en France, et qui de fait l'ont été. Emile Chartier croit que les artistes se comptent sur les doigts au Canada, parce que nos écrivains ne £e donnent pas la peine d'étudier les choses qu'ils voient. Ils sentert bien quelque émotion qu'ils voudraient communiquer, mais ils sont comme Christian de Neuvillette devant Roxane, et quand il leur faut parler, ils ont la goutte à l’imagina. tive.
La formation première manque chez nous. Les sources littéraires sont syStematiquement bornées. L'étude de la littérature est écourtée de façon à ne mettre en relief que quelques pièces routinières ayant pour raison d être, dans un programme d’enseignement, de ne pas faire valoir le style et le räisonnement, mais bien de conseiller l’emphase et l’hyperbole. Les bibliothèques manquent où les actifs pourraient puiser à plein esprit les documents dont ils ont besoin.
Les idées sont faussées au point que la plupart de nos romans sont des échos affaiblis de la vie française, si différente de la nôtre. L’observation fait défaut, parce que nos jeunes gens, qui auraient des dispositions au travail littéraire, ont été habitués à regarder sans voir. Et la critique, done, qui juge toutes les oeuvres, même les
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oeuvres économiques d’un Errol Bouchette, à l’aune des amitiés politiques, des fréquentations, du village natal, de la croyance religieuse, voire de la famille de l’auteur, avant de prononcer son jugement arbitraire selon que le travail à l'étude relève ou non de telle chapelle.
Puis le journalisme, ce destructeur de talents, enlève en peu d’années aux lettres une foule de jeunes qui possédaient le feu sacré, mais qui se sont découragés en entendant un chef de service les invectiver pa ce qu'ils faisaient gratuitement de bons vers pour le quotidien, au lieu de chercher des primeurs scandaleuses dans les couloirs de la Morgue ou les antichambres du Palais. Lacordaire, invité par Foisset, de Lyon, à rédiger le Provincial, répondait que l’obligation d'écrire au jour le jour des commentaires sur des faits de la pius haute importance, sans avoir eu le temps de penser, habituait à aligner des mots sans suite. Veuillot a pu établir une chaire littéraire dans ses bureaux de rédaction, mais la polémique cons-
‘ tante, engagée sous l'impulsion du moment, ne
peut pas donner, encore moins conserver au style, la force et la beauté d’un travail fini. Parlera-t-on de la librairie, ce cimetière des oeuvres du terroir? La concurrence explicable des livres français d'Europe arrête la vente des ouvrages canadiens quand cette vente n’est pas sciemment découragée par ceux qui pourtant y trouveraient quelque profit. Le livre français
rapporte plus et ‘‘s’écoule’’ à meilleur compte, tous frais de douane payés. Puis les gens sont amenés à trouver les livres canadiens mauvais, mal faits, mal rédigés, mal corrigés, mal venus, parce qu'ils ne sont pas donné le loisir d'en ouvrir un bon. Ilest pourtant sorti des presses de Québec et de Montréal des oeuvres qui pourraient figurer avec honneur en France, sans avoir passé par les mains des meilleurs éditeurs de Paris. Le fait d'imprimer à Paris ne constitue-til pas un passeport assuré à l'écrivain canadien, tant notre jugement est fait de préjugés et de manque d'observation? On fait imprimer chez Lemerre, chez Charpentier, chez Rudeval, et le livre prend immédiatement une plus-value énorme, comme si ces éditeurs n'étaient pas, ainsi que tous les autres, absolument à la disposition de quiconque paie bien pour se faire ‘‘produire”’. Publiez les Trophées au Canada, en changeant le titre et le nom de l’auteur, et le livre restera gravement sur les rayons, pendant que les fantaisies d’une pince-sans-rire, lancées par Lemerre, feront comparativement fortune.
Orémazie, publié au Canada, commence à s'affirmer le jour où le Havre lui dresse une statue. Sans pouvoir conquérir une place dans le Panthéon des grands poètes français, celui qui se cachait sous le nom de Jules Fontaine en France se rattache pourtant à la meilleure littérature française comme épistolier. Marmette était, bien
que Canadien, un romancier vraiment francais. Dans la chronologie qu'on pourrait tracer, de Quesnel à Blanche Lamontagne, plusieurs volumes de vers ne dépareraient pas l'Anthologie la plus exelusiviste; ils feraient meilleure figure, évidemment, que la plupart des choses parues dans Les plus jolis vers de l'année, Il y a certainement progrès chez nos littérateurs, La meilleure preuve de cette affirmation se trouverait tout de suite dans Ce que disait la flamme... qui marque un changement inattendu dans la manière d’Hector Bernier. La fin de ce roman, bien canadien s'il est écrit bien en français, fait pr'évoir pour le prochain livre de Bernier une oeuvre dont la critique devra s'occuper sérieusement, malgré l’origine québecoise de l’auteur. Le théâtre a fourni, lui aussi, sa bonne part à l’art français; seulement nos dramaturges ont rarement passé la rampe pour entrer dans la bibliothèque. L'Histoire n'a-t-elle pas donné des oeuvres qui resteront? Montoalm et Talon, que Chapais signa ces dernières années, font époque: et s'il devait jamais y avoir une littérature nationale au Canada français, c’est bien dans ce domaine qu’elle ferait ses débuts, avec Garneau. La science médicale, toutes les sciences, ont apporté leur appoint à la production littéraire; et jusqu’au journalisme qui parfois a jeté en touffe des articles d’un style ardent et vigoureux, chaque phase littéraire a été abordée. Il importe de dire que le succès a
souvent couronné ces tentatives littéraires, si la Somme ne valait pas beaucoup.
CANADIENNE PRANÇAISR 19
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Le grand obstacle à notre émancipation littéraire, c’est l'absence d’une critique saine, Il y a eu quelques essais féconfortants. Emile Chartier, Olivar Asselin, Germain Beaulieu, ont prouvé leur force d'étude. D'autres ont jugé duns la hâte du moment, sans lire, ou se sont contentés de brûler l’encens sur l'autel de l’amiti., quand ils n'ont pas tenté d’abattre, pour le simple plaisir d'abattre, les faux grands hommes juchés par des confrères complaisants sur d'immenses piédestaux. Ils ont dogmatisé. L'éducation de l’auteur, ses lectures, son activité sociale, ses tendances, son milieu ont été négligés ou dénaturés de facon à rendre odieuse une oeuvre de bonne tenue. Arthur Buies s’est fait reprocher ses relations quand il a publié ses chron‘ques pleines de verve et de vérité. Camille Roy, qui fut, selon Chartier, le précurseur de la critique nationalisée, a rédigé des pages fort belles, mais dont l’effet a été amoindri parce que le critique favorisait des oeuvres médiocres et combattait de bons travaux dont les auteurs n'avaient pas le talent de lui plaire par leur entourage. Il fut mêine un temps où la critique se faisait plus sur le lieu de naissance ou la province ecclésiastique d’un écrivain que sur le mérite de l'oeuvre. Cet esprit n’est pas tout à fait disparu, et Montréal ne jugera jamais Québec avec amour,—pas plus que la Vieille Ca.