‹ Une opinion sur la littérature canadienne-française [microforme]Chapitre 4 sur 4 · UNB OPINION SUR LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

UNB OPINION SUR LA LITTÉRATURE

les thèses, écrites en un français chätié, font l'admiration de l’Europe scientifique. Si les poètes se cherchent encore, ceux de la prochaine génération auront assez de traditions pour éviter les fondrières où leurs aînés se seront débattus; ils auront assez de L'ons exemples à suivre pour aller droit vers la perïection. Les anciens, la jeune Ecole littéraire de Montréal, ont tenu plus qu'ils ne promettaient, sauf le pessimisme moral qui se dégage des oeuvres plus récentes.

Mais il est une prière que tout ami du Beau voudra faire avec nous. Elle s'adresse à la graïde presse. C’est le plus terrible ennemi de toute littérature. La lsngue est journellement battue en brèche, à pleines colonnes, plus que l’anglais n’est travesti par les feuilles américaines à fort tirage. C’est encore la petite presse qui conserve mieux le souci de la pureté littéraire de notre langue. N'insistons pas sur les vraies raisons de cette situation, ce serait trop navrant.

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Quelle conclusion tirerons-nous de tout cela, vous demandez-vous? Malgré la confusion de cette causerie, nous croyons qu'elle est déjà pressentie. L'éducation est à faire. Un travail sérieux ne saurait être accompli dans les conditions actuelles, sauf par un très petit nombre, chez ceux qui ont les loisirs et les libertés voulues. La carrière n’est pas ouverte à tous ceux qui pourraient par aptitude réelle écrire d’une façon attrayante sur des sujets utiles, mais au contraire elle est fermée par l'obligation, plus définie dans une démocratie qui veut s’enrichir vite, d’affronter billon en main les nécessaités quotidiennes de la vie; et le travail mercenaire, impropre au développement littéraire, naît de ces nécessités là où l'argent tient lieu de quartiers aristocratiques. Certes la prospérité d’un pays est nécessaire au développement artistique. Elle n'existe pas assez qu Canada pour que la littérature devienne une carrière vraie, et la clientèle qui pourrait donner aux bons écrivains un encouragement digne de ieur talent e* de leur application à mieux faire, est ‘rop inté.essée, elle aussi, à suivre les supputations de bourse, pour qu'il vaille la peine de travailler autrement qu’en l'honneur d’une maxime déjà vieille, et que Murger voulut donner comme mot d’ordre à une génération de sophistes tapageurs, l’Ari pour l'Art. Nous vivons dans

un pays pratique, voisin d’une république pratique à outrance où le livre compte plus par la couverture bigarrée que par son contenu. On est entraiué à vivre à la vapeur, et on lit à la vapeur des choses faites à la vapeur. C'est tout le coutraire de l'idéal français en fait d’art. Nos meilleures oeuvres ne sont pas ce qu’elles devraient être,—très sûrement, La perfection littéraire n'existe pas même chez nos grands parents de France, où pourtant le génie national est depuis longtemps muri— mais nous avons l’atavisme de la beauté par notre origine. Nous n’avons pas encore scruté assez profondément dans l’arcane pour découvrir le dictame qui nous ouvrira l’esprit à la vraie science littéraire. Nos luttes du passé, les ruines accumulées sur les ruines, ont causé tant de deuils, tant de déceptions, que les recommencements sont diliiciles; et l’évolution rationnelle de notre âme nationale se fait avec une lenteur qui pourrait surprendre, surtout chez un peuple qui possède comme interprête de ses aspirations, l’idiome le plus parfait que l’art moderne ait concu. Sur ce passé de renaissances et de chutes successives, il nous faut reconstruire ; nous quittous les tréteaux Pour prendre la plune, mais à peine avons-nous écrit quelques feuillets, de premier jet, que nous sommes rappelés aux tribunes. Voilà notre histoire depuis la Cession. 11 n’y a pas vingt-cinq ans que le Canada franais se repose, et qu'est un quart de siècle dans

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la vie d’un penple qui Intte depuis trois cents ans contre la nature, contre l'invasion, contre les divisions intestines, contre l’arriérigme? Même aujourd’hui, la tranquillité apparente de la race francaise est gravement troublée par une situation difficultueuse autant qu’elle était imprévue.

La période de reconstruction achève. La con- «emplation de l’oeuvre refaite fera surgir des esprits, en mots éclatants, le premier chant triomphal de notre littérature locale. Nos pensées, nos gestes, nos désirs trouveront alors des porte-paroles plus éloquents que ceux d'aujourd'hui: et le récit des émotions vives qui marquèrent notre acheminement vers le but idéal de notre âme nationale : l'émancipation des liens qui nous rattachent trop fortement encore aux activités purement matérielles, imprégné qu'il ::ra de tous nos sentiments accumulés, annoncera aux peuples voisins que la littérature du Canada français vient de quitter la robe prétexte et qu’elle entre dans sa virilité. Nous classons aujourd’hui pour les écoles de demain. Nos oeuvres, simples spicilèges, seront reprises, et nos successeurs, libérés des soueis qui retardèrent notre course vers le Beau, pourront embrasser d’un coup d'oeil l’ensemble de notre histoire et verront mieux, de loin, les choses que nous percevons à peine tant elles sont près de nous. Nos lettres n’auront peut-être pas de place déterminée dans la classification des littératures nationales, mais nous aurons acquis

le droit d'entrée dans le domaine de la littérature

francaise, que Byron et Goethe appelaient la plus belle du monde.

Le perfectionnement de nos écrits sera nécessairement long, mais il aura comme conséquence directe de grandir le Canada français aux yeux de l’univers; et la répercussion de ce résultat dans notre propre pays fera plus pour le rapprochement des deux grandes races qui l’habitent que les lois les plus paternelles. Le jour où la confraternité des lettres réunira les classes instruites au Canada, la question des races sera marte pour la plus grande gloire de l'humanité; var c’est toujours d’en haut que partent les mouvements pacifistes; et ces hautes sphères de la pensée ne seront atteintes qu’autant que les deux Canadas, Canada anglais et Canada francais, travailleront à la perfection littéraire avec l’amour que la langue maternelle a le droit d’attendre de tous ceux qui la parlent autrement que par habitude. Nous croyons avoir raison d’affirmer que la prochaine génération verra luire ce chaud s0leil de la fraternité intellectuelle au Canada. S'il y a place chez nous pour deux littératures distinctes, pour deux nations qui ont chacune des traditions honorables, nos divisions géographiques sont trop étroites pour donner champ aux jalousies d’origine. Si ces deux patries de tous les peuples, l'Angleterre et la France, ont ratifié l’entente cordiale à Londres et à Paris, c’est plus

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par l'échange des richesses intellectuelles que par la nécessité des rapprochements commerciaux. Ce que les mères-patries ont fait, les enfants peuvent l'accomplir aussi bien.

Le Canada français aura sa littérature mürie, comme le Canada anglais, par l'évolution naturelle des travaux, par l’application à mieux faire et à mieux comprendre. Et puisque ce sont des questions littéraires que nous examinons ce soir, formons un voeu en finissant. Invitons nos concitoyens de langue anglaise à étudier notre bibliographie canadienne francaise ailleurs que dans les critiques de revues et de journaux, afin qu'ils puissent en plus grand nombre juger par eux-mêmes de notre mentalité, qui a conservé toutes les bonnes traditions ancestrales; de nos aspirations, qui sont celles de Français établis ici depuis trois cents ans; de notre idéal, qui est de trouver le beau dans sa conception la plus vraie. Nous nous rencontrerons sûrement sur ce terrain, ouvert à tous les esprits libéraux, et nous pourrons nous tendre une main loyale en répétant avee l’un de nos tribuns franco-canadiens: ‘‘Cessons nos luttes fratricides, unissons-nous””.

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